Juif de gauche et sioniste blessé, Claude Askolovitch continue de penser que le petit Mohamed est mort sous les balles de Tsahal. Mais plutôt qu’en faire un symbole ou l’étendard d’une cause, il veut lui rendre sa singularité.
Je ne sais rien de Mohamed al-Durah, sinon que cet enfant est mort à douze ans contre le corps blessé de son père, le 30 septembre 2000 à Gaza, dans un échange de tirs entre forces palestiniennes et l’armée israélienne, au moment où se défaisait la paix d’Oslo.
« Rien » veut dire ceci. Je ne sais pas quelle équipe de football Mohamed aimait, le nom de ses amis, s’il avait déjà regardé une fille, quelles étaient les odeurs de sa maison et du cou de sa mère. Je sais juste qu’il avait accompagné son père Jamal à la recherche d’une voiture d’occasion et la mort l’attendait. (Je pense ici au Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica, sans doute pour ce couple humilié, un père et un fils pauvres, mais dans ce film nul ne mourait.)
Que je ne sache rien de Mohamed vivant me dit la Palestine. Un peuple volé de sa terre fut aussi volé de ses vies. Il pouvait être une cause, une menace, un ennemi ou un remords, il n’était jamais un enfant vivant. L’individualité appartient aux maîtres, pas aux dominés. Ainsi de Mohamed. Il fut un timbre, des affiches, le nom d’un hôpital à Gaza qu’Israël a bombardé dans la dernière guerre. Il fut l’Enfant palestinien et il fut dans mon peuple, je suis juif, le nom d’un scandale et le nom d’un déni.
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Il m’est étrange de parler de Mohamed al-Durah quand tant d’enfants sont morts ces trois dernières années. L’horreur a muté. Les Palestiniens ont gagné le droit d’être des individus. Je sais par exemple que vécut une jeune fille nommée Lubna Alyaan, qui jouait du violon au conservatoire de Gaza, qui porte le nom d’Edward Saïd, historien palestinien et ami du virtuose israélien Barenboim, et je sais que Lubna, avec sa famille, a péri le 21 novembre 2023. L’enfant au violon, mes frères juifs, n’est pas seulement nôtre.
Mohamed al-Durah aimait-il la musique?
Je n’ai pas compris jadis ce qui se jouait autour de cet enfant. La calomnie montant, je me proclamai l’ami de Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jérusalem, attaqué pour le reportage sur la mort de Mohamed. D’où parles-tu camarade ? Je parlais depuis mon judaïsme de gauche et mon sionisme blessé ; je parlais de qui me ressemblait.
C’est encore en juif que je parle ici. L’affaire Al-Durah fut ce moment où l’on nous invita au déni. D’un enfant mort, on construisit un récit alternatif, on ne disait pas encore « fake news ». Mohamed n’était pas mort sous les balles israéliennes. Mohamed n’était pas mort du tout. Mohamed était une propagande. Ce récit rencontra un besoin d’innocence. Annuler la mort de Mohamed permettait d’annuler toutes les morts de tous les Mohamed de Palestine. Ce que nous avions fait – ce qu’un pays, Israël, indissociable de nous – avait pu faire, pour exister, et depuis pour détruire, n’existerait plus si Mohamed vivait.
L’affaire Al-Durah invita les juifs à considérer comme négligeable la vie et la mort des autres. Elle fut donc un prélude. Nous nous sommes arrangés des enfants morts de Gaza ; le Hamas et le 7-Octobre n’en sont pas la seule raison. En Israël gouvernement des profanateurs, qui ont banalisé le meurtre commis en notre nom. Ils poursuivent les négateurs de la mort de Mohamed.
En septembre dernier, revenu du néant, m’est apparu Jamal al-Durah, qui avait survécu à vingt-cinq années de deuil, et la guerre aussi. Le journal de gauche Mediapart l’avait retrouvé dans le camp d’Al-Bureij. Jamal, dans la dernière guerre, a perdu deux frères, une belle-sœur, une nièce, et puis encore un fils, Ahmed, mort le 18 janvier 2025, âgé de 33 ans, et qui avait 8 ans quand son frère Mohamed est parti, dont nous n’avons rien su vraiment.




