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«Nomadland», le coup de la panne

Le film a reçu plusieurs Oscars dont celui du meilleur film

«Nomadland», le coup de la panne
La réalisatrice Chloé Zhao et son actrice Frances McDormand, "Nomadland", 2020 © Joshua James Richards 20th Century Studios

Chloé Zhao devient la deuxième réalisatrice à recevoir l’Oscar de la meilleure mise en scène avec un film un peu trop malin pour être honnête.


Auréolé de récompenses majeures – plusieurs Oscars dont celui du meilleur film, le Lion d’or à Venise – « Nomadland » est un film pour aujourd’hui ; propre, bien mis, presque inattaquable mais avec une idée derrière la tête.

Chloe Zhao suit Fern (Frances McDormand, forcément oscarisée), veuve chassée de sa maison et de sa ville devenue fantôme par la crise des subprimes. Réduite à vivre dans son van, elle va découvrir la splendeur de l’Amérique et l’entraide auprès d’autres durs à cuire, ces « rubber tramps » comme ils s’appellent, réunis une fois l’an en convention avec un charismatique gourou à leur tête. Comme nous sommes à Hollywood, Zhao adapte un best-seller de Jessica Bruder, caste les vrais routards qui y figurent dans leur propre rôle et ajoute, caution artistique, deux acteurs célèbres dont l’un presque méconnaissable (David Strathairn, excellent de discrétion en soupirant à la triste figure).

Optique prétendument documentaire

« Nomadland » épouse le point de vue de Fern, celui du female gaze, appuie sur le champignon de la sororité (avec les formidables Swankie et Linda May) mais fait vite du surplace, ce qui ennuie pour un road-movie. L’optique prétendument documentaire de Zhao sent quand même fort son écriture par en-dessous (la jolie vaisselle qu’on fait admirer, évidemment cassée une heure plus tard par la figure masculine la plus proéminente).

Le flux de la vie n’apporte d’accrocs qu’immédiatement résolus par le récit grâce à la bienveillance ambiante, un peu d’astuce ou d’espièglerie. Le plus gros – le coup de la panne – amène un instant l’héroïne à perdre sa superbe de winneuse de la lose, mais cet instant dure moins d’un dixième de seconde puisque, obligée de révéler au garagiste qu’elle dort dans son van pour hâter la réparation, Fern embraie après cette révélation sans laisser le temps à quiconque (interlocuteur, spectateur) de s’apitoyer : un ange ne passe pas. Cet impensé auquel se refuse le film pèse grandement sur ses qualités réelles – principalement l’interprétation.

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« Nomadland » fait mine de respecter le choix par l’héroïne de la marge vagabonde, et ce faisant entérine le rôle subalterne, qui échoit à Fern et ses pareils, d’armée de réserve du libéralisme. La chambre à soi, gagnée de haute lutte par Virginia Woolf, devient un van à soi, mais le gain de l’indépendance se paie par la larbinisation globale : Fern et ses amies deviennent des sous-bonniches où le vent les porte dès que l’argent manque.

Zhao a beau jeu d’y voir,  dans la bouche de la soeur bourgeoise, l’esprit des « Pionniers de l’Amérique » ; dans les faits, c’est un sous-prolétariat corvéable à merci qu’exalte « Nomadland ». Les paysages américains semblent du coup contractuels. Tu as ta liberté et l’Amérique dans la poche, mais tu récureras les chiottes au fond d’un parc à thèmes dans le Wisconsin en décembre.

Le CV le mieux rédigé du monde ?

Ce prosaïsme est évidemment caché par le film – malgré une séquence très crue de diarrhée sans eau courante dans l’habitacle. L’idéalisation des destins reste frémissante, un peu trop soulignée par l’insupportable musique rêveuse et connivente dès que Fern croise d’autres humains, avec un panoramique exaspérant dans le camp improvisé et le quatuor à cordes avec piano qui monte comme un sanglot réprimé. On voit là le crossover auquel tente de se livrer Zhao, celui de l’académisme Sundance et d’une ampleur émotionnelle bien plus hollywoodienne.

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Mais le plus souvent, ces deux pôles s’annulent. La dramatisation est volontairement minimale, la romance semée comme des petits cailloux tout du long de la narration ne prend jamais. On peut trouver assez courageux le refus de Zhao, à la suite de son héroïne, de considérer le chevalier-servant en attente autrement que comme une possibilité qu’il convient de chasser de la main.

Frances McDormand “Nomadland”, 2020. © Joshua James Richards; 2020 20th Century Studios

Mais étrangement, le plus beau plan, celui qui reste en mémoire, est le double visage de Strathairn et du bébé qui figure son petit-fils regardant Fern en légère contre-plongée, avec une demande muette qui ne sera jamais clairement explicitée. 

Le retournement final interrogatif – Fern suit-elle sa route ou rejoint-elle celle d’un autre ? – laisse l’impression mitigée d’un film qui voudrait gagner sur tous les tableaux. « Nomadland », de fait, est un piédestal qui mène à plus haut : après ces invisibles choisis dans le caniveau, Zhao filmera pour une major le tout-venant de l’inepte survisible, une franchise Marvel. Et si Nomadland était finalement le CV le mieux rédigé du monde ?

Nomadland”, en salle depuis le 9 juin


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