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Anne Hidalgo, la gauche et la République des tartempions

Nul ne doute que la maire de Paris sera candidate à l’élection présidentielle de mai 2022. À 62 ans, Anne Hidalgo se sent prête. Est-ce encore un songe ou déjà un projet ?


Hidalgo, joli nom pour une reine de France. Pas très consensuel ? Je vous l’accorde. Un livreur banlieusard et misogyne qui fume des clopes et roule au diesel ne risque pas de l’emmener au bal. Grisée de sa prépondérance municipale et parée d’une fière auréole olympique, Anne Hidalgo s’avance désormais seule et sans escorte dans la lumière.

Cap sur l’élection présidentielle

Pour le moment, elle promet le sacre de Paris en 2024, elle contemple les biceps de Teddy Riner et le flot de rubans qui invinciblement l’environne ; elle visite la France ; elle sourit aux maires, elle les flatte, elle les écoute – elle qui d’ordinaire n’écoute personne et n’en fait qu’à sa tête.

Et si elle était l’élue ?

À gauche, certains le pensent faute d’y croire, d’autres le redoutent. Elle se contentait d’une carrière, elle se devine un destin. National, why not ? Hollande et Macron sont partis d’encore plus loin.

Présiden-teu, s’il vous plaît, de la République, est-ce encore un songe ou déjà un projet, juste une casaque avec du rose et du vert ou un programme ? En a-t-elle envie ? Mmh… oui. Plus que Xavier Bertrand ? Non, il ne faut pas exagérer. Plus qu’Éric Ciotti et Philippe Juvin ?

Peut-être.

Ceux-là sont un peu trop fous ou ne le sont pas du tout, il faut l’être juste assez pour convaincre les Français. En tous cas, elle est prête. Si ce n’est pas maintenant, ce sera bientôt. On en saura plus après le congrès du PS mi-septembre, à Villeurbanne. En attendant, Anne batifole devant le Rubicon et baisse les yeux comme pour dire : « Vous croyez ? Vous êtes sûr ? » Les ancêtres, Guy Mollet, Delanoë ou Mitterrand, seraient fiers d’elle.

Le seul souci, c’est qu’elle n’est pas la seule. C’est l’inconvénient en démocratie, l’offre est supérieure à la demande – la dictature offre plus de temps libre aux citoyens.

Mélenchon et Montebourg se sont déjà déclarés. D’autres, dans une éventuelle primaire à gauche, se sentiraient « légitimes à participer », comme Stéphane Le Foll. Ou encore, pauvres chats, Pierre Larrouturou, Fabien Roussel, Philippe Poutou, Anasse Kazib, déjà candidats.

Y aura-t-il donc une primaire pour départager ces tartempions ? Pas sûr. Une primaire, chacun le sait, c’est toujours risqué, féroce, fratricide : comment se distinguer sans traiter l’autre d’imbécile ? On s’entre-déchire à belles dents, en famille, puis l’on s’embrasse du bout des lèvres, personne n’est dupe.

D’ailleurs à quoi bon ? 

Chacun sait que ce sont non pas les militants mais les sondages qui ont valeur d’oracle aujourd’hui. À la fin on se rallie de guerre lasse au candidat qui est donné favori. Le loup dévore l’agneau, le lion croque la souris, les grenouilles applaudissent, comme dans les fables.

Anne Hidalgo ne doute jamais d’être du bon côté – le sien – mais elle sait que ses pires adversaires sont dans son camp. Le principal obstacle de sa campagne, à gauche, c’est le club des Cinq : Éric Piolle, Yannick Jadot, Sandrine Rousseau, Jean-Marc Governatori, Delphine Batho, provisoirement unis, et qui se disent prêts à en découdre à la loyale. Mon œil ! Quel que soit le candidat choisi par les Verts, il chassera sur ses terres et ne lui fera pas de cadeaux. Et si c’était une femme… Sandrine par exemple, brrr !

Moins chimérique que ces pâles rivaux et solidement assis dans son fauteuil de président, Macron ne peut que se féliciter de cette offre plurielle qui traduit la belle santé de notre démocratie.

Ici, c’est Paris – on n’est pas à Kaboul !

Mais au fait Anne Hidalgo est-elle vraiment de gauche ? Michel Barnier l’affirme, Bruno Retailleau le craint, Ségolène Royal s’en afflige – c’est sa spécialité, Ségolène.

Anne Hidalgo, ce serait plutôt : les chantiers, les embouteillages, la dette ! Comme elle a toujours raison, elle irrite, elle agace, elle divise – sauf le front uni des bobos parisiens et des marchands de trottinettes urbaines.

Bref, elle peine à nous rassurer, nous qui en avons tant besoin, et cela, même si depuis longtemps le mot socialiste a fui son vocabulaire.

Trop clivant

Or, ce qui compte, c’est de rassembler. Si dans son camp les soutiens se multiplient (outre Olivier Faure et Carole Delga, les maires de Nantes, Nancy ou Montpellier, soit 200 élus), les sondages en sa faveur sont en berne – entre 5 et 5,5 % au 30 juin dernier, environ 7 % aujourd’hui.

Si Olivier Faure croit encore qu’elle peut sauver le PS – il est bien le seul – on se désespère dans son entourage de constater qu’Anne est moins en vue que Mélenchon et moins aimée que Mamie Nova.

Valérie Pécresse n’est peut-être pas plus crédible mais elle a la voix plus douce.

Pour une majorité de Français, Anne Hidalgo reste une inconnue. On sait qu’elle aime les piétons, le vélo, le quinoa. Est-elle extrémiste ou sentimentale ? On dit aussi qu’elle n’est pas si gentille. Au sein du Conseil de Paris, elle dicte ses ordres à ses collaborateurs comme à une bande de volailles à qui elle jetterait du pain. « Si c’était un animal, ce serait une abeille… ou une truite ! » dit l’un d’eux, qui préfère rester anonyme de peur des représailles.

N’est-ce pas un compliment ?

Car la maire de Paris frétille devant l’obstacle, se rit des écueils, se moque des statistiques, fraye avec les limites qu’elle se fait fort de rompre, de suborner, de séduire. Sous un chêne, elle se sent druide. Sur un pédalo, capitaine. Et au-dessus d’un volcan, fille du feu. Elle est capable de rougir pour prouver qu’elle est sincère – c’est son côté Gémeaux.

Avec cela, elle n’hésite pas à s’émouvoir sur Twitter : « Nous ne devons pas laisser l’Afghanistan, ses femmes et ses hommes épris de liberté, disparaître dans l’obscurité d’un régime fanatique. La communauté internationale, l’Europe, la France doivent être au rendez-vous. »

Ah ! Madame, c’est beau, c’est noble, c’est français.

On est soulagé.

Presque.

Canada: les épuratrices de livres n’assument plus leur autodafé

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Comment je n’ai pas interviewé Suzy Kies


L’indignation qui vient de frapper l’hexagone à la suite des révélations de Radio Canada est salutaire. Comme le soulignait Mathieu Bock-Côté, la France résiste encore au « woke ». En apprenant que 5000 ouvrages pour la jeunesse ont été sciemment brûlés « dans un but éducatif », difficile de ne pas songer aux autodafés de l’Inquisition, aux livres brûlés car contraires à l’esprit nazi, aux dizaines de milliers d’ouvrages partis en fumée sous le premier règne des talibans ou, plus récemment, aux 2000 livres brûlés à Mossoul par l’État islamique. L’autodafé canadien, lui, émane du Conseil scolaire catholique Providence, lequel regroupe trente écoles francophones dans le Sud-Ouest de l’Ontario. Les faits remontent à 2019. À l’époque, le média québécois Nzwamba accorda un entretien à Suzy Kies. Autoproclamée « gardienne du savoir », elle y est présentée comme l’instigatrice du projet d’épuration d’une trentaine de bibliothèques scolaires. 

« Au total, il semble que près de 30 000 livres aient été identifiés par le Conseil scolaire Providence comme endommageants pour les jeunes autochtones, mais aussi pour les relations entre les autochtones et les allochtones. On a essayé de trouver une façon de changer ce négatif-là en positif. On a pensé à cette idée de brûler les livres pour prendre les cendres puis les utiliser comme de l’engrais pour les arbres à planter dans les cours d’école », déroula Suzy Kies. Avant de souligner qu’« en prenant les livres, en les brûlant, on les réduit aux éléments nutritifs. On prend l’arbre utilisé pour faire le livre, on le retourne à la Terre mère puis on donne la vie à un autre arbre ». « Donc c’est vraiment quelque chose de positif », opina le journaliste. « Oui, c’est une purification par la flamme des intentions négatives puisqu’on les change avec ce processus-là dans des intentions positives », expliqua-t-elle.

