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Coup de Saxon

Le journal de l'ouvreuse

Coup de Saxon
© Soleil

Plus que le critique, le comédien, le musicien et le danseur, c’est l’ouvreuse qui passe sa vie dans les salles de spectacle. Laissons donc sa petite lampe éclairer notre lanterne !


Le gars se nomme Christian Thielemann. Connu des mordus chez nous, et encore. Mais superstar dans son pays, l’Allemagne, où Thielemann rime avec Karajan. Pas que rime. Fusionne. Ex-assistant de Karajan, mèche de Karajan, autocratie de Karajan, densité sonore de Karajan, charisme de Karajan, jusqu’au soufre de Karajan. Malin, le feu maestrissimo s’était fait pardonner deux inscriptions au parti nazi. Le jeune impétrant reste le chouchou de la presse malgré ses sourires à Pegida, parti populiste islamosceptique. Un bon Aryen comme son modèle, comme lui nuancé dans ses propos mais d’une pièce dans ses postures.

Un tournant pour l’Opéra de Dresde

Caractériel par-dessus le marché. Impose des programmes comme si rien ne s’était passé depuis 1920. Quitte avec fracas le Deutsche Oper de sa ville natale, Berlin, parce que le Staatsoper rival reçoit plus d’argent. Fait encore sa diva en claquant la porte du Philharmonique de Munich parce que l’orchestre invite d’autres chefs qui ne lui plaisent pas. Vous voyez le genre. Et donc si on vous dit que la ministre de la Culture saxonne refuse de prolonger le contrat du chef à l’Opéra de Dresde, peu de chance, si déjà ça vous passionne, que ça vous étonne.

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Sale coup pourtant. Pas contre Christian Thielemann, qui aime les coups. Contre l’Opéra de Dresde. Contre l’opéra en général. Que dit la ministre, Barbara Klepsch ? « Pour l’avenir, il nous faut prendre des décisions aujourd’hui. Cela implique que nous allons nommer une nouvelle direction à partir de la saison 2024-2025. » Certes. Et puis ? Et puis « dans dix ans, l’opéra sera différent de l’opéra d’aujourd’hui : il lui faudra emprunter de nouveaux chemins entre une pratique conventionnelle et une interprétation du théâtre musical et du concert correspondant à l’esprit du temps. » Traduction : rien à secouer de l’aura et de la transe qui sont la raison même du chef d’orchestre, mythe autrefois bien réel ; le politique veut du transitionnel solidaire écoresponsable.

Pour une fois, ce ne sont pas les Verts

Et comme le public, lui, veut de la transe et de l’aura, changeons de public. L’opéra de demain, variétoche mondiale et participative on suppose, attirera « de nouveaux publics ciblés qui ont un accès différent ou n’ont pas accès aux opéras, aux concerts et aux spectacles de ballet ». Le fameux non-public tellement plus intéressant que celui qui est là.

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Je vous entends soupirer : ces Verts ! Même les Verts allemands, ces Verts sévères ! Raté. La ministre lyricophobe pointe à la CDU, temple chrétien-démocrate jusqu’ici garant de la Kultur avec un K d’or. Le parti d’Angela Merkel, wagnérienne abonnée depuis toujours au Festival de Bayreuth – celui-là même dont notre Thielemann est le barde solennel. La CDU, soutien des 80 Opéras allemands, la plupart dotés de troupes salariées, de grands orchestres, de jolis chœurs, d’administrations vertueuses. La CDU tendance, nouveau porte-voix de la cancellitude !

Angela Merkel s’en va dans trois mois. Christian Thielemann s’en va dans trois ans. La Kulturministerin Barbara Klepsch : « Nous disposons d’une institution en bon état et nous allons maintenant chercher une direction pour le Semperoper de la prochaine décennie. » Une bonne odeur de forêt noire. Ça sent le sapin.

Juin 2021 – Causeur #91

Article extrait du Magazine Causeur


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