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Maintien du désordre

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Elisabeth Lévy est revenue dans sa chronique radio sur le chaos samedi dans plusieurs grandes villes de France et les pillages. Nous vous proposons de l’écouter.


Quelques jours avant Mai 68, Le Monde titrait « La France s’ennuie ». À quelques mois d’une élection cruciale, la France a peur. Et elle a quelques raisons d’avoir peur. Au moment où Emmanuel Macron déclarait que le pouvoir serait « intraitable » avec les fauteurs de violence, des groupes de pillards cagoulés et gantés narguaient déjà les policiers rue de Rivoli.

Après l’émotion, la sidération, l’indignation, il faut essayer de comprendre. La nouveauté de ce qui nous arrive tient à la convergence de trois populations. Par ordre d’entrée en scène, on a d’abord les manifestations des gentils lycéens chauffés à blanc par les Insoumis et des gentils syndicats qui, paraît-il, n’ont que des revendications légitimes. Il peut arriver que certains, emportés par leur enthousiasme incendient quelques poubelles ou un lycée presque neuf. On peut par ailleurs trouver les condamnations des pillages et cassages par les organisations lycéennes ou étudiantes un peu mollassonnes – et toujours assorties de condamnations bien plus bruyantes des violences policières. Mais admettons, comme le répètent, comme pour s’en convaincre, les éditorialistes progressistes, un peu déboussolés par la sauvagerie qui a déferlé sur Boboland. Viennent ensuite les black bloc et assimilés, des groupes mobiles et entraînés qui s’attaquent aux bâtiments publics et aux forces de l’ordre avec une violence de plus en plus déchaînée. La cohabitation de ces deux premiers groupes appartient déjà au folklore de la contestation. Arrivent enfin, pour profiter de la fête, des racailles de banlieue qui déboulent pour se livrer à des rapines et jouer à la guéguerre avec la police, un sport d’autant plus amusant qu’ils ne risquent rien sinon quelques heures de garde à vue qu’ils raconteront comme un haut fait d’arme devant quelque dame-patronnesse insoumise au regard larmoyant. Ça aussi, c’est une classique. La nouveauté, c’est le nombre, l’arrogance, la présence des filles et le tout-filmé. Aussi voit-on des vidéos de jeunes hilares au milieu de leurs propres dévastations. Certes, ce sont des jeunes de leur époque qui veulent tout, tout de suite – la génération J’ai le droit comme dit Barbara Lefebvre. L’éléphant dans la pièce, c’est que ces pillards sont à une écrasante majorité des enfants de l’immigration qui, inconsciemment sans doute, reproduisent les razzias de leurs ancêtres.

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Je vous vois venir : Vous ne pouvez pas dire que tous les immigrés sont des pillards ! D’ailleurs je ne l’ai pas dit. Les fouteurs de merde (pardon) sont cette fraction des descendants d’immigrés qui, quoique souvent nés ici, n’éprouvent aucun sentiment d’appartenance à leur pays. Napoléon demandait aux juifs s’ils considéraient les autres Français comme leurs frères. Les petites brutes qui terrorisent leurs concitoyens en riant ne les considèrent probablement pas comme leurs frères. Ils répètent ce qu’ils entendent toute la journée des profs mélenchonistes, des journalistes mélenchonistes, des sportifs mélenchonistes: qu’on est un pays de racistes, capitalistes et colonialistes (pour les plus éduqués), et surtout, qu’eux sont d’innocentes victimes. Vous n’allez pas leur reprocher de rétablir la balance en piquant quelques trucs…

Toutes les causes de ce désastre mènent à une seule : la faillite de l’État. Emmanuel Macron aurait dû tonner au premier flic caillassé, à la première poubelle brûlée. La première réaction d’Emmanuel Macron est de demander aux policiers d’avoir de l’empathie. Peu importe qu’il y en ait des dizaines au tapis avant même le 17 octobre. Ils doivent prendre des coups sans jamais les rendre. Au soir du désastre, il nous annonce solennellement qu’il y a des « factieux », ce qui, selon Gemini, désigne une personne ou un groupe qui exerce « une opposition violente, séditieuse et armée contre le pouvoir et les institutions ». On se dit que face à une telle menace, il va brandir les foudres de l’État. Ah oui, la République nous dit-il sera intraitable. La Justice sanctionnera – il reste juste à convaincre les juges. Pour le reste, il promet des concertations et des discussions et nous exhorte à avoir des débats apaisés pour une belle présidentielle. Pourquoi n’y avait-on pas pensé avant ?

L’histoire de la République, ce ne sont pas des câlins, des temps de démocratie, des « tu as raison d’avoir tort mon petit ». Il faudrait faire savoir à tous qu’affronter les forces de l’ordre, saccager des immeubles ou piller des commerces peut être dangereux. Personne ne demande que la police défouraille à tort et à travers, d’ailleurs cela n’est nullement nécessaire. Si MM. Macron et Nuñez — puisqu’il reste en fonction — lui ordonnaient de reprendre le contrôle de la rue coûte que coûte, ça calmerait tous les minables qui ne sont forts que face à la faiblesse. Et ça rassurerait tous les Français, y compris immigrés, qui voient leur État-nounou se transformer en État-carpette.

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Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Sud Radio du lundi au jeudi dans la matinale.

Sexe récession ou sexe sécession?

Un sondage IFOP tout récent révèle que plus de 30% des femmes en couple sont désormais abstinentes. Un choix délibéré dû aux carences masculines, un fait de nature dont il ne faut pas trop s’inquiéter, un effet collatéral de la vie par écrans interposés, ou le syndrome éloquent d’une civilisation mourante ? Rien dans ces hypothèses n’ébranle réellement notre chroniqueur…


On se souvient de la chanson de Brassens : 

« Quatre-vingt-quinze fois sur cent,
La femme s’emmerde en baisant.
Qu’elle le taise ou le confesse
C’est pas tous les jours qu’on lui déride les fesses… »

Le barde sétois aimait nommer un chat une chatte. Mais en 1972, pour les p’tits jeunes que nous étions, et qui vivions la révolution sexuelle vingt heures sur vingt-quatre, le refrain de la chanson paraissait gentiment grivois et tout à fait absurde. Parce que nous nous rendions les honneurs à fesses rabattues — comme dit encore Brassens dans « Le Bulletin de santé ». Notre slogan ? « Aimez-vous les uns sur les autres » !

Il faut le répéter aux jeunes d’aujourd’hui, qui hésitent de plus en plus à entrer dans le sous-sol désert de ces dames : leurs grands-parents baisaient à couilles rabattues. « Par devant, par derrière », comme dit GiedRé.

Mais ça, c’était avant.

Un sondage tout récent de l’IFOP articule la vérité, l’âpre vérité : « On croyait la « récession sexuelle » avant tout liée à la hausse du nombre de célibataires, souvent trentenaires, qui swipent plus qu’ils n’embrassent, coincés entre Netflix et un écran de six pouces. Pas que. Le reflux du sexe a franchi le seuil de la chambre conjugale, et il ne s’est pas essuyé les pieds… » Et les auteurs de préciser, impitoyables : « Le couple « sexless », ce modèle de couple sans sexe longtemps spécifique au Japon, n’est plus l’apanage de l’archipel nippon, c’est un phénomène mondial dont l’ampleur varie selon les contrées. »

Aurélie Ray, dans Le Point, soulève le toit des appartements et commente : « Le soir, sur le canapé, dans la chambre, que font les jeunes et les moins jeunes dans le noir ? Ils tripotent leurs téléphones, dévorent des séries, se perdent de désir sur Instagram, puis s’endorment, repus numériquement. »

Comment comprendre cette inappétence qui se généralise ?

Des femmes qui s’abstiennent, c’est une vieille histoire, chantée déjà par Aristophane dans Lysistrata (en 411 av. J.C.) : les Athéniennes font la grève de l’amour pour obtenir de leurs époux, peu à peu exorbités, si je puis dire, la fin de la guerre du Péloponnèse. Mais cette fois, ce n’est pas l’objet. On ne se frotte plus le lard parce qu’on n’en a plus envie.

Les hommes ont une certaine responsabilité dans ce désamour de l’amour. À force de vouloir reproduire dans leur chambre à coucher les scènes répétées jusqu’à l’écœurement dans les films pornos dont ils s’abreuvent, ils ont dégoûté de l’étreinte des femmes peu disposées à se faire manipuler comme des paquets de viande fraîche — comme si une caméra filmait la scène pour quelque voyeur externe. J’ai expliqué le désastre de cette surconsommation dans un essai déjà ancien, La Société pornographique. Voir ce que j’en disais en 2012 sur On n’est pas couché.

Pensez que l’acte sexuel le plus rare dans les films X, c’est le baiser… Que le mot absent, c’est « Je t’aime ». Que la réduction des femmes à une chambre de compression dans laquelle coulisse un piston lubrifié devient vite lassante. Elles s’ennuient au lit. Quand par bonté elles laissent leurs maris batifoler dans leur hémisphère sud, cela dure, en moyenne nationale, 5,4 minutes. Et cette moyenne implique que pour bon nombre de nos concitoyens, c’est beaucoup moins.
Trop court. Vite fait, mal fait.

Bien sûr, la dépendance aux écrans ruine la capacité érotique. Quand, dans la nuit du 13 au 14 juillet 1977 une panne géante a plongé New York dans le noir, on a assisté neuf mois plus tard à un babyboom inattendu, fruit de l’extinction des télévisions.

Mais addiction curieuse, qui ne touche que les Européens de souche…

Peut-être serait-il temps de remettre le sentiment et l’imagination au pouvoir.

Est-ce encore possible ? Je crois fermement que ce rejet du sexe est à mettre en parallèle avec notre difficulté actuelle à nous reproduire. L’exemple japonais — l’un des pays où elles s’abstiennent à plus de 60%, et où l’on fait le moins d’enfants — devrait nous faire réfléchir. Les mâles nippons rentrent chez eux vers neuf heures du soir, gavés de saké et de karaoké, et ne pensent même pas à parler avec leurs épouses — qui d’ailleurs ne les attendent pas.

Chez nous bientôt. Nous enfantons de moins en moins. Nous laissons la « nouvelle France » copuler et se reproduire, pendant que les « Français de souche » renoncent à jouer à la bête à deux dos.

Cette statistique effarante résume au fond notre attitude civilisationnelle. La France était le pays de l’amour, elle est devenue une terre stérile. Nous glissons vers le néant — qui commence dans la chambre à coucher. Et comme disait Alfred de Vigny, « les deux sexes mourront chacun de leur côté. »


PS. Merci à Martin Pimentel pour la documentation.

Macron, Mélenchon: grands prêtres du pathétisme d’Etat

Dominique Labarrière renvoie dos à dos le président Macron et le leader de l’extrème gauche française en les accusant d’incarner une lâcheté et un cynisme partagés face à la montée des violences en France.


Le premier cité est venu à la télévision à l’heure de la soupe nous servir la sienne de soupe. Du genre : « Moi y en a être pas content, mais moi y en a être pour rien dans tout ça. Moi, si ça continue comme ça, va falloir que ça cesse, etc, etc. » Consternant.

Le second nommé, Mélenchon, faisait salon l’après-midi à l’heure du thé sur un plateau de LCI. Avec son arrogance habituelle de bonimenteur de foire façon Fête de l’Huma, il nous a servi lui aussi son brouet. Encore plus indigeste que celui de l’Élyséen calamiteux. Et le lider maximo LFI d’appeler Démocrite à la rescousse pour nous expliquer que la violence dans les rapports de la Cité et dans les manifestations de rue ça ne remonte pas à hier. Juste histoire de nous fourrer dans le crâne qu’il n’aurait rien inventé dans le genre. Donc, pas coupable, le Mélenchon, comprenez-vous. D’ailleurs, il ne se gêne guère pour l’affirmer. « La violence, c’est pas moi ! » en serait-il presque à beugler en roulant ses gros yeux bien luisants.

« C’est pas moi, vu que c’est les salauds de flics! ». Ces femmes et ces hommes de grand courage et d’exemplaire sang-froid dont il disait voilà peu devant un parterre d’HEC qu’ils sont tous pourris[1]. Cette police, on le sait, dont il n’a cessé de vendre à toute une frange de la jeunesse décérébrée qu’elle tue. À part cela, bien entendu, il n’aurait aucune part dans les violences auxquelles nous avons assisté ces derniers jours et auxquelles nous assistons encore ces heures-ci. D’ailleurs, il considère, ce brave Mélenchon, que ce n’est pas la crise de ce genre la plus marquante qu’il ait connue, et qu’au fond il n’y aurait rien là-dedans que d’assez ordinaire ! Il est bien le seul. Des centaines de policiers et agents de l’ordre blessés, des quartiers entiers de villes mis à sac, également en province, le temple de la République qu’est la mairie, la Maison commune par excellence, incendiée, détruite à Limoges. Les hordes d’Attila, en leur temps, ne faisaient guère pire. Elles avaient, elles, l’excuse de jaillir du fin fond de leurs steppes, pas des salles de cour de l’Éducation nationale. Ou de banlieues en voie très avancée de créolisation.

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Macron et Mélenchon auraient pu s’associer dans leur baratin et nous épargner la double dose de leurs jacasseries, ce qui équivaut pour nous à une sorte de double peine. Tous deux avançaient planqués sous le masque pathétique de l’irresponsabilité. Ils sont en fait glaçants de lâcheté, de cynisme. Remarquez, autour d’eux ce n’est pas beaucoup mieux ; Édouard Philippe, pourtant naguère Premier ministre, n’a rien vu venir non plus. Tel le poussin à peine sorti de l’œuf, il tombe de sa chaise. Il s’alarme « d’un niveau de violence hallucinant », nous dit-on. Alors, s’il s’alarme, tout va bien, on peut dormir tranquille !

Certes la violence l’est, hallucinante. Mais ce qui l’est infiniment plus c’est bien l’extrême degré d’impuissance du prétendu pouvoir, le niveau lui aussi hallucinant du pathétisme d’État et de la politique française en général auquel nous assistons et dont le pays ne fait aujourd’hui que commencer à subir les pires ravages et à payer le tribut. C’est toujours par les têtes molles que pourrissent les régimes. Nous les avons, hélas. On se joue de nous, on nous abuse. Mélenchon n’aura rien à payer de l’effarante facture de tant de dégâts, de destructions. Un minuscule exemple, le navrant ministre de l’Intérieur présente sa démission au tout aussi navrant président de la République. Démission évidemment refusée. Comme au théâtre, comme au cirque. On est là pour faire semblant. Démission ? Pensez donc ! « Retourne donc faire un petit tour de manège ! Tu as raté la queue du Mickey ? Qu’importe, ce sera peut-être pour la prochaine fois. »

Une chose au moins nous est apparue au grand jour ces dernières heures : c’est la médiocrité même, l’insuffisance abyssale de M. Macron qui a permis ces dernières années l’élévation de M. Mélenchon à ce niveau de nuisance que nous avons à connaître aujourd’hui. Ils sont, pour ainsi dire, l’avers et le revers d’une même médaille. La médaille commémorative frappée à la mémoire de la France défunte ?