Montaigne préconisait de frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui pour avoir une tête bien faite. Par extension, j’estime qu’il est nécessaire de confronter sa vision du monde à celle d’autrui pour faire avancer le débat. J’ai donc souhaité frotter ma cervelle à celle de Suzy Kies. Bien qu’elle ait répondu à mon courriel dans les cinq minutes, il faut le souligner, elle n’a pas répondu à ma proposition de discussion par téléphone. En revanche, elle a écrit cela : « Ce n’était pas ma décision [de brûler les livres]. En effet, le Conseil Providence a brûlé 30 livres en juin 2019. J’ai été introduite à la conseillère pédagogique du Conseil en octobre 2019 et j’ai commencé à faire des ateliers pour le Conseil en 2020. Malheureusement, Thomas Gerbet a décidé de ne pas inclure ces faits dans son reportage même s’il était au courant. Je vous prie donc de diriger vos commentaires aux personnes responsables, soit les superviseurs du Conseil Scolaire Catholique Providence ». Ce n’est pas ce qu’elle dit lors de l’entretien deux ans auparavant.

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J’ai néanmoins suivi ses conseils, j’ai contacté le fameux Conseil Scolaire Catholique Providence. En guise de réponse à ma proposition de discussion, ce dernier, en la personne de Lyne Cossette, nous a transmis un copier-coller du communiqué qu’elle envoie à tous les médias (et dont nous restituons ici l’intégralité) :

« Bonjour, nous avons appris ce matin, par le biais d’un article de Radio-Canada, qu’il y aurait des doutes quant à la descendance de Suzy Kies, la gardienne du savoir qui travaillait sur le projet de refonte de bibliothèques Redonnons à Mère Terre. Nous sommes profondément troublés et inquiets par ses affirmations. Le Csc Providence croyait fermement les affirmations de Suzy Kies lorsqu’elle se disait être autochtone de la Confédération des Wbanakis et du clan de la Tortue. Nous avions la sincère certitude que Suzy Kies était de descendance autochtone. Nous lui avions d’ailleurs demandé et elle nous avait confirmé que oui. Nous nous étions fiés à sa parole. Elle nous fut recommandée par d’autres leaders en éducation autochtone, et étant donné son implication dans plusieurs autres conseils scolaires, nous avions confiance en elle. Nous pensions que son expérience saurait nous guider dans nos initiatives de réconciliation. Nous avons le regret de ne pas avoir fait des recherches plus approfondies à son sujet. Ces révélations nous poussent à entreprendre une nouvelle réflexion sur notre processus de refonte. En ce sens, nous mettons sous révision notre processus et mettons sur pause l’ensemble du projet Redonnons à Mère Terre. […] Nous vous remercions pour votre compréhension ». 

Au-delà d’une prose pour le moins distrayante, nous pouvons constater que Lyne Cossette ne répond même pas sur le fond, qui portait sur le fait de brûler des livres. Nous constatons aussi qu’aucune des deux sœurs de brasier n’est prête à faire face à l’indignation suscitée par les révélations de Radio Canada, chacune se renvoyant la responsabilité de l’autodafé. En attendant une grande « initiative de réconciliation », espérons qu’elles daignent désormais se soucier un peu de la vérité historique. Au vu de leurs réponses, elles semblent plutôt portées sur le révisionnisme historique. Si tel n’est pas le cas, il n’est pas trop tard pour accepter le débat.

La Révolution racialiste, et autres virus idéologiques

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La laitière et l’étudiant de Sciences-Po

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Le billet du vaurien


Ne vous attendez pas à ce que je vous  énumère les amours que je n’ai pas vécues, même si ce sont sans doute ceux qui ont le plus compté pour moi et que, même arrivé au terme de ma vie, je n’arrive pas à les oublier. Notamment celle de Maya Oesch, quinze ans, que j’avais invitée au cinéma Palace à Lausanne pour voir Manina, fille sans voiles, un des premiers films de Brigitte Bardot. Bien des années plus tard, je recevais à Paris une lettre de Maya qui regrettait que je ne l’eusse pas embrassée. J’étais alors trop orgueilleux pour prendre ce risque, et c’est un autre homme qui la serrera de près dans un autre cinéma, venant ajouter un chapitre glaçant à l’histoire des amours que je n’ai pas vécues. J’aurais au moins appris que Maya, en sanskrit, signifie illusion…. et les illusions m’auront-elles enseigné que la possibilité d’une réalisation improbable est déjà une forme de plaisir.

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Arrivé au terme de ce paragraphe, le lecteur un peu futé aura perçu un pastiche de Marcel Proust. Je lui dois tout – ou presque tout. Mais de nouveaux manuscrits inédits sont encore là pour m’enchanter. Notamment celui où il observe que chaque fois où il lui était impossible de suivre une femme, notamment parce qu’il était en compagnie de sa grand-mère, il en passait presque immédiatement une autre encore plus jolie et qu’il regardait s’éloigner, impuissant et enchaîné à quelque nécessité maudite, avec l’anxiété où nous laisse la fuite à tout jamais d’un bonheur inconnu. Jamais, nous confie le jeune Marcel, je n’ai reconduit une vieille dame chez elle sans croiser une laitière de dix-sept ans qui s’en allait, élancée et rieuse, remarquant mon regard, ralentissant sa marche ou même tournant imperceptiblement la tête. 

Mais l’expérience lui a appris – et nous a appris à nous tous fidèles lecteurs de Proust- que dans quelque direction qu’il se lance après avoir abrégé les adieux à la vieille dame, il ne retrouvera jamais la jolie laitière de dix-sept ans. Ainsi en va-t-il de nos amours qui, pour une raison que nous ne comprendrons jamais, nous laissent épuisés et hagards, ce qui est sans doute encore préférable à ce qui serait advenu à supposer qu’elle nous ait suivi dans notre studio. Il m’est arrivé aussi dans ma jeunesse de parvenir à mes fins – ce n’était pas une laitière, mais une coiffeuse – et de l’avoir abandonnée par un stupide préjugé de classe : un étudiant à Sciences Po ne se commet pas avec une shampouineuse. J’étais encore plus con que je ne l’imaginais. Je ne l’ai jamais retrouvée et c’est ainsi que la vie nous punit. Elle s’appelait Marianne Schoch. Mon seul espoir est qu’elle n’ait pas échappé à Marcel Proust et que, comme la jeune laitière, elle figure dans les soixante-quinze feuillets inédits conservés par Bernard de Fallois et publiés par Gallimard.

Le Monde d'avant: Journal 1983-1988

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« France » de Bruno Dumont, du plomb dans l’aile

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Le nouveau Dumont satirise peopolisation de l’info et addiction à l’image. Lourd mais avec quelques éclats.


France de Meurs est une journaliste-télé adulée, mi-PPDA, mi-Anne Sinclair, avec une pointe de BHL. Trônant en haut des hashtags, cette présentatrice de chaîne d’info, qui ne répugne pas à se travestir en reporter de guerre, va connaître de grands trous d’air et traverser bien des malheurs, ceux des autres et les siens, sans parvenir à autre chose que s’en servir.

Une fois n’est pas coutume, le sujet du dernier Bruno Dumont avait tout pour passionner après son remake involontaire et en double série de la Soupe aux choux (Les horribles P’tit Quinquin et Coincoin et les Z’Inhumains) et ses deux Jeanne parlées-chantées d’après Charles Péguy, les deux à peine sauvables par la grâce d’une jeune actrice, Lise Leplat Prudhomme, et la seconde un pur et simple supplice bien plus long qu’un bûcher. 

Un cinéaste terriblement littéral

Le problème tient à ce que Bruno Dumont est un cinéaste terriblement littéral à qui collent comme un gant les reproches formulés un jour par Claude Chabrol à Robert Bresson : il souligne tout, si bien que presque rien ne se détache. Chabrol insistait sur les répétitions d’inserts chez Bresson – des poignées de porte par exemple, là où Dumont répète les scènes pour insister sur une idée (ex : la mise en scène des combattants ou des migrants par France) et répète à l’intérieur d’une même scène le même motif jusqu’à l’épuisement (faire rejouer à un insurgé un regard vers le ciel). Comme si, à force de filmer des amateurs attardés, différents ou dans leur monde, il prenait le spectateur pour l’un d’entre eux.

