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L’ordre mondial: un open bar!

Trump, assassin du vieux nouvel ordre mondial


L’ordre mondial: un open bar!
Signature de la charte du « Conseil de la paix » par Donald Trump, aux côtés de représentants diplomatiques marocain et bahreïni, Davos, 22 janvier 2026 © House/ZUMA/SIPA

Les mauvaises manières de Donald Trump scandalisent les Européens. Il ne fait pourtant que perpétuer la vieille tradition américaine d’ingérences qui s’inscrit désormais dans une mondialisation des conflits. Les grandes puissances sont en concurrence sur tout et partout sur terre. Et le Vieux Continent peine à s’adapter à ce nouveau désordre du monde.


En Europe, les chancelleries et les plateaux de télé sont en proie à une crise de nostalgie. On y déplore la mort de cet « ordre international » qui aurait régi les relations internationales pendant des décennies. Et c’est Donald Trump qui l’aurait assassiné, pour imposer un nouvel ordre où la force prime le droit. Selon son proche conseiller Stephen Miller, nous vivons dans un monde « gouverné par la force ». Puisque les États-Unis sont une superpuissance, « sous le président Trump, nous allons nous comporter comme une superpuissance ». La nostalgie européenne est-elle justifiée ? Est-ce Trump qui, tout seul, a tué le vieil ordre ? L’a-t-il vraiment remplacé – comme l’assurent de très doctes commentateurs – par une doctrine des sphères d’influence, divisant le monde entre l’Amérique, la Chine et la Russie, et abandonnant l’Europe à son triste sort ?

De Monroe à Donroe

Nombre d’analystes affirment donc que Trump veut se focaliser sur l’hémisphère américain, autrement dit qu’il réactive la doctrine Monroe. En réalité, les États-Unis ont toujours traité les nations latino-américaines comme des inférieures. Selon la logique des puissances montantes, ils ont d’abord imposé leur hégémonie aux pays les plus proches et les plus fragiles, avant de projeter plus loin leur influence. Ils ont ainsi profité de la faiblesse du Mexique pour lui prendre le Texas et la Haute-Californie. À la fin du xixe siècle, après avoir annexé Hawaï et une partie de Samoa, ils ont exploité la faiblesse de l’Espagne pour lui prendre Porto Rico, Guam et les Philippines, et étendre un protectorat virtuel sur Cuba. Entre 1898 et 1933, la « guerre des Bananes » a vu les États-Unis faire des interventions militaires dans de nombreux pays – Cuba, Mexique, Panama, République dominicaine, Haïti, Nicaragua, Honduras – pour préserver leurs intérêts commerciaux.

Si leur implication dans les deux guerres mondiales assure leur statut de superpuissance, leur rôle de champion de la démocratie dans la guerre froide est le prétexte à de multiples ingérences dans d’autres pays. Après 1945, on peut compter une trentaine d’opérations – ouvertes ou clandestines, réussies ou non – pour fomenter des coups d’État, soutenir des rebelles ou renforcer des régimes dictatoriaux en Amérique latine, Asie, Afrique et Europe. De plus, leurs forces armées officielles ou officieuses interviennent à Cuba, au Brésil, au Cambodge, à Grenade, ou au Panama, sans parler des grandes campagnes au Vietnam, en Afghanistan et en Irak. Les Américains ne respectaient l’ordre mondial que selon leur bon vouloir.

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Les Européens se drapaient dans leur vertu, naïvement convaincus que toutes les nations finiraient par devenir des démocraties libérales. Cependant, ils ne faisaient pas trop de vagues, car l’Amérique assurait leur défense. Mais au fil des décennies, la notion d’un ordre international s’est réduite à une feuille de vigne couvrant à peine l’outrecuidance occidentale. Les pays en développement n’y ont vu que l’expression d’une hypocrisie intolérable. Les pays autoritaires comme la Russie ou la Chine n’y ont jamais cru. Ensemble, ces deux groupes ont pris le contrôle de l’ONU, ce symbole de l’ordre mondial, dont l’activité principale consiste aujourd’hui à condamner Israël. Signe d’un monde à l’envers, en 2025 l’Iran a été élu à la présidence de la section Asie-Pacifique du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. C’est en toute cohérence que Trump a annoncé, le 7 janvier, que les États-Unis quitteraient 31 agences et commissions de l’ONU et qu’il a lancé son propre Conseil de la paix (avec un succès mitigé). Qui a piétiné l’idée d’ordre mondial ? Trump ? C’est plutôt George Bush en Irak, suivi de Poutine qui s’est emparé de la Crimée avant d’envahir l’Ukraine de manière éhontée sans perdre pour autant ses alliés chinois, iraniens et autres. C’est encore la Chine qui a fait main basse sur le Tibet et Hong Kong, tout en se présentant comme respectueuse de l’ordre international qu’elle s’emploie à saper de l’intérieur. Dans ce contexte, la doctrine « Donroe » signifie, non pas que la morale n’a plus aucune place dans ce monde, mais que l’ordre international est une fiction.