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[1] « Cette troupe n’est plus tenue, elle n’en fait qu’à sa tête et dans sa tête il y a des idées pourries, racistes », le 5 octobre 2026.

Mode d’emploi contre les désastres


D’abord, bien nommer l’adversaire. Marion Maréchal a dénoncé « l’alliance inédite entre l’extrême gauche et les banlieues à forte population d’origine immigrée ». Elle a raison et c’est la stratégie à la fois cynique et, je l’espère, suicidaire d’un Jean-Luc Mélenchon.

Les injonctions contradictoires du gouvernement

Ensuite, ne pas répondre à des bouleversements exceptionnels (violences, vols, pillages, dégradations, incendies, volonté profonde de subversion) par des discours, notamment celui du 18 octobre d’Emmanuel Macron (soutien, réunions, éloge du gouvernement, comités de crise et affichage d’une rigueur extrême), totalement en décalage avec la réalité catastrophique et les annonces fortes, vigoureuses et immédiatement opératoires qu’elle appellerait.

Par ailleurs, dans une société à l’irresponsabilité illimitée, ne pas refuser la démission d’un ou de plusieurs ministres qui reconnaissent avoir commis des fautes, notamment Laurent Nuñez en matière d’anticipation et de renseignement. Le président de la République a eu tort de s’opposer à son départ, sans doute par crainte d’une contagion du sens de la responsabilité au plus haut niveau de l’État et du gouvernement. Nous avons besoin d’un grand ministre de l’Intérieur, n’ayant pas peur de son ombre et ne multipliant pas les injonctions contradictoires : rigueur mais empathie, se défendre et protéger, mais pas trop !

De plus, en matière de maintien de l’ordre, inutile de réclamer de nouvelles méthodes si l’on refuse aux forces engagées sur le terrain le plein usage des moyens que la loi leur octroie pour se défendre et protéger les personnes et les biens. En face, il y a des manifestants qui ne se donnent aucune limite puisqu’ils se savent largement à l’abri des poursuites, dissimulés derrière leurs masques et protégés par l’anonymat du groupe. Trop souvent, c’est la police, contrainte de se retenir, qui sera présumée coupable.

Il n’est pas normal que, face aux voyous, pilleurs et incendiaires, la police doive se contenter au mieux d’interpeller, au lieu de pouvoir mener des actions de dissuasion radicale. Il ne s’agit pas de tuer, mais de combattre ce terrifiant paradoxe de voyous livrés à une frénésie absolue et de forces de l’ordre contraintes à une retenue telle qu’elles deviennent elles-mêmes des victimes et ne peuvent plus remplir leur mission.

Responsabilité collective, casseurs-payeurs, suspension des prestations sociales…

Comment ne pas envisager également, dans notre droit républicain, une responsabilité collective adaptée à ces violences de groupe, permettant de poursuivre l’ensemble des participants aux dévastations et aux violences sans avoir à prouver, ce qui serait impossible, la participation active de chacun ?

Cette conception de bon sens trouverait son plein effet en matière pénale. À quoi rime cette multitude d’interpellations dont on semble se féliciter alors que, dans le système actuel, elles vont aboutir le plus souvent à des condamnations avec sursis, au prétexte que la plupart des majeurs auraient un casier judiciaire vierge ? Il convient de substituer à la personnalisation des peines l’objectivation des infractions. Si les faits sont gravissimes (pillages, destruction de bâtiments officiels et emblématiques : mairies, préfectures…), une peine d’emprisonnement ferme doit être prononcée, quel que soit le passé du mis en cause. D’autant plus qu’à supposer qu’un sursis soit prononcé, celui-ci ne sera pas révoqué, compte tenu de notre système défaillant d’exécution des peines. Le citoyen n’aura plus ainsi le sentiment décourageant qu’on est impitoyable avec lui pour des infractions minimes, mais désarmé devant les violences, les pillages et les exactions.

Comment susciter l’indignation sans réserve que devraient provoquer ces violences et ces dévastations si certains médias se montrent plus prompts à dénoncer la prétendue violence de l’État qu’à condamner les transgressions multiples, bien réelles, de ces derniers jours ?

L’ensemble de ces dispositions implique évidemment que nous ayons un président enfin détaché du « en même temps » – l’efficacité ne se divise pas, elle n’est pas un équilibre, mais un choix – et un gouvernement à la hauteur, ce qui n’est pas le cas, à une ou deux exceptions près.

Ces mesures nous obligent aussi et surtout à réfléchir sur notre conception de la démocratie et de la République. Les aime-t-on profondément parce qu’elles sont impuissantes, nous garantissent des droits, mais n’édictent aucun devoir ? Au contraire, sera-t-il un jour possible de persuader la majorité des honnêtes gens que la paix publique peut être rétablie et que la tranquillité de chacun ne sera plus un vœu pieux, mais une certitude ? Acceptera-t-on, face à ces désastres, un nouveau mode d’emploi ?

Et surtout, une démocratie qui, convaincue de ne pas se renier en usant de sa force légitime, sache venir, sans honte ni sauvagerie, au secours de sa communauté nationale.

Ce chaos que les Cassandres annonçaient

Black bloc, islamo-gauchistes, jeunes sauvageons issus de l’immigration africaine ou musulmane: Ivan Rioufol voit dans les troubles actuels une inquiétante convergence des brutes. La France silencieuse observe médusée ce qui arrive et refuse de se joindre à cette colère préemptée par l’extrême gauche.


Et soudain, Arlette Chabot lâcha un cri : « On coule ! ». C’était samedi, sur LCI. Comment mieux s’épouvanter, en effet, devant ces scènes de terreur urbaine partout en France ? Il aura pourtant fallu le spectacle du chaos généralisé pour réveiller, à travers cette figure d’un journalisme tempéré, des esprits encalminés.

Le monde atterré

En réalité, le naufrage français n’a rien d’une surprise pour ceux qui ont des yeux pour voir. Cependant, le système médiatique aura tout fait, depuis trente ans et plus, pour disqualifier les lanceurs d’alerte. Ce que disaient les Cassandres était pourtant simple à comprendre : une immigration de masse, majoritairement arabo-musulmane, est une menace pour la paix civile. Quand Dominique de Villepin déplore à son tour, hier : « La France est en train de sombrer », il oublie ses sarcasmes d’hier contre les « déclinistes » qui prédisaient le drame[1]. Surtout, l’ancien Premier ministre s’épargne l’autocritique sur ses envolées lyriques en défense d’une société ouverte et multiculturelle. Car c’est ce modèle – défendu par la gauche, ses ultras et le bloc central – qui s’effondre devant le monde atterré.

Ce ne sont pas seulement les black blocs et les antifas, bras armés habituels des néo-fascistes, qui ont anéanti le mouvement lycéen, après avoir dénaturé les gilets jaunes. L’islamisme est, dans les commentaires lénifiants, l’éléphant invisibilisé dans le salon. Les « émeutiers », « casseurs » et « pilleurs » ainsi nommés par Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, sont pour la plupart, hormis quelques « petits Blancs » désassimilés, issus de la nouvelle France sublimée par Jean-Luc Mélenchon. Ces jeunes des cités mènent une intifada contre la nation, sous drapeaux palestiniens et maghrébins. Leurs razzias (1 500 commerces touchés) accompagnent la conquête et ses butins.

Choisis ta France

La guerre civile est dans les esprits. Deux France se sont séparées. L’une d’elles, soutenue par LFI et ses chemises noires, veut en découdre jusqu’au sang au nom d’une revanche coloniale. Le choc de civilisation va s’amplifier. Les armes peuvent apparaître. Des slogans anti-Juifs accompagnent le palestinisme qui a étouffé la révolte d’une jeunesse embrigadée.

À Paris, les émeutiers étaient à 300 mètres de l’Elysée. À Marseille, 30 000 pilleurs ont été recensés. La mairie de Limoges a été incendiée, faute d’avoir pu être protégée. Si les appartements des riverains ont été épargnés, ils restent des cibles faciles à atteindre pour les hordes euphoriques qui sillonnent les rues. Un 7-octobre est possible. Car l’État a perdu le contrôle de la situation. Les Français ne sont plus en sécurité. Hier soir, tandis que les insurrections se poursuivaient, Emmanuel Macron s’est interrogé benoîtement : « Comment des Français peuvent-ils faire cela à la France ? ». Samedi, l’Élysée n’avait rien trouvé de plus opportun, pour alimenter le ressentiment contre la nation, que de publier un communiqué commémorant les 65 ans du 17 octobre 1961 en hommage « aux Algériens victimes de la répression sanglante organisée sous l’autorité du préfet de police Maurice Papon ». Face à ce désastre annoncé, la France silencieuse a choisi son camp, en ne rejoignant pas la colère préemptée par l’extrême gauche islamisée. Cet ennemi intérieur parie sur sa lâcheté. Aux Français excédés de dire clairement : ça suffit, cassez-vous.


[1] https://www.lemonde.fr/societe/article/2006/01/11/dominique-de-villepin-fustige-les-declinologues_729604_3224.html

Le pouvoir, pour quoi faire?

Les scènes insurrectionnelles de samedi ont montré un État tenu en échec. Face aux casseurs, émeutiers et pilleurs, la prison et la force intransigeante de l’État sont les seules réponses possibles. Hier soir, à 20 heures, le président Macron a exprimé à la télévision sa « colère » et sa « honte » après les violences, a promis que l’exécutif serait désormais « intraitable » face aux casseurs et que les préfets prendraient les décisions qui s’imposent pour protéger nos villes.


La France est un pays où l’on se bat férocement pour conquérir un pouvoir dont on semble avoir perdu le mode d’emploi. Il faut voir avec quelle ardeur nos responsables politiques se disputent les ministères, les investitures, les palais de la République. Ils y consacrent leur vie, leurs amitiés, parfois leurs convictions. On intrigue, on trahit, on négocie jusqu’au milieu de la nuit. Pour quoi faire, au juste ? La question mérite d’être posée.

Trop aimable ?

Ce samedi 17 octobre, tandis que des Français manifestaient contre la vie chère, des groupes de casseurs s’en sont pris aux commerces, aux bâtiments publics et aux forces de l’ordre. Bien sûr, le gouvernement a condamné les violences. Le Premier ministre a promis la fermeté, salué les policiers et les gendarmes. On connaît la liturgie puisque l’indignation ministérielle est devenue une fonction régalienne à part entière qui présente l’avantage de ne nécessiter aucun résultat.

Pourtant, l’État français a longtemps été une affaire sérieuse. Il avait sa morgue, ses préfets, ses circulaires, son goût immodéré pour les règlements. On pouvait le détester car il avait été conçu pour résister à cette détestation. C’est lui qui, au fil des siècles, avait fabriqué la nation française, rassemblé ses provinces, imposé une langue, construit une administration, assuré la continuité d’un pays que ses divisions auraient pu défaire cent fois. Il n’était pas nécessairement aimable, mais il gouvernait.

A lire aussi, Louis Sarkozy: La République de l’enfant-roi

Aujourd’hui, la responsabilité semble s’être évaporée de notre vie politique. Gouverner ne consiste pas à occuper une fonction, encore moins à commenter les événements depuis le perron d’un ministère. C’est répondre de ce qui arrive, accepter que l’autorité comporte des devoirs autrement plus exigeants que le privilège de donner des conférences de presse.
La sécurité des citoyens, la justice, l’instruction, la défense, la continuité des services publics : voilà des obligations assez anciennes pour qu’on n’ait pas besoin de réunir une commission chargée de les redécouvrir.

Hélas, le pouvoir est devenu une carrière, une consécration personnelle, quelquefois une revanche sociale. On veut être ministre comme on voulait autrefois entrer à l’Académie française, à ceci près qu’un académicien n’a jamais prétendu garantir l’ordre public.

Les lycées se bloquent, les violences se répètent, la justice s’essouffle, la dette s’accumule. L’État, lui, produit, en France, des circulaires. Nous avons inventé cette merveille administrative, un pouvoir qui réglemente jusqu’à l’absurde ce qu’il ne parvient plus à gouverner.

A qui le tour ?

Nos dirigeants ne manquent pourtant ni de diplômes ni d’intelligence. Ils connaissent les contraintes, les équilibres, les subtilités budgétaires, et excellent dans cet art moderne qui consiste à transformer une défaillance en problème de communication. Les ministres passent, les hauts fonctionnaires demeurent, et les commissions prospèrent. La République a beau manquer d’argent, elle trouve toujours de quoi assurer le recyclage de ses élites.

Et l’opposition dans tout ça ? Elle attend son tour avec une impatience qui laisse songeur. Ceux qui dénoncent chaque jour l’impuissance du gouvernement paraissent souvent plus pressés d’en recueillir l’héritage que d’expliquer comment ils assumeraient les responsabilités qui l’accompagnent. Les uns promettent de tout changer, les autres de tout rétablir. On aimerait savoir comment mais les questions pratiques ont ce défaut de gâcher les grandes envolées.

Il y avait jadis, dans l’engagement politique, quelque chose qui relevait du sacrifice. On pouvait s’y tromper, s’y perdre, commettre des fautes considérables mais l’ambition trouvait sa justification dans une certaine idée du bien commun. De Gaulle n’a pas consacré sa vie à la France pour obtenir un maroquin, et Mendès France ne confondait pas la parole publique avec un exercice de séduction. Ces hommes avaient leurs défauts, leurs aveuglements. Ils savaient au moins que le pouvoir oblige.

La France continue pourtant de vivre, de travailler, d’inventer. Elle tient grâce à des millions de citoyens qui n’ont pas le loisir de transformer leurs échecs en éléments de langage. Un artisan répond de son ouvrage, un médecin de ses décisions et un chef d’entreprise de ses comptes. Il est curieux que la responsabilité devienne si insaisissable à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie de l’État.

Max Weber distinguait l’éthique de conviction de l’éthique de responsabilité. Un siècle plus tard, nous avons perfectionné le système : la conviction sert à conquérir le pouvoir, la responsabilité à expliquer pourquoi il est impossible de l’exercer. Au fond, c’est peut-être là que réside la véritable faillite de nos élites. Elles ont conservé le goût du pouvoir après en avoir perdu le sens. Elles veulent diriger un État dont elles acceptent avec une sorte de résignation le recul de l’autorité, jusque dans ses missions les plus élémentaires. Elles promettent le redressement national avec le sérieux de gens qui savent qu’ils n’auront probablement pas à rendre compte de leurs promesses.

