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Alerte jaune sur Paris: elle leur casse les codes!

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Sarah Knafo est-elle une trouble-fête ? Présentant notre dossier sur la candidate de Reconquête ! à la mairie de Paris, Jean-Baptiste Roques souligne un grand contraste : tandis que la plupart des observateurs s’attendaient à ce qu’elle affirme « son style sage et sérieux de diplômée de Sciences Po et d’ancienne élève de l’ENA », elle a choisi plutôt « un ton sémillant et accessible », montrant qu’elle « sait faire vibrer une corde plus glamour et se mettre à la hauteur du citoyen ». Se confiant à Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, Sarah Knafo parle de son plan « Haussmann 2.0 » pour tourner la page des années Hidalgo. Et se targue d’être la seule qui fera l’union des droites plutôt que l’alliance avec les macronistes. Éric Naulleau, président du parti foutuïste, qui ne cache pas son amitié et son admiration pour Sarah Knafo, salue en elle une intellectuelle qui a le courage de descendre dans l’arène pour défendre ses convictions, et reconnaît que si le pessimisme les sépare, la littérature les unit. Martin Pimentel a suivi la candidate de Reconquête ! pendant toute une journée où elle est allée à la rencontre des commerçants et des hôteliers restaurateurs parisiens qui sont touchés de plein fouet par la circulation calamiteuse dans la capitale.

Le numéro de mars est disponible aujourd’hui sur le kiosque numérique et demain mercredi 4 dans les kioques !

L’édito d’Elisabeth Lévy commente l’incident des Bafta, l’équivalent british des Césars, qui a vu un homme atteint du syndrome de Gilles de La Tourette crier publiquement le « mot en n » quand deux acteurs noirs sont montés sur la scène. « Ce scandale aberrant met en lumière la mécanique folle du politiquement correcte ». Dans un conflit entre l’antiracisme et le respect de la dignité des faibles, c’est le premier qui gagne. De surcroît, l’humour, qui autrefois permettait de parler de tout, a été livré aux maîtres-censeurs, et sa fonction cathartique bien oubliée. Sauf quand il s’agit de « l’humour officiel subventionné par vos impôts ». Pourquoi la droite, à la suite de la mort dramatique de Quentin Deranque, n’a-t-elle pas pu organiser l’ostracisation de LFI et l’érection d’un front républicain contre le parti mélenchoniste ? Selon l’analyse d’Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, c’est parce que les Insoumis et leur idéologie prospèrent dans un écosystème multiforme qui se déploie dans les universités, la Justice et les médias publics. Pour Gil Mihaely, si la gauche a réussi à diaboliser le FN dans les années 1980, en faisant passer ses propres divisions au second plan et en affaiblissant la droite, c’était grâce à l’habileté politique de François Mitterrand. La droite d’aujourd’hui cherche encore son Mitterrand. Selon l’analyse de Pierre Vermeren, la violence révolutionnaire légitimée par la Terreur de 1793 n’a jamais quitté la vie politique française : elle est prônée par l’extrême gauche au fil des générations, et trouve aujourd’hui ses adeptes chez LFI.

Marion Maréchal, la petite-fille de Jean-Marie Le Pen, revient sur le devant de la scène avec la sortie d’un livre très personnel, et propose, avec son mouvement Identité-Libertés, de servir de cheville ouvrière pour une union des droites en 2027. Dans une interview avec Gil Mihaely et Jean-Baptiste Roques, elle affirme que, malgré les profonds clivages, une alliance est possible sur le contrôle de l’immigration et la sécurité. Selon elle, « ce qui rassemble la droite est plus important que ce qui la divise ». Noémie Halioua se demande où en est la droite sociale aujourd’hui. Depuis la mort de Philippe Séguin, la tradition du gaullisme social n’est plus représentée au sein de la droite classique. Ironie de l’histoire, c’est dans un parti fondé par un ennemi du Général, le RN, que cet héritage est aujourd’hui revendiqué.

Le journaliste britannique, Gavin Mortimer, souligne la différence de traitement des soldats des forces spéciales par les gouvernements français et britannique. Ce dernier a fait voter une loi abrogeant l’immunité judiciaire des soldats britanniques ayant combattu en Irlande du Nord, en Irak et en Afghanistan. Parmi eux, des membres du Special Air Service, une unité d’élite créée en 1941. Ces commandos s’estiment trahis par des responsables politiques censés les couvrir. Avec un article de Jean-Baptiste Roques et un autre de moi-même, nous revenons sur l’affaire Epstein qui, au-delà du mal réel qu’a fait le financier pédophile et ce que ses relations disent de beaucoup des membres des élites, a nourri les fantasmes complotistes les plus extravagants.

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Parmi nos chroniqueurs, Olivier Dartigolles dénonce notre époque : à la campagne, les agriculteurs disparaissent peu à peu ; à l’Assemblée nationale, les élus débattent de « l’aide à mourir » ; à Lyon, Quentin a été massacré par des salopards. Pour Ivan Rioufol, l’écroulement du régime peut intervenir à tout moment. Il ne parle pas de l’Iran, mais de la France : après les médias d’État, d’autres citadelles de la gauche seront sommées de rendre des comptes. Jack Lang, tout un symbole, est déjà tombé. Emmanuelle Ménard décrie la proposition d’une députée LFI appelant à ce que la loi reconnaisse le rôle central joué dans notre société par l’amitié plutôt que par la famille « traditionnelle ». Elle vitupère le cynisme de Jean-Luc Mélenchon qui soutient à fond Raphaël Arnault et commente les hauts et les bas de la campagne électorale à Béziers. Selon Jean-Jacques Netter, les intérêts de la dette du Trésor public va bientôt dépasser le montant de ce que rapporte l’impôt sur le revenu. Ce qui a plombé l’économie française, ce n’est pas un prétendu excès de néolibéralisme, mais la gestion délétère de l’État.

Des choses plus réjouissantes se trament – en partie littéralement – côté culture. L’art textile a la cote en ce moment, nous explique Georgia Ray. Certes, plusieurs expositions de sculptures en sisal, laine ou lin qui promeuvent le féminisme et le décolonialisme, sont peu propices au retissage du lien social. En revanche, Eva Jospin poursuit en solitaire une quête de beauté formelle en sachant tirer ce fil invisible qui, comme la conversation, relie les individus entre eux. Yannis Ezziadi rappelle à notre bon souvenir l’immense comédien qu’était Michel Galabru, mort le 4 janvier 2016. Au théâtre, il a presque toujours joué les plus grands auteurs. Au cinéma, les plus grands réalisateurs l’ont toujours boudé, sa puissante théâtralité étant devenue « cinématographiquement incorrecte ». Le public, lui, l’a toujours adulé. Frédéric Magellan et Lucien Rabouille se penchent sur les rapports ambigus que, depuis les années 1870, la droite nationaliste entretient avec l’homosexualité. Loin de ses condamnations officielles, ses rangs fourmillent de célèbres homos que la société feint d’ignorer, comme le montre la thèse de doctorat de Mickaël Studnicki, soutenue en Sorbonne.

Alexandra Lemasson nous parle d’un livre sur le rapport mère-fille pas comme les autres, tandis qu’Emmanuel Domont trouve dans Les tendresses de Zanzibar de Thomas Morales l’histoire d’un bonheur rare, léger mais crépusculaire. Malraux maintenant de Pascal Louvrier n’est pas une énième biographie de l’aventurier-écrivain-ministre. Pour Julien San Frax, c’est le mémorial d’une passion quasi-filiale, un hommage à ce « dilettante planétaire ». Alain Paucard est un écrivain subtil et élégant, au savoir encyclopédique et à l’humour tranchant. Selon François Kasbi, il connaît actuellement une seconde jeunesse, car le président à vie du club des Ronchons voit son œuvre s’imposer auprès des fins lettrés. Emmanuel Tresmontant nous fait découvrir la gastronomie simple mais délicate de la cuisine mexicaine, l’une des plus anciennes de l’histoire. Et Jean Chauvet trois films français qui sont trois histoires de pères et de filles. Enfin, pour Gilles-William Goldnadel, un certain grand quotidien de gauche, journal dit « de référence », qui s’est encore surpassé le mois dernier, ne mérite plus aucune déférence. Sa conclusion est définitive : si Le Monde n’existait plus, ce ne serait pas la fin du monde. En revanche, si jamais Causeur n’existait plus, ce serait tout le contraire.

L’inclusivité n’est pas un dîner de gala

Syndrome Gilles de la Tourette. Cette année, aux Bafta, un p’tit truc encore en plus…


Les organisateurs des Bafta, l’équivalent british de nos Césars, ne s’attendaient pas à se faire attraper par la patrouille des bonnes manières, encore moins pour cause de sortie de route raciste, alors qu’ils avaient concocté un événement bien sous tous rapports. Leur sélection merveilleusement progressiste comportait l’inévitable chef-d’œuvre anti-Trump, Une bataille après l’autre, de l’Américain Paul Thomas Anderson, reparti avec six statuettes, et dont Le Monde nous apprend qu’il « fait écho aux récentes actions de l’ICE, la police de l’immigration américaine », c’est dire si le gars est visionnaire. Et courageux, avec ça : il a appelé un parterre en smoking et robes du soir à « mener la révolution, sans violence si possible » – on appréciera la nuance. Dans la catégorie antiraciste, Sinners qui, paraît-il, parle de blues – sans doute pour l’approuver – et de ségrégation – probablement pour la dénoncer – a gagné trois prix. Pour faire bonne mesure et cocher toutes les cases de la tolérance, les membres de l’académie britannique du cinéma ont aussi retenu et récompensé I Swear, une œuvre qui célèbre le vivre-ensemble avec les fous (si on me permet ce résumé lapidaire et sans doute pénalement répréhensible), à travers la vie d’un homme atteint du syndrome de la Tourette, dont l’interprète, le jeune Robert Aramayo, a ravi le prix du meilleur acteur à Leonardo DiCaprio.

Seulement, les fous, il vaut parfois mieux les avoir à l’écran qu’en pension. Soucieux de défendre dans la vie les mêmes nobles causes qu’à l’écran, les Bafta avaient, en plus de l’équipe du film, invité John Davidson, qui a servi de modèle au héros. Ce sympathique Écossais souffre donc réellement de cette affection neurologique qui le pousse irrépressiblement à proférer les propos les plus choquants possible pour ses interlocuteurs – comme un p’tit tic en plus. Pour faire court, les gens atteints de ce syndrome ont une tendance marquée et tout à fait involontaire à péter à table. Quand Davidson interrompt le speech introductif de la présidente par un sonore « shut the fuck up » (« ferme ta gueule »), la salle, qui a été préalablement mise en garde, fait semblant de ne pas entendre. Mais un peu plus tard, alors que deux acteurs noirs se trouvent sur scène, on entend clairement fuser le « n-word » – pas « nazi », « nigger », terme à connotation raciale et raciste, particulièrement radioactif aux États-Unis où il charrie la mémoire de la ségrégation. Stupeur et tremblement dans la salle dont le malheureux s’auto-exfiltre, mortifié d’avoir cassé l’ambiance. Ce dérapage non contrôlé fait autant de barouf, peut-être encore plus, que le bout de sein dévoilé par je ne sais plus quelle starlette lors d’une cérémonie des Oscars.

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L’affaire aurait pu en rester là, dès lors que, comme le résume délicieusement le critique de Libération, « le caractère pathologique de l’insulte » est établi. Sauf que, dans les deux heures séparant l’événement de sa diffusion, la BBC oublie de couper le passage offensant. La tornade de boue s’abat donc sur la chaîne publique qui pourtant fait et refait repentance. Sans calmer ses accusateurs qui ont en plus remarqué que le « Free Palestine ! » lancé par le cinéaste britannico-nigérien, Akinola Davies Jr, récompensé pour My Father’s Shadow, avait en revanche bien été effacé. Après ça, si vous ne savez pas qui dirige le monde et les médias, c’est que vous êtes bouchés.

Ce scandale aberrant met en lumière la mécanique folle du politiquement correct. Au départ, il proscrit certains mots en postulant que cela fera disparaître la chose, logique déjà fort discutable. On ne sache pas que le racisme ait reculé parce qu’il est interdit de traiter quelqu’un de « sale ceci ou cela » ou que l’homophobie ait disparu depuis qu’on ne parle plus de « pédés ». Admettons cependant que la vie en société exige une certaine retenue. On ne cause pas à la télé comme dans son salon. Cependant, dans les années 1980 et 1990, il restait un territoire libre, celui de l’humour. Il était admis qu’on pouvait blaguer sur tout, y compris avec des propos qui, au premier degré, auraient conduit leur auteur au tribunal. Coluche pouvait affirmer que « la première étape africaine du Paris-Dakar, c’est Marseille », sans être excommunié.

Las, l’humour aussi a été livré aux prêchi-prêcheurs. Attention, ils n’ont rien contre l’humour officiel subventionné par vos impôts. Il est toujours permis et même encouragé de se payer la tête des ploucs, des riches et des cathos (pour les blondes, j’ai un doute). Pour le reste, toute blagounette sur l’origine, la religion ou la sexualité, passée à la moulinette du premier degré, peut valoir à son auteur un bannissement à vie et des ennuis judiciaires. Les maîtres-censeurs n’ont jamais entendu parler de la fonction cathartique de l’humour – cathartique ta mère.

Or voilà que les fous, pardon les personnes atteintes de troubles psychiques, sont désormais sommés eux aussi de rester dans les clous. C’est encore la bataille de Moderne contre Moderne, délicieusement dévoilée par Muray : à ma droite l’antiracisme, à ma gauche le respect de la dignité des faibles (deux idéaux parfaitement respectables). Eh bien, l’antiracisme a gagné. Un esprit chagrin comme celui de votre servante pourrait remarquer que dans les sociétés civilisées, on ne juge pas les malades mentaux, aussi insupportable soit-il pour des victimes d’entendre dire qu’un meurtrier est irresponsable. Mais les crimes de parole ne connaissent aucune atténuation de responsabilité, même si leur auteur, en plus d’être dérangé de là-haut, a fumé un joint. Dans le nouveau monde, même les fous n’ont pas le droit de déconner.

Quand les exilés de Dubaï pleurnichent

Ils ont fui la « France pourrie » et ses impôts pour le soleil de Dubaï. Soudain, les missiles iraniens les ont rattrapés. Résultat : passeport brandi, larmes de crocodile et hurlements : « La France, protégez-nous ! » Et le contribuable, comme toujours, devrait casquer…


Dubaï s’embrase. Pas en un feu d’artifice sponsorisé par une marque de luxe, mais en traînées de missiles iraniens qui déchirent le ciel au-dessus des piscines à débordement.

Les influenceurs français, ces champions de l’évasion fiscale en string léopard, filment leur terreur en live, passeport tricolore brandi comme un bouclier anti-missile. Quatre ans à cracher sur la France — « pays de nazis fiscaux », « trou à rats woke », « machine à braquages » — et au premier boom, le disque rayé change de face : « Macron, sors-nous de là ! France, protège-nous ! »

Bienvenue au spectacle des ingrats en mode PLS. Ceux qui ont sucé le contribuable jusqu’à la moelle, l’ont insulté en stories monétisées, et qui exigent maintenant qu’il les sorte du merdier qu’ils ont choisi pour zéro impôt. Plongeons sans combinaison dans le marécage de cette hypocrisie dorée.

Le patriotisme d’urgence : quand un missile fait dégouliner le mascara et réveille le Français qui sommeillait

Ils avaient fui pour le soleil gratuit, les villas à dix millions et la « sécurité » émiratie vendue comme un coffre-fort inviolable. Puis les missiles iraniens, riposte furieuse aux frappes US-Israël ayant liquidé Khamenei, ont transformé la Marina en champ de tir géant.

Maeva Ghennam, ex-Marseillais, trois millions d’abonnés (on se demande bien qui ils sont, et on frémit à la réponse), se filme en panique totale, passeport coincé dans le décolleté : « On a tous nos passeports ici dans nos tétés : on est des Français hein, oh la France, protégez-nous ! » Elle avoue avoir « crié comme une hystérique », pleuré, et même « fait pipi dans sa culotte » (sic). Hilarant. Quelques mois plus tôt, elle vomissait encore : « Pour rien au monde je ne rentrerai vivre en France. » La même qui, après un contrôle douanier en 2024, crachait : « La justice en France, je peux plus. À Dubaï, personne ne nous braque. » Sauf que les braqueurs, cette fois, s’appellent Fateh ou Qiam ??, et eux ne demandent pas de papiers, ils n’en ont pas besoin.

Benjamin Samat, ce phare de la pensée issu des eaux troubles de la téléréalité, hurle contre les moqueurs : « Se faire réveiller par des missiles qui explosent en pleine nuit, je le souhaite à personne, sauf à vous, bande de chiens ! » Le même qui glorifiait le paradis où l’on échappe aux « gens qui viennent nous braquer et nous chier dessus ». Jazz Correia, cash en caméra cachée en 2021 : « Je déteste la France ! Moi très clairement, je la déteste. » Revenus : jusqu’à 300 000 euros mensuels. Le prix du vide intersidéral entre deux oreilles. Zéro au fisc français, merci les free-zones. Aujourd’hui, elle chiale. Le patriotisme, chez ces gens-là, est un interrupteur : off pour les taxes, on pour les évacuations d’urgence. Méprisable ne suffit même plus.

