Accueil Site Page 110

Pologne: la musique cachée derrière le rideau

En Pologne, un compositeur a entrepris de ressusciter les enregistrements de milliers de musiques de scène écrites dans son pays pour le théâtre depuis la fin de la guerre de 39-45. Un océan sonore d’une richesse inouïe


C’est en redécouvrant fortuitement l’enregistrement oublié d’une ancienne de ses compositions écrite dans les années 1980 pour un drame représenté dans un théâtre polonais, que le compositeur Janusz Stoklosa a soudainement pris conscience du formidable patrimoine musical constitué par toutes les musiques de scène produites en Pologne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Petits ou grands, tous genres confondus, on a recensé près de 888 théâtres dans le pays de Jerzy Grotowski et de Witold Gombrowicz. Dont quatre scènes nationales,  43 régionales, 73 municipales. Et parmi eux 91 théâtres dramatiques et 40 théâtres musicaux. Il s’y monte entre 600 et 800 productions nouvelles chaque année. 771 par exemple en 2022. Et cela sans compter la politique culturelle de la télévision nationale qui diffuse chaque semaine, le lundi, une production théâtrale de qualité spécialement adaptée pour le petit écran.

Toutes les écoles musicales

Pour la plupart des spectacles, depuis des décennies, on a commandé et on commande encore à des compositeurs des partitions originales qui illustrent, commentent, soutiennent, agrémentent, dramatisent l’action.

« J’ai réalisé que ces innombrables musiques de scène enregistrées, une fois que la production a définitivement quitté l’affiche, étaient en voie de disparaître avec leur support devenu obsolète, confie Janusz Stoklosa. Et j’ai pris ainsi conscience des dommages considérables que cela constituerait pour notre patrimoine musical, chose dont personne ne s’était soucié jusque là.

Même si toutes les partitions ne sont pas inoubliables, elles demeurent quoi qu’il en soit des témoignages éloquents de leur époque. Tous les styles y sont représentés et ce foisonnement est le reflet des innombrables tendances de l’histoire musicale du XXe siècle. Il y a par exemple beaucoup de musique expérimentale, de musique concrète, de musique sérielle. De musique électronique ou minimaliste. Pour ne rien dire des compositions d’esprit classique ou romantique, voire baroque ou médiéval. Grâce entre autres à l’Automne de Varsovie (festival de musique contemporaine fondé en 1956), toutes les innovations ont fait souche en Pologne. Nous avons eu un centre de musique expérimentale à Varsovie comme un centre de musique électronique à Cracovie. Et de plus, ces partitions ont été écrites en écho à des textes de Shakespeare, de Molière, de Tchekhov… Cela seul déjà leur confère un intérêt certain. Puisque nous conservons des photographies de spectacles aujourd’hui devenus légendaires, pourquoi ne conserverait-on pas aussi les musiques qui les ont illustrés ? »

Les plus illustres compositeurs

Tragédies, drames romantiques, fresques historiques, comédies, pièces de boulevard, ouvrages à destination de la jeunesse: rien dans le pays de Chopin et de Szymanowski n’a échappé à l’emprise de la musique. Et surtout pas le théâtre pour enfants et le théâtre de marionnettes sous un régime politique aujourd’hui aboli qui, malgré toutes ses tares, prenait à cœur l’éducation artistique des jeunes générations.

Les compositeurs ont été des dizaines, voire des centaines à travailler pour le théâtre de texte ou le théâtre de pantomime depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Et parmi eux, les plus illustres : Witold Lutoslawski, Krzysztof Penderecki,  Henryk Górecki,  Zygmunt Krauze, Wojchiech Kilar, Elzbieta Sikora…. Ils ont œuvré en collaboration plus ou moins étroite avec les metteurs en scène d’un pays où la vie théâtrale est parmi les plus fécondes au monde et où l’on s’est autorisé toutes les audaces… enfin celles qu’on pouvait se permettre sous un régime totalitaire, mais plus libéral, plus souple (parce que polonais) que celui de ses voisins plus dogmatiques du bloc communiste.

En France, on n’a aucune idée de la richesse et de l’abondance d’une telle production. L’usage de créer un climat musical au théâtre, de soutenir, d’accompagner un texte avec tout un orchestre ou seulement quelques solistes, ou plus couramment à l’aide d’enregistrements de ces derniers, n’est pas ici si courant. Il a cours parfois au Théâtre Français, et sur des scènes subventionnées, à Paris comme en province, mais ce sont le plus souvent des productions sonores électroniques plutôt que d’authentiques compositions musicales. Et il n’est pas courant de faire appel expressément à un compositeur contemporain de quelque envergure comme l’a fait le directeur du Théâtre de la Colline  Wajdi Mouawad avec le compositeur Pawel Mykietyn, un Polonais justement. Même si les interventions de musiciens patentés existent, elles demeurent généralement discrètes. Et l’on ne se souvient plus guère que des pages de Lully du temps qu’il collaborait avec Molière dans Le Bourgeois gentilhomme ou Le Malade imaginaire. Ou de la musique de scène de L’Arlésienne pensée par Georges Bizet pour le drame d’Alphonse Daudet. On n’a pas oublié non plus celle d’Edouard Grieg pour le Peer Gynt d’Henrik Ibsen.

En Pologne en revanche, du moins depuis l’après-guerre, car on ne sait au fond plus grand chose de la production musicale pour le théâtre entre les deux guerres faute d’enregistrements, la présence de la musique de scène est quasiment systématique. A tel point que les théâtres les plus importants étaient tous et sont encore dotés d’un directeur musical. C’est souvent lui qui composait à la demande des metteurs en scène ou de la direction du théâtre. C’est lui encore, dans le cas où l’on pensait à recourir à des ouvrages du répertoire, qui proposait un choix de partitions au metteur en scène.

La volonté du metteur en scène

« En fait, tout a toujours dépendu des volontés du metteur en scène, souligne Janusz Stoklosa. Mais la tendance à recourir à la musique au théâtre s’est si bien ancrée dans les mentalités que presque tous s’y sont pliés. Et c’est immédiatement à la suite de son nom et de celui du scénographe qu’apparaît celui du musicien dans les programmes, aussi brèves que puissent être parfois les interventions de ce dernier. »

« Il ne faut pas oublier, reprend-il, qu’à l’époque communiste, tout dépendait de l’Etat. S’il était nécessaire d’avoir recours à un orchestre symphonique pour enregistrer une partition, c’était normalement accordé et ça ne coûtait pas plus cher à l’institution. Il suffisait que le directeur du théâtre s’adressât à celui de l’orchestre philharmonique local pour qui ce n’était qu’une tâche supplémentaire se glissant dans le travail des musiciens (chichement) rémunéré par l’Etat : les heures de répétition et d’enregistrement des interprètes étaient comprises dans leurs salaires immuables. Même chose si les musiciens exécutaient des morceaux sur scène ou dans la fosse d’orchestre. Ce n’est que dès les années 1970 que les théâtres puiseront dans leurs propres budgets pour payer aux musiciens leur surcroît de travail. Compositeurs et exécutants étaient alors défrayés selon le nombre de mesures. Et c’est en 1994, avec l’apparition en Pologne des droits d’auteurs, que les tarifs varieront d’un compositeur à l’autre. L’œuvre sera considérée dès lors comme un produit acquis à un prix débattu avec l’auteur. S’il est salarié par un théâtre en tant que directeur musical, il est désormais payé en sus pour ses compositions ».

Des compositeurs attitrés

Tout dépendait aussi de la nature de la mise en scène. Dans un théâtre très plastique comme celui de Tadeusz Kantor ou de Janusz Wisniewski par exemple, là où nombre de scènes se déroulaient sans texte, la part de la musique (ou de silence) était d’autant plus importante. Wisniewski pouvait alors demander des partitions imposantes à son compositeur attitré, Jerzy Satanowski. Comme aujourd’hui le metteur en sccène Krystian Lupa qui fait appel à Jacek Ostaszewski ou Krzysztof Warlikowski travaillant avec Pawel Mykietyn.

Quand Bogdan Tosza demande à Janusz Stoklosa d’accompagner sa mise en scène des Trois Sœurs de Tchekhov, où le texte demeure évidemment primordial, il leur faudra s’entendre à la fois sur un style musical en accord avec le propos du metteur en scène et sur la place qu’on donnera à la musique, sur sa façon de se marier au climat du spectacle. Pour coller aux intentions du metteur en scène, le compositeur en viendra à concevoir une partition dans l’esprit de l’époque où Tchekhov situe ses personnages.

Dans Les Aïeux, le grand drame romantique de Mickiewicz alors mis en scène par Maciej Prus, le poète, dans ses didascalies, signale que la scène de bal doit se dérouler sur le menuet extrait du Don Giovanni de Mozart. Le même Stoklosa métamorphosera cependant progressivement le dit menuet mozartien en polonaise enflammée jusqu’à l’incandescence au fur et à mesure de la montée de la tension dramatique établie entre un notable à la solde de l’oppresseur et une mère venue demander la grâce de son fils.

200 compositions pour le théâtre

Des partitions composées pour des spectacles créées un peu partout en Pologne (mais aussi pour le Burgtheater de Vienne, le Schauspielhaus de Zürich, le Théâtre flamand de Bruxelles, le Berliner Ensemble, la Volksbühne ou le  Deutches Theater de Berlin), Janusz Stoklosa en a lui-même plus de 200 à son actif. C’est ce qui lui a ouvert aisément les portes des théâtres pour lesquels il avait travaillé naguère. Entretemps, il s’est rendu extrêmement célèbre dans son pays avec la création de comédies musicales dont Métro, en 1991, fut la toute première à voir le jour dans un pays de l’ancien bloc communiste.  

Muni de ce double viatique, il a pu ainsi entreprendre la tâche gigantesque d’explorer les archives de nombreux théâtres choisis pour la qualité de leur répertoire et d’y retrouver les enregistrements de l’époque.

A lire aussi, du même auteur: Concours Chopin: déroute européenne, raz de marée asiatique

Mais là, surprise ! Ou demi-surprise. Et qui en dit long sur le peu d’intérêt que bien des gens de théâtre portent à leur propre histoire, comme à la musique considérée sans doute comme n’étant rien d’autre qu’un accompagnement sonore. Si bien des salles ont certes conservé leurs archives musicales, enregistrements ou simples partitions, elles l’ont fait souvent dans des conditions précaires, sinon déplorables. Plusieurs ont carrément tout perdu. Ou sciemment tout détruit, dans la plus parfaite inconscience de ce qui constitue le patrimoine d’une institution. Au mieux, sinon au pire, les archives des théâtres ont été déposées à l’Institut théâtral (Instytut Teatralny) à Varsovie où elles ne sont ni réellement exploitées, ni restaurées, faute de moyens, et se retrouvent ainsi définitivement enterrées comme dans un tombeau.

« J’ai exploré 20 théâtres parmi ceux que j’avais retenus et dans lesquels se sont  déroulées près de 1500 productions au fil des décennies passées, précise Janusz Stoklosa. Et j’en ai encore 50 autres à visiter. Dans un seul établissement comme le Théâtre Bagatella à Cracovie, il a fallu se pencher sur 400 créations du passé. C’est de là d’ailleurs que provient le plus vieil enregistrement que nous ayons retrouvé. Il date de 1949 et c’est une composition d’Artur Malawski (1904-1957), chef d’orchestre alors renommé et compositeur prolifique. Une composition conçue pour une adaptation théâtrale de l’Oiseau bleu de Maurice Maeterlink ».

Pour chaque théâtre : 1200 heures de labeur en moyenne

« Après remise des bandes magnétique en nos mains, il faudra entre deux et trois heures pour que chacune d’entre elles puisse être écoutée attentivement. Puis elles doivent être restaurées en fonction de leur état de conservation, digitalisées ensuite. Quarante minutes de musique enregistrée peuvent compter jusqu’à vingt fragments différents ayant accompagné autant de séquences théâtrales ou s’y étant intercalées. De fait, j’ai calculé que pour chacun des théâtres que nous avons répertoriés pour cette opération de sauvegarde, il fallait compter en moyenne près de 1200 heures de labeur ».

Pour ce faire, il a fallu à Janusz Stoklosa s’entourer de collaborateurs familiers du monde musical et du monde théâtral tout à la fois. Et d’informaticiens solidement formés et équipés pour cette tâche si particulière de restauration et de transposition sur des supports modernes.

Pour travailler, ces derniers bénéficient du studio d’enregistrement dont dispose le compositeur et qui est situé en plein cœur de Varsovie, au-dessus de ce Teatr Studio Buffo où se jouent à guichets fermés ses comédies musicales.

Résurrection : un océan sonore

Restituer des enregistrements mis à mal par le temps et la dégradation de leurs supports en les restaurant méticuleusement et en les rétablissant dans leur intégrité sonore revient donc à les ressusciter. Et cette résurrection n’a de sens que si l’on peut les réutiliser. Car c’est bien le but de cette vaste opération de sauvetage :  rendre vie à ces compositions, avec l’accord dûment signé de leurs auteurs ou de leurs ayants droit, afin de pouvoir les réutiliser pour sonoriser des documentaires, des films, des reportages, de nouvelles mises en scène, des spectacles de danse, des émissions radiophoniques… ou pour quelque utilisation commerciale. A condition toutefois que la plateforme donne son aval à une utilisation légitimée par tout utilisateur répondant à un simple formulaire en ligne.

Mais l’entreprise vaut aussi pour contribuer à la formation de nouveaux compositeurs au moment où nombre d’entre eux se revendiquent désormais comme musiciens spécialisés pour le théâtre. Ou pour mettre ces musiques à la disposition gratuite du plus vaste public, maintenant qu’elles sont accessibles à tout un chacun.

Pour faciliter les recherches au sein de cet océan sonore qui regroupe désormais plus de 3115 fragments musicaux enregistrés (ceux composés par Andrzej Zarycki pour La Visite de la Vieille Dame de Friedrich Dürrenmatt se montent à eux seuls à une vingtaine), on les a classés sous de multiples clefs de recherche. Sur le site Musicgranar.com figurent les noms des compositeurs évidemment, avec leur biographie, les dates de création des spectacles, mais surtout les thèmes, le caractère de chaque morceau musical, sa forme d’interprétation (qu’il s’agisse de musique instrumentale ou vocale, d’ensembles symphoniques ou de musique de chambre, de solistes, de formations vocales a capella ou accompagnées de musiciens, d’instruments utilisés, de compositions acoustiques…)

Michał Pepol interprète la pièce Kartka z kalendarza (« Une page du calendrier ») de Paweł Mykietyn. Photo : Tal Bitton.

Angéliques et colériques

Et puis on définit les morceaux musicaux en fonction du climat, de la couleur, des impressions qu’ils dégagent. Et les nuances sont infinies. Il y a les agressifs (on en trouve 99) les angéliques (51), les colériques (67), ceux qui dégagent une atmosphère d’anxiété (ils sont 439).  Il y a les mystérieux, les joyeux, les festifs, les fantasques… Tout cela est minutieusement analysé (de façon obligatoirement subjective) afin de permettre de cerner aisément le genre d’intervention sonore que l’on recherche et de dénicher une musique correspondant à ses desiderata.

Une composition orchestrale de Jolanta Szczerba est ainsi décrite comme expressive, bizarre, froide, désespérée, inquiétante, dramatique, étrange, cafardeuse, sinistre, psychédélique… ce qui a bien de quoi combler celui qui recherche une musique anxiogène pour un film d’horreur.

Alors que chez Adam Opatowicz, telle séquence au piano illustrant une adaptation scénique du Maître et Marguerite est qualifiée de brillante, sarcastique, folle, naïve, nerveuse, espiègle et excentrique tout à la fois.

L’ensemble des enregistrements est mis en place et facilement consultable sur un site coloré et infiniment séduisant. Sauf qu’on attend encore le recensement de milliers d’autres moments musicaux pour étoffer cet immense répertoire, pour ouvrir son exploitation publique et pour asseoir définitivement sa position unique dans les cercles musicaux.

Ce qui vaut pour la Pologne est évidemment accessible pour le monde entier et offre à ces enregistrements exhumés de l’oubli un immense champ d’exploitation, alors les droits d’auteur seront reversés aux compositeurs par l’intermédiaire de ZAiKS (Association des Auteurs et Compositeurs de la scène), la SACEM polonaise qui occupe un beau palais néo-classique au centre  de Varsovie.

C’est une tâche phénoménale qu’ont entreprise Janusz Stoklosa et sa quinzaine de collaborateurs depuis maintenant trois ans. Même si chacun applaudit à cette initiative, jusqu’à aujourd’hui, et à l’exception de trois aides modestes de l’Etat polonais, c’est le compositeur de Metro qui a financé à lui seul cette considérable entreprise. Car les institutions peinent par principe à s’allier à une initiative privée.

« Ces musiques sont le plus souvent très accessibles au grand public. J’en sais quelque chose pour avoir dirigé des orchestres symphoniques interprétant mes compositions pour le théâtre, comme on le fait pour des musiques de film, devant des auditoires très chaleureux. Cela suscite une forte adhésion. Mais bien évidemment Musicgranar doit avant tout trouver un écho dans les milieux du cinéma, du documentaire, du théâtre, de la danse, dans ceux de la publicité aussi.  Je compte que dans cinq ans, nous soyons parvenus à maturité, que la plateforme démontre pleinement son utilité et que ce formidable répertoire musical qu’il fallait absolument sauvegarder retrouve bientôt une vie nouvelle. »

Il n’est toutefois pas nécessaire de rechercher dans Musicgranar quelque chose qui soit utile à un artiste ou à un quelconque professionnel des mondes de la culture, de la publicité ou du commerce. Parcourir le site au hasard, c’est voler de surprise en surprise, se divertir et découvrir un florilège de fragments musicaux d’une diversité inouïe. Un amusement de haut vol qui s’enracine dans sept décennies de création musicale. Et qui pourrait être un exemple à suivre dans bien d’autres pays que la Pologne.

Pourquoi Gabriel Zucman a tout faux

L’économiste chouchou de l’extrême gauche propose une analyse claire et articulée, mais avec un raisonnement subtilement orienté.


Les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin : tel est le titre accrocheur et guerrier du libelle de Gabriel Zucman récemment publié au Seuil. Saluons en premier lieu la clarté de ce texte. L’argumentation est construite, les fondements idéologiques sont énoncés sans détour, les conclusions et propositions d’action publique sont limpides. C’est un monument de raisonnement apparemment scientifique tout en étant profondément faux. En voici le lucide décryptage.

