J’ai une devinette. Quel est le point commun entre Franz-Olivier Giesbert (FOG), Xenia Fedorova et les amateurs de gang bangs ? Mais non, comment osez-vous ! Ce qui lie le journaliste, l’aventurière et les libertins, à leur corps défendant bien sûr, c’est que tous sont victimes d’une offensive contre les libertés qui se déploie aux deux bouts de la chaîne. D’un côté, la liberté publique par excellence, « l’un des droits les plus précieux de l’homme » selon la Déclaration des droits de l’Homme : celui d’ouvrir sa gueule et de choquer ses contemporains sans être embastillé. De l’autre, l’indépendance privée, l’existence d’un lieu où ni l’État ni vos voisins n’ont le droit de fourrer leur nez – pour peu bien sûr qu’on se conforme à quelques règles supérieures interdisant par exemple de tabasser sa femme ou de tripoter ses enfants. Entre les deux, l’expulsion d’une thuriféraire de Poutine dont les propos paraît-il menacent gravement l’ordre public.
Diableries
Bien entendu, ces diableries sont imposées au nom de l’État de droit et par le truchement des juges, drôlement qualifiés de Sages, qui constituent son clergé. Dans mes souvenirs de Sciences-Po, l’État de droit, c’est un ensemble de textes et de principes qui nous protège contre l’arbitraire du pouvoir. Aujourd’hui, il prétend encadrer nos conduites privées et nos propos publics, autrement dit, faire régner en même temps l’ordre idéologique et l’ordre moral. La grande nouveauté, c’est que les amis de la censure, du flicage et de l’interdit se recrutent aussi bien au sommet de l’État que dans les médias délationnistes et minorités hargneuses qui quadrillent la société. Le plus affligeant, c’est que la majorité silencieuse semble résignée. Autant dire que nous ne sommes pas près de sortir de cette tenaille liberticide.
Commençons par notre ami FOG. Le 22 mars, commentant la victoire de David Guiraud aux élections municipales à Roubaix sur le plateau de Laurence Ferrari, sur CNews, Giesbert observe qu’il n’aimerait pas être juif à Roubaix et que des juifs seraient sans doute amenés à quitter la ville. Dans un avis publié le 5 août, l’Arcom admet que cette opinion (qui flirte avec l’évidence) est légitime, à condition d’être contredite sur le plateau, ce qui n’a pas été le cas. Elle reproche à CNews un défaut de tenue de l’antenne et un manque de pluralisme, ce qui est assez rigolo compte tenu de l’unanimisme pesant qui règne dans la plupart des médias, y compris publics. Si on comprend l’Arcom, tout animateur devrait distribuer les rôles à l’avance pour s’assurer que, sur chaque sujet débattu, tout le spectre idéologique des opinions sera couvert. On attend qu’elle réprimande France Inter pour son inaltérable tropisme de gauche et somme LCI d’accueillir des pro-russes pour commenter la guerre en Ukraine. Cela n’arrivera pas. Pour les juges qui nous gouvernent, le pluralisme, c’est quand on est du bon côté. Ardente avocate de Vladimir Poutine, Xenia Fedorova ne saurait en bénéficier. Je déteste tes idées et je ferai tout pour que tu ne puisses pas les exprimer.
Pas de sympathie pour les idées de Xenia Fedorova
Le 29 juillet, elle reçoit un arrêté d’expulsion. Pour le ministère de l’Intérieur, que l’on a connu moins fringant face à des islamistes appelant à violer nos lois, le comportement de la protégée de Bolloré « porte atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État ». Il laisse entendre qu’elle serait mouillée dans les manigances et manipulations menées par les Russes dans notre pays, mais sans fournir la moindre preuve. Dans la foulée, on gèle ses avoirs. Je n’ai aucune sympathie pour les idées de Xenia Fedorova. Du reste, son débit monocorde et ses tunnels fastidieux ne font pas d’elle une propagandiste très flamboyante – qu’on me présente une seule personne qu’elle aurait ralliée à la cause de Poutine. Reste qu’elle avance à visage découvert et que, tant que nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, on a le droit de défendre Poutine, tout autant que le régime des mollahs ou la Chine. C’est peut-être dégoûtant, mais c’est légal. Et même si nous étions en guerre, ça se discuterait. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Frédéric Martel affirme au contraire que défendre Poutine devrait être interdit en France. Que l’un des héritiers les plus doués de la gauche antitotalitaire approuve la création subreptice d’un délit d’opinion est pour le moins troublant.
Avec son scabreux arrêt sur les gang bangs, le Conseil d’État ne prétend pas contrôler nos pensées, mais s’immiscer dans les coquineries auxquelles nous nous adonnons avec d’autres adultes consentants – je laisse chacun décider quelle est l’atteinte la plus grave. La société Z Machine organisait dans le 15e arrondissement de Paris des soirées gang bangs, ce qui signifie, expliquait pudiquement Le Parisien, qu’une femme est placée « au centre des attentions » de plusieurs hommes. Les hommes payaient 80 euros, la femme, évidemment consentante, n’était pas rémunérée. Il n’y avait ni prostitution, ni proxénétisme, ni nuisance (la préfecture a cherché), mais ça ne plaisait pas aux voisins d’imaginer tous ces trucs répugnants à côté de chez eux. Aiguillonnée par des ligues de vertu et par le maire du 15e qui estimait qu’après le procès de Mazan, « on ne pouvait plus voir des choses comme ça », autrement dit que fini la gaudriole, la préfecture de police a interdit les sulfureuses soirées. Le 15 juillet, après moult péripéties judiciaires, le Conseil d’État a validé cette interdiction en référé, estimant en substance que, dans « les scénarios proposés aux participants », les femmes étaient « réduites à un rôle exclusif d’objet sexuel » et qu’elles ne pouvaient consentir à cette atteinte à leur dignité. En clair, la juridiction n’interdit pas les gang bangs à condition qu’on les pratique dans la dignité. De quoi je me mêle. Il paraît que certaines femmes aiment jouer le rôle d’objet sexuel (on me l’a dit). C’est désormais interdit. Mesdames, vous êtes priées de vous faire turlupiner dignement. Pour la sodomie, le Conseil d’État ne s’est pas prononcé. Mais papa dans maman, c’est encore autorisé. Le samedi soir.
L’ancien président que Mélenchon a qualifié de « capitaine de pédalo » et l’ancien Premier ministre qui a précipité les gilets jaunes sur les ronds-points pendant des semaines ont débattu à la télévision. Une émission qu’il ne fallait pas rater.
François Hollande et Édouard Philippe entendent bien se démarquer dans la course à l’Élysée. L’ex-président et l’ex-Premier ministre se sont confrontés lors d’un débat télé le week-end dernier. À défaut de projet contre projet, ça a été banqueroute contre banqueroute…
Édouard Philippe et François Hollande ont débattu ce samedi 29 août. Public Sénat, sans rire, a qualifié le duel de « choc des titans », reprenant le mot d’un spectateur. On sait que les titans, fils d’Ouranos et de Gaïa, divinités du panthéon, régnèrent jusqu’à ce que les dieux, menés par Zeus, les renversent au terme d’un affrontement épique raconté par Hésiode dans sa Théogonie ; et aujourd’hui le mot « titan » évoque ces géants de l’ancien monde à la force extraordinaire, disparus mais dont le souvenir hante encore les mémoires. Mais, se demande le lecteur, à quels « titans » François Hollande et Édouard Philippe pourraient-ils bien se comparer ? Hypérion, le Zénith, père du Soleil et de la Lune ? Océanos qui engendra les fleuves ? Cronos sous le règne duquel les hommes vécurent l’âge d’or ?
Cessons là les plaisanteries.
Édouard Philippe, révélateur de notre décadence, a été surnommé « Kung-Fu Panda » par ses collègues ministres (on a les références qu’on mérite) ; quant à François Hollande, « Flanby », « Pépère », « Guimauve », « Fraise des bois », fort malgré tout de son aura d’ancien président, il me fait plutôt penser à cette inscription taguée sur une maison bourgeoise du cœur de Tours : « mi dieu mi molle ». Non, décidément, s’il fallait trouver un mythe correspondant aux présidents qui se sont succédé au cours des dernières décennies, on irait le chercher dans les rois fainéants.
Pendant plus d’une heure, les « titans » ont donc débattu, Hollande prônant des hausses d’impôts, surtout contre les riches, mais pas trop quand même, Philippe prêchant l’économie des dépenses, mais aussi un petit peu de hausses d’impôts. Conversation « cordiale » a dit la presse, retour aux années 90 (L’Humanité, Marianne) ; le peuple a moins d’égards pour ses fossoyeurs : « loser n° 1 et loser n° 2 veulent nous expliquer ce qui est bon pour la France, écrit un internaute sous la vidéo. Thank you next ! » Cordialement, donc, les deux « titans » de notre politique se sont listé leurs échecs : une heure était peut-être trop courte, il eût fallu la journée. Le public applaudissait : moi aussi, derrière mon écran : eh quoi ? on ne pouvait qu’acquiescer. Ainsi l’un et l’autre, tels deux capitaines piqués au vif et se justifiant pendant que le bateau coule, de l’eau jusqu’aux genoux, défendaient leurs bilans respectifs.
Édouard Philippe aura brillé à Matignon : au terme d’une succession de réformes inutiles et d’une technicité de chambre bleue, mais qui force le respect, il a limité les routes à 80 km/h, avant de retourner détruire les comptes publics au Havre (lire le rapport de la Chambre régionale des comptes de Normandie pour les exercices 2012 à 2017 de la gestion de la ville du Havre). Aucune de ses réformes n’a eu le moindre impact sur l’état déplorable de notre nation, ses finances, sa justice, sa culture. Les suppressions de taxes ont toutes été compensées par des surtaxes parallèles (exemple de la taxe d’habitation) ; des lois, comme le plafonnement des indemnités prud’homales, se trouvent largement détournées par des créations jurisprudentielles issues de la fertile imagination des juges (cf. cette notion floue d’exécution déloyale du contrat de travail qui justifie tous les dommages et intérêts, mais après tout « jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité », écrivait Giraudoux) ; la loi Borne, sur les retraites, qui a fait couler tant d’encre, et dont on ne sait plus trop si elle est entrée en application ou non, n’a plus rien à voir avec le projet initial : finalement, la France croule sous l’endettement, les normes s’accumulent, les charges paralysent l’entreprise, l’insécurité augmente, l’éducation baisse : rien n’a changé, tout s’est aggravé. Le programme présidentiel de l’ancien Premier ministre donne une idée de son bilan : « Entre dysfonctionnements à répétition, surcharges, lenteurs incompréhensibles, sanctions inadaptées, il faut refonder la Justice. […] La France décroche. […] Nous continuons d’emprunter comme si de rien n’était : chaque année, nous léguons un peu plus de dettes à nos enfants et nous abandonnons un peu plus notre liberté à nos créanciers. […] Depuis vingt ans, le niveau baisse, le métier d’enseignant n’attire plus, l’autorité du maître s’érode. » Merci Édouard, tu étais au pouvoir. Et de promettre monts et merveilles, sur les sanctions pénales, sur le regroupement familial, sur l’enseignement et la fiscalité : on y croit ! on y croit !
Quant au bilan de François Hollande, on hésite à mettre les mains dedans ; c’est presque terrifiant : une sorte de chaos, celui-là même d’où vinrent Ouranos et Gaïa : abîme qui alla jusqu’à engloutir le mou démiurge qui l’avait pourtant creusé de ses mains : car, rappelons-le, à l’issue de son mandat, il n’osa pas même se représenter.
Au terme de la Titanomachie, les titans, vaincus par les dieux, furent enfermés au Tartare où ils payèrent leurs fautes. Et l’on n’en entendit plus jamais parler.
Figure influente de la Vᵉ République, il fut notamment secrétaire général de l’Élysée sous Georges Pompidou alors que ce dernier était mourant, puis Premier ministre de la seconde cohabitation sous François Mitterrand, de 1993 à 1995. Le président Emmanuel Macron a salué la mémoire d’« un serviteur exigeant, mesuré, dévoué », tandis que Nicolas Sarkozy a déploré « la perte de l’un des hommes qui aura le plus compté dans sa vie ».
L’arène politicienne, avec ses outrances, ses virevoltes, ses accommodements permanents, ses trahisons à répétition, ne pouvait guère être son terrain de prédilection. La modernité d’apparence n’était pas davantage son souci. Il paraissait sorti d’un autre temps, ministre du Grand Siècle égaré dans une époque qui ne lui ressemblait pas beaucoup.
On l’a énormément moqué. Les caricaturistes le représentaient volontiers en petit marquis poudré et perruqué style Régence ou Louis XV. Son phrasé onctueux, un tantinet précieux, son faciès assez bourbonien et ce sérieux d’expression qui ne le quittait jamais étaient là pour les conforter dans la perception qu’ils en avaient. A-t-on jamais vu Édouard Balladur éclater de rire ? Pourrait-on seulement l’imaginer ? Répugnant sans doute à forcer sa nature, il ne se sentit jamais tenu de « faire peuple », comme on dit. Il devait considérer pouvoir s’en passer. La tête de veau ravigote, la pinte de bière et les blagues grivoises ne furent jamais son affaire. Elles l’étaient de Jacques Chirac, « son ami de trente ans » qui, jouant très habilement de ces différences entre eux, le battit dans les urnes en 1995. D’ailleurs, Édouard Balladur a-t-il jamais eu véritablement l’ambition élyséenne chevillée au corps et au cœur ? C’est peu vraisemblable. Trop de concessions qu’il jugeait démagogiques à accorder. Trop de mains à serrer sur les foires et marchés, lui qui, dit-on, se les lavait vingt ou trente fois par jour…
Il fut homme d’État plus qu’homme de pouvoir. Et c’est bien ce qui l’aura pénalisé, une fois embarqué dans l’aventure de la présidentielle.
Il eut à servir auprès des présidents Pompidou et Mitterrand. Il fut confronté en première ligne à leur calvaire, à leur déchéance physique, dont il sut être, outre le témoin, le gardien du secret. Là est la marque du gentilhomme. Le refus d’exploiter les faiblesses de l’autre, fût-il un adversaire. Tout le contraire d’un fauve assoiffé de pouvoir, d’un tueur prêt à tout pour grimper. On sait aujourd’hui que, Premier ministre de cohabitation sous la présidence de François Mitterrand, ce dernier faisant un malaise en plein Conseil, Édouard Balladur réunit immédiatement ses ministres pour leur imposer de ne rien rapporter au-dehors de la pénible scène à laquelle ils venaient d’assister. Il avait assez d’autorité sur eux pour que la consigne fût respectée. Aujourd’hui, la classe ministérielle étant ce qu’elle est, l’incident envahirait dans l’instant les réseaux sociaux.
On a beaucoup moqué aussi cette phrase prononcée après son échec à la présidentielle, alors qu’il prenait la parole dans la foulée des résultats : « Je vous demande de vous arrêter », intime-t-il à ses partisans commençant à huer l’adversaire qu’il vient de nommer. Il montrait juste par là qu’il n’avait pas d’ennemis, même pas d’adversaires, juste des concurrents et que, en tout état de cause, quelle qu’eût été la situation, on leur devait le respect. Le respect, valeur perdue, magnifique mot désormais relégué dans les pages de nos vieux dictionnaires.
En réalité, ses qualités d’homme et de gentilhomme lui furent en politique autant de faiblesses. Il ne pouvait donc l’emporter, n’étant pas bâti pour le pugilat et les bassesses faciles du croc-en-jambe. Il meurt à quatre-vingt-dix-sept ans en cette fin d’été. Le destin lui aura épargné le spectacle de la campagne qui s’ouvre, spectacle qui, à n’en pas douter, n’aurait pu que le consterner.
Homme d’un autre temps, il quittera celui-ci avec une discrétion qui lui ressemble assez. Sa famille l’a fait savoir : pour ses obsèques, « une messe sera donnée dans la stricte intimité familiale ». Rien d’autre. Une sortie en gentilhomme. L’actuel président de la République devra se passer de ce moment de gloriole assez morbide qu’auraient été pour lui ces hommages aux Invalides qu’il prisait tant. Et c’est alors qu’on se plaît à deviner le petit sourire quasi voltairien de celui qui vient de partir.
Islamisation. Sur les réseaux sociaux, des créatrices de contenu arborant le voile islamique mettent en garde leurs abonnées : attention à ne pas se faire « contaminer » par la littérature française ! Au nom d’une pudeur revendiquée, de « halal » et d’illicite, ces pieuses lectrices transforment le choix personnel d’une œuvre en une véritable police des lectures, qui tire profit de la faiblesse pédagogique de notre école pour soustraire la fiction au libre examen de chacun.
Il faut imaginer la scène dans la lumière plate d’un CDI de collège, un mercredi après-midi, à l’heure où le bâtiment s’est à moitié vidé et où le silence n’est plus tout à fait le silence ordinaire d’un établissement scolaire. Une adolescente y tient deux objets. Dans une main, un livre mince, presque rien : quelques dizaines de pages jaunies dont le titre parle d’une femme et d’une guerre perdue. Dans l’autre, son téléphone diffuse la vidéo d’une jeune femme voilée, à peine plus âgée qu’elle. D’une voix calme, avec les mots du bien-être et de la fidélité à soi-même, elle explique que ce livre banaliserait la faute, romantiserait la violence – bref, qu’il ferait entrer dans l’esprit d’une musulmane des choses dont elle devrait se préserver.
Islamisation de la France : la réalité dépasse la fiction
La vidéo dure trente secondes. Le geste, lui, prend à peine le temps d’un mouvement : Maupassant retourne sur l’étagère, et l’écran reprend toute la place. Il se peut qu’aucun adulte, dans ce bâtiment que la République entretient précisément pour transmettre ce livre, ne sache jamais qu’elle vient de le refuser – et qu’elle l’a refusé au nom d’une autorité sans chaire, sans diplôme et sans statut officiel. Le critère du refus n’est plus littéraire, historique ou scolaire : il est devenu confessionnel.
@pulsely.stories PULSELY STORIES EST ENFIN DISPONIBLE 🤍 Après des mois de travail, de réflexion et de duaa ! Une plateforme d'écriture et de lecture Muslim-Friendly, pensée pour raconter des histoires qui inspirent, élèvent et respectent nos valeurs. 🌍 Grâce au système de traduction intégré, les histoires peuvent être découvertes par des lecteurs de différentes langues, afin de rapprocher les auteurs et les lecteurs du monde entier. Cette première version est une bêta. Il est donc possible que vous rencontriez quelques imperfections. Vos retours, vos idées et vos suggestions nous aideront à faire évoluer la plateforme et à l'améliorer au fil du temps, In shaa Allah. ➡️ Rejoins-nous dès aujourd'hui et écris l'histoire de demain avec nous. Et peut-être qu'un jour… qui sait ? Une maison d'édition naîtra de cette aventure pour donner vie aux plus belles histoires. Si cette initiative te parle, partage-la autour de toi et aide-nous à faire découvrir Pulsely Stories à ceux qui pourraient aimer cette aventure 🤍🤍 Qu'Allah mette la baraka dans ce projet. Amin !!! #muslimauthors#halalromance#halalstory#booktok#book♬ son original – Pulsely stories
Cette scène est imaginée, mais elle ne relève pas de la pure fiction. Depuis quelques mois, sur les réseaux sociaux, notamment Instagram et, plus encore, TikTok, des créatrices de contenu musulmanes – souvent voilées, rarement identifiées – expliquent, vidéos à l’appui, qu’elles ne souhaitent plus lire certains classiques français jugés incompatibles avec leurs valeurs. Boule de suif revient régulièrement, « coupable » de mettre en scène une prostituée.