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Et sa persistance dans la comédie, genre qui lui convient peu, confine à l’inconscience. La satire se marie mal avec le plomb qui double ses semelles. Il y a du Anselm Kiefer, le plasticien allemand amateur de matières et de massif, chez Dumont, notamment dans son goût pour l’obscur et les paysages. Et la ductilité du plomb se retrouve dans le jeu de Léa Seydoux qui exprime très bien l’aveuglement d’un tout petit monde : sa dépression et ses larmes ne la feront jamais quitter les somptueuses tenues de créateurs dans lesquelles elle apparaît à chaque plan.

Filmant l’impossibilité de la transcendance, Dumont tend un miroir à notre époque où l’immédiateté est devenue la vertu la mieux partagée avec le devenir-image. France est une Ingrid Bergman qui ne connaîtra jamais la rédemption d’”Europe 51” chez Rossellini. Le scénario entame plusieurs fois sa superbe, mais elle revient toujours égale, même après la mort des siens. 

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Cette France de Meurs immortelle – peut-être zombie, la vie et la mort réunies en son nom – est aussi un pays fait de glaise et de vraies gens. Dans une scène valant emblème, l’assistante de France jouée par Blanche Gardin la compare à une argile malléable qui passerait par des hauts et des bas afin de régner toujours sur le public : « Le pire, c’est le mieux. ». Golem sans maître, France ne peut que s’arrêter intriguée, devant un champ du Nord encore boueux de la pluie qui vient de tomber, mais son enracinement ne pourra advenir. On sent que Dumont a pratiqué les penseurs critiques de la sécession des élites, de Christopher Lasch au plus récent Guilluy. Ce fond sociologique grippe toutefois, souvent réduit à une opposition entre la France d’en haut et les Français d’en bas. La journaliste ne peut que tenir à distance tout écart, par sa présence et celle de la caméra. Il faut attendre la dernière scène – un probable Gilet jaune détruisant le concept des « mobilités douces » – pour que la prescience de sa chute traverse le regard de France.

Et pourtant de magnifiques éclats

Tout retourne à la terre chez Dumont, à l’image d’un accident de voiture qui évoque curieusement Les Choses de la vie par ses ralentis dans l’habitacle. Son romanesque lourd et redondant est pourtant transfiguré à de rares reprises. Un plan absolument magnifique, le plus beau du film, dispose quelques silhouettes en plein exercice devant un paysage alpin et enneigé, encore vibrant d’une brume qui se dissipe. 

Décalée à quelques mètres devant eux, France improvise des mouvements plus proches de la danse, s’arrête et puis se rapproche de la caméra, entamant la conversation avec un homme hors-champ, avant que soudainement un bras surgissant dans le cadre l’arrache à celui-ci. Ce détachement du monde se révélera factice comme tout le reste, mais en un instant, Dumont exprime avec une réelle maestria le désir impossible d’un personnage d’être transporté hors de soi. Hors Satan ?

France, de Bruno Dumont (en salle depuis le 25 août).

Belmondo, une virilité ironique

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Loin des fausses oppositions entre masculinisme et gender fluid, Belmondo incarnait l’homme, tout simplement


Vous en avez peut-être assez des articles sur Belmondo. Mes camarades Jérôme Leroy et Thomas Morales ont d’ailleurs dit l’essentiel. Mais sa mort a provoqué un miniséisme en beaucoup d’entre nous, car il a fait partie de nos vies, et nous avons chacun notre Bébel personnel. 

Parmi les nombreuses litanies lues sur les réseaux sociaux, mis à part le fait que c’est encore un pan de la France d’avant qui s’effondre, et que la médiocrité nous engloutit un peu plus chaque jour, ressort celle de sa virilité : « Belmondo, au moins c’était un vrai mec ». Cette histoire de virilité est un des problèmes de notre époque. Les hommes sont en perte de repères, et souvent se caricaturent, ou sont caricaturés. D’un côté nous avons les droitards, qui la surjouent, parfois jusqu’au ridicule, en témoignent les cours de drague de Soral ou la virilité de carnaval de Papacito (je m’étais d’ailleurs exprimée à ce sujet). D’aucuns me diront, concernant ce dernier, que c’est du second degré, mais je reste persuadée du contraire. Psychologie de bazar que d’affirmer qu’une telle attitude cache une faiblesse, mais ne passons-nous pas notre vie à composer avec nos faiblesses ? Et de l’autre côté du spectre, nous avons les progressistes, les hommes qui se disent féministes (les pires) et les gender fluid, dont l’identité sexuelle est incertaine. Nous constatons encore une fois le triste schématisme de notre société. 

Et Belmondo dans tout ça, me direz vous ? 

Belmondo possédait une forme de virilité que je qualifierais d’ironique, il la mettait à distance, et, consciemment ou pas, il la questionnait. Un peu comme un gamin. C’est comme cela que je perçois le Belmondo des années 70/80: un môme qui joue au voleur, qui joue à faire des cascades et à qui Henri Verneuil offre le cadeau de voltiger sur les toits du métro aérien. Et pour cela, il invente des onomatopées et choisit les plus jolies filles comme partenaires de jeu. 

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Nous avons tous notre Bébé personnel, ai-je dit plus haut. Le mien est celui de la Nouvelle Vague, j’aime les truands poétiques. Pour moi, le Poiccard d’A bout de souffle et le Pierrot Ferdinand de Pierrot le fou sont davantage des poètes que des voyous. Ou alors ce sont des voyous poètes. Ces personnages ont donné une intensité poétique à leurs vies, sous des prétextes assez futiles finalement. Puisque la vie est dégueulasse, autant en faire une œuvre d’art, où la mort sera esthétisée et légère. Comme des enfants, encore une fois, qui joueraient à mourir… D’ailleurs qu’est-ce que Pierrot le fou sinon un long poème ? D’une beauté surhumaine écrira Aragon, et qui ne pouvait se terminer que dans l’Eternité rimbaldienne, cet autre enfant voyou magnifique. 

Deux facettes

Le film où Belmondo joue sur les deux facettes, celui où la Nouvelle Vague rencontre le « cinéma de papa » avec Jean Gabin, c’est à mon sens Un singe en  hiver. La confrontation entre virilité tranquille et virilité enfantine est d’ailleurs peut-être la clé de la beauté du film.

Belmondo et Gabin vont s’entraîner mutuellement à rêver encore une fois leurs jeunesses, l’un mimant un toréador, pendant que l’autre se rejoue l’Indo. Et tout ça se termine par un feu d’artifice, comme pour célébrer la fin de la fête. Fini de jouer !

Jean-Louis Murat a écrit à propos de ce film une chanson éponyme magnifique, qui encapsule le désenchantement que nous ressentons tous quand la fête qu’est la jeunesse est finie. Qu’on la vive en Indochine ou dans les boîtes de nuit. « Je suis rentré d’Indochine et j’ai trouvé, une vie bien trop facile, bête à crever ». Belmondo aura peut-être servi à ça : nous sortir grâce à ses films de nos vies bêtes à crever et de nos schémas préétablis.

Le 11 septembre 2001: l’apocalypse sans fin

Déjà le fruit d’un échec américain sur les plans de la stratégie et du renseignement, l’attentat monstrueux contre les deux tours du World Trade Center et le Pentagone – ou, selon le sigle américain, « 9/11 » – a condamné notre monde, non seulement à une nouvelle ère de luttes incessantes et de carnage généralisé, mais aussi à une répétition sans fin des mêmes erreurs. Pour comble, il n’est pas certain que le monde en tire des leçons à la hauteur de l’échec.