Gabriel Zucman convoque d’abord les mânes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui a portée constitutionnelle : son célèbre article 13 énonce le principe de l’égalité devant les charges publiques. Il en déduit que l’impôt ne devrait pas être « régressif », c’est-à-dire que les personnes les plus riches ne devraient pas pouvoir payer moins, en proportion de leurs revenus, que les catégories sociales moins fortunées qu’elles. Rappelons les dispositions de l’article 13 : « Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. »

Le Conseil constitutionnel retient ainsi que l’impôt doit être proportionné aux capacités contributives, qu’il doit être non discriminatoire et général (par exemple, ne pas concerner seulement les pauvres ou seulement les riches).

La croissance annuelle du patrimoine, c’est en fait du revenu, selon M. Zucman !

Ensuite, Gabriel Zucman étend la notion de revenu imposable en y intégrant la croissance annuelle du patrimoine. Il argue que les distributions de dividendes à des sociétés holdings ne subissent généralement qu’une faible taxe dans le cadre des dispositifs fiscaux les plus courants prévalant sur l’ensemble de la planète (1,25% en France), pour peu que ces revenus ne soient pas redistribués au niveau des actionnaires de ces holdings. Ils peuvent dès lors être conservés en trésorerie (produits financiers) ou réinvestis dans le capital d’entreprises et de l’immobilier, sans imposition supplémentaire. Pour lui, un revenu non distribué permet en fait de constituer une forme d’épargne, au-delà d’une consommation personnelle peu importante en termes relatifs pour un ultra-riche. Ce revenu non distribué doit dès lors être imposable comme le serait le revenu d’un contribuable moyen, qui lui est, soit consommé, soit épargné. Glissement sémantique étrange pour un économiste qui a enseigné à Berkeley et à la London School of Economics (mais qui n’a certes pas été accepté à Harvard) et qui est désormais professeur à Normale Sup Ulm.

Sur la base de ces considérations générales, il constate que les Français voient leurs revenus taxés en moyenne à 51 %, tous impôts et cotisations sociales confondus, alors que les « ultra-riches » (au-dessus de 100 M€ de patrimoine) n’acquitteraient que 2% en impôt sur le revenu stricto sensu en France et 23% en impôts sur les sociétés payés par leurs entreprises, soit au total 25% en prélèvements obligatoires (13% en France et 12% à l’étranger). Deuxième anomalie de raisonnement, l’impôt sur les sociétés payé par les entreprises des ultra-riches est ainsi considéré comme devant être intégré à un impôt sur le « revenu théorique global » les concernant, alors même qu’il s’agit de personnes physiques distinctes des personnes morales payant l’impôt sur les sociétés.

Il en déduit qu’il convient de faire passer les ultra-riches à un niveau de taxation sur le revenu se rapprochant de celui de la moyenne des Français.

Pour Gabriel Zucman, 2% de taxation annuelle plancher sur les patrimoines au-dessus de 100 M€ permettrait de faire respecter le principe constitutionnel d’égalité devant l’impôt

S’ensuit un calcul d’une simplicité biblique. Les ultra-riches enregistrent un rendement annuel moyen autour de 6% par an sur leur patrimoine, bien mieux que le livret A ou l’assurance-vie des Français moyens. Donc, en leur prélevant globalement 2% par an sur ce patrimoine, en tenant compte des impôts sur le revenu déjà payés par ailleurs en France, cela correspond à un impôt global de 33% sur le rendement théorique annuel d’un tel patrimoine (2 divisé par 6 égale 33 %). Ce 2% d’impôt plancher sur la fortune, ce serait pour Gabriel Zucman le taux « scientifiquement » calculé pour faire respecter le principe d’égalité devant l’impôt.

Incidemment, on comprend que la taxation Zucman des milliardaires français atteindrait dans ce schéma 33 (France)+12 (étranger) = 45 % en moyenne, soit un taux proche de la moyenne française de 51%. Ainsi, chers « ultra-riches », vous devriez remercier Gabriel Zucman que, via ce 2% de taxation annuelle sur le patrimoine, l’on ne vous prenne pas plus que 33% de votre « revenu théorique global » annuel en France ! Car 33%, ce n’est pas confiscatoire au sens du Conseil constitutionnel.

Triple glissement technique et sémantique de la part de l’excellent Gabriel Zucman : la croissance annuelle du patrimoine, c’est du revenu plein pot pour les vilains ultra-riches ; ils doivent être imposés sur le revenu comme tous les Français selon le principe d’égalité devant l’impôt ; 2% d’imposition sur la fortune, cela les aligne sur l’imposition moyenne des Français. La justice fiscale est en marche, d’inspiration révolutionnaire comme il se doit. Un magnifique sophisme.

Je me garderai bien ici de développer les multiples considérations techniques, économiques, juridiques, fiscales, financières et constitutionnelles qui ont été largement médiatisées depuis quelques semaines, et qui expriment généralement de solides critiques de la taxe dite Zucman. Ne parlons pas non plus de l’incroyable cécité, pour ne pas dire plus, de nos représentants à l’Assemblée nationale qui l’ont adoptée en première lecture en février 2025.

Néanmoins, une vraie problématique d’inégalités de patrimoine croissantes

Je terminerai en soulignant que Gabriel Zucman, comme d’autres économistes d’horizons divers, a orienté les projecteurs sur une évolution notable des structures de patrimoine dans le monde, qui soulève une réelle problématique de cohésion des sociétés et des démocraties. La croissance et la concentration des patrimoines sur des catégories sociales restreintes se sont en effet accélérées au cours des dernières décennies. La mondialisation des activités économiques avec la montée en puissance du Sud global ainsi que la dissymétrie des progressions respectives des revenus du capital et des revenus du travail ont contribué à polariser les différentes catégories sociales sur toute la planète, et en particulier dans les pays occidentaux.

Nous ne pouvons pas rester indifférents en France au fait que les 500 premières fortunes professionnelles françaises, suivies depuis 1996 par Challenges, détenaient un patrimoine correspondant à 6% du PIB en 1996 et qu’aujourd’hui, cette proportion atteint 42% du PIB, quelle que soit l’interprétation que l’on peut en faire (au choix, « les inégalités explosent » ou « les entrepreneurs français ont réussi leur intégration dans la compétition internationale »). Néanmoins, force est de constater que le patrimoine des Français a sensiblement progressé entre 1996 et 2024, de sorte que le patrimoine des 500 premières fortunes professionnelles françaises représente en réalité toujours autour de 6% du patrimoine national net de la France au sens de la comptabilité nationale, en 2024 comme en 1996. Il est vrai que ce patrimoine national net est passé d’environ 5 fois le PIB à 6,7 fois le PIB sur la période, traduisant ainsi la progression de valeur des actions et de l’immobilier.

L’enjeu pour les années à venir, c’est en réalité de définir quel rééquilibrage devrions et pourrions-nous mettre en œuvre, individuellement et collectivement, pour que n’apparaissent pas des sociétés à trois vitesses, avec un « lumpenproletariat » sans  espoir, une large classe moyenne appauvrie, frustrée et sans perspective d’ascenseur social, et une classe de super-privilégiés, vivant en cercle fermé sur un Olympe inatteignable pour 99,99% de la population (scénario de nombreux films de science-fiction, dont nous ne sommes désormais plus si éloignés).

Répondre à cette problématique par une approche centrée non sur une taxation punitive, mais sur le service du bien commun

Pour ma part, je crois plus au développement d’un mécénat et d’une philanthropie privés, volontaires et responsables, portés par des fondations d’entreprises et des familles, qu’à une taxation publique punitive, supposée promouvoir une hypothétique justice fiscale (que personne ne sait du reste définir), dévastatrice pour l’esprit d’entreprise, la croissance et l’innovation.

Il est à cet égard patent que la sphère privée est, au XXIème siècle, plus à même de soutenir des initiatives d’envergure en faveur du bien commun que ne l’est désormais la sphère publique, minée par l’absence de vision, la bureaucratie et l’inefficacité, qu’elle soit nationale ou multilatérale.

Enfin, pour revenir à l’esprit de la Constitution, la « contribution indispensable », c’est-à-dire nécessaire, est destinée à couvrir « l’entretien de la force publique » et « les dépenses d’administration ». En termes contemporains, il s’agit des dépenses régaliennes (sécurité intérieure, justice, défense, diplomatie) ainsi que de l’administration de l’État et des collectivités locales. Il y a donc eu, là aussi, un glissement sémantique progressif et insidieux au cours de cette longue période de deux siècles et demi. Nous sommes à l’évidence bien loin, en cette fin du XVIIIème siècle, du financement par les prélèvements obligatoires de notre actuel si dispendieux et si peu efficace État providence, qui pose désormais le problème du consentement à l’impôt.

Mais c’est un autre débat, qui appelle une reconfiguration de ce que l’on appelait autrefois l’intérêt général, défini par la sphère publique, et qui aujourd’hui est le bien commun, porté par la sphère publique et la sphère privée.

Cet étouffoir démocratique qui rend l’atmosphère révolutionnaire

La « stabilité » défendue par l’oligarchie agrippée à ses pouvoirs n’est rien d’autre que de l’immobilité politique. Calme trompeur. Refuser de donner la parole au peuple renforce les frustrations des dégagistes.


Le mot nouveau est arrivé : « stabilité ». Il est répété par ceux qui ont choisi de soutenir Sébastien Lecornu, ultime bouée d’Emmanuel Macron, en espérant se sauver eux-mêmes. Le 16 octobre, la plupart des députés PS et LR ont ainsi joint leurs voix à celles des macronistes en perdition pour rejeter (à 18 voix près) la censure du gouvernement au nom de la préservation de l’ordre républicain. Mais ce retour au calme institutionnel est aussi trompeur que le fut la « concorde », cet autre mot qui fit florès en 1793… juste avant la Terreur. Dans leur obsession à faire taire les Français, de peur qu’ils renforcent la droite chamboule-tout, les ralliés au chef de l’État et à son Premier ministre partageront leur sort : ils tomberont ensemble. Derrière la stabilité psalmodiée se profile la possible table rase.

L’étouffoir démocratique a rendu l’atmosphère révolutionnaire. Toutefois, l’embastillement de Nicolas Sarkozy est un signe trompeur. Son incarcération à la Santé, le 21 octobre, est l’effet du dérèglement du système, confisqué par des castes. Le choix des juges d’humilier l’ancien chef de l’État n’exprime qu’en apparence la colère du peuple contre ses élites. Alors qu’aucune preuve d’un financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007 ni aucun enrichissement personnel n’ont été retenus contre le prévenu, son emprisonnement avant l’appel signe la dérive moraliste d’un pouvoir judiciaire gagné par l’arbitraire et la revanche politique. Les magistrats qui espèrent entraver Marine Le Pen aggravent le sentiment des électeurs d’être dépossédés de leurs voix.

A lire aussi, du même auteur: Quand la question algérienne rassemble les droites

Ceux qui écartent l’arbitrage du peuple programment leur déroute. La droite de gouvernement est déjà en lambeaux. Les Républicains qui se sont alliés aux socialistes à l’Assemblée, eux-mêmes désireux de suspendre la réforme des retraites et de taxer les riches, ont achevé de rompre leur union avec le courant souverainiste de leur parti. Jean-François Copé (LR), qui accuse le RN d’avoir un programme socialiste, est resté muet devant l’incohérence de la fausse droite cheminant avec Olivier Faure (PS). Bruno Retailleau, président d’un parti qui ne lui obéit qu’à moitié, n’a d’autre choix rationnel que de s’éloigner de ces politiciens et de leurs tambouilles pour rejoindre les nationaux d’en face : c’est dans ce creuset et sur les ruines du progressisme que l’histoire s’écrit.

Dans leur refus de se tourner vers les citoyens, les squatteurs de la démocratie reconnaissent implicitement la victoire idéologique de Marine Le Pen. Elle est une menace à leur survie. Dans son bureau à l’Assemblée, le portrait d’un chat, posé sur la cheminée, sert de fond visuel à ses interventions à côté du drapeau tricolore. Le 3 octobre, la fondatrice du RN, éleveuse diplômée de félins, s’est rendue à une invitation du Premier ministre à Matignon accompagnée d’un chaton qu’elle nourrissait au biberon. Cette passion ne fait pas un programme. Toutefois sa proximité affichée avec les animaux parle à ceux qui vivent avec les 17 millions de chats que compterait la France. Elle parle aussi aux Français qui n’existent plus aux yeux des boutiquiers de la politique soucieux d’eux-mêmes.

La stabilité, telle qu’elle est défendue par l’oligarchie agrippée à ses pouvoirs, signifie l’immobilité, le statu quo, le silence dans les rangs. Elle est une violence pour les indésirables qui réclament des élections clarificatrices. Retarder ces échéances démocratiques ne fera que renforcer les frustrations des dégagistes.

Le maître des horloges

0

Dans une biographie consacrée à François Nourissier (1927-2011), pape florentin de l’édition aux éditions Le cherche midi, l’historien François Chaubet nous invite à un voyage au cœur des lettres françaises…


C’était donc ça, le pays imaginaire des éditeurs et des prix d’automne, de l’influence de la critique à l’arithmétique des jurys, des puissantes rédactions de « News magazine » aux Académies nourricières. Du manuscrit à la dotation, il y avait un « seul » homme, architecte neurasthénique, lecteur aussi avide que désespéré, barbe blanche et grisaille permanente, moteur du Goncourt et inlassable manouvrier de Grasset, derrière cette machinerie des livres. Un peu vaine et qui, cependant, mobilisa tant de connivences, d’amertumes et de talents durant la deuxième moitié du XXème siècle. Il fallait voir ça au moins une fois dans sa vie, vivre les intenses tractations de l’été avant la distribution de novembre, les combinazione, les coulisses, les passations de contrat, les jalousies entre maisons, les fausses valeurs et les vrais écrivains au coude-à-coude, l’esprit boutiquier au service de la littérature. Balzac en mondovision. Un homme maîtrisait à la perfection cette grammaire des égos. Un homme de pouvoir, touché par la maladie, longtemps considéré comme le grand manitou des rentrées, faiseur de prix et déclencheur de vocations, aujourd’hui totalement oublié. On le voyait chez Pivot à côté de Jean d’O ou d’Hergé et au premier étage du Drouant rue Gaillon sous une nuée de photographes, à Trente Millions d’amis et dans les colonnes du Figaro Magazine, Ardisson lui réservait une table de choix le samedi soir. L’édition a changé. Plus éphémère, plus brutale aussi, soumise à la concurrence d’autres sources de « distraction » et à une certaine indifférence. Elle ne fait plus recette. Les bibliothèques ont disparu des intérieurs bourgeois. Même si le livre résiste quelque peu dans notre pays par habitude, il n’a plus l’aura, l’éclat et le ressac du passé. François Nourissier était le dépositaire de cette vieille fille qui avait le charme des veuves anglaises de guerre à ombrelles et à voilettes. Sous son règne, la vieille dame perdue dans son cottage avait encore du ressort et des secrets à nous dire.

A lire aussi: « L’Étranger » de François Ozon est-il politiquement correct?

Aux éditions Le cherche midi, François Chaubet s’est lancé dans une sérieuse biographie qui éclaire ce personnage jadis central des lettres françaises à travers son parcours professionnel et surtout ses livres. L’historien a le désir de percer le mystère de cet écrivain compliqué, oscillant entre la détestation de lui-même et porté par de hautes ambitions créatrices. Un personnage impénétrable, honni par certains, à la fois grenouillant dans la mare aux livres et jamais dupe de son propre manège. Dans son entreprise de réhabilitation, Chaubet veut sauver le « soldat » Nourissier de l’oubli. Que l’on ne garde pas seulement en mémoire cette image de commandeur des lettres aux méthodes florentines. Nourissier a incarné les dérives d’un système où la tractation et le « lobbying » étaient érigés en art de la conquête commerciale. C’est oublier que le livre demeure un produit intellectuel et marchand, cette dualité-là implique des accommodements avec la vérité. « Mais qu’advient-il de son œuvre, dissimulée au fil des ans derrière ce profil exclusif d’un homme de pur pouvoir ? » se demande l’historien, dès le préambule. Nourissier a tout fait pour rendre cette tâche ardue tant par son caractère sombre que par ses manières « grand siècle ». Nourissier avait une très haute estime de la littérature et du dénigrement de soi. Chaubet remonte le fil de cette enfance gênée en mal d’amour, le garçon a perdu tôt son père dans un cinéma, la défaite de 40, les lectures intensives et enfin la découverte d’un idéal : écrire. Il écrira beaucoup dans les journaux entre des mariages ratés et des achats compulsifs de belles demeures. Chez Nourissier, la réussite professionnelle cache maladroitement un désarroi profond. La défaite intérieure l’emporte sur le brio extérieur. Bernard Frank a écrit: « Nourissier, c’est une nature malheureuse » lors de la parution de La Crève. Chaubet nous invite à (re)lire Un petit bourgeois ou Le Musée de l’Homme, il le défend avec conviction et loue son style : « Mais quel gouffre entre son art ciselé, tremblé mais distillé (style, rythme, accélérations et ralentissements) et celui de certains auteurs contemporains (é)perdus dans leur narcissisme victimaire sans filtre, où l’univers de surcroît, n’est plus que le reflet d’eux-mêmes ». Chaubert a du souffle pour rameuter de nouveaux lecteurs tentés par l’expérience d’une écriture abrasive. Cette biographie vaut aussi pour l’atmosphère d’époque, elle nous révèle jusqu’aux détails chiffrés des avances et des pourcentages de vente et revient sur les amitiés sincères et durables avec Christine de Rivoyre, Edmonde Charles-Roux, Michel Déon ou Jacques Chessex. Souvent rattaché, par facilité, à la galaxie des Hussards, il partageait avec Nimier la même exigence littéraire, il fut notamment coopté par Chardonne et Morand, il dirigea la rédaction de La Parisienne sous la tutelle de Jacques Laurent, Nourissier était assez éloigné politiquement d’eux sur les questions de décolonisation. Mendésiste de cœur, puis chiraquien de « raison », compagnon de route d’Aragon et fidèle de Pauwels, ancien « pauvre » devenu « riche », sa trajectoire n’a rien de linéaire. « Je voudrais mourir sans qu’on m’accuse d’être un homme de droite » déclara-t-il dans Bouillon de culture en avril 2000.


François Nourissier – Au cœur des lettres françaises de François Chaubet – le cherche midi 368 pages

François Nourissier, au cœur des lettres françaises

Price: ---

0 used & new available from

Toussaint africaine

0

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Voulait-elle l’ensoleiller ? Cela restera toujours pour moi un mystère. Une chose est sûre : ma Sauvageonne a fait de ce samedi 1er novembre 2025, une Toussaint africaine. Elle avait reçu une invitation du peintre-chanteur-musicien François Mafoua qui, ce jour-là, procédait à l’inauguration de son exposition au Marott Street, à Amiens. « Je l’ai croisé à Amiens il y a longtemps, très longtemps », me dit-elle, en passant une main distraite dans sa crinière folle et ébouriffée. Cet artiste a de la mémoire.