La ménagerie des pleurnichards : portraits au vitriol d’une caste en mode survie

Maeva, Jazz, Benjamin, Agathe Auproux, Élodie Gossuin, Diego El Glaoui, Laura Lempika, Fidji Ruiz… Un best-of des Marseillais en version Apocalypse Now. Tous ont bâti leur empire sur le dos des vues françaises : placements produits, contrats avec des marques tricolores, audience hexagonale crédule et lobotomisée. Puis dès que l’argent a commencé à pleuvoir, tous ont filé aux Émirats pour snober l’impôt sur le revenu, les cotisations, la « France qui taxe jusqu’au trognon ». Setup société : 5 000 à 10 000 euros, zéro impôt sur revenus et dividendes. Le rêve humide du parasite professionnel.

Le mépris ? Quotidien, rentable, assumé sans vergogne. La France « pourrie », « socialiste », « woke jusqu’à la nausée ». Dubaï : « safe », « propre », « méritocratique », on se demande bien quel mérite ils invoquent, eux dont la valeur ajoutée à la civilisation humaine est strictement négative. Jusqu’au premier intercepteur qui pète au-dessus de la Burj. Là, la France redevient la nounou providentielle, l’État sauveur, le pays dont on agite le passeport comme un sésame anti-missiles. Nabilla vole au secours de Maeva dans un élan de solidarité de caste qui aurait fait ricaner Balzac.

Tibo InShape, resté en France et payant ses impôts – détail apparemment révolutionnaire dans ce milieu – balance le tweet fatal : « Les influenceurs de Dubaï, finalement, on est bien en France, n’est-ce pas ? » Réponse de Nabilla : « Pauvre homme. » Difficile, pour un cerveau à peine plus évolué que celui d’un gastéropode oublié sur la plage artificielle de Jumeirah, d’articuler davantage. Le niveau du débat : stories, emojis, larmes de crocodile premium. D’un affligeant consommé.

Répétons-le sans gants, puisque la politesse serait ici une faute de goût : ces exilés ne sont pas des stratèges fiscaux de génie égarés sous les projecteurs. Ce sont des rebuts de téléréalité dont le business model repose entièrement sur le filtre Instagram et le bling revendu à des adolescents français lobotomisés par des années de contenu à zéro calorie intellectuelle. Ils dénigrent sans relâche un pays qu’ils n’ont jamais compris – ou jamais eu la capacité de comprendre. La France « qui n’offre rien », sauf l’audience qui les a enrichis, sauf la Sécurité sociale qu’ils fuient mais qu’ils invoqueraient au premier mal de gorge, sauf les routes, les écoles, les hôpitaux financés par les pigeons qu’ils méprisent en story sponsorisée.

Leur rapacité n’est pas un vice, c’est leur oxygène, leur identité, leur unique talent. Gagner des fortunes sur le dos du contribuable français, puis lui refuser le moindre centime. Monter des structures-écrans aux Émirats pour garder le cash immaculé. Et quand la géopolitique fait sauter le décor en carton-pâte, hurler au secours de la même France qu’ils ont piétinée entre deux placements produits. Quelques saillies savoureuses ont au moins eu le mérite de nommer les choses : Bruno Poncet aux Grandes Gueules sur RMC : « Ils sont partis, ne paient pas d’impôts en France, crachent sur la France et nous demandent de l’aide. Si Dubaï c’est si bien, qu’ils y restent jusqu’au bout. » Bastos va plus loin, avec une concision admirable : « Si tu veux revenir, tu paies. »

La vache à lait insultée, vidée, puis suppliée en pleurs

Le contribuable français, ce dindon consentant et récidiviste, finance donc leur rapatriement potentiel. Vols spéciaux, crise au Quai d’Orsay, Jean-Noël Barrot qui répète « priorité absolue » avec la conviction d’un homme qui sait pertinemment qu’il sauve des gens qui le détestent. Principe républicain touchant dans sa naïveté : la France protège les siens, sans scanner le bulletin de paie fiscal. Sauf que ces clowns ont sciemment choisi une poudrière géopolitique pour des motifs purement vénaux, les yeux ouverts, le portefeuille grand ouvert, la conscience hermétiquement close.

La loi permet de leur refiler la facture – « jusqu’à 100 000 euros par tête », ricane Charles Consigny sur RMC. « On les fait payer jusqu’au dernier centime. » Vincent Moscato : « Ils font honte à la France. » Guillaume Durand, laconique et définitif : « Chouineurs. » Et le contribuable paie. Comme il a payé leurs écoles, financé leur notoriété, alimenté leurs premières vues. Comme il paie encore via les marques qui les gavent. La boucle est infernale et parfaitement absurde : cracher sur le pays, le fuir, le haïr, puis exiger qu’il vous sauve et repartir cracher dessus dès que l’avion a atterri. C’est d’une stupidité, d’une cohérence presque admirable, si elle n’était pas si coûteuse.

Doit-on les rapatrier, ou les laisser méditer sur le tarmac ?

À titre personnel, la seconde option conserve un charme certain. Néanmoins, la France, dans son masochisme patriotique légendaire, les rapatriera sans doute. Comme elle l’a toujours fait pour les fuyards opportunistes, comme elle protège même ceux qui la vomissent avec application. C’est sa grandeur tordue, sa faiblesse congénitale, ce réflexe de la main tendue que rien n’éteint – pas même la gifle permanente.

Le goût de bile, lui, demeure. Ces exilés fiscaux sont le reflet grossi, caricatural, définitif de la France qu’ils prétendent haïr : une nation qui tolère l’ingratitude industrielle, finance ses propres fossoyeurs et ouvre grand les bras à ceux qui lui ont craché dessus en story monétisée. Leur avidité n’excuse rien. Ils ont choisi Dubaï pour l’argent facile et le ciel sans nuages. Qu’ils en boivent les explosions jusqu’à la lie. Dans le monde réel, on les laisserait cuire sur le bitume. Dans la nation-France, on leur tend la main – et le contribuable signe le chèque en fermant les yeux. La différence ? Le pigeon paie. Toujours. Pendant que les rapaces, une fois rentrés, reprendront leurs stories, l’air de rien : « La France, finalement, c’est pas si mal… pour se faire rembourser les implants. » Et le cirque reprendra. Jusqu’au prochain missile. Ou au prochain redressement fiscal. On a le droit de rêver.

Magasins physiques VS plateformes de e-commerce: «je t’aime, moi aussi?»

Alors que les taux de vacance commerciale dans les centres-villes français atteignent des niveaux record, beaucoup pointent la responsabilité supposée du e-commerce dans cette lente désaffection. Une manière d’éviter d’interroger les autres causes structurelles de ce déclin, mais aussi de refuser de voir comment l’omnicanal et le phygital ont d’ores et déjà transformé les boutiques « en dur », tout en étant largement plébiscités par les consommateurs.


Ce n’est pas encore une hémorragie, mais ça y ressemble. En vingt ans (2004-2024), le taux de vacance moyen des magasins dans les centres-villes français est passé de 5,94% à 10,85%, selon la société spécialisée Codata. D’après la même source, plus d’une boutique sur cinq a, au cours de cette période, définitivement baissé le rideau dans 15% des centres-villes de l’Hexagone. En France, la vacance commerciale atteint des « niveaux record », reconnaît dans les pages du Monde Pascal Madry, directeur de l’Institut pour la ville et le commerce.

« Une mutation rapide et déstabilisante »

L’année 2025 ne semble pas avoir enrayé ce lent – et en apparence inéluctable – déclin. Au mois de juin dernier, la fréquentation des points de vente a ainsi diminué de 4,3% par rapport au même mois de l’année précédente, d’après les données de la fédération du commerce spécialisé Procos, qui a également relevé un recul du chiffre d’affaires de -3,2%. « On vit une mutation du commerce extrêmement rapide et déstabilisante », concède Frédérique Macarez, maire de Saint-Quentin, dans l’Aisne, et vice-présidente de l’association Villes de France.

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Si toutes les régions ne sont pas également affectées par le phénomène, villes comme campagnes sont confrontées aux mêmes maux : flambée des loyers commerciaux, inflation post-guerre en Ukraine, pouvoir d’achat en berne, conséquences à long terme de la pandémie de Covid-19, etc. Parmi ces dernières, experts, élus et commerçants s’accordent à pointer l’essor du commerce en ligne, notamment dans le secteur de l’habillement. Ainsi en France, Internet représente d’ores et déjà 29% des ventes de vêtements, d’après l’Institut français de la mode (IFM).

« La digitalisation est d’abord une opportunité » pour les petits commerces

Pour certains, les responsables de la désertification des centres-villes sont donc tout trouvés : Internet, le e-commerce et, par extension, les plateformes de vente de vêtements en ligne. Un diagnostic que semble confirmer Marc Lolivier, délégué général de la Fédération du e-commerce et de la vente à distance (Fevad), selon qui « en 2025, les Français ont effectué 3,2 milliards de commandes, soit cent chaque seconde. C’est 300 millions (de commandes) de plus que l’année précédente », relève-t-il dans la dernière édition du JDD.

Trois facteurs expliquent, selon Marc Lolivier, cet engouement. Le gain de temps, « l’enjeu du pouvoir d’achat » et, « enfin, l’offre large et diversifiée accessible à tous » – à commencer par les populations rurales –, via les sites de vente en ligne. A ce titre, relève le dirigeant de la Fevad, « le e-commerce est un facteur d’égalité et un acteur d’aménagement du territoire ». A rebours du discours dominant, Marc Lolivier estime en effet que « la digitalisation est d’abord une opportunité » pour les petits commerces et centres-villes. Qu’en est-il vraiment ?

Les Français ont adopté l’omnicanal

Pour la plupart des consommateurs français, l’opposition entre commerces « physiques » ou de proximité d’une part, et e-commerce de l’autre, semble bel et bien factice. Ainsi dans l’Hexagone, plus de sept consommateurs sur dix (71%) combinent leurs achats sur les deux canaux, d’après un rapport publié en 2024 par la société Packlink. Selon la même source, plus de six achats en ligne sur dix (60,3%) impliquent une interaction avec un magasin physique. En d’autres termes, les Français ont totalement intégré les pratiques du commerce « omnicanal ».

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Dans le détail, 31% des consommateurs français recherchent des produits en ligne avant d’effectuer leurs achats en boutiques ; et, dans le même ordre d’idées, 19% achètent des produits en ligne mais choisissent de se les faire livrer en magasin. Bien plus qu’une menace, le e-commerce apparaît donc comme une opportunité qui permet, pour Marc Lolivier, « à des PME, artisans et commerçants de proximité de s’affranchir de leur seule clientèle locale et de vendre partout en France, voire à l’international ».

« Le meilleur des deux mondes »

En d’autres termes, « la fragilité de certains commerces de proximité tient à bien d’autres facteurs : accès aux centres-villes, urbanisme commercial, poids des baux, mobilité territoriale », poursuit le délégué général de la Fevad, selon qui « mettre ces difficultés sur le compte du e-commerce évite de traiter de ces sujets structurels ». Bien plus qu’une menace, « le phygital redéfinit les frontières du commerce », abonde dans une tribune aux Échos Julien Cailleau, directeur général adjoint de Oney, selon qui il s’agit de « combiner le meilleur des deux mondes ».

Ainsi, pour près de huit consommateurs sur dix (79%), d’après une étude The Future 100-VLM, le magasin physique n’est « plus un simple lieu de transaction, mais un lieu d’expérience multisensorielle ». La digitalisation et le e-commerce apparaissent alors non plus comme des dangers, mais comme « un levier clé pour permettre aux magasins de s’adapter (…), de mieux connaître le client, d’anticiper ses besoins, de lui proposer des offres sur-mesure ». Bref, de réinventer les commerces de proximité et les centres-villes, qui n’ont jamais cessé de s’adapter – certes non sans heurts – aux nouvelles habitudes de consommation.

Faucons et colombes

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Cette guerre en Iran n’est peut-être pas conforme au droit international, mais c’est tant mieux, lance Elisabeth Lévy dans sa chronique matinale. Nous vous proposons de l’écouter pour savoir pourquoi.


La guerre américano-israélienne ressuscite la fracture de 2003 entre faucons et colombes (avant l’Irak). On est cependant loin des passions de 2003, quand la France, gonflée à bloc par le lyrisme chiraco-villepiniste, fustigeait le néo-impérialisme américain et que les rares défenseurs des néoconservateurs étaient conspués.

Aujourd’hui, si on fait abstraction (et on le fait) des dingueries insoumises, le débat est plus feutré. Pas sûr que l’opinion soit passionnée par cette guerre qui semble encore assez lointaine. Sur les plateaux télé, on ne voit pas partisans et adversaires de la guerre s’invectiver. Il faut bien dire qu’après la répression sanglante du début d’année en Iran, il est difficile de pleurer publiquement Khamenei.

Cependant, oui, il y a bien une petite musique qui monte : Trump et Netanyahou vont mettre le feu à la région. Laquelle, il est vrai, était pacifique et très calme jusque-là, comme chacun sait. Si une puissance menaçait ses voisins, armait des groupes terroristes et opprimait sa population, on pourrait discuter. Mais non, on psalmodie le même mantra : jamais un régime n’est tombé à la suite d’une campagne aérienne.

Jamais, peut-être. Enfin, jusqu’au jour où ça arrive. La géopolitique n’est pas une science exacte.

Par ailleurs, l’Iran n’est pas l’Irak ni la Libye.

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Le but de guerre des Israéliens et des Américains n’est pas de renverser le régime, mais de priver l’Iran de ses capacités de nuire. Tout le monde espère que cela créera les conditions pour que le peuple iranien, sur le terrain, se débarrasse de ses mollahs.

D’accord, mais cette politique de la force oublie le « droit international », entend-on. Cela désole Le Monde, qui a mobilisé d’obscurs spécialistes pour fustiger cette transgression. Marine Tondelier regrette qu’on ait tué Khamenei au lieu de le juger, mais ne nous dit pas quel tribunal s’en serait chargé. Toutes sortes de bonnes âmes expliquent que l’ONU devrait être à la manœuvre, autrement dit que rien ne devrait se passer, vu que l’Assemblée générale de l’ONU est un conglomérat de dictatures animé par la haine d’Israël et de l’Amérique.

Le problème, c’est que cette ligne mollassonne, c’est aussi la colonne vertébrale de la diplomatie française. Pour Emmanuel Macron, la question du nucléaire iranien doit être réglée par la diplomatie. Autrement dit, ne pas être réglée du tout, parce que, depuis quinze ans, malgré tous les efforts diplomatiques, le régime trimballe l’Occident. Jean-Noël Barrot a dit : « Cette intervention unilatérale aurait mérité d’être débattue. » L’Histoire est en marche et la France regrette qu’il n’y ait pas eu suffisamment de bla-bla. Cette guerre n’est peut-être pas conforme au droit international, et tant mieux. Droit international, cela veut dire impuissance.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale chez Patrick Roger

Iran: quand la propagande du regime se retourne contre lui

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Sûr de lui, après s’être raconté des histoires à lui-même suite à la guerre des Douze Jours l’année dernière, le régime iranien envoie désormais des signaux erratiques dans la région – presque convulsifs. Reste une grande question: comment traduire une supériorité militaire écrasante en victoire politique durable? A cette interrogation, seuls les Iraniens peuvent apporter une réponse, observe Gil Mihaely dans son analyse.


À l’issue de la guerre des Douze Jours, en juin dernier, les dirigeants de la République islamique d’Iran ont tiré leurs propres conclusions. Le récit qu’ils se sont forgé est d’une grande simplicité. Dans la nuit du 12 au 13 juin 2025, ils ont été pris de court, frappés de stupeur par l’attaque israélienne déclenchée aux premières heures du jour. Les dégâts ont été lourds. Les bombardiers américains B2 ont ensuite anéanti une part essentielle de leurs capacités d’enrichissement de l’uranium et éliminé plusieurs des principaux scientifiques chargés de l’ensemble du programme nucléaire, y compris dans sa dimension militaire.

Huit mois plus tard…

Mais, dans la version qu’ils retiennent, l’essentiel est ailleurs. Grâce au leadership et à la clairvoyance du guide suprême Ali Khamenei, le régime a su se redresser. Les différents corps de l’appareil d’État ont fait bloc, sans défection notable. Mieux encore, la société, que l’on disait fragmentée et épuisée, aurait retrouvé ses réflexes patriotiques pour resserrer les rangs autour d’une patrie présentée comme agressée. C’est cette lecture, autant psychologique que stratégique, qui structure aujourd’hui leur confiance retrouvée.

Mieux encore, les missiles iraniens ont fini par contourner les systèmes de défenses qu’Israël et les Etats-Unis ont déployé et des villes et des infrastructures israéliennes ont été touchées. La situation israélienne est devenue tellement critique, continue le récit iranien, que les Américains se voyaient obligés d’intervenir pour mettre fin à la guerre pour sauver leurs alliés à court des munitions. Enfin, Trump a demandé un cessez-le-feu non pas d’une position de force, mais parce qu’il avait peur.

