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« Côté jardin: de Monet à Bonnard », une exposition qui ne pouvait avoir lieu qu’à Giverny!

L’exposition « Côté jardin, de Monet à Bonnard » réunit pour la première fois les œuvres d’artistes que tout opposait, les nabis et les impressionnistes. Elle nous permet aussi de retrouver le chemin des musées et le somptueux écrin de Giverny.


On entend déjà grogner au loin les ronchons : « Encore l’impressionnisme ! » Oui, et alors ? Pour attirer les touristes et remplir les caisses des musées qui sortent d’une mauvaise passe, mieux vaut Pissarro que Poussin, Le Nain ou Georges de la Tour (peut-être nos plus grands peintres). Mais la démagogie et l’appât du gain ne sont pas la tasse de thé de Cyrille Sciama, conservateur en chef du patrimoine et directeur général du très méconnu musée des impressionnismes, créé en 2009 à Giverny, à proximité de la maison de Monet. Ce mélomane érudit voue un culte au grand pianiste Alfred Brendel (dont le portrait orne son bureau) et l’exposition qu’il vient d’inaugurer dans son musée, il l’a méditée et préparée pendant des années. « Le projet de cette exposition traînait dans un carton depuis longtemps, raconte-t-il. Le fait que beaucoup de Français aient adopté le jardin comme un refuge, et aient quitté leur appartement pour aller vivre à la campagne pendant la pandémie, m’a fait soudain prendre conscience de son actualité : c’était le moment ou jamais ! Ce que j’ai voulu montrer, c’est que le jardin, de 1870 à 1940, a été un foyer de création artistique intense en France. Mais ce foyer ne passe pas par Matisse et Picasso : c’est donc une autre histoire de la modernité qui est racontée ici, celle d’un dialogue méconnu et oublié, mais qui a réellement existé, entre Monet et les nabis (Bonnard, Denis, Roussel et Vuillard) qui, au départ, ont d’abord rejeté l’impressionnisme avant de renouer avec lui. »

Giverny, lieu de pélerinage

Pour la première fois, une exposition rassemble et entrecroise les œuvres de ces peintres que tout opposait, puisque les nabis, qui se revendiquaient de Gauguin et de l’art japonais, avec leur théâtre d’ombres et ses larges aplats, refusaient la sensation immédiate et le travail en plein air, sur le motif, au profit d’une lente maturation spirituelle en atelier. Mais à partir de 1900, ils se séparent, doutent et se tournent à nouveau vers le patriarche de Giverny dont la quête contemplative les fascine. L’admiration réciproque entre Monet et Bonnard est une révélation : « Ils se rendent visite mutuellement, se parlent, s’écrivent… C’est l’une des plus belles amitiés artistiques de notre histoire. Alors que le jardin de Monet est totalement construit, celui de Bonnard est fou, sauvage et touffu », précise Cyrille Sciama. Le plus touchant est de voir le vieux sage encourager son nouveau « disciple » dans la voie qu’il s’est tracée et dont le but ultime, Monet le sait, ne peut être que le dépassement de l’impressionnisme, puisque Bonnard ne se contente pas de recomposer les couleurs du réel, mais les transpose, et crée un nouveau monde, imaginaire, où les feuillages, la mer, les champs et les fleurs fusionnent dans une explosion d’or, de bleu, de vert et d’orangé : plus encore que son maître, Bonnard reproduit l’intensité de la vie et annonce l’abstraction.

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Cette exposition ne pouvait avoir lieu qu’à Giverny puisque ce village de Normandie a été le point de rencontre et de réconciliation entre Monet et les nabis.

« Nymphéas avec rameaux de saule », 1916-1919, Monet © Paris, lycée Claude Monet, photo Jean-Charles Louiset

Giverny ! Depuis plus d’un siècle, ce lieu de pèlerinage, situé à 60 km de Paris, est le symbole universel de l’art de vivre à la française. Mais y aller, aujourd’hui, est un choc spatio-temporel : au départ de la gare Saint-Lazare, on rêve de prendre le train de La Bête humaine filmé par Renoir (Jean).

Les impressionnistes à l’avant-garde

Visionnaires et parfaitement lucides, pour ne pas dire « réactionnaires » et « antimodernes », les impressionnistes ont fixé pour l’éternité des paysages et une douceur de vivre qu’ils savaient être en train de disparaître (cette conscience est très nette dans tous les propos d’Auguste Renoir rapportés par son fils dans son livre Pierre-Auguste Renoir, mon père). Témoins de la destruction de la nature et de l’extension tentaculaire des villes, ils ont vu surgir la laideur (Renoir, encore lui, peste sur les objets du quotidien fabriqués en série qui n’expriment plus la main de l’artisan sans laquelle il n’y a pas de beauté). En s’installant à Giverny en 1883, alors qu’il est riche, reconnu et qu’il se considère lui-même comme un homme de progrès (il conduit une automobile, se passionne pour la photographie et règne sur une famille recomposée), Monet pressent la fin d’un monde, de son monde. Comme le note Oswald Spengler dans Le Déclin de l’Occident (publié en 1918), Monet incarne en 1914 « les derniers feux du monde occidental ». Composé dans la lignée des aquariums et des serres inventés au milieu du XIXe siècle pour sauvegarder des pans de nature, son jardin d’eau sublime est un paradis artificiel entouré de murs et de haies, où l’on se perd, comme dans un rêve, et dans lequel il ne reçoit que ses amis les plus proches, tel Clemenceau. Avant lui, Pissarro, Manet, Caillebotte et Renoir avaient déjà fui Paris pour se réfugier dans de petites maisons dotées d’un jardin : « Le jardin, rappelle Sciama, symbolise aussi alors les valeurs de la République : la famille, l’unité, la concorde. »

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En parcourant cette exposition légère et pleine de charme, on aura le plaisir de découvrir des peintres oubliés, comme Albert Bartholomé, dont le tableau Dans la serre (1881) est un chef-d’œuvre digne de Manet. Mais aussi des toiles récemment acquises par le musée et jamais présentées, comme le Parterre de marguerites de Gustave Caillebotte : quatre panneaux décoratifs, comme un papier peint en trompe-l’œil, destiné à être vus de loin. Du Klimt avant l’heure !

Alors que notre connaissance de la peinture repose trop souvent sur des reproductions lisses aux couleurs tronquées, la plus grande force de cette exposition est peut-être de nous rappeler qu’un tableau est bien plus qu’une image, que c’est quelque chose qui rayonne et qui nous murmure une « petite chanson ».  

« Côté jardin : de Monet à Bonnard », jusqu’au 1er novembre Musée des impressionnismes Giverny, 99, rue Claude-Monet, 27620 Giverny

Affiche de l’exposition Côté jardin : de Monet à Bonnard

Pierre - Auguste Renoir, Mon Père

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Coup de Saxon

Plus que le critique, le comédien, le musicien et le danseur, c’est l’ouvreuse qui passe sa vie dans les salles de spectacle. Laissons donc sa petite lampe éclairer notre lanterne !


Le gars se nomme Christian Thielemann. Connu des mordus chez nous, et encore. Mais superstar dans son pays, l’Allemagne, où Thielemann rime avec Karajan. Pas que rime. Fusionne. Ex-assistant de Karajan, mèche de Karajan, autocratie de Karajan, densité sonore de Karajan, charisme de Karajan, jusqu’au soufre de Karajan. Malin, le feu maestrissimo s’était fait pardonner deux inscriptions au parti nazi. Le jeune impétrant reste le chouchou de la presse malgré ses sourires à Pegida, parti populiste islamosceptique. Un bon Aryen comme son modèle, comme lui nuancé dans ses propos mais d’une pièce dans ses postures.

Un tournant pour l’Opéra de Dresde

Caractériel par-dessus le marché. Impose des programmes comme si rien ne s’était passé depuis 1920. Quitte avec fracas le Deutsche Oper de sa ville natale, Berlin, parce que le Staatsoper rival reçoit plus d’argent. Fait encore sa diva en claquant la porte du Philharmonique de Munich parce que l’orchestre invite d’autres chefs qui ne lui plaisent pas. Vous voyez le genre. Et donc si on vous dit que la ministre de la Culture saxonne refuse de prolonger le contrat du chef à l’Opéra de Dresde, peu de chance, si déjà ça vous passionne, que ça vous étonne.

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Sale coup pourtant. Pas contre Christian Thielemann, qui aime les coups. Contre l’Opéra de Dresde. Contre l’opéra en général. Que dit la ministre, Barbara Klepsch ? « Pour l’avenir, il nous faut prendre des décisions aujourd’hui. Cela implique que nous allons nommer une nouvelle direction à partir de la saison 2024-2025. » Certes. Et puis ? Et puis « dans dix ans, l’opéra sera différent de l’opéra d’aujourd’hui : il lui faudra emprunter de nouveaux chemins entre une pratique conventionnelle et une interprétation du théâtre musical et du concert correspondant à l’esprit du temps. » Traduction : rien à secouer de l’aura et de la transe qui sont la raison même du chef d’orchestre, mythe autrefois bien réel ; le politique veut du transitionnel solidaire écoresponsable.

Pour une fois, ce ne sont pas les Verts

Et comme le public, lui, veut de la transe et de l’aura, changeons de public. L’opéra de demain, variétoche mondiale et participative on suppose, attirera « de nouveaux publics ciblés qui ont un accès différent ou n’ont pas accès aux opéras, aux concerts et aux spectacles de ballet ». Le fameux non-public tellement plus intéressant que celui qui est là.

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Je vous entends soupirer : ces Verts ! Même les Verts allemands, ces Verts sévères ! Raté. La ministre lyricophobe pointe à la CDU, temple chrétien-démocrate jusqu’ici garant de la Kultur avec un K d’or. Le parti d’Angela Merkel, wagnérienne abonnée depuis toujours au Festival de Bayreuth – celui-là même dont notre Thielemann est le barde solennel. La CDU, soutien des 80 Opéras allemands, la plupart dotés de troupes salariées, de grands orchestres, de jolis chœurs, d’administrations vertueuses. La CDU tendance, nouveau porte-voix de la cancellitude !

Angela Merkel s’en va dans trois mois. Christian Thielemann s’en va dans trois ans. La Kulturministerin Barbara Klepsch : « Nous disposons d’une institution en bon état et nous allons maintenant chercher une direction pour le Semperoper de la prochaine décennie. » Une bonne odeur de forêt noire. Ça sent le sapin.

«Nomadland», le coup de la panne

Chloé Zhao devient la deuxième réalisatrice à recevoir l’Oscar de la meilleure mise en scène avec un film un peu trop malin pour être honnête.


Auréolé de récompenses majeures – plusieurs Oscars dont celui du meilleur film, le Lion d’or à Venise – « Nomadland » est un film pour aujourd’hui ; propre, bien mis, presque inattaquable mais avec une idée derrière la tête.