Alors, pourquoi vouloir gouverner ? Pourquoi tant d’acharnement à conquérir l’État si l’on n’est plus disposé à en assumer les devoirs ? Pourquoi cette passion des fonctions lorsque s’est perdu le sens de la fonction ? On voit bien que la France ne manque pas de candidats au pouvoir. Elle aimerait simplement savoir ce qu’ils comptent en faire.

La République de l’enfant-roi

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La France brûle (encore). L’hôtel de ville de Limoges, bâtiment du XIXe siècle, a été incendié et déclaré en grande partie perdu. La résidence préfectorale à Bordeaux a été saccagée. Les Galeries Lafayette ont été pillées et, selon les mots du maire de Paris, des rues entières « méthodiquement ravagées ».

On pourrait consacrer des pages entières à analyser les causes : une justice défaillante, un manque de courage politique, les tendances insurrectionnelles de la gauche. Mais il existe une raison sous-estimée : l’avènement de l’enfant-roi. Voilà, en somme, ce qui arrive quand une société traite le lycéen – créature à la pilosité incertaine qui n’a pas le droit d’acheter une bière – comme un oracle.

Rien de tout cela n’est sorti de nulle part. Jean-Jacques Rousseau est décidément le philosophe de notre temps. C’est son Émile, ou De l’éducation (1762) qui, le premier, fit de l’enfant une autre version de son bon sauvage : une créature encore vierge de toute corruption, pétrie d’une bonté naturelle, un symbole à chérir, à écouter et à imiter. L’enfant, dès lors, ne doit pas recevoir d’ordres.

A lire aussi: Les sociétés «bienveillantes» engendrent-elles des monstres ?

A. S. Neill, dans Libres enfants de Summerhill (1960), donna une touche anglaise à cette idée désastreuse et profondément incivile, en dirigeant une école où les élèves votaient pour savoir s’ils iraient en cours. Outre-Atlantique, le vice-président de Nixon, Spiro Agnew, accusa l’ouvrage Comment soigner et éduquer son enfant du Dr Spock (1946) d’avoir enfanté la génération permissive qui nous a donné 1968. Il y a là une part de folklore conservateur, mais une part de vérité aussi.

De jeunes hommes manifestement illettrés présentent des pancartes à Brest, dans un paysage de chaos, le 1er octobre 2026 © Justin Picaud/SIPA

L’apothéose survint en 2018, lorsque Greta Thunberg, militante professionnelle du haut de ses quinze ans, fit la leçon aux dirigeants du monde à la conférence de l’ONU sur le climat, sur ce ton condescendant et effronté que connaissent trop bien les parents de petits morveux prépubères – et que des hommes faits, dans un épisode d’hystérie collective particulièrement poignant, furent émus aux larmes par ses propos alarmistes parfaitement dénués de charisme. Nous avons tellement perdu confiance en nous-mêmes et en nos dirigeants que la prétendue innocence de la jeunesse passe désormais pour de la sagesse.

La France, toutefois, souffre d’une pathologie bien à elle. Non seulement la gauche y érige la contestation sociale en « moteur du progrès », mais l’État lui-même est pétrifié par la révolte étudiante depuis 1986, lorsque Malik Oussekine mourut sous les matraques lors des manifestations contre la réforme Devaquet. Tous les gouvernements depuis l’ont été. Le lecteur se demande-t-il pourquoi la France s’embrase si régulièrement ? Tout simplement parce que manifester paie. Le contrat d’insertion professionnelle de Balladur fut retiré en 1994 après que les lycées eurent défilé. Le CPE de Chirac subit le même sort en 2006.

En 2018, le gouvernement a tenu sur Parcoursup, mais de justesse ; ce mois-ci, après un entretien avec un syndicat de mineurs, le ministre de l’Éducation a annoncé que la plateforme ne serait pas supprimée mais que «tout est sur la table». Quarante ans de reculades devant des enfants ont enseigné à chaque nouvelle génération d’adolescents français la même leçon : ces méthodes fonctionnent. Le lycéen est la vache sacrée de la République, et les vaches sacrées, tout paysan le sait, finissent par piétiner les champs.

Puisqu’on parle de paysans : Gérald Darmanin, qui, ministre de l’Intérieur en 2024, déclarait qu’« on ne répond pas à la souffrance en envoyant les CRS » quand les agriculteurs bloquaient les autoroutes et déversaient du lisier devant les préfectures, veut aujourd’hui faire payer les dégâts aux parents des émeutiers mineurs – et se voit accusé par la gauche et le Syndicat de la magistrature de deux poids, deux mesures. Il a pourtant raison. Comment être gêné à l’idée que des paysans burinés, qui ont travaillé toute leur vie et qu’on étouffe sous les taxes et les normes, puissent peser un peu plus lourd qu’un trotskiste de dix-sept ans, percé et teint en bleu, qui vit encore dans l’appartement de ses parents banquiers du XVIe arrondissement ?

Qu’ont donc réclamé ces oracles ? Des bâtiments neufs et du matériel moderne – démonstration faite en incendiant le hall du lycée Nelson-Mandela de Nantes, inauguré en 2014. La fin de Parcoursup, la plateforme qui classe les candidats à l’université et qui, prétendument, fabrique de l’inégalité – une plateforme qui a fait au moins une proposition à 92 % des candidats l’an dernier. Tout bachelier a légalement droit à une place dans une université publique. La France compte près de dix fois plus d’étudiants qu’en 1960. Rien de tout cela, pas plus que le fait que des milliers de ces jeunes manifestants soient dans la poche de l’extrême gauche mélenchoniste, ne semble troubler qui que ce soit.

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Paradoxalement, notre époque surestime l’intelligence des adolescents et sous-estime leur potentiel destructeur. Au 1er octobre, 83 policiers et 34 personnels de l’Éducation nationale avaient déjà été blessés. Ah, mais ce ne sont pas les lycéens qui brûlent et qui cassent, nous dit-on ; ce sont les « black blocs » infiltrés, venus corrompre un mouvement étudiant pur et innocent. Pourquoi, alors, 86 % des plus de 6 800 personnes placées en garde à vue depuis le 28 septembre étaient-elles mineures ?

Des légions de gens parfaitement décents, apprenant qu’un garçon de quinze ans avait eu la main arrachée à Lens par une grenade de désencerclement, se sont indignés et ont aussitôt accusé la police de brutalité (selon les premiers éléments, le garçon l’avait ramassée – très probablement pour la renvoyer). Ils semblent ignorer que les jeunes de quinze ou seize ans d’aujourd’hui, qui représentent un tiers des mis en cause pour vols violents en France, sont tout à fait capables d’être dangereux, voire mortels, y compris pour des policiers entraînés.

Et pourtant, l’enfant-roi n’est pas le vrai coupable, car un enfant ne prend pas le pouvoir tout seul. Il faut que des adultes le couronnent. Bien sûr que l’enfant se croit roi – tous les enfants se croient rois. En des temps plus sains, on l’écoutait, on le cajolait, puis on le remettait doucement à sa place dès qu’il prétendait expliquer aux adultes comment gouverner une société. Thomas Sowell écrivait que chaque nouvelle génération est « une invasion de la civilisation par de petits barbares », qu’il faut civiliser avant qu’il ne soit trop tard. C’est aux barbares qu’on enseigne les usages du monde – et non l’inverse. Voilà ce que font les nations saines. Mais qui est encore sain, de nos jours ?

Le dernier rempart

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48 heures avant les graves débordements du 17 octobre, des centaines de policiers se sont rassemblés au Grand Rex, à Paris, à l’appel du syndicat Unité. Ils entendaient dénoncer les violences subies en marge du mouvement lycéen ainsi que le manque de moyens. Après les nouveaux heurts et pillages survenus hier dans plusieurs grandes villes, l’extrême gauche — qui alimente un discours vindicatif auprès des jeunes et a importé le conflit israélo-palestinien dans l’hexagone — affirme avec aplomb n’y être pour rien, comme au lendemain du meurtre du jeune militant nationaliste Quentin Deranque.


La nuit a le goût du fer et de la cendre, cette odeur de crise qui s’impose jusque dans les bureaux du pouvoir. Le 17 octobre n’a pas été une explosion, mais une décomposition, le moment précis où la rumeur de la rue a balayé ce mobilier de mots hypocrites — ces « incidents », ces « tensions » de langage — dont l’administration se sert comme d’un dictionnaire de secours pour masquer la réalité des blessures. Les chiffres que le Premier ministre égrène au matin, ces cent cinquante corps brisés de gendarmes et ces douze cents interpellations, ne sont pas des statistiques, mais le bilan d’une foire aux empoignes où l’État liquide ses derniers soldats à bas prix.

La conjuration des subversifs

Cette « intifada » n’est pas née d’une colère, elle est née d’une méthode. C’est le chef-d’œuvre de la subversion que de transformer le gendarme en mercenaire étranger sur son propre sol, de donner au voyou le prestige sacré du partisan, et de faire passer l’agression d’un fonctionnaire pour un acte de libération nationale. Derrière les manifestants venus pour leur salaire ou pour l’école, s’engouffrent les professionnels du chaos, ces hommes de l’ombre qui ne partagent ni doctrine ni projet, mais qui savent qu’un incendie est toujours plus beau quand c’est la République qui paie le bois. Regardez-les s’avancer dans la fumée : le gamin des cités qui cherche l’affrontement ou le butin, le militant révolutionnaire qui joue au léninisme sur les boulevards, et le prêcheur islamiste qui attend patiemment que la carcasse de l’État soit assez froide pour y installer ses lois. Il faudrait attendre, nous dit-on, un organigramme signé de leur main pour dénoncer la conjuration, comme si les loups avaient besoin d’un contrat notarié pour chasser en meute.

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Il reste, pour épargner aux soutiens de la veille l’embarras du lendemain, cette explication qui arrive avant même que la fumée se dissipe : « C’est les black blocs. » La cagoule a cet avantage qu’on peut lui faire porter toutes les responsabilités, et laisser dans la pénombre ceux qui ont désigné les ennemis, entretenu la fureur et salué le soulèvement jusqu’au premier incendie.

Et dans cette foire aux illusions, La France insoumise tient la caisse. En désignant l’uniforme comme le bourreau du pauvre, elle offre sur un plateau d’argent une justification au pillard et une indulgence plénière au prédicateur. C’est une alliance implicite, une complicité lâche qui ferme les yeux sur le couteau pourvu que la main qui le tient serve la même cause le lendemain. Deux jours plus tôt, ces mêmes policiers s’étaient entassés dans la salle du Grand Rex, offrant le spectacle tragi-comique de protecteurs venus supplier qu’on les protège, sous les projecteurs d’un pouvoir qui ne sait plus rien faire d’autre que régler l’éclairage de sa propre agonie.

La fureur du samedi

Regardez ce qu’il reste de nos villes au lendemain de la tempête. Les symboles de la souveraineté ne sont plus que des carcasses noires, des squelettes de pierre éventrés par la fureur de gens qui n’ont d’autre idéal que l’anéantissement. À Limoges, le joyau du XIXe siècle, cette maison commune que les habitants aimaient, est partie en fumée. Des ombres cagoulées ont fracassé les vitres, jeté le feu aux salles du conseil et des mariages, laissant les flammes dévorer la charpente jusqu’à ce que le campanile s’effondre dans un fracas de fin du monde. Ce ne sont pas des dégradations marginales ; c’est l’effacement méthodique du paysage républicain, une entreprise de démolition où les mairies, les préfectures et les commissariats deviennent des cibles à abattre, des trophées de guerre que l’on brûle pour signifier que la loi n’habite plus ici.

Ce désastre n’atteint pas seulement la pierre, il frappe d’abord les hommes qui restent debout au milieu des décombres pour maintenir l’ordre. Leur plainte, je la connais pour avoir accompagné des policiers de toutes catégories, sur le terrain et dans leurs écoles. Il y a longtemps déjà, à la demande de Jean-Pierre Chevènement, j’avais participé à la formation de leurs formateurs, tentant de leur ouvrir un espace où la parole pouvait se libérer malgré les menaces d’une hiérarchie terrifiée par le moindre écart. Des années ont passé et rien n’a changé. J’ai retrouvé chez eux cette même retenue des hommes qui craignent encore que le récit de leur abandon passe pour une faute professionnelle. Ils m’ont raconté les ordres qui s’effacent à mesure qu’on les prononce, ces consignes verbales données pour ne laisser aucune trace, et cette gymnastique infernale qui consiste à deviner ce que le supérieur aurait voulu qu’on fît si l’émeute tournait bien, et ce qu’il nierait avoir demandé si elle tournait mal. On les envoie au front comme des boxeurs dont on aurait lié les poignets dans le dos, avec l’ordre strict de recevoir les coups sans que cela ne gâte le paysage de la communication officielle.

Le maintien de l’ordre en question

Le plus atroce n’est pas le pavé qui vole ou l’insulte qui crache dehors ; c’est le parfum de trahison qui descend de la hiérarchie, cette certitude absolue que la peau d’un brigadier pèse bien moins lourd que l’avancement d’un directeur de cabinet. La lâcheté administrative possède cette élégance d’exiger des miracles tout en dissimulant les outils, produisant des tonnes de documents pour justifier son existence et assez peu de preuves pour sauver un subordonné. Le policier joue sa vie en un quart de seconde sous la pluie de projectiles, tandis que ceux qui examineront son geste disposeront de longs mois, au calme des bureaux, pour décider ce qu’il aurait fallu faire…

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Une certaine gauche culturelle a pavé la voie à ce lynchage en recouvrant chaque képi des fantômes de Vichy et des répressions du siècle, si bien que le fonctionnaire qui monte la garde devant un lycée doit répondre d’une histoire entière avant même d’avoir levé le bras. Les projectiles, les collègues percutés, les menaces contre les familles ne sont plus que des détails embarrassants pour ces esthètes de la révolution dont le dénouement était écrit dans les livres avant même que les faits ne surviennent. Aux agresseurs sont accordées les circonstances, les humiliations et les blessures anciennes ; à ceux qui leur font face revient l’obligation de trouver sous les coups le geste parfait que leurs juges imaginent à l’abri.

C’est le souverain mépris de cette intelligentsia : considérer ces révoltés comme des êtres incapables de liberté, des enfants éternels qu’il faut maintenir sous tutelle pour s’offrir, à bon compte, le frisson de la bonté. Les amateurs d’insurrection rentrent le soir dans le confort de la société dont ils ont célébré la ruine, laissant le flic sur le trottoir, chargé de veiller à ce que la tranquillité de ses propres détracteurs ne soit pas troublée. L’État, lui, fait mine de tenir mais il ne croit plus à rien ; il annonce sa fermeté, surveille les réactions et prépare ses distances, prêt à sacrifier ses agents au moindre échec pour sauver la face.

