Iraj Mesdaghi a connu les geôles de la République islamique. Torturé, il a été le témoin d’exécutions massives. Exilé en Suède, il a minutieusement documenté ces atrocités et fait condamner un tortionnaire. Pour lui, alors que les Iraniens rejettent autant le régime que l’islam, le renversement de Khamenei entraînera l’effondrement de tout le système.
Né à Téhéran en 1960 dans une famille bourgeoise, Iraj Mesdaghi appartient à la génération devenue adulte au moment où le règne du shah vacillait. Comme beaucoup de jeunes Iraniens de son milieu, il est alors animé par un idéal de justice sociale, de liberté individuelle et de dignité nationale. La « faille », au sens tragique du terme, qu’il partage avec tous ceux qui ont eu le même engagement que le sien à cette époque, tient à leur conviction, erronée, selon laquelle la chute de la monarchie ouvrira nécessairement et presque mécaniquement la voie à un régime plus juste, et à terme à une démocratie de type occidental. Emporté par cette espérance, il interrompt ses études aux États-Unis, rentre en Iran et s’engage aux côtés de l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien, mouvement révolutionnaire hybride, à la fois islamiste et marxiste.
Mais, après le départ du shah, la révolution ne met pas longtemps à dévorer ses propres enfants. À l’image de Lénine après octobre 1917, Rouhollah Khomeyni élimine méthodiquement ses anciens alliés devenus rivaux. Iraj Mesdaghi et sa jeune épouse sont arrêtés au début des années 1980 et condamnés à dix ans de prison. En captivité, ils découvrent la torture systématique, les humiliations quotidiennes et le broyage méthodique des individus, dans un univers où la violence n’est ni accidentelle ni excessive, mais constitutive du système.
L’année 1988 constitue le cœur noir de cette terrible expérience. Au cours de l’été, Rouhollah Khomeyni, furieux d’avoir dû signer un cessez-le-feu avec l’Irak après huit ans de guerre, crée des commissions spéciales, passées à la postérité sous le nom de « commissions de la mort », qui ont pour tâche de faire exécuter des milliers de prisonniers politiques, accusés d’être des « ennemis de l’intérieur ».
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Iraj Mesdaghi est le témoin direct des sélections arbitraires, des couloirs de la mort, des appels de noms et des pendaisons en série. Il voit disparaître en quelques semaines des centaines de codétenus. Cette expérience scelle en lui une certitude irrévocable : le régime islamique n’est pas une simple dictature, mais un système totalitaire prêt à l’extermination de masse pour se maintenir au pouvoir.
Libéré au début des années 1990, Mesdaghi quitte l’Iran avec sa famille. Après un long périple, aussi dangereux que clandestin, il obtient le droit d’asile en Suède. En exil, il entreprend un travail minutieux et obsessionnel de documentation du massacre de 1988, recueillant témoignages, noms, dates et responsabilités, et publiant plusieurs ouvrages devenus des références sur le sujet. Dans le même mouvement, il s’éloigne progressivement des Moudjahiddines du peuple, dont il dénonce la dérive sectaire.
Son travail de longue haleine trouve un aboutissement quand, en 2019, un ancien responsable pénitentiaire iranien, Hamid Nouri, impliqué dans les exécutions de 1988, tombe dans son piège. Se faisant passer pour le responsable d’une agence de voyages, Mesdaghi entre en contact avec cet homme fort du régime et organise pour lui un tour d’Europe. Nouri est immédiatement arrêté à son arrivée à l’aéroport de Stockholm, où la justice suédoise, qui s’autorise de sa compétence universelle en cas de crime de guerre, ouvre contre lui un procès historique. En 2022, il est condamné à la réclusion à perpétuité pour torture, exécution et enterrements secrets. Il ne restera toutefois que deux ans en détention, les autorités suédoises décidant de l’élargir dans le cadre d’un échange de prisonniers visant à obtenir la libération d’un ressortissant européen détenu arbitrairement par l’Iran.
Causeur. On sait, au moins depuis 2009, que les mollahs truquent les élections pour conserver le pouvoir, et on a vu ces dernières semaines les massacres dont ils sont capables pour rester les maîtres de l’Iran. Comment expliquer qu’ils ne soient toujours pas renversés, comme le shah en 1979 ?
Iraj Mesdaghi. Contrairement à ce que disent beaucoup de médias occidentaux, notamment en France, ce régime n’a rien à voir avec celui du shah ! En 1979, dans des circonstances de contestation comparables à aujourd’hui, Mohammad Reza Pahlavi a refusé de gouverner par le sang ! Il a préféré quitter le pays, précisément pour éviter un massacre comme celui qu’on a vu en janvier. Le régime islamique, lui, n’a aucune retenue ! Nous sommes face à un système qui assume une violence de masse épouvantable. On parle aujourd’hui de 12 000 morts rien qu’en deux nuits, estimation plutôt prudente. Cela choque en Europe mais pour moi, qui ai été en prison et qui ai vu des milliers d’exécutions en quelques semaines en 1988, ces chiffres sont crédibles.