La Toussaint, tout novembre, en fait, m’en procure à moi aussi. Les chrysanthèmes font fleurir en moins des souvenirs enfantins. Tergnier. Le cimetière ; la brume. Des tombes. Celle de mes grands-parents partenels, d’abord, à partir de 1968, puis celle d’oncles, de tantes, d’amis, au fil des années qui s’égrenèrent, lamentables, bien plus vite que je ne l’eusse souhaité. La Toussaint ; fêter les morts. Tu parles ! Je préfèrerai boire un verre avec eux. Avec mes copains, dans le désordre : Gilles Gaudefroy dit Fabert, Michel Laurent (que j’ai surnommé Rico dans mon roman Des petits bals sans importance ; il repose dans le cimetière de Beautor caressé par les odeurs de métal écorché des ALB – Aciéries et Laminoirs de Beautor -), Jean Brugnon, éclusier et roadie élégant comme un Ray Davies de Fargniers, Gérard Lopez, dit Dadack (ami de la prime enfance ; je lui avais appris à faire du vélo ; pour me remercier, dix ans plus tard, il me fit découvrir Procol Harum et Rory Gallagher, puis devint le bassiste-chanteur de notre groupe de rock Purin au cours des glorieuses seventies), Catherine Caille et Florence Bacro, petites-amies trop tôt parties, Frédéric Dejuck, guitariste au phrasé claptonnien, Joël Caron, saxophoniste-flûtiste de mes années saint-quentinoises, et d’autres, tant d’autres, trop d’autres.

A lire aussi: « L’Étranger » de François Ozon est-il politiquement correct?

Vous le voyez, lectrices adulées, novembre me rend joyeux. C’est dire si j’avais besoin de lumière, de soleil. La Sauvageonne et François Mafoua m’en procurèrent. Ce dernier a vécu à Amiens du début des années 90 jusqu’en 2004. Au Marott Street où il exposait une cinquantaine de toiles colorées, réalisées à partir du monde végétal et animal (il utilise des feuilles dans ses toiles et, parfois, des coquilles d’escargots comme pinceaux), et inspirés par son pays d’origine : le Congo ; il avait convié ses amis. Agé de 75 ans, arrivé en France il y a quarante ans, après avoir vécu à Paris, il réside aujourd’hui à Caen, dans le Calvados où il a ouvert une galerie. Ses œuvres ont été appréciées par des célébrités puisque le couple Mitterrand lui acheta des toiles ; il en fut de même pour Raymond Devos. En novembre 1990, il avait été invité dans une école primaire à Allonville, près d’Amiens, en même temps que Danielle Mitterrand, épouse du briseur du Parti communiste français. Ensemble, ils avaient créé une sculpture qui ressemblait à un masque africain. Puis avaient fait connaissance…

Au Marott Street, il agrémenta l’inauguration d’un concert en compagnie de son groupe African’Rumba (Pablo, batterie ; Vincent, guitare ; Jack, basse). L’artiste chante et joue aussi du kalimba. « Notre musique est un mélange de soul, de rumba, de reggae et de musiques caribéennes. Mon kalimba, je l’ai agrandi et électrifié ; c’est mon Mafouaphone », sourit-il. Le 22 novembre, il exposera à la galerie du Delta, 26, rue de Delta, dans le XIXe arrondissement, à Paris. Début décembre, il présentera et jouera, accompagné d’une chorale, dans une église de Verdun. Il n’arrête pas, ma foi !

Yann Andréa, viagra littéraire de Duras

0

Yann Andréa, qui ne s’appelait pas encore Andréa, est entré dans la vie de Marguerite Duras un été de pluie et de vent, en 1980. Il a frappé à la porte de son appartement des Roches noires, un ancien hôtel de luxe face à la mer. Elle s’ennuyait, Duras, regardait la mer jusqu’au rien, avec cette mélancolie des pétroliers au large du cap d’Antifer dans le cœur. Elle écrivait des chroniques commandées par Serge July, le patron de Libération. Elle mélangeait fiction et réel. Elle écrivait, mais la pluie d’été la tenait éloignée de l’écriture médiumnique, celle qui bouleverse et permet d’entrer dans l’univers hypnotique, le sien. Elle buvait beaucoup, allait au Central, commandait toujours la même chose, langoustines et vin blanc ; elle avait 66 ans, le visage détruit, éboulé d’un coup. Elle portait sa jupe pied-de-poule, son gilet de cuir marron, ses grosses lunettes. Yann Andréa était plus jeune, presque 40 ans de moins, il rêvait de Duras depuis la lecture des Petits Chevaux de Tarquinia. Il buvait un Campari et fantasmait sur la romancière. Il était homosexuel, fréquentait Barthes, mais c’était avec Duras qu’il voulait vivre. Il lui avait écrit, elle n’avait pas répondu.

Cet amour-là

Il l’avait rencontrée en 1975, après la projection de India Song, sur le parking du cinéma Lux, à Caen, en novembre. Yann s’appelait encore Lemée, c’était un jeune homme un peu paumé, ailleurs, maigre et élégant, il avait suivi des études de philosophie en Khâgne et fait la fête dans des boites branchées. Il a revu Duras, le destin l’exigeait. Il ne l’a plus jamais quittée. Il est devenu le fantôme auprès d’elle, venu de nulle part et reparti nulle part. Il a veillé sur l’auteure de L’Amant, prix Goncourt 84, jusqu’à ce jour funeste de mars, le 3, un dimanche, où elle a quitté la piste du bal du casino de la vie, où l’on finit toujours par miser sur la mauvaise couleur. Mais, privilège exorbitant de l’écrivain, ses personnages, leur inoubliable nom, les ambiances portuaires propices au secret, la robe rouge d’Anne-Marie Stretter, l’absence des regards au retour de La Douleur, l’amour sans cesse contrarié et sans cesse recommencé – « il n’y a pas de vacances à l’amour » –, le Gange millénaire, embarqués sur Le Navire Night, perdurent toujours. Yann Andréa a continué seul son errance dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, à la recherche du fantôme de M.D., lui le fantôme sans identité. Il a fini par mourir dans une chambre, un jour indéterminé de juillet 2014. Les voisins ont appelé la police, incommodés par l’odeur du corps en décomposition. Après la mort de M.D., il avait signé le poignant Cet amour-là.

Frustration

Ce « Bartleby au glorieux désœuvrement » méritait bien un livre. Julie Brafman, chroniqueuse judiciaire, a relevé le défi d’écrire sur un homme qui a tout fait pour qu’on ne parlât jamais de lui. Son récit, Yann dans la nuit, se lit comme un roman, et cela tient en éveil tard dans la nuit, justement. Ce couple baroque, Duras/Yann, décidément, fascine. Julie Brafman a mené une enquête existentielle qui l’a conduite à l’IMEC, d’abord, où elle n’a pu consulter que quelques cartons « Yann Andréa », la plupart étant estampillés « non consultable ». Mais elle ne s’est pas découragée. Elle a cherché, plusieurs lettres, des phrases écrites sur le dos d’un chèque, des notes ici ou là, une piste ténue pour un homme en pointillé, hanté par quelque chose qui le dépassait : vivre. Elle a ensuite découvert la « chambre rose » avec un meuble en plastique où les traces de l’existence de Yann Lemée, devenu Yann Andréa, puis Yann Andréa Steiner, débordaient des tiroirs, comme le Gange sort de son lit à la mousson. Après avoir refermé le livre, on en sait un peu plus sur l’amant maltraité par Duras. Il y a les colères, les réconciliations, la chanson Capri c’est fini en boucle, la soupe aux poireaux avec l’indispensable pomme de terre, l’alcool jusqu’à l’hospitalisation… Yann est là, il veille sur M.D. qui lui en veut de ne pas répondre à son désir. Elle devient grossière, méchante, elle écrit La Maladie de la mort, on lui reproche ce court récit violent contre l’homosexualité. Yann tape le texte dirigé contre lui. Il est au bord des larmes, mais il le fait, il le tape, il le lit même à haute voix, exigence de M.D. Julie Brafman dit : « Alors il répète que la fusion impossible des corps est une fatalité. Une malédiction. Une désolation. Il répète la tragédie de cet homme qui paye une jeune femme pour avoir des relations sexuelles. » C’est « l’aventure tragique de l’écriture. » Elle brûle tout sur son passage, consume les êtres, abolit le temps. Julie Brafman rappelle que Duras et Yann étaient deux experts en fausse confession. Ils ont dupé les biographes ; ils ont trompé les lecteurs, mais ils ont rêvé, ces lecteurs, et ils rêvent encore au ravissement de cette Lol V. Stein. Duras invente le monde entier. « L’illusion marche parfaitement, ajoute Brafman, Le Gange coule sous les viaducs de la Seine-et-Oise. Personne n’oserait prétendre le contraire. » La transfiguration, chez Duras, atteint la perfection somnambulique.

Yann Andréa est un élément clé dans la vie de Duras. Ce fantôme en cravate coccinelles sillonne entre les lignes des meilleurs récits de M.D. Il a régénéré sa puissance créatrice ensablée sur la plage de Trouville. Alors est né le « cycle atlantique ». On le devine dans les bars de palace, il arpente les collines normandes à la recherche de beaux corps virils, il est lui-même ce corps allongé et nu dans Les Yeux bleus cheveux noirs, il est partout de 1980 à 1993, et elle, elle attend l’impossible pénétration. Julie Brafman écrit : « Yann Andréa traverse les textes, de page en page, avec son sac en toile et son parapluie noir alors qu’il fait beau. Incapable d’aimer. »

La frustration, moteur durassien ? Il ne me déplait pas de le penser.

Julie Brafman, Yann dans la nuit, Flammarion. 336 pages

Yann dans la nuit

Price: ---

0 used & new available from

Cet amour-là

Price: ---

0 used & new available from

Une histoire belge (pas drôle)

À l’inverse des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Suède, la France, la Belgique et l’UE continuent de promouvoir le transgenrisme.


En France, le 16 juin, une décision-cadre du Défenseur des droits, Claire Hédon, « relative au respect de l’identité de genre des personnes transgenres » a vu le jour dans l’indifférence générale. Elle préconise pourtant « d’autoriser les mineurs non émancipés à changer de sexe à l’état civil » et de faire respecter le choix de l’identité de genre des jeunes « au niveau des établissements scolaires » et dans les milieux sportifs. De son côté, la Commission européenne a présenté le 8 octobre sa « Stratégie pour l’égalité LGBTQI+ 2026-2030 » prévoyant la possibilité d’une « auto-détermination genrée libre de restrictions d’âge ». D’aucuns pensaient que la Belgique était seulement corrompue par l’islamisation de sa société ; ils avaient tort car l’épidémie woke s’y répand également. Les délires des « déconstructeurs » touchent maintenant tous les milieux.

A lire aussi, du même auteur: Chronique d’un scandale politico-médiatique dont France Inter se serait bien passé

Ainsi dans le Brabant flamand, le directeur adjoint d’une école catholique a déclaré être « une personne non binaire » et, par conséquent, ne plus « se reconnaître dans les formules monsieur ou madame ». Cet être incertain demande qu’on l’appelle simplement « adjoint ». Magnanime, il concède que des professeurs et des élèves puissent encore « utiliser le mot “monsieur” par mégarde ». Il leur recommande toutefois d’éviter de se tromper à l’avenir. Un professeur de droit interviewé par le média belge Sudinfo rappelle en effet que le « non-respect de l’identité de genre » peut entraîner des sanctions pénales : « Un employeur risque jusqu’à six mois de salaire brut de dédommagement, et un collègue des poursuites pénales. En ce qui concerne les élèves mineurs, la responsabilité légale incombe aux parents. »

Le souvenir d’un texte juridique permettant de punir des personnes ayant appelé un homme « monsieur » amusera sûrement les juristes de la fin de ce siècle. Surtout si, comme le laissent craindre les transformations en cours en Belgique et ailleurs en Europe, de nouvelles lois religieuses finissent par supplanter les ordonnances wokes.

L’exercice chaotique du biopic

Dans L’Inconnu de la Grande Arche, de Stéphane Demoustier, Michel Fau incarne François Mitterrand de manière troublante. Son secret: ne pas imiter mais évoquer. C’est tout l’inverse de ce que font la plupart des acteurs qui jouent le rôle d’un personnage réel. Aussi dézingue-t-il joyeusement Cotillard en Piaf, Niney en Saint Laurent ou Wilson en de Gaulle.


Causeur. Je vous ai toujours entendu critiquer les biopics et dire votre désintérêt pour ce genre. Vous m’avez parlé de l’impasse artistique dans laquelle se retrouvaient beaucoup d’acteurs s’attelant à jouer des personnages réels dont tout le monde connaissait et le visage, et la voix. Pourquoi avez-vous accepté la proposition de Stéphane Demoustier d’incarner Mitterrand ?

Michel Fau. J’avais déjà accepté de jouer des personnages historiques mais dont, effectivement, nous n’avions pas de trace filmée. J’ai par exemple joué pour la télévision Louis XVI ou encore Balzac, dans le film d’Arielle Dombasle Les Secrets de la princesse de Cadignan. Mais jouer un personnage dont tout le monde connaît la voix, le physique, la gestuelle, les tics, je trouve ça très casse-gueule. Et la plupart des acteurs s’y cassent d’ailleurs la gueule. C’est un piège.

Que faut-il ne surtout pas faire lorsqu’on joue un personnage connu de tous, selon vous ?

Ce qu’il ne faut pas faire, c’est ce que font la plupart des acteurs, c’est-à-dire vouloir absolument ressembler le plus possible au personnage réel. Que ce soit dans la voix, le phrasé ou dans le physique. Je trouve que c’est inintéressant. Quand je regarde La Conquête, film dans lequel Denis Podalydès joue Sarkozy, je trouve ça pathétique. On dirait l’imitateur Michel Guidoni dans son numéro de Sarko ! On se croirait au théâtre des Deux-Ânes. Je n’ai rien contre les chansonniers et les imitateurs, mais dans un film de cinéma, c’est-à-dire dans ce qui devrait être une œuvre d’art, ce n’est pas ce que je viens chercher ! Pour moi, c’est exactement l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire. C’est une imitation de Sarkozy. Une simple imitation. Je me demande où est le geste artistique là-dedans. C’est souvent le problème lorsque les acteurs jouent des personnages réels. On sent qu’ils ont passé des heures à regarder des vidéos de la personne qu’ils doivent incarner. Ils essaient de reproduire les moindres gestes. Parfois même, les réalisateurs leur demandent de jouer des scènes qu’on a vues en vidéo. Pour moi, c’est la négation de l’acteur. D’ailleurs, je crois qu’aucun grand acteur n’a jamais accepté ce genre de choses. Les grands acteurs acceptent de jouer un personnage réel connu s’ils ont une marge de manœuvre personnelle, s’il y a une place pour la création et pour l’imaginaire.

Tout cela n’explique pas pourquoi, cette fois, vous avez accepté !

D’abord j’ai trouvé le scénario de Demoustier formidable. Il fait de cette histoire réelle un conte, une farce effrayante et grotesque. Cependant, j’ai vraiment dit oui quand j’ai compris que Demoustier était sur la même longueur d’onde que moi, c’est-à-dire qu’il ne désirait pas que je fasse une imitation de Mitterrand. Ce qu’on voulait tous les deux, c’était que j’incarne la vanité du pouvoir. Donc pas de faux crâne, pas de dentier !

Bouquet était votre professeur au conservatoire, il est resté votre maître, et vous avez monté avec lui Tartuffe, dans lequel il jouait Orgon. C’est drôle que l’on vous propose à vous d’incarner Mitterrand comme Guédiguian l’avait proposé à Bouquet il y a vingt ans. Vous y avez forcément pensé… ?

Bien sûr. D’autant que le travail de Bouquet dans ce film, Le Promeneur du Champ-de-Mars, était selon moi exemplaire de ce qu’il faut faire pour jouer un personnage réel et connu. Il n’était pas dans l’imitation, il fuyait l’anecdote. Il m’a dit un jour : « Dans ce film j’ai cherché à jouer un représentant de commerce qui se prenait pour le roi Lear. Je n’ai jamais cherché à imiter Mitterrand. » Et l’immense réussite, c’est que lorsqu’on regarde le film, on voit Bouquet avec sa voix reconnaissable entre toutes, avec sa musique très particulière, son chant à lui, sa diction. Les imbéciles diraient en se moquant qu’il fait du Bouquet. Mais il fait du Bouquet comme Depardieu fait du Depardieu ou comme Jouvet faisait du Jouvet. Il est de cette race-là. Une personnalité écrasante et omniprésente. J’en reviens donc à mon propos. Dans ce film on voit Bouquet, on voit que c’est lui ! Mais malgré tout on voit aussi Mitterrand en transparence alors qu’il ne l’imite absolument pas. Comme si deux masques se mêlaient. C’est extrêmement troublant ça. Parvenir à nous faire voir Mitterrand sans chercher à lui ressembler. Et c’est ainsi que nous saute aux yeux l’âme de Mitterrand. C’est ainsi que nous saute aux yeux l’essence invisible de ce personnage !

Pour vous préparer, vous n’avez pas travaillé sur les interviews de Mitterrand ou d’autres archives audiovisuelles ?

Non. Après, évidemment, comme tous les Français, je connaissais déjà sa voix et son personnage. Mais je n’ai pas voulu reproduire le moindre détail de son physique ou de sa voix. Sauf une fois. Dans la scène où l’architecte présente le projet de la Grande Arche à Mitterrand, Demoustier m’a demandé de me mettre à quatre pattes pour regarder la maquette. Je trouvais ça un peu trop gros, un peu exagéré. Pour me convaincre, Demoustier m’a montré une vidéo d’archive inédite ou l’on voyait Mitterrand se mettre à quatre pattes, à la demande de cet architecte dont il s’était entiché, pour mieux voir la perspective de sa maquette. J’étais sidéré. C’était absolument énorme et gênant. Et j’ai donc reproduit la position du président sur la moquette. En dehors de cela, je ne me suis vraiment pas posé la question du réalisme, de la ressemblance. J’ai cherché à jouer cela comme un personnage de Brecht. J’ai joué un homme encore puissant, mais sentant le pouvoir filer entre ses doigts. C’est cela que j’ai voulu incarner.

Savez-vous pourquoi Demoustier vous a choisi pour incarner ce rôle ?