Les violents prennent confiance

Chaque désaveu modifie le rapport des forces : les violents prennent confiance, les fonctionnaires mesurent ce qu’ils risquent et les citoyens regardent lesquels des deux paraissent croire encore à leur victoire. Un ministère peut conserver ses bâtiments, ses véhicules et ses effectifs alors que, dans les esprits, l’autorité a commencé à changer de camp.

Lorsque la protection publique se dérobe, chacun cherche ceux qui pourront le défendre. Le quartier, le clan, l’argent, les armes deviennent des garanties plus crédibles qu’une promesse ministérielle, jusqu’à rendre presque honteuse la confiance que les plus loyaux avaient conservée. C’est ainsi que se prépare une guerre civile, dans l’apprentissage quotidien de la peur et dans la conviction grandissante qu’il faudra trouver les siens pour être protégé.

Mais on n’en est plus aux illusions d’un ordre rétabli par de simples décrets ou des appels au calme. Le pays peut aussi céder par lassitude, abandonner une liberté après l’autre et laisser sans secours ceux qui refusent encore de se soumettre. Le silence qui s’installe désormais dans les rues n’est pas une victoire, mais le renoncement d’un peuple à qui l’on n’ose même plus demander ce qu’il lui en coûte de se taire.

La société malade

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C’était un rendez-vous!

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Alors que le Mondial de l’Auto ferme ses portes ce dimanche, Monsieur Nostalgie revient sur la grand’messe de la Porte de Versailles quand la voiture guidait le peuple !


Le privilège de l’âge (être né en pleine crise du pétrole), c’est d’avoir vu des choses impensables, comme le litre de gazole à moins de 1,50 euro et une foule compacte se rendre en masse dans les halls de la Porte de Versailles début octobre, les années paires. On y allait en famille ou entre copains, on venait de Tarbes ou de Saint-Amand-Montrond admirer les derniers modèles de la production mondiale. Une marée humaine sortait des bouches du métro, puis défilait dans les allées, piétinait, commentait, s’enflammait et revenait le soir en province avec des sacs en plastique remplis de prospectus publicitaires. Et de rêves motorisés. C’était bruyant, fatigant, enivrant, joyeux, les marques dépensaient, les carrosseries brillaient, les hôtesses avaient les jambes lourdes, ces journées sous les spots étaient interminables mais la machine économique tournait à plein régime, les usines produisaient à domicile, les vendeurs vendaient, la presse auto affichait une insolente santé financière et l’automobiliste était curieux de découvrir la dernière Peugeot ou Fiat. Il comparait les constructeurs entre eux, soupesait les offres, étudiait le meilleur crédit, s’intéressait à la consommation mixte, aux 1000 mètres départ arrêté et aux coûts d’entretien cachés. Il était surinformé. Cet automobiliste refusait l’état stationnaire de piéton. Il n’avait pas vocation à être une victime de la route. La mobilité rapide et décomplexée, sans fil à la patte, était l’avenir de cet homme moderne qui croyait dans les vertus de la société de consommation et dans la liberté de mouvement. Il se passionnait pour les progrès techniques et les évolutions de style. Il avait un avis éclairé sur la sécurité, le confort, l’habitabilité, les performances et même le moelleux ou non des sièges. Il pouvait s’interroger, de longues minutes, sur la qualité des mousses du tableau de bord et la rudesse de la boîte de vitesses. Il était Citroën à mort ou Renault compatible. Il avait ce qu’on appelle une culture automobile héritée des âges farouches. Il se souvenait du lancement de la DS et du hayon de la R16. Il louait la fiabilité de la 504 sur les pistes africaines et s’était enthousiasmé jadis pour la bouille cartoonesque de la Renault 5 lors de sa sortie nationale. Billancourt, Sochaux, Javel, Detroit, Stuttgart ou Turin n’étaient pas des destinations inconnues de lui mais les traces vives de la mémoire ouvrière.

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Ce citoyen-modèle voulait rouler, partir en vacances, sortir des villes, faire ses courses, charger un canapé, frimer au volant et vivre plus intensément. Ce n’était pas un « criminel », ni un pollueur. Seulement un bon père de famille. La voiture était à la fois un moyen de locomotion et d’expression, un besoin vital et une forme d’affirmation de sa personnalité. Un refuge et une identité. Le Français d’alors n’avait pas honte de son histoire, même si l’école publique était très discrète sur ce sujet-là. L’impact du moteur à explosion sur nos vies laborieuses était largement sous-estimé. Les ingénieurs relégués au rang de graisseux et les inventeurs en bleu moqués par rapport au prestige des philosophes en chemise blanche. D’instinct, de mémoire et d’essence pourtant, le Français savait que l’automobile était née dans son pays, berceau des De Dion-Bouton et des Panhard & Levassor. Qu’en 1898, lors de cette première exposition, 140 000 visiteurs s’étaient déplacés au Jardin des Tuileries pour découvrir 232 voitures qui avaient réussi l’exploit de couvrir la distance Paris-Versailles-Paris. C’était la condition pour avoir le droit de figurer dans ce salon parisien balbutiant qui allait, quelques années plus tard, se déporter sous les verrières du Grand Palais jusqu’en 1962, puis migrer vers la Porte de Versailles. À partir de 1977, ce salon sera en alternance tous les deux ans avec Francfort. Tout ça, c’est le vieux Paris, aussi pittoresque qu’Aristide Bruant chantant « Le Chat noir » ou « À la Goutte-d’Or », un monde incompréhensible pour les générations immobiles. Un jour de 1988, on ne l’appela plus « Salon de l’auto » mais « Mondial de l’Auto », la roue avait tourné. Nous entrions dans les ères suspicieuses, procédurières et accusatoires. L’automobiliste devint un ennemi de la nation. Il fut attaqué de toutes parts. La vraie mascotte des tortionnaires, selon la formule de Michel Audiard. Le Mondial 2026, même dans un format plus court et électrifié, a résisté car il a bien failli y laisser sa peau. Ces grandes cathédrales, coûteuses, n’ont plus la cote. La chasse au gaspi est lancée. Mais, dois-je avouer que l’époque du salon, cette quinzaine heureuse, entre la fin septembre et le début du mois d’octobre, mettait des étoiles dans les yeux. On y voyait des phénomènes extraordinaires : dans les années 70 et 80, des émirs achetant des flottes de Rolls-Royce, BB posant sur le capot d’une AMC Pacer des établissements Jean-Charles, Gianni Agnelli présentant la nouvelle Panda et François Mitterrand au volant d’une BX.

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Modiano, sans fin

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Chez l’écrivain, qui publie L’Eléphant, on découvre dans chaque roman que le passé est lourd de quelque chose de malsain et de misérable qu’il vaudrait mieux ne jamais découvrir…


Les numéros de téléphone, dans les romans de Modiano, jouent un rôle important. Un personnage ouvre un vieux carnet aux pages jaunies, et ça agit comme la madeleine de Proust : un souvenir surgit qu’on croyait coincé dans les plis de la mémoire. Il y avait l’indicatif du quartier. On composait les trois premières lettres, puis les quatre chiffres. AUTeuil 54-73, par exemple, dans Chevreuse, un grand cru modianesque. Puis, avec le temps, le 01 s’est imposé. À présent, il y a le portable, mais le 06 n’évoque pas grand-chose pour un personnage de Modiano. La patine ne recouvre pas le smartphone. Composer un numéro, c’est être en ligne directe avec le passé : l’Occupation, les années 1950, 1960, rarement 1970. Le plus souvent personne ne décroche, ou l’appelé n’est pas le bon. L’un des personnages du nouveau roman de Modiano, peut-être le dernier avant son entrée dans la Pléiade, L’Éléphant, qui a failli s’appeler Derrière les vitres, a le numéro suivant : 01.44.69.90.92. Ce numéro, c’est celui de Christiane Thouvenin. Elle va permettre au personnage principal, Ludo Van Walle, de se replonger dans l’année de ses dix-huit ans, quand il se demandait ce qu’il allait « faire dans la vie », attiré par la médecine, mais il avait passé le bac latin-grec, tournant le dos aux mathématiques, alors c’était impossible d’être médecin, ce qu’il voulait être. Je me suis dit que pour entrer dans la valse des personnages de Modiano, ceux qu’ils nomment les « revenants », pour enfin connaitre les coulisses de la création romanesque du prix Nobel 2014, il me suffirait de composer le numéro de Christiane Thouvenin, d’entendre sa voix, de demander si elle était bien Christiane Thouvenin, que j’étais un ami de Van Walle, et que je souhaitais en savoir plus sur elle. Mais on n’entre pas si facilement dans l’univers crypté de Modiano. Les zones opaques, situées à Paris ou la proche banlieue, sont impénétrables. Une voix enregistrée me dit que le numéro n’était plus attribué.

Le temps, obsession modianesque

Ludo Van Walle, donc. C’est le personnage principal. Il traine son obésité sur le bitume de Paris. Il mesure 1,95 mètres, sa démarche est lente et malhabile, c’est pour cela qu’on le surnomme « L’éléphant ». Il chaloupe dans les rues de Paris, tourne en rond, hésite à s’aventurer hors de son quartier de prédilection, le Champ-de-Mars, pourtant agité de touristes, alors il faut bifurquer vers des rues désertées, en évitant le carrefour de La Motte-Piquet et du Champs-de- Mars qui provoque l’angoisse due à un souvenir refoulé. Il est donc à la merci de ce souvenir surgissant d’un passé qu’il voudrait définitivement aboli. Quand la mémoire est trop pleine, l’oubli peut être une aubaine.

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Van Walle est lecteur et traducteur pour Hornbacher fils, patron des éditions du Sablier – le temps, obsession modianesque. L’éditeur lui demande d’écrire ses Mémoires, lui qui a connu tant de gens. Il répond qu’il travaille sur l’essai d’un certain Howard Pease, Toute la mémoire du monde. Sûrement un clin d’œil de Modiano à Alain Resnais. Le paradoxe, c’est que Van Walle est amnésique. Dès qu’il veut se remémorer des moments importants de sa vie, ça bloque. Il y a comme un court-circuit. « À ces instants-là, écrit Modiano, le présent se mêlait à des éclats du passé et il ressentait une décharge électrique chaque fois que ces deux temps se heurtaient l’un à l’autre. » On pourrait le formuler autrement et dire que l’inconscient le protégeait de son pire ennemi : sa mémoire. Il y a toujours un trauma originel qui fragilise les personnages de Modiano. L’écrivain tourne autour comme il tourne en rond dans la capitale qu’il reconnait de moins en moins désormais ; des images surgissent, vaporeuses et grises, un nom, un visage, un appartement, une maison de rendez-vous, une silhouette inquiétante, ces images engendrent une atmosphère glauque, poisseuse, où le fric, la trahison, les disparitions, le sexe sale prolifèrent. Il s’est passé quelque chose de malsain et de misérable qu’il vaudrait mieux ne jamais découvrir. Modiano a fait de Van Walle un personnage hitchcockien qui observe, à l’aide de jumelles, derrière les vitres de son appartement, les voisins d’en face. C’est un voyeur qui va, par hasard, retrouver quelques fragments de son passé. Par hasard ? Pas si sûr. « L’éléphant » peut nous tromper en se trompant lui-même. Il n’y a jamais de certitude dans les romans de Modiano. On le suit, la fameuse musique nous envoûte, elle tient en haleine comme dans une enquête du commissaire Maigret, elle nous perd, le doute s’installe, tout cela a-t-il réellement existé ? L’Histoire, parfois, fait irruption. Cette Histoire qui dort dans les placards d’une maison inhabitée ou d’un appartement haussmannien. Modiano sait les entrouvrir avec des mots-clés : « Rafle », « panier à salade », « gabardine », « menottes ». Il agite les fantômes d’une mémoire collective métastasée.

Revenants

Van Walle va donc observer Christiane Thouvenin – que j’ai vainement appelée –, Yvonne Beulaigne, Bernard Pinguet, ces « revenants » qu’il a connus lorsque le gras ne l’avait pas envahi, et qu’il prenait encore le métro, traversait la Seine, marchait Rive Droite vers Pigalle, bref, qu’il ne se tenait pas à l’écart d’un monde devenu trop bruyant, menacé à nouveau par la guerre, un mot « incompréhensible ». C’est, comme toujours chez Modiano, la description romanesque de « l’éternel retour du même ». C’est, d’une certaine manière, se rassurer en voyant la répétition du mécanisme narratif. C’est épier, derrière les vitres, Yvonne Beulaigne, « vêtue d’un peignoir rouge (qui) prenait ses repas et se couchait vers dix heures sur le matelas. Elle lisait puis éteignait la lumière principale, au plafond, et la lampe posée par terre. » C’est aussi tenter de se souvenir d’une voix, la voix d’un frère disparu, d’un père aux identités multiples, liée à l’enfance. Modiano : « Mais peut-on se souvenir vraiment d’une voix ? » Entre le bruit qui déforme et l’oubli qui efface, il y a la quête de Modiano, cette recherche d’un événement fondateur « dont lui parvenaient encore des ondes, mais brouillées. » Il s’est produit quelque chose de mauvais, et ce quelque chose est flouté.

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« L’éléphant » finit par retrouver peu à peu la mémoire, il écrit une centaine de pages, et ce qu’il écrit constitue la trame de ce que nous lisons, dont la chute vient étonnamment buter sur ce café avec un juke-box situé au carrefour de La Motte-Picquet et du Champ-de-Mars. Le même procédé avait été utilisé pour Chevreuse.

En exergue de l’ouvrage Toute la mémoire du monde que traduit Van Walle, on peut lire : « C’est d’ailleurs dans cette espèce de chambre noire de la solitude qu’il faut que je voie vivre mes livres avant de les écrire. » Assurément une confidence de Modiano, en passant. Depuis son premier roman, La Place de l’Étoile, salué par Paul Morand conquis par le style du jeune homme âgé de 22 ans, Modiano, à 81 ans, n’a plus rien à prouver. Son lectorat est solide et se renouvelle. Il sait toucher au cœur avec la simplicité de l’écrivain chevronné. Ce qui n’est pas rien. « Cela avait débuté peut-être à l’époque de l’enfance et de l’adolescence, cette époque où vous dépendez entièrement des adultes et où vous êtes contraint de les observer avec l’attention et la méfiance d’un veilleur de nuit. »

Patrick Modiano, L’Éléphant, Gallimard, 98 pages.

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Maintien du désordre

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Elisabeth Lévy © Pierre Olivier

Elisabeth Lévy est revenue dans sa chronique radio sur le chaos samedi dans plusieurs grandes villes de France et les pillages. Nous vous proposons de l’écouter.