Chloe Zhao suit Fern (Frances McDormand, forcément oscarisée), veuve chassée de sa maison et de sa ville devenue fantôme par la crise des subprimes. Réduite à vivre dans son van, elle va découvrir la splendeur de l’Amérique et l’entraide auprès d’autres durs à cuire, ces « rubber tramps » comme ils s’appellent, réunis une fois l’an en convention avec un charismatique gourou à leur tête. Comme nous sommes à Hollywood, Zhao adapte un best-seller de Jessica Bruder, caste les vrais routards qui y figurent dans leur propre rôle et ajoute, caution artistique, deux acteurs célèbres dont l’un presque méconnaissable (David Strathairn, excellent de discrétion en soupirant à la triste figure).

Optique prétendument documentaire

« Nomadland » épouse le point de vue de Fern, celui du female gaze, appuie sur le champignon de la sororité (avec les formidables Swankie et Linda May) mais fait vite du surplace, ce qui ennuie pour un road-movie. L’optique prétendument documentaire de Zhao sent quand même fort son écriture par en-dessous (la jolie vaisselle qu’on fait admirer, évidemment cassée une heure plus tard par la figure masculine la plus proéminente).

Le flux de la vie n’apporte d’accrocs qu’immédiatement résolus par le récit grâce à la bienveillance ambiante, un peu d’astuce ou d’espièglerie. Le plus gros – le coup de la panne – amène un instant l’héroïne à perdre sa superbe de winneuse de la lose, mais cet instant dure moins d’un dixième de seconde puisque, obligée de révéler au garagiste qu’elle dort dans son van pour hâter la réparation, Fern embraie après cette révélation sans laisser le temps à quiconque (interlocuteur, spectateur) de s’apitoyer : un ange ne passe pas. Cet impensé auquel se refuse le film pèse grandement sur ses qualités réelles – principalement l’interprétation.

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« Nomadland » fait mine de respecter le choix par l’héroïne de la marge vagabonde, et ce faisant entérine le rôle subalterne, qui échoit à Fern et ses pareils, d’armée de réserve du libéralisme. La chambre à soi, gagnée de haute lutte par Virginia Woolf, devient un van à soi, mais le gain de l’indépendance se paie par la larbinisation globale : Fern et ses amies deviennent des sous-bonniches où le vent les porte dès que l’argent manque.

Zhao a beau jeu d’y voir,  dans la bouche de la soeur bourgeoise, l’esprit des « Pionniers de l’Amérique » ; dans les faits, c’est un sous-prolétariat corvéable à merci qu’exalte « Nomadland ». Les paysages américains semblent du coup contractuels. Tu as ta liberté et l’Amérique dans la poche, mais tu récureras les chiottes au fond d’un parc à thèmes dans le Wisconsin en décembre.

Le CV le mieux rédigé du monde ?

Ce prosaïsme est évidemment caché par le film – malgré une séquence très crue de diarrhée sans eau courante dans l’habitacle. L’idéalisation des destins reste frémissante, un peu trop soulignée par l’insupportable musique rêveuse et connivente dès que Fern croise d’autres humains, avec un panoramique exaspérant dans le camp improvisé et le quatuor à cordes avec piano qui monte comme un sanglot réprimé. On voit là le crossover auquel tente de se livrer Zhao, celui de l’académisme Sundance et d’une ampleur émotionnelle bien plus hollywoodienne.

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Mais le plus souvent, ces deux pôles s’annulent. La dramatisation est volontairement minimale, la romance semée comme des petits cailloux tout du long de la narration ne prend jamais. On peut trouver assez courageux le refus de Zhao, à la suite de son héroïne, de considérer le chevalier-servant en attente autrement que comme une possibilité qu’il convient de chasser de la main.

Frances McDormand « Nomadland », 2020. © Joshua James Richards; 2020 20th Century Studios

Mais étrangement, le plus beau plan, celui qui reste en mémoire, est le double visage de Strathairn et du bébé qui figure son petit-fils regardant Fern en légère contre-plongée, avec une demande muette qui ne sera jamais clairement explicitée. 

Le retournement final interrogatif – Fern suit-elle sa route ou rejoint-elle celle d’un autre ? – laisse l’impression mitigée d’un film qui voudrait gagner sur tous les tableaux. « Nomadland », de fait, est un piédestal qui mène à plus haut : après ces invisibles choisis dans le caniveau, Zhao filmera pour une major le tout-venant de l’inepte survisible, une franchise Marvel. Et si Nomadland était finalement le CV le mieux rédigé du monde ?

« Nomadland », en salle depuis le 9 juin

Une lettre de Cioran

Le billet du vaurien

Mon ami tunisien, Mohamed-Djihâd Soussi, m’a transmis, outre un très bel éloge du suicide, une lettre de Cioran adressée le 22 juillet 1989 à Vincent La Soudière, lettre qui reflète tellement mon état d’esprit actuel que je ne résiste pas au plaisir de la reproduire ici.

Cher Ami,
«  Je ne suis pas triste, mais je suis fatigué De tout ce que j’ai jamais désiré. »
Ces vers d’un poète anglais injustement oublié, je me les répète souvent depuis longtemps, depuis toujours, mais plus particulièrement depuis quelque temps. J’ai pris la résolution d’abandonner à peu près toute espèce d’activité, écrire en tout premier lieu. Ce que j’avais à dire, je l’ai plus ou moins dit : à quoi bon insister ? Il faut regarder les choses en face : je suis vieux, et cela est une humiliation de tous les instants. Plus de projets, plus d’envie de voyager, plus rien. C’est évidemment la sagesse, mais la sagesse est une diminution et presque une défaite. 
Très amicalement, Cioran.


La défaite ne tardera pas. Cioran approche des quatre-vingt ans. L’Alzheimer le guette. Il aimait répéter le mot allemand : « Ceux que les dieux aiment, meurent jeunes. » Ce fut le cas de son ami Vincent La Soudière qui, bien que prolixe, ne publia qu’un mince volume de proses poétiques. Lui aussi était hanté par le suicide. Henri Michaux qui le présentera à Cioran, écrira à son sujet : « N’aurait-il fait qu’un livre, c’est comme s’il en avait écrit plusieurs. » J’ai parfois l’impression que bien que j’en ai publié plusieurs, c’est comme si je n’en avais écrit aucun. Sans doute me suis-je tenu trop éloigné des gouffres. On disait de ma mère qu’elle était une communiste de salon. Peut-être n’ai-je jamais été qu’un nihiliste de salon. Je n’échapperai pas aux humiliations de tous les instants que les années qui passent me réservent. À quoi bon publier encore ? Un suicide réussi vaut toujours mieux qu’un livre raté.

Charline Vanhoenacker a envoyé sa lettre de motivation à CNews!

Sur France Inter le 16 juin, l’humoriste salariée du service public Charline Vanhoenacker a lu sa “lettre de motivation pour CNews”. Pour justifier cette missive, elle s’est appuyée sur une enquête du journal Libération affirmant que, sur un an, 36 % des invités de CNews ont été des représentants « d’extrême-droite. »


Charline Vanhoenacker veut, dit-elle en riant, aider CNews à améliorer ce score, d’où cette fameuse lettre de motivation. Passons rapidement sur l’absence évidente d’un quelconque humour de cette chroniqueuse qui ne fait glousser que ses collègues, surtout lorsqu’elle révèle vouloir se faire embaucher par CNews pour réaliser son rêve : se faire maltraiter en direct par…Élisabeth Lévy. Et confirmons le proverbe biblique : « On voit la paille dans l’œil de son voisin mais pas la poutre dans le sien. »

Les fact-checkers repartent à la chasse aux « fachos »

L’enquête en question est très intéressante. Le titre de présentation est doublé, en gras, sur la page du DataMatin de Libération, on ne peut pas le rater : « 36 % de invités politiques de CNews sont d’extrême-droite. » La ligne correspondant à cette assertion est bien visible en haut d’un tableau coloré. Il aurait été honnête de commenter la totalité de ce tableau. Pour constater deux choses : 1) Oui, CNews invite, plus que les autres, des représentants dits d’extrême-droite, mais… 2) Si l’on se reporte à l’antépénultième ligne du tableau qui concerne France Inter, on constate que la radio publique “la plus écoutée de France” n’invite de son côté qu’à peine… 3% de représentants d’extrême-droite (score le plus faible de toutes les radios publiques et privées), tandis que LREM + Modem passent allègrement la barre des 40%, et que la gauche + l’extrême-gauche approchent les 30%.

Encore plus intéressant : Libération propose d’affiner cette lecture via un lien qui conduit à CheckNews, c’est-à-dire à l’officine de vérification du journal… Libération. Cette officine a compté le nombre d’apparitions des responsables politiques dans les seules matinales depuis début avril. Libération souligne que la matinale de CNews se distingue en étant celle qui invite le plus de représentants de « l’extrême-droite » (26,5 % du total) mais avoue qu’il a intégré les interventions de différentes personnalités qui peuvent être “apparentées” RN. Et France Inter ? Aucun commentaire sur France Inter. Rien. Nada. Pourtant, la 1ère radio de France ne déroge pas à sa principale règle déontologique qui est, en période électorale, de donner le moins possible la parole au parti dont on peut penser ce qu’on veut, mais qui représente aujourd’hui potentiellement plus d’un quart des électeurs français.

En conséquence de quoi, bon dernier du classement, France Inter n’a octroyé que… 3 % de ses invitations matinales à des représentants d’extrême-droite, score de loin le plus bas de toutes les radios et chaînes d’information continue. Comme Libé a dû voir que cela clochait quelque part, il précise : « Pour rappel, depuis le 10 mai et le début de la période électorale, les chaînes sont tenues de respecter une certaine équité, mais sans que cela ne se traduise par un pourcentage précis de temps de parole à donner à chaque parti. » Ah bon, me voilà rassuré, j’ai cru un instant que France Inter ne respectait pas « la pluralité des expressions politiques » qui lui tient tant à cœur.

C’est la notion du pluralisme de France inter qui est drôle!

3% c’est pas mal, mais je pense qu’on peut faire mieux, c’est-à-dire moins. J’aimerais participer. J’ai donc décidé de postuler à un poste de programmateur sur la radio publique. En prenant comme modèle la lettre de motivation de Charline Vanhoenacker, j’ai écrit la mienne pour France Inter.

Extraits :

« Chère France Inter, je me porte candidat pour vous aider à choisir vos invités, parce qu’il me semble important de contribuer à la pluralité des idées… de gauche. Bien sûr, je respecterai l’équilibre de la parole : par exemple, si on a un intervenant de LFI, on prendra comme contradicteur quelqu’un de droite comme… Aurélien Taché. Parce qu’il faut faire preuve de nuance dans ce métier, chose qu’on ne voit pas assez dans les médias privés. Pour eux, tous les progressistes sont des abrutis ! Allez hop, tout le monde dans le même sac, et ils ne sont même pas payés avec nos impôts, les cons.

[…]

Je pense avoir le profil pour le poste : hier j’ai agressé verbalement un ami qui avait tweeté un message de soutien à Jean Messiha ! C’est le métier qui rentre.