Mitterrand avait un côté vieille France. Il était un peu décalé par rapport à son époque. Il dégageait quelque chose de périmé. De suranné et de précieux. Je crois l’avoir aussi. Et c’est pour cela que Demoustier m’a choisi, je pense. C’est la recherche de quelque chose de commun dans l’esprit plus que d’une ressemblance physique. Physiquement, ce que j’ai essayé de dégager, c’est une certaine rigidité, quelque chose de coincé. Encore une fois, nous ne sommes pas dans l’imitation mais dans l’évocation.

A lire aussi, Yannis Ezziadi: Caroline Loeb: mes années Palace

Pour qu’on comprenne mieux, donnez-nous maintenant votre avis sur quelques biopics ! Cotillard en Piaf ?

Quand je regarde ce film je ne vois qu’une chose : Cotillard avec du latex sur la gueule. Le film donne une image de Piaf totalement fausse. On a l’impression qu’elle ne foutait rien de la journée, qu’elle ne travaillait jamais, qu’elle ne faisait que de boire et s’engueuler avec son mec.

Bruno Ganz en Hitler, dans La Chute ?

Sublime ! Il y a une certaine ressemblance, mais il fait du personnage quelque chose de totalement métaphysique qui dépasse la simple histoire d’Hitler. Il ne joue pas l’anecdote. Il joue Hitler comme il jouerait Richard III. On ne voit pas un acteur jouer Hitler. On voit un acteur jouer une situation énorme et tragique.

Michael Douglas dans Ma vie avec Liberace, de Soderbergh ?

Le film est magnifique. Totalement décadent ! Ce que fait Michael Douglas est assez culotté, mais il reste en dessous de la réalité. Il n’atteint pas le kitsch, la monstruosité, le mauvais goût extrême et fascinant de Liberace. Douglas reste encore trop classe. Toutes proportions gardées, c’est un peu comme Lafitte dans Bernard Tapie. Il n’atteint pas la vulgarité de Tapie. Ni sa folie ! Pour incarner Tapie, il faut un acteur doué de folie. Là, on voit juste Lafitte avec une perruque. Ce qu’il fait en tant qu’acteur ne raconte pas grand-chose du personnage. Je préfère voir un documentaire avec de vraies images de Tapie, c’est beaucoup plus fascinant et effrayant.

Bradley Cooper en Léonard Bernstein ?

C’est intéressant car il fait une composition hallucinante. De plus le film est magnifique. Mais je trouve qu’on voit trop le travail. On se dit qu’est-ce qu’il a dû bosser pour arriver à choper tous les trucs de Bernstein. En le regardant on remarque trop la performance, c’est omniprésent.

Gaspar Ulliel dans Saint Laurent ?

C’est un chef-d’œuvre. Déjà, le film de Bonello est incroyablement beau. C’est une œuvre qui touche au sublime. Gaspard n’est pas la réplique de Saint Laurent. Il est d’ailleurs vingt fois plus beau. Mais il a le même magnétisme que Saint Laurent. Il ne cherche pas à imiter, il est une évocation et une incarnation de l’esprit de Saint Laurent. C’est extrêmement troublant. Ce qui est également très beau, c’est d’avoir demandé à Helmut Berger de jouer Saint Laurent vieux. Car là aussi, il n’en est pas la copie conforme, mais il dégage exactement ce que dégageait Saint Laurent à la fin de sa vie. En revanche, Jérémie Renier, que j’aime bien, n’était pas assez monstrueux dans le rôle de Pierre Bergé. Mais c’est aussi une histoire d’emploi. Voilà, je dirais que pour jouer un personnage réel et connu, c’est l’emploi qui est important plus que la ressemblance physique. On ne peut pas tout jouer. Une actrice formidable dans un rôle de soubrette ne sera pas systématiquement formidable en tragédienne. Un acteur bouleversant dans un emploi de jeune premier romantique (Lorenzaccio) ne sera pas forcément à sa place dans un rôle de valet de farce (Scapin). Moi, je ne me vois pas jouer Emmanuel Macron, par exemple. Tout comme Lambert Wilson ne peut pas incarner de Gaulle (bien qu’il l’ait fait !). Ce n’est pas une histoire d’être bon ou pas, ou de ressembler physiquement ou non au vrai personnage, c’est une question d’emploi ! Moi, au théâtre, j’ai bien joué Bette Davis ! Je ne lui ressemble pas, mais je pense avoir une monstruosité commune avec elle. Pour en revenir à Saint Laurent, il y a aussi Niney qui l’a joué dans un autre film insupportablement sentimentaliste. Mais Niney n’a pas le charisme pour incarner Saint Laurent. Pour incarner quelqu’un de charismatique, il faut être un acteur charismatique.

Michel Fau (François Mitterrand) dans L’Inconnu de la Grande Arche de Stéphane Demoustier, 2025 (C) AGAT FILMS, LE PACTE

Balibar dans Barbara ?

C’était très intéressant, car ce n’était pas l’histoire de Barbara. C’était l’histoire d’une actrice, en l’occurrence Balibar, qui devait jouer le rôle de Barbara. Et au fur et à mesure du film, on se perdait. On finissait par ne plus savoir si c’était l’actrice ou la chanteuse.

Toni Servillo dans Berlusconi.

Là, je trouve ça vraiment génial ! Quand Demoustier m’a proposé de jouer Mitterrand, je me suis d’ailleurs dit qu’il fallait faire exactement ce que faisait Servillo dans ce film de Sorrentino. Il joue ça comme une marionnette de Berlusconi. C’est extrêmement sophistiqué. Ce n’est pas réaliste du tout. C’est ce qui est beau. C’est une réalité fantasmée. D’ailleurs, dans la bande-annonce, on voit l’inscription : « Tout est VRAI. Tout est FAUX. » C’est exactement là qu’il faut se situer ! Avec de l’artifice, de l’onirisme, de l’exagération parfois, en tordant la réalité, en la faisant grimacer : montrer le vrai. Pour le montrer, ce vrai, il faut parfois savoir s’éloigner du réel. C’est d’ailleurs pourquoi j’aime la farce et la tragédie. Les deux se rejoignent d’ailleurs.

Pour terminer, parlons de Guitry. En ce moment, vous jouez La Jalousie au théâtre de La Michodière au côté de Gwendoline Hamon, Geneviève Casile et Alexis Moncorgé. Vous avez d’ailleurs incarné le personnage de Guitry dans un téléfilm sur Arletty.

Effectivement. Mais il n’y avait qu’une seule scène dans ce téléfilm. Je ne l’avais pas imité non plus cette fois-ci. En revanche, en ce moment au théâtre, c’est assez troublant. Je ne joue pas Guitry, je joue une pièce écrite par lui. Mais je joue le rôle que lui-même jouait, le rôle qu’il s’était écrit sur mesure. Et dans l’écriture, il y a quelque chose de la musique de sa voix, de son phrasé. C’est très étrange. C’est écrit comme cela. Parfois, quand je le joue, je crois l’entendre. Je ne cherche pas du tout à l’imiter, mais le style de l’écriture, sa musicalité font parfois inévitablement résonner sa voix !

Najat Vallaud-Belkacem, la femme qui valait trois milliards

La présidente de l’ONG France Terre d’Asile dévoile son plan secret pour l’immigration: une politique migratoire plus humaine et la régularisation de 250 000 clandestins rapporteraient 3,3 milliards d’euros par an à l’État, estime-t-elle. Et encore, c’est évidemment sans compter l’enrichissement culturel.


Présidente de l’association France Terre d’Asile, désormais bien attablée à la mangeoire dorée de la Cour des comptes, cela grâce à l’insigne générosité du président de la République, Madame Vallaud-Belkacem semble ambitionner ces jours-ci tout à la fois le Nobel d’économie et une canonisation de son vivant au titre de la générosité sans frontières.

Moratoire sur les OQTF

Un article de l’Humanité[1] nous dévoile en effet ses cogitations en matière de politique migratoire. Plutôt du brutal, comme il est dit dans les Tontons Flingueurs. Voyez donc.  Le but affiché : « faire rimer nos principes de fraternité avec l’efficacité économique. » Au jackpot final, nous annonce-t-elle, pas moins de 3,3 milliards de profit pour l’État.

Comment s’y prendre ? Rien de plus simple. Simple, mais, comme je l’ai dit, plutôt brutal. Cesser purement et simplement de prononcer des OQTF à l’encontre des étrangers en situation irrégulière, vu que ça coûte des sous, environ 40 millions nous dit la nouvelle grande prêtresse de l’économie, 40 millions auxquels viendraient s’ajouter 219 millions autres (et non 220 millions car, vous l’aurez compris, en n’arrondissant pas les sommes, ça fait plus sérieux, plus rigoureux, moins calcul à la louche…) grâce à la diminution  du nombre de places dans les centres de rétention administrative. Rétention qui ne devrait plus s’opérer que de manière « ciblée et restreinte ». Une quinzaine de millions nous tomberaient encore dans les poches si nous construisions des structures destinées aux demandeurs d’asile en attente plutôt que de s’en remettre à des dispositifs d’hébergement d’urgence. Bien évidemment, la future prix Nobel se garde bien de chiffrer les coûts tant en investissement qu’en fonctionnement de ces structures. On n’est pas là pour s’embourber dans de tels détails, cela aussi vous l’aurez compris.

Mais il y a mieux encore. Le vrai gros pactole promis par Mme Vallaud-Belkacem est à chercher ailleurs : dans la régularisation de 250 000 travailleurs sans papiers. Cela, prédit-elle, ferait gagner quelque 3,3 millions par an, grâce à l’impôt sur le revenu et aux cotisations sociales supplémentaires versés aux administrations sociale et fiscale.

Plan secret

Sans vouloir être désagréable, nous nous permettrons d’inviter l’auteur (autrice) de ce merveilleux plan à prendre en compte un peu plus sérieusement la réalité concrète des choses. Vous me direz qu’elle n’est pas payée pour cela, ce qui est vrai. Mais tout de même, un petit effort de cohérence, de réalisme par-ci par-là, serait-ce trop demandé ?

Tout d’abord, pour que la régularisation de ces clandestins produise de l’impôt sur le revenu à hauteur des sommes évoquées, encore faudrait-il que tous trouvent à bosser, et ce faisant gagnent des salaires d’un montant suffisant pour être effectivement imposables, ce qui au vu de ce qui est la réalité du terrain, la vraie de vraie, est loin d’être le cas. Même chose pour les cotisations sociales, qui sont à corriger, quant à leur montant supposé, en tenant compte du taux de chômage touchant ces contingents particuliers de travailleurs, dont on sait qu’il est au minimum de 7 points supérieur à la moyenne.

A lire aussi: Xavier Bertrand, l’étoile mystérieuse

Enfin, il faudrait tout de même que la nouvelle madone de l’argent magique nous précise à combien de places d’écoles, de lits d’hôpital et autres services publics correspond la régularisation de 250 000 personnes et, accessoirement de leurs familles parce que, on s’en doute, il ne serait absolument pas conforme à « nos principes de fraternité » de revenir si peu que ce soit sur le généreux dispositif du regroupement familial. De même, il serait souhaitable que Mme Vallaud-Belkacem pousse l’analyse jusqu’à produire une estimation de l’afflux de migrants nouveaux que de telles facilités d’accueil ne manqueraient pas de provoquer.

Mais, là encore, tel n’est pas apparemment son problème, car je suppose que face à cet argument, elle a une réponse toute prête : si un tel afflux se produit réjouissons-nous, au contraire ! Si régulariser 250 000 sans papiers nous rapporte 3,3 milliards, hâtons-nous d’avoir à en régulariser 250 000, 500 000, 1 000 000 de plus, puisqu’à chaque tranche de 250 000 ce sont autant de jolis petits milliards que nous empochons ! Impayable sophisme !

Une ambition intime

Néanmoins, Madame Vallaud Belkacem, vous pardonnerez mon insolence, mais, en vérité, en réfléchissant bien, je vous trouve fort peu ambitieuse sur le double plan de « nos principes de fraternité » et de la prospérité nationale de vous en tenir à vos pauvres riquiqui 250 000 mille ! Voyez en grand, que diable ! Et allez donc d’emblée vers le million ! Le million ! Le million ! Comme on braille dans un certain jeu télévisé.

Sauf que, Mme la présidente de France terre d’accueil, nous ne sommes pas ici dans un jeu. Il s’agit à terme de la France, de sa population, de la nation française, de son identité, de sa culture, de sa civilisation. Quand bien même votre petite embrouille faussement généreuse, hypocritement « fraternelle » devait réellement rapporter des milliards, ce qui est pure illusion, nous aurions infiniment plus à perdre. Et que cette dimension du problème, que cette très évidente réalité ne vous ait manifestement pas effleurée, vous bombardée membre d’une des plus éminentes institution française, me paraît tout simplement consternant, affligeant, désespérant pour tout dire. Allons, Madame, en l’occurrence, pensez nation avant de penser pognon, s’il vous plaît…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

Price: ---

0 used & new available from


[1] https://www.humanite.fr/societe/budget/une-politique-migratoire-plus-humaine-genererait-33-milliards-deuros-de-gains-pour-les-finances-publiques-affirme-france-terre-dasile

Un an après: comprendre le retour improbable de Trump

0

Il y a 365 jours, Trump déjouait les pronostics et reprenait la Maison-Blanche. Une victoire politique, mais aussi culturelle, explique notre chroniqueur


Il y a un an, le 5 novembre 2024, Donald Trump remportait une victoire que peu avaient anticipée, et que beaucoup refusent encore de comprendre. L’élection de Zohran Mamdani à la mairie de New York a quelque peu éclipsé cet anniversaire, mais la portée historique du retour de Trump à la Maison-Blanche ne doit pas être minimisée. Cette victoire ne souffrait aucune contestation : le candidat républicain a conquis tous les « swing states », remporté le collège électoral, et — fait rare pour un Républicain depuis George W. Bush en 2004 — gagné le vote populaire.

Jamais, sans doute, un candidat à l’élection présidentielle n’avait affronté une telle adversité : de ses adversaires, mais aussi des institutions, des médias et du monde de la culture.

Qu’on en juge !

Un système hostile

Les instituts de sondage, qui influencent nombre d’électeurs, prédisaient un scrutin serré ou favorable à Kamala Harris. Ils se sont trompés, comme en 2016.  La plupart des médias ont couvert la campagne de Trump avec une hostilité constante, avec plus de 80 % de mentions négatives.

Côté financement, Kamala Harris avait le soutien de Wall Street et a dépensé 50 % de plus que son adversaire, inondant les derniers jours de la campagne, écrans et plateformes de publicités négatives.

A lire aussi: Marine Le Pen: « Je ne vais pas y retourner vingt-cinq fois de suite »

À ces obstacles s’ajoutait la machine bureaucratique de Washington — hauts fonctionnaires, universités, ONG, think tanks —, cette armature du fameux État profond (« Deep State ») décidée à empêcher tout retour du trumpisme. Hollywood, de Robert Redford à Georges Clooney, d’Oprah Winfrey à Beyoncé, s’est engagé corps et âme contre lui. Même certains Républicains, les fameux RINO (« Republicans In Name Only »), œuvraient activement à sa perte, notamment à travers le Lincoln Project.

Le système judiciaire a été instrumentalisé pour l’envoyer en prison et le ruiner. Des procédures à répétition, civiles et criminelles, instruites dans des juridictions à majorité démocrate : Washington, New York, Atlanta. 91 (!) chefs d’accusation au total, plus que le mafieux Al Capone, des accusations la plupart sans fondement voire grotesques, mais qui ont bien failli l’éliminer de la course.

Et, last but not least, Donald Trump a subi deux tentatives d’élimination physique, dont celle de Butler, qui a mis en lumière les défaillances du Secret Service, dirigé par une femme visiblement incompétente.

Jamais un ancien président n’avait été autant insulté, moqué, caricaturé. Traité de fasciste, de semi-fasciste ou comparé à Hitler par Joe Biden, Kamala Harris, Barack Obama, Nancy Pelosi… Et pourtant, il a gagné, haut la main. La victoire de Trump, ce n’est pas seulement une victoire contre une (mauvaise) candidate, mais contre un système tout entier.

Une victoire aussi basée sur le rejet

Avec le brio qu’on lui connaît, Mathieu Bock-Côté écrit dans son dernier livre Les Deux Occidents que « la victoire de Trump est le rejet du consensus post-1989 : mondialisme, humanitarisme, néolibéralisme, multiculturalisme, néo-féminisme et politiquement correct ».

En effet, une majorité d’Américains ont rejeté tout ce que Biden, Harris et les Démocrates avaient fini par incarner : l’immigration de masse, le wokisme, les politiques de discrimination positive et de DEI (diversité, équité, inclusion), la « critical race theory », l’engouement pour les Black Lives Matter, la sacralisation du peu recommandable George Floyd, qui avait braqué un pistolet sur le ventre d’une femme enceinte…

A lire aussi: Trump sort sa pioche et démolit tout… sauf les fake news

C’est aussi le rejet de la théorie du genre et de l’idéologie LGBTQIA+ (nom officiel patenté), des hommes transgenres dans le sport féminin, des hommes biologiques dans des prisons pour femmes, des procès pour avoir « mégenré » quelqu’un, des thérapies hormonales et des opérations chirurgicales sur des enfants ou des adolescents, comme l’ablation des seins chez des jeunes filles.

Top Gun plutôt que The Marvels

C’est encore une Amérique qui préfère Top Gun avec Tom Cruise à The Marvels et son casting militant 100 % féminin, une Amérique qui veut encore voir les sept nains dans Blanche-Neige et un baiser amoureux — sans consentement préalable — par le prince charmant pour réveiller la Belle au bois dormant.

L’Amérique MAGA de Trump croit dans sa Constitution et dans la liberté d’expression, bien menacée par le camp démocrate. Une Amérique profonde, populaire, du bon sens et profondément patriote : dans les meetings de Trump, on scandait « USA, USA » ; dans ceux de Harris, « Kamala, Kamala » !

Hillary Clinton qualifiait les électeurs de Trump de « déplorables ». En novembre 2024, les déplorables, les « ploucs » ont gagné. Donald Trump a ainsi remporté une bataille dans la guerre culturelle qui déchire l’Occident, mais la guerre sera encore longue et l’issue reste incertaine.

Pologne: la musique cachée derrière le rideau

0
Janusz Stoklosa dirigeant l’Orchestre Philharmonique de la Baltique exécutant ses musiques de scène dans la cathédrale de l’Assomption de Pelplin. DR.