Qui se souvient du 11 septembre 2001 ? Ceux qui n’étaient pas encore nés ne le connaissent que par ouï-dire, à travers des images iconiques, des récits, des documentaires ou des cours d’histoire. Ceux d’entre nous qui en ont un souvenir direct – sans en être des acteurs, des victimes, ou des témoins oculaires – peuvent jouer le jeu de l’interrogation, fréquent dans les années 60-70 à propos de la mort de JFK ou d’Elvis : « Vous faisiez quoi quand vous avez appris la nouvelle? » Le vingtième anniversaire, avec ses commémorations, sera l’occasion de revivre à la fois l’horreur et l’héroïsme de cet événement, de passer en revue ses causes et ses effets dans une perspective historique. L’appartenance apparente de 9/11 au passé et au domaine de la mémoire s’incarne dans un musée, ouvert en 2014 à Ground Zero. On y voit des objets personnels des victimes, gris de cendres, rouillés, écrasés ou fondus. On y lit les noms des 2977 morts dans l’attentat, plus ceux des six morts de l’attaque du World Trade Center de 1993. Plus de 1100 restes humains n’ont jamais été retrouvés et n’ont donc pas trouvé de sépulture. 105 enfants qui étaient dans le ventre de leur mère ce jour-là n’ont jamais connu leur père. Le travail de deuil reste immense, sur les plans national et international.

Pourtant, l’événement n’appartient pas au passé. Il est toujours actuel parce qu’il n’a jamais pris fin. Si en France on parle beaucoup en ce moment du procès « historique » des responsables du massacre du Bataclan, on semble ignorer que, après beaucoup de retard, celui des responsables vivants du 11 septembre vient de commencer dans sa phase d’instruction préliminaire, devant un tribunal non pas civil mais militaire, et non pas aux États-Unis mais à Guantanamo. Il y a cinq accusés, dont le cerveau présumé de 9/11, Khalid Cheikh Mohammed. Après une deuxième phase d’instruction en novembre, le procès véritable commencera peut-être en avril 2022. Une preuve encore plus frappante du fait que le 11 septembre 2001 n’a jamais pris fin est la coïncidence apparente entre cet anniversaire et la retraite en catastrophe des forces américaines et de l’OTAN devant l’effondrement de la République islamique d’Afghanistan, créée en 2004, et la victoire éclair des Talibans. Car le 11 septembre est inséparable de cette guerre d’Afghanistan (2001-2021 ; 3576 morts des forces de la coalition, 70 000 morts des forces de sécurité afghanes, 50 000 morts parmi les Talibans, 46 000 morts de civils ; coût total : 2,3 trillions de dollars), et de celle d’Iraq (2003-2011 ; 5 000 morts des forces de la coalition, 18 000 morts des forces de sécurité irakiennes, 26 000 morts parmi les insurgés, bien plus de 100 000 morts violentes parmi les civils ; coût total : 1,9 trillion de dollars). On pourrait y ajouter la guerre contre l’État islamique entre 2014 et 2017. Le 11 septembre est inséparable également des attentats terroristes spectaculaires qui ont suivi : à Madrid, Londres, Paris, Nice et Manchester… et ceux, encore plus nombreux et mortifères, qui ont eu lieu au Moyen Orient, en Asie et en Afrique, surtout en Iraq et Afghanistan. Si la guerre qui vient de se terminer a été déclenchée en 2001 afin de mettre fin à la menace terroriste, le triomphe des Talibans aujourd’hui semble représenter un retour à la case départ. L’anniversaire qui a lieu aujourd’hui sera-t-il commémoré à leur manière par les djihadistes ?

Notamment en Afghanistan, les puissances occidentales ont envoyé toute une armée d’anthropologues et d’ethnologues pour comprendre ce qui passait sur le terrain. Une étude récente de Christian Tripodi, du King’s College London, montre que, en dépit des bonnes intentions, ces opérations se sont révélées un échec patent.

Le trou noir de la terreur 

Dans une série de trois textes remarquables écrits juste après le 11 septembre 2001, le philosophe Jean Baudrillard a souligné la puissance symbolique quasiment inépuisable de cet acte de destruction. On peut accumuler les banalités sur 9/11 comme « le début du XXIe siècle » ou « la perte de l’innocence », mais la vision d’horreur des deux tours représente un véritable trou noir dans la conscience humaine, une scène que nous pouvons revoir sans fin sur nos écrans de smartphone (qui n’existaient pas encore à l’époque) sans jamais pouvoir la rationaliser. Il s’agit d’un événement à proprement parler spectaculaire. En tant que tel, il représente l’essence ultime du terrorisme, tel qu’il a été défini déjà en 1974 par Brian M. Jenkins dans un rapport soumis au Congrès américain par la fameuse Rand Corporation. L’objectif d’un attentat terroriste est d’inspirer la terreur dans une population à des fins politiques. Les règles de la guerre conventionnelle sont ignorées, ainsi que les distinctions entre combattants, civils et victimes innocentes. Car plus l’acte frappe par sa monstruosité, plus la puissance de ses auteurs, qui sont souvent peu nombreux et peu équipés, semble magnifiée.

Un début de compréhension du sens de 9/11 se trouve dans un bestseller publié six ans auparavant par le philosophe politique, Benjamin R. Barber : Jihad versus McWorld. How Globalisme and Tribalism are Re-shaping the World. Barber parle d’une grande lutte entre le capitalisme consumériste, d’un côté, et l’intégrisme religieux et tribal, de l’autre. C’est-à-dire une tension fondamentale entre le caractère monolithique du marché mondial sans frontières et une fragmentation du monde sous l’influence des tensions ethniques et religieuses. Ces tensions restent non résolues aujourd’hui et nous n’avons pas encore trouvé le secret pour sortir de ce dilemme.

De succès en succès sans jamais triompher 

Nous savons maintenant, grâce à des documents récupérés après la mort de ben-Laden en mai 2011, que la stratégie de celui-ci par rapport à l’attentat du 11 septembre était erronée. Il croyait que le public américain serait, comme à l’époque du Vietnam, révoltée par les opérations de son gouvernement à l’étranger, particulièrement dans des pays à majorité musulmane, et qu’il ferait pression sur ses dirigeants pour y mettre fin. Le résultat a été tout autre : les Américains et leurs alliés sont sortis de l’épreuve déterminés à mener une « guerre contre le terrorisme. » Les réseaux d’Al-Qaïda en Afghanistan ont été frappés mortellement et ben-Laden finalement tué au Pakistan. Mais si le 11 septembre n’a pas fédéré tous les djihadistes de la terre, il a servi à inspirer toute une série de groupuscules et d’individus. Les forces de sécurité dans de nombreux pays ont déjoué maint attentat en préparation, mais les actes de terreur continuent de manière sporadique, sans besoin d’une organisation centralisée, selon ce que Gilles Kepel appelle le « djihadisme d’atmosphère. » Ce qui est problématique dans le retour au pouvoir des Talibans est moins la probabilité qu’ils abritent de nouveau sur leur territoire des camps d’entraînement pour djihadistes, que l’inspiration que l’exemple de leur succès peut donner à des terroristes autour de la planète. La retraite des Américains d’Afghanistan était justifiée par la volonté de ne pas continuer ce qu’on appelle « a forever war », une guerre qu’on ne peut ni perdre ni gagner. Mais, avec ou sans retraite, nous sommes bel et bien dans une guerre éternelle. Jusqu’à présent, nos succès nous ont permis de continuer la guerre mais non d’y mettre fin. 

Les trois échecs

Cette guerre perpétuelle a eu des coûts importants et autres qu’en termes de dollars ou de vies humaines. Trois échecs relatifs mais appréciables au cours de ces deux décennies ont entravé la capacité à agir des États-Unis et de l’Occident qu’ils incarnent. D’abord, un échec du renseignement. Selon le très officiel « Rapport final de la commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis » rendu au Congrès et au président en 2004, avant septembre 2001 « tous les indicateurs étaient rouges. » Cet attentat était prévisible. Par exemple, un agent du FBI, Kenneth Williams, a écrit et partagé un document connu aujourd’hui comme le « mémorandum de Phoenix », d’après la ville où il travaillait. Il y tirait l’alarme au sujet d’un possible attentat sur le territoire américain organisé par Al-Qaïda et ben-Laden par le biais de l’aviation civile. Un de ses collègues, Mark Rossini, détaché auprès de la CIA, a essayé d’attirer l’attention sur le fait que des dirigeants d’Al-Qaïda avaient assisté à une réunion importante en Malaisie avant d’arriver aux États-Unis en janvier 2000 avec des visas en bonne et due forme. Aucune suite n’a été donnée à ces avertissements, et aucune réponse satisfaisante n’a été donnée à la question : pourquoi pas ? D’autres erreurs ont précipité la guerre désastreuse en Iraq. Un transfuge du régime de Saddam Hussein a raconté des mensonges délirants sur la possession d’armes de destruction massive par le dictateur irakien. Des informations totalement fabriquées sur des liens supposés entre Saddam et Al-Qaïda, obtenues sous la torture par les Égyptiens d’un djihadiste libyen, Ali Mohamed Al-Fakheri, ont été citées par le gouvernement de George W. Bush pour justifier l’invasion d’Iraq. 