[…]

Je sais me montrer convaincant aussi : sachez par exemple que j’ai réussi à convaincre un ami de l’intérêt des éoliennes en me foutant gentiment de sa gueule devant tout le monde. L’humour, ça sert aussi à ça.

[…]

Je suis quelqu’un d’ambitieux et je ferai tout mon possible pour réaliser mon rêve : me faire maltraiter en direct par Charline Vanhoenacker.

[…]

Je voudrais que France Inter devienne ma nouvelle famille. Sans vouloir me victimiser, j’ai été élevé par des parents pétainistes. Je vis encore des moments très éprouvants : mon père regarde tous les soirs Zemmour sur CNews et m’appelle ensuite pour me rapporter les meilleures analyses de son éditorialiste préféré. La honte.

[…]

 Et enfin, passionné de communication, je propose aussi de compléter votre campagne d’affichage par ce slogan : “Pourquoi on se gênerait alors que c’est nous qu’on est du côté du bien ?” »

Si avec ça France Inter ne m’embauche pas…

En Namibie, le nazisme n’est pas mort

La Namibie a été un protectorat allemand de 1884 à 1915. Cette colonisation a laissé des traces. Certains descendants des colons sont fiers de l’histoire allemande, et pas n’importe laquelle…


C’est un pays figé par le temps où l’on cultive une nostalgie pour le Reich à travers une saveur toute teutonne. À l’ombre de la statue équestre du « Reiterdenkmal », qui représente un colon prussien, placée au centre de Windhoek, la capitale, ils sont encore une minorité à regretter le passé d’une Allemagne qui a façonné la Namibie en devenir. Les descendants de ces « südwesters » se sont affranchis de tout politiquement correct et n’hésitent pas à arborer librement la croix gammée à leur bras dans cette partie de l’Afrique australe. L’ancien mandat sud-africain a même été au cœur d’un vaste projet utopique de recolonisation, base de départ du futur IVème Reich, une micro-nation morte aussi vite qu’elle est née.

Nostalgie d’une époque

C’est une boutique que l’on ne peut difficilement éviter à Swakopmund, la ville la plus allemande de Namibie. Chez Peter et Ludwig Haller, on trouve tout ce que compte de nostalgie coloniale dans ce pays balayé par le vent du désert. Entre deux masques africains, une édition de Mein Kampf, des médailles du Deutsches Kolonialreich, des photos d’Adolf Hitler, des tasses de thé ornées de la croix de fer, des cartes postales qui rappellent les grandes heures de la Prusse conquérante en Afrique ou encore des affiches publicitaires datant du régime de ségrégation raciale, aboli lors de la déclaration d’indépendance en 1991. C’est une attraction touristique qui a ses amateurs comme ses détracteurs. Dans cette station balnéaire tout rappelle une époque révolue mais que la minorité allemande entretient allégrement et que justifie Andreas Vogt. « Les germanophones nés en Namibie ont le droit de revendiquer la conservation de leur patrimoine dans le cadre de leurs droits culturels et du droit des minorités ancrés dans la Constitution » a expliqué récemment cet historien germano-namibien au Namibian Newspaper.

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« Deutschland über alles » (« L’Allemagne doit dominer le monde »). Dans cette partie de l’Afrique marquée par un violent génocide perpétré contre les Héréros et les Namas entre 1904 et 1911, ce type de discours est toléré par le gouvernement actuel mais agace profondément certaines Ligues de défense des droits de l’homme qui s’inquiètent  de cette résurgence du « bon vieux temps » qui donne lieu à toutes sortes de spéculations. En 2014, une vente aux enchères d’objets nazis à Swakopmund avaient cristallisé les passions et la presse locale s’était faite l’écho de ces Allemands qui étaient venus, brassards du IIIème Reich aux bras sans que cela ne gêne le moins du monde l’assistance qui s’était rassemblée pour acheter ces « reliques historiques ». Interviewé, Ludwig Haller, propriétaire de la Peter Antique Shop, avait même rappelé que « vendre des souvenirs nazis en Namibie n’avait rien d’illégal ». Une vérité qui a tout de même poussée certaines mairies à rebaptiser trois ans plus tard certains noms de rues après la construction d’un complexe résidentiel baptisé « Germania », rappelant celui très controversé de la capitale monumentale imaginée par Hitler pour son Reich. Exit donc la rue Kaiser Wilhem II ou encore la rue Heinrich Goering, deux noms associés à l’histoire de la colonisation de la Namibie. Si le premier figure en bonne place de nos livres d’histoire, le second qui a été gouverneur du Sud-Ouest allemand est ni plus ni moins que le père du Reichsmarschall Hermann Goering, un des plus grands dignitaires nazis à l’origine de la Gestapo.

Un nouveau Reich en Namibie ?

Il n’est pas rare de voir des couronnes de fleurs, auxquelles ont été accrochés de billets de banque des deux Reich défunts, déposées au pied des héros du panthéon colonial allemand par des associations germano-namibiennes qui ne cachent pas leurs liens avec des mouvances d’extrême-droite de la mère patrie et qui nient toute idée d’holocauste. Lors de la Seconde guerre mondiale, la Namibie avait été un terreau fertile aux idées nazies. Plus de 20% des germano-namibiens avaient même adhéré à l’unique section du NSDAP contraignant les autorités sud-africaines pro-britanniques à l’interdire deux ans plus tard. L’arrivée au pouvoir des afrikaners en 1948 va rapidement changer la donne et devenue citoyenne à part entière, la communauté allemande restera un soutien sans faille au régime d’apartheid de Pretoria. Et bien qu’elle méprise la rusticité des boers, elle continue de voter pour des partis qui préservent encore leur « esprit pionnier » comme le Republikanische Partei. Un mouvement dirigé par Henk Mudge et qui possède deux sièges au parlement. Les germano-namibiens, à quelques exceptions près, restent d’ailleurs convaincus de leur supériorité raciale et regardent l’Allemagne actuelle comme décadente.

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En Afrique, lors de l’Oktober Fest, on toaste encore à cette Allemagne d’antan que l’on regrette. C’est dans ce contexte qu’un groupe de suprématistes hétéroclites, rassemblés sur le défunt forum internet 8Chan, a émis l’idée de créer en Namibie un nouveau Reich où prévaudraient des « valeurs occidentales et l’idéologie du national-socialisme ». Plus de 150 personnes s’étaient portées volontaires pour devenir colons et avaient élaboré des plans grossiers pour la fondation de cette micro-nation utopique, appelée « Nouvelle Rhodésie », qui se voulait sur le même modèle que la ville d’Orania en Afrique du Sud. Obnubilé par la pureté raciale, ce projet qui manquait singulièrement de femmes et restait interdit à tout « homo-fascismus » a fini par s’éteindre de lui-même sans que la communauté allemande de Namibie ne s’en soit émue.

Esclavage: si ce n’est toi, c’est donc ton père

Une base de données développée par une équipe de chercheurs du CNRS permet de découvrir si vos ancêtres ont possédé des esclaves. La porte à la question des réparations est grande ouverte.


Une équipe de chercheurs du CNRS vient de mettre en ligne une base de données répertoriant sous forme de fiches les propriétaires d’esclaves ayant reçu des indemnités financières en 1825, pour Haïti, et en 1849, pour le reste de l’empire colonial. Nous sommes tous, tant particuliers qu’institutions, invités à aller vérifier l’éventuel passé esclavagiste de nos aïeux et à en tirer les conclusions qui s’imposent.

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La création de ce moteur de recherche fait partie du projet « REPAIRS » dont le nom, anglais, évoque à la fois l’action de réparer quelque chose et de payer des réparations. En effet, le projet a pour objectif « la réactualisation et la globalisation de la question des réparations ». Autrement dit, il s’agit de mettre la recherche historique au service de l’action politique. Si l’État a autrefois indemnisé les propriétaires d’esclaves, ne peut-il pas aujourd’hui indemniser les descendants des esclaves eux-mêmes. Et les descendants de ceux qui ont reçu des indemnités, notamment les entreprises qui en ont bénéficié, ne devraient-ils pas mettre la main à la poche ? Depuis la loi Taubira, l’esclavage (transatlantique) est un crime contre l’humanité et donc imprescriptible. Selon la chercheuse, Magali Bessone, auteur de Faire justice de l’irréparable (2019), si on ne peut guère réparer les souffrances du passé, on doit s’attaquer à celles du présent, par des réparations aux multiples formes, financières certes, mais également excuses publiques, soutiens à des activités culturelles ou – ça tombe bien – à des projets de recherche. Pourtant, l’étude des sources révèle la diversité, fâcheuse dans ce cas, des profils de propriétaires d’esclaves. On recense en effet entre 30 et 40 % de femmes parmi les indemnisés, et au moins autant de Noirs et de métisses ! L’image du dominant dans la société coloniale en prend un coup sévère.

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[Vidéo] La semaine de Causeur

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La semaine de Causeur revient sur les cinq articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée. Notre Directeur adjoint de la rédaction Jeremy Stubbs commente et analyse.


Cette semaine :

#1 «Arabe de service». Taha Bouhafs persiste et signe

#2 La plus grande trahison du PS

#3 Scandaleuse clémence du tribunal pour l’agresseur de Macron!

#4 L’immense quiproquo entre la France et ses diasporas africaine et maghrébine

#5 Footballeurs de tous les pays, prosternez-vous !

Christophe: les maux bleus

Vivre la nuit, rêver le jour, les mémoires de Christophe, le chanteur-dandy mort en avril 2020, viennent de paraître.


Pascal Louvrier vient de publier Vérité BB, chez TOHU-BOHU éditions NDLR.

En lisant les souvenirs de Christophe, ma mémoire a entrebâillé la porte et une image poignante en a profité pour tenter une sortie. C’était à Gordes, l’été, lors d’un concert sous le ciel étoilé, dans la chaleur d’un crépuscule grandiose. C’est mon amie qui, par intuition, avait décidé de prendre une rue en pente. Je l’avais suivie et nous étions tombés sur la scène où le chanteur se produirait aux environs de 21 heures. 

Récital fabuleux

Christophe a donné un récital fabuleux. Entre deux tubes, il a pris un tabouret, s’est assis et a siroté un whisky. Il a beaucoup parlé, de sa voix un peu timide et saccadée, pas mal de digressions, de ses potes apiculteurs, des vrais écolos qui protègent la terre, sans idéologie, mais il a dit tout ça sans aigreur, avec humour, ironie voltairienne, comme le type qui a trop longtemps crié « Aline ! », alors qu’il était le dernier dandy à chanter des textes inspirés de poésie rimbaldienne et à composer des musiques complexes, magicien des sons. Il semblait heureux d’être là. Alors il a glissé une confidence. Il a évoqué son éditeur qui espérait depuis des années son autobiographie. Il avait touché un gros paquet de fric. Mais il n’avait pas le temps, et puis il n’y arrivait pas, il raturait beaucoup, une vie trop remplie, des trucs pas toujours faciles à lâcher. Il avait dit qu’il transformerait ce livre improbable en one man show, où il raconterait les grands moments de sa vie en bottes mexicaines, veste de soie rose, lunettes verres fumés et Ferrari, « dans ce luxe qui s’effondre ». Ou en cuir noir, qui protège du désespoir.