Pour autant, Trump ne va pas pour se replier sur son propre hémisphère. Car la faillite de l’ordre international s’accompagne d’une autre nouveauté : la mondialisation des conflits de pouvoir. Qu’il s’agisse d’accès aux ressources, de parts de marché, de leviers de pression politique, de droits de passage maritime, et même d’annexion territoriale, les grandes puissances sont en concurrence sur chaque kilomètre carré de la terre et de la mer, comme dans le monde souterrain, les fonds marins, l’air, l’espace et le cyberespace. Il n’existe plus de sphères régionales où se confiner.

Assurer ses arrières

En tant que superpuissance, l’Amérique de Trump doit projeter sa puissance partout. Dans la « Stratégie de défense nationale » récemment publiée par le Pentagone, l’Indopacifique est présenté comme ayant une importance stratégique et économique vitale pour les États-Unis. L’expansion des forces armées de la Chine représente un défi que l’Amérique doit contrer, non par l’« antagonisme », mais par la « puissance », autrement dit par la démonstration de sa supériorité en troupes et en armements, et sa capacité à frapper n’importe où dans le monde, comme en témoigne le bombardement des installations nucléaires iraniennes en juin 2025. Le résultat c’est que, sauf à se disperser, l’Amérique a besoin de ses alliés européens pour défendre leur propre arrière-cour et y contenir l’allié russe de la Chine. Ce « pivot » américain vers l’Indopacifique avait déjà commencé sous Obama qui croyait que le Vieux Continent pouvait et devait faire plus pour assurer sa propre défense. Beaucoup plus, selon Trump. Si les Européens assument leurs responsabilités – nous dit le Pentagone – les États-Unis, dans le cadre de l’OTAN, leur donneront toujours un coup de main. Israël est présenté comme un « allié modèle » qui, se montrant prêt à se battre, mérite tout le soutien des Américains. Le message est clair : aide-toi, et Trump t’aidera.

Loin de respecter les « sphères » des autres puissances, Trump étend son influence jusque dans leur arrière-cour. C’est ainsi que les États-Unis restent les défenseurs de Taïwan, avec qui un nouvel accord commercial vient d’être négocié. Dans la mer de Chine méridionale, Trump développe une alliance stratégique avec les Philippines. En Asie, il s’est rapproché du Pakistan, qui coopère avec lui sur le dossier du contre-terrorisme international, ainsi que sur sa politique au Moyen-Orient, et serait ouvert à des investissements américains pour exploiter ses ressources minérales critiques. Dans la lutte mondiale pour les ressources, Trump cherche à faire des deals avec les républiques d’Asie centrale, ainsi qu’avec l’Azerbaïdjan, suite à l’accord de paix avec l’Arménie. Pour l’exploitation des terres rares, il a signé un accord avec l’Australie et s’est rapproché du Brésil. Cette volonté d’omniprésence est logique : 2025 a été une année record pour les exportations chinoises et Pékin a investi une somme record dans sa « nouvelle route de la soie », ce vaste ensemble de projets d’infrastructures par lequel la Chine projette sa propre influence autour du monde.