Quelques jours avant Mai 68, Le Monde titrait « La France s’ennuie ». À quelques mois d’une élection cruciale, la France a peur. Et elle a quelques raisons d’avoir peur. Au moment où Emmanuel Macron déclarait que le pouvoir serait « intraitable » avec les fauteurs de violence, des groupes de pillards cagoulés et gantés narguaient déjà les policiers rue de Rivoli.

Après l’émotion, la sidération, l’indignation, il faut essayer de comprendre. La nouveauté de ce qui nous arrive tient à la convergence de trois populations. Par ordre d’entrée en scène, on a d’abord les manifestations des gentils lycéens chauffés à blanc par les Insoumis et des gentils syndicats qui, paraît-il, n’ont que des revendications légitimes. Il peut arriver que certains, emportés par leur enthousiasme incendient quelques poubelles ou un lycée presque neuf. On peut par ailleurs trouver les condamnations des pillages et cassages par les organisations lycéennes ou étudiantes un peu mollassonnes – et toujours assorties de condamnations bien plus bruyantes des violences policières. Mais admettons, comme le répètent, comme pour s’en convaincre, les éditorialistes progressistes, un peu déboussolés par la sauvagerie qui a déferlé sur Boboland. Viennent ensuite les black bloc et assimilés, des groupes mobiles et entraînés qui s’attaquent aux bâtiments publics et aux forces de l’ordre avec une violence de plus en plus déchaînée. La cohabitation de ces deux premiers groupes appartient déjà au folklore de la contestation. Arrivent enfin, pour profiter de la fête, des racailles de banlieue qui déboulent pour se livrer à des rapines et jouer à la guéguerre avec la police, un sport d’autant plus amusant qu’ils ne risquent rien sinon quelques heures de garde à vue qu’ils raconteront comme un haut fait d’arme devant quelque dame-patronnesse insoumise au regard larmoyant. Ça aussi, c’est une classique. La nouveauté, c’est le nombre, l’arrogance, la présence des filles et le tout-filmé. Aussi voit-on des vidéos de jeunes hilares au milieu de leurs propres dévastations. Certes, ce sont des jeunes de leur époque qui veulent tout, tout de suite – la génération J’ai le droit comme dit Barbara Lefebvre. L’éléphant dans la pièce, c’est que ces pillards sont à une écrasante majorité des enfants de l’immigration qui, inconsciemment sans doute, reproduisent les razzias de leurs ancêtres.

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Je vous vois venir : Vous ne pouvez pas dire que tous les immigrés sont des pillards ! D’ailleurs je ne l’ai pas dit. Les fouteurs de merde (pardon) sont cette fraction des descendants d’immigrés qui, quoique souvent nés ici, n’éprouvent aucun sentiment d’appartenance à leur pays. Napoléon demandait aux juifs s’ils considéraient les autres Français comme leurs frères. Les petites brutes qui terrorisent leurs concitoyens en riant ne les considèrent probablement pas comme leurs frères. Ils répètent ce qu’ils entendent toute la journée des profs mélenchonistes, des journalistes mélenchonistes, des sportifs mélenchonistes: qu’on est un pays de racistes, capitalistes et colonialistes (pour les plus éduqués), et surtout, qu’eux sont d’innocentes victimes. Vous n’allez pas leur reprocher de rétablir la balance en piquant quelques trucs…

Toutes les causes de ce désastre mènent à une seule : la faillite de l’État. Emmanuel Macron aurait dû tonner au premier flic caillassé, à la première poubelle brûlée. La première réaction d’Emmanuel Macron est de demander aux policiers d’avoir de l’empathie. Peu importe qu’il y en ait des dizaines au tapis avant même le 17 octobre. Ils doivent prendre des coups sans jamais les rendre. Au soir du désastre, il nous annonce solennellement qu’il y a des « factieux », ce qui, selon Gemini, désigne une personne ou un groupe qui exerce « une opposition violente, séditieuse et armée contre le pouvoir et les institutions ». On se dit que face à une telle menace, il va brandir les foudres de l’État. Ah oui, la République nous dit-il sera intraitable. La Justice sanctionnera – il reste juste à convaincre les juges. Pour le reste, il promet des concertations et des discussions et nous exhorte à avoir des débats apaisés pour une belle présidentielle. Pourquoi n’y avait-on pas pensé avant ?

L’histoire de la République, ce ne sont pas des câlins, des temps de démocratie, des « tu as raison d’avoir tort mon petit ». Il faudrait faire savoir à tous qu’affronter les forces de l’ordre, saccager des immeubles ou piller des commerces peut être dangereux. Personne ne demande que la police défouraille à tort et à travers, d’ailleurs cela n’est nullement nécessaire. Si MM. Macron et Nuñez — puisqu’il reste en fonction — lui ordonnaient de reprendre le contrôle de la rue coûte que coûte, ça calmerait tous les minables qui ne sont forts que face à la faiblesse. Et ça rassurerait tous les Français, y compris immigrés, qui voient leur État-nounou se transformer en État-carpette.

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Sexe récession ou sexe sécession?

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Jean-Paul Brighelli en 2009

Un sondage IFOP tout récent révèle que plus de 30% des femmes en couple sont désormais abstinentes. Un choix délibéré dû aux carences masculines, un fait de nature dont il ne faut pas trop s’inquiéter, un effet collatéral de la vie par écrans interposés, ou le syndrome éloquent d’une civilisation mourante ? Rien dans ces hypothèses n’ébranle réellement notre chroniqueur…


On se souvient de la chanson de Brassens : 

« Quatre-vingt-quinze fois sur cent,
La femme s’emmerde en baisant.
Qu’elle le taise ou le confesse
C’est pas tous les jours qu’on lui déride les fesses… »

Le barde sétois aimait nommer un chat une chatte. Mais en 1972, pour les p’tits jeunes que nous étions, et qui vivions la révolution sexuelle vingt heures sur vingt-quatre, le refrain de la chanson paraissait gentiment grivois et tout à fait absurde. Parce que nous nous rendions les honneurs à fesses rabattues — comme dit encore Brassens dans « Le Bulletin de santé ». Notre slogan ? « Aimez-vous les uns sur les autres » !

Il faut le répéter aux jeunes d’aujourd’hui, qui hésitent de plus en plus à entrer dans le sous-sol désert de ces dames : leurs grands-parents baisaient à couilles rabattues. « Par devant, par derrière », comme dit GiedRé.

Mais ça, c’était avant.

Un sondage tout récent de l’IFOP articule la vérité, l’âpre vérité : « On croyait la « récession sexuelle » avant tout liée à la hausse du nombre de célibataires, souvent trentenaires, qui swipent plus qu’ils n’embrassent, coincés entre Netflix et un écran de six pouces. Pas que. Le reflux du sexe a franchi le seuil de la chambre conjugale, et il ne s’est pas essuyé les pieds… » Et les auteurs de préciser, impitoyables : « Le couple « sexless », ce modèle de couple sans sexe longtemps spécifique au Japon, n’est plus l’apanage de l’archipel nippon, c’est un phénomène mondial dont l’ampleur varie selon les contrées. »

Aurélie Ray, dans Le Point, soulève le toit des appartements et commente : « Le soir, sur le canapé, dans la chambre, que font les jeunes et les moins jeunes dans le noir ? Ils tripotent leurs téléphones, dévorent des séries, se perdent de désir sur Instagram, puis s’endorment, repus numériquement. »

Comment comprendre cette inappétence qui se généralise ?

Des femmes qui s’abstiennent, c’est une vieille histoire, chantée déjà par Aristophane dans Lysistrata (en 411 av. J.C.) : les Athéniennes font la grève de l’amour pour obtenir de leurs époux, peu à peu exorbités, si je puis dire, la fin de la guerre du Péloponnèse. Mais cette fois, ce n’est pas l’objet. On ne se frotte plus le lard parce qu’on n’en a plus envie.

Les hommes ont une certaine responsabilité dans ce désamour de l’amour. À force de vouloir reproduire dans leur chambre à coucher les scènes répétées jusqu’à l’écœurement dans les films pornos dont ils s’abreuvent, ils ont dégoûté de l’étreinte des femmes peu disposées à se faire manipuler comme des paquets de viande fraîche — comme si une caméra filmait la scène pour quelque voyeur externe. J’ai expliqué le désastre de cette surconsommation dans un essai déjà ancien, La Société pornographique. Voir ce que j’en disais en 2012 sur On n’est pas couché.

Pensez que l’acte sexuel le plus rare dans les films X, c’est le baiser… Que le mot absent, c’est « Je t’aime ». Que la réduction des femmes à une chambre de compression dans laquelle coulisse un piston lubrifié devient vite lassante. Elles s’ennuient au lit. Quand par bonté elles laissent leurs maris batifoler dans leur hémisphère sud, cela dure, en moyenne nationale, 5,4 minutes. Et cette moyenne implique que pour bon nombre de nos concitoyens, c’est beaucoup moins.
Trop court. Vite fait, mal fait.

Bien sûr, la dépendance aux écrans ruine la capacité érotique. Quand, dans la nuit du 13 au 14 juillet 1977 une panne géante a plongé New York dans le noir, on a assisté neuf mois plus tard à un babyboom inattendu, fruit de l’extinction des télévisions.

Mais addiction curieuse, qui ne touche que les Européens de souche…

Peut-être serait-il temps de remettre le sentiment et l’imagination au pouvoir.

Est-ce encore possible ? Je crois fermement que ce rejet du sexe est à mettre en parallèle avec notre difficulté actuelle à nous reproduire. L’exemple japonais — l’un des pays où elles s’abstiennent à plus de 60%, et où l’on fait le moins d’enfants — devrait nous faire réfléchir. Les mâles nippons rentrent chez eux vers neuf heures du soir, gavés de saké et de karaoké, et ne pensent même pas à parler avec leurs épouses — qui d’ailleurs ne les attendent pas.

Chez nous bientôt. Nous enfantons de moins en moins. Nous laissons la « nouvelle France » copuler et se reproduire, pendant que les « Français de souche » renoncent à jouer à la bête à deux dos.

Cette statistique effarante résume au fond notre attitude civilisationnelle. La France était le pays de l’amour, elle est devenue une terre stérile. Nous glissons vers le néant — qui commence dans la chambre à coucher. Et comme disait Alfred de Vigny, « les deux sexes mourront chacun de leur côté. »


PS. Merci à Martin Pimentel pour la documentation.

Macron, Mélenchon: grands prêtres du pathétisme d’Etat

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Allocution télévisée du président Macron, hier soir © Adrien Fillon/ZUMA/SIPA

Dominique Labarrière renvoie dos à dos le président Macron et le leader de l’extrème gauche française en les accusant d’incarner une lâcheté et un cynisme partagés face à la montée des violences en France.


Le premier cité est venu à la télévision à l’heure de la soupe nous servir la sienne de soupe. Du genre : « Moi y en a être pas content, mais moi y en a être pour rien dans tout ça. Moi, si ça continue comme ça, va falloir que ça cesse, etc, etc. » Consternant.

Le second nommé, Mélenchon, faisait salon l’après-midi à l’heure du thé sur un plateau de LCI. Avec son arrogance habituelle de bonimenteur de foire façon Fête de l’Huma, il nous a servi lui aussi son brouet. Encore plus indigeste que celui de l’Élyséen calamiteux. Et le lider maximo LFI d’appeler Démocrite à la rescousse pour nous expliquer que la violence dans les rapports de la Cité et dans les manifestations de rue ça ne remonte pas à hier. Juste histoire de nous fourrer dans le crâne qu’il n’aurait rien inventé dans le genre. Donc, pas coupable, le Mélenchon, comprenez-vous. D’ailleurs, il ne se gêne guère pour l’affirmer. « La violence, c’est pas moi ! » en serait-il presque à beugler en roulant ses gros yeux bien luisants.

« C’est pas moi, vu que c’est les salauds de flics! ». Ces femmes et ces hommes de grand courage et d’exemplaire sang-froid dont il disait voilà peu devant un parterre d’HEC qu’ils sont tous pourris[1]. Cette police, on le sait, dont il n’a cessé de vendre à toute une frange de la jeunesse décérébrée qu’elle tue. À part cela, bien entendu, il n’aurait aucune part dans les violences auxquelles nous avons assisté ces derniers jours et auxquelles nous assistons encore ces heures-ci. D’ailleurs, il considère, ce brave Mélenchon, que ce n’est pas la crise de ce genre la plus marquante qu’il ait connue, et qu’au fond il n’y aurait rien là-dedans que d’assez ordinaire ! Il est bien le seul. Des centaines de policiers et agents de l’ordre blessés, des quartiers entiers de villes mis à sac, également en province, le temple de la République qu’est la mairie, la Maison commune par excellence, incendiée, détruite à Limoges. Les hordes d’Attila, en leur temps, ne faisaient guère pire. Elles avaient, elles, l’excuse de jaillir du fin fond de leurs steppes, pas des salles de cour de l’Éducation nationale. Ou de banlieues en voie très avancée de créolisation.

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Macron et Mélenchon auraient pu s’associer dans leur baratin et nous épargner la double dose de leurs jacasseries, ce qui équivaut pour nous à une sorte de double peine. Tous deux avançaient planqués sous le masque pathétique de l’irresponsabilité. Ils sont en fait glaçants de lâcheté, de cynisme. Remarquez, autour d’eux ce n’est pas beaucoup mieux ; Édouard Philippe, pourtant naguère Premier ministre, n’a rien vu venir non plus. Tel le poussin à peine sorti de l’œuf, il tombe de sa chaise. Il s’alarme « d’un niveau de violence hallucinant », nous dit-on. Alors, s’il s’alarme, tout va bien, on peut dormir tranquille !

Certes la violence l’est, hallucinante. Mais ce qui l’est infiniment plus c’est bien l’extrême degré d’impuissance du prétendu pouvoir, le niveau lui aussi hallucinant du pathétisme d’État et de la politique française en général auquel nous assistons et dont le pays ne fait aujourd’hui que commencer à subir les pires ravages et à payer le tribut. C’est toujours par les têtes molles que pourrissent les régimes. Nous les avons, hélas. On se joue de nous, on nous abuse. Mélenchon n’aura rien à payer de l’effarante facture de tant de dégâts, de destructions. Un minuscule exemple, le navrant ministre de l’Intérieur présente sa démission au tout aussi navrant président de la République. Démission évidemment refusée. Comme au théâtre, comme au cirque. On est là pour faire semblant. Démission ? Pensez donc ! « Retourne donc faire un petit tour de manège ! Tu as raté la queue du Mickey ? Qu’importe, ce sera peut-être pour la prochaine fois. »

Une chose au moins nous est apparue au grand jour ces dernières heures : c’est la médiocrité même, l’insuffisance abyssale de M. Macron qui a permis ces dernières années l’élévation de M. Mélenchon à ce niveau de nuisance que nous avons à connaître aujourd’hui. Ils sont, pour ainsi dire, l’avers et le revers d’une même médaille. La médaille commémorative frappée à la mémoire de la France défunte ?

