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La plus grande trahison du PS

Renée Fregosi publie « Comment je n’ai pas fait carrière au PS ».

La plus grande trahison du PS
Les socialistes Ségolène Royal et François Hollande, Lorient, 1991 © ERICBEN/SIPA Numéro de reportage : 00208933_000001

Ancienne permanente au PS des grandes heures, celles de la victoire de Mitterrand et de l’exercice du pouvoir, Renée Fregosi revient sur la déchéance de ce parti. La plus grande trahison de la gauche fut envers la gauche elle-même, ses idéaux de départ étant oubliés par les alliances bancales entre les différentes sensibilités, et surtout les méprisables ambitions personnelles des responsables carriéristes. C’est aussi le peuple de France qu’elle a abandonné, se tournant vers les immigrés, nouveau lumpenprolétariat, et reniant la laïcité, qui faisait partie de son essence.


J’ai refermé le livre de Renée Fregosi Comment je n’ai pas fait carrière au PS (Balland, 2021) avec un sentiment de tristesse, tant je partage son analyse politique mais aussi le triste constat qui est posé du cynisme, de la médiocrité et de l’arrivisme d’un parti pour qui l’accès au pouvoir a coïncidé avec la mort de la réflexion, voire même de la liberté de pensée. Les trahisons successives de son histoire, de ses idéaux et de ses électeurs aboutirent à faire de ce parti centenaire un « astre mort » dans le ciel politique. La « vieille maison » à laquelle Renée Fregosi est attachée et qu’elle a cru rejoindre n’était pas le Parti socialiste. Cette vieille maison que voulait garder Léon Blum, l’héritier spirituel de Jaurès, aura été démolie justement par ceux qui sont venus y faire carrière quand le socialisme est devenu lucratif, abandonnant la classe ouvrière et les classes moyennes, pour servir la cause du capitalisme triomphant. Bientôt la réforme n’eut plus comme horizon l’amélioration de la condition de ceux qui n’avaient que leur force de travail à proposer, mais la soumission aux impératifs de la mondialisation tels que définis par les financiers.

Une socialiste pur jus

Renée Fregosi ne faisait pas partie de ces prédateurs que la victoire engendre et que le pouvoir multiplie. Elle a grandi avec le socialisme. Ses parents et ses grands-parents d’origine modeste ont toujours cru à cet idéal émancipateur, profondément laïque et dont la justice sociale était la boussole. En cela, ils ressemblaient à tous ces militants profondément attachés à ce parti, héritier de la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière), qui avaient refusé l’alliance avec le bolchévisme auquel ils préféraient la social-démocratie. Ils n’étaient pas de ces révolutionnaires exaltés qui prêchent la révolution pour mieux construire leur ascenseur social individuel en envoyant leurs convertis dans le mur. Non, eux croyaient en la réforme qui promettait des changements de société profonds, sans violence inutile et surtout sans le totalitarisme et les massacres qui ont accompagné le communisme triomphant de l’URSS. Mais le Parti socialiste français a toujours cultivé sur ce point une ambiguïté délétère, né du mariage de raison entre une gauche réformiste, celle de Blum, et une gauche révolutionnaire, dont le cœur battait à Moscou.

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Cette tension aura marqué jusqu’à nos jours l’évolution du Parti socialiste et l’a entraîné dans des dérives sans fin qui lui ont coûté cher en matière de crédibilité et ont écœuré les électeurs. Cette incapacité à trancher et à croire que l’on peut incarner quelque chose de cohérent quand on essaie de rassembler sous le même toit tout et son contraire ont entraîné sa disparition. Ce que Renée Fregosi démontre avec brio, c’est que la théorie des deux gauches incompatibles est bien plus ancienne que les derniers rebondissements que nous connaissons. Mais s’il y a toujours eu une gauche totalitaire, qui perdure encore aujourd’hui et est même dominante dans cette partie de l’échiquier politique, la gauche sociale-démocrate, elle, a disparu, dissoute dans la technocratie gestionnaire qui vise à se conformer à la donne économique internationale. Là où la gauche sociale-démocrate pensait industrie, autonomie, souveraineté, la gauche technocrate imposait la priorité à la finance, à la concurrence et délégitimait l’action de l’État au profit du transfert au privé.