Ces défaillances absurdes ont conduit au deuxième échec, celui de la transparence étatique. Car, afin de remédier à ces carences dans son renseignement, l’État américain – et beaucoup de ses alliés lui ont emboîté le pas – s’est donné de nouveaux pouvoirs d’espionnage sur ses propres citoyens, ainsi que sur ceux d’autres pays. 45 jours après le 11 septembre, le Congrès ratifiait le Patriot Act et, l’année suivante, le Homeland Security Act, créant un nouvel État orwellien. Ce « surveillance state » n’est pas sans liens avec le complotisme qui sévit partout aujourd’hui sur les médias sociaux. Déjà, à la suite du 11 septembre, des délires conspirationnistes prenaient leur essor, proclamant que la CIA ou Israël, plutôt qu’Al-Qaïda, étaient derrière l’attentat. Aujourd’hui, nous souffrons d’un problème paradoxal : nous faisons face à une prolifération d’informations sur internet que nous ne pouvons guère traiter dans leur ensemble, tandis que nous savons que dans leurs parcs de serveurs nos gouvernements stockent des quantités astronomiques de données qui nous resteront inconnues. La paranoïa complotiste est la contrepartie des systèmes créés apparemment dans le but de nous protéger.  

Ce nouveau Big Brother est parfaitement adapté à la dimension technologique de la mondialisation instaurée par internet, mais elle sape les fondements d’un autre aspect, censé être positif, qui est la diffusion à travers la planète des notions de démocratie et d’état de droit. Car le troisième échec se situe précisément sur ce plan. Après le 11 septembre, le gouvernement américain, contre toutes les conventions internationales, a kidnappé, séquestré et torturé à Guantanamo plus de 800 individus. Ils n’étaient pas tous des terroristes, et il existe peu de preuves qu’on ait obtenu de ces prisonniers des renseignements très utiles pour la guerre contre la terreur. Le plus important, c’est que cette façon de faire fi des règles internationales et de l’état de droit a entaché durablement l’image des États-Unis et leur statut de défenseur des droits humains. Il en va de même en ce qui concerne l’autorisation sous le gouvernement Bush des « Techniques d’interrogatoire renforcée », autrement dit de la torture, ainsi que l’humiliation abjecte des détenus à la prison d’Abu Ghraib en Iraq, dont les images insupportables ont été rendues publiques en 2004. 

David Pujadas présente une édition spéciale du jounral télévisé de France 2, le 11 septembre 2001 Capture d’écran INA / Youtube

La « grande stratégie » rapetissée

Parmi les solutions recommandées par le « Rapport final de la commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis », cité ci-dessus, celle qui a été mise en avant par ses auteurs était la « public policy » ou « diplomatie publique. » Il s’agit de conduire des campagnes d’influence sur l’opinion publique dans des pays étrangers, afin que la population de ces pays admire et adopte les valeurs et idéaux américains. C’est ce qu’ont fait les États-Unis avec un certain succès pendant la Guerre froide en diffusant le cinéma hollywoodien et l’art avant-gardiste. Après le 11 septembre, l’objectif consistait à créer ou à renforcer une division entre la majorité des musulmans modérés et les islamistes violents. La recommandation de la Commission correspond bien à une forme de réflexion stratégique propre au monde anglo-saxon connu sous le terme de « grande stratégie. » Selon cette approche, un État ou une organisation doit exploiter toutes ses ressources, non seulement militaires mais aussi économiques, diplomatiques et culturelles, dans la poursuite de ses intérêts à long terme, intérêts qui doivent être clairement définis. Dans leur réponse au 11 septembre, les Américains ont clairement essayé d’exploiter et d’harmoniser toutes leurs ressources dans une « grande stratégie » pour gagner la guerre contre la terreur. Une des dimensions les plus saillantes de cette tentative est constituée des opérations dites de « COIN », c’est-à-dire de « counter-insurgency » ou contre-insurrection, destinées à obtenir le soutien des populations locales dans la lutte contre les insurgés djihadistes, que ce soit en Afghanistan ou Iraq. De telles opérations sont fondées sur l’acquisition d’une connaissance approfondie des différentes cultures et des différents intérêts en jeu. Notamment en Afghanistan, les puissances occidentales ont envoyé toute une armée d’anthropologues et d’ethnologues pour comprendre ce qui passait sur le terrain. Une étude récente de Christian Tripodi, du King’s College London, montre que, en dépit des bonnes intentions, ces opérations se sont révélées un échec patent. Les forces occidentales ont trop souvent soutenu des groupes et des individus corrompus que la population détestait, tandis que les dollars qui arrivaient pour financer la construction d’un État de type occidental ne faisait qu’alimenter la corruption. Voilà le résultat de ce qui est peut-être l’hybris occidentale, cette prétention à transformer n’importe quel pays en État démocratique moderne. On parle en anglais de « nation building. » Pendant des années, les dirigeants occidentaux ont raconté à leurs citoyens des mensonges sur le succès des opérations conduites en Iraq et Afghanistan. Peut-on transformer d’autres nations quand la sienne est mise à mal par le processus ?

Le trou noir reste béant

Après vingt ans de luttes, on glosera inlassablement sur les « erreurs commises », l’« absence d’objectifs clairs », le « manque de leadership », les « leçons à apprendre. » On essaiera de trouver un sens à tout cela et on aura l’air d’y arriver. Sans voir que, en fait, il n’y avait peut-être que des erreurs à commettre. Nous devons travailler avec nos imperfections et reconnaître les limites de toute stratégie. Un des apôtres de la « grande stratégie », John Lewis Gaddis, la définit comme la recherche sur le plan stratégique d’un point d’équilibre entre nos aspirations sans limite et nos capacités nécessairement limitées. Après le 11 septembre, l’Occident s’est donné des ambitions extravagantes et vagues, tout en gaspillant une grande partie de ses ressources. On est tenté de résumer le bilan des deux dernières décennies par ces paroles de Macbeth : « Une histoire racontée par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien. » La seule façon de remplir le trou noir ouvert par le 11 septembre, ce n’est pas par telle ou telle nouvelle stratégie réputée meilleure, c’est par la sagesse. Nous en sommes encore loin.


[1] Jean Baudrillard, Power Inferno (Galilée, 2002).

[2] International Terrorism: A New Kind of Warfare.

[3] Voir Bob Drogin, Curveball: Spies, Lies, and the Con Man Who Caused a War (2007).

[4] Voir le film documentaire d’Errol Morris, Standard Operating Procedure, de 2008.

[5] John Lewis Gaddis, De la grande stratégie (traduit de l’anglais, Belles Lettres, 2020).

[6] Christian Tripodi, The Unknown Enemy. Counterinsurgency and the Illusion of Control (Cambridge, 2021).

À cause d’une femme

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Coup de chapeau à un jeune écrivain qui ne cesse d’étonner, voire continue de nous épater. À suivre et poursuivre.