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[1] « Cette troupe n’est plus tenue, elle n’en fait qu’à sa tête et dans sa tête il y a des idées pourries, racistes », le 5 octobre 2026.

Mode d’emploi contre les désastres

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Philippe Bilger © Pierre Olivier

D’abord, bien nommer l’adversaire. Marion Maréchal a dénoncé « l’alliance inédite entre l’extrême gauche et les banlieues à forte population d’origine immigrée ». Elle a raison et c’est la stratégie à la fois cynique et, je l’espère, suicidaire d’un Jean-Luc Mélenchon.

Les injonctions contradictoires du gouvernement

Ensuite, ne pas répondre à des bouleversements exceptionnels (violences, vols, pillages, dégradations, incendies, volonté profonde de subversion) par des discours, notamment celui du 18 octobre d’Emmanuel Macron (soutien, réunions, éloge du gouvernement, comités de crise et affichage d’une rigueur extrême), totalement en décalage avec la réalité catastrophique et les annonces fortes, vigoureuses et immédiatement opératoires qu’elle appellerait.

Par ailleurs, dans une société à l’irresponsabilité illimitée, ne pas refuser la démission d’un ou de plusieurs ministres qui reconnaissent avoir commis des fautes, notamment Laurent Nuñez en matière d’anticipation et de renseignement. Le président de la République a eu tort de s’opposer à son départ, sans doute par crainte d’une contagion du sens de la responsabilité au plus haut niveau de l’État et du gouvernement. Nous avons besoin d’un grand ministre de l’Intérieur, n’ayant pas peur de son ombre et ne multipliant pas les injonctions contradictoires : rigueur mais empathie, se défendre et protéger, mais pas trop !

De plus, en matière de maintien de l’ordre, inutile de réclamer de nouvelles méthodes si l’on refuse aux forces engagées sur le terrain le plein usage des moyens que la loi leur octroie pour se défendre et protéger les personnes et les biens. En face, il y a des manifestants qui ne se donnent aucune limite puisqu’ils se savent largement à l’abri des poursuites, dissimulés derrière leurs masques et protégés par l’anonymat du groupe. Trop souvent, c’est la police, contrainte de se retenir, qui sera présumée coupable.

Il n’est pas normal que, face aux voyous, pilleurs et incendiaires, la police doive se contenter au mieux d’interpeller, au lieu de pouvoir mener des actions de dissuasion radicale. Il ne s’agit pas de tuer, mais de combattre ce terrifiant paradoxe de voyous livrés à une frénésie absolue et de forces de l’ordre contraintes à une retenue telle qu’elles deviennent elles-mêmes des victimes et ne peuvent plus remplir leur mission.

Responsabilité collective, casseurs-payeurs, suspension des prestations sociales…

Comment ne pas envisager également, dans notre droit républicain, une responsabilité collective adaptée à ces violences de groupe, permettant de poursuivre l’ensemble des participants aux dévastations et aux violences sans avoir à prouver, ce qui serait impossible, la participation active de chacun ?

Cette conception de bon sens trouverait son plein effet en matière pénale. À quoi rime cette multitude d’interpellations dont on semble se féliciter alors que, dans le système actuel, elles vont aboutir le plus souvent à des condamnations avec sursis, au prétexte que la plupart des majeurs auraient un casier judiciaire vierge ? Il convient de substituer à la personnalisation des peines l’objectivation des infractions. Si les faits sont gravissimes (pillages, destruction de bâtiments officiels et emblématiques : mairies, préfectures…), une peine d’emprisonnement ferme doit être prononcée, quel que soit le passé du mis en cause. D’autant plus qu’à supposer qu’un sursis soit prononcé, celui-ci ne sera pas révoqué, compte tenu de notre système défaillant d’exécution des peines. Le citoyen n’aura plus ainsi le sentiment décourageant qu’on est impitoyable avec lui pour des infractions minimes, mais désarmé devant les violences, les pillages et les exactions.

Comment susciter l’indignation sans réserve que devraient provoquer ces violences et ces dévastations si certains médias se montrent plus prompts à dénoncer la prétendue violence de l’État qu’à condamner les transgressions multiples, bien réelles, de ces derniers jours ?

L’ensemble de ces dispositions implique évidemment que nous ayons un président enfin détaché du « en même temps » – l’efficacité ne se divise pas, elle n’est pas un équilibre, mais un choix – et un gouvernement à la hauteur, ce qui n’est pas le cas, à une ou deux exceptions près.

Ces mesures nous obligent aussi et surtout à réfléchir sur notre conception de la démocratie et de la République. Les aime-t-on profondément parce qu’elles sont impuissantes, nous garantissent des droits, mais n’édictent aucun devoir ? Au contraire, sera-t-il un jour possible de persuader la majorité des honnêtes gens que la paix publique peut être rétablie et que la tranquillité de chacun ne sera plus un vœu pieux, mais une certitude ? Acceptera-t-on, face à ces désastres, un nouveau mode d’emploi ?

Et surtout, une démocratie qui, convaincue de ne pas se renier en usant de sa force légitime, sache venir, sans honte ni sauvagerie, au secours de sa communauté nationale.

Ce chaos que les Cassandres annonçaient

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Le journaliste Ivan Rioufol © Hannah Assouline

Black bloc, islamo-gauchistes, jeunes sauvageons issus de l’immigration africaine ou musulmane: Ivan Rioufol voit dans les troubles actuels une inquiétante convergence des brutes. La France silencieuse observe médusée ce qui arrive et refuse de se joindre à cette colère préemptée par l’extrême gauche.


Et soudain, Arlette Chabot lâcha un cri : « On coule ! ». C’était samedi, sur LCI. Comment mieux s’épouvanter, en effet, devant ces scènes de terreur urbaine partout en France ? Il aura pourtant fallu le spectacle du chaos généralisé pour réveiller, à travers cette figure d’un journalisme tempéré, des esprits encalminés.

Le monde atterré

En réalité, le naufrage français n’a rien d’une surprise pour ceux qui ont des yeux pour voir. Cependant, le système médiatique aura tout fait, depuis trente ans et plus, pour disqualifier les lanceurs d’alerte. Ce que disaient les Cassandres était pourtant simple à comprendre : une immigration de masse, majoritairement arabo-musulmane, est une menace pour la paix civile. Quand Dominique de Villepin déplore à son tour, hier : « La France est en train de sombrer », il oublie ses sarcasmes d’hier contre les « déclinistes » qui prédisaient le drame[1]. Surtout, l’ancien Premier ministre s’épargne l’autocritique sur ses envolées lyriques en défense d’une société ouverte et multiculturelle. Car c’est ce modèle – défendu par la gauche, ses ultras et le bloc central – qui s’effondre devant le monde atterré.

Ce ne sont pas seulement les black blocs et les antifas, bras armés habituels des néo-fascistes, qui ont anéanti le mouvement lycéen, après avoir dénaturé les gilets jaunes. L’islamisme est, dans les commentaires lénifiants, l’éléphant invisibilisé dans le salon. Les « émeutiers », « casseurs » et « pilleurs » ainsi nommés par Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, sont pour la plupart, hormis quelques « petits Blancs » désassimilés, issus de la nouvelle France sublimée par Jean-Luc Mélenchon. Ces jeunes des cités mènent une intifada contre la nation, sous drapeaux palestiniens et maghrébins. Leurs razzias (1 500 commerces touchés) accompagnent la conquête et ses butins.

Choisis ta France

La guerre civile est dans les esprits. Deux France se sont séparées. L’une d’elles, soutenue par LFI et ses chemises noires, veut en découdre jusqu’au sang au nom d’une revanche coloniale. Le choc de civilisation va s’amplifier. Les armes peuvent apparaître. Des slogans anti-Juifs accompagnent le palestinisme qui a étouffé la révolte d’une jeunesse embrigadée.

À Paris, les émeutiers étaient à 300 mètres de l’Elysée. À Marseille, 30 000 pilleurs ont été recensés. La mairie de Limoges a été incendiée, faute d’avoir pu être protégée. Si les appartements des riverains ont été épargnés, ils restent des cibles faciles à atteindre pour les hordes euphoriques qui sillonnent les rues. Un 7-octobre est possible. Car l’État a perdu le contrôle de la situation. Les Français ne sont plus en sécurité. Hier soir, tandis que les insurrections se poursuivaient, Emmanuel Macron s’est interrogé benoîtement : « Comment des Français peuvent-ils faire cela à la France ? ». Samedi, l’Élysée n’avait rien trouvé de plus opportun, pour alimenter le ressentiment contre la nation, que de publier un communiqué commémorant les 65 ans du 17 octobre 1961 en hommage « aux Algériens victimes de la répression sanglante organisée sous l’autorité du préfet de police Maurice Papon ». Face à ce désastre annoncé, la France silencieuse a choisi son camp, en ne rejoignant pas la colère préemptée par l’extrême gauche islamisée. Cet ennemi intérieur parie sur sa lâcheté. Aux Français excédés de dire clairement : ça suffit, cassez-vous.


[1] https://www.lemonde.fr/societe/article/2006/01/11/dominique-de-villepin-fustige-les-declinologues_729604_3224.html

Le pouvoir, pour quoi faire?

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Le Premier ministre Lecornu et le ministre de l'Intérieur Nunez, réunion de crise au palais de l'Élysée, 18 octobre 2026 © Ludovic Marin/AP/SIPA

Les scènes insurrectionnelles de samedi ont montré un État tenu en échec. Face aux casseurs, émeutiers et pilleurs, la prison et la force intransigeante de l’État sont les seules réponses possibles. Hier soir, à 20 heures, le président Macron a exprimé à la télévision sa « colère » et sa « honte » après les violences, a promis que l’exécutif serait désormais « intraitable » face aux casseurs et que les préfets prendraient les décisions qui s’imposent pour protéger nos villes.


La France est un pays où l’on se bat férocement pour conquérir un pouvoir dont on semble avoir perdu le mode d’emploi. Il faut voir avec quelle ardeur nos responsables politiques se disputent les ministères, les investitures, les palais de la République. Ils y consacrent leur vie, leurs amitiés, parfois leurs convictions. On intrigue, on trahit, on négocie jusqu’au milieu de la nuit. Pour quoi faire, au juste ? La question mérite d’être posée.

Trop aimable ?

Ce samedi 17 octobre, tandis que des Français manifestaient contre la vie chère, des groupes de casseurs s’en sont pris aux commerces, aux bâtiments publics et aux forces de l’ordre. Bien sûr, le gouvernement a condamné les violences. Le Premier ministre a promis la fermeté, salué les policiers et les gendarmes. On connaît la liturgie puisque l’indignation ministérielle est devenue une fonction régalienne à part entière qui présente l’avantage de ne nécessiter aucun résultat.

Pourtant, l’État français a longtemps été une affaire sérieuse. Il avait sa morgue, ses préfets, ses circulaires, son goût immodéré pour les règlements. On pouvait le détester car il avait été conçu pour résister à cette détestation. C’est lui qui, au fil des siècles, avait fabriqué la nation française, rassemblé ses provinces, imposé une langue, construit une administration, assuré la continuité d’un pays que ses divisions auraient pu défaire cent fois. Il n’était pas nécessairement aimable, mais il gouvernait.

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Aujourd’hui, la responsabilité semble s’être évaporée de notre vie politique. Gouverner ne consiste pas à occuper une fonction, encore moins à commenter les événements depuis le perron d’un ministère. C’est répondre de ce qui arrive, accepter que l’autorité comporte des devoirs autrement plus exigeants que le privilège de donner des conférences de presse.
La sécurité des citoyens, la justice, l’instruction, la défense, la continuité des services publics : voilà des obligations assez anciennes pour qu’on n’ait pas besoin de réunir une commission chargée de les redécouvrir.

Hélas, le pouvoir est devenu une carrière, une consécration personnelle, quelquefois une revanche sociale. On veut être ministre comme on voulait autrefois entrer à l’Académie française, à ceci près qu’un académicien n’a jamais prétendu garantir l’ordre public.

Les lycées se bloquent, les violences se répètent, la justice s’essouffle, la dette s’accumule. L’État, lui, produit, en France, des circulaires. Nous avons inventé cette merveille administrative, un pouvoir qui réglemente jusqu’à l’absurde ce qu’il ne parvient plus à gouverner.

A qui le tour ?

Nos dirigeants ne manquent pourtant ni de diplômes ni d’intelligence. Ils connaissent les contraintes, les équilibres, les subtilités budgétaires, et excellent dans cet art moderne qui consiste à transformer une défaillance en problème de communication. Les ministres passent, les hauts fonctionnaires demeurent, et les commissions prospèrent. La République a beau manquer d’argent, elle trouve toujours de quoi assurer le recyclage de ses élites.

Et l’opposition dans tout ça ? Elle attend son tour avec une impatience qui laisse songeur. Ceux qui dénoncent chaque jour l’impuissance du gouvernement paraissent souvent plus pressés d’en recueillir l’héritage que d’expliquer comment ils assumeraient les responsabilités qui l’accompagnent. Les uns promettent de tout changer, les autres de tout rétablir. On aimerait savoir comment mais les questions pratiques ont ce défaut de gâcher les grandes envolées.

Il y avait jadis, dans l’engagement politique, quelque chose qui relevait du sacrifice. On pouvait s’y tromper, s’y perdre, commettre des fautes considérables mais l’ambition trouvait sa justification dans une certaine idée du bien commun. De Gaulle n’a pas consacré sa vie à la France pour obtenir un maroquin, et Mendès France ne confondait pas la parole publique avec un exercice de séduction. Ces hommes avaient leurs défauts, leurs aveuglements. Ils savaient au moins que le pouvoir oblige.

La France continue pourtant de vivre, de travailler, d’inventer. Elle tient grâce à des millions de citoyens qui n’ont pas le loisir de transformer leurs échecs en éléments de langage. Un artisan répond de son ouvrage, un médecin de ses décisions et un chef d’entreprise de ses comptes. Il est curieux que la responsabilité devienne si insaisissable à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie de l’État.

Max Weber distinguait l’éthique de conviction de l’éthique de responsabilité. Un siècle plus tard, nous avons perfectionné le système : la conviction sert à conquérir le pouvoir, la responsabilité à expliquer pourquoi il est impossible de l’exercer. Au fond, c’est peut-être là que réside la véritable faillite de nos élites. Elles ont conservé le goût du pouvoir après en avoir perdu le sens. Elles veulent diriger un État dont elles acceptent avec une sorte de résignation le recul de l’autorité, jusque dans ses missions les plus élémentaires. Elles promettent le redressement national avec le sérieux de gens qui savent qu’ils n’auront probablement pas à rendre compte de leurs promesses.