Une vie vouée au parti

Le socialisme, chez Renée Fregosi, c’est de famille, cela passe donc par une conscience aiguë de ce qu’est la réalité du monde du travail. Cependant, c’est par son adhésion aux mouvements féministes des années 70 qu’elle s’est forgée son identité militante. Sauf qu’au Parti socialiste, le féminisme, en tant qu’objet politique n’intéressait pas grand-monde, à part quelques femmes, bien seules dans leur combat. Devenue permanente du parti dans ces années-là, Renée Fregosi découvre à quel point ce parti, qui théorise ce que devrait être le respect des employés, a bien du mal à traiter correctement ceux qu’il embauche. Mal payée, pas vraiment considérée, elle va pourtant prendre à bras le corps son emploi comme directrice responsable des relations internationales, à l’Iser (Institut socialiste d’étude et de recherches) du PS. Si elle apprendra beaucoup de ce poste et des rencontres qu’elle y fait, y nourrissant même son appétence pour l’Amérique latine, elle ouvre aussi les yeux sur le fait que la véritable social-démocratie est à des lieux de la ligne du Parti socialiste. 

Ce féminisme inoxydable qui la porte lui a permis d’observer avec une grande lucidité l’évolution de ce parti. Quand elle y entre, le Parti socialiste était exclusivement masculin, les postes à responsabilité occupés par des hommes. Pour exister en tant que femme, ce n’était ni le travail, ni le dévouement, ni l’intelligence qui comptait, il fallait être la fille de…, la femme de… ou encore mieux, la maîtresse d’un de ces messieurs. Comme le rappelle Renée Fregosi, loin d’avoir une sexualité libérée, affichée et revendiquée, les responsables du Parti socialiste reproduisaient au contraire tous les archaïsmes des rapports homme – femme. Une femme avec une belle paire de jambes avait plus de chances de « réussir » à grimper les échelons, que celle avec un cerveau. L’épisode de la nomination d’Édith Cresson comme Premier ministre a été très révélateur. Les Fabius et Bérégovoy, qui briguaient le poste, n’ont pas été les derniers à mettre en doute ses compétences, alors qu’ils auraient dû la défendre. La principale explication, au sein du PS, de l’avènement de cette femme à ce poste était qu’elle avait été la maîtresse de Mitterrand. Cette dévalorisation systématique de la femme a perduré, derrière un discours dégoulinant d’obséquiosité et l’élection de Martine Aubry au poste de première secrétaire en 2008 n’a guère changé la donne.

Renée Frégosi © BALTEL/SIPA / 00884429_000041

L’échec des gauches incompatibles

Entretemps, le Parti était toujours tiraillé entre la tendance réformiste et la tendance gauchiste. D’un côté, avant la victoire de Mitterrand, de nombreux « candidats à un poste » issus des grandes écoles pratiquaient déjà la danse des sept voiles autour du futur président. Plus que leurs convictions socialistes, c’était leur carrière qui se jouait avec la victoire de Mitterrand et lorsque l’on veut réussir, on n’insulte pas l’avenir… De l’autre côté, après la victoire de Mitterrand, l’entrée en masse de politiques issus de la gauche radicale (trotskistes le plus souvent) cachait mal la volonté d’entrisme de ces fraîchement convertis à la gauche de gouvernement. Quoi de plus rassurant, pourrait-on penser, qu’un parti de gauche où diverses sensibilités représentent le peuple ? Mais en réalité, ces sensibilités différentes sont devenues des courants politiques se déchirant, et qui plus est en public.

Cette logique, qui a permis de ratisser dans les années 80-90 un large électorat n’a fait qu’accentuer la tension entre les tenants d’une social-démocratie réformiste (considérée comme de droite) et les « gauchistes » du PS. Renée raconte très bien comment, en tant que militante, elle est confrontée à ces « affrontements » d’où il ne sort que des synthèses molles et des discours moralistes désarmant toute possibilité de porter une vision d’avenir. Elle croit cependant pouvoir peser, à sa mesure, en organisant des colloques, en faisant se rencontrer responsables politiques et intellectuels étrangers autour des problématiques qui assaillent les démocraties. Elle ne recevra que des remerciements de façade et les rencontres en resteront au stade de la communication…

L’abandon du peuple

Pendant ce temps, forts de leurs relations avec le communisme local, ce que les gauchistes du PS ont vite compris, c’est que l’électorat avait changé. Les nombreux compromis mitterrandiens avec le capitalisme financier avaient accentué la désindustrialisation de notre pays, le privant d’emplois. L’immigration massive qui se poursuit après la fin des Trente Glorieuses accentue encore cette tension sur le marché de l’emploi. L’ouvrier était disqualifié et ne pouvait rivaliser en termes de bas salaires avec les travailleurs, souvent sans papiers, issus de l’immigration. Ainsi, pour les gauchistes, du PS et d’ailleurs, les immigrés étaient le nouveau lumpenprolétariat. Abandonnée, la classe ouvrière n’avait qu’à se tourner vers le Front National. 