Huit mois plus tard, ces mêmes dirigeants, du moins ceux qui sont encore en place, se retrouvent dans une situation identique, peut-être plus grave encore. De nouveau la stupeur. De nouveau la surprise. De nouveau une décapitation dès les premières minutes du conflit. Mais cette fois, c’est réellement la tête qui tombe. Et, surtout, l’Iran ne fait plus face à Israël seul.

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En moins de quarante-huit heures, le régime, amputé de son centre nerveux, semble avoir perdu la maîtrise des opérations. Il ne parvient plus à imposer une ligne stratégique cohérente. Les signaux envoyés dans la région sont erratiques, presque convulsifs. Oman est touché. Une installation française est visée. Aux Émirats arabes unis, des hôtels et des infrastructures subissent des dégâts. En Arabie saoudite, une raffinerie est frappée. Même une base britannique à Chypre entre dans le champ des cibles.

Ali Larijani, l’un de ceux qui tentent d’assurer une direction politique dans la tempête, est contraint d’admettre que ces actions ne traduisent pas une stratégie unifiée dictée depuis Téhéran. Elles relèveraient plutôt d’initiatives prises par différents chefs de corps, chacun agissant selon sa propre logique opérationnelle. L’image qui s’impose est celle d’un commandant de sous-marin nucléaire lanceur d’engins qui, en temps de guerre, aurait perdu tout contact avec son quartier général.

L’échec même des négociations entre l’Iran et les États-Unis ces dernières semaines peut être attribué également à cette perception répandue au sein de la direction iranienne selon laquelle, la guerre de Douze Jours fut un échec d’Israël et des États-Unis et que si elle continuait quelques jours de plus l’Iran aurait pu dicter ses conditions à Trump… Cette conviction qu’une nouvelle attaque américaine pourrait, certes, infliger des dommages importants et toucher certains hauts responsables, mais qu’il est impossible de menacer la survie même du régime. Cette perception, exprimé pendant les négociations explique la remarque de Trump qui se disait étonné du refus des Iraniens d’accepter ses propositions. Lui-même avait d’autres souvenir de la manière dont la guerre de Douze Jours s’est déroulée et s’est terminée.

Récit officiel

Mais à Téhéran, la guerre des Douze Jours n’a pas été présentée comme la seule victoire de cette année ouverte sous les auspices de Norouz 2025. Dans le récit officiel, elle s’inscrit dans une séquence plus large, celle d’une République islamique que l’on disait encerclée, affaiblie, contestée de l’intérieur, et qui aurait pourtant tenu bon sur tous les fronts essentiels. Et bien sûr cette autre grande victoire contre la « sédition et la rébellion ».  La vague de protestations qui a éclaté fin décembre 2025 a certes été réprimée avec une brutalité meurtrière. Les miliciens ont tiré sans broncher. Les familles endeuillées ont dû payer les balles utilisées pour tuer leurs proches. Ramadan est arrivé et bientôt c’était le printemps.

La guerre a surpris l’Iran samedi matin dans la situation la plus fragile que le pays ait connue depuis 1979. La contestation a été noyée dans le sang, mais les problèmes de fond auxquels la République islamique est confrontée ne se sont pas dissipés. Au contraire, la crise de légitimité s’est approfondie et la crise économique s’est aggravée.

Fin décembre, les bazaris étaient descendus dans la rue lorsque le dollar s’échangeait autour de 1,4 million de rials. Aujourd’hui, il en faudrait 1,66 million, à supposer encore que l’on trouve un vendeur. Et la guerre ne dure que depuis cinquante heures.

L’économie est déjà fortement perturbée. Les dégâts se multiplient, en particulier là où cela compte réellement pour le régime : son matériel militaire, ses capacités de commandement et de contrôle, ses infrastructures stratégiques et, bien sûr, ses hommes. Le peuple peut s’appauvrir davantage, il peut s’épuiser encore. Mais les missiles, les lanceurs, les radars et les installations liées au programme nucléaire devront être remplacés ou reconstruits rapidement, coûte que coûte. Et bien entendu, la nomenclature, les Pasdaran, les Basidj doivent être nourris, logés et protégés. C’est là que se situe la hiérarchie réelle des priorités.

Il est difficile d’évaluer l’impact de l’attaque israélo-américaine sur la stabilité du régime, et plus encore sur sa survie même. Il est douteux qu’une frappe aérienne, aussi significative soit-elle, puisse renverser la République islamique et instaurer une alternative viable sur ses ruines sans la participation active de millions de citoyens iraniens. Cependant, on peut affaiblir encore ce régime, le priver encore des moyens d’agir et de contrôler, faire peur à ses fidèles et enhardir ses détracteurs. Chaque frappe augmente les chances d’ébranler ses fondements.

Quels buts de guerre ?

La question clé demeure la suivante. Quel est l’objectif concret de l’attaque israélo-américaine combinée et, par conséquent, quel mécanisme permettra de mettre un terme à la campagne militaire actuelle ? « Dégrader des capacités » ou « préparer les conditions d’un changement de régime » ne constituent pas des objectifs militaires. Ce sont des formules politiques, des horizons stratégiques flous. Une armée, elle, a besoin de buts précis, mesurables, atteignables, inscrits dans une temporalité définie.

À ce stade, il y a plus d’interrogations que de certitudes. La première et la plus importante concerne l’impact de la guerre sur la stabilité du régime. Sera-t-il capable d’absorber le choc, de survivre au conflit, de préserver sa cohésion interne ? Parviendra-t-il à empêcher que les citoyens iraniens ne profitent des brèches ouvertes par les frappes pour investir la rue et occuper les espaces où les forces du régime ne sont plus physiquement et massivement présentes ? Toute la question est là. Non pas seulement la destruction matérielle, mais la capacité de l’appareil sécuritaire à maintenir la peur chez ses adversaires, et la discipline et le contrôle dans ses propres rangs au moment même où son propre centre de gravité est fortement bousculé.

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À l’issue de la guerre des Douze Jours s’est ouvert en Iran un débat entre deux écoles. La première soutenait que les principaux défis auxquels le pays est confronté sont de nature interne et non externe. Selon cette analyse, ce ne sont pas d’abord les pressions étrangères qui fragilisent le régime, mais ses propres dysfonctionnements économiques et sociaux. L’inflation chronique, l’effondrement monétaire, la corruption systémique, la paralysie d’un appareil productif sous perfusion et la défiance croissante des classes moyennes expliqueraient davantage la vulnérabilité du système que les frappes adverses.

Dans cette perspective, seule une amélioration radicale de la situation économique pourrait inverser la dynamique. Autrement dit, la solution résiderait dans une transformation structurelle de la gestion macroéconomique, une relance réelle de la production nationale et une réduction durable de l’inflation. Seule une économie à nouveau respirable, sinon prospère du moins stabilisée, permettrait au régime d’absorber les crises successives et de restaurer un minimum de légitimité politique.

Mais une telle réorientation suppose nécessairement un allègement des sanctions. Leur contournement a atteint ses limites. Les circuits parallèles et les réseaux opaques de trafic ne suffisent plus à faire tourner une économie de 90 millions d’habitants. Quant aux contrats mirobolants annoncés avec la Chine il y a quelques années, présentés comme un basculement stratégique historique, ils sont restés pour l’essentiel à l’état d’affichage politique.

Leurs détracteurs considéraient que les coups subis ne justifiaient pas une modification des objectifs stratégiques fondamentaux de la République islamique. Plus encore, à leurs yeux les leçons des récents conflits pointent clairement vers la solution définitive : l’arme nucléaire. L’Iran ayant accompli déjà le plus dur, il faudrait tout faire pour s’en doter aussi rapidement que possible. Ensuite seulement, abrité par cette assurance vie à toute épreuve, viendrait le temps du pouvoir d’achat…

Ce débat, en réalité, posait une question simple et redoutable pour le régime. Continuer à privilégier la posture de résistance ou accepter que la survie passe d’abord par une normalisation économique. Ce débat a été tranché sans ambiguïté par le guide suprême Ali Khamenei, qui a affirmé qu’il n’existait pas d’alternative à la voie de la résistance et à la fermeté face à Israël et aux États-Unis. Bien avant que les premiers avions aient décollés à leur première mission, les dés étaient jetés. 

Les écrivains français: entre domestication et disparition

Dans le dernier film de Valérie Donzelli, un photographe à succès abandonne tout pour se consacrer à l’écriture et découvre la pauvreté. La littérature survit là où tout échoue.


On parle beaucoup ces jours-ci d’À pied d’œuvre, le film de Valérie Donzelli, revenu de la Mostra de Venise 2025 avec le prix du meilleur scénario avant d’arriver enfin en salles. Un prix prestigieux. Des applaudissements debout. Tout ce que notre époque reconnaît comme consécration. Et pourtant le sujet du film raconte l’inverse : un homme qui quitte la réussite. Ancien photographe des visages célèbres, payé pour fabriquer du désir autour de gens déjà désirés, il bifurque volontairement. Il quitte la machine quand elle tourne.

Vœu de pauvreté 

Descendre est obscène aujourd’hui. On pardonne l’échec. Jamais le refus de réussir. Alors il accepte les petits boulots, les horaires morcelés, les tâches invisibles, celles qui tiennent le décor quotidien et que personne ne regarde. Il entre dans ce monde discret où l’individu disparaît derrière la fonction. Déjà cela dérange : un homme qui pouvait rester du bon côté accepte de devenir interchangeable.

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Pendant ce temps, il écrit. Ni le livre ni le film ne mythifient ce geste. Pas de lyrisme. Pas de vocation proclamée. L’écriture reste hors champ, protégée, comme un feu fragile qu’on ne laisse pas consumer. La photographie avait été mangée par la répétition, la commande, la rentabilité. L’écriture, elle, doit rester pauvre pour survivre. Non pas romantiquement pauvre, mais économiquement inutile, préservée de ce qui finit toujours par user le désir.

L’auteur contemporain vit différemment. Festivals, prix, plateaux radio, il ne produit plus seulement des livres. Il entretient une présence, continue, fébrile. Le succès agit comme une laisse élégante. Plus l’avance grossit, plus la liberté diminue. On apprend à ne pas décevoir le lecteur. À prolonger ce qui marche. À devenir reconnaissable avant même d’être nécessaire. La littérature se met à parler la langue du marketing culturel. Silencieusement, elle se civilise.

Une existence « disruptive »

C’est peut-être là que réapparaît, presque malgré lui, la fonction politique de l’écrivain. Non plus l’intellectuel des plateaux, mais celui qui vit autrement que le monde ne le demande. L’écrivain n’agit pas par programme. Il dérange simplement. Une existence incertaine, improductive, inutile au regard du rendement général. Aujourd’hui, refuser la carrière devient subversif. Refuser, ralentir, accepter la perte de statut – ce n’est pas un geste politique affiché. C’est une dissonance. Une déviation silencieuse qui rappelle que la société n’est jamais totalement close sur ses propres règles.

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Le personnage d’À pied d’œuvre devient alors une anomalie morale. Mauvais calcul social. Excellent calcul existentiel. Car la vérité mise à nu par le film est simple : la littérature supporte mal la professionnalisation. Elle exige prudence. Elle impose la répétition. Elle répète ce qui marche. Elle se civilise. Et pourtant, elle survit encore – là où tout le reste échoue. Elle survit là où elle cesse d’être une carrière.

La littérature n’est pas faite pour améliorer une vie. Elle la complique. Elle isole, elle appauvrit, elle rend suspect. Dans une société où chacun optimise son existence, choisir l’incertitude est presque une faute morale. Peut-être est-ce là, au fond, la leçon du film et du livre : la littérature survit là où tout s’achète. Là où le succès devient chaîne, la désertion est encore possible. Là où l’on croit que tout se récompense, elle seule demeure libre.

Alliance États-unis et Israël: le retour d’un ancien mythe

Guerre contre l’Iran. « Israël contrôle les États-Unis », entend-on parfois. Bien sûr: comme dans Jud Süß, il suffit d’imaginer un marionnettiste invisible pour transformer la première puissance mondiale en prince naïf et faire passer la complexité du monde pour un vieux scénario rassurant.


Il y a des idées qui ne meurent pas. Elles changent de visage, elles traversent les régimes, elles abandonnent les uniformes pour revêtir les habits de l’analyse géopolitique. Elles se croient modernes. Elles sont anciennes.

« Israël manipule les États-Unis. » « Israël commande Washington. » « L’Amérique fait la guerre pour Israël » sont de celles-là. Ces phrases ont aujourd’hui l’allure du bon sens critique. Elles se présentent comme dévoilement d’un secret. Elles prétendent percer le voile. Mais leur architecture est plus vieille que ceux qui les prononcent.

Pour comprendre leur puissance, il faut revenir à une œuvre de cinéma — et à la mécanique qu’elle a cristallisée.

Le laboratoire du mythe

En 1940, sous l’autorité vigilante de Joseph Goebbels, sort le film Jud Süß, réalisé par Veit Harlan. Il prétend raconter l’histoire de Joseph Süß Oppenheimer, financier juif du XVIIIᵉ siècle au service du duc de Wurtemberg. Mais ce n’est pas une biographie. C’est une démonstration.

Le film installe une structure simple et redoutable : le pouvoir visible est faible ; le pouvoir réel est caché ; le pouvoir caché est juif. Süß apparaît d’abord comme séduisant, cultivé, nécessaire au fonctionnement de l’État. Il apporte richesse et efficacité. Puis la narration glisse. La séduction devient menace. L’influence devient corruption. L’intelligence devient complot.

La mise en scène ne hurle pas. Elle travaille en douceur. Les décors sont soignés, le jeu d’acteur mesuré, l’esthétique quasi naturaliste. C’est précisément cette respectabilité formelle qui donne sa force au poison. Le spectateur ne se sent pas manipulé : il a l’impression d’assister à une fresque historique.

Le récit suit un arc limpide : infiltration, corruption, purification. La pendaison finale n’est pas seulement un dénouement dramatique ; elle est une catharsis. Le corps social, contaminé, se purifie en expulsant l’élément étranger.

La propagande a trouvé là sa forme parfaite : transformer un mythe en évidence narrative.

De l’individu à l’État

Après 1945, le Juif isolé cesse d’être la figure centrale du soupçon. L’histoire a changé d’échelle. L’État d’Israël existe. Il possède une armée, une diplomatie, des alliances. Le mythe ne disparaît pas. Il se transpose. On ne dit plus : « le Juif contrôle le prince ». On dit : « Israël contrôle les États-Unis ».

La scène a changé : le duché de Wurtemberg est devenu la Maison-Blanche. Le conseiller financier s’est transformé en « lobby ». Mais la dramaturgie demeure : un pouvoir officiel — américain — et derrière lui une influence cachée qui dicterait la marche du monde.

Ce déplacement est d’une efficacité remarquable. Il permet d’actualiser la structure sans en assumer l’héritage. On ne parle plus de race. On parle d’influence. On ne parle plus de complot juif. On parle d’alliance asymétrique.

Pourtant, la logique narrative est la même : le visible ment ; le réel est ailleurs ;
et cet ailleurs porte un nom juif.

La tentation de la simplification

Pourquoi cette idée séduit-elle ? Parce qu’elle simplifie un monde devenu illisible. Les relations entre Israël et les États-Unis sont complexes : intérêts stratégiques communs, rivalités internes, jeux électoraux, considérations militaires, pressions régionales. La politique américaine au Moyen-Orient ne se réduit pas à une seule variable. Mais la thèse de la manipulation offre une clé unique. Elle transforme l’enchevêtrement des causes en scénario clair : un acteur unique tire les ficelles.

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Ce faisant, elle produit un paradoxe : elle déresponsabilise la puissance américaine. Elle transforme la première armée du monde en instrument passif. Comme si Washington n’avait ni intérêts propres ni logique impériale. Comme si ses décisions militaires ne relevaient pas de calculs géopolitiques — discutables, parfois tragiques — mais d’une contrainte extérieure. On retrouve ici la structure de Jud Süß : le prince faible, le conseiller tout-puissant.

L’efficacité d’un récit

Le film de 1940 n’était pas seulement une œuvre antisémite ; il était une leçon de dramaturgie politique. Il montrait comment fabriquer un ennemi total :

  • séduisant pour mieux tromper,
  • intégré pour mieux infiltrer,
  • indispensable pour mieux dominer.

Cette architecture mentale est redoutablement adaptable. Elle peut migrer d’un contexte à l’autre. Elle peut survivre au régime qui l’a produite. Aujourd’hui, elle réapparaît sous des formes diverses : dans certains milieux d’extrême droite ;
dans des discours islamistes ; dans des segments d’une gauche radicale anti-impérialiste. Les idéologies diffèrent. La structure du soupçon est identique.

Analyse et responsabilité

Il ne s’agit pas de nier l’existence de réseaux d’influence, de groupes de pression, d’alliances stratégiques. Toute démocratie connaît des forces qui cherchent à orienter les décisions publiques. Israël et les États-Unis entretiennent une relation particulière, forte, durable. Elle mérite analyse, critique, débat.

