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Échange divin

Pierre Teilhard de Chardin / Claude Tresmontant, « Correspondance inédite » (2026)


Échange divin

Après avoir signé la biographie de son père (Claude Tresmontant. Un ouvrier dans la vigne), notre ami Emmanuel Tresmontant publie la correspondance inédite qu’il a entretenue avec Pierre Teilhard de Chardin. Entre le jésuite paléontologue et le philosophe chrétien, l’échange est forcément de haute volée.


Il est des livres dont l’existence semble résulter d’une succession de petits miracles : le courage et le savoir-faire d’un éditeur tout d’abord, capable de fabriquer un livre à la fois élégant et solide ; ceux publiés par Michel Orcel rappelant à cet égard les productions les plus réussies de l’édition italienne. Rien de plus « miraculeux » toutefois, au regard des modes de communication actuels (SMS, mails) que l’existence même de cette correspondance, conservée dans les archives de l’IMEC[1] et retrouvée par Emmanuel Tresmontant à qui l’on doit déjà un bel essai sur son père : Claude Tresmontant. Un ouvrier dans la vigne (Arcades Ambo, 2025)[2]. Maître d’œuvre de ce nouvel ouvrage qu’il présente avec justesse et finesse, il en a conçu l’architecture et la Correspondance trouve la place qui lui revient entre l’Introduction substantielle de l’historienne Mercè Prats, et le témoignage émouvant de Marie Bayon de la Tour, petite nièce de Pierre Teilhard de Chardin.

Deux grands esprits

Ultime miracle enfin, au regard des échanges ordinaires, que la confrontation exigeante mais bienveillante de deux grands esprits qui, en un temps relativement court (vingt mois), se livrent l’un à l’autre leurs pensées les plus audacieuses. Du 8 juin 1953 au 15 février 1955 Claude Tresmontant et Pierre Teilhard de Chardin ont en effet échangé douze lettres, parfois très longues, dans lesquelles chacun se plaît à l’évidence à « frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui », comme disait Montaigne à propos des bienfaits du voyage. Or c’est bien d’un voyage qu’il s’agit ici, non pas parce que Teilhard vit à New York et Tresmontant à Paris, mais parce que la pensée du philosophe chrétien comme celle du jésuite paléontologue et visionnaire se meuvent dans une dimension métahistorique et cosmique, là où l’être humain est appelé à prendre conscience qu’il est partie intégrante de l’évolution de l’univers.

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Tenu en suspicion par la Compagnie de Jésus dont il est membre, et surveillé par le Vatican qui interdit la publication de ses livres, Teilhard ne se pose pourtant jamais en victime et son correspondant, jeune philosophe d’une maturité saisissante, n’est pas à l’époque conscient que son herméneutique biblique va un jour lui valoir d’être ostracisé par ses pairs. Rien de victimaire donc dans leur façon de défier les autorités qui musèlent les esprits, mais la tranquille assurance de deux penseurs chrétiens en pleine possession de leurs moyens, et prêts à en découdre avec les modes intellectuelles d’une époque « chargée d’angoisse » (modernisme athée, existentialisme, nihilisme). A lire leurs échanges pourtant, on en vient vite à se demander si ce qui les distingue n’est pas au moins aussi important que ce qui les unit. Mais c’est sans doute que leur entente véritable se situe en-deçà des idées qu’ils manient avec brio, dans un rapport direct et secret avec la Terre, la pierre, l’eau dont sont faits les hommes autant que l’univers. Misant sur la présence humaine plus que sur l’écriture, Teilhard dit d’ailleurs être persuadé que leur rencontre prochaine débouchera sur « une vraie collaboration ».

Emmanuel Tresmontant souligne avec raison combien la lecture de ces lettres est parfois « âpre et difficile pour nous » ; tout en ajoutant que c’est aussi ce qui fait de ces échanges de haute volée intellectuelle un moment de vérité. Car ce dont ils débattent, et que les Modernes imbus d’eux-mêmes ont congédié d’un revers de main, n’est autre que ce dont l’humanité s’est préoccupée depuis qu’elle a émergé du placenta cosmique que les deux épistoliers pensent divin : Qu’en est-il de la présence humaine et de son devenir sur une Terre qui n’est elle-même qu’une infime parcelle de l’univers qu’on sait de surcroît en constante évolution ? C’est donc avec cette évolution qu’il faut apprendre à vivre et à penser, et non pas contre elle comme le préconise l’Église chrétienne. Or cette évolution, Teilhard et Tresmontant la pensent issue d’un « mouvement créateur originel », et refusent qu’elle puisse être le produit du hasard et/ou de la nécessité, comme l’affirmera Jacques Monod quelques années plus tard (1970).

Christ « cosmique »

C’est qu’à leurs yeux le Christ est à l’œuvre en chaque être humain comme dans l’univers ; ce Christ « cosmique » appelant l’humanité à vivre une seconde naissance qui la délivrera de la servitude où elle « gémit en travail d’enfantement », comme disait saint Paul de la création (Rom. 8, 22). Mais suffit-il de faire ainsi dialoguer le christianisme avec la cosmologie contemporaine pour rendre acceptable l’idée que le Mal puisse n’être qu’un « sous-produit de l’Évolution » ? C’est pourtant ce qu’affirme Teilhard dans un texte jusqu’alors inédit « Mal évolutif et Péché originel ». Le ton se durcit à ce propos entre les deux penseurs mais Tresmontant, nullement convaincu de la « nécessité statistique de déchets », reste sur ses positions : « Pour ce qui est du malheur de l’homme, que vous appelez crise, je veux bien, mais les camps de concentration, le napalm, les bombes atomiques de ces pieux Américains, est-ce seulement une crise de croissance ou une crise de folie furieuse ? »

De même le « respect filial » que lui inspire le Père Teilhard n’empêche pas son disciple de lui reprocher son manque de culture biblique, et d’exiger de lui une définition plus précise du « panthéisme d’union » auquel il dit adhérer, et une démonstration plus convaincante de ce qui permettra la convergence des forces cosmiques et spirituelles vers le fameux Point Omega, couronnement de la mystique teilhardienne. Mais si l’évolution est bien « la création en train de se faire », comme l’affirme Tresmontant afin de convaincre son maître qu’il n’y a pas entre elles d’opposition, alors nul doute pour le lecteur que leurs échanges stimulants participent de l’une comme de l’autre.  

Correspondance inédite, Pierre Teilhard de Chardin / Claude Tresmontant, Arcades Ambo, 2026. 178 pages


[1] Institut Mémoires de l’Édition contemporaine (Abbaye d’Ardenne).

[2] Voir la recension mise en ligne sur le site de Causeur le 5 février 2025



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est philosophe et essayiste, professeur émérite de philosophie des religions à la Sorbonne. Dernier ouvrage paru : "Jung et la gnose", Editions Pierre-Guillamue de Roux, 2017.

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