En Pologne, un compositeur a entrepris de ressusciter les enregistrements de milliers de musiques de scène écrites dans son pays pour le théâtre depuis la fin de la guerre de 39-45. Un océan sonore d’une richesse inouïe


C’est en redécouvrant fortuitement l’enregistrement oublié d’une ancienne de ses compositions écrite dans les années 1980 pour un drame représenté dans un théâtre polonais, que le compositeur Janusz Stoklosa a soudainement pris conscience du formidable patrimoine musical constitué par toutes les musiques de scène produites en Pologne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Petits ou grands, tous genres confondus, on a recensé près de 888 théâtres dans le pays de Jerzy Grotowski et de Witold Gombrowicz. Dont quatre scènes nationales,  43 régionales, 73 municipales. Et parmi eux 91 théâtres dramatiques et 40 théâtres musicaux. Il s’y monte entre 600 et 800 productions nouvelles chaque année. 771 par exemple en 2022. Et cela sans compter la politique culturelle de la télévision nationale qui diffuse chaque semaine, le lundi, une production théâtrale de qualité spécialement adaptée pour le petit écran.

Toutes les écoles musicales

Pour la plupart des spectacles, depuis des décennies, on a commandé et on commande encore à des compositeurs des partitions originales qui illustrent, commentent, soutiennent, agrémentent, dramatisent l’action.

« J’ai réalisé que ces innombrables musiques de scène enregistrées, une fois que la production a définitivement quitté l’affiche, étaient en voie de disparaître avec leur support devenu obsolète, confie Janusz Stoklosa. Et j’ai pris ainsi conscience des dommages considérables que cela constituerait pour notre patrimoine musical, chose dont personne ne s’était soucié jusque là.

Même si toutes les partitions ne sont pas inoubliables, elles demeurent quoi qu’il en soit des témoignages éloquents de leur époque. Tous les styles y sont représentés et ce foisonnement est le reflet des innombrables tendances de l’histoire musicale du XXe siècle. Il y a par exemple beaucoup de musique expérimentale, de musique concrète, de musique sérielle. De musique électronique ou minimaliste. Pour ne rien dire des compositions d’esprit classique ou romantique, voire baroque ou médiéval. Grâce entre autres à l’Automne de Varsovie (festival de musique contemporaine fondé en 1956), toutes les innovations ont fait souche en Pologne. Nous avons eu un centre de musique expérimentale à Varsovie comme un centre de musique électronique à Cracovie. Et de plus, ces partitions ont été écrites en écho à des textes de Shakespeare, de Molière, de Tchekhov… Cela seul déjà leur confère un intérêt certain. Puisque nous conservons des photographies de spectacles aujourd’hui devenus légendaires, pourquoi ne conserverait-on pas aussi les musiques qui les ont illustrés ? »

Les plus illustres compositeurs

Tragédies, drames romantiques, fresques historiques, comédies, pièces de boulevard, ouvrages à destination de la jeunesse: rien dans le pays de Chopin et de Szymanowski n’a échappé à l’emprise de la musique. Et surtout pas le théâtre pour enfants et le théâtre de marionnettes sous un régime politique aujourd’hui aboli qui, malgré toutes ses tares, prenait à cœur l’éducation artistique des jeunes générations.

Les compositeurs ont été des dizaines, voire des centaines à travailler pour le théâtre de texte ou le théâtre de pantomime depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Et parmi eux, les plus illustres : Witold Lutoslawski, Krzysztof Penderecki,  Henryk Górecki,  Zygmunt Krauze, Wojchiech Kilar, Elzbieta Sikora…. Ils ont œuvré en collaboration plus ou moins étroite avec les metteurs en scène d’un pays où la vie théâtrale est parmi les plus fécondes au monde et où l’on s’est autorisé toutes les audaces… enfin celles qu’on pouvait se permettre sous un régime totalitaire, mais plus libéral, plus souple (parce que polonais) que celui de ses voisins plus dogmatiques du bloc communiste.

En France, on n’a aucune idée de la richesse et de l’abondance d’une telle production. L’usage de créer un climat musical au théâtre, de soutenir, d’accompagner un texte avec tout un orchestre ou seulement quelques solistes, ou plus couramment à l’aide d’enregistrements de ces derniers, n’est pas ici si courant. Il a cours parfois au Théâtre Français, et sur des scènes subventionnées, à Paris comme en province, mais ce sont le plus souvent des productions sonores électroniques plutôt que d’authentiques compositions musicales. Et il n’est pas courant de faire appel expressément à un compositeur contemporain de quelque envergure comme l’a fait le directeur du Théâtre de la Colline  Wajdi Mouawad avec le compositeur Pawel Mykietyn, un Polonais justement. Même si les interventions de musiciens patentés existent, elles demeurent généralement discrètes. Et l’on ne se souvient plus guère que des pages de Lully du temps qu’il collaborait avec Molière dans Le Bourgeois gentilhomme ou Le Malade imaginaire. Ou de la musique de scène de L’Arlésienne pensée par Georges Bizet pour le drame d’Alphonse Daudet. On n’a pas oublié non plus celle d’Edouard Grieg pour le Peer Gynt d’Henrik Ibsen.

En Pologne en revanche, du moins depuis l’après-guerre, car on ne sait au fond plus grand chose de la production musicale pour le théâtre entre les deux guerres faute d’enregistrements, la présence de la musique de scène est quasiment systématique. A tel point que les théâtres les plus importants étaient tous et sont encore dotés d’un directeur musical. C’est souvent lui qui composait à la demande des metteurs en scène ou de la direction du théâtre. C’est lui encore, dans le cas où l’on pensait à recourir à des ouvrages du répertoire, qui proposait un choix de partitions au metteur en scène.

La volonté du metteur en scène

« En fait, tout a toujours dépendu des volontés du metteur en scène, souligne Janusz Stoklosa. Mais la tendance à recourir à la musique au théâtre s’est si bien ancrée dans les mentalités que presque tous s’y sont pliés. Et c’est immédiatement à la suite de son nom et de celui du scénographe qu’apparaît celui du musicien dans les programmes, aussi brèves que puissent être parfois les interventions de ce dernier. »

« Il ne faut pas oublier, reprend-il, qu’à l’époque communiste, tout dépendait de l’Etat. S’il était nécessaire d’avoir recours à un orchestre symphonique pour enregistrer une partition, c’était normalement accordé et ça ne coûtait pas plus cher à l’institution. Il suffisait que le directeur du théâtre s’adressât à celui de l’orchestre philharmonique local pour qui ce n’était qu’une tâche supplémentaire se glissant dans le travail des musiciens (chichement) rémunéré par l’Etat : les heures de répétition et d’enregistrement des interprètes étaient comprises dans leurs salaires immuables. Même chose si les musiciens exécutaient des morceaux sur scène ou dans la fosse d’orchestre. Ce n’est que dès les années 1970 que les théâtres puiseront dans leurs propres budgets pour payer aux musiciens leur surcroît de travail. Compositeurs et exécutants étaient alors défrayés selon le nombre de mesures. Et c’est en 1994, avec l’apparition en Pologne des droits d’auteurs, que les tarifs varieront d’un compositeur à l’autre. L’œuvre sera considérée dès lors comme un produit acquis à un prix débattu avec l’auteur. S’il est salarié par un théâtre en tant que directeur musical, il est désormais payé en sus pour ses compositions ».

Des compositeurs attitrés

Tout dépendait aussi de la nature de la mise en scène. Dans un théâtre très plastique comme celui de Tadeusz Kantor ou de Janusz Wisniewski par exemple, là où nombre de scènes se déroulaient sans texte, la part de la musique (ou de silence) était d’autant plus importante. Wisniewski pouvait alors demander des partitions imposantes à son compositeur attitré, Jerzy Satanowski. Comme aujourd’hui le metteur en sccène Krystian Lupa qui fait appel à Jacek Ostaszewski ou Krzysztof Warlikowski travaillant avec Pawel Mykietyn.

Quand Bogdan Tosza demande à Janusz Stoklosa d’accompagner sa mise en scène des Trois Sœurs de Tchekhov, où le texte demeure évidemment primordial, il leur faudra s’entendre à la fois sur un style musical en accord avec le propos du metteur en scène et sur la place qu’on donnera à la musique, sur sa façon de se marier au climat du spectacle. Pour coller aux intentions du metteur en scène, le compositeur en viendra à concevoir une partition dans l’esprit de l’époque où Tchekhov situe ses personnages.

Dans Les Aïeux, le grand drame romantique de Mickiewicz alors mis en scène par Maciej Prus, le poète, dans ses didascalies, signale que la scène de bal doit se dérouler sur le menuet extrait du Don Giovanni de Mozart. Le même Stoklosa métamorphosera cependant progressivement le dit menuet mozartien en polonaise enflammée jusqu’à l’incandescence au fur et à mesure de la montée de la tension dramatique établie entre un notable à la solde de l’oppresseur et une mère venue demander la grâce de son fils.

200 compositions pour le théâtre

Des partitions composées pour des spectacles créées un peu partout en Pologne (mais aussi pour le Burgtheater de Vienne, le Schauspielhaus de Zürich, le Théâtre flamand de Bruxelles, le Berliner Ensemble, la Volksbühne ou le  Deutches Theater de Berlin), Janusz Stoklosa en a lui-même plus de 200 à son actif. C’est ce qui lui a ouvert aisément les portes des théâtres pour lesquels il avait travaillé naguère. Entretemps, il s’est rendu extrêmement célèbre dans son pays avec la création de comédies musicales dont Métro, en 1991, fut la toute première à voir le jour dans un pays de l’ancien bloc communiste.  

Muni de ce double viatique, il a pu ainsi entreprendre la tâche gigantesque d’explorer les archives de nombreux théâtres choisis pour la qualité de leur répertoire et d’y retrouver les enregistrements de l’époque.

A lire aussi, du même auteur: Concours Chopin: déroute européenne, raz de marée asiatique

Mais là, surprise ! Ou demi-surprise. Et qui en dit long sur le peu d’intérêt que bien des gens de théâtre portent à leur propre histoire, comme à la musique considérée sans doute comme n’étant rien d’autre qu’un accompagnement sonore. Si bien des salles ont certes conservé leurs archives musicales, enregistrements ou simples partitions, elles l’ont fait souvent dans des conditions précaires, sinon déplorables. Plusieurs ont carrément tout perdu. Ou sciemment tout détruit, dans la plus parfaite inconscience de ce qui constitue le patrimoine d’une institution. Au mieux, sinon au pire, les archives des théâtres ont été déposées à l’Institut théâtral (Instytut Teatralny) à Varsovie où elles ne sont ni réellement exploitées, ni restaurées, faute de moyens, et se retrouvent ainsi définitivement enterrées comme dans un tombeau.

« J’ai exploré 20 théâtres parmi ceux que j’avais retenus et dans lesquels se sont  déroulées près de 1500 productions au fil des décennies passées, précise Janusz Stoklosa. Et j’en ai encore 50 autres à visiter. Dans un seul établissement comme le Théâtre Bagatella à Cracovie, il a fallu se pencher sur 400 créations du passé. C’est de là d’ailleurs que provient le plus vieil enregistrement que nous ayons retrouvé. Il date de 1949 et c’est une composition d’Artur Malawski (1904-1957), chef d’orchestre alors renommé et compositeur prolifique. Une composition conçue pour une adaptation théâtrale de l’Oiseau bleu de Maurice Maeterlink ».

Pour chaque théâtre : 1200 heures de labeur en moyenne

« Après remise des bandes magnétique en nos mains, il faudra entre deux et trois heures pour que chacune d’entre elles puisse être écoutée attentivement. Puis elles doivent être restaurées en fonction de leur état de conservation, digitalisées ensuite. Quarante minutes de musique enregistrée peuvent compter jusqu’à vingt fragments différents ayant accompagné autant de séquences théâtrales ou s’y étant intercalées. De fait, j’ai calculé que pour chacun des théâtres que nous avons répertoriés pour cette opération de sauvegarde, il fallait compter en moyenne près de 1200 heures de labeur ».

Pour ce faire, il a fallu à Janusz Stoklosa s’entourer de collaborateurs familiers du monde musical et du monde théâtral tout à la fois. Et d’informaticiens solidement formés et équipés pour cette tâche si particulière de restauration et de transposition sur des supports modernes.

Pour travailler, ces derniers bénéficient du studio d’enregistrement dont dispose le compositeur et qui est situé en plein cœur de Varsovie, au-dessus de ce Teatr Studio Buffo où se jouent à guichets fermés ses comédies musicales.

Résurrection : un océan sonore

Restituer des enregistrements mis à mal par le temps et la dégradation de leurs supports en les restaurant méticuleusement et en les rétablissant dans leur intégrité sonore revient donc à les ressusciter. Et cette résurrection n’a de sens que si l’on peut les réutiliser. Car c’est bien le but de cette vaste opération de sauvetage :  rendre vie à ces compositions, avec l’accord dûment signé de leurs auteurs ou de leurs ayants droit, afin de pouvoir les réutiliser pour sonoriser des documentaires, des films, des reportages, de nouvelles mises en scène, des spectacles de danse, des émissions radiophoniques… ou pour quelque utilisation commerciale. A condition toutefois que la plateforme donne son aval à une utilisation légitimée par tout utilisateur répondant à un simple formulaire en ligne.

Mais l’entreprise vaut aussi pour contribuer à la formation de nouveaux compositeurs au moment où nombre d’entre eux se revendiquent désormais comme musiciens spécialisés pour le théâtre. Ou pour mettre ces musiques à la disposition gratuite du plus vaste public, maintenant qu’elles sont accessibles à tout un chacun.

Pour faciliter les recherches au sein de cet océan sonore qui regroupe désormais plus de 3115 fragments musicaux enregistrés (ceux composés par Andrzej Zarycki pour La Visite de la Vieille Dame de Friedrich Dürrenmatt se montent à eux seuls à une vingtaine), on les a classés sous de multiples clefs de recherche. Sur le site Musicgranar.com figurent les noms des compositeurs évidemment, avec leur biographie, les dates de création des spectacles, mais surtout les thèmes, le caractère de chaque morceau musical, sa forme d’interprétation (qu’il s’agisse de musique instrumentale ou vocale, d’ensembles symphoniques ou de musique de chambre, de solistes, de formations vocales a capella ou accompagnées de musiciens, d’instruments utilisés, de compositions acoustiques…)

Michał Pepol interprète la pièce Kartka z kalendarza (« Une page du calendrier ») de Paweł Mykietyn. Photo : Tal Bitton.

Angéliques et colériques

Et puis on définit les morceaux musicaux en fonction du climat, de la couleur, des impressions qu’ils dégagent. Et les nuances sont infinies. Il y a les agressifs (on en trouve 99) les angéliques (51), les colériques (67), ceux qui dégagent une atmosphère d’anxiété (ils sont 439).  Il y a les mystérieux, les joyeux, les festifs, les fantasques… Tout cela est minutieusement analysé (de façon obligatoirement subjective) afin de permettre de cerner aisément le genre d’intervention sonore que l’on recherche et de dénicher une musique correspondant à ses desiderata.

Une composition orchestrale de Jolanta Szczerba est ainsi décrite comme expressive, bizarre, froide, désespérée, inquiétante, dramatique, étrange, cafardeuse, sinistre, psychédélique… ce qui a bien de quoi combler celui qui recherche une musique anxiogène pour un film d’horreur.

Alors que chez Adam Opatowicz, telle séquence au piano illustrant une adaptation scénique du Maître et Marguerite est qualifiée de brillante, sarcastique, folle, naïve, nerveuse, espiègle et excentrique tout à la fois.

L’ensemble des enregistrements est mis en place et facilement consultable sur un site coloré et infiniment séduisant. Sauf qu’on attend encore le recensement de milliers d’autres moments musicaux pour étoffer cet immense répertoire, pour ouvrir son exploitation publique et pour asseoir définitivement sa position unique dans les cercles musicaux.

Ce qui vaut pour la Pologne est évidemment accessible pour le monde entier et offre à ces enregistrements exhumés de l’oubli un immense champ d’exploitation, alors les droits d’auteur seront reversés aux compositeurs par l’intermédiaire de ZAiKS (Association des Auteurs et Compositeurs de la scène), la SACEM polonaise qui occupe un beau palais néo-classique au centre  de Varsovie.

C’est une tâche phénoménale qu’ont entreprise Janusz Stoklosa et sa quinzaine de collaborateurs depuis maintenant trois ans. Même si chacun applaudit à cette initiative, jusqu’à aujourd’hui, et à l’exception de trois aides modestes de l’Etat polonais, c’est le compositeur de Metro qui a financé à lui seul cette considérable entreprise. Car les institutions peinent par principe à s’allier à une initiative privée.

« Ces musiques sont le plus souvent très accessibles au grand public. J’en sais quelque chose pour avoir dirigé des orchestres symphoniques interprétant mes compositions pour le théâtre, comme on le fait pour des musiques de film, devant des auditoires très chaleureux. Cela suscite une forte adhésion. Mais bien évidemment Musicgranar doit avant tout trouver un écho dans les milieux du cinéma, du documentaire, du théâtre, de la danse, dans ceux de la publicité aussi.  Je compte que dans cinq ans, nous soyons parvenus à maturité, que la plateforme démontre pleinement son utilité et que ce formidable répertoire musical qu’il fallait absolument sauvegarder retrouve bientôt une vie nouvelle. »

Il n’est toutefois pas nécessaire de rechercher dans Musicgranar quelque chose qui soit utile à un artiste ou à un quelconque professionnel des mondes de la culture, de la publicité ou du commerce. Parcourir le site au hasard, c’est voler de surprise en surprise, se divertir et découvrir un florilège de fragments musicaux d’une diversité inouïe. Un amusement de haut vol qui s’enracine dans sept décennies de création musicale. Et qui pourrait être un exemple à suivre dans bien d’autres pays que la Pologne.

Pourquoi Gabriel Zucman a tout faux

0
L'économiste de gauche Gabriel Zucman et le président de la commission des Finances de l'Assemblée nationale d'extrème gauche Eric Coquerel, Paris, 1er octobre 2025 © Stephane Lemouton/SIPA

L’économiste chouchou de l’extrême gauche propose une analyse claire et articulée, mais avec un raisonnement subtilement orienté.


Les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin : tel est le titre accrocheur et guerrier du libelle de Gabriel Zucman récemment publié au Seuil. Saluons en premier lieu la clarté de ce texte. L’argumentation est construite, les fondements idéologiques sont énoncés sans détour, les conclusions et propositions d’action publique sont limpides. C’est un monument de raisonnement apparemment scientifique tout en étant profondément faux. En voici le lucide décryptage.