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La stratégie de Mitterrand sera alors de servir en sous-main la légitimité et l’aura médiatique d’un Le Pen qui tient le rôle de l’ennemi qui permet de maintenir les rangs serrés et de justifier son maintien au pouvoir. Il met tout le monde dans une seringue. L’instrumentalisation du nom Le Pen permet à la fois de justifier l’abandon de la classe ouvrière au nom de son soutien au FN, tout en magnifiant la figure de l’immigré au nom de l’antiracisme et de l’antifascisme. La lutte contre le Front national va ainsi devenir l’alpha et l’oméga de toute la gauche depuis presque 40 ans. Elle l’est toujours. Au détriment de la question des salaires et des conditions de travail.

La lâcheté devant l’islam

La création de SOS racisme en 1984 aura servi de récupération de la marche des Beurs, alors que la gauche au gouvernement prenait le tournant de la rigueur. Mais comment la gauche eut-elle pu rester insensible à la discrimination dont étaient victimes ces jeunes ? Elle ne le fut pas, au contraire. Et de dérive en dérive idéologique, elle a accepté en bloc les dérives de cette immigration qui se tournait de plus en plus vers l’islam plutôt que vers la France républicaine. Renée Fregosi rappelle comment cette gauche, tirant un trait sur l’essence même de la laïcité, a tout d’un coup remis en question sa pertinence au nom de l’égalité de traitement entre les croyants. La laïcité est pourtant la croyance que sur l’usage de leur raison et la volonté de se lier par des lois auxquelles tous seraient astreints (parce qu’elles reposent sur des principes et des idéaux définis en commun), les hommes peuvent fonder une société politique, un monde commun. Celui-ci n’englobe pas tout même si l’existence de certains principes ont des répercussions dans la sphère privée (ne point tuer par exemple). Il existe un lieu où exprimer ses particularismes, mais ce n’est pas en tout lieu et en tout temps. Renée a suivi l’affaire du voile islamique. Elle la décortique fort bien. Elle est très pertinente quand elle raconte comment Lionel Jospin, ministre de l’Éducation, a été incapable de trancher la question de sa présence à l’école publique lors de « l’affaire des foulards de Creil » en 1989, laissant aux chefs d’établissement la responsabilité de trancher. Une lâcheté qui s’est transformée en cheval de Troie pour les islamistes, ouvrant la voie à des revendications de moins en moins républicaines.

L’auteur rappelle ses grands moments de solitude quand éclate la révolution islamique en Iran. En tant que féministe, elle ne voyait dans cette révolution que le sort des femmes « bâchées » dans leur tchador et encadrées par des hommes qui dirigeaient leur vie. Et si pourtant les desseins de Khomeini étaient limpides en termes de droits de l’homme et surtout de droits des femmes, la gauche, elle, ne voyait que le mot révolution. Là aussi Renée témoigne d’un combat perdu d’avance qu’elle verra se répéter quand, à l’extérieur du parti, elle verra celui-ci poursuivre dans la voie de l’aveuglement et de la mauvaise foi.

La poursuite de la trahison

Cette nouvelle donne n’a pas effrayé les socialistes et encore moins l’extrême gauche qui a fait son miel de ce retour du religieux dans l’espace public et surtout à l’école, première porte de l’entrisme islamique. Elle a adapté son discours en conséquence, favorisant la multiplication de revendications de plus en plus anti-républicaines (port du voile intégral, cantine halal, créneaux horaires réservés aux femmes dans les piscines…). Et les lanceurs d’alerte comme Renée Fregosi ont fait face au déni, voire au mépris et au jugement de dirigeants politiques qui, de toute façon, n’habitent pas ces quartiers dits populaires où la vie se construit autour et sous le regard de la mosquée du coin. Tous les sceptiques étaient renvoyés dans le camp du mal, autrement dit l’extrême-droite, et taxés d’ « islamophobie », ce terme ignoble qui cherche à mettre sur le même plan l’antisémitisme et la Shoah, avec le quotidien des musulmans en France. En ajoutant à cette recette une pincée d’antisémitisme, sous couvert d’antisionisme, et on obtient la situation explosive des quartiers que les Juifs ont fuis ne se sachant pas protégés par leur pays.