Alors, pourquoi vouloir gouverner ? Pourquoi tant d’acharnement à conquérir l’État si l’on n’est plus disposé à en assumer les devoirs ? Pourquoi cette passion des fonctions lorsque s’est perdu le sens de la fonction ? On voit bien que la France ne manque pas de candidats au pouvoir. Elle aimerait simplement savoir ce qu’ils comptent en faire.

La République de l’enfant-roi

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Limoges, 17 octobre 2026 © Yann Lerval/SIPA

La France brûle (encore). L’hôtel de ville de Limoges, bâtiment du XIXe siècle, a été incendié et déclaré en grande partie perdu. La résidence préfectorale à Bordeaux a été saccagée. Les Galeries Lafayette ont été pillées et, selon les mots du maire de Paris, des rues entières « méthodiquement ravagées ».

On pourrait consacrer des pages entières à analyser les causes : une justice défaillante, un manque de courage politique, les tendances insurrectionnelles de la gauche. Mais il existe une raison sous-estimée : l’avènement de l’enfant-roi. Voilà, en somme, ce qui arrive quand une société traite le lycéen – créature à la pilosité incertaine qui n’a pas le droit d’acheter une bière – comme un oracle.

Rien de tout cela n’est sorti de nulle part. Jean-Jacques Rousseau est décidément le philosophe de notre temps. C’est son Émile, ou De l’éducation (1762) qui, le premier, fit de l’enfant une autre version de son bon sauvage : une créature encore vierge de toute corruption, pétrie d’une bonté naturelle, un symbole à chérir, à écouter et à imiter. L’enfant, dès lors, ne doit pas recevoir d’ordres.

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A. S. Neill, dans Libres enfants de Summerhill (1960), donna une touche anglaise à cette idée désastreuse et profondément incivile, en dirigeant une école où les élèves votaient pour savoir s’ils iraient en cours. Outre-Atlantique, le vice-président de Nixon, Spiro Agnew, accusa l’ouvrage Comment soigner et éduquer son enfant du Dr Spock (1946) d’avoir enfanté la génération permissive qui nous a donné 1968. Il y a là une part de folklore conservateur, mais une part de vérité aussi.

De jeunes hommes manifestement illettrés présentent des pancartes à Brest, dans un paysage de chaos, le 1er octobre 2026 © Justin Picaud/SIPA

L’apothéose survint en 2018, lorsque Greta Thunberg, militante professionnelle du haut de ses quinze ans, fit la leçon aux dirigeants du monde à la conférence de l’ONU sur le climat, sur ce ton condescendant et effronté que connaissent trop bien les parents de petits morveux prépubères – et que des hommes faits, dans un épisode d’hystérie collective particulièrement poignant, furent émus aux larmes par ses propos alarmistes parfaitement dénués de charisme. Nous avons tellement perdu confiance en nous-mêmes et en nos dirigeants que la prétendue innocence de la jeunesse passe désormais pour de la sagesse.

La France, toutefois, souffre d’une pathologie bien à elle. Non seulement la gauche y érige la contestation sociale en « moteur du progrès », mais l’État lui-même est pétrifié par la révolte étudiante depuis 1986, lorsque Malik Oussekine mourut sous les matraques lors des manifestations contre la réforme Devaquet. Tous les gouvernements depuis l’ont été. Le lecteur se demande-t-il pourquoi la France s’embrase si régulièrement ? Tout simplement parce que manifester paie. Le contrat d’insertion professionnelle de Balladur fut retiré en 1994 après que les lycées eurent défilé. Le CPE de Chirac subit le même sort en 2006.

En 2018, le gouvernement a tenu sur Parcoursup, mais de justesse ; ce mois-ci, après un entretien avec un syndicat de mineurs, le ministre de l’Éducation a annoncé que la plateforme ne serait pas supprimée mais que «tout est sur la table». Quarante ans de reculades devant des enfants ont enseigné à chaque nouvelle génération d’adolescents français la même leçon : ces méthodes fonctionnent. Le lycéen est la vache sacrée de la République, et les vaches sacrées, tout paysan le sait, finissent par piétiner les champs.

Puisqu’on parle de paysans : Gérald Darmanin, qui, ministre de l’Intérieur en 2024, déclarait qu’« on ne répond pas à la souffrance en envoyant les CRS » quand les agriculteurs bloquaient les autoroutes et déversaient du lisier devant les préfectures, veut aujourd’hui faire payer les dégâts aux parents des émeutiers mineurs – et se voit accusé par la gauche et le Syndicat de la magistrature de deux poids, deux mesures. Il a pourtant raison. Comment être gêné à l’idée que des paysans burinés, qui ont travaillé toute leur vie et qu’on étouffe sous les taxes et les normes, puissent peser un peu plus lourd qu’un trotskiste de dix-sept ans, percé et teint en bleu, qui vit encore dans l’appartement de ses parents banquiers du XVIe arrondissement ?

Qu’ont donc réclamé ces oracles ? Des bâtiments neufs et du matériel moderne – démonstration faite en incendiant le hall du lycée Nelson-Mandela de Nantes, inauguré en 2014. La fin de Parcoursup, la plateforme qui classe les candidats à l’université et qui, prétendument, fabrique de l’inégalité – une plateforme qui a fait au moins une proposition à 92 % des candidats l’an dernier. Tout bachelier a légalement droit à une place dans une université publique. La France compte près de dix fois plus d’étudiants qu’en 1960. Rien de tout cela, pas plus que le fait que des milliers de ces jeunes manifestants soient dans la poche de l’extrême gauche mélenchoniste, ne semble troubler qui que ce soit.

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Paradoxalement, notre époque surestime l’intelligence des adolescents et sous-estime leur potentiel destructeur. Au 1er octobre, 83 policiers et 34 personnels de l’Éducation nationale avaient déjà été blessés. Ah, mais ce ne sont pas les lycéens qui brûlent et qui cassent, nous dit-on ; ce sont les « black blocs » infiltrés, venus corrompre un mouvement étudiant pur et innocent. Pourquoi, alors, 86 % des plus de 6 800 personnes placées en garde à vue depuis le 28 septembre étaient-elles mineures ?

Des légions de gens parfaitement décents, apprenant qu’un garçon de quinze ans avait eu la main arrachée à Lens par une grenade de désencerclement, se sont indignés et ont aussitôt accusé la police de brutalité (selon les premiers éléments, le garçon l’avait ramassée – très probablement pour la renvoyer). Ils semblent ignorer que les jeunes de quinze ou seize ans d’aujourd’hui, qui représentent un tiers des mis en cause pour vols violents en France, sont tout à fait capables d’être dangereux, voire mortels, y compris pour des policiers entraînés.

Et pourtant, l’enfant-roi n’est pas le vrai coupable, car un enfant ne prend pas le pouvoir tout seul. Il faut que des adultes le couronnent. Bien sûr que l’enfant se croit roi – tous les enfants se croient rois. En des temps plus sains, on l’écoutait, on le cajolait, puis on le remettait doucement à sa place dès qu’il prétendait expliquer aux adultes comment gouverner une société. Thomas Sowell écrivait que chaque nouvelle génération est « une invasion de la civilisation par de petits barbares », qu’il faut civiliser avant qu’il ne soit trop tard. C’est aux barbares qu’on enseigne les usages du monde – et non l’inverse. Voilà ce que font les nations saines. Mais qui est encore sain, de nos jours ?

Le dernier rempart

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Lyon, 17 octobre 2026 © adrien pittore/SIPA

48 heures avant les graves débordements du 17 octobre, des centaines de policiers se sont rassemblés au Grand Rex, à Paris, à l’appel du syndicat Unité. Ils entendaient dénoncer les violences subies en marge du mouvement lycéen ainsi que le manque de moyens. Après les nouveaux heurts et pillages survenus hier dans plusieurs grandes villes, l’extrême gauche — qui alimente un discours vindicatif auprès des jeunes et a importé le conflit israélo-palestinien dans l’hexagone — affirme avec aplomb n’y être pour rien, comme au lendemain du meurtre du jeune militant nationaliste Quentin Deranque.


La nuit a le goût du fer et de la cendre, cette odeur de crise qui s’impose jusque dans les bureaux du pouvoir. Le 17 octobre n’a pas été une explosion, mais une décomposition, le moment précis où la rumeur de la rue a balayé ce mobilier de mots hypocrites — ces « incidents », ces « tensions » de langage — dont l’administration se sert comme d’un dictionnaire de secours pour masquer la réalité des blessures. Les chiffres que le Premier ministre égrène au matin, ces cent cinquante corps brisés de gendarmes et ces douze cents interpellations, ne sont pas des statistiques, mais le bilan d’une foire aux empoignes où l’État liquide ses derniers soldats à bas prix.

La conjuration des subversifs

Cette « intifada » n’est pas née d’une colère, elle est née d’une méthode. C’est le chef-d’œuvre de la subversion que de transformer le gendarme en mercenaire étranger sur son propre sol, de donner au voyou le prestige sacré du partisan, et de faire passer l’agression d’un fonctionnaire pour un acte de libération nationale. Derrière les manifestants venus pour leur salaire ou pour l’école, s’engouffrent les professionnels du chaos, ces hommes de l’ombre qui ne partagent ni doctrine ni projet, mais qui savent qu’un incendie est toujours plus beau quand c’est la République qui paie le bois. Regardez-les s’avancer dans la fumée : le gamin des cités qui cherche l’affrontement ou le butin, le militant révolutionnaire qui joue au léninisme sur les boulevards, et le prêcheur islamiste qui attend patiemment que la carcasse de l’État soit assez froide pour y installer ses lois. Il faudrait attendre, nous dit-on, un organigramme signé de leur main pour dénoncer la conjuration, comme si les loups avaient besoin d’un contrat notarié pour chasser en meute.

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Il reste, pour épargner aux soutiens de la veille l’embarras du lendemain, cette explication qui arrive avant même que la fumée se dissipe : « C’est les black blocs. » La cagoule a cet avantage qu’on peut lui faire porter toutes les responsabilités, et laisser dans la pénombre ceux qui ont désigné les ennemis, entretenu la fureur et salué le soulèvement jusqu’au premier incendie.

Et dans cette foire aux illusions, La France insoumise tient la caisse. En désignant l’uniforme comme le bourreau du pauvre, elle offre sur un plateau d’argent une justification au pillard et une indulgence plénière au prédicateur. C’est une alliance implicite, une complicité lâche qui ferme les yeux sur le couteau pourvu que la main qui le tient serve la même cause le lendemain. Deux jours plus tôt, ces mêmes policiers s’étaient entassés dans la salle du Grand Rex, offrant le spectacle tragi-comique de protecteurs venus supplier qu’on les protège, sous les projecteurs d’un pouvoir qui ne sait plus rien faire d’autre que régler l’éclairage de sa propre agonie.

La fureur du samedi

Regardez ce qu’il reste de nos villes au lendemain de la tempête. Les symboles de la souveraineté ne sont plus que des carcasses noires, des squelettes de pierre éventrés par la fureur de gens qui n’ont d’autre idéal que l’anéantissement. À Limoges, le joyau du XIXe siècle, cette maison commune que les habitants aimaient, est partie en fumée. Des ombres cagoulées ont fracassé les vitres, jeté le feu aux salles du conseil et des mariages, laissant les flammes dévorer la charpente jusqu’à ce que le campanile s’effondre dans un fracas de fin du monde. Ce ne sont pas des dégradations marginales ; c’est l’effacement méthodique du paysage républicain, une entreprise de démolition où les mairies, les préfectures et les commissariats deviennent des cibles à abattre, des trophées de guerre que l’on brûle pour signifier que la loi n’habite plus ici.

Ce désastre n’atteint pas seulement la pierre, il frappe d’abord les hommes qui restent debout au milieu des décombres pour maintenir l’ordre. Leur plainte, je la connais pour avoir accompagné des policiers de toutes catégories, sur le terrain et dans leurs écoles. Il y a longtemps déjà, à la demande de Jean-Pierre Chevènement, j’avais participé à la formation de leurs formateurs, tentant de leur ouvrir un espace où la parole pouvait se libérer malgré les menaces d’une hiérarchie terrifiée par le moindre écart. Des années ont passé et rien n’a changé. J’ai retrouvé chez eux cette même retenue des hommes qui craignent encore que le récit de leur abandon passe pour une faute professionnelle. Ils m’ont raconté les ordres qui s’effacent à mesure qu’on les prononce, ces consignes verbales données pour ne laisser aucune trace, et cette gymnastique infernale qui consiste à deviner ce que le supérieur aurait voulu qu’on fît si l’émeute tournait bien, et ce qu’il nierait avoir demandé si elle tournait mal. On les envoie au front comme des boxeurs dont on aurait lié les poignets dans le dos, avec l’ordre strict de recevoir les coups sans que cela ne gâte le paysage de la communication officielle.

Le maintien de l’ordre en question

Le plus atroce n’est pas le pavé qui vole ou l’insulte qui crache dehors ; c’est le parfum de trahison qui descend de la hiérarchie, cette certitude absolue que la peau d’un brigadier pèse bien moins lourd que l’avancement d’un directeur de cabinet. La lâcheté administrative possède cette élégance d’exiger des miracles tout en dissimulant les outils, produisant des tonnes de documents pour justifier son existence et assez peu de preuves pour sauver un subordonné. Le policier joue sa vie en un quart de seconde sous la pluie de projectiles, tandis que ceux qui examineront son geste disposeront de longs mois, au calme des bureaux, pour décider ce qu’il aurait fallu faire…

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Une certaine gauche culturelle a pavé la voie à ce lynchage en recouvrant chaque képi des fantômes de Vichy et des répressions du siècle, si bien que le fonctionnaire qui monte la garde devant un lycée doit répondre d’une histoire entière avant même d’avoir levé le bras. Les projectiles, les collègues percutés, les menaces contre les familles ne sont plus que des détails embarrassants pour ces esthètes de la révolution dont le dénouement était écrit dans les livres avant même que les faits ne surviennent. Aux agresseurs sont accordées les circonstances, les humiliations et les blessures anciennes ; à ceux qui leur font face revient l’obligation de trouver sous les coups le geste parfait que leurs juges imaginent à l’abri.

C’est le souverain mépris de cette intelligentsia : considérer ces révoltés comme des êtres incapables de liberté, des enfants éternels qu’il faut maintenir sous tutelle pour s’offrir, à bon compte, le frisson de la bonté. Les amateurs d’insurrection rentrent le soir dans le confort de la société dont ils ont célébré la ruine, laissant le flic sur le trottoir, chargé de veiller à ce que la tranquillité de ses propres détracteurs ne soit pas troublée. L’État, lui, fait mine de tenir mais il ne croit plus à rien ; il annonce sa fermeté, surveille les réactions et prépare ses distances, prêt à sacrifier ses agents au moindre échec pour sauver la face.