Gabriel Zucman convoque d’abord les mânes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui a portée constitutionnelle : son célèbre article 13 énonce le principe de l’égalité devant les charges publiques. Il en déduit que l’impôt ne devrait pas être « régressif », c’est-à-dire que les personnes les plus riches ne devraient pas pouvoir payer moins, en proportion de leurs revenus, que les catégories sociales moins fortunées qu’elles. Rappelons les dispositions de l’article 13 : « Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. »

Le Conseil constitutionnel retient ainsi que l’impôt doit être proportionné aux capacités contributives, qu’il doit être non discriminatoire et général (par exemple, ne pas concerner seulement les pauvres ou seulement les riches).

La croissance annuelle du patrimoine, c’est en fait du revenu, selon M. Zucman !

Ensuite, Gabriel Zucman étend la notion de revenu imposable en y intégrant la croissance annuelle du patrimoine. Il argue que les distributions de dividendes à des sociétés holdings ne subissent généralement qu’une faible taxe dans le cadre des dispositifs fiscaux les plus courants prévalant sur l’ensemble de la planète (1,25% en France), pour peu que ces revenus ne soient pas redistribués au niveau des actionnaires de ces holdings. Ils peuvent dès lors être conservés en trésorerie (produits financiers) ou réinvestis dans le capital d’entreprises et de l’immobilier, sans imposition supplémentaire. Pour lui, un revenu non distribué permet en fait de constituer une forme d’épargne, au-delà d’une consommation personnelle peu importante en termes relatifs pour un ultra-riche. Ce revenu non distribué doit dès lors être imposable comme le serait le revenu d’un contribuable moyen, qui lui est, soit consommé, soit épargné. Glissement sémantique étrange pour un économiste qui a enseigné à Berkeley et à la London School of Economics (mais qui n’a certes pas été accepté à Harvard) et qui est désormais professeur à Normale Sup Ulm.

Sur la base de ces considérations générales, il constate que les Français voient leurs revenus taxés en moyenne à 51 %, tous impôts et cotisations sociales confondus, alors que les « ultra-riches » (au-dessus de 100 M€ de patrimoine) n’acquitteraient que 2% en impôt sur le revenu stricto sensu en France et 23% en impôts sur les sociétés payés par leurs entreprises, soit au total 25% en prélèvements obligatoires (13% en France et 12% à l’étranger). Deuxième anomalie de raisonnement, l’impôt sur les sociétés payé par les entreprises des ultra-riches est ainsi considéré comme devant être intégré à un impôt sur le « revenu théorique global » les concernant, alors même qu’il s’agit de personnes physiques distinctes des personnes morales payant l’impôt sur les sociétés.

Il en déduit qu’il convient de faire passer les ultra-riches à un niveau de taxation sur le revenu se rapprochant de celui de la moyenne des Français.

Pour Gabriel Zucman, 2% de taxation annuelle plancher sur les patrimoines au-dessus de 100 M€ permettrait de faire respecter le principe constitutionnel d’égalité devant l’impôt

S’ensuit un calcul d’une simplicité biblique. Les ultra-riches enregistrent un rendement annuel moyen autour de 6% par an sur leur patrimoine, bien mieux que le livret A ou l’assurance-vie des Français moyens. Donc, en leur prélevant globalement 2% par an sur ce patrimoine, en tenant compte des impôts sur le revenu déjà payés par ailleurs en France, cela correspond à un impôt global de 33% sur le rendement théorique annuel d’un tel patrimoine (2 divisé par 6 égale 33 %). Ce 2% d’impôt plancher sur la fortune, ce serait pour Gabriel Zucman le taux « scientifiquement » calculé pour faire respecter le principe d’égalité devant l’impôt.

Incidemment, on comprend que la taxation Zucman des milliardaires français atteindrait dans ce schéma 33 (France)+12 (étranger) = 45 % en moyenne, soit un taux proche de la moyenne française de 51%. Ainsi, chers « ultra-riches », vous devriez remercier Gabriel Zucman que, via ce 2% de taxation annuelle sur le patrimoine, l’on ne vous prenne pas plus que 33% de votre « revenu théorique global » annuel en France ! Car 33%, ce n’est pas confiscatoire au sens du Conseil constitutionnel.

Triple glissement technique et sémantique de la part de l’excellent Gabriel Zucman : la croissance annuelle du patrimoine, c’est du revenu plein pot pour les vilains ultra-riches ; ils doivent être imposés sur le revenu comme tous les Français selon le principe d’égalité devant l’impôt ; 2% d’imposition sur la fortune, cela les aligne sur l’imposition moyenne des Français. La justice fiscale est en marche, d’inspiration révolutionnaire comme il se doit. Un magnifique sophisme.

Je me garderai bien ici de développer les multiples considérations techniques, économiques, juridiques, fiscales, financières et constitutionnelles qui ont été largement médiatisées depuis quelques semaines, et qui expriment généralement de solides critiques de la taxe dite Zucman. Ne parlons pas non plus de l’incroyable cécité, pour ne pas dire plus, de nos représentants à l’Assemblée nationale qui l’ont adoptée en première lecture en février 2025.

Néanmoins, une vraie problématique d’inégalités de patrimoine croissantes

Je terminerai en soulignant que Gabriel Zucman, comme d’autres économistes d’horizons divers, a orienté les projecteurs sur une évolution notable des structures de patrimoine dans le monde, qui soulève une réelle problématique de cohésion des sociétés et des démocraties. La croissance et la concentration des patrimoines sur des catégories sociales restreintes se sont en effet accélérées au cours des dernières décennies. La mondialisation des activités économiques avec la montée en puissance du Sud global ainsi que la dissymétrie des progressions respectives des revenus du capital et des revenus du travail ont contribué à polariser les différentes catégories sociales sur toute la planète, et en particulier dans les pays occidentaux.

Nous ne pouvons pas rester indifférents en France au fait que les 500 premières fortunes professionnelles françaises, suivies depuis 1996 par Challenges, détenaient un patrimoine correspondant à 6% du PIB en 1996 et qu’aujourd’hui, cette proportion atteint 42% du PIB, quelle que soit l’interprétation que l’on peut en faire (au choix, « les inégalités explosent » ou « les entrepreneurs français ont réussi leur intégration dans la compétition internationale »). Néanmoins, force est de constater que le patrimoine des Français a sensiblement progressé entre 1996 et 2024, de sorte que le patrimoine des 500 premières fortunes professionnelles françaises représente en réalité toujours autour de 6% du patrimoine national net de la France au sens de la comptabilité nationale, en 2024 comme en 1996. Il est vrai que ce patrimoine national net est passé d’environ 5 fois le PIB à 6,7 fois le PIB sur la période, traduisant ainsi la progression de valeur des actions et de l’immobilier.

L’enjeu pour les années à venir, c’est en réalité de définir quel rééquilibrage devrions et pourrions-nous mettre en œuvre, individuellement et collectivement, pour que n’apparaissent pas des sociétés à trois vitesses, avec un « lumpenproletariat » sans  espoir, une large classe moyenne appauvrie, frustrée et sans perspective d’ascenseur social, et une classe de super-privilégiés, vivant en cercle fermé sur un Olympe inatteignable pour 99,99% de la population (scénario de nombreux films de science-fiction, dont nous ne sommes désormais plus si éloignés).

Répondre à cette problématique par une approche centrée non sur une taxation punitive, mais sur le service du bien commun

Pour ma part, je crois plus au développement d’un mécénat et d’une philanthropie privés, volontaires et responsables, portés par des fondations d’entreprises et des familles, qu’à une taxation publique punitive, supposée promouvoir une hypothétique justice fiscale (que personne ne sait du reste définir), dévastatrice pour l’esprit d’entreprise, la croissance et l’innovation.

Il est à cet égard patent que la sphère privée est, au XXIème siècle, plus à même de soutenir des initiatives d’envergure en faveur du bien commun que ne l’est désormais la sphère publique, minée par l’absence de vision, la bureaucratie et l’inefficacité, qu’elle soit nationale ou multilatérale.

Enfin, pour revenir à l’esprit de la Constitution, la « contribution indispensable », c’est-à-dire nécessaire, est destinée à couvrir « l’entretien de la force publique » et « les dépenses d’administration ». En termes contemporains, il s’agit des dépenses régaliennes (sécurité intérieure, justice, défense, diplomatie) ainsi que de l’administration de l’État et des collectivités locales. Il y a donc eu, là aussi, un glissement sémantique progressif et insidieux au cours de cette longue période de deux siècles et demi. Nous sommes à l’évidence bien loin, en cette fin du XVIIIème siècle, du financement par les prélèvements obligatoires de notre actuel si dispendieux et si peu efficace État providence, qui pose désormais le problème du consentement à l’impôt.

Mais c’est un autre débat, qui appelle une reconfiguration de ce que l’on appelait autrefois l’intérêt général, défini par la sphère publique, et qui aujourd’hui est le bien commun, porté par la sphère publique et la sphère privée.

Cet étouffoir démocratique qui rend l’atmosphère révolutionnaire

0
Gérard Larcher et Sébastien Lecornu photographiés au Sénat, à Paris, le 29 octobre 2025 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

La « stabilité » défendue par l’oligarchie agrippée à ses pouvoirs n’est rien d’autre que de l’immobilité politique. Calme trompeur. Refuser de donner la parole au peuple renforce les frustrations des dégagistes.


Le mot nouveau est arrivé : « stabilité ». Il est répété par ceux qui ont choisi de soutenir Sébastien Lecornu, ultime bouée d’Emmanuel Macron, en espérant se sauver eux-mêmes. Le 16 octobre, la plupart des députés PS et LR ont ainsi joint leurs voix à celles des macronistes en perdition pour rejeter (à 18 voix près) la censure du gouvernement au nom de la préservation de l’ordre républicain. Mais ce retour au calme institutionnel est aussi trompeur que le fut la « concorde », cet autre mot qui fit florès en 1793… juste avant la Terreur. Dans leur obsession à faire taire les Français, de peur qu’ils renforcent la droite chamboule-tout, les ralliés au chef de l’État et à son Premier ministre partageront leur sort : ils tomberont ensemble. Derrière la stabilité psalmodiée se profile la possible table rase.

L’étouffoir démocratique a rendu l’atmosphère révolutionnaire. Toutefois, l’embastillement de Nicolas Sarkozy est un signe trompeur. Son incarcération à la Santé, le 21 octobre, est l’effet du dérèglement du système, confisqué par des castes. Le choix des juges d’humilier l’ancien chef de l’État n’exprime qu’en apparence la colère du peuple contre ses élites. Alors qu’aucune preuve d’un financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007 ni aucun enrichissement personnel n’ont été retenus contre le prévenu, son emprisonnement avant l’appel signe la dérive moraliste d’un pouvoir judiciaire gagné par l’arbitraire et la revanche politique. Les magistrats qui espèrent entraver Marine Le Pen aggravent le sentiment des électeurs d’être dépossédés de leurs voix.

A lire aussi, du même auteur: Quand la question algérienne rassemble les droites

Ceux qui écartent l’arbitrage du peuple programment leur déroute. La droite de gouvernement est déjà en lambeaux. Les Républicains qui se sont alliés aux socialistes à l’Assemblée, eux-mêmes désireux de suspendre la réforme des retraites et de taxer les riches, ont achevé de rompre leur union avec le courant souverainiste de leur parti. Jean-François Copé (LR), qui accuse le RN d’avoir un programme socialiste, est resté muet devant l’incohérence de la fausse droite cheminant avec Olivier Faure (PS). Bruno Retailleau, président d’un parti qui ne lui obéit qu’à moitié, n’a d’autre choix rationnel que de s’éloigner de ces politiciens et de leurs tambouilles pour rejoindre les nationaux d’en face : c’est dans ce creuset et sur les ruines du progressisme que l’histoire s’écrit.

Dans leur refus de se tourner vers les citoyens, les squatteurs de la démocratie reconnaissent implicitement la victoire idéologique de Marine Le Pen. Elle est une menace à leur survie. Dans son bureau à l’Assemblée, le portrait d’un chat, posé sur la cheminée, sert de fond visuel à ses interventions à côté du drapeau tricolore. Le 3 octobre, la fondatrice du RN, éleveuse diplômée de félins, s’est rendue à une invitation du Premier ministre à Matignon accompagnée d’un chaton qu’elle nourrissait au biberon. Cette passion ne fait pas un programme. Toutefois sa proximité affichée avec les animaux parle à ceux qui vivent avec les 17 millions de chats que compterait la France. Elle parle aussi aux Français qui n’existent plus aux yeux des boutiquiers de la politique soucieux d’eux-mêmes.

La stabilité, telle qu’elle est défendue par l’oligarchie agrippée à ses pouvoirs, signifie l’immobilité, le statu quo, le silence dans les rangs. Elle est une violence pour les indésirables qui réclament des élections clarificatrices. Retarder ces échéances démocratiques ne fera que renforcer les frustrations des dégagistes.

Le maître des horloges

0
L'écrivain français François Nourissier photographié en 2003 © IBO/SIPA

Dans une biographie consacrée à François Nourissier (1927-2011), pape florentin de l’édition aux éditions Le cherche midi, l’historien François Chaubet nous invite à un voyage au cœur des lettres françaises…


C’était donc ça, le pays imaginaire des éditeurs et des prix d’automne, de l’influence de la critique à l’arithmétique des jurys, des puissantes rédactions de « News magazine » aux Académies nourricières. Du manuscrit à la dotation, il y avait un « seul » homme, architecte neurasthénique, lecteur aussi avide que désespéré, barbe blanche et grisaille permanente, moteur du Goncourt et inlassable manouvrier de Grasset, derrière cette machinerie des livres. Un peu vaine et qui, cependant, mobilisa tant de connivences, d’amertumes et de talents durant la deuxième moitié du XXème siècle. Il fallait voir ça au moins une fois dans sa vie, vivre les intenses tractations de l’été avant la distribution de novembre, les combinazione, les coulisses, les passations de contrat, les jalousies entre maisons, les fausses valeurs et les vrais écrivains au coude-à-coude, l’esprit boutiquier au service de la littérature. Balzac en mondovision. Un homme maîtrisait à la perfection cette grammaire des égos. Un homme de pouvoir, touché par la maladie, longtemps considéré comme le grand manitou des rentrées, faiseur de prix et déclencheur de vocations, aujourd’hui totalement oublié. On le voyait chez Pivot à côté de Jean d’O ou d’Hergé et au premier étage du Drouant rue Gaillon sous une nuée de photographes, à Trente Millions d’amis et dans les colonnes du Figaro Magazine, Ardisson lui réservait une table de choix le samedi soir. L’édition a changé. Plus éphémère, plus brutale aussi, soumise à la concurrence d’autres sources de « distraction » et à une certaine indifférence. Elle ne fait plus recette. Les bibliothèques ont disparu des intérieurs bourgeois. Même si le livre résiste quelque peu dans notre pays par habitude, il n’a plus l’aura, l’éclat et le ressac du passé. François Nourissier était le dépositaire de cette vieille fille qui avait le charme des veuves anglaises de guerre à ombrelles et à voilettes. Sous son règne, la vieille dame perdue dans son cottage avait encore du ressort et des secrets à nous dire.

A lire aussi: « L’Étranger » de François Ozon est-il politiquement correct?

Aux éditions Le cherche midi, François Chaubet s’est lancé dans une sérieuse biographie qui éclaire ce personnage jadis central des lettres françaises à travers son parcours professionnel et surtout ses livres. L’historien a le désir de percer le mystère de cet écrivain compliqué, oscillant entre la détestation de lui-même et porté par de hautes ambitions créatrices. Un personnage impénétrable, honni par certains, à la fois grenouillant dans la mare aux livres et jamais dupe de son propre manège. Dans son entreprise de réhabilitation, Chaubet veut sauver le « soldat » Nourissier de l’oubli. Que l’on ne garde pas seulement en mémoire cette image de commandeur des lettres aux méthodes florentines. Nourissier a incarné les dérives d’un système où la tractation et le « lobbying » étaient érigés en art de la conquête commerciale. C’est oublier que le livre demeure un produit intellectuel et marchand, cette dualité-là implique des accommodements avec la vérité. « Mais qu’advient-il de son œuvre, dissimulée au fil des ans derrière ce profil exclusif d’un homme de pur pouvoir ? » se demande l’historien, dès le préambule. Nourissier a tout fait pour rendre cette tâche ardue tant par son caractère sombre que par ses manières « grand siècle ». Nourissier avait une très haute estime de la littérature et du dénigrement de soi. Chaubet remonte le fil de cette enfance gênée en mal d’amour, le garçon a perdu tôt son père dans un cinéma, la défaite de 40, les lectures intensives et enfin la découverte d’un idéal : écrire. Il écrira beaucoup dans les journaux entre des mariages ratés et des achats compulsifs de belles demeures. Chez Nourissier, la réussite professionnelle cache maladroitement un désarroi profond. La défaite intérieure l’emporte sur le brio extérieur. Bernard Frank a écrit: « Nourissier, c’est une nature malheureuse » lors de la parution de La Crève. Chaubet nous invite à (re)lire Un petit bourgeois ou Le Musée de l’Homme, il le défend avec conviction et loue son style : « Mais quel gouffre entre son art ciselé, tremblé mais distillé (style, rythme, accélérations et ralentissements) et celui de certains auteurs contemporains (é)perdus dans leur narcissisme victimaire sans filtre, où l’univers de surcroît, n’est plus que le reflet d’eux-mêmes ». Chaubert a du souffle pour rameuter de nouveaux lecteurs tentés par l’expérience d’une écriture abrasive. Cette biographie vaut aussi pour l’atmosphère d’époque, elle nous révèle jusqu’aux détails chiffrés des avances et des pourcentages de vente et revient sur les amitiés sincères et durables avec Christine de Rivoyre, Edmonde Charles-Roux, Michel Déon ou Jacques Chessex. Souvent rattaché, par facilité, à la galaxie des Hussards, il partageait avec Nimier la même exigence littéraire, il fut notamment coopté par Chardonne et Morand, il dirigea la rédaction de La Parisienne sous la tutelle de Jacques Laurent, Nourissier était assez éloigné politiquement d’eux sur les questions de décolonisation. Mendésiste de cœur, puis chiraquien de « raison », compagnon de route d’Aragon et fidèle de Pauwels, ancien « pauvre » devenu « riche », sa trajectoire n’a rien de linéaire. « Je voudrais mourir sans qu’on m’accuse d’être un homme de droite » déclara-t-il dans Bouillon de culture en avril 2000.