À ces classiques, elles opposent ce qui est désormais présenté comme la « romance halal » : des récits chastes, le plus souvent destinés à un public young adult, sans représentation de relations sexuelles ni d’amour consommé hors mariage, peuplés de personnages musulmans et placés sous le signe d’une pudeur revendiquée comme islamique. Certains vont jusqu’à faire du mariage arrangé l’horizon même de la narration.
Le phénomène demeure quantitativement limité. Il compte quelques vidéos, une controverse naissante et, désormais, une vitrine éditoriale : Nous malgré tout, de L.K. Imany, paru chez Scrineo en avril 2026. Pourtant, ce faible volume ne doit pas conduire à l’indifférence. Ce qui est relativement nouveau n’est pas l’existence d’un jugement religieux sur la littérature, mais sa circulation ordinaire, décentralisée et visible sur les réseaux sociaux, sous la forme de conseils de lecture adressés à de jeunes musulmanes.
Tout, dans ce geste somme toute minuscule, mérite d’être observé. Il condense une mutation que le vacarme de la polémique brouille. On pourrait y voir une lubie d’adolescente, ou le signe d’un endoctrinement ; ce serait se tromper deux fois. Ce n’est pas une lubie : le refus se veut fondé, mobilise un langage, s’inscrit dans un cadre éthique cohérent et prétend distinguer le licite de l’illicite jusque dans l’ordre des lectures. Ce n’est pas non plus, ou pas d’abord, un endoctrinement au sens classique : celui d’un maître qui façonne son disciple.
Personne, ici, n’a fait la leçon à cette jeune fille du CDI. Une inconnue a parlé face caméra ; une norme a circulé de pair à pair. Aucune institution – ni mosquée, ni conseil d’oulémas, ni école juridique – n’a eu besoin de la formuler pour qu’elle soit reçue et appliquée…
Une autorité sans chaire
C’est là qu’il faut nommer la première des deux vacances dont la « romance halal » est le nom. Dans l’islam sunnite, l’autorité chargée de dire le permis et le proscrit reposait traditionnellement sur des hommes, des lieux et des procédures : le mufti qui délivre la fatwa, le cadi qui juge, le savant que légitime une chaîne de transmission et une licence patiemment obtenue. Or celle qui vient d’ordonner ce refus sur TikTok ou Instagram n’est ni muftie, ni cheikha, ni savante reconnue par une école juridique : c’est une créatrice de contenu, et son autorité ne descend plus d’en haut, du docte vers le fidèle, elle circule à l’horizontale, de sœur à sœur, mesurée en vues, en partages, en likes et en commentaires.
Le lieu de l’autorité change doucement, sans que son contenu bouge nécessairement. Ces jeunes femmes n’ont rien inventé ni rien volé aux hommes : elles reprennent, sous une forme simplifiée et directement prescriptive, des normes présentes dans certains courants rigoristes de l’islam contemporain – pas de khalwa (le tête-à-tête entre un homme et une femme non mariés ou non-mahram), pas de zina (relations sexuelles illicites), séparation des genres, méfiance à l’égard de la fitna que pourrait susciter le récit amoureux – dans la langue de leur époque, celle de l’influence. Tandis que les prescripteurs masculins (Redazere, Comprends Ton Dîne, Nader Abou Anas, Jannah TV, etc.) interviennent souvent en amont, principalement sur YouTube, les influenceuses, elles, occupent l’aval de la chaîne de prescription : le moment où la norme cesse d’être une thèse pour devenir un geste, dans une chambre, un mercredi, devant une étagère.
On aurait tort de n’y voir que des relais dociles de l’entreprise islamiste ou de la doxa frériste. Se plier au voile, à la pudeur, à la discipline de soi n’est pas seulement subir un ordre masculin, c’est une manière d’agir, un travail patient par lequel un sujet se façonne. Refuser Maupassant, préférer une histoire sans contact charnel, relève de cet ascétisme contemporain qui vise à discipliner le regard et le désir. C’est une discipline de soi qui mobilise à la fois l’esprit, le cœur, le corps – et, dans ce cas précis, l’imaginaire littéraire.
Cette ascèse a, d’ailleurs, pour ces influenceuses un versant de désir, non de privation: se lire enfin. L.K. Imany, l’autrice à succès du genre réclame une héroïne « musulmane imparfaite, qui peut avoir un crush », et rappelle que « les musulmans sont des êtres humains comme les autres ». Elle dénonce ainsi un déficit de représentation, parfois réel et juste, qu’on aurait tort de balayer.
Reconnaître ce manque n’est pas absoudre toutes les prescriptions qui peuvent s’y greffer. Car une chose est la piété d’une femme qui, dans une mosquée, s’astreint pour elle-même ; autre chose est la créatrice qui enseigne à des milliers d’adolescentes que le patrimoine scolaire d’un pays est illicite. L’exercice intime devient, une fois agrégé par le marché et l’algorithme, une parole prescriptive susceptible de devenir une norme partagée.
Dès que le critère religieux devient collectif, le geste change de nature. « Je n’achète pas ce livre » relève encore d’un choix personnel. « Ce livre n’est pas compatible avec l’éthique musulmane ; une musulmane ne devrait donc pas le lire » prend déjà la forme d’une prescription. Dès que ce « devrait » s’adresse à une communauté, le goût personnel s’efface pour céder le passage à la police des lectures.
C’est précisément ce saut d’échelle, de la conscience singulière au mot d’ordre partagé, que l’ethnographie ne doit pas servir à masquer. Le fait saillant n’est pas qu’une lectrice pieuse refuse Boule de suif à son chevet. C’est que le couple halal/haram cesse d’être un critère rituel (viande, finance, vêtement) pour devenir un filtre culturel global. Le risque est alors de nourrir l’illusion qu’il serait possible de vivre à l’écart de toute œuvre, de toute image ou de tout récit jugé impur, pour ne pas dire « contaminant ». La littérature engage autre chose qu’une pratique alimentaire ou vestimentaire. Elle touche au patrimoine scolaire, à la langue commune, à l’imaginaire amoureux et à la formation du jugement.
Cela ne signifie pas que « l’islam » tout entier impose ce filtre. Cela signifie que certaines normes rigoristes, relayées par des créatrices de contenu, peuvent circuler plus vite que les exhortations des institutions musulmanes officielles, et qu’elles parlent le langage de l’époque : authenticité, bien-être, représentation, « mes valeurs, ma liberté »…
Que ce basculement passe par des visages féminins n’a rien d’un hasard : un homme en qamis prescrivant à « ses sœurs de rester à leur place » serait aussitôt identifié comme un salafiste tenant un discours antirépublicain ; une jeune femme voilée disant « ce n’est pas ce que j’ai envie de lire » parle le langage aujourd’hui valorisé de l’authenticité et du consentement. Elle reprend certains mots du féminisme (autonomie, consentement, fidélité à soi) pour défendre une éthique religieuse qui, sur plusieurs points, entre pourtant en tension avec les présupposés émancipateurs de ce même « vocabulaire féministe ».
Le livre que l’école ne défend plus
Cette première vacance n’expliquerait rien à elle seule, car une norme rencontre d’autant plus facilement un public qu’elle s’insère dans un espace laissé vacant. Il faut alors se tourner non plus vers celles qui refusent le livre, mais vers ceux qui étaient censés le transmettre et l’expliquer – non pas comme un totem, mais comme une œuvre fondatrice du commun qui fait la France.
Si le geste de l’adolescente ne rencontre aucune résistance, c’est que le livre qu’elle repose est un livre que l’école elle-même ne défend plus vraiment. Il y a là une ironie que la polémique n’a pas les moyens de voir. Boule de suif ne célèbre ni la débauche ni la transgression sexuelle : c’est l’un des récits les plus durs jamais écrits contre l’hypocrisie des honnêtes gens, l’histoire d’une prostituée, seule âme généreuse d’une diligence, que des bourgeois vertueux poussent au lit de l’officier prussien avant de la mépriser d’avoir cédé. Y lire un éloge de la faute, c’est le manquer entièrement.
Mais ce contresens n’est pas l’apanage des influenceuses : il prospère sur un terrain que la République a elle-même largement laissé se dégrader, en réduisant ses classiques à des extraits utiles, à des objets d’examen désamorcés et à un patrimoine qu’on révère de loin et qu’on ne lit plus de près. Il arrive que la lectrice qui le refuse et l’adulte chargé de le transmettre n’en connaissent que des extraits, des résumés ou une réputation.
Le vide pédagogique ouvre souvent un espace au substitut religieux. Une société qui ne sait plus expliquer ses propres textes laisse le champ libre à qui propose, lui, du sens, une discipline, de nouveaux mots et une communauté de lecteurs. La norme religieuse n’arrive pas dans une institution sûre d’elle-même : elle ne conquiert pas une place forte ; elle entre dans une pièce que l’école a laissée vide.
Le roman contre le dogme
Ces deux vacances, celle de l’autorité et celle de l’école, se rejoignent en un point plus profond, que le tumulte de la polémique recouvre. Ce qui s’affronte, sous le hijab et sous Maupassant, ce sont deux conceptions de ce que la lecture a le droit de faire à une conscience. Pour la première conception, un récit n’est jamais tout à fait extérieur à celui qui le lit : représenter le mal reviendrait déjà à lui faire une place en soi. La seconde conception – celle que Milan Kundera a formulée avec force – considère au contraire que le roman retarde le jugement pour rendre possible une compréhension plus profonde.
Le conflit déborde donc largement l’islam. On le retrouve dans d’autres univers moraux et militants, chaque fois que la représentation est confondue avec l’approbation. La clean romance évangélique américaine répond, avec son langage propre, à une logique comparable : elle promet des récits purifiés de la sexualité explicite, de la transgression et des formes d’intimité jugées incompatibles avec une éthique chrétienne. De l’autre côté du spectre politique, certains procès contemporains du canon littéraire procèdent parfois du même réflexe : un texte serait disqualifié non pour ce qu’il pense ou révèle, mais pour les mots, les rapports de domination ou les violences qu’il met en scène.
La singularité de la « romance halal », c’est sans doute sa capacité à parler deux langues à la fois. Elle emprunte à l’époque son vocabulaire de la représentation, de la visibilité et du droit à se reconnaître dans les récits. Cette revendication est légitime sur le fond. Mais à cette demande de représentation peut s’ajouter autre chose : une théologie du filtrage. Il ne s’agit plus seulement de demander que d’autres récits existent ; il s’agit de considérer que certains récits ne devraient plus être lus, parce qu’ils feraient entrer dans l’esprit du lecteur des formes de vie moralement dangereuses. À partir de là, la pluralité littéraire cesse d’être un élargissement du monde ; elle devient la coexistence surveillée de textes compatibles et de textes suspects.
Ce que le rigorisme retranche
Ce rigorisme des lectures, avant d’être un conflit avec la France, est aussi une amputation que l’islam s’inflige à lui-même. Les mondes musulmans ont produit de la fiction, de l’ironie, de l’érotisme savant, de la poésie amoureuse parfois explicite, des récits mystiques, des chroniques de cour, des œuvres où le désir, le rire, la ruse et la transgression ne sont pas absents, mais pensés : les Mille et Une Nuits, l’adab classique, le grand roman arabe moderne.
Le rigorisme contemporain ne protège pas cette culture : il en retranche une part. En Égypte, une édition des Mille et Une Nuits a encore fait l’objet, en 2010, d’une plainte portée par des avocats islamistes qui demandaient son retrait au nom de la lutte contre « le vice et le péché ». La demande fut finalement rejetée.
Le cas de l’écrivain Naguib Mahfouz est plus grave encore. Son roman Awlad Haratina, traduit en français sous le titre Les Enfants de Gebelaoui, fut publié en feuilleton en 1959. Son traitement romanesque et allégorique des grands récits monothéistes déclencha l’hostilité d’autorités religieuses ; le livre ne put paraître en Égypte sous forme d’édition complète pendant des décennies. Puis, en 1989, dans le sillage de la fatwa lancée contre Rushdie, on a entendu le « cheikh de la Gamaa al-Islamiya (Groupe Islamique) Omar Abourahman déclarer que si Mahfouz avait été châtié pour ce roman, jamais Salman Rushdie n’aurait osé écrire lesVersets sataniques :ce n’était pas une fatwa en forme, il s’en défendra plus tard, mais ses partisans y entendirent un ordre. Cinq ans après, en 1994, un jeune homme qui n’avait pas lu une ligne du livre poignardait au cou, devant sa porte, ce Nobel de quatre-vingt-deux ans.
C’est là, très exactement, ce que résume la formule de Charles Dantzig : « les mots des salauds arment les bras des imbéciles » – l’institution qui condamne, le prédicateur qui insinue, l’ignorant qui frappe pour un livre qu’il n’a jamais ouvert. Malek Chebel le disait déjà : le rigorisme contemporain refoule la grande culture arabo-musulmane elle-même. Il est anti-romanesque avant d’être anti-français.
Il serait absurde de confondre la vidéo d’une influenceuse française conseillant de ne pas lire Maupassant avec l’agression de Mahfouz. L’une relève d’une consommation culturelle filtrée, dans une démocratie où chacun demeure libre de lire ou de ne pas lire ; l’autre fut un attentat commis dans un contexte de violence politique et religieuse. Les mettre sur le même plan serait une faute intellectuelle autant qu’une faute morale.
Mais refuser tout rapprochement serait une naïveté symétrique. Le cas Mahfouz montre, sous une forme tragiquement extrême, ce qui peut arriver lorsque l’idée qu’un récit corrompt ou contamine cesse d’être une préférence individuelle et devient une injonction collective, soutenue par une autorité qui se prétend gardienne de la foi. Entre l’algorithme et la milice fanatisée, il n’y a pas continuité mécanique ; il y a toutefois une même tentation de soustraire le récit à la liberté du lecteur. Là où la fiction voit des personnages, le dogme peut exiger des figures préservées de toute ambiguïté. Là où le roman ouvre des questions, la norme entend fermer le sens.
Aucun camp indemne
Revenons alors à l’étagère et à la main qui y repose le livre, car c’est là que tout se noue, et qu’aucun camp ne sort indemne. Celui qui, du refus de quelques adolescentes, pousse le cri du grand remplacement littéraire grossit le phénomène en lui offrant la dignité d’une guerre culturelle – et oublie à la fois que l’école qu’il prétend défendre, il l’a lui aussi laissée dépérir, et que beaucoup de Français musulmans continuent de lire Hugo, Camus, Duras et trouvent cette polémique ridicule. Celui qui n’y veut voir qu’une revendication de représentation oublie l’étendue de ce qu’il concède : car elle va du plus légitime, le « désir de se lire enfin », au plus raide, quand la représentation devient procès et que l’édition entière se voit disqualifiée comme « entre-soi blanc, bourgeois, parisien ».
À ce bout du spectre, l’inclusion réclamée est déjà une orthopraxie : le récit n’a plus à être beau, juste, complexe ou vrai ; il lui suffirait d’être « des nôtres », de respecter les bonnes frontières, de ne jamais mettre en danger le lecteur. La vraie question n’a jamais été de savoir si l’on a le droit de préférer une romance chaste : on l’a, sans réserve. Elle est de savoir ce que nous consentons encore à laisser la lecture faire à une conscience : la troubler, l’inquiéter, la confronter à des existences qu’elle n’aurait pas choisies, lui apprendre à regarder des êtres qui ne lui ressemblent pas, ou exiger que le récit demeure à l’intérieur d’une éthique déjà close ?
Le danger ne tient donc pas seulement au fait qu’une adolescente repose Maupassant. Il tient au silence qui pourrait entourer ce geste : personne ne lui demande ce qu’elle a lu, ce qui l’a heurtée, ni pourquoi elle renonce au livre. À cet instant, l’école ne perd pas seulement une lectrice. Elle oublie les raisons pour lesquelles ce texte avait été placé sur cette étagère.
Nick Cave, The Cure, Wet Leg… Stars et légendes ont redonné des couleurs au festival Rock en Seine qui a ensorcelé des dizaines de milliers de fidèles la semaine dernière au Domaine de Saint-Cloud. L’une des plus belles éditions depuis sa création en 2003.
Avant le début de Rock en Seine, mercredi dernier, l’annonce de l’interdiction de fumer sur le site a échauffé les internautes. Imaginez : un festival est un espace de liberté et ne pas pouvoir allumer sa petite clope a de quoi agacer. À quand la prohibition de l’alcool, voire de la musique à cause des législations anti-bruit ?
Chaque année, l’équipe du festival envoie aussi aux journalistes un questionnaire de « sensibilisation aux VHSS », un mot barbare désignant les « violences et harcèlements sexistes et sexuels », avec cette précision censée être rassurante : « N’ayez pas peur de vous tromper. » Cela ne semble pas heureusement obligatoire, de toute façon, le questionnaire a atterri dans mes spams, et je ne l’ai pas vu. Aller dans un festival sous surveillance, c’est plutôt flippant. Nous vivons dans l’hygiénisme, la peur, l’exemplarité qui devraient envoyer la chanson de Johnny Hallyday Allumer le feu en enfer comme les pauvres ritournelles de Patrick Bruel.
Pour le reste, nous avons vécu l’une des plus belles éditions de Rock en Seine depuis sa création en 2003. Après une édition 2025 ratée et polémique (avec l’invitation du violent groupe pro-palestinien Kneecap poursuivi par la justice anglaise et de nombreuses annulations), le prestigieux festival qui s’est tenu de mercredi à dimanche dans le merveilleux Domaine de Saint-Cloud a magnifiquement redressé la barre, attirant 175000 spectateurs (contre 150000 l’année dernière). Pas (trop) de discours politiques foireux, de postures, mais de la musique, cette « révélation plus haute que toute sagesse et philosophie », disait Beethoven.
Nous parlerons surtout des deux journées magnifiques, vendredi et dimanche, qui ont fait le plein avec 40000 fidèles chacune. Les stars programmées y ont honoré leur illustre carrière. Le soleil perça la couche nuageuse pour hâler samedi, les déesses britanniques de Wet Leg, duo originaire de l’Île de Wight, auteur du succès Chaise longue. Nos regards ne quittaient pas la guitariste et chanteuse sexy Rhian Teasdale, à la chevelure rosée flamboyante, échappée de Mad Max avec son jean déchiré, et sa complice Hester Chambers. Leur musique, dure et sensuelle, entre voix traînante et beat sauvage, hypnotique, fut une bonne entrée en matière. Wet Leg laissa la place toute chaude au très attendu combo masculin de blues rock américain The Black Keys, qui fait déjà figure d’ancien (actif depuis 2001), précédé d’ailleurs d’appréciations à double lecture : valeur sûre, solide…. Sans surprise donc ? Non. Bien sûr. Car c’est un petit air (torride), capiteux de Mississippi, avec ses cabanes en bois, son bitume brûlant que l’on entend dans cet orchestre compact, abrasif, pulsé par une batterie solide et ses riffs de guitare enragés, sur un décor de lave en fusion. « De la testostérone », m’a dit une amie effrayée. Et alors ? On prend son pied, c’est tout, parfait pour ce genre de festival. Et leur version de I Wanna be Your dog d’Iggy Pop a été éblouissante. Ce plaisir coupable ne nous empêche pas d’aimer Wilco, très fin combo américain malheureusement relégué à l’autre bout du festival sur une petite scène (un quart d’heure de marche quand même). Mais leurs délicats arpèges de guitare, leur country folk aux mélodies ciselées embaumaient une jolie scène décorée comme un sapin de Noël.