Les violents prennent confiance

Chaque désaveu modifie le rapport des forces : les violents prennent confiance, les fonctionnaires mesurent ce qu’ils risquent et les citoyens regardent lesquels des deux paraissent croire encore à leur victoire. Un ministère peut conserver ses bâtiments, ses véhicules et ses effectifs alors que, dans les esprits, l’autorité a commencé à changer de camp.

Lorsque la protection publique se dérobe, chacun cherche ceux qui pourront le défendre. Le quartier, le clan, l’argent, les armes deviennent des garanties plus crédibles qu’une promesse ministérielle, jusqu’à rendre presque honteuse la confiance que les plus loyaux avaient conservée. C’est ainsi que se prépare une guerre civile, dans l’apprentissage quotidien de la peur et dans la conviction grandissante qu’il faudra trouver les siens pour être protégé.

Mais on n’en est plus aux illusions d’un ordre rétabli par de simples décrets ou des appels au calme. Le pays peut aussi céder par lassitude, abandonner une liberté après l’autre et laisser sans secours ceux qui refusent encore de se soumettre. Le silence qui s’installe désormais dans les rues n’est pas une victoire, mais le renoncement d’un peuple à qui l’on n’ose même plus demander ce qu’il lui en coûte de se taire.

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C’était un rendez-vous!

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Le président Macron dans le prototype Renault E-Space au Salon mondial de l'Automobile, Paris, 12 octobre 2026 © Thibault Camus/AP/SIPA

Alors que le Mondial de l’Auto ferme ses portes ce dimanche, Monsieur Nostalgie revient sur la grand’messe de la Porte de Versailles quand la voiture guidait le peuple !


Le privilège de l’âge (être né en pleine crise du pétrole), c’est d’avoir vu des choses impensables, comme le litre de gazole à moins de 1,50 euro et une foule compacte se rendre en masse dans les halls de la Porte de Versailles début octobre, les années paires. On y allait en famille ou entre copains, on venait de Tarbes ou de Saint-Amand-Montrond admirer les derniers modèles de la production mondiale. Une marée humaine sortait des bouches du métro, puis défilait dans les allées, piétinait, commentait, s’enflammait et revenait le soir en province avec des sacs en plastique remplis de prospectus publicitaires. Et de rêves motorisés. C’était bruyant, fatigant, enivrant, joyeux, les marques dépensaient, les carrosseries brillaient, les hôtesses avaient les jambes lourdes, ces journées sous les spots étaient interminables mais la machine économique tournait à plein régime, les usines produisaient à domicile, les vendeurs vendaient, la presse auto affichait une insolente santé financière et l’automobiliste était curieux de découvrir la dernière Peugeot ou Fiat. Il comparait les constructeurs entre eux, soupesait les offres, étudiait le meilleur crédit, s’intéressait à la consommation mixte, aux 1000 mètres départ arrêté et aux coûts d’entretien cachés. Il était surinformé. Cet automobiliste refusait l’état stationnaire de piéton. Il n’avait pas vocation à être une victime de la route. La mobilité rapide et décomplexée, sans fil à la patte, était l’avenir de cet homme moderne qui croyait dans les vertus de la société de consommation et dans la liberté de mouvement. Il se passionnait pour les progrès techniques et les évolutions de style. Il avait un avis éclairé sur la sécurité, le confort, l’habitabilité, les performances et même le moelleux ou non des sièges. Il pouvait s’interroger, de longues minutes, sur la qualité des mousses du tableau de bord et la rudesse de la boîte de vitesses. Il était Citroën à mort ou Renault compatible. Il avait ce qu’on appelle une culture automobile héritée des âges farouches. Il se souvenait du lancement de la DS et du hayon de la R16. Il louait la fiabilité de la 504 sur les pistes africaines et s’était enthousiasmé jadis pour la bouille cartoonesque de la Renault 5 lors de sa sortie nationale. Billancourt, Sochaux, Javel, Detroit, Stuttgart ou Turin n’étaient pas des destinations inconnues de lui mais les traces vives de la mémoire ouvrière.

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Ce citoyen-modèle voulait rouler, partir en vacances, sortir des villes, faire ses courses, charger un canapé, frimer au volant et vivre plus intensément. Ce n’était pas un « criminel », ni un pollueur. Seulement un bon père de famille. La voiture était à la fois un moyen de locomotion et d’expression, un besoin vital et une forme d’affirmation de sa personnalité. Un refuge et une identité. Le Français d’alors n’avait pas honte de son histoire, même si l’école publique était très discrète sur ce sujet-là. L’impact du moteur à explosion sur nos vies laborieuses était largement sous-estimé. Les ingénieurs relégués au rang de graisseux et les inventeurs en bleu moqués par rapport au prestige des philosophes en chemise blanche. D’instinct, de mémoire et d’essence pourtant, le Français savait que l’automobile était née dans son pays, berceau des De Dion-Bouton et des Panhard & Levassor. Qu’en 1898, lors de cette première exposition, 140 000 visiteurs s’étaient déplacés au Jardin des Tuileries pour découvrir 232 voitures qui avaient réussi l’exploit de couvrir la distance Paris-Versailles-Paris. C’était la condition pour avoir le droit de figurer dans ce salon parisien balbutiant qui allait, quelques années plus tard, se déporter sous les verrières du Grand Palais jusqu’en 1962, puis migrer vers la Porte de Versailles. À partir de 1977, ce salon sera en alternance tous les deux ans avec Francfort. Tout ça, c’est le vieux Paris, aussi pittoresque qu’Aristide Bruant chantant « Le Chat noir » ou « À la Goutte-d’Or », un monde incompréhensible pour les générations immobiles. Un jour de 1988, on ne l’appela plus « Salon de l’auto » mais « Mondial de l’Auto », la roue avait tourné. Nous entrions dans les ères suspicieuses, procédurières et accusatoires. L’automobiliste devint un ennemi de la nation. Il fut attaqué de toutes parts. La vraie mascotte des tortionnaires, selon la formule de Michel Audiard. Le Mondial 2026, même dans un format plus court et électrifié, a résisté car il a bien failli y laisser sa peau. Ces grandes cathédrales, coûteuses, n’ont plus la cote. La chasse au gaspi est lancée. Mais, dois-je avouer que l’époque du salon, cette quinzaine heureuse, entre la fin septembre et le début du mois d’octobre, mettait des étoiles dans les yeux. On y voyait des phénomènes extraordinaires : dans les années 70 et 80, des émirs achetant des flottes de Rolls-Royce, BB posant sur le capot d’une AMC Pacer des établissements Jean-Charles, Gianni Agnelli présentant la nouvelle Panda et François Mitterrand au volant d’une BX.

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Modiano, sans fin

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« La littérature est l’oxygène dont nous avons besoin dans un monde de plus en plus étouffant et de plus en plus brutal » Patrick Modiano dans la Grande Librairie / Capture France 5

Chez l’écrivain, qui publie L’Eléphant, on découvre dans chaque roman que le passé est lourd de quelque chose de malsain et de misérable qu’il vaudrait mieux ne jamais découvrir…


Les numéros de téléphone, dans les romans de Modiano, jouent un rôle important. Un personnage ouvre un vieux carnet aux pages jaunies, et ça agit comme la madeleine de Proust : un souvenir surgit qu’on croyait coincé dans les plis de la mémoire. Il y avait l’indicatif du quartier. On composait les trois premières lettres, puis les quatre chiffres. AUTeuil 54-73, par exemple, dans Chevreuse, un grand cru modianesque. Puis, avec le temps, le 01 s’est imposé. À présent, il y a le portable, mais le 06 n’évoque pas grand-chose pour un personnage de Modiano. La patine ne recouvre pas le smartphone. Composer un numéro, c’est être en ligne directe avec le passé : l’Occupation, les années 1950, 1960, rarement 1970. Le plus souvent personne ne décroche, ou l’appelé n’est pas le bon. L’un des personnages du nouveau roman de Modiano, peut-être le dernier avant son entrée dans la Pléiade, L’Éléphant, qui a failli s’appeler Derrière les vitres, a le numéro suivant : 01.44.69.90.92. Ce numéro, c’est celui de Christiane Thouvenin. Elle va permettre au personnage principal, Ludo Van Walle, de se replonger dans l’année de ses dix-huit ans, quand il se demandait ce qu’il allait « faire dans la vie », attiré par la médecine, mais il avait passé le bac latin-grec, tournant le dos aux mathématiques, alors c’était impossible d’être médecin, ce qu’il voulait être. Je me suis dit que pour entrer dans la valse des personnages de Modiano, ceux qu’ils nomment les « revenants », pour enfin connaitre les coulisses de la création romanesque du prix Nobel 2014, il me suffirait de composer le numéro de Christiane Thouvenin, d’entendre sa voix, de demander si elle était bien Christiane Thouvenin, que j’étais un ami de Van Walle, et que je souhaitais en savoir plus sur elle. Mais on n’entre pas si facilement dans l’univers crypté de Modiano. Les zones opaques, situées à Paris ou la proche banlieue, sont impénétrables. Une voix enregistrée me dit que le numéro n’était plus attribué.

Le temps, obsession modianesque

Ludo Van Walle, donc. C’est le personnage principal. Il traine son obésité sur le bitume de Paris. Il mesure 1,95 mètres, sa démarche est lente et malhabile, c’est pour cela qu’on le surnomme « L’éléphant ». Il chaloupe dans les rues de Paris, tourne en rond, hésite à s’aventurer hors de son quartier de prédilection, le Champ-de-Mars, pourtant agité de touristes, alors il faut bifurquer vers des rues désertées, en évitant le carrefour de La Motte-Piquet et du Champs-de- Mars qui provoque l’angoisse due à un souvenir refoulé. Il est donc à la merci de ce souvenir surgissant d’un passé qu’il voudrait définitivement aboli. Quand la mémoire est trop pleine, l’oubli peut être une aubaine.

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Van Walle est lecteur et traducteur pour Hornbacher fils, patron des éditions du Sablier – le temps, obsession modianesque. L’éditeur lui demande d’écrire ses Mémoires, lui qui a connu tant de gens. Il répond qu’il travaille sur l’essai d’un certain Howard Pease, Toute la mémoire du monde. Sûrement un clin d’œil de Modiano à Alain Resnais. Le paradoxe, c’est que Van Walle est amnésique. Dès qu’il veut se remémorer des moments importants de sa vie, ça bloque. Il y a comme un court-circuit. « À ces instants-là, écrit Modiano, le présent se mêlait à des éclats du passé et il ressentait une décharge électrique chaque fois que ces deux temps se heurtaient l’un à l’autre. » On pourrait le formuler autrement et dire que l’inconscient le protégeait de son pire ennemi : sa mémoire. Il y a toujours un trauma originel qui fragilise les personnages de Modiano. L’écrivain tourne autour comme il tourne en rond dans la capitale qu’il reconnait de moins en moins désormais ; des images surgissent, vaporeuses et grises, un nom, un visage, un appartement, une maison de rendez-vous, une silhouette inquiétante, ces images engendrent une atmosphère glauque, poisseuse, où le fric, la trahison, les disparitions, le sexe sale prolifèrent. Il s’est passé quelque chose de malsain et de misérable qu’il vaudrait mieux ne jamais découvrir. Modiano a fait de Van Walle un personnage hitchcockien qui observe, à l’aide de jumelles, derrière les vitres de son appartement, les voisins d’en face. C’est un voyeur qui va, par hasard, retrouver quelques fragments de son passé. Par hasard ? Pas si sûr. « L’éléphant » peut nous tromper en se trompant lui-même. Il n’y a jamais de certitude dans les romans de Modiano. On le suit, la fameuse musique nous envoûte, elle tient en haleine comme dans une enquête du commissaire Maigret, elle nous perd, le doute s’installe, tout cela a-t-il réellement existé ? L’Histoire, parfois, fait irruption. Cette Histoire qui dort dans les placards d’une maison inhabitée ou d’un appartement haussmannien. Modiano sait les entrouvrir avec des mots-clés : « Rafle », « panier à salade », « gabardine », « menottes ». Il agite les fantômes d’une mémoire collective métastasée.

Revenants

Van Walle va donc observer Christiane Thouvenin – que j’ai vainement appelée –, Yvonne Beulaigne, Bernard Pinguet, ces « revenants » qu’il a connus lorsque le gras ne l’avait pas envahi, et qu’il prenait encore le métro, traversait la Seine, marchait Rive Droite vers Pigalle, bref, qu’il ne se tenait pas à l’écart d’un monde devenu trop bruyant, menacé à nouveau par la guerre, un mot « incompréhensible ». C’est, comme toujours chez Modiano, la description romanesque de « l’éternel retour du même ». C’est, d’une certaine manière, se rassurer en voyant la répétition du mécanisme narratif. C’est épier, derrière les vitres, Yvonne Beulaigne, « vêtue d’un peignoir rouge (qui) prenait ses repas et se couchait vers dix heures sur le matelas. Elle lisait puis éteignait la lumière principale, au plafond, et la lampe posée par terre. » C’est aussi tenter de se souvenir d’une voix, la voix d’un frère disparu, d’un père aux identités multiples, liée à l’enfance. Modiano : « Mais peut-on se souvenir vraiment d’une voix ? » Entre le bruit qui déforme et l’oubli qui efface, il y a la quête de Modiano, cette recherche d’un événement fondateur « dont lui parvenaient encore des ondes, mais brouillées. » Il s’est produit quelque chose de mauvais, et ce quelque chose est flouté.

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« L’éléphant » finit par retrouver peu à peu la mémoire, il écrit une centaine de pages, et ce qu’il écrit constitue la trame de ce que nous lisons, dont la chute vient étonnamment buter sur ce café avec un juke-box situé au carrefour de La Motte-Picquet et du Champ-de-Mars. Le même procédé avait été utilisé pour Chevreuse.

En exergue de l’ouvrage Toute la mémoire du monde que traduit Van Walle, on peut lire : « C’est d’ailleurs dans cette espèce de chambre noire de la solitude qu’il faut que je voie vivre mes livres avant de les écrire. » Assurément une confidence de Modiano, en passant. Depuis son premier roman, La Place de l’Étoile, salué par Paul Morand conquis par le style du jeune homme âgé de 22 ans, Modiano, à 81 ans, n’a plus rien à prouver. Son lectorat est solide et se renouvelle. Il sait toucher au cœur avec la simplicité de l’écrivain chevronné. Ce qui n’est pas rien. « Cela avait débuté peut-être à l’époque de l’enfance et de l’adolescence, cette époque où vous dépendez entièrement des adultes et où vous êtes contraint de les observer avec l’attention et la méfiance d’un veilleur de nuit. »

Patrick Modiano, L’Éléphant, Gallimard, 98 pages.

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