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Ferrari Daytona

Et puis Christophe est mort, et mon amie s’est absentée. J’ai lu le cœur gros ses souvenirs dont l’écriture le rebutait, comme si l’appel de la vie était plus fort que tout. Le livre de Christophe, poétiquement intitulé Vivre la nuit, rêver le jour, réunit, en courts chapitres, des morceaux de son existence, avec des digressions  (toujours avec lui), des retours en arrière, des accélérations dignes de sa Ferrari Daytona, achetée en 1982, pour 20 briques. 

Il raconte qu’il a décidé de la revendre quelques mois plus tard aux enchères. Il a mis un prix de réserve à 350 briques. Véronique, sa femme, était présente. La Ferrari a atteint 335. Christophe n’a pas levé la main pour la laisser partir à ce prix. Personne n’a surenchéri. Christophe l’a donc gardée. Ça résume le dandy qu’il fut.

Lucidité et folie douce

Véronique, il l’a épousée en 1970. Il l’a quittée en 2000, n’a jamais divorcé. Christophe confie : « Je suis parti parce que Véronique se détachait et qu’on s’engueulait tout le temps. Pourtant, cette séparation, je ne l’ai jamais vraiment bien comprise. » Il ajoute : « Véronique n’en reste pas moins la femme de ma vie. » Le couple a eu une fille, Lucie. À son propos, il balance une phrase très dure, hélas elliptique : « La chose dont je suis le plus fier est d’aimer ma fille alors qu’elle ne m’aime pas. »

Un artiste, c’est très difficile à comprendre. Comment ne pas tomber, bousculé par la lucidité et la folie à la fois.

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Christophe est né le 13 octobre 1945, à Juvisy, d’un père d’origine italienne (Bevilacqua), chef d’entreprise, et d’une mère déjantée, conductrice de bus, adorant les voitures de sport. Avant de divorcer, elle a fait plusieurs tentatives de suicide. « Un jour, elle s’est barrée de la maison en m’emmenant avec elle, se souvient son fils. Je ne sais plus dans quelle direction nous sommes allés, on a dû rouler pendant deux cents kilomètres dans sa Simca 8 Sport à fond la caisse sous la pluie. » De quoi vivre furieusement, pas comme les autres, jamais. 

Aline a existé

Christophe évoque son adolescence sans trop s’attarder, toujours en fuite en fait, mauvais élève, adorant faire du stop, découvrant la musique grâce à sa première guitare, espagnole, offerte par son frère Gégé, etc. Le puzzle prend forme. La pièce Aline, par exemple. Le succès fou, décollage immédiat de sa carrière. Aline, elle a existé. « Elle s’appelait Aline Natanovitch et était apprentie assistante dentaire dans un cabinet du Montparnasse », révèle Christophe. Mais il était amoureux de sa copine, Danièle Perez, qui est devenue sa compagne. Sur la pochette du 45 tours, « le doux visage », c’est elle en réalité. Il a beaucoup menti aux journalistes. Comme dans ce livre. « Le mensonge, c’est un peu ma vérité », écrit-il. « La vérité, personne ne la connaît, et heureusement que le mensonge existe, car le réel est parfois un cauchemar. » Nous sommes prévenus. 

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Christophe raconte ses longues traversées nocturnes, l’alcool, la drogue, la réussite, le milieu du show-biz, ses rencontres importantes (Elvis, Darry Cowl, Bashung, Jean-Michel Jarre), le cinéma, le fétichisme, sa passion pour Bardot, les juke-box, sa méthode de travail qui est tout sauf une méthode. 

Le silence immobile d’une rencontre

C’est passionnant. Et émouvant parce qu’il est mort à Brest, le 16 avril 2020, et qu’il a largué les amarres pour une destination inconnue, sur son bateau dont il m’avait envoyé une photo que je n’ai pas su conserver. Il nous reste son univers musical, ses textes, « le silence immobile d’une rencontre », son monde à lui. Précieux.

Christophe, pour conclure (provisoirement) : 

« La femme qui t’aime,
Tu sais pas pourquoi elle t’aime et elle non plus
Quand la cassette est finie, elle s’barre ailleurs
Tu ne sais pas pourquoi et elle non plus »

Christophe, Vivre la nuit, rêver le jour, Denoël, 2021.

Vivre la nuit, rêver le jour: Souvenirs

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Maylis de Kerangal, variations sur le neutre

Canoës est composé de huit récits qui sont autant de variations américaines autour du thème de la voix humaine.


Maylis de Kerangal est réputée pour des romans comme Naissance d’un pont (prix Médicis 2010) ou Réparer les vivants. Sa manière de raconter des histoires s’appuie sur une documentation technique irréfutable, à partir de quoi elle développe une écriture ample et profonde, qui fait surgir la beauté d’une description hallucinée du réel. On lui a quelquefois reproché cette objectivité romanesque, que certains lecteurs ont jugé très lourde, très ardue. Avec son nouveau livre, Canoës, Maylis de Kerangal a essayé de montrer qu’elle pouvait écrire avec plus de sensibilité apparente, en allant chercher en elle-même la substance de son récit.

Une inspiration autobiographique

Elle nous présente ainsi ce qu’elle a voulu faire, en quatrième de couverture : « J’ai conçu Canoës comme un roman en pièces détachées : une novella centrale, Mustang, et autour, tels des satellites, sept récits. » Maylis de Kerangal évite d’utiliser le mot « nouvelle », qui fait fuir le lecteur français. Le texte « Mustang » est le plus long. C’est aussi le plus autobiographique, avec « Ontario » et, peut-être, « Bivouac », mais rien ne dit que les autres ne le sont pas. On peut donc estimer que Maylis de Kerangal, dans cette suite de récits, s’est inspiré de son propre vécu. Nous restons évidemment très loin de ce qu’on appelle l’autofiction, grâce en particulier à une forme toujours très travaillée, une prose qui se distancie avec une certaine froideur, un regard sur elle-même qui ne débouche jamais sur la moindre complaisance ‒ et qui, de manière générale, demeure plein de retenue, comme si Maylis de Kerangal cherchait la neutralité à tout prix à travers une écriture éminemment littéraire. 

Autour de la voix humaine

Le but de Maylis de Kerangal, dans Canoës, a été d’écrire ces huit « récits » à partir d’un thème qui l’intéressait tout particulièrement : la voix humaine. La nouvelle « Mustang » est la seule qui déborde ce présupposé, mais néanmoins en l’utilisant toujours comme une clef de voûte. La narratrice y raconte son séjour aux Etats-Unis avec son compagnon et leur fils. Pour exprimer le choc de cette émigration temporaire sur un campus du Colorado, elle note que la voix de son compagnon se modifie, dans ce nouveau milieu, au sein de cette nouvelle langue : « […] les jours suivants, écrit-elle, la modification impalpable du premier soir s’est précisée, elle est devenue un grain, infime certes mais qui me perturbe ». Pour Maylis de Kerangal, la voix et ses métamorphoses les plus légères sont un élément révélateur au plus profond de ce que les personnages sont en train de vivre, dans une réalité qui leur échappe. Ainsi, dans « Nevermore », où une femme enregistre une lecture du Corbeau d’Edgar Poe, c’est par son travail répétitif sur sa voix que la lectrice en redécouvre une plus authentique, enfouie en elle : « Alors, je me suis remise à lire, mais ce n’était pas ma voix, c’était la voix d’une inconnue, c’était la voix d’une autre… » 

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Les femmes (plus que les hommes), dans Canoës, découvrent l’étrangeté du monde à travers l’altérité de leur propre voix. Leur identité même est remise en question, les traumatismes anciens ressurgissent. Pour Maylis de Kerangal, c’est dans la voix que réside l’âme d’un être humain, son disque dur. Encore faut-il déconstruire cette voix, la torturer, presque, afin de la transfigurer, pour tout simplement renaître

Une littérature du neutre

On comprend dès lors, dans ces récits, la nécessité d’un apport personnel de l’auteur. Cet apport est, nous l’avons vu, constamment restreint. Est-ce qu’il faut le regretter ? On peut par exemple estimer que le récit « Mustang » aurait pu être développé considérablement, et ne pas rester une simple novella, mais devenir un vrai et gros roman, dont nous ne lisons ici, de fait, qu’une esquisse frustrante. Maylis de Kerangal passe rapidement (trop rapidement, peut-être) sur beaucoup d’aspects qui sont manifestement essentiels pour elle, concernant par exemple le territoire américain qu’elle découvre avec un mélange d’éblouissement et de déception : « l’éternelle histoire de la civilisation et du progrès, ou comment l’homme blanc s’était rendu maître de la terre […] la destruction des Indiens des Grande Plaines ». Elle visite le musée de Denver : « c’était la réalité de la disparition des Indiens qui devenait palpable ». On perçoit souvent dans Canoës des allusions à des débats anthropologiques pointus. Maylis de Kerangal les présente, dans ses récits, d’une manière naturelle, sans a priori contestables, mais en montrant à quel point elle en est elle-même passionnée. Elle aurait pu en dire plus. 

Pour mieux définir l’art romanesque de Maylis de Kerangal, il faudrait peut-être recourir à cette vieille notion de neutre que Roland Barthes et Maurice Blanchot avaient mise en lumière, il y a bien des années. Blanchot écrivait par exemple ceci : « Quelque chose est à l’œuvre de par le neutre, qui est aussitôt œuvre de désœuvrement : il y a un effet de neutre cela dit la passivité du neutre… » Dans la plupart des récits de Canoës ‒ qui auraient fasciné Blanchot ‒ on retrouve, derrière le neutre, une pensée du désœuvrement, sans doute une clef pour comprendre la littérature de Maylis de Kerangal : sa propension à peindre les choses inertes, sa façon de décrire des états d’âme passifs, en suspens, et son goût pour les personnages noyés dans une modernité factice. Canoës, dans son parcours global, apparaît comme une sorte de contrepoint bienvenu, nous annonçant que cette œuvre, « œuvre de désœuvrement » s’il en fût, promet pour la suite bien des merveilles possibles, dont il faudra sûrement tenir compte.

Maylis de Kerangal, Canoës. Éd. Verticales.

Canoës

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« Côté jardin: de Monet à Bonnard », une exposition qui ne pouvait avoir lieu qu’à Giverny!

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"Dans la serre", Albert Bartholomé, vers 1881 © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

L’exposition « Côté jardin, de Monet à Bonnard » réunit pour la première fois les œuvres d’artistes que tout opposait, les nabis et les impressionnistes. Elle nous permet aussi de retrouver le chemin des musées et le somptueux écrin de Giverny.