Mais lorsque cette relation est transformée en preuve d’une domination occulte, on quitte l’analyse pour entrer dans la mythologie.

La frontière est subtile. Elle ne se situe pas dans le droit de critiquer une politique, mais dans la manière de raconter le pouvoir.

Le film de Veit Harlan a montré qu’un récit bien construit peut donner à une fiction l’apparence de l’évidence. Il a démontré qu’on peut faire passer une structure fantasmatique pour une vérité historique.

C’est peut-être là sa leçon la plus inquiétante : le danger ne réside pas seulement dans la haine explicite, mais dans la cohérence séduisante d’un récit. 

Le monde contemporain n’a pas besoin d’un marionnettiste invisible pour expliquer ses guerres. Il lui suffit de la collision d’intérêts, d’idéologies, de peurs et d’erreurs humaines.

Lorsque l’on affirme qu’Israël « oblige » les États-Unis à faire la guerre, on ne répète pas mécaniquement le passé. Mais on réactive, parfois sans le savoir, une vieille architecture de pensée : celle qui cherche toujours un centre caché pour expliquer la complexité du réel.

Et c’est peut-être cela qu’il faut apprendre à reconnaître — non pour interdire la critique, mais pour la préserver du mythe.

Ruffin pas seulement contre les rupins?

Le député de la Somme croit pouvoir convaincre les électeurs de gauche de voter pour lui, parce qu’il a découvert qu’à côté de la France des cités islamisées qu’apprécie tant Jean-Luc Mélenchon, demeure une France des campagnes plus traditionnelle… Ses chances de succès électoral semblent faibles.


François Ruffin avait cru brillamment se distinguer en promettant, s’il était élu président de la République en 2027, de ne se faire payer qu’au SMIC. Cette démagogie, ne comprenant rien aux aspirations du peuple français, avait même été critiquée, voire moquée, par la gauche et l’extrême gauche. Ce que désirent les citoyens, c’est une synthèse entre la majesté républicaine et la simplicité scandinave. Rien à voir, donc, avec ce misérabilisme surjoué !

Curieuse une

On aurait pu considérer que la cause était entendue, que M. Ruffin était un excellent réalisateur – un peu notre Ken Loach au petit pied – mais que, pour l’Élysée, il n’était pas crédible…

Pourtant, Marianne, hebdomadaire que j’apprécie, a choisi de poser en couverture, sous sa photographie, une interrogation qui le remet autrement en lumière : « Lui, président ? »

Passé le premier moment de saisissement, on lit avec curiosité le long entretien qui lui est consacré. Pour l’essentiel, les réponses qu’il apporte au collectif de journalistes qui l’interroge ne bouleversent rien, ne marquent aucune rupture véritable et s’inscrivent — sans vouloir l’offenser — dans une forme de banalité progressiste dont la tiédeur contraste avec le délire révolutionnaire et jusqu’au-boutiste d’un Jean-Luc Mélenchon.

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De ma part, d’ailleurs, ce n’est pas forcément un passif que cette relative modération ; mais il me semble que, pour être dans ce registre, nous avons déjà suffisamment d’autres personnalités plus fiables et plus classiques que François Ruffin !

Son argumentation m’a surtout intéressé lorsqu’il cherche à répondre au grief de son manque de crédibilité présidentielle. Il a déjà quelque chose en commun avec tous ceux qui exercent le pouvoir ou ambitionnent, à tort ou à raison, d’y accéder: il ne doute pas et se montre même si satisfait de lui-même qu’il s’imagine aisément face à Vladimir Poutine et à Donald Trump, persuadé de pouvoir leur résister. Après tout, dans le registre du virtuel, pourquoi ne croirait-on pas sur parole celui qui se juge à la hauteur ?

Peut mieux faire !

François Ruffin, comme tant d’autres, est sans doute plus convaincant lorsqu’il oppose à son inexpérience et au risque qu’il représenterait les faibles résultats, les médiocres réussites de la classe politique classique, de droite comme de gauche, et qu’il en tire la conclusion qu’elle n’a pas de leçons à donner et qu’il ferait nécessairement mieux.

Je ne suis pas persuadé que l’adhésion à cette démonstration puisse être totale, car on peut tout de même préférer un professionnel, même s’il a commis des erreurs, à un amateur qui n’a rien prouvé.

Sur ce dernier point, François Ruffin me paraît à la fois se surestimer et user d’un sophisme en jouant sur le concept de normalité. On comprend bien qu’en se décrétant non normal, il vise François Hollande, qui avait déclaré vouloir être un président « normal », mais sans suffisamment l’expliciter ; et qu’il conclut, de cette absence prétendue de normalité, à une indéniable aptitude présidentielle. Ce qui est, pour le moins, un raccourci audacieux !

D’autant plus que M. Ruffin exagère le caractère atypique de son parcours et de ses activités. Il veut en faire une épopée quand, tout au plus — et ce n’est déjà pas rien —, il y a chez lui de l’agitateur et du vibrion. Même si la petite cour qui l’entoure — elle se constitue toujours, même lorsqu’on prétend s’en garder ! — le conforte dans sa croyance qu’on l’attend, qu’on l’espère et que la primaire de gauche lui sera favorable. Les illusions sont toujours belles et précieuses avant qu’on ne les perde.

Ruffin n’est pas seulement destiné à combattre les rupins. Mais, dans l’espace de la politique traditionnelle, le député Ruffin occupe certes une place amplifiée par une réelle sympathie médiatique ; faut-il pour autant l’admirer parce qu’il aurait découvert, contre LFI, que la France et le peuple existaient ? Et d’un futur qui ne serait pas aux couleurs d’aujourd’hui, il ne sera jamais l’inventeur !

Jean-Luc Mélenchon: l’ivresse de la radicalité

À Lyon, jeudi dernier, des rires qui dérangent… À l’approche des municipales, Jean-Luc Mélenchon a très mauvaise presse. Ses alliés de gauche prennent leurs distances avec lui ou, du moins, font bien semblant. Le leader de LFI est dans une fuite en avant: il sait que s’il y a de nombreux candidats à l’élection présidentielle, le seuil pour atteindre le second tour sera plus bas. Et, une fois face au Rassemblement national, son projet pourrait bien être de «bordéliser» la France en menant un troisième tour dans la rue.


Dernière minute ! Errare humanum est, sed perseverare diabolicum ? Récidive. Hier soir, à Perpignan, Jean-Luc Mélenchon a plaisanté sur la prononciation du nom de son adversaire Raphaël Glucksmann, alors que des accusations d’antisémitisme avaient déjà surgi la semaine dernière après qu’il ait ironisé sur le nom de Jeffrey Epstein, suggérant, à mots à peine voilés, l’existence d’un complot destiné à dissimuler les origines juives du criminel américain… « Monsieur Glucksman et je ne sais qui encore, Glucksmann pardon…, après j’en ai pour des heures » s’est amusé le leader lfiste. Lors de sa première mention du nom de l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon le prononce « Glucksman ». Lorsqu’il se reprend ensuite, il dit « Glucksmane ». « Ok Jean-Marie Le Pen » a répliqué sur Twitter l’eurodéputé Place Publique • MP.

Où trouve-t-il toute cette énergie ? Ou, plus sérieusement, jusqu’où ira-t-il dans la provocation, dans l’outrance et le racolage islamo-gauchiste ? Politiques reçus lors des émissions dominicales et éditocrates spécialisés ont été invités à se prononcer pendant le weekend, même si l’actualité internationale a occupé la plupart du temps d’antenne. Car oui, la semaine dernière, le leader de l’extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon, avait encore frappé !

La brebis gateuse des municipales ?

Dix jours après l’agression mortelle de Quentin Deranque à Lyon, Jean-Luc Mélenchon était en meeting, jeudi 26 février, pour soutenir sa candidate Anaïs Belouassa-Cherifi aux municipales. C’est dans ce contexte déjà inflammable qu’il a tenu des propos qui lui valent aujourd’hui d’être accusé d’antisémitisme par l’ensemble de la classe politique. Il voudrait se victimiser et jouer les vilains petits canards, il ne s’y prendrait pas autrement.

Dénonçant ce qu’il considère comme un traitement médiatique hostile envers son mouvement, il a ironisé sur la prononciation du nom de Jeffrey Epstein. En multipliant les approximations volontaires — « Epstein », « Epstine », « Ennchtaïne », « Ennstine », « Frankenstine » « Frankenchtaïne » — il a suggéré que les médias adapteraient la prononciation de certains noms à des fins inavouées. Les rires nourris d’une salle de 2000 militants acquise à sa cause ont renforcé l’impression d’un sous-entendu appuyé. Pour ses détracteurs, le message était clair: évoquer, par insinuation, l’origine juive d’un nom pour nourrir une critique des médias relève de codes historiquement associés à l’antisémitisme. Décodeur : les journalistes auraient selon Mélenchon changé la prononciation du nom du criminel sexuel américain pour cacher sa confession juive, et détourner les regards vers la Russie (« Ça fait plus russe, hein… Eh beh voilà tout le monde comprend comment il faut faire… »). Le journaliste Laurent Joffrin a ainsi estimé que cette sortie dans laquelle Mélenchon joue sur les codes de l’antisémitisme et disserte sur les noms juifs devant une foule hilare le faisait ressembler à « un orateur fasciste des années 30 ». Le journaliste recevra avec sa rédaction François Hollande, Bernard Cazeneuve et Jérôme Guedj, lesquels ont sa préférence à gauche, le 24 mars prochain lors d’un évènement au cours duquel il devrait renommer son site Le Journal, dont le slogan « On peut être de gauche et avoir une bonne droite » peut désormais sembler de mauvais goût à certains par les temps qui courent.

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Le président Emmanuel Macron a, quant à lui, réagi assez sobrement en publiant sur le réseau X un extrait récent de discours tenu lors de la cérémonie d’hommage à Hilan Alimi, au cours de laquelle il avait évoqué l’antisémitisme de gauche, accompagné de ces mots : « C’était il y a quinze jours… » Olivier Faure, l’allié socialiste de Mélenchon dont la cote de popularité dans les sondages ne va jamais bien fort, a dénoncé des propos qui, selon lui, réutilisent les ressorts du fascisme : « Est antifasciste celui qui combat le fascisme, pas celui qui en réutilise les ressorts les plus dangereux ». Marine Tondelier a également pris ses distances, déclarant : « Rien ne va dans ses propos. Rien, ça suffit maintenant ! » Est-ce à dire qu’ils ne parleront plus avec les Insoumis dans l’entre-deux-tours des élections municipales qui auront lieu dans 15 jours ?  Bien sûr que non. On se souvient par ailleurs que l’impayable cheffe des écolos est une grande copine du rappeur Médine. Elle avait maintenu son invitation controversée aux universités d’été de son parti à celui qui ironisait sur l’essayiste petite-fille de déporté Rachel Khan en la traitant de « ResKHANpée »… Interrogé par Le Parisien, l’avocat lyonnais et ancien responsable de la LICRA Alain Jakubowicz a indiqué que c’était selon lui la poursuite de la descente aux enfers de l’extrême gauche. « Le « Epstein » de Jean-Luc Mélenchon lui restera collé à la peau comme Durafour crématoire à celle de Jean-Marie Le Pen. » On verra bien. Mais il est vrai que ces derniers mois, les cornes du diable semblent définitivement vouloir passer de la tête de Jean-Marie Le Pen à celle de Jean-Luc Mélenchon…


Mauvaise séquence insoumise et agendas cachés

La nouvelle polémique intervient alors que La France insoumise traverse une période délicate. L’enquête sur la mort de Quentin Deranque mentionne l’implication présumée de proches collaborateurs liés au mouvement. Les responsabilités judiciaires exactes restent à établir, mais le contexte fragilise l’image du parti. Des assistants parlementaires LFI dorment en prison et on n’a plus revu le député Raphaël Arnault au Palais Bourbon depuis le drame. Mais, contre toute attente, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon a décidé de soutenir son député, fondateur de la Jeune Garde, groupe « antifa » par ailleurs soupçonné de reconstitution d’association dissoute par la justice…

Dans cette séquence politique violente, il n’est pas certain que les positions des autres principaux acteurs politiques aient été tout à fait compréhensibles par le grand public qui observe la vie politique de loin. Marine Le Pen et Jordan Bardella ont déploré la mort de Quentin Deranque, mais ils n’ont pas souhaité associer leur mouvement à l’hommage rendu à ce « martyr » des nationalistes à Lyon, par crainte de la présence d’éléments radicaux. Sur LCI, vendredi soir, Jordan Bardella a essayé de se refaire en étant intraitable sur l’épisode du dérapage à connotation antisémite lyonnais : « On se croirait dans un spectacle de Dieudonné ! Jean-Luc Mélenchon est dans une dérive extrêmement grave. Il est dans un monde parallèle et on a l’impression d’assister au retour des années 30. Depuis le 7-Octobre, son mouvement a fait le choix de souffler sur les braises de l’antisémitisme dans notre pays. »

Le choix de LFI de conserver son soutien à la Jeune Garde et au député Arnault, alors que les liens avec le crime semblent évidents, est incompréhensible et accablant pour l’opinion. Les propos de M. Faure ou de Mme Tondelier condamnant l’énième outrance de notre Général Tapioca insoumis de jeudi arrivent bien tardivement et semblent insincères, après tant d’autres dérapages des élus insoumis durant le conflit opposant Israël au Hamas à Gaza ces dernières années. Les partenaires de gauche ont toujours donné l’impression de ménager la chèvre et le chou, contestant ici des propos ou là leur forme, mais ne rompant jamais véritablement avec le parti mélenchoniste par crainte d’être trop faibles électoralement sans les LFistes.

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Seul François Hollande s’en est un peu mieux tiré auprès de l’opinion, en étant très clair dès le début de la séquence Quentin. Rêvant de revenir à l’Élysée, l’ancien président et désormais député socialiste de Tulle avait, dès après la mort du militant nationaliste, tiré ses conclusions sur RTL le lundi 26 février : « Ça ne peut plus être lui, c’est terminé », avant d’évoquer « une forme de marginalité politique » dans laquelle le leader de La France insoumise se « complaît et restera ». Nous verrons bien s’il est entendu dans un mois par le reste de la gauche – qu’il a tant déçu. Trouvera-t-on encore des alliances entre LFI et le reste de la gauche pour sauver les villes menacées de basculer à droite ?

La base trinque mais tient bon

Enfin, un reportage du Monde nous apprenait ce weekend1 que sur le terrain les militants insoumis font grise mine. « On nous renvoie à la mort du militant d’extrême droite et ça bloque les discussions. Je me suis même entendu dire : Vous et vos complices vous êtes des tueurs » témoigne sous couvert d’anonymat un lfiste à Wazemmes, près de Lille, constatant que le débat est rompu avec certains citoyens. Tant qu’ils soutiennent la Jeune Garde, peut-on vraiment plaindre ces militants dont Le Monde s’apitoie du sort ? Des locaux ont par ailleurs été ciblés ou vandalisés, en province, ce qui est évidemment intolérable. « L’antisémitisme est du côté de ceux qui veulent tout ramener à ce sujet » bottait en touche le leader Insoumis, qui refuse toujours de s’excuser. « La brutalisation de la vie politique est du côté de ceux qui veulent nous faire taire à force de menaces et d’insultes à tous propos. Ils suscitent délibérément la violence contre LFI» estimait-il vendredi soir.

Samedi matin, l’actualité était passée à l’Iran et LFI, qui n’a pas manqué une nouvelle fois de la ramener, se voyait reprocher de déplorer les éventuels morts civils dans les bombardements américano-israéliens, alors qu’ils n’avaient rien dit de la sanglante répression du régime des Mollahs en janvier.

Certains en viennent désormais à réclamer la dissolution de LFI, présentée comme une mesure de salut public. Avant d’agiter des interdictions spectaculaires, commençons par nous mobiliser dans les urnes et à soutenir les adversaires du parti d’extrême gauche. Dans le camp d’en face, chez les progressistes, il est plus que temps de refuser toute compromission d’appareil avec des candidats affiliés à un mouvement qui entretient l’ambiguïté et soutient des milices dites « antifa ». On ne dissout pas des millions d’électeurs qui ont voté — ou voteront encore — pour ce mouvement. À moins, quoi ? De leur retirer leur carte d’électeur ? Leurs droits civiques ? On n’interdit pas des idées, même contestables. On les combat.


  1. https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/02/27/c-est-beaucoup-plus-tendu-pour-nous-comment-la-mort-de-quentin-deranque-percute-la-campagne-des-municipales-pour-la-gauche_6668572_823448.html ↩︎

Alerte jaune sur Paris: elle leur casse les codes!