Nick Cave, sans égal
Bien sûr, revenir de ce territoire si éloigné demandait un peu d’effort pour ne pas rater, à 22 heures pétantes, le début du concert de Nick Cave, la tête remplie d’un souvenir, le concert merveilleux qu’il avait donné sur cette même scène en 2022. Et encore une fois, il a livré une prestation de très haut vol, habillé en noir comme un prédicateur, accroché aux mains de ses admirateurs des premiers rangs, suant, habité. Son collectif, les Bad Seeds (mauvaises graines), ressemblait à ces grands orchestres gospel des temps glorieux, avec des choristes en tenue dorée perchées sur le podium. Le maître à jouer faunesque Warren Ellis était bien sûr là, tordant son violon et son corps aussi souple qu’une corde, en contorsionniste de plaisir et de folie. Nick Cave et ses accompagnateurs ont délivré un rock d’opéra, un gospel cuirassé de rythmes mécaniques et mâtiné de romantisme noir. Nick Cave, depuis quarante ans, du haut de sa riche et sans égale discographie, possède l’un des meilleurs répertoires du rock, des troublants et tragiques Jubilee Street et Hollywood, à d’envoûtantes ballades comme Into My Arms qui a conclu le spectacle. L’un des plus beaux moments fut son duo très tendre avec sa choriste noire Janet Ramus sur le titre Henry Lee, rencontre détonante entre deux gospels, le chant ténébreux blanc de Cave et le timbre chaleureux de sa partenaire (il avait chanté ce titre en duo avec son ancienne amante PJ Harvey). Deux heures de concert intense jusqu’à l’épuisement du musicien qui nous ont laissés à minuit passé épuisés nous-mêmes et comblés.
Mais nous n’en avions pas fini avec, dimanche, en conclusion du festival dans cette belle nuit de fin d’été, un autre musicien mythique de la même génération, qui rassemble lui aussi tous les âges, Robert Smith, le leader du cultissime groupe anglais de new wave, The Cure (il a 67 ans quand Nick Cave en revendique 68). La scène était pratiquement inaccessible, obstruée par une foule dense. Il y avait du monde partout, sur les marches, dans les arbres, bras et portables tendus vers la légende. Et le prince est apparu, sur le premier titre Alone, fantôme attifé comme une vieille mère maquerelle, dégoulinant de rimmel et de rouge à lèvre (on trouvait dans les allées du festival des spectateurs maquillés), les cheveux toujours en pétard. Ce fut un concert envoûtant. The Cure, porté par la basse tellurique de Simon Gallup et le beat fluide de l’excellent batteur Jason Cooper (membre du groupe depuis 1996) a passé en revue ses quarante années de carrière et ses morceaux iconiques, TheLovecats (pour l’occasion, le batteur avait enfilé ses pattes de chat), Close to me, Boys don’t cry… L’interprétation des épiques Lullaby et A Forest (près de 7 minutes) nous plongèrent pendant deux heures dans un état de rêve, de poésie, quand la musique flotte sur des claviers infinis et des guitares lancinantes. C’était bien The last day of summer, chef d’œuvre que The Cure célébra avec ses harmonies aériennes comme un doux rayon de soleil. Un antidote au blues de la rentrée, le retour de la pluie et… des impôts.
Retailleau veut « renverser la table », Attal promet la rupture et Philippe découvre à son tour les vertus de la fermeté sur l’immigration. A huit mois de la présidentielle, les héritiers du macronisme et les prétendants de la droite rivalisent de mots forts pour répondre à une colère qu’ils ont longtemps ignorée. Mais peut-on vraiment changer de système sans changer de système ?
La France des oubliés n’a rien à attendre d’un régime sur la sellette, qui veut étouffer la colère des Français trahis. Ces derniers sont devenus, pour les rentiers du système, des ennemis intérieurs. Le 19 août, Le Monde a titré en une : «Constitution: les périls du référendum de Le Pen». Le projet du RN de consulter les citoyens sur l’immigration y est vu, par certains juristes, comme un « coup d’État ». La procédure souveraine viendrait à coup sûr ébranler le pouvoir des juges et un « État de droit » supranational qui a retiré au peuple la maîtrise de son destin. Cependant, le coup d’État permanent vient en l’occurrence d’une oligarchie qui, depuis un demi-siècle d’hégémonisme social-démocrate et de pensée obligée, empêche le déroulé normal de la démocratie.
Tout ce qui se rapporte à la nation, à ses protections et à ses protecteurs est vu comme une dérive fasciste par l’idiocratie en place. Même Israël est nazifié pour refuser de disparaître. La sottise des intelligents s’observe à leurs moqueries des jugements communs. Le « bon sens paysan » horrifie les écologistes fanatisés qui interdisent des débroussaillements de sous-bois, des coupe-feu, des réserves d’eau : autant de facteurs qui ont favorisé la propagation des incendies de forêts lors des canicules de cet été. L’instauration d’une priorité nationale pour l’accès au logement, à des emplois ou aux aides sociales sont des hérésies pour ceux qui estiment que le « Français de souche » n’existe pas davantage que le monde rural, comme le dit Jean-Luc Mélenchon.
Le peuple que les élites ne voient plus
Le leader de La France insoumise, en meeting dimanche près de Valence (Drôme), se dit le représentant de la Nouvelle France « créolisée ». Or celle-ci était absente des militants très majoritairement blancs venus l’applaudir. Plus généralement, la classe politique déconnectée ne mesure pas la puissance de l’ancienne France encore majoritaire. Jusqu’à présent, cet électorat enraciné s’est rangé derrière le vote antisystème ou l’abstention, marquant l’indigence des discours coupés de la vie des gens. Mais bien des signes montrent la vitalité intacte des citoyens attachés à leurs traditions et à leur mode de vie. Un exemple parmi d’autres : la reprise de la comédie musicale Le Roi Soleil, sur la vie de Louis XIV, emplit en province des salles de milliers de spectateurs enthousiastes.
Les professionnels de l’extrême centre n’éteindront pas la déflagration qu’ils perçoivent. Dans Le Parisien Dimanche, l’ancien ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, admettait en spectateur: «Notre système est à bout de souffle». Édouard Philippe reconnaît, mais pour le seul département de Mayotte, que le droit du sol, le droit d’asile et le regroupement familial sont des problèmes. « Je veux renverser la table (…) », explique Gabriel Attal le 2 août) dans le JDD, après Bruno Retailleau, tandis que Raphaël Glucksmann, invité le 23 août sur TF1, veut « relever la France ». François Hollande, à nouveau candidat pour le PS, promettait déjà en 2012: «Le changement, c’est maintenant». Quant à la Révolution, promise par Emmanuel Macron dans un livre, elle n’a jamais débuté.
En réalité, tous ces acteurs ne changeront rien à un Ancien Régime qu’ils ont consolidé sur l’abandon du populo. Au peuple ordinaire de prendre sa revanche en 2027. Qui l’aime le suive.
Élisabeth Lévy est de retour à la radio! Retrouvez notre directrice de la rédaction sur l’antenne de Sud Radio, du lundi au jeudi, après le journal de 8 heures. Pour sa première chronique de rentrée, notre cheffe constate que le peuple français résiste finalement mieux que d’autres à son effacement. Nous vous proposons de l’écouter.
Pour cette rentrée, j’ai choisi un sujet gai : le suicide progressiste.
D’abord, quelques nouvelles du monde anglo-saxon. Même si c’est amusant, je vous assure que ce n’est pas LeGorafi !
À l’approche du 25ᵉ anniversaire du 11-Septembre, la télévision publique canadienne demande aux rédactions de ne pas parler d’« attaques terroristes », car « ces mots sont un obstacle à notre travail journalistique ». Les dirigeants ont finalement reculé. D’accord pour employer le terme pour le 11-Septembre, mais toujours pas pour le 7-Octobre et le Hamas.
Mais la capitale du suicide woke de l’Occident, c’est Londres et l’Angleterre, où le racisme anti-blanc semble devenir systémique. On se souvient que la police y a récemment menotté un jeune Blanc, victime d’une agression raciste à Southampton (et mort depuis). Après plusieurs viols commis par des migrants, les autorités ont publié un livret pour expliquer à tous les arrivants, avec force précautions et ménagements, qu’en Grande-Bretagne, le viol est illégal, particulièrement celui des enfants, même « s’ils ont l’air plus âgés ou que c’est permis dans un autre pays ». Il est aussi précisé que « couper ou blesser les parties génitales d’une fille » est interdit. C’est si absurde que cela en devient presque drôle. J’apprends à présent que la municipalité de Birmingham demande à la justice d’interdire les drapeaux britanniques et anglais que des citoyens accrochent aux lampadaires (« Raise the colours »). Ces symboles nationaux attenteraient à la cohésion communautaire ; autrement dit, les drapeaux nationaux seraient une offense aux immigrés. Au lieu d’ordonner à ceux qu’ils accueillent de respecter l’identité nationale, les pouvoirs publics britanniques s’en excusent.
Vais-je vous dire qu’en France, ce n’est pas mieux ? Non. Quand on se compare, on se console. Dans son fameux livre publié il y a une dizaine d’années, Éric Zemmour avait raison : il existe bien une forme de suicide français, dans une partie des élites, des médias, à l’université : la justice qui interdit les crèches ou la statue de Saint-Michel, les facs où l’on fait la prière, l’AFP qui refuse de qualifier le Hamas de terroriste, le pas-de-vagues permanent à l’Éducation nationale, etc. Dans le camp du Bien, on célèbre les identités venues d’ailleurs et on déteste l’identité nationale. Mais ce n’est pas une politique d’État. Chez nous, la police ne va pas soupçonner d’abord quelqu’un parce qu’il est blanc. Dans le discours politique au moins, personne ne crache sur le drapeau tricolore. Peut-être parce que le peuple français résiste mieux que d’autres à son effacement.
Aux Amfis de LFI près de Valence, d’ailleurs, le gauchisto-palestinisme était en sourdine et réduit à la portion congrue. En ce début de campagne présidentielle, l’ennemi du peuple, ce n’est pas le Blanc ou l’Occidental, mais le riche, un nuisible selon Mélenchon. Cette haine de la réussite nourrie par notre inconscient robespierriste est peut-être aussi suicidaire, mais au moins est-ce un suicide à la mode de chez nous. En 1793, on s’est réveillés à temps. Et on n’avait pas le droit de vote.
Retrouvez Élisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio
Après le scandale grotesque et tragique du plagiaire et mythomane Jason Arday, un autre scandale, tout simplement sinistre, vient de nouveau secouer la faculté d’Éducation de l’université de Cambridge et montre combien ce type d’institution est la porte d’entrée de l’islamisme au Royaume Uni et – par répercussion – en Europe. Jeremy Stubbs raconte.
L’université de Cambridge a été fondée en 1209 par des transfuges de l’université d’Oxford. Elle a été le berceau intellectuel de toute une série de grands esprits tels qu’Isaac Newton, au XVIIe siècle ; Charles Darwin au XIXe ; ou Ernest Rutherford, le père de la physique nucléaire, au XXe. Que penseraient ces gloires de la science, s’ils étaient au courant de ce qui se passe aujourd’hui dans leur alma mater, et plus précisément dans la faculté d’Éducation ? Cette institution est censée non seulement conduire des projets de recherche de haut niveau dans le domaine de la pédagogie, mais aussi former des milliers de professeurs d’école.
Les lecteurs de Causeur seront déjà au courant de l’histoire du professeur plagiaire et mythomane, Jason Arday, racontée dans l’excellent article de notre confrère Alain Destexhe. Mais à ce scandale se succède actuellement un autre qui met en cause la même institution et pour des raisons similaires. Il convient d’abord de faire le point sur l’affaire Arday avant de passer aux nouvelles révélations qui indiquent que, après des siècles de recherche et d’érudition, Cambridge est devenue, au moins dans sa faculté d’Éducation, la terre d’élection de l’imposture intellectuelle et le cheval de Troie d’une idéologie qui a pour objectif la destruction de la civilisation occidentale.
Jason Arday, persécuté persécuteur
Nommé professeur à l’université de Cambridge en 2023, détenteur d’une chaire en sociologie de l’éducation, Jason Arday a connu une ascension académique fulgurante. Diplômé d’une licence d’éducation physique à l’université de Surrey en 2008, à l’âge de 23 ans, ce jeune homme né à Londres de parents ghanéens commence à enseigner l’éducation physique à l’université de Leeds Beckett en 2014. L’année suivante, commence une transformation étonnante : il obtient un doctorat en sociologie à l’université de Liverpool John Moores et en moins de trois ans, il troque l’enseignement de l’éducation physique pour celui de la sociologie de l’éducation. De simple maître de conférences, il devient professeur, d’abord à l’université de Durham, ensuite, en 2022, à celle de Glasgow, grâce à la publication de quelques articles qui répètent des mantras simplistes : les programmes universitaires britanniques sont eurocentrés ; les Noirs et les Asiatiques sont sous-représentés parmi les doctorants. Enfin, il est nommé à Cambridge où il connaît la gloire médiatique, moins pour ses maigres publications universitaires, que pour le récit autobiographique qu’il construit, selon lequel il aurait surmonté toute une série de problèmes médicaux – autisme, surdité, dyscalculie, analphabétisme, le syndrome d’enfermement (après un prétendu accident de voiture), un cancer des testicules, l’épilepsie et une tumeur cérébrale.
Ces épreuves, surmontée de manière quasi-miraculeuse, sont racontées dans un livre autobiographique, Great and Unfortunate Things (co-écrit avec Eve Claxton) dont la publication avait été annoncée par son éditeur, Simon and Schuster, pour le mois d’août. Étrangement, la maison d’édition a maintenu cette publication malgré le fait que, entre les mois de juillet et d’août, le château de cartes des plagiats et mensonges érigé par Jason Arday s’est effondré, suite à des révélations circonstanciées dans la presse nationale. Le 5 août, Cambridge – suivie par d’autres institutions – a annoncé l’ouverture d’une enquête sur la procédure d’embauche de M. Arday. Le même jour, ce dernier démissionne de sa chaire. Le 14 août, il est retrouvé mort à son domicile londonien. Ce qui semble être un suicide tragique est en toute probabilité la conséquence de l’implosion du monde fantastique qu’il avait créé.
Son décès a été immédiatement suivi d’une tentative, de la part de militants antiracistes et de politiques et commentateurs de gauche, de sauver les apparences en s’efforçant de présenter Arday comme un martyr, un nouveau George Floyd, la victime d’une campagne de calomnie orchestrée par une presse xénophobe d’extrême-droite. Un des problèmes avec cette hypothèse, c’est que la presse progressiste – le Guardian en tête – a fait écho aux preuves évidentes des fraudes commises par M. Arday. Depuis, au moins deux journalistes d’extrême-gauche ont été obligés de poster des vidéos – dignes de quelque procès de Moscou – où ils s’excusent de la manière la plus abjecte d’avoir dit des méchancetés au sujet du professeur plagiaire. L’autre problème, à part la nature grotesque et incontestable des mensonges en question, c’est qu’il n’est que trop évident que les vrais responsables du sort d’Arday sont ceux qui l’ont encouragé, qui l’ont conforté dans ses illusions et ses prétentions, et qui finalement l’ont propulsé jusque dans une stratosphère intellectuelle pour laquelle il n’était pas du tout qualifié.
L’image que certains voudraient maintenant propager de l’ex-vedette est celle d’un homme fragile – certes, sur le plan psychologique – naïf et de bonne volonté. Pourtant, il n’a pas hésité à recourir aux moyens forts pour museler ceux qui risquaient de l’exposer. A une étudiante qui, peu impressionnée par ses cours où il échafaudait quelques vagues considérations sur le racisme à partir des paroles de chansons populaires, lui a demandé de justifier la note qu’il lui avait donnée, le professeur a riposté en l’accusant de chercher à profiter de son « privilège blanc ». On sait quelles peuvent être les conséquences pour un Blanc d’être accusé de racisme. En 2023, un professeur émérite de l’université de Plymouth contacte M. Arday à propos de certaines similarités entre un article de ce dernier datant de 2018 dans la revue Social Sciences et un autre, publié antérieurement dans la revue médicale numérique, BMJ Open. Arday a répondu en accusant son correspondant d’intimidation et de harcèlement. Un autre professeur émérite, cette fois de l’Open University, écrit à Cambridge pour évoquer ce qui lui semblait un cas significatif de plagiat chez Arday. Réponse ? L’intéressé le dénonce auprès de la police pour harcèlement. Enfin, en septembre 2025, un journaliste de l’hebdomadaire spécialisé, Times Higher Education, ayant compilé un rapport de 63 pages sur des plagiats supposés d’Arday, le contacte pour avoir sa réaction. Illico presto, il reçoit une lettre menaçante du plus grand cabinet d’avocats spécialisé en diffamation. Par conséquent, la revue décide de ne rien publier. En prime, Arday dénonce le journaliste à la police qui intime à ce dernier de ne plus contacter le professeur car cela mettrait en péril sa santé mentale. Présageant l’écroulement de son univers fictif, Arday a donné en avril 2026 une conférence devant la British Sociological Association, où il accuse de vagues militants d’extrême-droite de vouloir discréditer des chercheurs noirs – comme Claudine Gay, l’ancienne présidente de Harvard – en les accusant de plagiat. Il dénonce cette soi-disant campagne comme un « cancer » qu’il appelle sinistrement « à éradiquer ». La leçon à retenir ici, c’est que le système qui promeut, non seulement des professeurs peu qualifiés comme Arday, mais les idéologies destructives qu’ils portent, est le résultat, non seulement de la naïveté de certains hauts responsables du monde de l’enseignement supérieur, mais aussi d’une forme de terreur qu’ils installent afin d’imposer la conformité à tous leurs collègues et d’exclure toute critique. Outre-Manche, les exigences par exemple de la diversité à l’embauche font partie intégrante du programme d’évaluation des différentes universités qui influe directement sur le niveau de financement de chacune d’entre elles. Les conséquences pour la société de cette mainmise seront dévastatrices.
Plus fort qu’Ulysse ?