On entend déjà grogner au loin les ronchons : « Encore l’impressionnisme ! » Oui, et alors ? Pour attirer les touristes et remplir les caisses des musées qui sortent d’une mauvaise passe, mieux vaut Pissarro que Poussin, Le Nain ou Georges de la Tour (peut-être nos plus grands peintres). Mais la démagogie et l’appât du gain ne sont pas la tasse de thé de Cyrille Sciama, conservateur en chef du patrimoine et directeur général du très méconnu musée des impressionnismes, créé en 2009 à Giverny, à proximité de la maison de Monet. Ce mélomane érudit voue un culte au grand pianiste Alfred Brendel (dont le portrait orne son bureau) et l’exposition qu’il vient d’inaugurer dans son musée, il l’a méditée et préparée pendant des années. « Le projet de cette exposition traînait dans un carton depuis longtemps, raconte-t-il. Le fait que beaucoup de Français aient adopté le jardin comme un refuge, et aient quitté leur appartement pour aller vivre à la campagne pendant la pandémie, m’a fait soudain prendre conscience de son actualité : c’était le moment ou jamais ! Ce que j’ai voulu montrer, c’est que le jardin, de 1870 à 1940, a été un foyer de création artistique intense en France. Mais ce foyer ne passe pas par Matisse et Picasso : c’est donc une autre histoire de la modernité qui est racontée ici, celle d’un dialogue méconnu et oublié, mais qui a réellement existé, entre Monet et les nabis (Bonnard, Denis, Roussel et Vuillard) qui, au départ, ont d’abord rejeté l’impressionnisme avant de renouer avec lui. »

Giverny, lieu de pélerinage

Pour la première fois, une exposition rassemble et entrecroise les œuvres de ces peintres que tout opposait, puisque les nabis, qui se revendiquaient de Gauguin et de l’art japonais, avec leur théâtre d’ombres et ses larges aplats, refusaient la sensation immédiate et le travail en plein air, sur le motif, au profit d’une lente maturation spirituelle en atelier. Mais à partir de 1900, ils se séparent, doutent et se tournent à nouveau vers le patriarche de Giverny dont la quête contemplative les fascine. L’admiration réciproque entre Monet et Bonnard est une révélation : « Ils se rendent visite mutuellement, se parlent, s’écrivent… C’est l’une des plus belles amitiés artistiques de notre histoire. Alors que le jardin de Monet est totalement construit, celui de Bonnard est fou, sauvage et touffu », précise Cyrille Sciama. Le plus touchant est de voir le vieux sage encourager son nouveau « disciple » dans la voie qu’il s’est tracée et dont le but ultime, Monet le sait, ne peut être que le dépassement de l’impressionnisme, puisque Bonnard ne se contente pas de recomposer les couleurs du réel, mais les transpose, et crée un nouveau monde, imaginaire, où les feuillages, la mer, les champs et les fleurs fusionnent dans une explosion d’or, de bleu, de vert et d’orangé : plus encore que son maître, Bonnard reproduit l’intensité de la vie et annonce l’abstraction.

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Cette exposition ne pouvait avoir lieu qu’à Giverny puisque ce village de Normandie a été le point de rencontre et de réconciliation entre Monet et les nabis.

« Nymphéas avec rameaux de saule », 1916-1919, Monet © Paris, lycée Claude Monet, photo Jean-Charles Louiset

Giverny ! Depuis plus d’un siècle, ce lieu de pèlerinage, situé à 60 km de Paris, est le symbole universel de l’art de vivre à la française. Mais y aller, aujourd’hui, est un choc spatio-temporel : au départ de la gare Saint-Lazare, on rêve de prendre le train de La Bête humaine filmé par Renoir (Jean).

Les impressionnistes à l’avant-garde

Visionnaires et parfaitement lucides, pour ne pas dire « réactionnaires » et « antimodernes », les impressionnistes ont fixé pour l’éternité des paysages et une douceur de vivre qu’ils savaient être en train de disparaître (cette conscience est très nette dans tous les propos d’Auguste Renoir rapportés par son fils dans son livre Pierre-Auguste Renoir, mon père). Témoins de la destruction de la nature et de l’extension tentaculaire des villes, ils ont vu surgir la laideur (Renoir, encore lui, peste sur les objets du quotidien fabriqués en série qui n’expriment plus la main de l’artisan sans laquelle il n’y a pas de beauté). En s’installant à Giverny en 1883, alors qu’il est riche, reconnu et qu’il se considère lui-même comme un homme de progrès (il conduit une automobile, se passionne pour la photographie et règne sur une famille recomposée), Monet pressent la fin d’un monde, de son monde. Comme le note Oswald Spengler dans Le Déclin de l’Occident (publié en 1918), Monet incarne en 1914 « les derniers feux du monde occidental ». Composé dans la lignée des aquariums et des serres inventés au milieu du XIXe siècle pour sauvegarder des pans de nature, son jardin d’eau sublime est un paradis artificiel entouré de murs et de haies, où l’on se perd, comme dans un rêve, et dans lequel il ne reçoit que ses amis les plus proches, tel Clemenceau. Avant lui, Pissarro, Manet, Caillebotte et Renoir avaient déjà fui Paris pour se réfugier dans de petites maisons dotées d’un jardin : « Le jardin, rappelle Sciama, symbolise aussi alors les valeurs de la République : la famille, l’unité, la concorde. »

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En parcourant cette exposition légère et pleine de charme, on aura le plaisir de découvrir des peintres oubliés, comme Albert Bartholomé, dont le tableau Dans la serre (1881) est un chef-d’œuvre digne de Manet. Mais aussi des toiles récemment acquises par le musée et jamais présentées, comme le Parterre de marguerites de Gustave Caillebotte : quatre panneaux décoratifs, comme un papier peint en trompe-l’œil, destiné à être vus de loin. Du Klimt avant l’heure !

Alors que notre connaissance de la peinture repose trop souvent sur des reproductions lisses aux couleurs tronquées, la plus grande force de cette exposition est peut-être de nous rappeler qu’un tableau est bien plus qu’une image, que c’est quelque chose qui rayonne et qui nous murmure une « petite chanson ».  

« Côté jardin : de Monet à Bonnard », jusqu’au 1er novembre Musée des impressionnismes Giverny, 99, rue Claude-Monet, 27620 Giverny

Affiche de l’exposition Côté jardin : de Monet à Bonnard

Pierre - Auguste Renoir, Mon Père

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Coup de Saxon

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© Soleil

Plus que le critique, le comédien, le musicien et le danseur, c’est l’ouvreuse qui passe sa vie dans les salles de spectacle. Laissons donc sa petite lampe éclairer notre lanterne !


Le gars se nomme Christian Thielemann. Connu des mordus chez nous, et encore. Mais superstar dans son pays, l’Allemagne, où Thielemann rime avec Karajan. Pas que rime. Fusionne. Ex-assistant de Karajan, mèche de Karajan, autocratie de Karajan, densité sonore de Karajan, charisme de Karajan, jusqu’au soufre de Karajan. Malin, le feu maestrissimo s’était fait pardonner deux inscriptions au parti nazi. Le jeune impétrant reste le chouchou de la presse malgré ses sourires à Pegida, parti populiste islamosceptique. Un bon Aryen comme son modèle, comme lui nuancé dans ses propos mais d’une pièce dans ses postures.

Un tournant pour l’Opéra de Dresde

Caractériel par-dessus le marché. Impose des programmes comme si rien ne s’était passé depuis 1920. Quitte avec fracas le Deutsche Oper de sa ville natale, Berlin, parce que le Staatsoper rival reçoit plus d’argent. Fait encore sa diva en claquant la porte du Philharmonique de Munich parce que l’orchestre invite d’autres chefs qui ne lui plaisent pas. Vous voyez le genre. Et donc si on vous dit que la ministre de la Culture saxonne refuse de prolonger le contrat du chef à l’Opéra de Dresde, peu de chance, si déjà ça vous passionne, que ça vous étonne.

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Sale coup pourtant. Pas contre Christian Thielemann, qui aime les coups. Contre l’Opéra de Dresde. Contre l’opéra en général. Que dit la ministre, Barbara Klepsch ? « Pour l’avenir, il nous faut prendre des décisions aujourd’hui. Cela implique que nous allons nommer une nouvelle direction à partir de la saison 2024-2025. » Certes. Et puis ? Et puis « dans dix ans, l’opéra sera différent de l’opéra d’aujourd’hui : il lui faudra emprunter de nouveaux chemins entre une pratique conventionnelle et une interprétation du théâtre musical et du concert correspondant à l’esprit du temps. » Traduction : rien à secouer de l’aura et de la transe qui sont la raison même du chef d’orchestre, mythe autrefois bien réel ; le politique veut du transitionnel solidaire écoresponsable.

Pour une fois, ce ne sont pas les Verts

Et comme le public, lui, veut de la transe et de l’aura, changeons de public. L’opéra de demain, variétoche mondiale et participative on suppose, attirera « de nouveaux publics ciblés qui ont un accès différent ou n’ont pas accès aux opéras, aux concerts et aux spectacles de ballet ». Le fameux non-public tellement plus intéressant que celui qui est là.

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Je vous entends soupirer : ces Verts ! Même les Verts allemands, ces Verts sévères ! Raté. La ministre lyricophobe pointe à la CDU, temple chrétien-démocrate jusqu’ici garant de la Kultur avec un K d’or. Le parti d’Angela Merkel, wagnérienne abonnée depuis toujours au Festival de Bayreuth – celui-là même dont notre Thielemann est le barde solennel. La CDU, soutien des 80 Opéras allemands, la plupart dotés de troupes salariées, de grands orchestres, de jolis chœurs, d’administrations vertueuses. La CDU tendance, nouveau porte-voix de la cancellitude !

Angela Merkel s’en va dans trois mois. Christian Thielemann s’en va dans trois ans. La Kulturministerin Barbara Klepsch : « Nous disposons d’une institution en bon état et nous allons maintenant chercher une direction pour le Semperoper de la prochaine décennie. » Une bonne odeur de forêt noire. Ça sent le sapin.

«Nomadland», le coup de la panne

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La réalisatrice Chloé Zhao et son actrice Frances McDormand, "Nomadland", 2020 © Joshua James Richards 20th Century Studios

Chloé Zhao devient la deuxième réalisatrice à recevoir l’Oscar de la meilleure mise en scène avec un film un peu trop malin pour être honnête.


Auréolé de récompenses majeures – plusieurs Oscars dont celui du meilleur film, le Lion d’or à Venise – « Nomadland » est un film pour aujourd’hui ; propre, bien mis, presque inattaquable mais avec une idée derrière la tête.

Chloe Zhao suit Fern (Frances McDormand, forcément oscarisée), veuve chassée de sa maison et de sa ville devenue fantôme par la crise des subprimes. Réduite à vivre dans son van, elle va découvrir la splendeur de l’Amérique et l’entraide auprès d’autres durs à cuire, ces « rubber tramps » comme ils s’appellent, réunis une fois l’an en convention avec un charismatique gourou à leur tête. Comme nous sommes à Hollywood, Zhao adapte un best-seller de Jessica Bruder, caste les vrais routards qui y figurent dans leur propre rôle et ajoute, caution artistique, deux acteurs célèbres dont l’un presque méconnaissable (David Strathairn, excellent de discrétion en soupirant à la triste figure).