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© Causeur

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Sarah Knafo est-elle une trouble-fête ? Présentant notre dossier sur la candidate de Reconquête ! à la mairie de Paris, Jean-Baptiste Roques souligne un grand contraste : tandis que la plupart des observateurs s’attendaient à ce qu’elle affirme « son style sage et sérieux de diplômée de Sciences Po et d’ancienne élève de l’ENA », elle a choisi plutôt « un ton sémillant et accessible », montrant qu’elle « sait faire vibrer une corde plus glamour et se mettre à la hauteur du citoyen ». Se confiant à Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, Sarah Knafo parle de son plan « Haussmann 2.0 » pour tourner la page des années Hidalgo. Et se targue d’être la seule qui fera l’union des droites plutôt que l’alliance avec les macronistes. Éric Naulleau, président du parti foutuïste, qui ne cache pas son amitié et son admiration pour Sarah Knafo, salue en elle une intellectuelle qui a le courage de descendre dans l’arène pour défendre ses convictions, et reconnaît que si le pessimisme les sépare, la littérature les unit. Martin Pimentel a suivi la candidate de Reconquête ! pendant toute une journée où elle est allée à la rencontre des commerçants et des hôteliers restaurateurs parisiens qui sont touchés de plein fouet par la circulation calamiteuse dans la capitale.

Le numéro de mars est disponible aujourd’hui sur le kiosque numérique et demain mercredi 4 dans les kioques !

L’édito d’Elisabeth Lévy commente l’incident des Bafta, l’équivalent british des Césars, qui a vu un homme atteint du syndrome de Gilles de La Tourette crier publiquement le « mot en n » quand deux acteurs noirs sont montés sur la scène. « Ce scandale aberrant met en lumière la mécanique folle du politiquement correcte ». Dans un conflit entre l’antiracisme et le respect de la dignité des faibles, c’est le premier qui gagne. De surcroît, l’humour, qui autrefois permettait de parler de tout, a été livré aux maîtres-censeurs, et sa fonction cathartique bien oubliée. Sauf quand il s’agit de « l’humour officiel subventionné par vos impôts ». Pourquoi la droite, à la suite de la mort dramatique de Quentin Deranque, n’a-t-elle pas pu organiser l’ostracisation de LFI et l’érection d’un front républicain contre le parti mélenchoniste ? Selon l’analyse d’Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, c’est parce que les Insoumis et leur idéologie prospèrent dans un écosystème multiforme qui se déploie dans les universités, la Justice et les médias publics. Pour Gil Mihaely, si la gauche a réussi à diaboliser le FN dans les années 1980, en faisant passer ses propres divisions au second plan et en affaiblissant la droite, c’était grâce à l’habileté politique de François Mitterrand. La droite d’aujourd’hui cherche encore son Mitterrand. Selon l’analyse de Pierre Vermeren, la violence révolutionnaire légitimée par la Terreur de 1793 n’a jamais quitté la vie politique française : elle est prônée par l’extrême gauche au fil des générations, et trouve aujourd’hui ses adeptes chez LFI.

Marion Maréchal, la petite-fille de Jean-Marie Le Pen, revient sur le devant de la scène avec la sortie d’un livre très personnel, et propose, avec son mouvement Identité-Libertés, de servir de cheville ouvrière pour une union des droites en 2027. Dans une interview avec Gil Mihaely et Jean-Baptiste Roques, elle affirme que, malgré les profonds clivages, une alliance est possible sur le contrôle de l’immigration et la sécurité. Selon elle, « ce qui rassemble la droite est plus important que ce qui la divise ». Noémie Halioua se demande où en est la droite sociale aujourd’hui. Depuis la mort de Philippe Séguin, la tradition du gaullisme social n’est plus représentée au sein de la droite classique. Ironie de l’histoire, c’est dans un parti fondé par un ennemi du Général, le RN, que cet héritage est aujourd’hui revendiqué.

Le journaliste britannique, Gavin Mortimer, souligne la différence de traitement des soldats des forces spéciales par les gouvernements français et britannique. Ce dernier a fait voter une loi abrogeant l’immunité judiciaire des soldats britanniques ayant combattu en Irlande du Nord, en Irak et en Afghanistan. Parmi eux, des membres du Special Air Service, une unité d’élite créée en 1941. Ces commandos s’estiment trahis par des responsables politiques censés les couvrir. Avec un article de Jean-Baptiste Roques et un autre de moi-même, nous revenons sur l’affaire Epstein qui, au-delà du mal réel qu’a fait le financier pédophile et ce que ses relations disent de beaucoup des membres des élites, a nourri les fantasmes complotistes les plus extravagants.

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Parmi nos chroniqueurs, Olivier Dartigolles dénonce notre époque : à la campagne, les agriculteurs disparaissent peu à peu ; à l’Assemblée nationale, les élus débattent de « l’aide à mourir » ; à Lyon, Quentin a été massacré par des salopards. Pour Ivan Rioufol, l’écroulement du régime peut intervenir à tout moment. Il ne parle pas de l’Iran, mais de la France : après les médias d’État, d’autres citadelles de la gauche seront sommées de rendre des comptes. Jack Lang, tout un symbole, est déjà tombé. Emmanuelle Ménard décrie la proposition d’une députée LFI appelant à ce que la loi reconnaisse le rôle central joué dans notre société par l’amitié plutôt que par la famille « traditionnelle ». Elle vitupère le cynisme de Jean-Luc Mélenchon qui soutient à fond Raphaël Arnault et commente les hauts et les bas de la campagne électorale à Béziers. Selon Jean-Jacques Netter, les intérêts de la dette du Trésor public va bientôt dépasser le montant de ce que rapporte l’impôt sur le revenu. Ce qui a plombé l’économie française, ce n’est pas un prétendu excès de néolibéralisme, mais la gestion délétère de l’État.

Des choses plus réjouissantes se trament – en partie littéralement – côté culture. L’art textile a la cote en ce moment, nous explique Georgia Ray. Certes, plusieurs expositions de sculptures en sisal, laine ou lin qui promeuvent le féminisme et le décolonialisme, sont peu propices au retissage du lien social. En revanche, Eva Jospin poursuit en solitaire une quête de beauté formelle en sachant tirer ce fil invisible qui, comme la conversation, relie les individus entre eux. Yannis Ezziadi rappelle à notre bon souvenir l’immense comédien qu’était Michel Galabru, mort le 4 janvier 2016. Au théâtre, il a presque toujours joué les plus grands auteurs. Au cinéma, les plus grands réalisateurs l’ont toujours boudé, sa puissante théâtralité étant devenue « cinématographiquement incorrecte ». Le public, lui, l’a toujours adulé. Frédéric Magellan et Lucien Rabouille se penchent sur les rapports ambigus que, depuis les années 1870, la droite nationaliste entretient avec l’homosexualité. Loin de ses condamnations officielles, ses rangs fourmillent de célèbres homos que la société feint d’ignorer, comme le montre la thèse de doctorat de Mickaël Studnicki, soutenue en Sorbonne.

Alexandra Lemasson nous parle d’un livre sur le rapport mère-fille pas comme les autres, tandis qu’Emmanuel Domont trouve dans Les tendresses de Zanzibar de Thomas Morales l’histoire d’un bonheur rare, léger mais crépusculaire. Malraux maintenant de Pascal Louvrier n’est pas une énième biographie de l’aventurier-écrivain-ministre. Pour Julien San Frax, c’est le mémorial d’une passion quasi-filiale, un hommage à ce « dilettante planétaire ». Alain Paucard est un écrivain subtil et élégant, au savoir encyclopédique et à l’humour tranchant. Selon François Kasbi, il connaît actuellement une seconde jeunesse, car le président à vie du club des Ronchons voit son œuvre s’imposer auprès des fins lettrés. Emmanuel Tresmontant nous fait découvrir la gastronomie simple mais délicate de la cuisine mexicaine, l’une des plus anciennes de l’histoire. Et Jean Chauvet trois films français qui sont trois histoires de pères et de filles. Enfin, pour Gilles-William Goldnadel, un certain grand quotidien de gauche, journal dit « de référence », qui s’est encore surpassé le mois dernier, ne mérite plus aucune déférence. Sa conclusion est définitive : si Le Monde n’existait plus, ce ne serait pas la fin du monde. En revanche, si jamais Causeur n’existait plus, ce serait tout le contraire.

L’inclusivité n’est pas un dîner de gala

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John Davidson et Robert Aramayo à la cérémonie du cinéma britannique, Londres, le 21 février 2026 © Ash Knotek/Shutterstock/SIPA

Syndrome Gilles de la Tourette. Cette année, aux Bafta, un p’tit truc encore en plus…


Les organisateurs des Bafta, l’équivalent british de nos Césars, ne s’attendaient pas à se faire attraper par la patrouille des bonnes manières, encore moins pour cause de sortie de route raciste, alors qu’ils avaient concocté un événement bien sous tous rapports. Leur sélection merveilleusement progressiste comportait l’inévitable chef-d’œuvre anti-Trump, Une bataille après l’autre, de l’Américain Paul Thomas Anderson, reparti avec six statuettes, et dont Le Monde nous apprend qu’il « fait écho aux récentes actions de l’ICE, la police de l’immigration américaine », c’est dire si le gars est visionnaire. Et courageux, avec ça : il a appelé un parterre en smoking et robes du soir à « mener la révolution, sans violence si possible » – on appréciera la nuance. Dans la catégorie antiraciste, Sinners qui, paraît-il, parle de blues – sans doute pour l’approuver – et de ségrégation – probablement pour la dénoncer – a gagné trois prix. Pour faire bonne mesure et cocher toutes les cases de la tolérance, les membres de l’académie britannique du cinéma ont aussi retenu et récompensé I Swear, une œuvre qui célèbre le vivre-ensemble avec les fous (si on me permet ce résumé lapidaire et sans doute pénalement répréhensible), à travers la vie d’un homme atteint du syndrome de la Tourette, dont l’interprète, le jeune Robert Aramayo, a ravi le prix du meilleur acteur à Leonardo DiCaprio.

Seulement, les fous, il vaut parfois mieux les avoir à l’écran qu’en pension. Soucieux de défendre dans la vie les mêmes nobles causes qu’à l’écran, les Bafta avaient, en plus de l’équipe du film, invité John Davidson, qui a servi de modèle au héros. Ce sympathique Écossais souffre donc réellement de cette affection neurologique qui le pousse irrépressiblement à proférer les propos les plus choquants possible pour ses interlocuteurs – comme un p’tit tic en plus. Pour faire court, les gens atteints de ce syndrome ont une tendance marquée et tout à fait involontaire à péter à table. Quand Davidson interrompt le speech introductif de la présidente par un sonore « shut the fuck up » (« ferme ta gueule »), la salle, qui a été préalablement mise en garde, fait semblant de ne pas entendre. Mais un peu plus tard, alors que deux acteurs noirs se trouvent sur scène, on entend clairement fuser le « n-word » – pas « nazi », « nigger », terme à connotation raciale et raciste, particulièrement radioactif aux États-Unis où il charrie la mémoire de la ségrégation. Stupeur et tremblement dans la salle dont le malheureux s’auto-exfiltre, mortifié d’avoir cassé l’ambiance. Ce dérapage non contrôlé fait autant de barouf, peut-être encore plus, que le bout de sein dévoilé par je ne sais plus quelle starlette lors d’une cérémonie des Oscars.

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L’affaire aurait pu en rester là, dès lors que, comme le résume délicieusement le critique de Libération, « le caractère pathologique de l’insulte » est établi. Sauf que, dans les deux heures séparant l’événement de sa diffusion, la BBC oublie de couper le passage offensant. La tornade de boue s’abat donc sur la chaîne publique qui pourtant fait et refait repentance. Sans calmer ses accusateurs qui ont en plus remarqué que le « Free Palestine ! » lancé par le cinéaste britannico-nigérien, Akinola Davies Jr, récompensé pour My Father’s Shadow, avait en revanche bien été effacé. Après ça, si vous ne savez pas qui dirige le monde et les médias, c’est que vous êtes bouchés.

Ce scandale aberrant met en lumière la mécanique folle du politiquement correct. Au départ, il proscrit certains mots en postulant que cela fera disparaître la chose, logique déjà fort discutable. On ne sache pas que le racisme ait reculé parce qu’il est interdit de traiter quelqu’un de « sale ceci ou cela » ou que l’homophobie ait disparu depuis qu’on ne parle plus de « pédés ». Admettons cependant que la vie en société exige une certaine retenue. On ne cause pas à la télé comme dans son salon. Cependant, dans les années 1980 et 1990, il restait un territoire libre, celui de l’humour. Il était admis qu’on pouvait blaguer sur tout, y compris avec des propos qui, au premier degré, auraient conduit leur auteur au tribunal. Coluche pouvait affirmer que « la première étape africaine du Paris-Dakar, c’est Marseille », sans être excommunié.

Las, l’humour aussi a été livré aux prêchi-prêcheurs. Attention, ils n’ont rien contre l’humour officiel subventionné par vos impôts. Il est toujours permis et même encouragé de se payer la tête des ploucs, des riches et des cathos (pour les blondes, j’ai un doute). Pour le reste, toute blagounette sur l’origine, la religion ou la sexualité, passée à la moulinette du premier degré, peut valoir à son auteur un bannissement à vie et des ennuis judiciaires. Les maîtres-censeurs n’ont jamais entendu parler de la fonction cathartique de l’humour – cathartique ta mère.

Or voilà que les fous, pardon les personnes atteintes de troubles psychiques, sont désormais sommés eux aussi de rester dans les clous. C’est encore la bataille de Moderne contre Moderne, délicieusement dévoilée par Muray : à ma droite l’antiracisme, à ma gauche le respect de la dignité des faibles (deux idéaux parfaitement respectables). Eh bien, l’antiracisme a gagné. Un esprit chagrin comme celui de votre servante pourrait remarquer que dans les sociétés civilisées, on ne juge pas les malades mentaux, aussi insupportable soit-il pour des victimes d’entendre dire qu’un meurtrier est irresponsable. Mais les crimes de parole ne connaissent aucune atténuation de responsabilité, même si leur auteur, en plus d’être dérangé de là-haut, a fumé un joint. Dans le nouveau monde, même les fous n’ont pas le droit de déconner.

Quand les exilés de Dubaï pleurnichent

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«Pauvre homme ! » L'influenceuse Nabilla exilée à Dubai depuis 2019 a taclé Tibo InShape après un message sur les frappes iraniennes. Photos DR.

Ils ont fui la « France pourrie » et ses impôts pour le soleil de Dubaï. Soudain, les missiles iraniens les ont rattrapés. Résultat : passeport brandi, larmes de crocodile et hurlements : « La France, protégez-nous ! » Et le contribuable, comme toujours, devrait casquer…


Dubaï s’embrase. Pas en un feu d’artifice sponsorisé par une marque de luxe, mais en traînées de missiles iraniens qui déchirent le ciel au-dessus des piscines à débordement.

Les influenceurs français, ces champions de l’évasion fiscale en string léopard, filment leur terreur en live, passeport tricolore brandi comme un bouclier anti-missile. Quatre ans à cracher sur la France — « pays de nazis fiscaux », « trou à rats woke », « machine à braquages » — et au premier boom, le disque rayé change de face : « Macron, sors-nous de là ! France, protège-nous ! »

Bienvenue au spectacle des ingrats en mode PLS. Ceux qui ont sucé le contribuable jusqu’à la moelle, l’ont insulté en stories monétisées, et qui exigent maintenant qu’il les sorte du merdier qu’ils ont choisi pour zéro impôt. Plongeons sans combinaison dans le marécage de cette hypocrisie dorée.

Le patriotisme d’urgence : quand un missile fait dégouliner le mascara et réveille le Français qui sommeillait

Ils avaient fui pour le soleil gratuit, les villas à dix millions et la « sécurité » émiratie vendue comme un coffre-fort inviolable. Puis les missiles iraniens, riposte furieuse aux frappes US-Israël ayant liquidé Khamenei, ont transformé la Marina en champ de tir géant.

Maeva Ghennam, ex-Marseillais, trois millions d’abonnés (on se demande bien qui ils sont, et on frémit à la réponse), se filme en panique totale, passeport coincé dans le décolleté : « On a tous nos passeports ici dans nos tétés : on est des Français hein, oh la France, protégez-nous ! » Elle avoue avoir « crié comme une hystérique », pleuré, et même « fait pipi dans sa culotte » (sic). Hilarant. Quelques mois plus tôt, elle vomissait encore : « Pour rien au monde je ne rentrerai vivre en France. » La même qui, après un contrôle douanier en 2024, crachait : « La justice en France, je peux plus. À Dubaï, personne ne nous braque. » Sauf que les braqueurs, cette fois, s’appellent Fateh ou Qiam ??, et eux ne demandent pas de papiers, ils n’en ont pas besoin.

Benjamin Samat, ce phare de la pensée issu des eaux troubles de la téléréalité, hurle contre les moqueurs : « Se faire réveiller par des missiles qui explosent en pleine nuit, je le souhaite à personne, sauf à vous, bande de chiens ! » Le même qui glorifiait le paradis où l’on échappe aux « gens qui viennent nous braquer et nous chier dessus ». Jazz Correia, cash en caméra cachée en 2021 : « Je déteste la France ! Moi très clairement, je la déteste. » Revenus : jusqu’à 300 000 euros mensuels. Le prix du vide intersidéral entre deux oreilles. Zéro au fisc français, merci les free-zones. Aujourd’hui, elle chiale. Le patriotisme, chez ces gens-là, est un interrupteur : off pour les taxes, on pour les évacuations d’urgence. Méprisable ne suffit même plus.