François-Henri Désérable a un talent fou. Je répète : François-Henri Désérable a un talent fou. On aimerait presque s’en tenir à ces mots et être cru sur parole. Mais on va étayer, à peine – parce que c’est désagréable, aussi, de n’être pas cru sur parole. François-Henri Désérable est très drôle, et très rapide. Son livre ? Une manière de roman d’amour et de rupture façon thriller. Cela commence dès la dédicace du livre : « Bien à toi ». Cela ne vous fait pas sourire, maintenant que vous savez de quoi il retourne (une rupture) ? Alors ne lisez pas le livre. Mais vous pouvez quand même lire la première phrase, le fameux incipit : « J’ai su que cette histoire allait trop loin quand je suis entré dans une armurerie. » Toujours pas envie ? L’histoire d’une femme sur le point de se marier qui tombe amoureuse d’un conservateur de la BnF : sur le papier, presque banal. Ce qu’en a fait François-Henri Désérable ? Un bijou. Croyez-nous. Nous lisons. Beaucoup. On guette la surprise. François-Henri Désérable nous a cueilli. Le titre est un vers de Verlaine (qui hante, comme Rimbaud, Aragon, Camus, Michaux, Apollinaire, les pages de ce livre d’une délicatesse et d’une élégance insignes). Le théorème de Magritte est magnifique : deux sortes de peintres, ceux qui s’adressent à l’œil et ceux qui s’adressent à l’esprit. Le premier regarde un œuf – et peint un œuf. Le second regarde un œuf et peint… un oiseau qui s’envole : visionnaire, il anticipe. Cela ne vous donne toujours pas envie ? Le livre est recru de ce genre de… visions. Une dernière : l’héroïne a trouvé un studio à Barbès, « son proprio est aussi celui d’un kebab qui fait salon de coiffure, il appelle ses clients chef, et les clients disent : bien dégagé derrière les oreilles, avec de la sauce samouraï. » Toujours pas ? Depuis quand n’avait-on pas lu un livre aussi intelligent, virevoltant (dixit son éditeur, et on n’a pas mieux) et poétique (cette dernière vertu est peut-être la plus précieuse) ? On ne se souvient pas. Mais votre serviteur n’oubliera pas Mon maître et mon vainqueur.
  
Mon maître et mon vainqueur, de François-Henri Désérable, Gallimard.

[Vidéo] La semaine de Causeur

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La semaine de Causeur revient sur les quatre articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée. Notre Directeur adjoint de la rédaction Jeremy Stubbs commente et analyse.


Envie d’un concours de beauté woke? D’un cours de mathématiques djihadiste? D’une formation anti-sexiste? Moi non plus!

Envie de savoir ce qui se passe réellement dans ce pays, dans ce monde ? Là, oui!

Le nouveau numéro de Causeur est dans tous les kiosques, surtout les meilleurs. Vous y trouverez des analyses de la transformation démographique de la population française qui est en cours, révélée par les cartes et les chiffres de France Stratégie, les causes de l’échec des occidentaux en Afghanistan, la candidature présidentielle potentielle d’Eric Zemmour, l’impact du passe sanitaire sur les libertés civiles et le rôle politique de la médecine, la destruction de Paris par ses édiles mêmes, et l’actualité culturelle et culinaire. Sans oublier le regard porté sur la vie contemporaine par l’artiste Marsault…

Ensuite, toutes les princesses à l’eau bénite du néo-féminisme – de Virginie Despentes à Sandrine Rousseau – ont défilé dans les colonnes du Parisien.

Elles y ont signé une tribune exigeant que la France accueille « en urgence absolue les femmes afghanes, leurs proches et des personnes des minorités de genre et d’orientation sexuelle. » Bien sûr, les talibans vont laisser partir l’ensemble des trans afghans et afghanes. Didier Desrimais nous explique que derrière ce soi-disant « exercice de sororité sans pareil » se cache à peine le discours anti-occidental et anti-français qui sévit à notre époque.

Ensuite, un professeur de maths, de physique et de chimie en Moselle a fait l’éloge des talibans sur sa page Facebook.

Alexis Brunet nous raconte cet incident qui a conduit à la suspension de l’enseignant « à titre conservatoire. » Pour le matheux, les talibans ont fait preuve d’un « courage sans limites ».

Ils l’ont démontré depuis la prise de Kaboul en assassinant les fonctionnaires et en battant les femmes.

Décidément, ces islamistes ont besoin de suivre une formation contre les violences sexuelles.

C’est ce qu’a fait Victor V, étudiant dans un de nos plus prestigieux établissements de l’enseignement supérieur. Il nous raconte cette expérience édifiante, au cours de laquelle il a appris que les pires “ce sont les vieux hommes blancs.”

Moi j’ai voulu devenir taliban. Mais ils m’ont rejeté. Pourquoi? Trop sexiste pour eux.

Belmondo et Charles Péguy

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Retour sur des mondes disparus


Bébel et Péguy : étrange alliage, me direz-vous. Au contraire. Quand je pense Belmondo, je pense à ces films des années 70 où il était au sommet de son art. Moi qui suis né au début des années 80, j’ai raté de peu la France des années 70 qui, de l’avis de ceux qui en étaient, a été le dernier moment français à peu près vivable et respirable, avant le déferlement des maux qui aujourd’hui nous pourrissent la vie.

Dans les années 80, j’étais trop jeune pour entrer dans les bistrots mais je passais devant et j’entendais les verres clinquer sur le comptoir, les rires joviaux, amicaux, robustes et fraternels de ces personnages qui presque toujours portaient la moustache et le béret. Je voyais les cendriers sur les tables et les Gitane qui s’y consumaient. Le patron avait toujours sa cigarette entre les lèvres, bien-sûr il avait de l’embonpoint et il dégageait ce je-ne-sais-quoi de populaire qui le faisait ressembler à mes oncles lorrains, tous ouvriers, métallurgistes, anciens mineurs. Je regardais cette société vivre sa vie depuis l’autre côté de la vitrine et je sentais que ces gens et moi appartenions à la même classe populaire. Chacun de ces gars aurait pu être mon oncle ou mon grand-père. Ils étaient en quelque sorte mes frères.

A lire ensuite, Thomas Morales: On a tous quelque chose de Belmondo

Flipper, CX et baby-foot

Dans la rue, il y avait ces voitures caractéristiques de l’époque, les vieilles Citroën CX, les Peugeot 604, les Renault 4, 12, 14, etc., les Simca, la plupart achetées dans les années 70. Elles ont toutes disparues de la circulation aujourd’hui. Ces bistrots, ces bérets, ces voitures, ces bruits de «baby-foot» ont débordé un peu sur les années 90. J’avais grandi. Je n’avais toujours pas l’âge de m’asseoir au comptoir ni d’allumer une Gitane (d’ailleurs je n’en voulais pas), mais mon grand-frère m’avait ouvert la porte de ces sortes de temples de la vie populaire pour me permettre de toucher, enfin, les boutons d’un Flipper et les poignées d’un baby-foot. Je me souviens encore parfaitement, comme si c’était hier, de l’emplacement de chaque table, de chaque chaise, de la couleur du carrelage et du moindre cadre sur chacun des murs. Je me souviens de l’odeur du tabac, des anciens qui dépliaient d’immenses feuilles de journaux et de leurs ballons de rouge sur la table. Et des éclats de rire, et des roublardises de certains, et des grivoiseries de quelques autres.

En quelques années, la débâcle

Puis ce monde a disparu. Mais je le retrouve dans les films de Belmondo. Récemment encore, je regardais Le professionnel et tout dans le décor de ce film me rappelle cette France des années 70 qu’enfant je touchais du doigt, dont j’ai vu les dernières manifestations et à la mort de laquelle j’ai assisté. J’ai vu cette France venir mourir dans un dernier souffle quelque part entre la fin des années 80 et le début des années 90.

A lire aussi: Causeur: Souriez, vous êtes grand-remplacés!

Inévitablement, je repense à ces mots bouleversants que Charles Péguy écrivait en 1913 dans L’argent : « On peut dire dans le sens le plus rigoureux des termes qu’un enfant élevé dans une ville comme Orléans entre 1873 et 1880 a littéralement touché l’ancienne France, l’ancien peuple, le peuple, tout court, qu’il a littéralement participé de l’ancienne France, du peuple. On peut même dire qu’il en a participé entièrement, car l’ancienne France était encore toute, et intacte. La débâcle s’est faite si je puis dire d’un seul tenant, et en moins de quelques années.»

J’ai été un enfant élevé dans la Lorraine des années 80 et j’ai littéralement touché l’ancienne France, l’ancien peuple, le peuple, tout court. Les films de Belmondo sont, pour cette génération arrivée un peu trop tard, notre faubourg orléanais à nous. Je n’ai pas besoin de faire une critique strictement technique et cinématographique des films de Belmondo, d’autres le feront mieux. J’ai seulement besoin de les regarder pour comprendre d’où je viens et ce que la mort de ce géant nous prend, à savoir un fragment de ce que nous sommes.

Florian Philippot: « Ce n’est pas moi qui entretiens la peur »

Il manifeste dans la rue chaque samedi depuis cet été contre le passe sanitaire. Et Florian Philippot n’en démord pas : le passe est inefficace, le vaccin une aberration et le masque, plus personne ne doit le porter. Pour le président des Patriotes, la vaccination doit exclusivement relever du choix des individus.