Optique prétendument documentaire

« Nomadland » épouse le point de vue de Fern, celui du female gaze, appuie sur le champignon de la sororité (avec les formidables Swankie et Linda May) mais fait vite du surplace, ce qui ennuie pour un road-movie. L’optique prétendument documentaire de Zhao sent quand même fort son écriture par en-dessous (la jolie vaisselle qu’on fait admirer, évidemment cassée une heure plus tard par la figure masculine la plus proéminente).

Le flux de la vie n’apporte d’accrocs qu’immédiatement résolus par le récit grâce à la bienveillance ambiante, un peu d’astuce ou d’espièglerie. Le plus gros – le coup de la panne – amène un instant l’héroïne à perdre sa superbe de winneuse de la lose, mais cet instant dure moins d’un dixième de seconde puisque, obligée de révéler au garagiste qu’elle dort dans son van pour hâter la réparation, Fern embraie après cette révélation sans laisser le temps à quiconque (interlocuteur, spectateur) de s’apitoyer : un ange ne passe pas. Cet impensé auquel se refuse le film pèse grandement sur ses qualités réelles – principalement l’interprétation.

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« Nomadland » fait mine de respecter le choix par l’héroïne de la marge vagabonde, et ce faisant entérine le rôle subalterne, qui échoit à Fern et ses pareils, d’armée de réserve du libéralisme. La chambre à soi, gagnée de haute lutte par Virginia Woolf, devient un van à soi, mais le gain de l’indépendance se paie par la larbinisation globale : Fern et ses amies deviennent des sous-bonniches où le vent les porte dès que l’argent manque.

Zhao a beau jeu d’y voir,  dans la bouche de la soeur bourgeoise, l’esprit des « Pionniers de l’Amérique » ; dans les faits, c’est un sous-prolétariat corvéable à merci qu’exalte « Nomadland ». Les paysages américains semblent du coup contractuels. Tu as ta liberté et l’Amérique dans la poche, mais tu récureras les chiottes au fond d’un parc à thèmes dans le Wisconsin en décembre.

Le CV le mieux rédigé du monde ?

Ce prosaïsme est évidemment caché par le film – malgré une séquence très crue de diarrhée sans eau courante dans l’habitacle. L’idéalisation des destins reste frémissante, un peu trop soulignée par l’insupportable musique rêveuse et connivente dès que Fern croise d’autres humains, avec un panoramique exaspérant dans le camp improvisé et le quatuor à cordes avec piano qui monte comme un sanglot réprimé. On voit là le crossover auquel tente de se livrer Zhao, celui de l’académisme Sundance et d’une ampleur émotionnelle bien plus hollywoodienne.

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Mais le plus souvent, ces deux pôles s’annulent. La dramatisation est volontairement minimale, la romance semée comme des petits cailloux tout du long de la narration ne prend jamais. On peut trouver assez courageux le refus de Zhao, à la suite de son héroïne, de considérer le chevalier-servant en attente autrement que comme une possibilité qu’il convient de chasser de la main.

Frances McDormand « Nomadland », 2020. © Joshua James Richards; 2020 20th Century Studios

Mais étrangement, le plus beau plan, celui qui reste en mémoire, est le double visage de Strathairn et du bébé qui figure son petit-fils regardant Fern en légère contre-plongée, avec une demande muette qui ne sera jamais clairement explicitée. 

Le retournement final interrogatif – Fern suit-elle sa route ou rejoint-elle celle d’un autre ? – laisse l’impression mitigée d’un film qui voudrait gagner sur tous les tableaux. « Nomadland », de fait, est un piédestal qui mène à plus haut : après ces invisibles choisis dans le caniveau, Zhao filmera pour une major le tout-venant de l’inepte survisible, une franchise Marvel. Et si Nomadland était finalement le CV le mieux rédigé du monde ?

« Nomadland », en salle depuis le 9 juin

Une lettre de Cioran

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L'écrivain Cioran en 1989 © OZKOK/SIPA Numéro de reportage: 00170537_000003

Le billet du vaurien

Mon ami tunisien, Mohamed-Djihâd Soussi, m’a transmis, outre un très bel éloge du suicide, une lettre de Cioran adressée le 22 juillet 1989 à Vincent La Soudière, lettre qui reflète tellement mon état d’esprit actuel que je ne résiste pas au plaisir de la reproduire ici.

Cher Ami,
«  Je ne suis pas triste, mais je suis fatigué De tout ce que j’ai jamais désiré. »
Ces vers d’un poète anglais injustement oublié, je me les répète souvent depuis longtemps, depuis toujours, mais plus particulièrement depuis quelque temps. J’ai pris la résolution d’abandonner à peu près toute espèce d’activité, écrire en tout premier lieu. Ce que j’avais à dire, je l’ai plus ou moins dit : à quoi bon insister ? Il faut regarder les choses en face : je suis vieux, et cela est une humiliation de tous les instants. Plus de projets, plus d’envie de voyager, plus rien. C’est évidemment la sagesse, mais la sagesse est une diminution et presque une défaite. 
Très amicalement, Cioran.


La défaite ne tardera pas. Cioran approche des quatre-vingt ans. L’Alzheimer le guette. Il aimait répéter le mot allemand : « Ceux que les dieux aiment, meurent jeunes. » Ce fut le cas de son ami Vincent La Soudière qui, bien que prolixe, ne publia qu’un mince volume de proses poétiques. Lui aussi était hanté par le suicide. Henri Michaux qui le présentera à Cioran, écrira à son sujet : « N’aurait-il fait qu’un livre, c’est comme s’il en avait écrit plusieurs. » J’ai parfois l’impression que bien que j’en ai publié plusieurs, c’est comme si je n’en avais écrit aucun. Sans doute me suis-je tenu trop éloigné des gouffres. On disait de ma mère qu’elle était une communiste de salon. Peut-être n’ai-je jamais été qu’un nihiliste de salon. Je n’échapperai pas aux humiliations de tous les instants que les années qui passent me réservent. À quoi bon publier encore ? Un suicide réussi vaut toujours mieux qu’un livre raté.

Charline Vanhoenacker a envoyé sa lettre de motivation à CNews!

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La journaliste de France inter Charline Vanhoenacker © JOËL SAGET / AFP

Sur France Inter le 16 juin, l’humoriste salariée du service public Charline Vanhoenacker a lu sa “lettre de motivation pour CNews”. Pour justifier cette missive, elle s’est appuyée sur une enquête du journal Libération affirmant que, sur un an, 36 % des invités de CNews ont été des représentants « d’extrême-droite. »


Charline Vanhoenacker veut, dit-elle en riant, aider CNews à améliorer ce score, d’où cette fameuse lettre de motivation. Passons rapidement sur l’absence évidente d’un quelconque humour de cette chroniqueuse qui ne fait glousser que ses collègues, surtout lorsqu’elle révèle vouloir se faire embaucher par CNews pour réaliser son rêve : se faire maltraiter en direct par…Élisabeth Lévy. Et confirmons le proverbe biblique : « On voit la paille dans l’œil de son voisin mais pas la poutre dans le sien. »

Les fact-checkers repartent à la chasse aux « fachos »

L’enquête en question est très intéressante. Le titre de présentation est doublé, en gras, sur la page du DataMatin de Libération, on ne peut pas le rater : « 36 % de invités politiques de CNews sont d’extrême-droite. » La ligne correspondant à cette assertion est bien visible en haut d’un tableau coloré. Il aurait été honnête de commenter la totalité de ce tableau. Pour constater deux choses : 1) Oui, CNews invite, plus que les autres, des représentants dits d’extrême-droite, mais… 2) Si l’on se reporte à l’antépénultième ligne du tableau qui concerne France Inter, on constate que la radio publique “la plus écoutée de France” n’invite de son côté qu’à peine… 3% de représentants d’extrême-droite (score le plus faible de toutes les radios publiques et privées), tandis que LREM + Modem passent allègrement la barre des 40%, et que la gauche + l’extrême-gauche approchent les 30%.

Encore plus intéressant : Libération propose d’affiner cette lecture via un lien qui conduit à CheckNews, c’est-à-dire à l’officine de vérification du journal… Libération. Cette officine a compté le nombre d’apparitions des responsables politiques dans les seules matinales depuis début avril. Libération souligne que la matinale de CNews se distingue en étant celle qui invite le plus de représentants de « l’extrême-droite » (26,5 % du total) mais avoue qu’il a intégré les interventions de différentes personnalités qui peuvent être “apparentées” RN. Et France Inter ? Aucun commentaire sur France Inter. Rien. Nada. Pourtant, la 1ère radio de France ne déroge pas à sa principale règle déontologique qui est, en période électorale, de donner le moins possible la parole au parti dont on peut penser ce qu’on veut, mais qui représente aujourd’hui potentiellement plus d’un quart des électeurs français.

En conséquence de quoi, bon dernier du classement, France Inter n’a octroyé que… 3 % de ses invitations matinales à des représentants d’extrême-droite, score de loin le plus bas de toutes les radios et chaînes d’information continue. Comme Libé a dû voir que cela clochait quelque part, il précise : « Pour rappel, depuis le 10 mai et le début de la période électorale, les chaînes sont tenues de respecter une certaine équité, mais sans que cela ne se traduise par un pourcentage précis de temps de parole à donner à chaque parti. » Ah bon, me voilà rassuré, j’ai cru un instant que France Inter ne respectait pas « la pluralité des expressions politiques » qui lui tient tant à cœur.

C’est la notion du pluralisme de France inter qui est drôle!

3% c’est pas mal, mais je pense qu’on peut faire mieux, c’est-à-dire moins. J’aimerais participer. J’ai donc décidé de postuler à un poste de programmateur sur la radio publique. En prenant comme modèle la lettre de motivation de Charline Vanhoenacker, j’ai écrit la mienne pour France Inter.

Extraits :

« Chère France Inter, je me porte candidat pour vous aider à choisir vos invités, parce qu’il me semble important de contribuer à la pluralité des idées… de gauche. Bien sûr, je respecterai l’équilibre de la parole : par exemple, si on a un intervenant de LFI, on prendra comme contradicteur quelqu’un de droite comme… Aurélien Taché. Parce qu’il faut faire preuve de nuance dans ce métier, chose qu’on ne voit pas assez dans les médias privés. Pour eux, tous les progressistes sont des abrutis ! Allez hop, tout le monde dans le même sac, et ils ne sont même pas payés avec nos impôts, les cons.

[…]

Je pense avoir le profil pour le poste : hier j’ai agressé verbalement un ami qui avait tweeté un message de soutien à Jean Messiha ! C’est le métier qui rentre.

[…]

Je sais me montrer convaincant aussi : sachez par exemple que j’ai réussi à convaincre un ami de l’intérêt des éoliennes en me foutant gentiment de sa gueule devant tout le monde. L’humour, ça sert aussi à ça.