La ménagerie des pleurnichards : portraits au vitriol d’une caste en mode survie

Maeva, Jazz, Benjamin, Agathe Auproux, Élodie Gossuin, Diego El Glaoui, Laura Lempika, Fidji Ruiz… Un best-of des Marseillais en version Apocalypse Now. Tous ont bâti leur empire sur le dos des vues françaises : placements produits, contrats avec des marques tricolores, audience hexagonale crédule et lobotomisée. Puis dès que l’argent a commencé à pleuvoir, tous ont filé aux Émirats pour snober l’impôt sur le revenu, les cotisations, la « France qui taxe jusqu’au trognon ». Setup société : 5 000 à 10 000 euros, zéro impôt sur revenus et dividendes. Le rêve humide du parasite professionnel.

Le mépris ? Quotidien, rentable, assumé sans vergogne. La France « pourrie », « socialiste », « woke jusqu’à la nausée ». Dubaï : « safe », « propre », « méritocratique », on se demande bien quel mérite ils invoquent, eux dont la valeur ajoutée à la civilisation humaine est strictement négative. Jusqu’au premier intercepteur qui pète au-dessus de la Burj. Là, la France redevient la nounou providentielle, l’État sauveur, le pays dont on agite le passeport comme un sésame anti-missiles. Nabilla vole au secours de Maeva dans un élan de solidarité de caste qui aurait fait ricaner Balzac.

Tibo InShape, resté en France et payant ses impôts – détail apparemment révolutionnaire dans ce milieu – balance le tweet fatal : « Les influenceurs de Dubaï, finalement, on est bien en France, n’est-ce pas ? » Réponse de Nabilla : « Pauvre homme. » Difficile, pour un cerveau à peine plus évolué que celui d’un gastéropode oublié sur la plage artificielle de Jumeirah, d’articuler davantage. Le niveau du débat : stories, emojis, larmes de crocodile premium. D’un affligeant consommé.

Répétons-le sans gants, puisque la politesse serait ici une faute de goût : ces exilés ne sont pas des stratèges fiscaux de génie égarés sous les projecteurs. Ce sont des rebuts de téléréalité dont le business model repose entièrement sur le filtre Instagram et le bling revendu à des adolescents français lobotomisés par des années de contenu à zéro calorie intellectuelle. Ils dénigrent sans relâche un pays qu’ils n’ont jamais compris – ou jamais eu la capacité de comprendre. La France « qui n’offre rien », sauf l’audience qui les a enrichis, sauf la Sécurité sociale qu’ils fuient mais qu’ils invoqueraient au premier mal de gorge, sauf les routes, les écoles, les hôpitaux financés par les pigeons qu’ils méprisent en story sponsorisée.

Leur rapacité n’est pas un vice, c’est leur oxygène, leur identité, leur unique talent. Gagner des fortunes sur le dos du contribuable français, puis lui refuser le moindre centime. Monter des structures-écrans aux Émirats pour garder le cash immaculé. Et quand la géopolitique fait sauter le décor en carton-pâte, hurler au secours de la même France qu’ils ont piétinée entre deux placements produits. Quelques saillies savoureuses ont au moins eu le mérite de nommer les choses : Bruno Poncet aux Grandes Gueules sur RMC : « Ils sont partis, ne paient pas d’impôts en France, crachent sur la France et nous demandent de l’aide. Si Dubaï c’est si bien, qu’ils y restent jusqu’au bout. » Bastos va plus loin, avec une concision admirable : « Si tu veux revenir, tu paies. »

La vache à lait insultée, vidée, puis suppliée en pleurs

Le contribuable français, ce dindon consentant et récidiviste, finance donc leur rapatriement potentiel. Vols spéciaux, crise au Quai d’Orsay, Jean-Noël Barrot qui répète « priorité absolue » avec la conviction d’un homme qui sait pertinemment qu’il sauve des gens qui le détestent. Principe républicain touchant dans sa naïveté : la France protège les siens, sans scanner le bulletin de paie fiscal. Sauf que ces clowns ont sciemment choisi une poudrière géopolitique pour des motifs purement vénaux, les yeux ouverts, le portefeuille grand ouvert, la conscience hermétiquement close.

La loi permet de leur refiler la facture – « jusqu’à 100 000 euros par tête », ricane Charles Consigny sur RMC. « On les fait payer jusqu’au dernier centime. » Vincent Moscato : « Ils font honte à la France. » Guillaume Durand, laconique et définitif : « Chouineurs. » Et le contribuable paie. Comme il a payé leurs écoles, financé leur notoriété, alimenté leurs premières vues. Comme il paie encore via les marques qui les gavent. La boucle est infernale et parfaitement absurde : cracher sur le pays, le fuir, le haïr, puis exiger qu’il vous sauve et repartir cracher dessus dès que l’avion a atterri. C’est d’une stupidité, d’une cohérence presque admirable, si elle n’était pas si coûteuse.

Doit-on les rapatrier, ou les laisser méditer sur le tarmac ?

À titre personnel, la seconde option conserve un charme certain. Néanmoins, la France, dans son masochisme patriotique légendaire, les rapatriera sans doute. Comme elle l’a toujours fait pour les fuyards opportunistes, comme elle protège même ceux qui la vomissent avec application. C’est sa grandeur tordue, sa faiblesse congénitale, ce réflexe de la main tendue que rien n’éteint – pas même la gifle permanente.

Le goût de bile, lui, demeure. Ces exilés fiscaux sont le reflet grossi, caricatural, définitif de la France qu’ils prétendent haïr : une nation qui tolère l’ingratitude industrielle, finance ses propres fossoyeurs et ouvre grand les bras à ceux qui lui ont craché dessus en story monétisée. Leur avidité n’excuse rien. Ils ont choisi Dubaï pour l’argent facile et le ciel sans nuages. Qu’ils en boivent les explosions jusqu’à la lie. Dans le monde réel, on les laisserait cuire sur le bitume. Dans la nation-France, on leur tend la main – et le contribuable signe le chèque en fermant les yeux. La différence ? Le pigeon paie. Toujours. Pendant que les rapaces, une fois rentrés, reprendront leurs stories, l’air de rien : « La France, finalement, c’est pas si mal… pour se faire rembourser les implants. » Et le cirque reprendra. Jusqu’au prochain missile. Ou au prochain redressement fiscal. On a le droit de rêver.

Magasins physiques VS plateformes de e-commerce: «je t’aime, moi aussi?»

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Image d'illustration Unsplash.

Alors que les taux de vacance commerciale dans les centres-villes français atteignent des niveaux record, beaucoup pointent la responsabilité supposée du e-commerce dans cette lente désaffection. Une manière d’éviter d’interroger les autres causes structurelles de ce déclin, mais aussi de refuser de voir comment l’omnicanal et le phygital ont d’ores et déjà transformé les boutiques « en dur », tout en étant largement plébiscités par les consommateurs.


Ce n’est pas encore une hémorragie, mais ça y ressemble. En vingt ans (2004-2024), le taux de vacance moyen des magasins dans les centres-villes français est passé de 5,94% à 10,85%, selon la société spécialisée Codata. D’après la même source, plus d’une boutique sur cinq a, au cours de cette période, définitivement baissé le rideau dans 15% des centres-villes de l’Hexagone. En France, la vacance commerciale atteint des « niveaux record », reconnaît dans les pages du Monde Pascal Madry, directeur de l’Institut pour la ville et le commerce.

« Une mutation rapide et déstabilisante »

L’année 2025 ne semble pas avoir enrayé ce lent – et en apparence inéluctable – déclin. Au mois de juin dernier, la fréquentation des points de vente a ainsi diminué de 4,3% par rapport au même mois de l’année précédente, d’après les données de la fédération du commerce spécialisé Procos, qui a également relevé un recul du chiffre d’affaires de -3,2%. « On vit une mutation du commerce extrêmement rapide et déstabilisante », concède Frédérique Macarez, maire de Saint-Quentin, dans l’Aisne, et vice-présidente de l’association Villes de France.

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Si toutes les régions ne sont pas également affectées par le phénomène, villes comme campagnes sont confrontées aux mêmes maux : flambée des loyers commerciaux, inflation post-guerre en Ukraine, pouvoir d’achat en berne, conséquences à long terme de la pandémie de Covid-19, etc. Parmi ces dernières, experts, élus et commerçants s’accordent à pointer l’essor du commerce en ligne, notamment dans le secteur de l’habillement. Ainsi en France, Internet représente d’ores et déjà 29% des ventes de vêtements, d’après l’Institut français de la mode (IFM).

« La digitalisation est d’abord une opportunité » pour les petits commerces

Pour certains, les responsables de la désertification des centres-villes sont donc tout trouvés : Internet, le e-commerce et, par extension, les plateformes de vente de vêtements en ligne. Un diagnostic que semble confirmer Marc Lolivier, délégué général de la Fédération du e-commerce et de la vente à distance (Fevad), selon qui « en 2025, les Français ont effectué 3,2 milliards de commandes, soit cent chaque seconde. C’est 300 millions (de commandes) de plus que l’année précédente », relève-t-il dans la dernière édition du JDD.

Trois facteurs expliquent, selon Marc Lolivier, cet engouement. Le gain de temps, « l’enjeu du pouvoir d’achat » et, « enfin, l’offre large et diversifiée accessible à tous » – à commencer par les populations rurales –, via les sites de vente en ligne. A ce titre, relève le dirigeant de la Fevad, « le e-commerce est un facteur d’égalité et un acteur d’aménagement du territoire ». A rebours du discours dominant, Marc Lolivier estime en effet que « la digitalisation est d’abord une opportunité » pour les petits commerces et centres-villes. Qu’en est-il vraiment ?

Les Français ont adopté l’omnicanal

Pour la plupart des consommateurs français, l’opposition entre commerces « physiques » ou de proximité d’une part, et e-commerce de l’autre, semble bel et bien factice. Ainsi dans l’Hexagone, plus de sept consommateurs sur dix (71%) combinent leurs achats sur les deux canaux, d’après un rapport publié en 2024 par la société Packlink. Selon la même source, plus de six achats en ligne sur dix (60,3%) impliquent une interaction avec un magasin physique. En d’autres termes, les Français ont totalement intégré les pratiques du commerce « omnicanal ».

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Dans le détail, 31% des consommateurs français recherchent des produits en ligne avant d’effectuer leurs achats en boutiques ; et, dans le même ordre d’idées, 19% achètent des produits en ligne mais choisissent de se les faire livrer en magasin. Bien plus qu’une menace, le e-commerce apparaît donc comme une opportunité qui permet, pour Marc Lolivier, « à des PME, artisans et commerçants de proximité de s’affranchir de leur seule clientèle locale et de vendre partout en France, voire à l’international ».

« Le meilleur des deux mondes »

En d’autres termes, « la fragilité de certains commerces de proximité tient à bien d’autres facteurs : accès aux centres-villes, urbanisme commercial, poids des baux, mobilité territoriale », poursuit le délégué général de la Fevad, selon qui « mettre ces difficultés sur le compte du e-commerce évite de traiter de ces sujets structurels ». Bien plus qu’une menace, « le phygital redéfinit les frontières du commerce », abonde dans une tribune aux Échos Julien Cailleau, directeur général adjoint de Oney, selon qui il s’agit de « combiner le meilleur des deux mondes ».

Ainsi, pour près de huit consommateurs sur dix (79%), d’après une étude The Future 100-VLM, le magasin physique n’est « plus un simple lieu de transaction, mais un lieu d’expérience multisensorielle ». La digitalisation et le e-commerce apparaissent alors non plus comme des dangers, mais comme « un levier clé pour permettre aux magasins de s’adapter (…), de mieux connaître le client, d’anticiper ses besoins, de lui proposer des offres sur-mesure ». Bref, de réinventer les commerces de proximité et les centres-villes, qui n’ont jamais cessé de s’adapter – certes non sans heurts – aux nouvelles habitudes de consommation.

Faucons et colombes

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Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot,préside une réunion de crise sur la situation au Moyen-Orient, au Quai d'Orsay, à Paris, le 2 mars 2026, à la suite des frappes des États-Unis et d’Israël contre l’Iran © Raphael Lafargue-Pool/SIPA

Cette guerre en Iran n’est peut-être pas conforme au droit international, mais c’est tant mieux, lance Elisabeth Lévy dans sa chronique matinale. Nous vous proposons de l’écouter pour savoir pourquoi.


La guerre américano-israélienne ressuscite la fracture de 2003 entre faucons et colombes (avant l’Irak). On est cependant loin des passions de 2003, quand la France, gonflée à bloc par le lyrisme chiraco-villepiniste, fustigeait le néo-impérialisme américain et que les rares défenseurs des néoconservateurs étaient conspués.

Aujourd’hui, si on fait abstraction (et on le fait) des dingueries insoumises, le débat est plus feutré. Pas sûr que l’opinion soit passionnée par cette guerre qui semble encore assez lointaine. Sur les plateaux télé, on ne voit pas partisans et adversaires de la guerre s’invectiver. Il faut bien dire qu’après la répression sanglante du début d’année en Iran, il est difficile de pleurer publiquement Khamenei.

Cependant, oui, il y a bien une petite musique qui monte : Trump et Netanyahou vont mettre le feu à la région. Laquelle, il est vrai, était pacifique et très calme jusque-là, comme chacun sait. Si une puissance menaçait ses voisins, armait des groupes terroristes et opprimait sa population, on pourrait discuter. Mais non, on psalmodie le même mantra : jamais un régime n’est tombé à la suite d’une campagne aérienne.

Jamais, peut-être. Enfin, jusqu’au jour où ça arrive. La géopolitique n’est pas une science exacte.

Par ailleurs, l’Iran n’est pas l’Irak ni la Libye.

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Le but de guerre des Israéliens et des Américains n’est pas de renverser le régime, mais de priver l’Iran de ses capacités de nuire. Tout le monde espère que cela créera les conditions pour que le peuple iranien, sur le terrain, se débarrasse de ses mollahs.

D’accord, mais cette politique de la force oublie le « droit international », entend-on. Cela désole Le Monde, qui a mobilisé d’obscurs spécialistes pour fustiger cette transgression. Marine Tondelier regrette qu’on ait tué Khamenei au lieu de le juger, mais ne nous dit pas quel tribunal s’en serait chargé. Toutes sortes de bonnes âmes expliquent que l’ONU devrait être à la manœuvre, autrement dit que rien ne devrait se passer, vu que l’Assemblée générale de l’ONU est un conglomérat de dictatures animé par la haine d’Israël et de l’Amérique.

Le problème, c’est que cette ligne mollassonne, c’est aussi la colonne vertébrale de la diplomatie française. Pour Emmanuel Macron, la question du nucléaire iranien doit être réglée par la diplomatie. Autrement dit, ne pas être réglée du tout, parce que, depuis quinze ans, malgré tous les efforts diplomatiques, le régime trimballe l’Occident. Jean-Noël Barrot a dit : « Cette intervention unilatérale aurait mérité d’être débattue. » L’Histoire est en marche et la France regrette qu’il n’y ait pas eu suffisamment de bla-bla. Cette guerre n’est peut-être pas conforme au droit international, et tant mieux. Droit international, cela veut dire impuissance.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale chez Patrick Roger

Iran: quand la propagande du regime se retourne contre lui

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Des religieux et d’autres partisans du régime pleurent lors d’un rassemblement après que la télévision d’État a officiellement annoncé la mort du Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, à Téhéran, en Iran, dimanche 1er mars 2026 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Sûr de lui, après s’être raconté des histoires à lui-même suite à la guerre des Douze Jours l’année dernière, le régime iranien envoie désormais des signaux erratiques dans la région – presque convulsifs. Reste une grande question: comment traduire une supériorité militaire écrasante en victoire politique durable? A cette interrogation, seuls les Iraniens peuvent apporter une réponse, observe Gil Mihaely dans son analyse.


À l’issue de la guerre des Douze Jours, en juin dernier, les dirigeants de la République islamique d’Iran ont tiré leurs propres conclusions. Le récit qu’ils se sont forgé est d’une grande simplicité. Dans la nuit du 12 au 13 juin 2025, ils ont été pris de court, frappés de stupeur par l’attaque israélienne déclenchée aux premières heures du jour. Les dégâts ont été lourds. Les bombardiers américains B2 ont ensuite anéanti une part essentielle de leurs capacités d’enrichissement de l’uranium et éliminé plusieurs des principaux scientifiques chargés de l’ensemble du programme nucléaire, y compris dans sa dimension militaire.

Huit mois plus tard…

Mais, dans la version qu’ils retiennent, l’essentiel est ailleurs. Grâce au leadership et à la clairvoyance du guide suprême Ali Khamenei, le régime a su se redresser. Les différents corps de l’appareil d’État ont fait bloc, sans défection notable. Mieux encore, la société, que l’on disait fragmentée et épuisée, aurait retrouvé ses réflexes patriotiques pour resserrer les rangs autour d’une patrie présentée comme agressée. C’est cette lecture, autant psychologique que stratégique, qui structure aujourd’hui leur confiance retrouvée.