François Nourissier – Au cœur des lettres françaises de François Chaubet – le cherche midi 368 pages

François Nourissier, au cœur des lettres françaises

Price: ---

0 used & new available from

Toussaint africaine

0
L'artiste François Mafoua © Philippe Lacoche-Novembre 2025

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Voulait-elle l’ensoleiller ? Cela restera toujours pour moi un mystère. Une chose est sûre : ma Sauvageonne a fait de ce samedi 1er novembre 2025, une Toussaint africaine. Elle avait reçu une invitation du peintre-chanteur-musicien François Mafoua qui, ce jour-là, procédait à l’inauguration de son exposition au Marott Street, à Amiens. « Je l’ai croisé à Amiens il y a longtemps, très longtemps », me dit-elle, en passant une main distraite dans sa crinière folle et ébouriffée. Cet artiste a de la mémoire.

La Toussaint, tout novembre, en fait, m’en procure à moi aussi. Les chrysanthèmes font fleurir en moins des souvenirs enfantins. Tergnier. Le cimetière ; la brume. Des tombes. Celle de mes grands-parents partenels, d’abord, à partir de 1968, puis celle d’oncles, de tantes, d’amis, au fil des années qui s’égrenèrent, lamentables, bien plus vite que je ne l’eusse souhaité. La Toussaint ; fêter les morts. Tu parles ! Je préfèrerai boire un verre avec eux. Avec mes copains, dans le désordre : Gilles Gaudefroy dit Fabert, Michel Laurent (que j’ai surnommé Rico dans mon roman Des petits bals sans importance ; il repose dans le cimetière de Beautor caressé par les odeurs de métal écorché des ALB – Aciéries et Laminoirs de Beautor -), Jean Brugnon, éclusier et roadie élégant comme un Ray Davies de Fargniers, Gérard Lopez, dit Dadack (ami de la prime enfance ; je lui avais appris à faire du vélo ; pour me remercier, dix ans plus tard, il me fit découvrir Procol Harum et Rory Gallagher, puis devint le bassiste-chanteur de notre groupe de rock Purin au cours des glorieuses seventies), Catherine Caille et Florence Bacro, petites-amies trop tôt parties, Frédéric Dejuck, guitariste au phrasé claptonnien, Joël Caron, saxophoniste-flûtiste de mes années saint-quentinoises, et d’autres, tant d’autres, trop d’autres.

A lire aussi: « L’Étranger » de François Ozon est-il politiquement correct?

Vous le voyez, lectrices adulées, novembre me rend joyeux. C’est dire si j’avais besoin de lumière, de soleil. La Sauvageonne et François Mafoua m’en procurèrent. Ce dernier a vécu à Amiens du début des années 90 jusqu’en 2004. Au Marott Street où il exposait une cinquantaine de toiles colorées, réalisées à partir du monde végétal et animal (il utilise des feuilles dans ses toiles et, parfois, des coquilles d’escargots comme pinceaux), et inspirés par son pays d’origine : le Congo ; il avait convié ses amis. Agé de 75 ans, arrivé en France il y a quarante ans, après avoir vécu à Paris, il réside aujourd’hui à Caen, dans le Calvados où il a ouvert une galerie. Ses œuvres ont été appréciées par des célébrités puisque le couple Mitterrand lui acheta des toiles ; il en fut de même pour Raymond Devos. En novembre 1990, il avait été invité dans une école primaire à Allonville, près d’Amiens, en même temps que Danielle Mitterrand, épouse du briseur du Parti communiste français. Ensemble, ils avaient créé une sculpture qui ressemblait à un masque africain. Puis avaient fait connaissance…

Au Marott Street, il agrémenta l’inauguration d’un concert en compagnie de son groupe African’Rumba (Pablo, batterie ; Vincent, guitare ; Jack, basse). L’artiste chante et joue aussi du kalimba. « Notre musique est un mélange de soul, de rumba, de reggae et de musiques caribéennes. Mon kalimba, je l’ai agrandi et électrifié ; c’est mon Mafouaphone », sourit-il. Le 22 novembre, il exposera à la galerie du Delta, 26, rue de Delta, dans le XIXe arrondissement, à Paris. Début décembre, il présentera et jouera, accompagné d’une chorale, dans une église de Verdun. Il n’arrête pas, ma foi !

Yann Andréa, viagra littéraire de Duras

0
La journaliste Julie Brafman © JP Baltel / Flammarion

Yann Andréa, qui ne s’appelait pas encore Andréa, est entré dans la vie de Marguerite Duras un été de pluie et de vent, en 1980. Il a frappé à la porte de son appartement des Roches noires, un ancien hôtel de luxe face à la mer. Elle s’ennuyait, Duras, regardait la mer jusqu’au rien, avec cette mélancolie des pétroliers au large du cap d’Antifer dans le cœur. Elle écrivait des chroniques commandées par Serge July, le patron de Libération. Elle mélangeait fiction et réel. Elle écrivait, mais la pluie d’été la tenait éloignée de l’écriture médiumnique, celle qui bouleverse et permet d’entrer dans l’univers hypnotique, le sien. Elle buvait beaucoup, allait au Central, commandait toujours la même chose, langoustines et vin blanc ; elle avait 66 ans, le visage détruit, éboulé d’un coup. Elle portait sa jupe pied-de-poule, son gilet de cuir marron, ses grosses lunettes. Yann Andréa était plus jeune, presque 40 ans de moins, il rêvait de Duras depuis la lecture des Petits Chevaux de Tarquinia. Il buvait un Campari et fantasmait sur la romancière. Il était homosexuel, fréquentait Barthes, mais c’était avec Duras qu’il voulait vivre. Il lui avait écrit, elle n’avait pas répondu.

Cet amour-là

Il l’avait rencontrée en 1975, après la projection de India Song, sur le parking du cinéma Lux, à Caen, en novembre. Yann s’appelait encore Lemée, c’était un jeune homme un peu paumé, ailleurs, maigre et élégant, il avait suivi des études de philosophie en Khâgne et fait la fête dans des boites branchées. Il a revu Duras, le destin l’exigeait. Il ne l’a plus jamais quittée. Il est devenu le fantôme auprès d’elle, venu de nulle part et reparti nulle part. Il a veillé sur l’auteure de L’Amant, prix Goncourt 84, jusqu’à ce jour funeste de mars, le 3, un dimanche, où elle a quitté la piste du bal du casino de la vie, où l’on finit toujours par miser sur la mauvaise couleur. Mais, privilège exorbitant de l’écrivain, ses personnages, leur inoubliable nom, les ambiances portuaires propices au secret, la robe rouge d’Anne-Marie Stretter, l’absence des regards au retour de La Douleur, l’amour sans cesse contrarié et sans cesse recommencé – « il n’y a pas de vacances à l’amour » –, le Gange millénaire, embarqués sur Le Navire Night, perdurent toujours. Yann Andréa a continué seul son errance dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, à la recherche du fantôme de M.D., lui le fantôme sans identité. Il a fini par mourir dans une chambre, un jour indéterminé de juillet 2014. Les voisins ont appelé la police, incommodés par l’odeur du corps en décomposition. Après la mort de M.D., il avait signé le poignant Cet amour-là.

Frustration

Ce « Bartleby au glorieux désœuvrement » méritait bien un livre. Julie Brafman, chroniqueuse judiciaire, a relevé le défi d’écrire sur un homme qui a tout fait pour qu’on ne parlât jamais de lui. Son récit, Yann dans la nuit, se lit comme un roman, et cela tient en éveil tard dans la nuit, justement. Ce couple baroque, Duras/Yann, décidément, fascine. Julie Brafman a mené une enquête existentielle qui l’a conduite à l’IMEC, d’abord, où elle n’a pu consulter que quelques cartons « Yann Andréa », la plupart étant estampillés « non consultable ». Mais elle ne s’est pas découragée. Elle a cherché, plusieurs lettres, des phrases écrites sur le dos d’un chèque, des notes ici ou là, une piste ténue pour un homme en pointillé, hanté par quelque chose qui le dépassait : vivre. Elle a ensuite découvert la « chambre rose » avec un meuble en plastique où les traces de l’existence de Yann Lemée, devenu Yann Andréa, puis Yann Andréa Steiner, débordaient des tiroirs, comme le Gange sort de son lit à la mousson. Après avoir refermé le livre, on en sait un peu plus sur l’amant maltraité par Duras. Il y a les colères, les réconciliations, la chanson Capri c’est fini en boucle, la soupe aux poireaux avec l’indispensable pomme de terre, l’alcool jusqu’à l’hospitalisation… Yann est là, il veille sur M.D. qui lui en veut de ne pas répondre à son désir. Elle devient grossière, méchante, elle écrit La Maladie de la mort, on lui reproche ce court récit violent contre l’homosexualité. Yann tape le texte dirigé contre lui. Il est au bord des larmes, mais il le fait, il le tape, il le lit même à haute voix, exigence de M.D. Julie Brafman dit : « Alors il répète que la fusion impossible des corps est une fatalité. Une malédiction. Une désolation. Il répète la tragédie de cet homme qui paye une jeune femme pour avoir des relations sexuelles. » C’est « l’aventure tragique de l’écriture. » Elle brûle tout sur son passage, consume les êtres, abolit le temps. Julie Brafman rappelle que Duras et Yann étaient deux experts en fausse confession. Ils ont dupé les biographes ; ils ont trompé les lecteurs, mais ils ont rêvé, ces lecteurs, et ils rêvent encore au ravissement de cette Lol V. Stein. Duras invente le monde entier. « L’illusion marche parfaitement, ajoute Brafman, Le Gange coule sous les viaducs de la Seine-et-Oise. Personne n’oserait prétendre le contraire. » La transfiguration, chez Duras, atteint la perfection somnambulique.

Yann Andréa est un élément clé dans la vie de Duras. Ce fantôme en cravate coccinelles sillonne entre les lignes des meilleurs récits de M.D. Il a régénéré sa puissance créatrice ensablée sur la plage de Trouville. Alors est né le « cycle atlantique ». On le devine dans les bars de palace, il arpente les collines normandes à la recherche de beaux corps virils, il est lui-même ce corps allongé et nu dans Les Yeux bleus cheveux noirs, il est partout de 1980 à 1993, et elle, elle attend l’impossible pénétration. Julie Brafman écrit : « Yann Andréa traverse les textes, de page en page, avec son sac en toile et son parapluie noir alors qu’il fait beau. Incapable d’aimer. »

La frustration, moteur durassien ? Il ne me déplait pas de le penser.

Julie Brafman, Yann dans la nuit, Flammarion. 336 pages

Yann dans la nuit

Price: ---

0 used & new available from

Cet amour-là

Price: ---

0 used & new available from

Une histoire belge (pas drôle)

0
DR.

À l’inverse des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Suède, la France, la Belgique et l’UE continuent de promouvoir le transgenrisme.


En France, le 16 juin, une décision-cadre du Défenseur des droits, Claire Hédon, « relative au respect de l’identité de genre des personnes transgenres » a vu le jour dans l’indifférence générale. Elle préconise pourtant « d’autoriser les mineurs non émancipés à changer de sexe à l’état civil » et de faire respecter le choix de l’identité de genre des jeunes « au niveau des établissements scolaires » et dans les milieux sportifs. De son côté, la Commission européenne a présenté le 8 octobre sa « Stratégie pour l’égalité LGBTQI+ 2026-2030 » prévoyant la possibilité d’une « auto-détermination genrée libre de restrictions d’âge ». D’aucuns pensaient que la Belgique était seulement corrompue par l’islamisation de sa société ; ils avaient tort car l’épidémie woke s’y répand également. Les délires des « déconstructeurs » touchent maintenant tous les milieux.

A lire aussi, du même auteur: Chronique d’un scandale politico-médiatique dont France Inter se serait bien passé

Ainsi dans le Brabant flamand, le directeur adjoint d’une école catholique a déclaré être « une personne non binaire » et, par conséquent, ne plus « se reconnaître dans les formules monsieur ou madame ». Cet être incertain demande qu’on l’appelle simplement « adjoint ». Magnanime, il concède que des professeurs et des élèves puissent encore « utiliser le mot “monsieur” par mégarde ». Il leur recommande toutefois d’éviter de se tromper à l’avenir. Un professeur de droit interviewé par le média belge Sudinfo rappelle en effet que le « non-respect de l’identité de genre » peut entraîner des sanctions pénales : « Un employeur risque jusqu’à six mois de salaire brut de dédommagement, et un collègue des poursuites pénales. En ce qui concerne les élèves mineurs, la responsabilité légale incombe aux parents. »

Le souvenir d’un texte juridique permettant de punir des personnes ayant appelé un homme « monsieur » amusera sûrement les juristes de la fin de ce siècle. Surtout si, comme le laissent craindre les transformations en cours en Belgique et ailleurs en Europe, de nouvelles lois religieuses finissent par supplanter les ordonnances wokes.

L’exercice chaotique du biopic

0
Michel Fau © Hannah Assouline

Dans L’Inconnu de la Grande Arche, de Stéphane Demoustier, Michel Fau incarne François Mitterrand de manière troublante. Son secret: ne pas imiter mais évoquer. C’est tout l’inverse de ce que font la plupart des acteurs qui jouent le rôle d’un personnage réel. Aussi dézingue-t-il joyeusement Cotillard en Piaf, Niney en Saint Laurent ou Wilson en de Gaulle.


Causeur. Je vous ai toujours entendu critiquer les biopics et dire votre désintérêt pour ce genre. Vous m’avez parlé de l’impasse artistique dans laquelle se retrouvaient beaucoup d’acteurs s’attelant à jouer des personnages réels dont tout le monde connaissait et le visage, et la voix. Pourquoi avez-vous accepté la proposition de Stéphane Demoustier d’incarner Mitterrand ?

Michel Fau. J’avais déjà accepté de jouer des personnages historiques mais dont, effectivement, nous n’avions pas de trace filmée. J’ai par exemple joué pour la télévision Louis XVI ou encore Balzac, dans le film d’Arielle Dombasle Les Secrets de la princesse de Cadignan. Mais jouer un personnage dont tout le monde connaît la voix, le physique, la gestuelle, les tics, je trouve ça très casse-gueule. Et la plupart des acteurs s’y cassent d’ailleurs la gueule. C’est un piège.

Que faut-il ne surtout pas faire lorsqu’on joue un personnage connu de tous, selon vous ?

Ce qu’il ne faut pas faire, c’est ce que font la plupart des acteurs, c’est-à-dire vouloir absolument ressembler le plus possible au personnage réel. Que ce soit dans la voix, le phrasé ou dans le physique. Je trouve que c’est inintéressant. Quand je regarde La Conquête, film dans lequel Denis Podalydès joue Sarkozy, je trouve ça pathétique. On dirait l’imitateur Michel Guidoni dans son numéro de Sarko ! On se croirait au théâtre des Deux-Ânes. Je n’ai rien contre les chansonniers et les imitateurs, mais dans un film de cinéma, c’est-à-dire dans ce qui devrait être une œuvre d’art, ce n’est pas ce que je viens chercher ! Pour moi, c’est exactement l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire. C’est une imitation de Sarkozy. Une simple imitation. Je me demande où est le geste artistique là-dedans. C’est souvent le problème lorsque les acteurs jouent des personnages réels. On sent qu’ils ont passé des heures à regarder des vidéos de la personne qu’ils doivent incarner. Ils essaient de reproduire les moindres gestes. Parfois même, les réalisateurs leur demandent de jouer des scènes qu’on a vues en vidéo. Pour moi, c’est la négation de l’acteur. D’ailleurs, je crois qu’aucun grand acteur n’a jamais accepté ce genre de choses. Les grands acteurs acceptent de jouer un personnage réel connu s’ils ont une marge de manœuvre personnelle, s’il y a une place pour la création et pour l’imaginaire.

Tout cela n’explique pas pourquoi, cette fois, vous avez accepté !

D’abord j’ai trouvé le scénario de Demoustier formidable. Il fait de cette histoire réelle un conte, une farce effrayante et grotesque. Cependant, j’ai vraiment dit oui quand j’ai compris que Demoustier était sur la même longueur d’onde que moi, c’est-à-dire qu’il ne désirait pas que je fasse une imitation de Mitterrand. Ce qu’on voulait tous les deux, c’était que j’incarne la vanité du pouvoir. Donc pas de faux crâne, pas de dentier !

Bouquet était votre professeur au conservatoire, il est resté votre maître, et vous avez monté avec lui Tartuffe, dans lequel il jouait Orgon. C’est drôle que l’on vous propose à vous d’incarner Mitterrand comme Guédiguian l’avait proposé à Bouquet il y a vingt ans. Vous y avez forcément pensé… ?

Bien sûr. D’autant que le travail de Bouquet dans ce film, Le Promeneur du Champ-de-Mars, était selon moi exemplaire de ce qu’il faut faire pour jouer un personnage réel et connu. Il n’était pas dans l’imitation, il fuyait l’anecdote. Il m’a dit un jour : « Dans ce film j’ai cherché à jouer un représentant de commerce qui se prenait pour le roi Lear. Je n’ai jamais cherché à imiter Mitterrand. » Et l’immense réussite, c’est que lorsqu’on regarde le film, on voit Bouquet avec sa voix reconnaissable entre toutes, avec sa musique très particulière, son chant à lui, sa diction. Les imbéciles diraient en se moquant qu’il fait du Bouquet. Mais il fait du Bouquet comme Depardieu fait du Depardieu ou comme Jouvet faisait du Jouvet. Il est de cette race-là. Une personnalité écrasante et omniprésente. J’en reviens donc à mon propos. Dans ce film on voit Bouquet, on voit que c’est lui ! Mais malgré tout on voit aussi Mitterrand en transparence alors qu’il ne l’imite absolument pas. Comme si deux masques se mêlaient. C’est extrêmement troublant ça. Parvenir à nous faire voir Mitterrand sans chercher à lui ressembler. Et c’est ainsi que nous saute aux yeux l’âme de Mitterrand. C’est ainsi que nous saute aux yeux l’essence invisible de ce personnage !

Pour vous préparer, vous n’avez pas travaillé sur les interviews de Mitterrand ou d’autres archives audiovisuelles ?

Non. Après, évidemment, comme tous les Français, je connaissais déjà sa voix et son personnage. Mais je n’ai pas voulu reproduire le moindre détail de son physique ou de sa voix. Sauf une fois. Dans la scène où l’architecte présente le projet de la Grande Arche à Mitterrand, Demoustier m’a demandé de me mettre à quatre pattes pour regarder la maquette. Je trouvais ça un peu trop gros, un peu exagéré. Pour me convaincre, Demoustier m’a montré une vidéo d’archive inédite ou l’on voyait Mitterrand se mettre à quatre pattes, à la demande de cet architecte dont il s’était entiché, pour mieux voir la perspective de sa maquette. J’étais sidéré. C’était absolument énorme et gênant. Et j’ai donc reproduit la position du président sur la moquette. En dehors de cela, je ne me suis vraiment pas posé la question du réalisme, de la ressemblance. J’ai cherché à jouer cela comme un personnage de Brecht. J’ai joué un homme encore puissant, mais sentant le pouvoir filer entre ses doigts. C’est cela que j’ai voulu incarner.