[…]

Je suis quelqu’un d’ambitieux et je ferai tout mon possible pour réaliser mon rêve : me faire maltraiter en direct par Charline Vanhoenacker.

[…]

Je voudrais que France Inter devienne ma nouvelle famille. Sans vouloir me victimiser, j’ai été élevé par des parents pétainistes. Je vis encore des moments très éprouvants : mon père regarde tous les soirs Zemmour sur CNews et m’appelle ensuite pour me rapporter les meilleures analyses de son éditorialiste préféré. La honte.

[…]

 Et enfin, passionné de communication, je propose aussi de compléter votre campagne d’affichage par ce slogan : “Pourquoi on se gênerait alors que c’est nous qu’on est du côté du bien ?” »

Si avec ça France Inter ne m’embauche pas…

En Namibie, le nazisme n’est pas mort

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Henk Mudge, président du Parti républicain de Namibie, 2004 © THEMBA HADEBE/AP/SIPA Numéro de reportage : AP20260754_000006

La Namibie a été un protectorat allemand de 1884 à 1915. Cette colonisation a laissé des traces. Certains descendants des colons sont fiers de l’histoire allemande, et pas n’importe laquelle…


C’est un pays figé par le temps où l’on cultive une nostalgie pour le Reich à travers une saveur toute teutonne. À l’ombre de la statue équestre du « Reiterdenkmal », qui représente un colon prussien, placée au centre de Windhoek, la capitale, ils sont encore une minorité à regretter le passé d’une Allemagne qui a façonné la Namibie en devenir. Les descendants de ces « südwesters » se sont affranchis de tout politiquement correct et n’hésitent pas à arborer librement la croix gammée à leur bras dans cette partie de l’Afrique australe. L’ancien mandat sud-africain a même été au cœur d’un vaste projet utopique de recolonisation, base de départ du futur IVème Reich, une micro-nation morte aussi vite qu’elle est née.

Nostalgie d’une époque

C’est une boutique que l’on ne peut difficilement éviter à Swakopmund, la ville la plus allemande de Namibie. Chez Peter et Ludwig Haller, on trouve tout ce que compte de nostalgie coloniale dans ce pays balayé par le vent du désert. Entre deux masques africains, une édition de Mein Kampf, des médailles du Deutsches Kolonialreich, des photos d’Adolf Hitler, des tasses de thé ornées de la croix de fer, des cartes postales qui rappellent les grandes heures de la Prusse conquérante en Afrique ou encore des affiches publicitaires datant du régime de ségrégation raciale, aboli lors de la déclaration d’indépendance en 1991. C’est une attraction touristique qui a ses amateurs comme ses détracteurs. Dans cette station balnéaire tout rappelle une époque révolue mais que la minorité allemande entretient allégrement et que justifie Andreas Vogt. « Les germanophones nés en Namibie ont le droit de revendiquer la conservation de leur patrimoine dans le cadre de leurs droits culturels et du droit des minorités ancrés dans la Constitution » a expliqué récemment cet historien germano-namibien au Namibian Newspaper.

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« Deutschland über alles » (« L’Allemagne doit dominer le monde »). Dans cette partie de l’Afrique marquée par un violent génocide perpétré contre les Héréros et les Namas entre 1904 et 1911, ce type de discours est toléré par le gouvernement actuel mais agace profondément certaines Ligues de défense des droits de l’homme qui s’inquiètent  de cette résurgence du « bon vieux temps » qui donne lieu à toutes sortes de spéculations. En 2014, une vente aux enchères d’objets nazis à Swakopmund avaient cristallisé les passions et la presse locale s’était faite l’écho de ces Allemands qui étaient venus, brassards du IIIème Reich aux bras sans que cela ne gêne le moins du monde l’assistance qui s’était rassemblée pour acheter ces « reliques historiques ». Interviewé, Ludwig Haller, propriétaire de la Peter Antique Shop, avait même rappelé que « vendre des souvenirs nazis en Namibie n’avait rien d’illégal ». Une vérité qui a tout de même poussée certaines mairies à rebaptiser trois ans plus tard certains noms de rues après la construction d’un complexe résidentiel baptisé « Germania », rappelant celui très controversé de la capitale monumentale imaginée par Hitler pour son Reich. Exit donc la rue Kaiser Wilhem II ou encore la rue Heinrich Goering, deux noms associés à l’histoire de la colonisation de la Namibie. Si le premier figure en bonne place de nos livres d’histoire, le second qui a été gouverneur du Sud-Ouest allemand est ni plus ni moins que le père du Reichsmarschall Hermann Goering, un des plus grands dignitaires nazis à l’origine de la Gestapo.

Un nouveau Reich en Namibie ?

Il n’est pas rare de voir des couronnes de fleurs, auxquelles ont été accrochés de billets de banque des deux Reich défunts, déposées au pied des héros du panthéon colonial allemand par des associations germano-namibiennes qui ne cachent pas leurs liens avec des mouvances d’extrême-droite de la mère patrie et qui nient toute idée d’holocauste. Lors de la Seconde guerre mondiale, la Namibie avait été un terreau fertile aux idées nazies. Plus de 20% des germano-namibiens avaient même adhéré à l’unique section du NSDAP contraignant les autorités sud-africaines pro-britanniques à l’interdire deux ans plus tard. L’arrivée au pouvoir des afrikaners en 1948 va rapidement changer la donne et devenue citoyenne à part entière, la communauté allemande restera un soutien sans faille au régime d’apartheid de Pretoria. Et bien qu’elle méprise la rusticité des boers, elle continue de voter pour des partis qui préservent encore leur « esprit pionnier » comme le Republikanische Partei. Un mouvement dirigé par Henk Mudge et qui possède deux sièges au parlement. Les germano-namibiens, à quelques exceptions près, restent d’ailleurs convaincus de leur supériorité raciale et regardent l’Allemagne actuelle comme décadente.

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En Afrique, lors de l’Oktober Fest, on toaste encore à cette Allemagne d’antan que l’on regrette. C’est dans ce contexte qu’un groupe de suprématistes hétéroclites, rassemblés sur le défunt forum internet 8Chan, a émis l’idée de créer en Namibie un nouveau Reich où prévaudraient des « valeurs occidentales et l’idéologie du national-socialisme ». Plus de 150 personnes s’étaient portées volontaires pour devenir colons et avaient élaboré des plans grossiers pour la fondation de cette micro-nation utopique, appelée « Nouvelle Rhodésie », qui se voulait sur le même modèle que la ville d’Orania en Afrique du Sud. Obnubilé par la pureté raciale, ce projet qui manquait singulièrement de femmes et restait interdit à tout « homo-fascismus » a fini par s’éteindre de lui-même sans que la communauté allemande de Namibie ne s’en soit émue.

Esclavage: si ce n’est toi, c’est donc ton père

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Des visiteurs devant "L'Abolition de l'esclavage dans les colonies françaises en 1848", tableau de François-Auguste Biard © D.R.

Une base de données développée par une équipe de chercheurs du CNRS permet de découvrir si vos ancêtres ont possédé des esclaves. La porte à la question des réparations est grande ouverte.


Une équipe de chercheurs du CNRS vient de mettre en ligne une base de données répertoriant sous forme de fiches les propriétaires d’esclaves ayant reçu des indemnités financières en 1825, pour Haïti, et en 1849, pour le reste de l’empire colonial. Nous sommes tous, tant particuliers qu’institutions, invités à aller vérifier l’éventuel passé esclavagiste de nos aïeux et à en tirer les conclusions qui s’imposent.

A lire aussi, Erwan Seznec: Françoise Vergès et ses aïeux esclavagistes

La création de ce moteur de recherche fait partie du projet « REPAIRS » dont le nom, anglais, évoque à la fois l’action de réparer quelque chose et de payer des réparations. En effet, le projet a pour objectif « la réactualisation et la globalisation de la question des réparations ». Autrement dit, il s’agit de mettre la recherche historique au service de l’action politique. Si l’État a autrefois indemnisé les propriétaires d’esclaves, ne peut-il pas aujourd’hui indemniser les descendants des esclaves eux-mêmes. Et les descendants de ceux qui ont reçu des indemnités, notamment les entreprises qui en ont bénéficié, ne devraient-ils pas mettre la main à la poche ? Depuis la loi Taubira, l’esclavage (transatlantique) est un crime contre l’humanité et donc imprescriptible. Selon la chercheuse, Magali Bessone, auteur de Faire justice de l’irréparable (2019), si on ne peut guère réparer les souffrances du passé, on doit s’attaquer à celles du présent, par des réparations aux multiples formes, financières certes, mais également excuses publiques, soutiens à des activités culturelles ou – ça tombe bien – à des projets de recherche. Pourtant, l’étude des sources révèle la diversité, fâcheuse dans ce cas, des profils de propriétaires d’esclaves. On recense en effet entre 30 et 40 % de femmes parmi les indemnisés, et au moins autant de Noirs et de métisses ! L’image du dominant dans la société coloniale en prend un coup sévère.

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[Vidéo] La semaine de Causeur

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La semaine de Causeur revient sur les cinq articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée. Notre Directeur adjoint de la rédaction Jeremy Stubbs commente et analyse.


Cette semaine :

#1 «Arabe de service». Taha Bouhafs persiste et signe

#2 La plus grande trahison du PS

#3 Scandaleuse clémence du tribunal pour l’agresseur de Macron!

#4 L’immense quiproquo entre la France et ses diasporas africaine et maghrébine

#5 Footballeurs de tous les pays, prosternez-vous !

Christophe: les maux bleus

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© Indra Crittin pour Le Regard Libre

Vivre la nuit, rêver le jour, les mémoires de Christophe, le chanteur-dandy mort en avril 2020, viennent de paraître.


Pascal Louvrier vient de publier Vérité BB, chez TOHU-BOHU éditions NDLR.

En lisant les souvenirs de Christophe, ma mémoire a entrebâillé la porte et une image poignante en a profité pour tenter une sortie. C’était à Gordes, l’été, lors d’un concert sous le ciel étoilé, dans la chaleur d’un crépuscule grandiose. C’est mon amie qui, par intuition, avait décidé de prendre une rue en pente. Je l’avais suivie et nous étions tombés sur la scène où le chanteur se produirait aux environs de 21 heures. 

Récital fabuleux

Christophe a donné un récital fabuleux. Entre deux tubes, il a pris un tabouret, s’est assis et a siroté un whisky. Il a beaucoup parlé, de sa voix un peu timide et saccadée, pas mal de digressions, de ses potes apiculteurs, des vrais écolos qui protègent la terre, sans idéologie, mais il a dit tout ça sans aigreur, avec humour, ironie voltairienne, comme le type qui a trop longtemps crié « Aline ! », alors qu’il était le dernier dandy à chanter des textes inspirés de poésie rimbaldienne et à composer des musiques complexes, magicien des sons. Il semblait heureux d’être là. Alors il a glissé une confidence. Il a évoqué son éditeur qui espérait depuis des années son autobiographie. Il avait touché un gros paquet de fric. Mais il n’avait pas le temps, et puis il n’y arrivait pas, il raturait beaucoup, une vie trop remplie, des trucs pas toujours faciles à lâcher. Il avait dit qu’il transformerait ce livre improbable en one man show, où il raconterait les grands moments de sa vie en bottes mexicaines, veste de soie rose, lunettes verres fumés et Ferrari, « dans ce luxe qui s’effondre ». Ou en cuir noir, qui protège du désespoir.