Présence encombrante dans les sphères des autres, une superpuissance se doit d’être hégémonique dans son jardin. C’est ainsi que Trump perpétue et renouvelle la tradition américaine des ingérences en Amérique latine. Son action au Venezuela en est la démonstration fracassante. Il s’agit aussi de montrer que les États-Unis ont tiré les leçons de l’Irak et de l’Afghanistan. Plutôt que de sacrifier des sommes astronomiques et des vies humaines dans de vaines opérations de « regime change », ils se contentent désormais de changer le dirigeant pour changer le comportement du pays en question. Cela n’est pas sans risque, mais en décapitant le gouvernement chaviste, Trump s’offre la possibilité de vendre les stocks accumulés de pétrole vénézuélien et de contrôler l’accès futur aux plus grandes réserves du monde. Par son agressivité, il met la pression sur d’autres régimes hostiles de la région, en Colombie et à Cuba, et sur le Mexique qui, selon lui, doit faire plus pour combattre les cartels. Mais sécuriser son arrière-cour latino-américaine, c’est aussi y éradiquer l’influence de ses adversaires. La Russie et l’Iran sont privés d’un allié utile, tandis que la Chine pourrait perdre des sommes considérables investies au Venezuela ainsi qu’une source de pétrole couvrant 4 % de ses besoins. De plus, si Trump atteint son objectif en ramenant le prix du pétrole à 50 dollars le baril, afin de réduire le coût de la vie aux États-Unis, cela gênera sérieusement l’économie russe. Ses opérations contre les « pétroliers fantômes » au service de la Russie vont dans le même sens. D’ailleurs, les Européens l’imitent.

Le grand dôme du Grand Nord

Donald Trump a annoncé qu’il voulait acheter ou annexer le Groenland pour contrer les incursions possibles des Russes et des Chinois ; y construire une partie de son « Dôme d’or », ce système de défense antimissile ; et exploiter les ressources en uranium, cuivre et terres rares qui s’y trouvent. Les Européens se sont braqués, faisant enfin preuve de courage, ce qui n’est pas une mauvaise chose s’ils sont prêts à assurer leur propre sécurité. Ils se sont empressés aussi de lui expliquer que, selon l’accord États-Unis-Danemark de 1951, les États-Unis, qui possèdent déjà la base spatiale de Pituffik, pouvaient en installer d’autres. Quant aux ressources, difficiles à exploiter sous la glace, les projets chinois dans ce domaine sont au point mort et le gouvernement danois se montrerait plus souple avec son allié américain. Trump a finalement reculé, prétendant avoir trouvé le « cadre » d’un accord possible. Que cherchait-il vraiment ? Sans doute à avoir les coudées franches pour faire ce qu’il voulait dans le Grand Nord, sans être gêné par des règles environnementales.

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Le grand bienfait de cet épisode est d’avoir attiré l’attention générale des Occidentaux sur l’Arctique et les questions urgentes qu’elle soulève. Nous avons l’habitude de voir le monde à travers la projection cartographique de Mercator qui représente l’Amérique à gauche, l’Asie à droite, et l’Europe au centre. Vu d’un point au-dessus du pôle, le monde est très différent. L’Europe, la Russie, le Canada et les États-Unis, représentés par l’Alaska, sont beaucoup plus proches et leur rivalité plus exacerbée. En essayant d’annexer le Groenland, Trump, loin de se limiter à son hémisphère, a voulu l’étendre pour projeter sa puissance par-dessus cet autre hémisphère qu’est le cercle polaire. Il est indéniable que les Européens, occupés surtout à contrer les activités russes dans la mer Baltique, n’ont pas fait grand-chose au Groenland pour anticiper la lutte pour l’Arctique. Avec la fonte des glaces, des ressources deviennent plus exploitables, de nouvelles routes maritimes s’ouvrent, déjà exploitées par la Chine, et les Russes élargissent leur accès à la mer. D’où l’activisme frénétique de Trump qui, suivant un accord conclu par Biden en 2023, a essayé en 2025 de commander aux Finnois le plus possible de navires brise-glaces. Les Américains eux-mêmes ont tardé à agir autour de l’Alaska, alors que c’est dans la mer de Béring qu’ont eu lieu le plus d’opérations, conjointes et séparées, de vaisseaux chinois et russes, qui s’entraînent à naviguer dans cette région d’où ils pourraient dominer une partie du Pacifique.

Trump a-t-il laissé tomber tout idéal de démocratie ? Pas complètement. Il s’engage fermement pour Israël, le seul État démocratique au Moyen-Orient. Il voudrait aider les Iraniens dans leur rébellion contre le régime des mollahs (à l’heure où j’écris on ne sait pas encore ce qu’il va faire de l’« armada » envoyée dans le golfe Persique). Les Européens peuvent-ils en dire autant ? Même Zelensky dans son discours de Davos a dénoncé leur inaction. Dans la pièce de Shakespeare, le roi Lear, ce monarque déchu, a son bouffon qui, seul, ose lui dire dans quel état misérable il est tombé. Trump, ce trublion vulgaire selon beaucoup, est peut-être le fou dont les Européens ont besoin.

Février 2026 - #142

Article extrait du Magazine Causeur




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est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

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