A cet égard, la faculté d’Éducation qui a accueilli M. Arday comme un véritable messie de l’antiracisme est exemplaire. Son chef est une professeure (elle exigerait au moins la forme féminine) qui s’appelle Hilary Cremin. Quand le scandale de la fraude éclate, une vidéo devient virale – pour son caractère désormais absurde – où on la voit dire à M. Arday, un sourire béat aux lèvres : « Vous êtes le meilleur du monde en ce qui concerne votre domaine de recherche ». C’est ainsi que, dans la foulée du scandale Arday, l’attention générale s’est focalisée sur cette chercheuse. La vision pédagogique qu’elle veut inculquer est exposée dans un livre publié l’année dernière sous le titre étrange de Rewilding Education. En anglais, le verbe « to rewild » veut dire retourner un animal domestiqué ou un site cultivé à l’état sauvage. Pour Mme Cremin, l’éducation actuelle pèche dans la mesure où elle reflète et renforce « les pires excès de la pensée des Lumières ». Comme exemples, elle cite la discipline, les connaissances et les tests. Elle se méfie de la notion de « vérité empirique » qui flatterait « une vision moderne, urbaine, libérale et occidentale du monde ». Elle oppose cette « épistémologie du Nord », comme elle l’appelle, à une « épistémologie du Sud » appelée à mettre fin à « la domination de la pensée eurocentrée ». Sa propre notion de l’épistémologie n’a rien à voir avec la recherche, surtout pas quantitative. Elle fait confiance plutôt à ses propres ruminations personnelles – voire à des poésies qu’elle a écrites (mais qui sont peu dignes de cette étiquette) – pour étayer ses opinions. Cette approche est dans la droite lignée d’une tendance en sociologie consistant à présenter de vagues souvenirs personnels comme le fruit d’une recherche. M. Arday lui-même a justifié ses conclusions sur le racisme par des réflexions dites « auto-ethnographiques » qui ne sont rien d’autres que du radotage subjectif.
Conformément à cette vision anti-occidentale de la pédagogie, Mme Cremin a assuré la nomination à un poste de professeur de recherche une musulmane nommée Farah Ahmed. Dans le passé, cette dernière a été un soutien de Hizb-ut-Tahrir, une organisation appelant au retour du califat à travers le monde, interdite comme groupe terroriste au Royaume Uni dans la foulée de certaines manifestations pro-Hamas après le 7-Octobre. Dans un pamphlet édité en 2002 et réédité en 2017, celle qui est désormais professeure à Cambridge a condamné l’éducation occidentale comme représentant « une menace » pour les croyances et les valeurs des musulmans. Elle a dénoncé la manière dont les écoles britanniques enseignent que la polygamie et le mariage d’enfants de moins de 16 ans sont archaïques et discriminatoires pour les femmes. Et la tolérance religieuse serait à rejeter car elle permet que l’islam soit présenté comme une religion de plus, au même titre que le christianisme ou le bouddhisme – au lieu de LA religion. L’enseignement de la littérature anglaise, source de croyances irréligieuses et immorales, comme celui de l’évolution, serait à proscrire.
En 2010, Mme Ahmed a renié ses liens avec Hizb-ut-Tahrir et n’a pas approuvé la réédition du pamphlet en 2017. Mais elle semble bien propager des idées similaires, bien que de manière plus subtile, selon une série d’enquêtes conduites par le journaliste du Spectator, Andrew Gilligan. Elle collabore avec un projet qui s’intitule la « Islamic Educator Learning Community » (IELC), liée au Cambridge Teacher Research Exchange Centre, qui est rattaché au collège universitaire auquel Ahmed est affiliée. Avec souvent l’implication personnelle de Mme Ahmed, la IELC a organisé deux colloques en 2023 qui ont critiqué « le rôle de la science dans un projet plus large, moderniste et colonial » et appelant à abandonner « la formation conventionnelle des professeurs » en faveur d’une « formation pédagogique fondée sur l’islam ». Un papier publié par l’IELC met en doute la théorie de l’évolution formulée par Darwin : afin de contrer « l’hégémonie coloniale dans l’éducation scientifique proposée aux musulmans », il pourrait être nécessaire d’identifier des « lacunes dans la chronique de fossiles » de manière à ébranler l’idée que l’homme descend du singe. Ahmed elle-même serait le co-auteur d’un guide intitulé « How Islamic is my school ? » (Dans quel degré mon école est-elle islamique ?) où une éducation musulmane authentique serait incompatible avec l’acquisition de compétences comme la lecture, l’écriture et le calcul.
Décidément, à la faculté d’Éducation de Cambridge, le cheval de Troie est déjà en place. Dans l’Odyssée, les Troyens ont discuté : fallait-il détruire ou accepter ce trophée. A la fin, ils ont fait le mauvais choix. Et nous ?
Emmanuel Macron a annoncé lundi dernier la signature d’un accord avec le prince saoudien Mohammed Ben Salman pour créer trois parcs d’attractions près de Cergy-Pontoise, dont un axé sur l’univers de Dragon Ball Z. Le projet pourrait créer des milliers d’emplois et renforcer le tourisme français.
« Son père était un héros/ Le grand le vaillant Sangoku/ Le monde saura bientôt/ Que son esprit reste avec nous ». Telles étaient les paroles du générique du dessin animé Dragon Ball Z, chanté par la voix nasillarde et acidulée d’Ariane du Club Dorothée. L’esprit de Sangoku devait être avec Emmanuel Macron quand celui-ci a annoncé le 24 août dernier sur le réseau social X la création de trois parcs à thème dans le Val d’Oise, sur les vestiges du vieux Mirapolis, dont au moins un portera sur le célèbre manga japonais qui avait envahi les tubes cathodiques dans les années 90 et suscité, à cause de sa violence débridée, la panique morale de Ségolène Royal.
Fight Club dans le désert
Mais quel est donc ce Dragon Ball Z, madeleine de Proust des jeunes qui avaient entre 10 et 15 ans dans les années 90, à commencer par le jeune Emmanuel Macron – avant d’être repris en main par sa prof de théâtre ? Une histoire de querelles entre extra-terrestres qui s’envoient d’immenses kaméhaméha (ceux-là même que le président s’amuse à reproduire en voyage officiel au Japon), c’est-à-dire des boules de feu énormes produites à la force du poignet qui, bien lancées, peuvent détruire une planète située à plusieurs années-lumière. Sangoku n’est encore qu’un jeune enfant quand il débarque par accident sur Terre, alors que sa propre planète, dénommée Végéta, a été détruite par le tyran galactique Freezer, qui ressemble à une sorte de lézard congelé. Comparé à ce qui se passe au-dessus de nos têtes, où des torgnoles intergalactiques s’échangent à qui mieux-mieux, la Terre est plutôt paisible et débonnaire : Sangoku et son premier rival Végéta (prince de la planète du même nom) y font souche et prennent épouse. Prenons le personnage de Tortue Géniale : à l’échelle de la planète bleue, il est un maître en arts martiaux, mais à y regarder de plus près, c’est surtout un vieillard libidineux pas très sérieux et principalement intéressé par les magazines coquins. La série animée fluctue entre de longues séquences un peu mièvres, scandées par les voix aiguës de Brigitte Lecordier et de Céline Monserrat, pour le personnage de Bulma (laquelle partage la même voix française que Julia Roberts) et de longues phases de combats interminables et souvent très violentes. L’auteur Akira Toriyama délaisse progressivement le ton comique et enfantin des débuts pour privilégier les scènes de franche castagne, entrecoupées par des moments de dolce vita sur la planète Terre où l’on peut s’empiffrer de boulettes de riz et de nouilles japonaises bien tranquillement. Au fil des épisodes, les méchants de jadis finissent parfois par intégrer la bande de copains de Sangoku : Piccolo est l’héritier d’un démon qui voulait dominer le monde mais il finit par devenir le protecteur du fils de Sangoku ; Vegeta arrive comme un conquérant génocidaire et finit père de famille et défenseur de la Terre ; C-18, cyborg de sexe féminin et conçue pour tuer Goku, finit par épouser Krilin, ami de jeunesse du personnage principal. Il s’agit moins de repentirs moraux que de lentes évolutions entre personnages antagonistes, qui à force de se battre, durant de longs épisodes sur des planètes arides ou dans des déserts rocheux, finissent par nouer, c’est bien normal, des liens d’amitiés. Une sorte de Fight Club pour ces extraterrestres qui ont élevé le dépassement de soi au rang d’art de vivre. Plus d’une fois, Sangoku et sa bande évitent à la Terre une destruction certaine mais ça n’est pas tellement le devoir civique qui les pousse au combat mais plutôt le goût de mesurer leurs forces avec un sens presque égotiste de l’honneur et de l’héroïsme. Les personnages de Freezer et de Vegeta, tous deux princes de leur planète respective, ne se départissent guère d’une bonne dose de morgue aristocratique, même au plus fort du combat. Après avoir encaissé un déluge de kaméhaméha, Freezer est du genre à apparaître au milieu des gravats et à se vanter de n’avoir récolté qu’à peine une égratignure.
A l’heure d’engloutir ses Chocapics, le jeune public des années 80 et 90 découvre le concept de « génocide extraterrestre » et voit les héros de Dragon Ball Z s’arracher la langue. TF1 a beau supprimer en amont les passages les plus violents, il en reste toujours quelques bouts. Suffisant pour que la jeune députée Ségolène Royal s’empare du sujet dans le livre Le Ras-le-bol des bébés zappeurs en 1989. A dire vrai, DBZ n’est pas la série la plus visée par le brûlot mais celle-ci reste comme le symbole le plus tenace de l’invasion massive des dessins animés japonais sur les écrans français. L’affaire revient sur le devant de la scène en 1996 au moment où la concession de TF1 à Bouygues faite par la droite plus tôt s’achevait. En août 1997, c’est fini pour le Club Dorothée et Dragon Ball Z sur TF1, Ségolène Royal vient pour sa part d’entrer au gouvernement.
Une passion saoudienne
Il n’y a pas qu’à Ségolène Royal que les dessins animés japonais donnent des hauts-au-cœur. En mars 2001, le mufti d’Arabie Saoudite émet une fatwa contre la série Pokémon. En cause : des symboles apparemment francs-maçons et sionistes disséminés ici et là. La peur de voir les jeunes Saoudiens s’intéresser à d’autres aires civilisationnelles n’a pas dû peu peser. Vingt-cinq ans plus tard, les mangas ont conquis l’Arabie Saoudite, à commencer par le prince Mohammed ben Salmane lui-même qui a découvert lors d’une discussion en décembre 2024 sa passion commune avec le président Macron. Pour le parc de Cergy-Pontoise, c’est donc le fonds souverain d’investissement saoudien Qiddiya, créé en 2016, qui financera le projet gigantesque. Un choix de partenaire curieux, quand on se souvient de la propension du régime saoudien à faire ressortir d’un consulat des journalistes en plusieurs morceaux. Une annonce qui fait suite à celle du rachat du géant du jeu vidéo nord-américain Electronic Arts. Une décision qui interroge sur le plan théologique, quand on connaît l’hostilité de l’islam wahhabite à l’égard des représentations humaines et animales. Ainsi, une fatwa du Comité permanent saoudien de l’ifta a longtemps considéré comme illicite la photographie des êtres animés. Peu importe. Mohammed ben Salmane a décidé de faire du divertissement et des industries numériques des leviers de la transformation économique de son pays. Finalement, le produit culturel japonais autrefois décrié devient trente-cinq ans plus tard un instrument de diplomatie, d’investissement et même de la modernisation saoudienne.
La critique américaine, Susan Sontag, a promu le concept de « camp » en en faisant une catégorie esthétique importante. Mais Sontag, pas plus que les autres théoriciens qui l’ont suivie dans cette voie, n’a donné de définition claire de ce que représente le camp. Jacques-Emile Miriel a relevé le défi et est parti à la recherche de l’essence d’une notion des plus floues.
J’ai récemment été intrigué par la réédition en poche d’un livre de Susan Sontag, paru une première fois en 1964. Il est intitulé brut de décoffrage Le Style camp. J’ignorais jusque-là qu’il y avait un style camp, mais était-ce simplement un mouvement de mode, branché et dernier cri, qui n’aurait concerné que le quartier de Saint-Germain-des-Prés ? Je le subodorais faussement, jusqu’à ce que j’apprenne l’existence d’un autre livre, en français celui-là, Second manifeste Camp, de l’écrivain-éditeur Patrick Mauriès, ancien élève de Roland Barthes. Mauriès est un journaliste lettré à ses heures et connu pour avoir collaboré à la revue féminine Jardin des modes, à l’exemple de Stéphane Mallarmé rédigeant en son temps La Dernière mode, gazette du Monde et de la Famille.
Un mot anglais
Il faudrait, si c’était possible, préciser la signification du mot « camp » en anglais. Susan Sontag ne l’a pas repris par hasard. Ma vieille édition du Harrap’s indique, à côté de son sens usuel, une ou des significations plus rares de camp. Je lis ainsi le terme « cabotin », qui me transporte dans le monde du théâtre, « theatrical » précise le dictionnaire — ou quand toutes les attitudes sont portées au-delà même de l’« exagération ». Le Harrap’s ajoute : « in dubious taste, kitsch », c’est-à-dire « d’un goût douteux, kitsch ». Le kitsch aurait donc ici son refuge. Ce que confirme d’ailleurs l’Oxford English Dictionary,en donnant une liste de qualificatifs qui se rapportent à camp : exaggerated, affected, etc., etc. Voilà qui est intéressant et qui en dit un peu plus long sur le camp, à condition d’insister sur une idée que nous allons retrouver à chaque instant : le défi au bon goût.
Des références actuelles
Sans insister sur les origines dustyle camp,ni énumérer ses grands ancêtres, comme Oscar Wilde ou Nietzsche, Sontag et Mauriès font appel à des références culturelles contemporaines. Un name dropping, parfois lassant,a néanmoins le mérite de préciser les contours d’un mouvement difficile à définir. Une des icônes du style camp serait, parmi quelques autres, l’actrice Mae West, restée fameuse pour son caractère entier. Mais plus généralement, est camp le cinéma et tous les arts visuels, nous dit par exemple Mauriès. Je préciserai quand même, pour modérer son enthousiasme : oui, mais pas tous les films, je suppose, quelques-uns seulement. Mauriès cite Andy Warhol et David Bowie, et puis le photographe David LaChapelle. Dans l’ouvrage de Susan Sontag, constitué de notes éparses, certains artistes sont de la même façon mis en avant, comme, pêle-mêle, le cinéaste Werner Schroeter, la romancière Rachilde. Sontag fait aussi, et cela vaut la peine d’être lu, un inventaire à la Prévert des attitudes typiques du « camp », comme « s’habiller à la Samaritaine », etc., etc.
Une morale « camp »
Bien sûr, nos deux auteurs n’en restent pas là, et c’est heureux. Ils essaient de définir le camp au moral. En quelque sorte, ils voudraient chacun que leur livre serve de manifeste, même si celui de Mauriès est avant tout une réponse directe à, et un commentaire sur, celui de Susan Sontag. Il faut bien voir que le camp n’est pas une théorie. Il porte au pinacle la sensibilité de l’individu avant tout, à qui il délègue la tâche de construire un discours personnel, et donc provocant, voire subversif. Sontag explique : « Le goût n’a pas de système et ne cherche pas de preuves ; mais il n’est pas dépourvu d’une certaine logique… » Toutes choses égales par ailleurs, c’est une phrase qu’aurait pu écrire Stendhal, je pense. Au fait, Stendhal est-il un précurseur du camp ? Au vu de tout cela, peut-être.
Un flou artistique
J’admets volontiers qu’il n’est pas facile de comprendre ce qu’est être camp. J’avoue que, malgré les exemples donnés, je reste dans une certaine obscurité. Mais c’est peut-être ce flou qui fait précisément la raison d’être du camp et son succès. Quelque chose de vague peut être sublime, et c’est ce dont les défenseurs du camp voudraient arriver à nous convaincre. Sous des apparences très simples, le style camp reste extrêmement élitiste. De fait, le camp ne révère pas n’importe quelles icônes, nous l’avons vu. Sontag et Mauriès mettent la barre très haut. Beaucoup d’appelés, peu d’élus… C’est une exigence particulière, indique très justement Mauriès, de celles qu’on retrouvait chez les dandys : « le dandysme, nous dit Mauriès, est plus proche du camp que ne l’était l’esthétisme ». Et plus loin : « Toute mythique dandy est camp ». Mais, me permettrais-je d’ajouter, échappe-t-on jamais à un certain formalisme ? La phrase de Drieu la Rochelle caractérisant âprement Brummell est toujours valable : « L’automate, formé d’une cravate impeccable, impeccante, qui démontre l’évidence de l’âme par son absence ». Cependant, n’oublions pas que le camp est un mouvement littéraire, ce qui rend possible une certaine profondeur. Je commence à mieux discerner, il me semble, ce qu’est cette notion fantôme de camp. Je me repère mieux, malgré les contradictions.
Quels livres sont « camp » ?
Susan Sontag, elle, préfère citer des films, tandis que Patrick Mauriès se rassure avec de grands romanciers, dont je vous laisse découvrir les œuvres mentionnées. C’est très instructif. Pour moi, je me suis demandé si Lolita de Nabokov appartenait au camp. En effet, nous avons là un sujet badin, du moins en apparence, et une intrigue libertine, digne d’un petit-maître du XVIIIe siècle, comme Crébillon fils. L’histoire d’amour sort des sentiers battus, le parfum de scandale étant privilégié… Mais, néanmoins, Lolita ne demeure pas longtemps dans cette catégorie camp, principalement du fait de son aspect moral. Le burlesque est anéanti par le côté réel des choses… Selon moi, c’est surtout Feu pâle, un autre roman, et non des moindres, du même Nabokov, qui ressortirait davantage au style camp. Le texte en trompe-l’œil se présente ici comme l’ultime artifice d’un narrateur extravagant, intellectuel déluré. Le goût de la parodie et la passion du faux dominent. Feu pâle, ce livre majeur, pourrait donc évoquer le camp, mais comme une qualité intrinsèque prise entre mille. On ne peut pas limiter Feu pâle à la catégorie du camp, même s’il en est un fleuron. Ainsi pourrait-on dire de beaucoup d’œuvres.
Je notais plus haut que le kitsch trouvait son refuge dans le camp. En réalité, le camp adore le kitsch, pour s’en jouer, le tourner en dérision, le détourner, souvent avec une grande subtilité. C’est un peu cela, la morale du camp : se moquer du kitsch. Milan Kundera abordait le kitsch dans son roman L’Insoutenable légèreté de l’être. Il m’a toujours semblé qu’il y avait chez Kundera (et ainsi pourrait-on définir son art du roman) une critique à l’état brut de l’espèce humaine, au sens où il écrivait : « La source du kitsch, c’est l’accord catégorique avec l’être ».Or, la pensée camp refuse cet accord. Bien entendu, Kundera (je ne pense d’ailleurs pas qu’il ait lu l’essai de Susan Sontag) n’aurait pas été complètement camp. Il manquait d’une certaine froideur impassible, qu’il aurait pu partager avec un écrivain libertin qu’il admirait beaucoup, Vivant Denon, l’auteur du court récit Point de lendemain. Au reste, comme vous le savez sans doute, Kundera analyse ce merveilleux récit du XVIIIe siècle dans La Lenteur. C’est l’un de ses derniers romans, dont j’aurais envie de dire qu’il n’a pas été bien compris. Car, selon moi, son inspiration secrète est camp, de la première à la dernière page, — et notamment grâce à l’évocation de Vivant Denon, cet écrivain dilettante qu’on aime aimer, et en qui la littérature atteint sa véritable finalité, qui est de jouir en contradiction. C’est très rare.
Susan Sontag, Le Style camp (nouvelle édition, Bourgois, 2025), 75pp.
Patrick Mauriès, Second manifeste camp (Nouvelle édition, L’éditeur singulier, 2012). 127 pages.
Patrick Mauriès, Pages arrachées à un journal de mode. L’éditeur singulier, 2022, 109 pages.
Milan Kundera, La Lenteur (Gallimard, Folio, 2020) 192pp.