A lire aussi, Jonas Follonier: Christophe, je ne t’oublie pas

Ferrari Daytona

Et puis Christophe est mort, et mon amie s’est absentée. J’ai lu le cœur gros ses souvenirs dont l’écriture le rebutait, comme si l’appel de la vie était plus fort que tout. Le livre de Christophe, poétiquement intitulé Vivre la nuit, rêver le jour, réunit, en courts chapitres, des morceaux de son existence, avec des digressions  (toujours avec lui), des retours en arrière, des accélérations dignes de sa Ferrari Daytona, achetée en 1982, pour 20 briques. 

Il raconte qu’il a décidé de la revendre quelques mois plus tard aux enchères. Il a mis un prix de réserve à 350 briques. Véronique, sa femme, était présente. La Ferrari a atteint 335. Christophe n’a pas levé la main pour la laisser partir à ce prix. Personne n’a surenchéri. Christophe l’a donc gardée. Ça résume le dandy qu’il fut.

Lucidité et folie douce

Véronique, il l’a épousée en 1970. Il l’a quittée en 2000, n’a jamais divorcé. Christophe confie : « Je suis parti parce que Véronique se détachait et qu’on s’engueulait tout le temps. Pourtant, cette séparation, je ne l’ai jamais vraiment bien comprise. » Il ajoute : « Véronique n’en reste pas moins la femme de ma vie. » Le couple a eu une fille, Lucie. À son propos, il balance une phrase très dure, hélas elliptique : « La chose dont je suis le plus fier est d’aimer ma fille alors qu’elle ne m’aime pas. »

Un artiste, c’est très difficile à comprendre. Comment ne pas tomber, bousculé par la lucidité et la folie à la fois.

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Christophe est né le 13 octobre 1945, à Juvisy, d’un père d’origine italienne (Bevilacqua), chef d’entreprise, et d’une mère déjantée, conductrice de bus, adorant les voitures de sport. Avant de divorcer, elle a fait plusieurs tentatives de suicide. « Un jour, elle s’est barrée de la maison en m’emmenant avec elle, se souvient son fils. Je ne sais plus dans quelle direction nous sommes allés, on a dû rouler pendant deux cents kilomètres dans sa Simca 8 Sport à fond la caisse sous la pluie. » De quoi vivre furieusement, pas comme les autres, jamais. 

Aline a existé

Christophe évoque son adolescence sans trop s’attarder, toujours en fuite en fait, mauvais élève, adorant faire du stop, découvrant la musique grâce à sa première guitare, espagnole, offerte par son frère Gégé, etc. Le puzzle prend forme. La pièce Aline, par exemple. Le succès fou, décollage immédiat de sa carrière. Aline, elle a existé. « Elle s’appelait Aline Natanovitch et était apprentie assistante dentaire dans un cabinet du Montparnasse », révèle Christophe. Mais il était amoureux de sa copine, Danièle Perez, qui est devenue sa compagne. Sur la pochette du 45 tours, « le doux visage », c’est elle en réalité. Il a beaucoup menti aux journalistes. Comme dans ce livre. « Le mensonge, c’est un peu ma vérité », écrit-il. « La vérité, personne ne la connaît, et heureusement que le mensonge existe, car le réel est parfois un cauchemar. » Nous sommes prévenus. 

À lire aussi: Jacques Dutronc, roi du cool

Christophe raconte ses longues traversées nocturnes, l’alcool, la drogue, la réussite, le milieu du show-biz, ses rencontres importantes (Elvis, Darry Cowl, Bashung, Jean-Michel Jarre), le cinéma, le fétichisme, sa passion pour Bardot, les juke-box, sa méthode de travail qui est tout sauf une méthode. 

Le silence immobile d’une rencontre

C’est passionnant. Et émouvant parce qu’il est mort à Brest, le 16 avril 2020, et qu’il a largué les amarres pour une destination inconnue, sur son bateau dont il m’avait envoyé une photo que je n’ai pas su conserver. Il nous reste son univers musical, ses textes, « le silence immobile d’une rencontre », son monde à lui. Précieux.

Christophe, pour conclure (provisoirement) : 

« La femme qui t’aime,
Tu sais pas pourquoi elle t’aime et elle non plus
Quand la cassette est finie, elle s’barre ailleurs
Tu ne sais pas pourquoi et elle non plus »

Christophe, Vivre la nuit, rêver le jour, Denoël, 2021.

Vivre la nuit, rêver le jour: Souvenirs

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Maylis de Kerangal, variations sur le neutre

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Maylis de Kerangal, Espagne, 2016 © MARTA PÉREZ/SIPA Numéro de reportage : 00782197_000003

Canoës est composé de huit récits qui sont autant de variations américaines autour du thème de la voix humaine.


Maylis de Kerangal est réputée pour des romans comme Naissance d’un pont (prix Médicis 2010) ou Réparer les vivants. Sa manière de raconter des histoires s’appuie sur une documentation technique irréfutable, à partir de quoi elle développe une écriture ample et profonde, qui fait surgir la beauté d’une description hallucinée du réel. On lui a quelquefois reproché cette objectivité romanesque, que certains lecteurs ont jugé très lourde, très ardue. Avec son nouveau livre, Canoës, Maylis de Kerangal a essayé de montrer qu’elle pouvait écrire avec plus de sensibilité apparente, en allant chercher en elle-même la substance de son récit.

Une inspiration autobiographique

Elle nous présente ainsi ce qu’elle a voulu faire, en quatrième de couverture : « J’ai conçu Canoës comme un roman en pièces détachées : une novella centrale, Mustang, et autour, tels des satellites, sept récits. » Maylis de Kerangal évite d’utiliser le mot « nouvelle », qui fait fuir le lecteur français. Le texte « Mustang » est le plus long. C’est aussi le plus autobiographique, avec « Ontario » et, peut-être, « Bivouac », mais rien ne dit que les autres ne le sont pas. On peut donc estimer que Maylis de Kerangal, dans cette suite de récits, s’est inspiré de son propre vécu. Nous restons évidemment très loin de ce qu’on appelle l’autofiction, grâce en particulier à une forme toujours très travaillée, une prose qui se distancie avec une certaine froideur, un regard sur elle-même qui ne débouche jamais sur la moindre complaisance ‒ et qui, de manière générale, demeure plein de retenue, comme si Maylis de Kerangal cherchait la neutralité à tout prix à travers une écriture éminemment littéraire. 

Autour de la voix humaine

Le but de Maylis de Kerangal, dans Canoës, a été d’écrire ces huit « récits » à partir d’un thème qui l’intéressait tout particulièrement : la voix humaine. La nouvelle « Mustang » est la seule qui déborde ce présupposé, mais néanmoins en l’utilisant toujours comme une clef de voûte. La narratrice y raconte son séjour aux Etats-Unis avec son compagnon et leur fils. Pour exprimer le choc de cette émigration temporaire sur un campus du Colorado, elle note que la voix de son compagnon se modifie, dans ce nouveau milieu, au sein de cette nouvelle langue : « […] les jours suivants, écrit-elle, la modification impalpable du premier soir s’est précisée, elle est devenue un grain, infime certes mais qui me perturbe ». Pour Maylis de Kerangal, la voix et ses métamorphoses les plus légères sont un élément révélateur au plus profond de ce que les personnages sont en train de vivre, dans une réalité qui leur échappe. Ainsi, dans « Nevermore », où une femme enregistre une lecture du Corbeau d’Edgar Poe, c’est par son travail répétitif sur sa voix que la lectrice en redécouvre une plus authentique, enfouie en elle : « Alors, je me suis remise à lire, mais ce n’était pas ma voix, c’était la voix d’une inconnue, c’était la voix d’une autre… » 

A lire aussi, Jonathan Siksou: Dieu, père et fils

Les femmes (plus que les hommes), dans Canoës, découvrent l’étrangeté du monde à travers l’altérité de leur propre voix. Leur identité même est remise en question, les traumatismes anciens ressurgissent. Pour Maylis de Kerangal, c’est dans la voix que réside l’âme d’un être humain, son disque dur. Encore faut-il déconstruire cette voix, la torturer, presque, afin de la transfigurer, pour tout simplement renaître

Une littérature du neutre

On comprend dès lors, dans ces récits, la nécessité d’un apport personnel de l’auteur. Cet apport est, nous l’avons vu, constamment restreint. Est-ce qu’il faut le regretter ? On peut par exemple estimer que le récit « Mustang » aurait pu être développé considérablement, et ne pas rester une simple novella, mais devenir un vrai et gros roman, dont nous ne lisons ici, de fait, qu’une esquisse frustrante. Maylis de Kerangal passe rapidement (trop rapidement, peut-être) sur beaucoup d’aspects qui sont manifestement essentiels pour elle, concernant par exemple le territoire américain qu’elle découvre avec un mélange d’éblouissement et de déception : « l’éternelle histoire de la civilisation et du progrès, ou comment l’homme blanc s’était rendu maître de la terre […] la destruction des Indiens des Grande Plaines ». Elle visite le musée de Denver : « c’était la réalité de la disparition des Indiens qui devenait palpable ». On perçoit souvent dans Canoës des allusions à des débats anthropologiques pointus. Maylis de Kerangal les présente, dans ses récits, d’une manière naturelle, sans a priori contestables, mais en montrant à quel point elle en est elle-même passionnée. Elle aurait pu en dire plus. 

Pour mieux définir l’art romanesque de Maylis de Kerangal, il faudrait peut-être recourir à cette vieille notion de neutre que Roland Barthes et Maurice Blanchot avaient mise en lumière, il y a bien des années. Blanchot écrivait par exemple ceci : « Quelque chose est à l’œuvre de par le neutre, qui est aussitôt œuvre de désœuvrement : il y a un effet de neutre cela dit la passivité du neutre… » Dans la plupart des récits de Canoës ‒ qui auraient fasciné Blanchot ‒ on retrouve, derrière le neutre, une pensée du désœuvrement, sans doute une clef pour comprendre la littérature de Maylis de Kerangal : sa propension à peindre les choses inertes, sa façon de décrire des états d’âme passifs, en suspens, et son goût pour les personnages noyés dans une modernité factice. Canoës, dans son parcours global, apparaît comme une sorte de contrepoint bienvenu, nous annonçant que cette œuvre, « œuvre de désœuvrement » s’il en fût, promet pour la suite bien des merveilles possibles, dont il faudra sûrement tenir compte.

Maylis de Kerangal, Canoës. Éd. Verticales.

Canoës

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