Mieux encore, les missiles iraniens ont fini par contourner les systèmes de défenses qu’Israël et les Etats-Unis ont déployé et des villes et des infrastructures israéliennes ont été touchées. La situation israélienne est devenue tellement critique, continue le récit iranien, que les Américains se voyaient obligés d’intervenir pour mettre fin à la guerre pour sauver leurs alliés à court des munitions. Enfin, Trump a demandé un cessez-le-feu non pas d’une position de force, mais parce qu’il avait peur.

Huit mois plus tard, ces mêmes dirigeants, du moins ceux qui sont encore en place, se retrouvent dans une situation identique, peut-être plus grave encore. De nouveau la stupeur. De nouveau la surprise. De nouveau une décapitation dès les premières minutes du conflit. Mais cette fois, c’est réellement la tête qui tombe. Et, surtout, l’Iran ne fait plus face à Israël seul.

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En moins de quarante-huit heures, le régime, amputé de son centre nerveux, semble avoir perdu la maîtrise des opérations. Il ne parvient plus à imposer une ligne stratégique cohérente. Les signaux envoyés dans la région sont erratiques, presque convulsifs. Oman est touché. Une installation française est visée. Aux Émirats arabes unis, des hôtels et des infrastructures subissent des dégâts. En Arabie saoudite, une raffinerie est frappée. Même une base britannique à Chypre entre dans le champ des cibles.

Ali Larijani, l’un de ceux qui tentent d’assurer une direction politique dans la tempête, est contraint d’admettre que ces actions ne traduisent pas une stratégie unifiée dictée depuis Téhéran. Elles relèveraient plutôt d’initiatives prises par différents chefs de corps, chacun agissant selon sa propre logique opérationnelle. L’image qui s’impose est celle d’un commandant de sous-marin nucléaire lanceur d’engins qui, en temps de guerre, aurait perdu tout contact avec son quartier général.

L’échec même des négociations entre l’Iran et les États-Unis ces dernières semaines peut être attribué également à cette perception répandue au sein de la direction iranienne selon laquelle, la guerre de Douze Jours fut un échec d’Israël et des États-Unis et que si elle continuait quelques jours de plus l’Iran aurait pu dicter ses conditions à Trump… Cette conviction qu’une nouvelle attaque américaine pourrait, certes, infliger des dommages importants et toucher certains hauts responsables, mais qu’il est impossible de menacer la survie même du régime. Cette perception, exprimé pendant les négociations explique la remarque de Trump qui se disait étonné du refus des Iraniens d’accepter ses propositions. Lui-même avait d’autres souvenir de la manière dont la guerre de Douze Jours s’est déroulée et s’est terminée.

Récit officiel

Mais à Téhéran, la guerre des Douze Jours n’a pas été présentée comme la seule victoire de cette année ouverte sous les auspices de Norouz 2025. Dans le récit officiel, elle s’inscrit dans une séquence plus large, celle d’une République islamique que l’on disait encerclée, affaiblie, contestée de l’intérieur, et qui aurait pourtant tenu bon sur tous les fronts essentiels. Et bien sûr cette autre grande victoire contre la « sédition et la rébellion ».  La vague de protestations qui a éclaté fin décembre 2025 a certes été réprimée avec une brutalité meurtrière. Les miliciens ont tiré sans broncher. Les familles endeuillées ont dû payer les balles utilisées pour tuer leurs proches. Ramadan est arrivé et bientôt c’était le printemps.

La guerre a surpris l’Iran samedi matin dans la situation la plus fragile que le pays ait connue depuis 1979. La contestation a été noyée dans le sang, mais les problèmes de fond auxquels la République islamique est confrontée ne se sont pas dissipés. Au contraire, la crise de légitimité s’est approfondie et la crise économique s’est aggravée.

Fin décembre, les bazaris étaient descendus dans la rue lorsque le dollar s’échangeait autour de 1,4 million de rials. Aujourd’hui, il en faudrait 1,66 million, à supposer encore que l’on trouve un vendeur. Et la guerre ne dure que depuis cinquante heures.

L’économie est déjà fortement perturbée. Les dégâts se multiplient, en particulier là où cela compte réellement pour le régime : son matériel militaire, ses capacités de commandement et de contrôle, ses infrastructures stratégiques et, bien sûr, ses hommes. Le peuple peut s’appauvrir davantage, il peut s’épuiser encore. Mais les missiles, les lanceurs, les radars et les installations liées au programme nucléaire devront être remplacés ou reconstruits rapidement, coûte que coûte. Et bien entendu, la nomenclature, les Pasdaran, les Basidj doivent être nourris, logés et protégés. C’est là que se situe la hiérarchie réelle des priorités.

Il est difficile d’évaluer l’impact de l’attaque israélo-américaine sur la stabilité du régime, et plus encore sur sa survie même. Il est douteux qu’une frappe aérienne, aussi significative soit-elle, puisse renverser la République islamique et instaurer une alternative viable sur ses ruines sans la participation active de millions de citoyens iraniens. Cependant, on peut affaiblir encore ce régime, le priver encore des moyens d’agir et de contrôler, faire peur à ses fidèles et enhardir ses détracteurs. Chaque frappe augmente les chances d’ébranler ses fondements.

Quels buts de guerre ?

La question clé demeure la suivante. Quel est l’objectif concret de l’attaque israélo-américaine combinée et, par conséquent, quel mécanisme permettra de mettre un terme à la campagne militaire actuelle ? « Dégrader des capacités » ou « préparer les conditions d’un changement de régime » ne constituent pas des objectifs militaires. Ce sont des formules politiques, des horizons stratégiques flous. Une armée, elle, a besoin de buts précis, mesurables, atteignables, inscrits dans une temporalité définie.

À ce stade, il y a plus d’interrogations que de certitudes. La première et la plus importante concerne l’impact de la guerre sur la stabilité du régime. Sera-t-il capable d’absorber le choc, de survivre au conflit, de préserver sa cohésion interne ? Parviendra-t-il à empêcher que les citoyens iraniens ne profitent des brèches ouvertes par les frappes pour investir la rue et occuper les espaces où les forces du régime ne sont plus physiquement et massivement présentes ? Toute la question est là. Non pas seulement la destruction matérielle, mais la capacité de l’appareil sécuritaire à maintenir la peur chez ses adversaires, et la discipline et le contrôle dans ses propres rangs au moment même où son propre centre de gravité est fortement bousculé.

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À l’issue de la guerre des Douze Jours s’est ouvert en Iran un débat entre deux écoles. La première soutenait que les principaux défis auxquels le pays est confronté sont de nature interne et non externe. Selon cette analyse, ce ne sont pas d’abord les pressions étrangères qui fragilisent le régime, mais ses propres dysfonctionnements économiques et sociaux. L’inflation chronique, l’effondrement monétaire, la corruption systémique, la paralysie d’un appareil productif sous perfusion et la défiance croissante des classes moyennes expliqueraient davantage la vulnérabilité du système que les frappes adverses.

Dans cette perspective, seule une amélioration radicale de la situation économique pourrait inverser la dynamique. Autrement dit, la solution résiderait dans une transformation structurelle de la gestion macroéconomique, une relance réelle de la production nationale et une réduction durable de l’inflation. Seule une économie à nouveau respirable, sinon prospère du moins stabilisée, permettrait au régime d’absorber les crises successives et de restaurer un minimum de légitimité politique.

Mais une telle réorientation suppose nécessairement un allègement des sanctions. Leur contournement a atteint ses limites. Les circuits parallèles et les réseaux opaques de trafic ne suffisent plus à faire tourner une économie de 90 millions d’habitants. Quant aux contrats mirobolants annoncés avec la Chine il y a quelques années, présentés comme un basculement stratégique historique, ils sont restés pour l’essentiel à l’état d’affichage politique.

Leurs détracteurs considéraient que les coups subis ne justifiaient pas une modification des objectifs stratégiques fondamentaux de la République islamique. Plus encore, à leurs yeux les leçons des récents conflits pointent clairement vers la solution définitive : l’arme nucléaire. L’Iran ayant accompli déjà le plus dur, il faudrait tout faire pour s’en doter aussi rapidement que possible. Ensuite seulement, abrité par cette assurance vie à toute épreuve, viendrait le temps du pouvoir d’achat…

Ce débat, en réalité, posait une question simple et redoutable pour le régime. Continuer à privilégier la posture de résistance ou accepter que la survie passe d’abord par une normalisation économique. Ce débat a été tranché sans ambiguïté par le guide suprême Ali Khamenei, qui a affirmé qu’il n’existait pas d’alternative à la voie de la résistance et à la fermeté face à Israël et aux États-Unis. Bien avant que les premiers avions aient décollés à leur première mission, les dés étaient jetés. 

Les écrivains français: entre domestication et disparition

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© Pitchipoï Productions / France 2 cinéma

Dans le dernier film de Valérie Donzelli, un photographe à succès abandonne tout pour se consacrer à l’écriture et découvre la pauvreté. La littérature survit là où tout échoue.


On parle beaucoup ces jours-ci d’À pied d’œuvre, le film de Valérie Donzelli, revenu de la Mostra de Venise 2025 avec le prix du meilleur scénario avant d’arriver enfin en salles. Un prix prestigieux. Des applaudissements debout. Tout ce que notre époque reconnaît comme consécration. Et pourtant le sujet du film raconte l’inverse : un homme qui quitte la réussite. Ancien photographe des visages célèbres, payé pour fabriquer du désir autour de gens déjà désirés, il bifurque volontairement. Il quitte la machine quand elle tourne.

Vœu de pauvreté 

Descendre est obscène aujourd’hui. On pardonne l’échec. Jamais le refus de réussir. Alors il accepte les petits boulots, les horaires morcelés, les tâches invisibles, celles qui tiennent le décor quotidien et que personne ne regarde. Il entre dans ce monde discret où l’individu disparaît derrière la fonction. Déjà cela dérange : un homme qui pouvait rester du bon côté accepte de devenir interchangeable.

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Pendant ce temps, il écrit. Ni le livre ni le film ne mythifient ce geste. Pas de lyrisme. Pas de vocation proclamée. L’écriture reste hors champ, protégée, comme un feu fragile qu’on ne laisse pas consumer. La photographie avait été mangée par la répétition, la commande, la rentabilité. L’écriture, elle, doit rester pauvre pour survivre. Non pas romantiquement pauvre, mais économiquement inutile, préservée de ce qui finit toujours par user le désir.

L’auteur contemporain vit différemment. Festivals, prix, plateaux radio, il ne produit plus seulement des livres. Il entretient une présence, continue, fébrile. Le succès agit comme une laisse élégante. Plus l’avance grossit, plus la liberté diminue. On apprend à ne pas décevoir le lecteur. À prolonger ce qui marche. À devenir reconnaissable avant même d’être nécessaire. La littérature se met à parler la langue du marketing culturel. Silencieusement, elle se civilise.

Une existence « disruptive »

C’est peut-être là que réapparaît, presque malgré lui, la fonction politique de l’écrivain. Non plus l’intellectuel des plateaux, mais celui qui vit autrement que le monde ne le demande. L’écrivain n’agit pas par programme. Il dérange simplement. Une existence incertaine, improductive, inutile au regard du rendement général. Aujourd’hui, refuser la carrière devient subversif. Refuser, ralentir, accepter la perte de statut – ce n’est pas un geste politique affiché. C’est une dissonance. Une déviation silencieuse qui rappelle que la société n’est jamais totalement close sur ses propres règles.

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Le personnage d’À pied d’œuvre devient alors une anomalie morale. Mauvais calcul social. Excellent calcul existentiel. Car la vérité mise à nu par le film est simple : la littérature supporte mal la professionnalisation. Elle exige prudence. Elle impose la répétition. Elle répète ce qui marche. Elle se civilise. Et pourtant, elle survit encore – là où tout le reste échoue. Elle survit là où elle cesse d’être une carrière.

La littérature n’est pas faite pour améliorer une vie. Elle la complique. Elle isole, elle appauvrit, elle rend suspect. Dans une société où chacun optimise son existence, choisir l’incertitude est presque une faute morale. Peut-être est-ce là, au fond, la leçon du film et du livre : la littérature survit là où tout s’achète. Là où le succès devient chaîne, la désertion est encore possible. Là où l’on croit que tout se récompense, elle seule demeure libre.

Alliance États-unis et Israël: le retour d’un ancien mythe

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Des Turcs manifestent contre l'intervention américaine et israélienne contre l'Iran, Istanbul, 1er mars 2026 © Khalil Hamra/AP/SIPA

Guerre contre l’Iran. « Israël contrôle les États-Unis », entend-on parfois. Bien sûr: comme dans Jud Süß, il suffit d’imaginer un marionnettiste invisible pour transformer la première puissance mondiale en prince naïf et faire passer la complexité du monde pour un vieux scénario rassurant.


Il y a des idées qui ne meurent pas. Elles changent de visage, elles traversent les régimes, elles abandonnent les uniformes pour revêtir les habits de l’analyse géopolitique. Elles se croient modernes. Elles sont anciennes.

« Israël manipule les États-Unis. » « Israël commande Washington. » « L’Amérique fait la guerre pour Israël » sont de celles-là. Ces phrases ont aujourd’hui l’allure du bon sens critique. Elles se présentent comme dévoilement d’un secret. Elles prétendent percer le voile. Mais leur architecture est plus vieille que ceux qui les prononcent.

Pour comprendre leur puissance, il faut revenir à une œuvre de cinéma — et à la mécanique qu’elle a cristallisée.

Le laboratoire du mythe

En 1940, sous l’autorité vigilante de Joseph Goebbels, sort le film Jud Süß, réalisé par Veit Harlan. Il prétend raconter l’histoire de Joseph Süß Oppenheimer, financier juif du XVIIIᵉ siècle au service du duc de Wurtemberg. Mais ce n’est pas une biographie. C’est une démonstration.

Le film installe une structure simple et redoutable : le pouvoir visible est faible ; le pouvoir réel est caché ; le pouvoir caché est juif. Süß apparaît d’abord comme séduisant, cultivé, nécessaire au fonctionnement de l’État. Il apporte richesse et efficacité. Puis la narration glisse. La séduction devient menace. L’influence devient corruption. L’intelligence devient complot.

La mise en scène ne hurle pas. Elle travaille en douceur. Les décors sont soignés, le jeu d’acteur mesuré, l’esthétique quasi naturaliste. C’est précisément cette respectabilité formelle qui donne sa force au poison. Le spectateur ne se sent pas manipulé : il a l’impression d’assister à une fresque historique.

Le récit suit un arc limpide : infiltration, corruption, purification. La pendaison finale n’est pas seulement un dénouement dramatique ; elle est une catharsis. Le corps social, contaminé, se purifie en expulsant l’élément étranger.

La propagande a trouvé là sa forme parfaite : transformer un mythe en évidence narrative.

De l’individu à l’État

Après 1945, le Juif isolé cesse d’être la figure centrale du soupçon. L’histoire a changé d’échelle. L’État d’Israël existe. Il possède une armée, une diplomatie, des alliances. Le mythe ne disparaît pas. Il se transpose. On ne dit plus : « le Juif contrôle le prince ». On dit : « Israël contrôle les États-Unis ».

La scène a changé : le duché de Wurtemberg est devenu la Maison-Blanche. Le conseiller financier s’est transformé en « lobby ». Mais la dramaturgie demeure : un pouvoir officiel — américain — et derrière lui une influence cachée qui dicterait la marche du monde.

Ce déplacement est d’une efficacité remarquable. Il permet d’actualiser la structure sans en assumer l’héritage. On ne parle plus de race. On parle d’influence. On ne parle plus de complot juif. On parle d’alliance asymétrique.

Pourtant, la logique narrative est la même : le visible ment ; le réel est ailleurs ;
et cet ailleurs porte un nom juif.

La tentation de la simplification

Pourquoi cette idée séduit-elle ? Parce qu’elle simplifie un monde devenu illisible. Les relations entre Israël et les États-Unis sont complexes : intérêts stratégiques communs, rivalités internes, jeux électoraux, considérations militaires, pressions régionales. La politique américaine au Moyen-Orient ne se réduit pas à une seule variable. Mais la thèse de la manipulation offre une clé unique. Elle transforme l’enchevêtrement des causes en scénario clair : un acteur unique tire les ficelles.

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Ce faisant, elle produit un paradoxe : elle déresponsabilise la puissance américaine. Elle transforme la première armée du monde en instrument passif. Comme si Washington n’avait ni intérêts propres ni logique impériale. Comme si ses décisions militaires ne relevaient pas de calculs géopolitiques — discutables, parfois tragiques — mais d’une contrainte extérieure. On retrouve ici la structure de Jud Süß : le prince faible, le conseiller tout-puissant.

L’efficacité d’un récit

Le film de 1940 n’était pas seulement une œuvre antisémite ; il était une leçon de dramaturgie politique. Il montrait comment fabriquer un ennemi total :

  • séduisant pour mieux tromper,
  • intégré pour mieux infiltrer,
  • indispensable pour mieux dominer.

Cette architecture mentale est redoutablement adaptable. Elle peut migrer d’un contexte à l’autre. Elle peut survivre au régime qui l’a produite. Aujourd’hui, elle réapparaît sous des formes diverses : dans certains milieux d’extrême droite ;
dans des discours islamistes ; dans des segments d’une gauche radicale anti-impérialiste. Les idéologies diffèrent. La structure du soupçon est identique.