J’ai une devinette. Quel est le point commun entre Franz-Olivier Giesbert (FOG), Xenia Fedorova et les amateurs de gang bangs ? Mais non, comment osez-vous ! Ce qui lie le journaliste, l’aventurière et les libertins, à leur corps défendant bien sûr, c’est que tous sont victimes d’une offensive contre les libertés qui se déploie aux deux bouts de la chaîne. D’un côté, la liberté publique par excellence, « l’un des droits les plus précieux de l’homme » selon la Déclaration des droits de l’Homme : celui d’ouvrir sa gueule et de choquer ses contemporains sans être embastillé. De l’autre, l’indépendance privée, l’existence d’un lieu où ni l’État ni vos voisins n’ont le droit de fourrer leur nez – pour peu bien sûr qu’on se conforme à quelques règles supérieures interdisant par exemple de tabasser sa femme ou de tripoter ses enfants. Entre les deux, l’expulsion d’une thuriféraire de Poutine dont les propos paraît-il menacent gravement l’ordre public.
Diableries
Bien entendu, ces diableries sont imposées au nom de l’État de droit et par le truchement des juges, drôlement qualifiés de Sages, qui constituent son clergé. Dans mes souvenirs de Sciences-Po, l’État de droit, c’est un ensemble de textes et de principes qui nous protège contre l’arbitraire du pouvoir. Aujourd’hui, il prétend encadrer nos conduites privées et nos propos publics, autrement dit, faire régner en même temps l’ordre idéologique et l’ordre moral. La grande nouveauté, c’est que les amis de la censure, du flicage et de l’interdit se recrutent aussi bien au sommet de l’État que dans les médias délationnistes et minorités hargneuses qui quadrillent la société. Le plus affligeant, c’est que la majorité silencieuse semble résignée. Autant dire que nous ne sommes pas près de sortir de cette tenaille liberticide.
Commençons par notre ami FOG. Le 22 mars, commentant la victoire de David Guiraud aux élections municipales à Roubaix sur le plateau de Laurence Ferrari, sur CNews, Giesbert observe qu’il n’aimerait pas être juif à Roubaix et que des juifs seraient sans doute amenés à quitter la ville. Dans un avis publié le 5 août, l’Arcom admet que cette opinion (qui flirte avec l’évidence) est légitime, à condition d’être contredite sur le plateau, ce qui n’a pas été le cas. Elle reproche à CNews un défaut de tenue de l’antenne et un manque de pluralisme, ce qui est assez rigolo compte tenu de l’unanimisme pesant qui règne dans la plupart des médias, y compris publics. Si on comprend l’Arcom, tout animateur devrait distribuer les rôles à l’avance pour s’assurer que, sur chaque sujet débattu, tout le spectre idéologique des opinions sera couvert. On attend qu’elle réprimande France Inter pour son inaltérable tropisme de gauche et somme LCI d’accueillir des pro-russes pour commenter la guerre en Ukraine. Cela n’arrivera pas. Pour les juges qui nous gouvernent, le pluralisme, c’est quand on est du bon côté. Ardente avocate de Vladimir Poutine, Xenia Fedorova ne saurait en bénéficier. Je déteste tes idées et je ferai tout pour que tu ne puisses pas les exprimer.
Pas de sympathie pour les idées de Xenia Fedorova
Le 29 juillet, elle reçoit un arrêté d’expulsion. Pour le ministère de l’Intérieur, que l’on a connu moins fringant face à des islamistes appelant à violer nos lois, le comportement de la protégée de Bolloré « porte atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État ». Il laisse entendre qu’elle serait mouillée dans les manigances et manipulations menées par les Russes dans notre pays, mais sans fournir la moindre preuve. Dans la foulée, on gèle ses avoirs. Je n’ai aucune sympathie pour les idées de Xenia Fedorova. Du reste, son débit monocorde et ses tunnels fastidieux ne font pas d’elle une propagandiste très flamboyante – qu’on me présente une seule personne qu’elle aurait ralliée à la cause de Poutine. Reste qu’elle avance à visage découvert et que, tant que nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, on a le droit de défendre Poutine, tout autant que le régime des mollahs ou la Chine. C’est peut-être dégoûtant, mais c’est légal. Et même si nous étions en guerre, ça se discuterait. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Frédéric Martel affirme au contraire que défendre Poutine devrait être interdit en France. Que l’un des héritiers les plus doués de la gauche antitotalitaire approuve la création subreptice d’un délit d’opinion est pour le moins troublant.
Avec son scabreux arrêt sur les gang bangs, le Conseil d’État ne prétend pas contrôler nos pensées, mais s’immiscer dans les coquineries auxquelles nous nous adonnons avec d’autres adultes consentants – je laisse chacun décider quelle est l’atteinte la plus grave. La société Z Machine organisait dans le 15e arrondissement de Paris des soirées gang bangs, ce qui signifie, expliquait pudiquement Le Parisien, qu’une femme est placée « au centre des attentions » de plusieurs hommes. Les hommes payaient 80 euros, la femme, évidemment consentante, n’était pas rémunérée. Il n’y avait ni prostitution, ni proxénétisme, ni nuisance (la préfecture a cherché), mais ça ne plaisait pas aux voisins d’imaginer tous ces trucs répugnants à côté de chez eux. Aiguillonnée par des ligues de vertu et par le maire du 15e qui estimait qu’après le procès de Mazan, « on ne pouvait plus voir des choses comme ça », autrement dit que fini la gaudriole, la préfecture de police a interdit les sulfureuses soirées. Le 15 juillet, après moult péripéties judiciaires, le Conseil d’État a validé cette interdiction en référé, estimant en substance que, dans « les scénarios proposés aux participants », les femmes étaient « réduites à un rôle exclusif d’objet sexuel » et qu’elles ne pouvaient consentir à cette atteinte à leur dignité. En clair, la juridiction n’interdit pas les gang bangs à condition qu’on les pratique dans la dignité. De quoi je me mêle. Il paraît que certaines femmes aiment jouer le rôle d’objet sexuel (on me l’a dit). C’est désormais interdit. Mesdames, vous êtes priées de vous faire turlupiner dignement. Pour la sodomie, le Conseil d’État ne s’est pas prononcé. Mais papa dans maman, c’est encore autorisé. Le samedi soir.
L’ancien président que Mélenchon a qualifié de « capitaine de pédalo » et l’ancien Premier ministre qui a précipité les gilets jaunes sur les ronds-points pendant des semaines ont débattu à la télévision. Une émission qu’il ne fallait pas rater.
François Hollande et Édouard Philippe entendent bien se démarquer dans la course à l’Élysée. L’ex-président et l’ex-Premier ministre se sont confrontés lors d’un débat télé le week-end dernier. À défaut de projet contre projet, ça a été banqueroute contre banqueroute…
Édouard Philippe et François Hollande ont débattu ce samedi 29 août. Public Sénat, sans rire, a qualifié le duel de « choc des titans », reprenant le mot d’un spectateur. On sait que les titans, fils d’Ouranos et de Gaïa, divinités du panthéon, régnèrent jusqu’à ce que les dieux, menés par Zeus, les renversent au terme d’un affrontement épique raconté par Hésiode dans sa Théogonie ; et aujourd’hui le mot « titan » évoque ces géants de l’ancien monde à la force extraordinaire, disparus mais dont le souvenir hante encore les mémoires. Mais, se demande le lecteur, à quels « titans » François Hollande et Édouard Philippe pourraient-ils bien se comparer ? Hypérion, le Zénith, père du Soleil et de la Lune ? Océanos qui engendra les fleuves ? Cronos sous le règne duquel les hommes vécurent l’âge d’or ?
Cessons là les plaisanteries.
Édouard Philippe, révélateur de notre décadence, a été surnommé « Kung-Fu Panda » par ses collègues ministres (on a les références qu’on mérite) ; quant à François Hollande, « Flanby », « Pépère », « Guimauve », « Fraise des bois », fort malgré tout de son aura d’ancien président, il me fait plutôt penser à cette inscription taguée sur une maison bourgeoise du cœur de Tours : « mi dieu mi molle ». Non, décidément, s’il fallait trouver un mythe correspondant aux présidents qui se sont succédé au cours des dernières décennies, on irait le chercher dans les rois fainéants.
Pendant plus d’une heure, les « titans » ont donc débattu, Hollande prônant des hausses d’impôts, surtout contre les riches, mais pas trop quand même, Philippe prêchant l’économie des dépenses, mais aussi un petit peu de hausses d’impôts. Conversation « cordiale » a dit la presse, retour aux années 90 (L’Humanité, Marianne) ; le peuple a moins d’égards pour ses fossoyeurs : « loser n° 1 et loser n° 2 veulent nous expliquer ce qui est bon pour la France, écrit un internaute sous la vidéo. Thank you next ! » Cordialement, donc, les deux « titans » de notre politique se sont listé leurs échecs : une heure était peut-être trop courte, il eût fallu la journée. Le public applaudissait : moi aussi, derrière mon écran : eh quoi ? on ne pouvait qu’acquiescer. Ainsi l’un et l’autre, tels deux capitaines piqués au vif et se justifiant pendant que le bateau coule, de l’eau jusqu’aux genoux, défendaient leurs bilans respectifs.
Édouard Philippe aura brillé à Matignon : au terme d’une succession de réformes inutiles et d’une technicité de chambre bleue, mais qui force le respect, il a limité les routes à 80 km/h, avant de retourner détruire les comptes publics au Havre (lire le rapport de la Chambre régionale des comptes de Normandie pour les exercices 2012 à 2017 de la gestion de la ville du Havre). Aucune de ses réformes n’a eu le moindre impact sur l’état déplorable de notre nation, ses finances, sa justice, sa culture. Les suppressions de taxes ont toutes été compensées par des surtaxes parallèles (exemple de la taxe d’habitation) ; des lois, comme le plafonnement des indemnités prud’homales, se trouvent largement détournées par des créations jurisprudentielles issues de la fertile imagination des juges (cf. cette notion floue d’exécution déloyale du contrat de travail qui justifie tous les dommages et intérêts, mais après tout « jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité », écrivait Giraudoux) ; la loi Borne, sur les retraites, qui a fait couler tant d’encre, et dont on ne sait plus trop si elle est entrée en application ou non, n’a plus rien à voir avec le projet initial : finalement, la France croule sous l’endettement, les normes s’accumulent, les charges paralysent l’entreprise, l’insécurité augmente, l’éducation baisse : rien n’a changé, tout s’est aggravé. Le programme présidentiel de l’ancien Premier ministre donne une idée de son bilan : « Entre dysfonctionnements à répétition, surcharges, lenteurs incompréhensibles, sanctions inadaptées, il faut refonder la Justice. […] La France décroche. […] Nous continuons d’emprunter comme si de rien n’était : chaque année, nous léguons un peu plus de dettes à nos enfants et nous abandonnons un peu plus notre liberté à nos créanciers. […] Depuis vingt ans, le niveau baisse, le métier d’enseignant n’attire plus, l’autorité du maître s’érode. » Merci Édouard, tu étais au pouvoir. Et de promettre monts et merveilles, sur les sanctions pénales, sur le regroupement familial, sur l’enseignement et la fiscalité : on y croit ! on y croit !
Quant au bilan de François Hollande, on hésite à mettre les mains dedans ; c’est presque terrifiant : une sorte de chaos, celui-là même d’où vinrent Ouranos et Gaïa : abîme qui alla jusqu’à engloutir le mou démiurge qui l’avait pourtant creusé de ses mains : car, rappelons-le, à l’issue de son mandat, il n’osa pas même se représenter.
Au terme de la Titanomachie, les titans, vaincus par les dieux, furent enfermés au Tartare où ils payèrent leurs fautes. Et l’on n’en entendit plus jamais parler.
Figure influente de la Vᵉ République, il fut notamment secrétaire général de l’Élysée sous Georges Pompidou alors que ce dernier était mourant, puis Premier ministre de la seconde cohabitation sous François Mitterrand, de 1993 à 1995. Le président Emmanuel Macron a salué la mémoire d’« un serviteur exigeant, mesuré, dévoué », tandis que Nicolas Sarkozy a déploré « la perte de l’un des hommes qui aura le plus compté dans sa vie ».
L’arène politicienne, avec ses outrances, ses virevoltes, ses accommodements permanents, ses trahisons à répétition, ne pouvait guère être son terrain de prédilection. La modernité d’apparence n’était pas davantage son souci. Il paraissait sorti d’un autre temps, ministre du Grand Siècle égaré dans une époque qui ne lui ressemblait pas beaucoup.
On l’a énormément moqué. Les caricaturistes le représentaient volontiers en petit marquis poudré et perruqué style Régence ou Louis XV. Son phrasé onctueux, un tantinet précieux, son faciès assez bourbonien et ce sérieux d’expression qui ne le quittait jamais étaient là pour les conforter dans la perception qu’ils en avaient. A-t-on jamais vu Édouard Balladur éclater de rire ? Pourrait-on seulement l’imaginer ? Répugnant sans doute à forcer sa nature, il ne se sentit jamais tenu de « faire peuple », comme on dit. Il devait considérer pouvoir s’en passer. La tête de veau ravigote, la pinte de bière et les blagues grivoises ne furent jamais son affaire. Elles l’étaient de Jacques Chirac, « son ami de trente ans » qui, jouant très habilement de ces différences entre eux, le battit dans les urnes en 1995. D’ailleurs, Édouard Balladur a-t-il jamais eu véritablement l’ambition élyséenne chevillée au corps et au cœur ? C’est peu vraisemblable. Trop de concessions qu’il jugeait démagogiques à accorder. Trop de mains à serrer sur les foires et marchés, lui qui, dit-on, se les lavait vingt ou trente fois par jour…
Il fut homme d’État plus qu’homme de pouvoir. Et c’est bien ce qui l’aura pénalisé, une fois embarqué dans l’aventure de la présidentielle.
Il eut à servir auprès des présidents Pompidou et Mitterrand. Il fut confronté en première ligne à leur calvaire, à leur déchéance physique, dont il sut être, outre le témoin, le gardien du secret. Là est la marque du gentilhomme. Le refus d’exploiter les faiblesses de l’autre, fût-il un adversaire. Tout le contraire d’un fauve assoiffé de pouvoir, d’un tueur prêt à tout pour grimper. On sait aujourd’hui que, Premier ministre de cohabitation sous la présidence de François Mitterrand, ce dernier faisant un malaise en plein Conseil, Édouard Balladur réunit immédiatement ses ministres pour leur imposer de ne rien rapporter au-dehors de la pénible scène à laquelle ils venaient d’assister. Il avait assez d’autorité sur eux pour que la consigne fût respectée. Aujourd’hui, la classe ministérielle étant ce qu’elle est, l’incident envahirait dans l’instant les réseaux sociaux.
On a beaucoup moqué aussi cette phrase prononcée après son échec à la présidentielle, alors qu’il prenait la parole dans la foulée des résultats : « Je vous demande de vous arrêter », intime-t-il à ses partisans commençant à huer l’adversaire qu’il vient de nommer. Il montrait juste par là qu’il n’avait pas d’ennemis, même pas d’adversaires, juste des concurrents et que, en tout état de cause, quelle qu’eût été la situation, on leur devait le respect. Le respect, valeur perdue, magnifique mot désormais relégué dans les pages de nos vieux dictionnaires.
En réalité, ses qualités d’homme et de gentilhomme lui furent en politique autant de faiblesses. Il ne pouvait donc l’emporter, n’étant pas bâti pour le pugilat et les bassesses faciles du croc-en-jambe. Il meurt à quatre-vingt-dix-sept ans en cette fin d’été. Le destin lui aura épargné le spectacle de la campagne qui s’ouvre, spectacle qui, à n’en pas douter, n’aurait pu que le consterner.
Homme d’un autre temps, il quittera celui-ci avec une discrétion qui lui ressemble assez. Sa famille l’a fait savoir : pour ses obsèques, « une messe sera donnée dans la stricte intimité familiale ». Rien d’autre. Une sortie en gentilhomme. L’actuel président de la République devra se passer de ce moment de gloriole assez morbide qu’auraient été pour lui ces hommages aux Invalides qu’il prisait tant. Et c’est alors qu’on se plaît à deviner le petit sourire quasi voltairien de celui qui vient de partir.
Capture compte Instagram de aels_lectures anissa. RS.
Islamisation. Sur les réseaux sociaux, des créatrices de contenu arborant le voile islamique mettent en garde leurs abonnées : attention à ne pas se faire « contaminer » par la littérature française ! Au nom d’une pudeur revendiquée, de « halal » et d’illicite, ces pieuses lectrices transforment le choix personnel d’une œuvre en une véritable police des lectures, qui tire profit de la faiblesse pédagogique de notre école pour soustraire la fiction au libre examen de chacun.
Il faut imaginer la scène dans la lumière plate d’un CDI de collège, un mercredi après-midi, à l’heure où le bâtiment s’est à moitié vidé et où le silence n’est plus tout à fait le silence ordinaire d’un établissement scolaire. Une adolescente y tient deux objets. Dans une main, un livre mince, presque rien : quelques dizaines de pages jaunies dont le titre parle d’une femme et d’une guerre perdue. Dans l’autre, son téléphone diffuse la vidéo d’une jeune femme voilée, à peine plus âgée qu’elle. D’une voix calme, avec les mots du bien-être et de la fidélité à soi-même, elle explique que ce livre banaliserait la faute, romantiserait la violence – bref, qu’il ferait entrer dans l’esprit d’une musulmane des choses dont elle devrait se préserver.
Islamisation de la France : la réalité dépasse la fiction
La vidéo dure trente secondes. Le geste, lui, prend à peine le temps d’un mouvement : Maupassant retourne sur l’étagère, et l’écran reprend toute la place. Il se peut qu’aucun adulte, dans ce bâtiment que la République entretient précisément pour transmettre ce livre, ne sache jamais qu’elle vient de le refuser – et qu’elle l’a refusé au nom d’une autorité sans chaire, sans diplôme et sans statut officiel. Le critère du refus n’est plus littéraire, historique ou scolaire : il est devenu confessionnel.
@pulsely.stories PULSELY STORIES EST ENFIN DISPONIBLE 🤍 Après des mois de travail, de réflexion et de duaa ! Une plateforme d'écriture et de lecture Muslim-Friendly, pensée pour raconter des histoires qui inspirent, élèvent et respectent nos valeurs. 🌍 Grâce au système de traduction intégré, les histoires peuvent être découvertes par des lecteurs de différentes langues, afin de rapprocher les auteurs et les lecteurs du monde entier. Cette première version est une bêta. Il est donc possible que vous rencontriez quelques imperfections. Vos retours, vos idées et vos suggestions nous aideront à faire évoluer la plateforme et à l'améliorer au fil du temps, In shaa Allah. ➡️ Rejoins-nous dès aujourd'hui et écris l'histoire de demain avec nous. Et peut-être qu'un jour… qui sait ? Une maison d'édition naîtra de cette aventure pour donner vie aux plus belles histoires. Si cette initiative te parle, partage-la autour de toi et aide-nous à faire découvrir Pulsely Stories à ceux qui pourraient aimer cette aventure 🤍🤍 Qu'Allah mette la baraka dans ce projet. Amin !!! #muslimauthors#halalromance#halalstory#booktok#book♬ son original – Pulsely stories
Cette scène est imaginée, mais elle ne relève pas de la pure fiction. Depuis quelques mois, sur les réseaux sociaux, notamment Instagram et, plus encore, TikTok, des créatrices de contenu musulmanes – souvent voilées, rarement identifiées – expliquent, vidéos à l’appui, qu’elles ne souhaitent plus lire certains classiques français jugés incompatibles avec leurs valeurs. Boule de suif revient régulièrement, « coupable » de mettre en scène une prostituée.