C’est encore au nom d’un antiracisme dévoyé (alors qu’on parle de religion) que la gauche de François Hollande n’a pas su trouver les mots et l’attitude juste après les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan. Les « heu, heu » du président Hollande et son fameux « pas d’amalgame » ont été une carte blanche délivrée aux islamistes.

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Quant à Manuel Valls, quelle occasion manquée pour Renée Fregosi. Elle partage avec lui sa conception de la laïcité et de la République. Mais il aurait dû démissionner après le débat sur la déchéance de la nationalité et jouer sa partition. D’autant qu’en sous-main, apprend-on dans le livre, François Hollande et sa garde rapprochée n’ont cessé de lui savonner la planche.

Le Parti socialiste et la gauche ont laissé le champ libre aux indigénistes, aux islamistes, aux militants du genre, de la race et autres adeptes de la culture Woke qui paralyse le vrai débat. Pour celle qui fut une militante sincère, les trahisons sont innombrables et profondes.

Les orphelins de la gauche républicaine

Et pourtant, tant de déceptions n’ont pas ébranlé sa foi laïque envers la social-démocratie qu’elle appelle de ses vœux, mais dont elle sait que le PS ne peut plus l’incarner. 

Renée Fregosi est comme des milliers d’entre nous, une orpheline de cette gauche républicaine qui l’a tant fait vibrer. Dans son livre nulle amertume, nulle haine, nulle rancœur. 

On assiste à une décomposition interne sous fond de goût des apparences et des avantages du pouvoir, de petits complots inutilement complexes, de jeux d’apparatchiks dénués de sens tandis que dans la réalité le lien social se délite et le sens de la République, l’amour de la France, de son histoire, de sa culture se perd et la société se déchire. Pour ces enfants gâtés du pouvoir, c’est exact. Mais quand on accompagne Renée, on voit aussi une autre dimension de l’engagement politique. La lucidité, le courage, l’intelligence, l’énergie, la capacité à donner et à échanger. Son parcours n’a pu que résonner en moi. Nous n’avons pas évolué dans les mêmes sphères, elle au parti, moi au parlement. Mais j’ai connu les gens dont elle parle, vécu ces réunions où on fuit le réel plutôt que de l’affronter. La somme des petites lâchetés qui font les grandes compromissions, les déclarations de force, les envolées justicières ou les victimisations outrancières qui ne servent que de manœuvre dilatoire ou d’objet de négociation. Comme elle, j’ai quitté ce parti et j’ai mené le combat qui me paraissait juste avec pour seule arme ce que j’étais et ma plume. Comme elle, malgré les déceptions, je crois toujours à l’action collective, je crois encore que l’on peut refonder un monde commun et que nos idéaux, égalité, liberté, fraternité, laïcité, sont de bonnes bases.

Je me reconnais dans le parcours de Renée, pas seulement parce que nous avons été à proximité des dirigeants du parti, mais parce que ce qu’elle raconte aussi de sa vie militante, dans les bons et les mauvais aspects, est représentatif de ce qu’est un engagement politique quand il prend toute une partie de la vie. Et une partie non négligeable. Alors pour tenir, il faut aussi trouver des satisfactions. Si le PS n’a pas su faire son miel des rencontres internationales qu’organisait Renée, elle sait nous les faire partager et elle en a retenu la substantifique moelle. On ne grandit qu’en allant vers l’autre, sans croire que pour cela il faille se perdre soi-même ou s’excuser d’être. C’est aussi ce que Renée raconte très bien.

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Ancienne conseillère régionale PS d'Île de France et cofondatrice, avec Fatiha Boudjahlat, du mouvement citoyen Viv(r)e la République, Céline Pina est essayiste et chroniqueuse. Dernier essai: "Ces biens essentiels" (Bouquins, 2021)

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