Savez-vous pourquoi Demoustier vous a choisi pour incarner ce rôle ?

Mitterrand avait un côté vieille France. Il était un peu décalé par rapport à son époque. Il dégageait quelque chose de périmé. De suranné et de précieux. Je crois l’avoir aussi. Et c’est pour cela que Demoustier m’a choisi, je pense. C’est la recherche de quelque chose de commun dans l’esprit plus que d’une ressemblance physique. Physiquement, ce que j’ai essayé de dégager, c’est une certaine rigidité, quelque chose de coincé. Encore une fois, nous ne sommes pas dans l’imitation mais dans l’évocation.

A lire aussi, Yannis Ezziadi: Caroline Loeb: mes années Palace

Pour qu’on comprenne mieux, donnez-nous maintenant votre avis sur quelques biopics ! Cotillard en Piaf ?

Quand je regarde ce film je ne vois qu’une chose : Cotillard avec du latex sur la gueule. Le film donne une image de Piaf totalement fausse. On a l’impression qu’elle ne foutait rien de la journée, qu’elle ne travaillait jamais, qu’elle ne faisait que de boire et s’engueuler avec son mec.

Bruno Ganz en Hitler, dans La Chute ?

Sublime ! Il y a une certaine ressemblance, mais il fait du personnage quelque chose de totalement métaphysique qui dépasse la simple histoire d’Hitler. Il ne joue pas l’anecdote. Il joue Hitler comme il jouerait Richard III. On ne voit pas un acteur jouer Hitler. On voit un acteur jouer une situation énorme et tragique.

Michael Douglas dans Ma vie avec Liberace, de Soderbergh ?

Le film est magnifique. Totalement décadent ! Ce que fait Michael Douglas est assez culotté, mais il reste en dessous de la réalité. Il n’atteint pas le kitsch, la monstruosité, le mauvais goût extrême et fascinant de Liberace. Douglas reste encore trop classe. Toutes proportions gardées, c’est un peu comme Lafitte dans Bernard Tapie. Il n’atteint pas la vulgarité de Tapie. Ni sa folie ! Pour incarner Tapie, il faut un acteur doué de folie. Là, on voit juste Lafitte avec une perruque. Ce qu’il fait en tant qu’acteur ne raconte pas grand-chose du personnage. Je préfère voir un documentaire avec de vraies images de Tapie, c’est beaucoup plus fascinant et effrayant.

Bradley Cooper en Léonard Bernstein ?

C’est intéressant car il fait une composition hallucinante. De plus le film est magnifique. Mais je trouve qu’on voit trop le travail. On se dit qu’est-ce qu’il a dû bosser pour arriver à choper tous les trucs de Bernstein. En le regardant on remarque trop la performance, c’est omniprésent.

Gaspar Ulliel dans Saint Laurent ?

C’est un chef-d’œuvre. Déjà, le film de Bonello est incroyablement beau. C’est une œuvre qui touche au sublime. Gaspard n’est pas la réplique de Saint Laurent. Il est d’ailleurs vingt fois plus beau. Mais il a le même magnétisme que Saint Laurent. Il ne cherche pas à imiter, il est une évocation et une incarnation de l’esprit de Saint Laurent. C’est extrêmement troublant. Ce qui est également très beau, c’est d’avoir demandé à Helmut Berger de jouer Saint Laurent vieux. Car là aussi, il n’en est pas la copie conforme, mais il dégage exactement ce que dégageait Saint Laurent à la fin de sa vie. En revanche, Jérémie Renier, que j’aime bien, n’était pas assez monstrueux dans le rôle de Pierre Bergé. Mais c’est aussi une histoire d’emploi. Voilà, je dirais que pour jouer un personnage réel et connu, c’est l’emploi qui est important plus que la ressemblance physique. On ne peut pas tout jouer. Une actrice formidable dans un rôle de soubrette ne sera pas systématiquement formidable en tragédienne. Un acteur bouleversant dans un emploi de jeune premier romantique (Lorenzaccio) ne sera pas forcément à sa place dans un rôle de valet de farce (Scapin). Moi, je ne me vois pas jouer Emmanuel Macron, par exemple. Tout comme Lambert Wilson ne peut pas incarner de Gaulle (bien qu’il l’ait fait !). Ce n’est pas une histoire d’être bon ou pas, ou de ressembler physiquement ou non au vrai personnage, c’est une question d’emploi ! Moi, au théâtre, j’ai bien joué Bette Davis ! Je ne lui ressemble pas, mais je pense avoir une monstruosité commune avec elle. Pour en revenir à Saint Laurent, il y a aussi Niney qui l’a joué dans un autre film insupportablement sentimentaliste. Mais Niney n’a pas le charisme pour incarner Saint Laurent. Pour incarner quelqu’un de charismatique, il faut être un acteur charismatique.

Michel Fau (François Mitterrand) dans L’Inconnu de la Grande Arche de Stéphane Demoustier, 2025 (C) AGAT FILMS, LE PACTE

Balibar dans Barbara ?

C’était très intéressant, car ce n’était pas l’histoire de Barbara. C’était l’histoire d’une actrice, en l’occurrence Balibar, qui devait jouer le rôle de Barbara. Et au fur et à mesure du film, on se perdait. On finissait par ne plus savoir si c’était l’actrice ou la chanteuse.

Toni Servillo dans Berlusconi.

Là, je trouve ça vraiment génial ! Quand Demoustier m’a proposé de jouer Mitterrand, je me suis d’ailleurs dit qu’il fallait faire exactement ce que faisait Servillo dans ce film de Sorrentino. Il joue ça comme une marionnette de Berlusconi. C’est extrêmement sophistiqué. Ce n’est pas réaliste du tout. C’est ce qui est beau. C’est une réalité fantasmée. D’ailleurs, dans la bande-annonce, on voit l’inscription : « Tout est VRAI. Tout est FAUX. » C’est exactement là qu’il faut se situer ! Avec de l’artifice, de l’onirisme, de l’exagération parfois, en tordant la réalité, en la faisant grimacer : montrer le vrai. Pour le montrer, ce vrai, il faut parfois savoir s’éloigner du réel. C’est d’ailleurs pourquoi j’aime la farce et la tragédie. Les deux se rejoignent d’ailleurs.

Pour terminer, parlons de Guitry. En ce moment, vous jouez La Jalousie au théâtre de La Michodière au côté de Gwendoline Hamon, Geneviève Casile et Alexis Moncorgé. Vous avez d’ailleurs incarné le personnage de Guitry dans un téléfilm sur Arletty.

Effectivement. Mais il n’y avait qu’une seule scène dans ce téléfilm. Je ne l’avais pas imité non plus cette fois-ci. En revanche, en ce moment au théâtre, c’est assez troublant. Je ne joue pas Guitry, je joue une pièce écrite par lui. Mais je joue le rôle que lui-même jouait, le rôle qu’il s’était écrit sur mesure. Et dans l’écriture, il y a quelque chose de la musique de sa voix, de son phrasé. C’est très étrange. C’est écrit comme cela. Parfois, quand je le joue, je crois l’entendre. Je ne cherche pas du tout à l’imiter, mais le style de l’écriture, sa musicalité font parfois inévitablement résonner sa voix !

Najat Vallaud-Belkacem, la femme qui valait trois milliards

0
© Laurent VU/SIPA

La présidente de l’ONG France Terre d’Asile dévoile son plan secret pour l’immigration: une politique migratoire plus humaine et la régularisation de 250 000 clandestins rapporteraient 3,3 milliards d’euros par an à l’État, estime-t-elle. Et encore, c’est évidemment sans compter l’enrichissement culturel.


Présidente de l’association France Terre d’Asile, désormais bien attablée à la mangeoire dorée de la Cour des comptes, cela grâce à l’insigne générosité du président de la République, Madame Vallaud-Belkacem semble ambitionner ces jours-ci tout à la fois le Nobel d’économie et une canonisation de son vivant au titre de la générosité sans frontières.

Moratoire sur les OQTF

Un article de l’Humanité[1] nous dévoile en effet ses cogitations en matière de politique migratoire. Plutôt du brutal, comme il est dit dans les Tontons Flingueurs. Voyez donc.  Le but affiché : « faire rimer nos principes de fraternité avec l’efficacité économique. » Au jackpot final, nous annonce-t-elle, pas moins de 3,3 milliards de profit pour l’État.

Comment s’y prendre ? Rien de plus simple. Simple, mais, comme je l’ai dit, plutôt brutal. Cesser purement et simplement de prononcer des OQTF à l’encontre des étrangers en situation irrégulière, vu que ça coûte des sous, environ 40 millions nous dit la nouvelle grande prêtresse de l’économie, 40 millions auxquels viendraient s’ajouter 219 millions autres (et non 220 millions car, vous l’aurez compris, en n’arrondissant pas les sommes, ça fait plus sérieux, plus rigoureux, moins calcul à la louche…) grâce à la diminution  du nombre de places dans les centres de rétention administrative. Rétention qui ne devrait plus s’opérer que de manière « ciblée et restreinte ». Une quinzaine de millions nous tomberaient encore dans les poches si nous construisions des structures destinées aux demandeurs d’asile en attente plutôt que de s’en remettre à des dispositifs d’hébergement d’urgence. Bien évidemment, la future prix Nobel se garde bien de chiffrer les coûts tant en investissement qu’en fonctionnement de ces structures. On n’est pas là pour s’embourber dans de tels détails, cela aussi vous l’aurez compris.

Mais il y a mieux encore. Le vrai gros pactole promis par Mme Vallaud-Belkacem est à chercher ailleurs : dans la régularisation de 250 000 travailleurs sans papiers. Cela, prédit-elle, ferait gagner quelque 3,3 millions par an, grâce à l’impôt sur le revenu et aux cotisations sociales supplémentaires versés aux administrations sociale et fiscale.

Plan secret

Sans vouloir être désagréable, nous nous permettrons d’inviter l’auteur (autrice) de ce merveilleux plan à prendre en compte un peu plus sérieusement la réalité concrète des choses. Vous me direz qu’elle n’est pas payée pour cela, ce qui est vrai. Mais tout de même, un petit effort de cohérence, de réalisme par-ci par-là, serait-ce trop demandé ?

Tout d’abord, pour que la régularisation de ces clandestins produise de l’impôt sur le revenu à hauteur des sommes évoquées, encore faudrait-il que tous trouvent à bosser, et ce faisant gagnent des salaires d’un montant suffisant pour être effectivement imposables, ce qui au vu de ce qui est la réalité du terrain, la vraie de vraie, est loin d’être le cas. Même chose pour les cotisations sociales, qui sont à corriger, quant à leur montant supposé, en tenant compte du taux de chômage touchant ces contingents particuliers de travailleurs, dont on sait qu’il est au minimum de 7 points supérieur à la moyenne.

A lire aussi: Xavier Bertrand, l’étoile mystérieuse

Enfin, il faudrait tout de même que la nouvelle madone de l’argent magique nous précise à combien de places d’écoles, de lits d’hôpital et autres services publics correspond la régularisation de 250 000 personnes et, accessoirement de leurs familles parce que, on s’en doute, il ne serait absolument pas conforme à « nos principes de fraternité » de revenir si peu que ce soit sur le généreux dispositif du regroupement familial. De même, il serait souhaitable que Mme Vallaud-Belkacem pousse l’analyse jusqu’à produire une estimation de l’afflux de migrants nouveaux que de telles facilités d’accueil ne manqueraient pas de provoquer.

Mais, là encore, tel n’est pas apparemment son problème, car je suppose que face à cet argument, elle a une réponse toute prête : si un tel afflux se produit réjouissons-nous, au contraire ! Si régulariser 250 000 sans papiers nous rapporte 3,3 milliards, hâtons-nous d’avoir à en régulariser 250 000, 500 000, 1 000 000 de plus, puisqu’à chaque tranche de 250 000 ce sont autant de jolis petits milliards que nous empochons ! Impayable sophisme !

Une ambition intime

Néanmoins, Madame Vallaud Belkacem, vous pardonnerez mon insolence, mais, en vérité, en réfléchissant bien, je vous trouve fort peu ambitieuse sur le double plan de « nos principes de fraternité » et de la prospérité nationale de vous en tenir à vos pauvres riquiqui 250 000 mille ! Voyez en grand, que diable ! Et allez donc d’emblée vers le million ! Le million ! Le million ! Comme on braille dans un certain jeu télévisé.

Sauf que, Mme la présidente de France terre d’accueil, nous ne sommes pas ici dans un jeu. Il s’agit à terme de la France, de sa population, de la nation française, de son identité, de sa culture, de sa civilisation. Quand bien même votre petite embrouille faussement généreuse, hypocritement « fraternelle » devait réellement rapporter des milliards, ce qui est pure illusion, nous aurions infiniment plus à perdre. Et que cette dimension du problème, que cette très évidente réalité ne vous ait manifestement pas effleurée, vous bombardée membre d’une des plus éminentes institution française, me paraît tout simplement consternant, affligeant, désespérant pour tout dire. Allons, Madame, en l’occurrence, pensez nation avant de penser pognon, s’il vous plaît…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

Price: ---

0 used & new available from


[1] https://www.humanite.fr/societe/budget/une-politique-migratoire-plus-humaine-genererait-33-milliards-deuros-de-gains-pour-les-finances-publiques-affirme-france-terre-dasile

Un an après: comprendre le retour improbable de Trump

0
Prescott Valley, Arizona, 13 octobre 2024 © Rodrigo Abd/AP/SIPA

Il y a 365 jours, Trump déjouait les pronostics et reprenait la Maison-Blanche. Une victoire politique, mais aussi culturelle, explique notre chroniqueur


Il y a un an, le 5 novembre 2024, Donald Trump remportait une victoire que peu avaient anticipée, et que beaucoup refusent encore de comprendre. L’élection de Zohran Mamdani à la mairie de New York a quelque peu éclipsé cet anniversaire, mais la portée historique du retour de Trump à la Maison-Blanche ne doit pas être minimisée. Cette victoire ne souffrait aucune contestation : le candidat républicain a conquis tous les « swing states », remporté le collège électoral, et — fait rare pour un Républicain depuis George W. Bush en 2004 — gagné le vote populaire.

Jamais, sans doute, un candidat à l’élection présidentielle n’avait affronté une telle adversité : de ses adversaires, mais aussi des institutions, des médias et du monde de la culture.

Qu’on en juge !

Un système hostile

Les instituts de sondage, qui influencent nombre d’électeurs, prédisaient un scrutin serré ou favorable à Kamala Harris. Ils se sont trompés, comme en 2016.  La plupart des médias ont couvert la campagne de Trump avec une hostilité constante, avec plus de 80 % de mentions négatives.

Côté financement, Kamala Harris avait le soutien de Wall Street et a dépensé 50 % de plus que son adversaire, inondant les derniers jours de la campagne, écrans et plateformes de publicités négatives.

A lire aussi: Marine Le Pen: « Je ne vais pas y retourner vingt-cinq fois de suite »

À ces obstacles s’ajoutait la machine bureaucratique de Washington — hauts fonctionnaires, universités, ONG, think tanks —, cette armature du fameux État profond (« Deep State ») décidée à empêcher tout retour du trumpisme. Hollywood, de Robert Redford à Georges Clooney, d’Oprah Winfrey à Beyoncé, s’est engagé corps et âme contre lui. Même certains Républicains, les fameux RINO (« Republicans In Name Only »), œuvraient activement à sa perte, notamment à travers le Lincoln Project.

Le système judiciaire a été instrumentalisé pour l’envoyer en prison et le ruiner. Des procédures à répétition, civiles et criminelles, instruites dans des juridictions à majorité démocrate : Washington, New York, Atlanta. 91 (!) chefs d’accusation au total, plus que le mafieux Al Capone, des accusations la plupart sans fondement voire grotesques, mais qui ont bien failli l’éliminer de la course.

Et, last but not least, Donald Trump a subi deux tentatives d’élimination physique, dont celle de Butler, qui a mis en lumière les défaillances du Secret Service, dirigé par une femme visiblement incompétente.

Jamais un ancien président n’avait été autant insulté, moqué, caricaturé. Traité de fasciste, de semi-fasciste ou comparé à Hitler par Joe Biden, Kamala Harris, Barack Obama, Nancy Pelosi… Et pourtant, il a gagné, haut la main. La victoire de Trump, ce n’est pas seulement une victoire contre une (mauvaise) candidate, mais contre un système tout entier.

Une victoire aussi basée sur le rejet

Avec le brio qu’on lui connaît, Mathieu Bock-Côté écrit dans son dernier livre Les Deux Occidents que « la victoire de Trump est le rejet du consensus post-1989 : mondialisme, humanitarisme, néolibéralisme, multiculturalisme, néo-féminisme et politiquement correct ».

En effet, une majorité d’Américains ont rejeté tout ce que Biden, Harris et les Démocrates avaient fini par incarner : l’immigration de masse, le wokisme, les politiques de discrimination positive et de DEI (diversité, équité, inclusion), la « critical race theory », l’engouement pour les Black Lives Matter, la sacralisation du peu recommandable George Floyd, qui avait braqué un pistolet sur le ventre d’une femme enceinte…

A lire aussi: Trump sort sa pioche et démolit tout… sauf les fake news

C’est aussi le rejet de la théorie du genre et de l’idéologie LGBTQIA+ (nom officiel patenté), des hommes transgenres dans le sport féminin, des hommes biologiques dans des prisons pour femmes, des procès pour avoir « mégenré » quelqu’un, des thérapies hormonales et des opérations chirurgicales sur des enfants ou des adolescents, comme l’ablation des seins chez des jeunes filles.

Top Gun plutôt que The Marvels

C’est encore une Amérique qui préfère Top Gun avec Tom Cruise à The Marvels et son casting militant 100 % féminin, une Amérique qui veut encore voir les sept nains dans Blanche-Neige et un baiser amoureux — sans consentement préalable — par le prince charmant pour réveiller la Belle au bois dormant.

L’Amérique MAGA de Trump croit dans sa Constitution et dans la liberté d’expression, bien menacée par le camp démocrate. Une Amérique profonde, populaire, du bon sens et profondément patriote : dans les meetings de Trump, on scandait « USA, USA » ; dans ceux de Harris, « Kamala, Kamala » !

Hillary Clinton qualifiait les électeurs de Trump de « déplorables ». En novembre 2024, les déplorables, les « ploucs » ont gagné. Donald Trump a ainsi remporté une bataille dans la guerre culturelle qui déchire l’Occident, mais la guerre sera encore longue et l’issue reste incertaine.