Vous parlez d’une violence extrême assumée et à grande échelle. Comment le régime parvient-il concrètement à exercer cette répression ?
Tout d’abord en diabolisant ses opposants. Dès les années 1980, Khomeyni parlait de « bêtes dangereuses » et donnait ainsi carte blanche pour tuer. Aujourd’hui encore, les autorités, y compris les soi-disant réformistes, qualifient les manifestants de terroristes. Cela permet de tirer dans la foule sans scrupule.
Mais enfin, ceux qui tirent dans la foule ont des enfants, des amis, des parents…
C’est pourquoi le régime s’appuie sur des forces étrangères. Des unités afghanes, comme les Fatimiyoun et les Zeynabiyoun, autrefois déployées en Syrie, sont aujourd’hui opérationnelles en Iran. Ce sont elles que le régime a utilisées pour cette répression sanglante.
Sur quoi repose encore la base sociale du régime ?
Sur la peur très concrète qui règne dans de larges pans de la population : celle de perdre les biens acquis après 1979. Beaucoup d’Iraniens ont profité des confiscations postrévolutionnaires pour prendre possession de logements, de terres et d’entreprises. Ils redoutent qu’un changement de régime entraîne des restitutions. Reza Pahlavi, le fils du dernier shah, l’a bien compris. Il a présenté un plan clair pour l’après-régime, excluant des purges à l’irakienne et proposant une transition encadrée vers des élections libres.
Peut-il incarner l’avenir de l’Iran ?
Assurément. Tout d’abord parce qu’il est populaire. Même ceux qui ne sont pas monarchistes le soutiennent comme figure de transition. Depuis sept ou huit ans, on entendait son nom dans certaines manifestations. Mais pour la première fois cette année, les slogans en sa faveur sont carrément devenus nationaux. On les a même entendus dans des rassemblements, jusque-là inédits, dans des quartiers privilégiés de Téhéran, tels que Niavaran ou l’avenue Fereshteh. C’était inimaginable auparavant.
On a vu des mosquées, des centres islamiques, des écoles religieuses attaquées. La société iranienne est-elle en révolte contre l’islam ?
C’est la grande nouveauté : une majorité de la population rejette explicitement l’islam politique, et une part croissante rejette l’islam tout court. L’Iran est probablement le seul pays musulman où, en cas d’élections libres, les islamistes n’auraient aucune chance.
Certains appellent à une intervention extérieure. Quelle est votre position ?
Je suis d’accord avec Reza Pahlavi, qui, comme Shirin Ebadi, demande un soutien occidental ciblé. Mais il ne s’agirait pas d’envoyer des troupes au sol. Selon moi, il faudrait viser le seul centre de gravité du régime, c’est-à-dire Ali Khamenei en personne. Éliminer des généraux ne changerait rien. Ce ne sont pas des Napoléon ! En revanche, si Khamenei tombe, tout le système s’effondre.
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L’une des raisons pour laquelle les puissances occidentales, Union européenne en tête, hésitent à faire cela est l’amère expérience de changement de régime en Irak. Et bien entendu la crainte qu’un régime instauré par les baïonnettes étrangères soufre immédiatement d’un problème de légitimité.
Mais l’Iran n’est pas l’Irak ! Vous ne comprenez pas la société et l’histoire de l’Iran. Il s’agit d’une vieille civilisation et non pas d’une création nationale récente et artificielle comme l’Irak ou la Libye. Le peuple iranien est tout à fait capable de prendre son destin en main.
Existe-t-il un risque de guerre civile en cas de chute du régime ?
Non. Il n’y a pas de lignes de fracture permettant une guerre civile. Entre qui et qui ? L’armée, les gardiens de la révolution islamique et la population partagent largement le même rejet du régime. Couper la tête suffirait. Comme en URSS, l’effondrement peut venir du sommet.
Quel rôle jouent les soutiens occidentaux du régime, notamment à gauche ?
Une partie de l’extrême gauche occidentale a historiquement soutenu le régime iranien, par anti-américanisme et parfois par antisémitisme. J’ai vu ces réseaux à l’œuvre jusque dans les instances onusiennes. Ils relativisent la répression, parlent d’impérialisme et ferment les yeux sur les crimes. Mais ils ne soutiennent jamais réellement le peuple iranien.
Quel message adressez-vous aux Européens et aux Français ?
Je leur dis que la chute du régime iranien ne concerne pas seulement les Iraniens. L’Iran est le cœur idéologique de l’islam politique depuis 1979. Si ce régime tombe, c’est tout l’édifice idéologique qui vacille, y compris dans le monde sunnite. La France et l’Europe ont un intérêt direct à soutenir le peuple iranien. C’est le moment.