À ces classiques, elles opposent ce qui est désormais présenté comme la « romance halal » : des récits chastes, le plus souvent destinés à un public young adult, sans représentation de relations sexuelles ni d’amour consommé hors mariage, peuplés de personnages musulmans et placés sous le signe d’une pudeur revendiquée comme islamique. Certains vont jusqu’à faire du mariage arrangé l’horizon même de la narration.
Le phénomène demeure quantitativement limité. Il compte quelques vidéos, une controverse naissante et, désormais, une vitrine éditoriale : Nous malgré tout, de L.K. Imany, paru chez Scrineo en avril 2026. Pourtant, ce faible volume ne doit pas conduire à l’indifférence. Ce qui est relativement nouveau n’est pas l’existence d’un jugement religieux sur la littérature, mais sa circulation ordinaire, décentralisée et visible sur les réseaux sociaux, sous la forme de conseils de lecture adressés à de jeunes musulmanes.
Tout, dans ce geste somme toute minuscule, mérite d’être observé. Il condense une mutation que le vacarme de la polémique brouille. On pourrait y voir une lubie d’adolescente, ou le signe d’un endoctrinement ; ce serait se tromper deux fois. Ce n’est pas une lubie : le refus se veut fondé, mobilise un langage, s’inscrit dans un cadre éthique cohérent et prétend distinguer le licite de l’illicite jusque dans l’ordre des lectures. Ce n’est pas non plus, ou pas d’abord, un endoctrinement au sens classique : celui d’un maître qui façonne son disciple.
Personne, ici, n’a fait la leçon à cette jeune fille du CDI. Une inconnue a parlé face caméra ; une norme a circulé de pair à pair. Aucune institution – ni mosquée, ni conseil d’oulémas, ni école juridique – n’a eu besoin de la formuler pour qu’elle soit reçue et appliquée…
Une autorité sans chaire
C’est là qu’il faut nommer la première des deux vacances dont la « romance halal » est le nom. Dans l’islam sunnite, l’autorité chargée de dire le permis et le proscrit reposait traditionnellement sur des hommes, des lieux et des procédures : le mufti qui délivre la fatwa, le cadi qui juge, le savant que légitime une chaîne de transmission et une licence patiemment obtenue. Or celle qui vient d’ordonner ce refus sur TikTok ou Instagram n’est ni muftie, ni cheikha, ni savante reconnue par une école juridique : c’est une créatrice de contenu, et son autorité ne descend plus d’en haut, du docte vers le fidèle, elle circule à l’horizontale, de sœur à sœur, mesurée en vues, en partages, en likes et en commentaires.
Le lieu de l’autorité change doucement, sans que son contenu bouge nécessairement. Ces jeunes femmes n’ont rien inventé ni rien volé aux hommes : elles reprennent, sous une forme simplifiée et directement prescriptive, des normes présentes dans certains courants rigoristes de l’islam contemporain – pas de khalwa (le tête-à-tête entre un homme et une femme non mariés ou non-mahram), pas de zina (relations sexuelles illicites), séparation des genres, méfiance à l’égard de la fitna que pourrait susciter le récit amoureux – dans la langue de leur époque, celle de l’influence. Tandis que les prescripteurs masculins (Redazere, Comprends Ton Dîne, Nader Abou Anas, Jannah TV, etc.) interviennent souvent en amont, principalement sur YouTube, les influenceuses, elles, occupent l’aval de la chaîne de prescription : le moment où la norme cesse d’être une thèse pour devenir un geste, dans une chambre, un mercredi, devant une étagère.
On aurait tort de n’y voir que des relais dociles de l’entreprise islamiste ou de la doxa frériste. Se plier au voile, à la pudeur, à la discipline de soi n’est pas seulement subir un ordre masculin, c’est une manière d’agir, un travail patient par lequel un sujet se façonne. Refuser Maupassant, préférer une histoire sans contact charnel, relève de cet ascétisme contemporain qui vise à discipliner le regard et le désir. C’est une discipline de soi qui mobilise à la fois l’esprit, le cœur, le corps – et, dans ce cas précis, l’imaginaire littéraire.
Cette ascèse a, d’ailleurs, pour ces influenceuses un versant de désir, non de privation: se lire enfin. L.K. Imany, l’autrice à succès du genre réclame une héroïne « musulmane imparfaite, qui peut avoir un crush », et rappelle que « les musulmans sont des êtres humains comme les autres ». Elle dénonce ainsi un déficit de représentation, parfois réel et juste, qu’on aurait tort de balayer.
Reconnaître ce manque n’est pas absoudre toutes les prescriptions qui peuvent s’y greffer. Car une chose est la piété d’une femme qui, dans une mosquée, s’astreint pour elle-même ; autre chose est la créatrice qui enseigne à des milliers d’adolescentes que le patrimoine scolaire d’un pays est illicite. L’exercice intime devient, une fois agrégé par le marché et l’algorithme, une parole prescriptive susceptible de devenir une norme partagée.
Dès que le critère religieux devient collectif, le geste change de nature. « Je n’achète pas ce livre » relève encore d’un choix personnel. « Ce livre n’est pas compatible avec l’éthique musulmane ; une musulmane ne devrait donc pas le lire » prend déjà la forme d’une prescription. Dès que ce « devrait » s’adresse à une communauté, le goût personnel s’efface pour céder le passage à la police des lectures.
C’est précisément ce saut d’échelle, de la conscience singulière au mot d’ordre partagé, que l’ethnographie ne doit pas servir à masquer. Le fait saillant n’est pas qu’une lectrice pieuse refuse Boule de suif à son chevet. C’est que le couple halal/haram cesse d’être un critère rituel (viande, finance, vêtement) pour devenir un filtre culturel global. Le risque est alors de nourrir l’illusion qu’il serait possible de vivre à l’écart de toute œuvre, de toute image ou de tout récit jugé impur, pour ne pas dire « contaminant ». La littérature engage autre chose qu’une pratique alimentaire ou vestimentaire. Elle touche au patrimoine scolaire, à la langue commune, à l’imaginaire amoureux et à la formation du jugement.
Cela ne signifie pas que « l’islam » tout entier impose ce filtre. Cela signifie que certaines normes rigoristes, relayées par des créatrices de contenu, peuvent circuler plus vite que les exhortations des institutions musulmanes officielles, et qu’elles parlent le langage de l’époque : authenticité, bien-être, représentation, « mes valeurs, ma liberté »…
Que ce basculement passe par des visages féminins n’a rien d’un hasard : un homme en qamis prescrivant à « ses sœurs de rester à leur place » serait aussitôt identifié comme un salafiste tenant un discours antirépublicain ; une jeune femme voilée disant « ce n’est pas ce que j’ai envie de lire » parle le langage aujourd’hui valorisé de l’authenticité et du consentement. Elle reprend certains mots du féminisme (autonomie, consentement, fidélité à soi) pour défendre une éthique religieuse qui, sur plusieurs points, entre pourtant en tension avec les présupposés émancipateurs de ce même « vocabulaire féministe ».
Le livre que l’école ne défend plus
Cette première vacance n’expliquerait rien à elle seule, car une norme rencontre d’autant plus facilement un public qu’elle s’insère dans un espace laissé vacant. Il faut alors se tourner non plus vers celles qui refusent le livre, mais vers ceux qui étaient censés le transmettre et l’expliquer – non pas comme un totem, mais comme une œuvre fondatrice du commun qui fait la France.
Si le geste de l’adolescente ne rencontre aucune résistance, c’est que le livre qu’elle repose est un livre que l’école elle-même ne défend plus vraiment. Il y a là une ironie que la polémique n’a pas les moyens de voir. Boule de suif ne célèbre ni la débauche ni la transgression sexuelle : c’est l’un des récits les plus durs jamais écrits contre l’hypocrisie des honnêtes gens, l’histoire d’une prostituée, seule âme généreuse d’une diligence, que des bourgeois vertueux poussent au lit de l’officier prussien avant de la mépriser d’avoir cédé. Y lire un éloge de la faute, c’est le manquer entièrement.
Mais ce contresens n’est pas l’apanage des influenceuses : il prospère sur un terrain que la République a elle-même largement laissé se dégrader, en réduisant ses classiques à des extraits utiles, à des objets d’examen désamorcés et à un patrimoine qu’on révère de loin et qu’on ne lit plus de près. Il arrive que la lectrice qui le refuse et l’adulte chargé de le transmettre n’en connaissent que des extraits, des résumés ou une réputation.
Le vide pédagogique ouvre souvent un espace au substitut religieux. Une société qui ne sait plus expliquer ses propres textes laisse le champ libre à qui propose, lui, du sens, une discipline, de nouveaux mots et une communauté de lecteurs. La norme religieuse n’arrive pas dans une institution sûre d’elle-même : elle ne conquiert pas une place forte ; elle entre dans une pièce que l’école a laissée vide.
Le roman contre le dogme
Ces deux vacances, celle de l’autorité et celle de l’école, se rejoignent en un point plus profond, que le tumulte de la polémique recouvre. Ce qui s’affronte, sous le hijab et sous Maupassant, ce sont deux conceptions de ce que la lecture a le droit de faire à une conscience. Pour la première conception, un récit n’est jamais tout à fait extérieur à celui qui le lit : représenter le mal reviendrait déjà à lui faire une place en soi. La seconde conception – celle que Milan Kundera a formulée avec force – considère au contraire que le roman retarde le jugement pour rendre possible une compréhension plus profonde.
Le conflit déborde donc largement l’islam. On le retrouve dans d’autres univers moraux et militants, chaque fois que la représentation est confondue avec l’approbation. La clean romance évangélique américaine répond, avec son langage propre, à une logique comparable : elle promet des récits purifiés de la sexualité explicite, de la transgression et des formes d’intimité jugées incompatibles avec une éthique chrétienne. De l’autre côté du spectre politique, certains procès contemporains du canon littéraire procèdent parfois du même réflexe : un texte serait disqualifié non pour ce qu’il pense ou révèle, mais pour les mots, les rapports de domination ou les violences qu’il met en scène.
La singularité de la « romance halal », c’est sans doute sa capacité à parler deux langues à la fois. Elle emprunte à l’époque son vocabulaire de la représentation, de la visibilité et du droit à se reconnaître dans les récits. Cette revendication est légitime sur le fond. Mais à cette demande de représentation peut s’ajouter autre chose : une théologie du filtrage. Il ne s’agit plus seulement de demander que d’autres récits existent ; il s’agit de considérer que certains récits ne devraient plus être lus, parce qu’ils feraient entrer dans l’esprit du lecteur des formes de vie moralement dangereuses. À partir de là, la pluralité littéraire cesse d’être un élargissement du monde ; elle devient la coexistence surveillée de textes compatibles et de textes suspects.
Ce que le rigorisme retranche
Ce rigorisme des lectures, avant d’être un conflit avec la France, est aussi une amputation que l’islam s’inflige à lui-même. Les mondes musulmans ont produit de la fiction, de l’ironie, de l’érotisme savant, de la poésie amoureuse parfois explicite, des récits mystiques, des chroniques de cour, des œuvres où le désir, le rire, la ruse et la transgression ne sont pas absents, mais pensés : les Mille et Une Nuits, l’adab classique, le grand roman arabe moderne.
Le rigorisme contemporain ne protège pas cette culture : il en retranche une part. En Égypte, une édition des Mille et Une Nuits a encore fait l’objet, en 2010, d’une plainte portée par des avocats islamistes qui demandaient son retrait au nom de la lutte contre « le vice et le péché ». La demande fut finalement rejetée.
Le cas de l’écrivain Naguib Mahfouz est plus grave encore. Son roman Awlad Haratina, traduit en français sous le titre Les Enfants de Gebelaoui, fut publié en feuilleton en 1959. Son traitement romanesque et allégorique des grands récits monothéistes déclencha l’hostilité d’autorités religieuses ; le livre ne put paraître en Égypte sous forme d’édition complète pendant des décennies. Puis, en 1989, dans le sillage de la fatwa lancée contre Rushdie, on a entendu le « cheikh de la Gamaa al-Islamiya (Groupe Islamique) Omar Abourahman déclarer que si Mahfouz avait été châtié pour ce roman, jamais Salman Rushdie n’aurait osé écrire lesVersets sataniques :ce n’était pas une fatwa en forme, il s’en défendra plus tard, mais ses partisans y entendirent un ordre. Cinq ans après, en 1994, un jeune homme qui n’avait pas lu une ligne du livre poignardait au cou, devant sa porte, ce Nobel de quatre-vingt-deux ans.
C’est là, très exactement, ce que résume la formule de Charles Dantzig : « les mots des salauds arment les bras des imbéciles » – l’institution qui condamne, le prédicateur qui insinue, l’ignorant qui frappe pour un livre qu’il n’a jamais ouvert. Malek Chebel le disait déjà : le rigorisme contemporain refoule la grande culture arabo-musulmane elle-même. Il est anti-romanesque avant d’être anti-français.
Il serait absurde de confondre la vidéo d’une influenceuse française conseillant de ne pas lire Maupassant avec l’agression de Mahfouz. L’une relève d’une consommation culturelle filtrée, dans une démocratie où chacun demeure libre de lire ou de ne pas lire ; l’autre fut un attentat commis dans un contexte de violence politique et religieuse. Les mettre sur le même plan serait une faute intellectuelle autant qu’une faute morale.
Mais refuser tout rapprochement serait une naïveté symétrique. Le cas Mahfouz montre, sous une forme tragiquement extrême, ce qui peut arriver lorsque l’idée qu’un récit corrompt ou contamine cesse d’être une préférence individuelle et devient une injonction collective, soutenue par une autorité qui se prétend gardienne de la foi. Entre l’algorithme et la milice fanatisée, il n’y a pas continuité mécanique ; il y a toutefois une même tentation de soustraire le récit à la liberté du lecteur. Là où la fiction voit des personnages, le dogme peut exiger des figures préservées de toute ambiguïté. Là où le roman ouvre des questions, la norme entend fermer le sens.
Aucun camp indemne
Revenons alors à l’étagère et à la main qui y repose le livre, car c’est là que tout se noue, et qu’aucun camp ne sort indemne. Celui qui, du refus de quelques adolescentes, pousse le cri du grand remplacement littéraire grossit le phénomène en lui offrant la dignité d’une guerre culturelle – et oublie à la fois que l’école qu’il prétend défendre, il l’a lui aussi laissée dépérir, et que beaucoup de Français musulmans continuent de lire Hugo, Camus, Duras et trouvent cette polémique ridicule. Celui qui n’y veut voir qu’une revendication de représentation oublie l’étendue de ce qu’il concède : car elle va du plus légitime, le « désir de se lire enfin », au plus raide, quand la représentation devient procès et que l’édition entière se voit disqualifiée comme « entre-soi blanc, bourgeois, parisien ».
À ce bout du spectre, l’inclusion réclamée est déjà une orthopraxie : le récit n’a plus à être beau, juste, complexe ou vrai ; il lui suffirait d’être « des nôtres », de respecter les bonnes frontières, de ne jamais mettre en danger le lecteur. La vraie question n’a jamais été de savoir si l’on a le droit de préférer une romance chaste : on l’a, sans réserve. Elle est de savoir ce que nous consentons encore à laisser la lecture faire à une conscience : la troubler, l’inquiéter, la confronter à des existences qu’elle n’aurait pas choisies, lui apprendre à regarder des êtres qui ne lui ressemblent pas, ou exiger que le récit demeure à l’intérieur d’une éthique déjà close ?
Le danger ne tient donc pas seulement au fait qu’une adolescente repose Maupassant. Il tient au silence qui pourrait entourer ce geste : personne ne lui demande ce qu’elle a lu, ce qui l’a heurtée, ni pourquoi elle renonce au livre. À cet instant, l’école ne perd pas seulement une lectrice. Elle oublie les raisons pour lesquelles ce texte avait été placé sur cette étagère.
Nick Cave, The Cure, Wet Leg… Stars et légendes ont redonné des couleurs au festival Rock en Seine qui a ensorcelé des dizaines de milliers de fidèles la semaine dernière au Domaine de Saint-Cloud. L’une des plus belles éditions depuis sa création en 2003.
Avant le début de Rock en Seine, mercredi dernier, l’annonce de l’interdiction de fumer sur le site a échauffé les internautes. Imaginez : un festival est un espace de liberté et ne pas pouvoir allumer sa petite clope a de quoi agacer. À quand la prohibition de l’alcool, voire de la musique à cause des législations anti-bruit ?
Chaque année, l’équipe du festival envoie aussi aux journalistes un questionnaire de « sensibilisation aux VHSS », un mot barbare désignant les « violences et harcèlements sexistes et sexuels », avec cette précision censée être rassurante : « N’ayez pas peur de vous tromper. » Cela ne semble pas heureusement obligatoire, de toute façon, le questionnaire a atterri dans mes spams, et je ne l’ai pas vu. Aller dans un festival sous surveillance, c’est plutôt flippant. Nous vivons dans l’hygiénisme, la peur, l’exemplarité qui devraient envoyer la chanson de Johnny Hallyday Allumer le feu en enfer comme les pauvres ritournelles de Patrick Bruel.
Pour le reste, nous avons vécu l’une des plus belles éditions de Rock en Seine depuis sa création en 2003. Après une édition 2025 ratée et polémique (avec l’invitation du violent groupe pro-palestinien Kneecap poursuivi par la justice anglaise et de nombreuses annulations), le prestigieux festival qui s’est tenu de mercredi à dimanche dans le merveilleux Domaine de Saint-Cloud a magnifiquement redressé la barre, attirant 175000 spectateurs (contre 150000 l’année dernière). Pas (trop) de discours politiques foireux, de postures, mais de la musique, cette « révélation plus haute que toute sagesse et philosophie », disait Beethoven.
Nous parlerons surtout des deux journées magnifiques, vendredi et dimanche, qui ont fait le plein avec 40000 fidèles chacune. Les stars programmées y ont honoré leur illustre carrière. Le soleil perça la couche nuageuse pour hâler samedi, les déesses britanniques de Wet Leg, duo originaire de l’Île de Wight, auteur du succès Chaise longue. Nos regards ne quittaient pas la guitariste et chanteuse sexy Rhian Teasdale, à la chevelure rosée flamboyante, échappée de Mad Max avec son jean déchiré, et sa complice Hester Chambers. Leur musique, dure et sensuelle, entre voix traînante et beat sauvage, hypnotique, fut une bonne entrée en matière. Wet Leg laissa la place toute chaude au très attendu combo masculin de blues rock américain The Black Keys, qui fait déjà figure d’ancien (actif depuis 2001), précédé d’ailleurs d’appréciations à double lecture : valeur sûre, solide…. Sans surprise donc ? Non. Bien sûr. Car c’est un petit air (torride), capiteux de Mississippi, avec ses cabanes en bois, son bitume brûlant que l’on entend dans cet orchestre compact, abrasif, pulsé par une batterie solide et ses riffs de guitare enragés, sur un décor de lave en fusion. « De la testostérone », m’a dit une amie effrayée. Et alors ? On prend son pied, c’est tout, parfait pour ce genre de festival. Et leur version de I Wanna be Your dog d’Iggy Pop a été éblouissante. Ce plaisir coupable ne nous empêche pas d’aimer Wilco, très fin combo américain malheureusement relégué à l’autre bout du festival sur une petite scène (un quart d’heure de marche quand même). Mais leurs délicats arpèges de guitare, leur country folk aux mélodies ciselées embaumaient une jolie scène décorée comme un sapin de Noël.