Causeur. Vous avez qualifié la situation en France de « dictature sanitaire ». Macron se serait lancé à 40 ans dans une carrière de dictateur ?

Florian Philippot. Je préfère le terme « tyrannie », mais j’assume l’expression dictature sanitaire. Montesquieu disait qu’« il n’y a pas de plus cruelle tyrannie que celle qui se fait à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice ».C’est notre cas aujourd’hui. L’État est allé jusqu’à régir nos repas de Noël… et je n’oublie pas le couvre-feu ! Et tout cela, sans contre-pouvoirs ! Nous avons un magnifique Parlement, un superbe Conseil d’État, un extraordinaire Conseil constitutionnel mais toutes ces institutions sont à plat ventre. Macron grignote sans cesse nos libertés et prend des décisions qui, pour ces institutions, sont parfaitement démocratiques. C’est pour cela qu’il y a tant de monde dans la rue. Et c’est pour cela que, dès novembre 2020, les Patriotes ont lancé une pétition contre l’idée du passe sanitaire.

Pourquoi êtes-vous si radicalement hostile à cette mesure ?

Deux raisons : les principes, surtout, et l’efficacité. Même si le passe sanitaire était efficace, il faudrait le rejeter parce que la fin ne justifie pas les moyens. C’est quand même une première : nous différencions des personnes et leur capacité à exercer leurs libertés fondamentales (prendre un train, aller au café, au cinéma, voire garder son boulot…) en fonction de leur statut sérologique ou vaccinal. Vous allez me dire qu’il y a le vaccin contre la fièvre jaune pour la Guyane, que j’ai fait, mais enfin !, on ne se rend pas tous les jours en Guyane et c’est une fois dans la vie. Je n’accepte donc pas cette discrimination légalisée qui ouvre la boîte de Pandore. Aujourd’hui dans le QR code on renseigne l’état vaccinal et sérologique mais, si nous en acceptons le principe, demain n’existera-t-il pas une irrésistible tentation pour d’autres pathologies, d’autres vaccins ?

Ensuite, il y a une rupture du secret médical. Votre restaurateur n’a pas à connaître votre état de santé, pas plus que le contrôleur de la SNCF.

Concernant la vaccination, je suis d’accord avec Raoult. C’est une balance personnelle des bénéfices/risques 

Enfin, il y a la question de l’accès à l’hôpital. On nous dit que le passeport sanitaire ne sera pas exigé en cas d’urgence. Est-il si évident de distinguer ce qui relève de l’urgence ou non ? Les médecins eux-mêmes le reconnaissent… Pire encore, des gens fragilisés socialement ou moins connectés éviteront l’hôpital par peur d’être contrôlés ou d’écoper d’une amende. Ceux qui souffrent déjà le plus risquent de ne pas recevoir les soins dont ils ont besoin. C’est très grave.

Les vaccins obligatoires pour inscrire votre enfant à l’école, n’est-ce pas la même chose ?

Non. Il s’agit d’un vaccin infantile qu’on doit justifier une seule fois et qui ne gêne pas la vie quotidienne. Ce n’est pas la même ampleur de différenciation de droits. Mais j’en viens à l’efficacité : ce n’est pas un passe sanitaire, mais une passoire sanitaire. Surtout qu’on sait désormais que les personnes vaccinées et infectées transmettent aussi le virus.

Mais en ce cas, la charge virale est bien moindre !

Ce n’est pas ce que démontrent les dernières études, notamment concernant le variant Delta. Selon le virologue Philippe Poindron, notamment, le passe sanitaire crée un faux sentiment de protection. C’est également ce qu’a dit le tribunal d’Andalousie pour annuler le passe sanitaire là-bas, décision confirmée par la Cour suprême espagnole.

De toute façon, ce passe sanitaire vise à faire passer une obligation vaccinale en douce. Êtes-vous pro ou antivax ?

Oui, on l’a tous compris : l’objectif est de pousser à la vaccination. Et d’ailleurs, ça fonctionne. Seulement, ce n’est pas l’objectif officiel : le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État ont précisé que s’il s’agissait d’inciter les gens à se faire vacciner, ce serait illégal. C’est donc une hypocrisie épouvantable. Concernant la vaccination, je suis d’accord avec Raoult. C’est une balance personnelle des bénéfices/risques. 

Êtes-vous personnellement vacciné ?

Non. Cela dépend de circonstances personnelles et de ce que conseille le médecin. Un homme politique n’a pas à dire « vaccinez-vous ». Je ne fais pas partie des gens qui sont contre les vaccins, je suis pour la liberté vaccinale, promise par Emmanuel Macron lui-même le 24 novembre 2020 à la télévision.

Et l’intérêt général ? Les jeunes en bonne santé peuvent contribuer à l’immunité collective. Cette cause commune ne justifie-t-elle pas la prise d’un petit risque personnel ?

Cet argument est à présent dépassé. Même Martin Blachier – qui n’est pas encarté aux Patriotes – a dit que l’histoire du vaccin pour l’immunité collective, ça ne fonctionne plus. La réalité est qu’on parle plutôt de taux d’efficacité de 66 %, 42 % voire 17 % seulement pour ceux qui se sont fait vacciner en janvier dernier. L’immunité collective est un mythe. Il faut arrêter la politique d’hystérie vaccinale, prendre du recul et remettre un peu de science là-dedans. On y met à l’inverse beaucoup d’idéologie.

Manifestation contre le passe sanitaire à Paris, 7 août 2021. © STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Aux Antilles, il y a très peu de vaccinés et la situation est bien pire qu’en métropole.

Oui mais, comme l’avait dit le médecin urgentiste Gérald Kierzek, les Antilles vivent leur véritable première vague. De plus, si on calcule la mortalité totale du Covid aux Antilles depuis le début de l’épidémie, elle demeure moitié plus faible qu’en métropole. Et puis, c’est un territoire où les comorbidités – notamment l’obésité morbide et le diabète – sont plus fréquentes, et les services de santé moins bien dotés. Donc la sous-vaccination joue peut-être un rôle, mais comment l’isoler dans une telle situation ? Une sous-vaccination n’entraîne pas des crises sanitaires graves en Jordanie, en Suède, à Haïti ou au Cameroun.

Il y a six mois ou huit mois, nous métropolitains étions confinés. Maintenant, nous ne le sommes plus. Qu’est-ce qui explique la différence selon vous ?

Est-ce qu’en août 2020 vous étiez confinés et sous masque ?

Non, mais on l’est redevenus très vite.

Nous risquons fortement de le redevenir… Israël va peut-être confiner en septembre, malgré sa politique du tout vaccinal, un passeport sanitaire et une politique de restrictions. 

En cas de reconfinement cet automne, vous affirmez que vous continuerez à manifester. Olivier Véran en conclut que vous n’êtes « pas un responsable politique ». Que lui répondez-vous ?

Pour lui, je « souffle sur les braises » et « j’entretiens la peur et la crainte ». Puisqu’il s’est permis de me dire ça, je lui propose un débat, à la télé, et pas avec trois journalistes macronistes, mais avec un journaliste neutre et à égalité de temps de parole. Avec respect, politesse mais fermeté, mettons tous ces sujets sur la table. Sur le fond, qui souffle sur les braises ? Qui a dit qu’il fallait « dramatiser un peu » ? Emmanuel Macron en Conseil des ministres. Qui fait la « météo du virus », la « météo de la mortalité » ? Ce n’est pas moi qui entretiens la peur. Elle est où cette quatrième vague terrible ? Sérieusement, depuis qu’on parle de quatrième vague, il n’y a pas eu de surmortalité ! Il y a 40, 50 morts par jour, il y a eu 100 morts les mauvais jours, alors qu’il y a en France 1 500 morts par jour. Ce n’est pas parce qu’il y a 2 000 personnes en réanimation qu’il y a une vague. Nous étions montés à 7 500 personnes au printemps 2020.

Pourquoi avez-vous changé d’avis sur le port du masque ?