Analyse et responsabilité

Il ne s’agit pas de nier l’existence de réseaux d’influence, de groupes de pression, d’alliances stratégiques. Toute démocratie connaît des forces qui cherchent à orienter les décisions publiques. Israël et les États-Unis entretiennent une relation particulière, forte, durable. Elle mérite analyse, critique, débat.

Mais lorsque cette relation est transformée en preuve d’une domination occulte, on quitte l’analyse pour entrer dans la mythologie.

La frontière est subtile. Elle ne se situe pas dans le droit de critiquer une politique, mais dans la manière de raconter le pouvoir.

Le film de Veit Harlan a montré qu’un récit bien construit peut donner à une fiction l’apparence de l’évidence. Il a démontré qu’on peut faire passer une structure fantasmatique pour une vérité historique.

C’est peut-être là sa leçon la plus inquiétante : le danger ne réside pas seulement dans la haine explicite, mais dans la cohérence séduisante d’un récit. 

Le monde contemporain n’a pas besoin d’un marionnettiste invisible pour expliquer ses guerres. Il lui suffit de la collision d’intérêts, d’idéologies, de peurs et d’erreurs humaines.

Lorsque l’on affirme qu’Israël « oblige » les États-Unis à faire la guerre, on ne répète pas mécaniquement le passé. Mais on réactive, parfois sans le savoir, une vieille architecture de pensée : celle qui cherche toujours un centre caché pour expliquer la complexité du réel.

Et c’est peut-être cela qu’il faut apprendre à reconnaître — non pour interdire la critique, mais pour la préserver du mythe.

Ruffin pas seulement contre les rupins?

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Le député de gauche François Ruffin au salon de l'Agriculture à Paris, 26 février 2026 © ISA HARSIN/SIPA

Le député de la Somme croit pouvoir convaincre les électeurs de gauche de voter pour lui, parce qu’il a découvert qu’à côté de la France des cités islamisées qu’apprécie tant Jean-Luc Mélenchon, demeure une France des campagnes plus traditionnelle… Ses chances de succès électoral semblent faibles.


François Ruffin avait cru brillamment se distinguer en promettant, s’il était élu président de la République en 2027, de ne se faire payer qu’au SMIC. Cette démagogie, ne comprenant rien aux aspirations du peuple français, avait même été critiquée, voire moquée, par la gauche et l’extrême gauche. Ce que désirent les citoyens, c’est une synthèse entre la majesté républicaine et la simplicité scandinave. Rien à voir, donc, avec ce misérabilisme surjoué !

Curieuse une

On aurait pu considérer que la cause était entendue, que M. Ruffin était un excellent réalisateur – un peu notre Ken Loach au petit pied – mais que, pour l’Élysée, il n’était pas crédible…

Pourtant, Marianne, hebdomadaire que j’apprécie, a choisi de poser en couverture, sous sa photographie, une interrogation qui le remet autrement en lumière : « Lui, président ? »

Passé le premier moment de saisissement, on lit avec curiosité le long entretien qui lui est consacré. Pour l’essentiel, les réponses qu’il apporte au collectif de journalistes qui l’interroge ne bouleversent rien, ne marquent aucune rupture véritable et s’inscrivent — sans vouloir l’offenser — dans une forme de banalité progressiste dont la tiédeur contraste avec le délire révolutionnaire et jusqu’au-boutiste d’un Jean-Luc Mélenchon.

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De ma part, d’ailleurs, ce n’est pas forcément un passif que cette relative modération ; mais il me semble que, pour être dans ce registre, nous avons déjà suffisamment d’autres personnalités plus fiables et plus classiques que François Ruffin !

Son argumentation m’a surtout intéressé lorsqu’il cherche à répondre au grief de son manque de crédibilité présidentielle. Il a déjà quelque chose en commun avec tous ceux qui exercent le pouvoir ou ambitionnent, à tort ou à raison, d’y accéder: il ne doute pas et se montre même si satisfait de lui-même qu’il s’imagine aisément face à Vladimir Poutine et à Donald Trump, persuadé de pouvoir leur résister. Après tout, dans le registre du virtuel, pourquoi ne croirait-on pas sur parole celui qui se juge à la hauteur ?

Peut mieux faire !

François Ruffin, comme tant d’autres, est sans doute plus convaincant lorsqu’il oppose à son inexpérience et au risque qu’il représenterait les faibles résultats, les médiocres réussites de la classe politique classique, de droite comme de gauche, et qu’il en tire la conclusion qu’elle n’a pas de leçons à donner et qu’il ferait nécessairement mieux.

Je ne suis pas persuadé que l’adhésion à cette démonstration puisse être totale, car on peut tout de même préférer un professionnel, même s’il a commis des erreurs, à un amateur qui n’a rien prouvé.

Sur ce dernier point, François Ruffin me paraît à la fois se surestimer et user d’un sophisme en jouant sur le concept de normalité. On comprend bien qu’en se décrétant non normal, il vise François Hollande, qui avait déclaré vouloir être un président « normal », mais sans suffisamment l’expliciter ; et qu’il conclut, de cette absence prétendue de normalité, à une indéniable aptitude présidentielle. Ce qui est, pour le moins, un raccourci audacieux !

D’autant plus que M. Ruffin exagère le caractère atypique de son parcours et de ses activités. Il veut en faire une épopée quand, tout au plus — et ce n’est déjà pas rien —, il y a chez lui de l’agitateur et du vibrion. Même si la petite cour qui l’entoure — elle se constitue toujours, même lorsqu’on prétend s’en garder ! — le conforte dans sa croyance qu’on l’attend, qu’on l’espère et que la primaire de gauche lui sera favorable. Les illusions sont toujours belles et précieuses avant qu’on ne les perde.

Ruffin n’est pas seulement destiné à combattre les rupins. Mais, dans l’espace de la politique traditionnelle, le député Ruffin occupe certes une place amplifiée par une réelle sympathie médiatique ; faut-il pour autant l’admirer parce qu’il aurait découvert, contre LFI, que la France et le peuple existaient ? Et d’un futur qui ne serait pas aux couleurs d’aujourd’hui, il ne sera jamais l’inventeur !

Jean-Luc Mélenchon: l’ivresse de la radicalité

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Lyon, 26 février 2026 © Bony/SIPA

À Lyon, jeudi dernier, des rires qui dérangent… À l’approche des municipales, Jean-Luc Mélenchon a très mauvaise presse. Ses alliés de gauche prennent leurs distances avec lui ou, du moins, font bien semblant. Le leader de LFI est dans une fuite en avant: il sait que s’il y a de nombreux candidats à l’élection présidentielle, le seuil pour atteindre le second tour sera plus bas. Et, une fois face au Rassemblement national, son projet pourrait bien être de «bordéliser» la France en menant un troisième tour dans la rue.


Dernière minute ! Errare humanum est, sed perseverare diabolicum ? Récidive. Hier soir, à Perpignan, Jean-Luc Mélenchon a plaisanté sur la prononciation du nom de son adversaire Raphaël Glucksmann, alors que des accusations d’antisémitisme avaient déjà surgi la semaine dernière après qu’il ait ironisé sur le nom de Jeffrey Epstein, suggérant, à mots à peine voilés, l’existence d’un complot destiné à dissimuler les origines juives du criminel américain… « Monsieur Glucksman et je ne sais qui encore, Glucksmann pardon…, après j’en ai pour des heures » s’est amusé le leader lfiste. Lors de sa première mention du nom de l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon le prononce « Glucksman ». Lorsqu’il se reprend ensuite, il dit « Glucksmane ». « Ok Jean-Marie Le Pen » a répliqué sur Twitter l’eurodéputé Place Publique • MP.

Où trouve-t-il toute cette énergie ? Ou, plus sérieusement, jusqu’où ira-t-il dans la provocation, dans l’outrance et le racolage islamo-gauchiste ? Politiques reçus lors des émissions dominicales et éditocrates spécialisés ont été invités à se prononcer pendant le weekend, même si l’actualité internationale a occupé la plupart du temps d’antenne. Car oui, la semaine dernière, le leader de l’extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon, avait encore frappé !

La brebis gateuse des municipales ?

Dix jours après l’agression mortelle de Quentin Deranque à Lyon, Jean-Luc Mélenchon était en meeting, jeudi 26 février, pour soutenir sa candidate Anaïs Belouassa-Cherifi aux municipales. C’est dans ce contexte déjà inflammable qu’il a tenu des propos qui lui valent aujourd’hui d’être accusé d’antisémitisme par l’ensemble de la classe politique. Il voudrait se victimiser et jouer les vilains petits canards, il ne s’y prendrait pas autrement.

Dénonçant ce qu’il considère comme un traitement médiatique hostile envers son mouvement, il a ironisé sur la prononciation du nom de Jeffrey Epstein. En multipliant les approximations volontaires — « Epstein », « Epstine », « Ennchtaïne », « Ennstine », « Frankenstine » « Frankenchtaïne » — il a suggéré que les médias adapteraient la prononciation de certains noms à des fins inavouées. Les rires nourris d’une salle de 2000 militants acquise à sa cause ont renforcé l’impression d’un sous-entendu appuyé. Pour ses détracteurs, le message était clair: évoquer, par insinuation, l’origine juive d’un nom pour nourrir une critique des médias relève de codes historiquement associés à l’antisémitisme. Décodeur : les journalistes auraient selon Mélenchon changé la prononciation du nom du criminel sexuel américain pour cacher sa confession juive, et détourner les regards vers la Russie (« Ça fait plus russe, hein… Eh beh voilà tout le monde comprend comment il faut faire… »). Le journaliste Laurent Joffrin a ainsi estimé que cette sortie dans laquelle Mélenchon joue sur les codes de l’antisémitisme et disserte sur les noms juifs devant une foule hilare le faisait ressembler à « un orateur fasciste des années 30 ». Le journaliste recevra avec sa rédaction François Hollande, Bernard Cazeneuve et Jérôme Guedj, lesquels ont sa préférence à gauche, le 24 mars prochain lors d’un évènement au cours duquel il devrait renommer son site Le Journal, dont le slogan « On peut être de gauche et avoir une bonne droite » peut désormais sembler de mauvais goût à certains par les temps qui courent.

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Le président Emmanuel Macron a, quant à lui, réagi assez sobrement en publiant sur le réseau X un extrait récent de discours tenu lors de la cérémonie d’hommage à Hilan Alimi, au cours de laquelle il avait évoqué l’antisémitisme de gauche, accompagné de ces mots : « C’était il y a quinze jours… » Olivier Faure, l’allié socialiste de Mélenchon dont la cote de popularité dans les sondages ne va jamais bien fort, a dénoncé des propos qui, selon lui, réutilisent les ressorts du fascisme : « Est antifasciste celui qui combat le fascisme, pas celui qui en réutilise les ressorts les plus dangereux ». Marine Tondelier a également pris ses distances, déclarant : « Rien ne va dans ses propos. Rien, ça suffit maintenant ! » Est-ce à dire qu’ils ne parleront plus avec les Insoumis dans l’entre-deux-tours des élections municipales qui auront lieu dans 15 jours ?  Bien sûr que non. On se souvient par ailleurs que l’impayable cheffe des écolos est une grande copine du rappeur Médine. Elle avait maintenu son invitation controversée aux universités d’été de son parti à celui qui ironisait sur l’essayiste petite-fille de déporté Rachel Khan en la traitant de « ResKHANpée »… Interrogé par Le Parisien, l’avocat lyonnais et ancien responsable de la LICRA Alain Jakubowicz a indiqué que c’était selon lui la poursuite de la descente aux enfers de l’extrême gauche. « Le « Epstein » de Jean-Luc Mélenchon lui restera collé à la peau comme Durafour crématoire à celle de Jean-Marie Le Pen. » On verra bien. Mais il est vrai que ces derniers mois, les cornes du diable semblent définitivement vouloir passer de la tête de Jean-Marie Le Pen à celle de Jean-Luc Mélenchon…


Mauvaise séquence insoumise et agendas cachés

La nouvelle polémique intervient alors que La France insoumise traverse une période délicate. L’enquête sur la mort de Quentin Deranque mentionne l’implication présumée de proches collaborateurs liés au mouvement. Les responsabilités judiciaires exactes restent à établir, mais le contexte fragilise l’image du parti. Des assistants parlementaires LFI dorment en prison et on n’a plus revu le député Raphaël Arnault au Palais Bourbon depuis le drame. Mais, contre toute attente, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon a décidé de soutenir son député, fondateur de la Jeune Garde, groupe « antifa » par ailleurs soupçonné de reconstitution d’association dissoute par la justice…

Dans cette séquence politique violente, il n’est pas certain que les positions des autres principaux acteurs politiques aient été tout à fait compréhensibles par le grand public qui observe la vie politique de loin. Marine Le Pen et Jordan Bardella ont déploré la mort de Quentin Deranque, mais ils n’ont pas souhaité associer leur mouvement à l’hommage rendu à ce « martyr » des nationalistes à Lyon, par crainte de la présence d’éléments radicaux. Sur LCI, vendredi soir, Jordan Bardella a essayé de se refaire en étant intraitable sur l’épisode du dérapage à connotation antisémite lyonnais : « On se croirait dans un spectacle de Dieudonné ! Jean-Luc Mélenchon est dans une dérive extrêmement grave. Il est dans un monde parallèle et on a l’impression d’assister au retour des années 30. Depuis le 7-Octobre, son mouvement a fait le choix de souffler sur les braises de l’antisémitisme dans notre pays. »

Le choix de LFI de conserver son soutien à la Jeune Garde et au député Arnault, alors que les liens avec le crime semblent évidents, est incompréhensible et accablant pour l’opinion. Les propos de M. Faure ou de Mme Tondelier condamnant l’énième outrance de notre Général Tapioca insoumis de jeudi arrivent bien tardivement et semblent insincères, après tant d’autres dérapages des élus insoumis durant le conflit opposant Israël au Hamas à Gaza ces dernières années. Les partenaires de gauche ont toujours donné l’impression de ménager la chèvre et le chou, contestant ici des propos ou là leur forme, mais ne rompant jamais véritablement avec le parti mélenchoniste par crainte d’être trop faibles électoralement sans les LFistes.

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Seul François Hollande s’en est un peu mieux tiré auprès de l’opinion, en étant très clair dès le début de la séquence Quentin. Rêvant de revenir à l’Élysée, l’ancien président et désormais député socialiste de Tulle avait, dès après la mort du militant nationaliste, tiré ses conclusions sur RTL le lundi 26 février : « Ça ne peut plus être lui, c’est terminé », avant d’évoquer « une forme de marginalité politique » dans laquelle le leader de La France insoumise se « complaît et restera ». Nous verrons bien s’il est entendu dans un mois par le reste de la gauche – qu’il a tant déçu. Trouvera-t-on encore des alliances entre LFI et le reste de la gauche pour sauver les villes menacées de basculer à droite ?

La base trinque mais tient bon

Enfin, un reportage du Monde nous apprenait ce weekend1 que sur le terrain les militants insoumis font grise mine. « On nous renvoie à la mort du militant d’extrême droite et ça bloque les discussions. Je me suis même entendu dire : Vous et vos complices vous êtes des tueurs » témoigne sous couvert d’anonymat un lfiste à Wazemmes, près de Lille, constatant que le débat est rompu avec certains citoyens. Tant qu’ils soutiennent la Jeune Garde, peut-on vraiment plaindre ces militants dont Le Monde s’apitoie du sort ? Des locaux ont par ailleurs été ciblés ou vandalisés, en province, ce qui est évidemment intolérable. « L’antisémitisme est du côté de ceux qui veulent tout ramener à ce sujet » bottait en touche le leader Insoumis, qui refuse toujours de s’excuser. « La brutalisation de la vie politique est du côté de ceux qui veulent nous faire taire à force de menaces et d’insultes à tous propos. Ils suscitent délibérément la violence contre LFI» estimait-il vendredi soir.

Samedi matin, l’actualité était passée à l’Iran et LFI, qui n’a pas manqué une nouvelle fois de la ramener, se voyait reprocher de déplorer les éventuels morts civils dans les bombardements américano-israéliens, alors qu’ils n’avaient rien dit de la sanglante répression du régime des Mollahs en janvier.

Certains en viennent désormais à réclamer la dissolution de LFI, présentée comme une mesure de salut public. Avant d’agiter des interdictions spectaculaires, commençons par nous mobiliser dans les urnes et à soutenir les adversaires du parti d’extrême gauche. Dans le camp d’en face, chez les progressistes, il est plus que temps de refuser toute compromission d’appareil avec des candidats affiliés à un mouvement qui entretient l’ambiguïté et soutient des milices dites « antifa ». On ne dissout pas des millions d’électeurs qui ont voté — ou voteront encore — pour ce mouvement. À moins, quoi ? De leur retirer leur carte d’électeur ? Leurs droits civiques ? On n’interdit pas des idées, même contestables. On les combat.


  1. https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/02/27/c-est-beaucoup-plus-tendu-pour-nous-comment-la-mort-de-quentin-deranque-percute-la-campagne-des-municipales-pour-la-gauche_6668572_823448.html ↩︎