Nick Cave, sans égal
Bien sûr, revenir de ce territoire si éloigné demandait un peu d’effort pour ne pas rater, à 22 heures pétantes, le début du concert de Nick Cave, la tête remplie d’un souvenir, le concert merveilleux qu’il avait donné sur cette même scène en 2022. Et encore une fois, il a livré une prestation de très haut vol, habillé en noir comme un prédicateur, accroché aux mains de ses admirateurs des premiers rangs, suant, habité. Son collectif, les Bad Seeds (mauvaises graines), ressemblait à ces grands orchestres gospel des temps glorieux, avec des choristes en tenue dorée perchées sur le podium. Le maître à jouer faunesque Warren Ellis était bien sûr là, tordant son violon et son corps aussi souple qu’une corde, en contorsionniste de plaisir et de folie. Nick Cave et ses accompagnateurs ont délivré un rock d’opéra, un gospel cuirassé de rythmes mécaniques et mâtiné de romantisme noir. Nick Cave, depuis quarante ans, du haut de sa riche et sans égale discographie, possède l’un des meilleurs répertoires du rock, des troublants et tragiques Jubilee Street et Hollywood, à d’envoûtantes ballades comme Into My Arms qui a conclu le spectacle. L’un des plus beaux moments fut son duo très tendre avec sa choriste noire Janet Ramus sur le titre Henry Lee, rencontre détonante entre deux gospels, le chant ténébreux blanc de Cave et le timbre chaleureux de sa partenaire (il avait chanté ce titre en duo avec son ancienne amante PJ Harvey). Deux heures de concert intense jusqu’à l’épuisement du musicien qui nous ont laissés à minuit passé épuisés nous-mêmes et comblés.
Mais nous n’en avions pas fini avec, dimanche, en conclusion du festival dans cette belle nuit de fin d’été, un autre musicien mythique de la même génération, qui rassemble lui aussi tous les âges, Robert Smith, le leader du cultissime groupe anglais de new wave, The Cure (il a 67 ans quand Nick Cave en revendique 68). La scène était pratiquement inaccessible, obstruée par une foule dense. Il y avait du monde partout, sur les marches, dans les arbres, bras et portables tendus vers la légende. Et le prince est apparu, sur le premier titre Alone, fantôme attifé comme une vieille mère maquerelle, dégoulinant de rimmel et de rouge à lèvre (on trouvait dans les allées du festival des spectateurs maquillés), les cheveux toujours en pétard. Ce fut un concert envoûtant. The Cure, porté par la basse tellurique de Simon Gallup et le beat fluide de l’excellent batteur Jason Cooper (membre du groupe depuis 1996) a passé en revue ses quarante années de carrière et ses morceaux iconiques, TheLovecats (pour l’occasion, le batteur avait enfilé ses pattes de chat), Close to me, Boys don’t cry… L’interprétation des épiques Lullaby et A Forest (près de 7 minutes) nous plongèrent pendant deux heures dans un état de rêve, de poésie, quand la musique flotte sur des claviers infinis et des guitares lancinantes. C’était bien The last day of summer, chef d’œuvre que The Cure célébra avec ses harmonies aériennes comme un doux rayon de soleil. Un antidote au blues de la rentrée, le retour de la pluie et… des impôts.
Retailleau veut « renverser la table », Attal promet la rupture et Philippe découvre à son tour les vertus de la fermeté sur l’immigration. A huit mois de la présidentielle, les héritiers du macronisme et les prétendants de la droite rivalisent de mots forts pour répondre à une colère qu’ils ont longtemps ignorée. Mais peut-on vraiment changer de système sans changer de système ?
La France des oubliés n’a rien à attendre d’un régime sur la sellette, qui veut étouffer la colère des Français trahis. Ces derniers sont devenus, pour les rentiers du système, des ennemis intérieurs. Le 19 août, Le Monde a titré en une : «Constitution: les périls du référendum de Le Pen». Le projet du RN de consulter les citoyens sur l’immigration y est vu, par certains juristes, comme un « coup d’État ». La procédure souveraine viendrait à coup sûr ébranler le pouvoir des juges et un « État de droit » supranational qui a retiré au peuple la maîtrise de son destin. Cependant, le coup d’État permanent vient en l’occurrence d’une oligarchie qui, depuis un demi-siècle d’hégémonisme social-démocrate et de pensée obligée, empêche le déroulé normal de la démocratie.
Tout ce qui se rapporte à la nation, à ses protections et à ses protecteurs est vu comme une dérive fasciste par l’idiocratie en place. Même Israël est nazifié pour refuser de disparaître. La sottise des intelligents s’observe à leurs moqueries des jugements communs. Le « bon sens paysan » horrifie les écologistes fanatisés qui interdisent des débroussaillements de sous-bois, des coupe-feu, des réserves d’eau : autant de facteurs qui ont favorisé la propagation des incendies de forêts lors des canicules de cet été. L’instauration d’une priorité nationale pour l’accès au logement, à des emplois ou aux aides sociales sont des hérésies pour ceux qui estiment que le « Français de souche » n’existe pas davantage que le monde rural, comme le dit Jean-Luc Mélenchon.
Le peuple que les élites ne voient plus
Le leader de La France insoumise, en meeting dimanche près de Valence (Drôme), se dit le représentant de la Nouvelle France « créolisée ». Or celle-ci était absente des militants très majoritairement blancs venus l’applaudir. Plus généralement, la classe politique déconnectée ne mesure pas la puissance de l’ancienne France encore majoritaire. Jusqu’à présent, cet électorat enraciné s’est rangé derrière le vote antisystème ou l’abstention, marquant l’indigence des discours coupés de la vie des gens. Mais bien des signes montrent la vitalité intacte des citoyens attachés à leurs traditions et à leur mode de vie. Un exemple parmi d’autres : la reprise de la comédie musicale Le Roi Soleil, sur la vie de Louis XIV, emplit en province des salles de milliers de spectateurs enthousiastes.
Les professionnels de l’extrême centre n’éteindront pas la déflagration qu’ils perçoivent. Dans Le Parisien Dimanche, l’ancien ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, admettait en spectateur: «Notre système est à bout de souffle». Édouard Philippe reconnaît, mais pour le seul département de Mayotte, que le droit du sol, le droit d’asile et le regroupement familial sont des problèmes. « Je veux renverser la table (…) », explique Gabriel Attal le 2 août) dans le JDD, après Bruno Retailleau, tandis que Raphaël Glucksmann, invité le 23 août sur TF1, veut « relever la France ». François Hollande, à nouveau candidat pour le PS, promettait déjà en 2012: «Le changement, c’est maintenant». Quant à la Révolution, promise par Emmanuel Macron dans un livre, elle n’a jamais débuté.
En réalité, tous ces acteurs ne changeront rien à un Ancien Régime qu’ils ont consolidé sur l’abandon du populo. Au peuple ordinaire de prendre sa revanche en 2027. Qui l’aime le suive.
Élisabeth Lévy est de retour à la radio! Retrouvez notre directrice de la rédaction sur l’antenne de Sud Radio, du lundi au jeudi, après le journal de 8 heures. Pour sa première chronique de rentrée, notre cheffe constate que le peuple français résiste finalement mieux que d’autres à son effacement. Nous vous proposons de l’écouter.
Pour cette rentrée, j’ai choisi un sujet gai : le suicide progressiste.
D’abord, quelques nouvelles du monde anglo-saxon. Même si c’est amusant, je vous assure que ce n’est pas LeGorafi !
À l’approche du 25ᵉ anniversaire du 11-Septembre, la télévision publique canadienne demande aux rédactions de ne pas parler d’« attaques terroristes », car « ces mots sont un obstacle à notre travail journalistique ». Les dirigeants ont finalement reculé. D’accord pour employer le terme pour le 11-Septembre, mais toujours pas pour le 7-Octobre et le Hamas.
Mais la capitale du suicide woke de l’Occident, c’est Londres et l’Angleterre, où le racisme anti-blanc semble devenir systémique. On se souvient que la police y a récemment menotté un jeune Blanc, victime d’une agression raciste à Southampton (et mort depuis). Après plusieurs viols commis par des migrants, les autorités ont publié un livret pour expliquer à tous les arrivants, avec force précautions et ménagements, qu’en Grande-Bretagne, le viol est illégal, particulièrement celui des enfants, même « s’ils ont l’air plus âgés ou que c’est permis dans un autre pays ». Il est aussi précisé que « couper ou blesser les parties génitales d’une fille » est interdit. C’est si absurde que cela en devient presque drôle. J’apprends à présent que la municipalité de Birmingham demande à la justice d’interdire les drapeaux britanniques et anglais que des citoyens accrochent aux lampadaires (« Raise the colours »). Ces symboles nationaux attenteraient à la cohésion communautaire ; autrement dit, les drapeaux nationaux seraient une offense aux immigrés. Au lieu d’ordonner à ceux qu’ils accueillent de respecter l’identité nationale, les pouvoirs publics britanniques s’en excusent.
Vais-je vous dire qu’en France, ce n’est pas mieux ? Non. Quand on se compare, on se console. Dans son fameux livre publié il y a une dizaine d’années, Éric Zemmour avait raison : il existe bien une forme de suicide français, dans une partie des élites, des médias, à l’université : la justice qui interdit les crèches ou la statue de Saint-Michel, les facs où l’on fait la prière, l’AFP qui refuse de qualifier le Hamas de terroriste, le pas-de-vagues permanent à l’Éducation nationale, etc. Dans le camp du Bien, on célèbre les identités venues d’ailleurs et on déteste l’identité nationale. Mais ce n’est pas une politique d’État. Chez nous, la police ne va pas soupçonner d’abord quelqu’un parce qu’il est blanc. Dans le discours politique au moins, personne ne crache sur le drapeau tricolore. Peut-être parce que le peuple français résiste mieux que d’autres à son effacement.
Aux Amfis de LFI près de Valence, d’ailleurs, le gauchisto-palestinisme était en sourdine et réduit à la portion congrue. En ce début de campagne présidentielle, l’ennemi du peuple, ce n’est pas le Blanc ou l’Occidental, mais le riche, un nuisible selon Mélenchon. Cette haine de la réussite nourrie par notre inconscient robespierriste est peut-être aussi suicidaire, mais au moins est-ce un suicide à la mode de chez nous. En 1793, on s’est réveillés à temps. Et on n’avait pas le droit de vote.
Retrouvez Élisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio
Après le scandale grotesque et tragique du plagiaire et mythomane Jason Arday, un autre scandale, tout simplement sinistre, vient de nouveau secouer la faculté d’Éducation de l’université de Cambridge et montre combien ce type d’institution est la porte d’entrée de l’islamisme au Royaume Uni et – par répercussion – en Europe. Jeremy Stubbs raconte.
L’université de Cambridge a été fondée en 1209 par des transfuges de l’université d’Oxford. Elle a été le berceau intellectuel de toute une série de grands esprits tels qu’Isaac Newton, au XVIIe siècle ; Charles Darwin au XIXe ; ou Ernest Rutherford, le père de la physique nucléaire, au XXe. Que penseraient ces gloires de la science, s’ils étaient au courant de ce qui se passe aujourd’hui dans leur alma mater, et plus précisément dans la faculté d’Éducation ? Cette institution est censée non seulement conduire des projets de recherche de haut niveau dans le domaine de la pédagogie, mais aussi former des milliers de professeurs d’école.
Les lecteurs de Causeur seront déjà au courant de l’histoire du professeur plagiaire et mythomane, Jason Arday, racontée dans l’excellent article de notre confrère Alain Destexhe. Mais à ce scandale se succède actuellement un autre qui met en cause la même institution et pour des raisons similaires. Il convient d’abord de faire le point sur l’affaire Arday avant de passer aux nouvelles révélations qui indiquent que, après des siècles de recherche et d’érudition, Cambridge est devenue, au moins dans sa faculté d’Éducation, la terre d’élection de l’imposture intellectuelle et le cheval de Troie d’une idéologie qui a pour objectif la destruction de la civilisation occidentale.
Jason Arday, persécuté persécuteur
Nommé professeur à l’université de Cambridge en 2023, détenteur d’une chaire en sociologie de l’éducation, Jason Arday a connu une ascension académique fulgurante. Diplômé d’une licence d’éducation physique à l’université de Surrey en 2008, à l’âge de 23 ans, ce jeune homme né à Londres de parents ghanéens commence à enseigner l’éducation physique à l’université de Leeds Beckett en 2014. L’année suivante, commence une transformation étonnante : il obtient un doctorat en sociologie à l’université de Liverpool John Moores et en moins de trois ans, il troque l’enseignement de l’éducation physique pour celui de la sociologie de l’éducation. De simple maître de conférences, il devient professeur, d’abord à l’université de Durham, ensuite, en 2022, à celle de Glasgow, grâce à la publication de quelques articles qui répètent des mantras simplistes : les programmes universitaires britanniques sont eurocentrés ; les Noirs et les Asiatiques sont sous-représentés parmi les doctorants. Enfin, il est nommé à Cambridge où il connaît la gloire médiatique, moins pour ses maigres publications universitaires, que pour le récit autobiographique qu’il construit, selon lequel il aurait surmonté toute une série de problèmes médicaux – autisme, surdité, dyscalculie, analphabétisme, le syndrome d’enfermement (après un prétendu accident de voiture), un cancer des testicules, l’épilepsie et une tumeur cérébrale.
Ces épreuves, surmontée de manière quasi-miraculeuse, sont racontées dans un livre autobiographique, Great and Unfortunate Things (co-écrit avec Eve Claxton) dont la publication avait été annoncée par son éditeur, Simon and Schuster, pour le mois d’août. Étrangement, la maison d’édition a maintenu cette publication malgré le fait que, entre les mois de juillet et d’août, le château de cartes des plagiats et mensonges érigé par Jason Arday s’est effondré, suite à des révélations circonstanciées dans la presse nationale. Le 5 août, Cambridge – suivie par d’autres institutions – a annoncé l’ouverture d’une enquête sur la procédure d’embauche de M. Arday. Le même jour, ce dernier démissionne de sa chaire. Le 14 août, il est retrouvé mort à son domicile londonien. Ce qui semble être un suicide tragique est en toute probabilité la conséquence de l’implosion du monde fantastique qu’il avait créé.
Son décès a été immédiatement suivi d’une tentative, de la part de militants antiracistes et de politiques et commentateurs de gauche, de sauver les apparences en s’efforçant de présenter Arday comme un martyr, un nouveau George Floyd, la victime d’une campagne de calomnie orchestrée par une presse xénophobe d’extrême-droite. Un des problèmes avec cette hypothèse, c’est que la presse progressiste – le Guardian en tête – a fait écho aux preuves évidentes des fraudes commises par M. Arday. Depuis, au moins deux journalistes d’extrême-gauche ont été obligés de poster des vidéos – dignes de quelque procès de Moscou – où ils s’excusent de la manière la plus abjecte d’avoir dit des méchancetés au sujet du professeur plagiaire. L’autre problème, à part la nature grotesque et incontestable des mensonges en question, c’est qu’il n’est que trop évident que les vrais responsables du sort d’Arday sont ceux qui l’ont encouragé, qui l’ont conforté dans ses illusions et ses prétentions, et qui finalement l’ont propulsé jusque dans une stratosphère intellectuelle pour laquelle il n’était pas du tout qualifié.
L’image que certains voudraient maintenant propager de l’ex-vedette est celle d’un homme fragile – certes, sur le plan psychologique – naïf et de bonne volonté. Pourtant, il n’a pas hésité à recourir aux moyens forts pour museler ceux qui risquaient de l’exposer. A une étudiante qui, peu impressionnée par ses cours où il échafaudait quelques vagues considérations sur le racisme à partir des paroles de chansons populaires, lui a demandé de justifier la note qu’il lui avait donnée, le professeur a riposté en l’accusant de chercher à profiter de son « privilège blanc ». On sait quelles peuvent être les conséquences pour un Blanc d’être accusé de racisme. En 2023, un professeur émérite de l’université de Plymouth contacte M. Arday à propos de certaines similarités entre un article de ce dernier datant de 2018 dans la revue Social Sciences et un autre, publié antérieurement dans la revue médicale numérique, BMJ Open. Arday a répondu en accusant son correspondant d’intimidation et de harcèlement. Un autre professeur émérite, cette fois de l’Open University, écrit à Cambridge pour évoquer ce qui lui semblait un cas significatif de plagiat chez Arday. Réponse ? L’intéressé le dénonce auprès de la police pour harcèlement. Enfin, en septembre 2025, un journaliste de l’hebdomadaire spécialisé, Times Higher Education, ayant compilé un rapport de 63 pages sur des plagiats supposés d’Arday, le contacte pour avoir sa réaction. Illico presto, il reçoit une lettre menaçante du plus grand cabinet d’avocats spécialisé en diffamation. Par conséquent, la revue décide de ne rien publier. En prime, Arday dénonce le journaliste à la police qui intime à ce dernier de ne plus contacter le professeur car cela mettrait en péril sa santé mentale. Présageant l’écroulement de son univers fictif, Arday a donné en avril 2026 une conférence devant la British Sociological Association, où il accuse de vagues militants d’extrême-droite de vouloir discréditer des chercheurs noirs – comme Claudine Gay, l’ancienne présidente de Harvard – en les accusant de plagiat. Il dénonce cette soi-disant campagne comme un « cancer » qu’il appelle sinistrement « à éradiquer ». La leçon à retenir ici, c’est que le système qui promeut, non seulement des professeurs peu qualifiés comme Arday, mais les idéologies destructives qu’ils portent, est le résultat, non seulement de la naïveté de certains hauts responsables du monde de l’enseignement supérieur, mais aussi d’une forme de terreur qu’ils installent afin d’imposer la conformité à tous leurs collègues et d’exclure toute critique. Outre-Manche, les exigences par exemple de la diversité à l’embauche font partie intégrante du programme d’évaluation des différentes universités qui influe directement sur le niveau de financement de chacune d’entre elles. Les conséquences pour la société de cette mainmise seront dévastatrices.
Plus fort qu’Ulysse ?
A cet égard, la faculté d’Éducation qui a accueilli M. Arday comme un véritable messie de l’antiracisme est exemplaire. Son chef est une professeure (elle exigerait au moins la forme féminine) qui s’appelle Hilary Cremin. Quand le scandale de la fraude éclate, une vidéo devient virale – pour son caractère désormais absurde – où on la voit dire à M. Arday, un sourire béat aux lèvres : « Vous êtes le meilleur du monde en ce qui concerne votre domaine de recherche ». C’est ainsi que, dans la foulée du scandale Arday, l’attention générale s’est focalisée sur cette chercheuse. La vision pédagogique qu’elle veut inculquer est exposée dans un livre publié l’année dernière sous le titre étrange de Rewilding Education. En anglais, le verbe « to rewild » veut dire retourner un animal domestiqué ou un site cultivé à l’état sauvage. Pour Mme Cremin, l’éducation actuelle pèche dans la mesure où elle reflète et renforce « les pires excès de la pensée des Lumières ». Comme exemples, elle cite la discipline, les connaissances et les tests. Elle se méfie de la notion de « vérité empirique » qui flatterait « une vision moderne, urbaine, libérale et occidentale du monde ». Elle oppose cette « épistémologie du Nord », comme elle l’appelle, à une « épistémologie du Sud » appelée à mettre fin à « la domination de la pensée eurocentrée ». Sa propre notion de l’épistémologie n’a rien à voir avec la recherche, surtout pas quantitative. Elle fait confiance plutôt à ses propres ruminations personnelles – voire à des poésies qu’elle a écrites (mais qui sont peu dignes de cette étiquette) – pour étayer ses opinions. Cette approche est dans la droite lignée d’une tendance en sociologie consistant à présenter de vagues souvenirs personnels comme le fruit d’une recherche. M. Arday lui-même a justifié ses conclusions sur le racisme par des réflexions dites « auto-ethnographiques » qui ne sont rien d’autres que du radotage subjectif.
Conformément à cette vision anti-occidentale de la pédagogie, Mme Cremin a assuré la nomination à un poste de professeur de recherche une musulmane nommée Farah Ahmed. Dans le passé, cette dernière a été un soutien de Hizb-ut-Tahrir, une organisation appelant au retour du califat à travers le monde, interdite comme groupe terroriste au Royaume Uni dans la foulée de certaines manifestations pro-Hamas après le 7-Octobre. Dans un pamphlet édité en 2002 et réédité en 2017, celle qui est désormais professeure à Cambridge a condamné l’éducation occidentale comme représentant « une menace » pour les croyances et les valeurs des musulmans. Elle a dénoncé la manière dont les écoles britanniques enseignent que la polygamie et le mariage d’enfants de moins de 16 ans sont archaïques et discriminatoires pour les femmes. Et la tolérance religieuse serait à rejeter car elle permet que l’islam soit présenté comme une religion de plus, au même titre que le christianisme ou le bouddhisme – au lieu de LA religion. L’enseignement de la littérature anglaise, source de croyances irréligieuses et immorales, comme celui de l’évolution, serait à proscrire.
En 2010, Mme Ahmed a renié ses liens avec Hizb-ut-Tahrir et n’a pas approuvé la réédition du pamphlet en 2017. Mais elle semble bien propager des idées similaires, bien que de manière plus subtile, selon une série d’enquêtes conduites par le journaliste du Spectator, Andrew Gilligan. Elle collabore avec un projet qui s’intitule la « Islamic Educator Learning Community » (IELC), liée au Cambridge Teacher Research Exchange Centre, qui est rattaché au collège universitaire auquel Ahmed est affiliée. Avec souvent l’implication personnelle de Mme Ahmed, la IELC a organisé deux colloques en 2023 qui ont critiqué « le rôle de la science dans un projet plus large, moderniste et colonial » et appelant à abandonner « la formation conventionnelle des professeurs » en faveur d’une « formation pédagogique fondée sur l’islam ». Un papier publié par l’IELC met en doute la théorie de l’évolution formulée par Darwin : afin de contrer « l’hégémonie coloniale dans l’éducation scientifique proposée aux musulmans », il pourrait être nécessaire d’identifier des « lacunes dans la chronique de fossiles » de manière à ébranler l’idée que l’homme descend du singe. Ahmed elle-même serait le co-auteur d’un guide intitulé « How Islamic is my school ? » (Dans quel degré mon école est-elle islamique ?) où une éducation musulmane authentique serait incompatible avec l’acquisition de compétences comme la lecture, l’écriture et le calcul.
Décidément, à la faculté d’Éducation de Cambridge, le cheval de Troie est déjà en place. Dans l’Odyssée, les Troyens ont discuté : fallait-il détruire ou accepter ce trophée. A la fin, ils ont fait le mauvais choix. Et nous ?
Emmanuel Macron a annoncé lundi dernier la signature d’un accord avec le prince saoudien Mohammed Ben Salman pour créer trois parcs d’attractions près de Cergy-Pontoise, dont un axé sur l’univers de Dragon Ball Z. Le projet pourrait créer des milliers d’emplois et renforcer le tourisme français.
« Son père était un héros/ Le grand le vaillant Sangoku/ Le monde saura bientôt/ Que son esprit reste avec nous ». Telles étaient les paroles du générique du dessin animé Dragon Ball Z, chanté par la voix nasillarde et acidulée d’Ariane du Club Dorothée. L’esprit de Sangoku devait être avec Emmanuel Macron quand celui-ci a annoncé le 24 août dernier sur le réseau social X la création de trois parcs à thème dans le Val d’Oise, sur les vestiges du vieux Mirapolis, dont au moins un portera sur le célèbre manga japonais qui avait envahi les tubes cathodiques dans les années 90 et suscité, à cause de sa violence débridée, la panique morale de Ségolène Royal.
Fight Club dans le désert
Mais quel est donc ce Dragon Ball Z, madeleine de Proust des jeunes qui avaient entre 10 et 15 ans dans les années 90, à commencer par le jeune Emmanuel Macron – avant d’être repris en main par sa prof de théâtre ? Une histoire de querelles entre extra-terrestres qui s’envoient d’immenses kaméhaméha (ceux-là même que le président s’amuse à reproduire en voyage officiel au Japon), c’est-à-dire des boules de feu énormes produites à la force du poignet qui, bien lancées, peuvent détruire une planète située à plusieurs années-lumière. Sangoku n’est encore qu’un jeune enfant quand il débarque par accident sur Terre, alors que sa propre planète, dénommée Végéta, a été détruite par le tyran galactique Freezer, qui ressemble à une sorte de lézard congelé. Comparé à ce qui se passe au-dessus de nos têtes, où des torgnoles intergalactiques s’échangent à qui mieux-mieux, la Terre est plutôt paisible et débonnaire : Sangoku et son premier rival Végéta (prince de la planète du même nom) y font souche et prennent épouse. Prenons le personnage de Tortue Géniale : à l’échelle de la planète bleue, il est un maître en arts martiaux, mais à y regarder de plus près, c’est surtout un vieillard libidineux pas très sérieux et principalement intéressé par les magazines coquins. La série animée fluctue entre de longues séquences un peu mièvres, scandées par les voix aiguës de Brigitte Lecordier et de Céline Monserrat, pour le personnage de Bulma (laquelle partage la même voix française que Julia Roberts) et de longues phases de combats interminables et souvent très violentes. L’auteur Akira Toriyama délaisse progressivement le ton comique et enfantin des débuts pour privilégier les scènes de franche castagne, entrecoupées par des moments de dolce vita sur la planète Terre où l’on peut s’empiffrer de boulettes de riz et de nouilles japonaises bien tranquillement. Au fil des épisodes, les méchants de jadis finissent parfois par intégrer la bande de copains de Sangoku : Piccolo est l’héritier d’un démon qui voulait dominer le monde mais il finit par devenir le protecteur du fils de Sangoku ; Vegeta arrive comme un conquérant génocidaire et finit père de famille et défenseur de la Terre ; C-18, cyborg de sexe féminin et conçue pour tuer Goku, finit par épouser Krilin, ami de jeunesse du personnage principal. Il s’agit moins de repentirs moraux que de lentes évolutions entre personnages antagonistes, qui à force de se battre, durant de longs épisodes sur des planètes arides ou dans des déserts rocheux, finissent par nouer, c’est bien normal, des liens d’amitiés. Une sorte de Fight Club pour ces extraterrestres qui ont élevé le dépassement de soi au rang d’art de vivre. Plus d’une fois, Sangoku et sa bande évitent à la Terre une destruction certaine mais ça n’est pas tellement le devoir civique qui les pousse au combat mais plutôt le goût de mesurer leurs forces avec un sens presque égotiste de l’honneur et de l’héroïsme. Les personnages de Freezer et de Vegeta, tous deux princes de leur planète respective, ne se départissent guère d’une bonne dose de morgue aristocratique, même au plus fort du combat. Après avoir encaissé un déluge de kaméhaméha, Freezer est du genre à apparaître au milieu des gravats et à se vanter de n’avoir récolté qu’à peine une égratignure.
A l’heure d’engloutir ses Chocapics, le jeune public des années 80 et 90 découvre le concept de « génocide extraterrestre » et voit les héros de Dragon Ball Z s’arracher la langue. TF1 a beau supprimer en amont les passages les plus violents, il en reste toujours quelques bouts. Suffisant pour que la jeune députée Ségolène Royal s’empare du sujet dans le livre Le Ras-le-bol des bébés zappeurs en 1989. A dire vrai, DBZ n’est pas la série la plus visée par le brûlot mais celle-ci reste comme le symbole le plus tenace de l’invasion massive des dessins animés japonais sur les écrans français. L’affaire revient sur le devant de la scène en 1996 au moment où la concession de TF1 à Bouygues faite par la droite plus tôt s’achevait. En août 1997, c’est fini pour le Club Dorothée et Dragon Ball Z sur TF1, Ségolène Royal vient pour sa part d’entrer au gouvernement.
Une passion saoudienne
Il n’y a pas qu’à Ségolène Royal que les dessins animés japonais donnent des hauts-au-cœur. En mars 2001, le mufti d’Arabie Saoudite émet une fatwa contre la série Pokémon. En cause : des symboles apparemment francs-maçons et sionistes disséminés ici et là. La peur de voir les jeunes Saoudiens s’intéresser à d’autres aires civilisationnelles n’a pas dû peu peser. Vingt-cinq ans plus tard, les mangas ont conquis l’Arabie Saoudite, à commencer par le prince Mohammed ben Salmane lui-même qui a découvert lors d’une discussion en décembre 2024 sa passion commune avec le président Macron. Pour le parc de Cergy-Pontoise, c’est donc le fonds souverain d’investissement saoudien Qiddiya, créé en 2016, qui financera le projet gigantesque. Un choix de partenaire curieux, quand on se souvient de la propension du régime saoudien à faire ressortir d’un consulat des journalistes en plusieurs morceaux. Une annonce qui fait suite à celle du rachat du géant du jeu vidéo nord-américain Electronic Arts. Une décision qui interroge sur le plan théologique, quand on connaît l’hostilité de l’islam wahhabite à l’égard des représentations humaines et animales. Ainsi, une fatwa du Comité permanent saoudien de l’ifta a longtemps considéré comme illicite la photographie des êtres animés. Peu importe. Mohammed ben Salmane a décidé de faire du divertissement et des industries numériques des leviers de la transformation économique de son pays. Finalement, le produit culturel japonais autrefois décrié devient trente-cinq ans plus tard un instrument de diplomatie, d’investissement et même de la modernisation saoudienne.
Susan Sontag à la foire du livre à Francfort. 11/10/2003. MICHAEL PROBST/AP/SIPA
La critique américaine, Susan Sontag, a promu le concept de « camp » en en faisant une catégorie esthétique importante. Mais Sontag, pas plus que les autres théoriciens qui l’ont suivie dans cette voie, n’a donné de définition claire de ce que représente le camp. Jacques-Emile Miriel a relevé le défi et est parti à la recherche de l’essence d’une notion des plus floues.
J’ai récemment été intrigué par la réédition en poche d’un livre de Susan Sontag, paru une première fois en 1964. Il est intitulé brut de décoffrage Le Style camp. J’ignorais jusque-là qu’il y avait un style camp, mais était-ce simplement un mouvement de mode, branché et dernier cri, qui n’aurait concerné que le quartier de Saint-Germain-des-Prés ? Je le subodorais faussement, jusqu’à ce que j’apprenne l’existence d’un autre livre, en français celui-là, Second manifeste Camp, de l’écrivain-éditeur Patrick Mauriès, ancien élève de Roland Barthes. Mauriès est un journaliste lettré à ses heures et connu pour avoir collaboré à la revue féminine Jardin des modes, à l’exemple de Stéphane Mallarmé rédigeant en son temps La Dernière mode, gazette du Monde et de la Famille.
Un mot anglais
Il faudrait, si c’était possible, préciser la signification du mot « camp » en anglais. Susan Sontag ne l’a pas repris par hasard. Ma vieille édition du Harrap’s indique, à côté de son sens usuel, une ou des significations plus rares de camp. Je lis ainsi le terme « cabotin », qui me transporte dans le monde du théâtre, « theatrical » précise le dictionnaire — ou quand toutes les attitudes sont portées au-delà même de l’« exagération ». Le Harrap’s ajoute : « in dubious taste, kitsch », c’est-à-dire « d’un goût douteux, kitsch ». Le kitsch aurait donc ici son refuge. Ce que confirme d’ailleurs l’Oxford English Dictionary,en donnant une liste de qualificatifs qui se rapportent à camp : exaggerated, affected, etc., etc. Voilà qui est intéressant et qui en dit un peu plus long sur le camp, à condition d’insister sur une idée que nous allons retrouver à chaque instant : le défi au bon goût.
Des références actuelles
Sans insister sur les origines dustyle camp,ni énumérer ses grands ancêtres, comme Oscar Wilde ou Nietzsche, Sontag et Mauriès font appel à des références culturelles contemporaines. Un name dropping, parfois lassant,a néanmoins le mérite de préciser les contours d’un mouvement difficile à définir. Une des icônes du style camp serait, parmi quelques autres, l’actrice Mae West, restée fameuse pour son caractère entier. Mais plus généralement, est camp le cinéma et tous les arts visuels, nous dit par exemple Mauriès. Je préciserai quand même, pour modérer son enthousiasme : oui, mais pas tous les films, je suppose, quelques-uns seulement. Mauriès cite Andy Warhol et David Bowie, et puis le photographe David LaChapelle. Dans l’ouvrage de Susan Sontag, constitué de notes éparses, certains artistes sont de la même façon mis en avant, comme, pêle-mêle, le cinéaste Werner Schroeter, la romancière Rachilde. Sontag fait aussi, et cela vaut la peine d’être lu, un inventaire à la Prévert des attitudes typiques du « camp », comme « s’habiller à la Samaritaine », etc., etc.
Une morale « camp »
Bien sûr, nos deux auteurs n’en restent pas là, et c’est heureux. Ils essaient de définir le camp au moral. En quelque sorte, ils voudraient chacun que leur livre serve de manifeste, même si celui de Mauriès est avant tout une réponse directe à, et un commentaire sur, celui de Susan Sontag. Il faut bien voir que le camp n’est pas une théorie. Il porte au pinacle la sensibilité de l’individu avant tout, à qui il délègue la tâche de construire un discours personnel, et donc provocant, voire subversif. Sontag explique : « Le goût n’a pas de système et ne cherche pas de preuves ; mais il n’est pas dépourvu d’une certaine logique… » Toutes choses égales par ailleurs, c’est une phrase qu’aurait pu écrire Stendhal, je pense. Au fait, Stendhal est-il un précurseur du camp ? Au vu de tout cela, peut-être.
Un flou artistique
J’admets volontiers qu’il n’est pas facile de comprendre ce qu’est être camp. J’avoue que, malgré les exemples donnés, je reste dans une certaine obscurité. Mais c’est peut-être ce flou qui fait précisément la raison d’être du camp et son succès. Quelque chose de vague peut être sublime, et c’est ce dont les défenseurs du camp voudraient arriver à nous convaincre. Sous des apparences très simples, le style camp reste extrêmement élitiste. De fait, le camp ne révère pas n’importe quelles icônes, nous l’avons vu. Sontag et Mauriès mettent la barre très haut. Beaucoup d’appelés, peu d’élus… C’est une exigence particulière, indique très justement Mauriès, de celles qu’on retrouvait chez les dandys : « le dandysme, nous dit Mauriès, est plus proche du camp que ne l’était l’esthétisme ». Et plus loin : « Toute mythique dandy est camp ». Mais, me permettrais-je d’ajouter, échappe-t-on jamais à un certain formalisme ? La phrase de Drieu la Rochelle caractérisant âprement Brummell est toujours valable : « L’automate, formé d’une cravate impeccable, impeccante, qui démontre l’évidence de l’âme par son absence ». Cependant, n’oublions pas que le camp est un mouvement littéraire, ce qui rend possible une certaine profondeur. Je commence à mieux discerner, il me semble, ce qu’est cette notion fantôme de camp. Je me repère mieux, malgré les contradictions.
Quels livres sont « camp » ?
Susan Sontag, elle, préfère citer des films, tandis que Patrick Mauriès se rassure avec de grands romanciers, dont je vous laisse découvrir les œuvres mentionnées. C’est très instructif. Pour moi, je me suis demandé si Lolita de Nabokov appartenait au camp. En effet, nous avons là un sujet badin, du moins en apparence, et une intrigue libertine, digne d’un petit-maître du XVIIIe siècle, comme Crébillon fils. L’histoire d’amour sort des sentiers battus, le parfum de scandale étant privilégié… Mais, néanmoins, Lolita ne demeure pas longtemps dans cette catégorie camp, principalement du fait de son aspect moral. Le burlesque est anéanti par le côté réel des choses… Selon moi, c’est surtout Feu pâle, un autre roman, et non des moindres, du même Nabokov, qui ressortirait davantage au style camp. Le texte en trompe-l’œil se présente ici comme l’ultime artifice d’un narrateur extravagant, intellectuel déluré. Le goût de la parodie et la passion du faux dominent. Feu pâle, ce livre majeur, pourrait donc évoquer le camp, mais comme une qualité intrinsèque prise entre mille. On ne peut pas limiter Feu pâle à la catégorie du camp, même s’il en est un fleuron. Ainsi pourrait-on dire de beaucoup d’œuvres.
Je notais plus haut que le kitsch trouvait son refuge dans le camp. En réalité, le camp adore le kitsch, pour s’en jouer, le tourner en dérision, le détourner, souvent avec une grande subtilité. C’est un peu cela, la morale du camp : se moquer du kitsch. Milan Kundera abordait le kitsch dans son roman L’Insoutenable légèreté de l’être. Il m’a toujours semblé qu’il y avait chez Kundera (et ainsi pourrait-on définir son art du roman) une critique à l’état brut de l’espèce humaine, au sens où il écrivait : « La source du kitsch, c’est l’accord catégorique avec l’être ».Or, la pensée camp refuse cet accord. Bien entendu, Kundera (je ne pense d’ailleurs pas qu’il ait lu l’essai de Susan Sontag) n’aurait pas été complètement camp. Il manquait d’une certaine froideur impassible, qu’il aurait pu partager avec un écrivain libertin qu’il admirait beaucoup, Vivant Denon, l’auteur du court récit Point de lendemain. Au reste, comme vous le savez sans doute, Kundera analyse ce merveilleux récit du XVIIIe siècle dans La Lenteur. C’est l’un de ses derniers romans, dont j’aurais envie de dire qu’il n’a pas été bien compris. Car, selon moi, son inspiration secrète est camp, de la première à la dernière page, — et notamment grâce à l’évocation de Vivant Denon, cet écrivain dilettante qu’on aime aimer, et en qui la littérature atteint sa véritable finalité, qui est de jouir en contradiction. C’est très rare.
Susan Sontag, Le Style camp (nouvelle édition, Bourgois, 2025), 75pp.
Patrick Mauriès, Second manifeste camp (Nouvelle édition, L’éditeur singulier, 2012). 127 pages.
Patrick Mauriès, Pages arrachées à un journal de mode. L’éditeur singulier, 2022, 109 pages.
Milan Kundera, La Lenteur (Gallimard, Folio, 2020) 192pp.