Au tout début, en mars/avril 2020, j’ai été plutôt pour, c’est vrai. Contrairement à d’autres, je n’ai pas retiré mes tweets. Quand arrive un virus qu’on ne connaît pas, quand on voit la Chine, l’Italie ou l’Espagne qui confinent, cela me semble normal de se dire qu’il n’y a que ça à faire. Et puis on nous promettait alors que c’était pour quelques semaines. Mais déjà à cette époque je me battais pour Raoult et les traitements ! J’ai vite changé mon opinion sur le confinement et les masques en me documentant, en étudiant les pays étrangers. Et je trouve plutôt sain de faire progresser son opinion. Inquiétez-vous plutôt de ceux qui ont la même opinion que le 1er mars 2020 ! Les masques sont indispensables pour les soignants, les médecins et certaines professions en contact avec des malades. Mais pour la population générale, il faut arrêter. Aussi bien en intérieur qu’en extérieur.

Même dans les transports en commun ? 

Oui. À un moment, il faut dire stop, comme Johnson l’a fait au Royaume-Uni le 19 juillet. Retour total à la normale. Sinon, on ne s’en sort jamais. Plus de jauge, plus de couvre-feu, plus de confinement, plus de passe sanitaire, plus de masque ! Et, bien sûr, avec des vaccins pour ceux qui le veulent. Sinon, nous trouverons toujours une bonne raison de continuer, Castex réfléchit déjà à la possibilité d’imposer le masque pour la grippe saisonnière…

Prenons soin des personnes vulnérables, remettons des moyens dans l’hôpital, refaisons confiance aux médecins, installons des purificateurs d’air dans les écoles et intéressons-nous vraiment aux traitements, une question mise complètement de côté.

Le traitement proposé en début de pandémie par le professeur Raoult ne tient pas vraiment la route…

Il a dit dès le début qu’il fallait tester et traiter. Rien que pour ça, il faut le saluer. Il y avait des files d’attente devant l’IHU dès fin janvier pour se faire tester – ce qui à l’époque, « horrifiait » Karine Lacombe. Didier Raoult avait aussi raison de dire qu’il fallait se surveiller soi-même avec un oxymètre peu coûteux. Véran en a parlé un an plus tard. Sur l’hydroxychloroquine-azithromycine, on dit que ça ne marche pas, mais je rencontre des médecins qui l’utilisent. En fait, le protocole Raoult n’a jamais été convenablement testé, il l’a été soit sur des gens déjà hospitalisés – c’était Recovery, l’essai britannique –, soit avec trois ou quatre fois la dose recommandée. Et souvenez-vous de l’étude totalement bidon et frauduleuse publiée dans le Lancet fin mai 2020 : deux heures après sa publication, Véran écrivait : « Je saisis le HCSP pour arrêter les essais sur l’HCQ. » Cinq jours plus tard, la publication était retirée, mais les essais n’ont jamais repris !

Dans ce mouvement que vous incarnez, il y a une petite musique dérangeante. Complotisme – ceux à qui le virus profite l’ont fabriqué. Antisémitisme – le célèbre « Qui », qui n’est pas sans rappeler le « Q » d’outre-Atlantique. Les histoires de 5G, les antivax… 

Je fais des manifestations depuis 42 semaines : je ne vois absolument pas ça ! Il n’y a en outre jamais de tels propos en tribune et ceux qui viennent me parler les samedis ne sont pas sur ce discours. C’est une caricature médiatique. Si quelqu’un me raconte des trucs délirants, ma démarche est de lui parler rationnellement. J’ai même engueulé des gens dans des manifs. Par exemple, il y avait fin juin un mythe selon lequel on allait traîner Macron devant la Cour pénale internationale et qu’il y avait 1 000 avocats prêts à le faire. Je leur ai dit d’arrêter de croire ces conneries. C’est la même chose si on me parle de délires sur la 5G… Honnêtement, on m’en parle très peu. Les manifestations permettent de ramener les gens vers un discours positif et une issue politique tout à fait raisonnable et construite. Je trouve que c’est sain, ce qu’on fait !

Tout de même, il y a chez certains manifestants, comme il y avait chez certains Gilets jaunes, une sorte d’obsession du « pouvoir juif » ou « sioniste ». Que leur dîtes-vous ?

Je ne sais pas où vous avez trouvé ces « manifestants », mais ce ne sont pas ceux que je vois depuis des mois et des mois que je suis dans ce combat. Je vois au contraire des gens très variés et bienveillants. Ceci dit, si d’aventure certains sont dans cet état d’esprit, je leur dis très clairement qu’ils se trompent de manifestations et n’ont strictement rien à faire à nos côtés.

Marine Le Pen critique la politique sanitaire, mais dit qu’en tant qu’ancienne candidate au second tour, elle n’a pas à se joindre à des cortèges…

Les manifestants sont-ils sales ? Selon elle, ce n’est pas digne d’un ancien candidat aux élections présidentielles d’aller à une manif… Je trouve ça très problématique quand on aspire à parler au peuple. Sur le Covid, le RN est extrêmement mou et complice. Marine Le Pen voulait même fermer les écoles en avril alors que Macron s’y opposait.

Après avoir contribué à dédiaboliser le FN, ne vous diabolisez-vous pas à votre tour ?

D’abord, avec l’abandon du Frexit, l’abandon de la sortie de la CEDH ou sa nouvelle position sur la dette, le RN n’est plus sur la dédiabolisation, mais sur une normalisation, voire une macronisation. Comme je n’y ai jamais été favorable, je ne me sens donc pas en contradiction. Le RN a abandonné toute cohérence sur la souveraineté nationale. Voilà qu’il y renonce aussi sur les libertés publiques. C’est une erreur magistrale – mais c’est leur problème. Lorsque je suis parti en septembre 2017, je leur ai dit qu’ils tiraient un fil et que toute la pelote allait venir. On y est. Il ne reste plus rien de leur doctrine de fond, et les gens n’ont plus envie d’aller voter pour eux. Marine Le Pen ne sera pas au second tour de l’élection présidentielle.

Anne Hidalgo, la gauche et la République des tartempions

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© P.Desrousseaux – Soleil

Nul ne doute que la maire de Paris sera candidate à l’élection présidentielle de mai 2022. À 62 ans, Anne Hidalgo se sent prête. Est-ce encore un songe ou déjà un projet ?


Hidalgo, joli nom pour une reine de France. Pas très consensuel ? Je vous l’accorde. Un livreur banlieusard et misogyne qui fume des clopes et roule au diesel ne risque pas de l’emmener au bal. Grisée de sa prépondérance municipale et parée d’une fière auréole olympique, Anne Hidalgo s’avance désormais seule et sans escorte dans la lumière.

Cap sur l’élection présidentielle

Pour le moment, elle promet le sacre de Paris en 2024, elle contemple les biceps de Teddy Riner et le flot de rubans qui invinciblement l’environne ; elle visite la France ; elle sourit aux maires, elle les flatte, elle les écoute – elle qui d’ordinaire n’écoute personne et n’en fait qu’à sa tête.

Et si elle était l’élue ?

À gauche, certains le pensent faute d’y croire, d’autres le redoutent. Elle se contentait d’une carrière, elle se devine un destin. National, why not ? Hollande et Macron sont partis d’encore plus loin.

Présiden-teu, s’il vous plaît, de la République, est-ce encore un songe ou déjà un projet, juste une casaque avec du rose et du vert ou un programme ? En a-t-elle envie ? Mmh… oui. Plus que Xavier Bertrand ? Non, il ne faut pas exagérer. Plus qu’Éric Ciotti et Philippe Juvin ?

Peut-être.

Ceux-là sont un peu trop fous ou ne le sont pas du tout, il faut l’être juste assez pour convaincre les Français. En tous cas, elle est prête. Si ce n’est pas maintenant, ce sera bientôt. On en saura plus après le congrès du PS mi-septembre, à Villeurbanne. En attendant, Anne batifole devant le Rubicon et baisse les yeux comme pour dire : « Vous croyez ? Vous êtes sûr ? » Les ancêtres, Guy Mollet, Delanoë ou Mitterrand, seraient fiers d’elle.

Le seul souci, c’est qu’elle n’est pas la seule. C’est l’inconvénient en démocratie, l’offre est supérieure à la demande – la dictature offre plus de temps libre aux citoyens.

Mélenchon et Montebourg se sont déjà déclarés. D’autres, dans une éventuelle primaire à gauche, se sentiraient « légitimes à participer », comme Stéphane Le Foll. Ou encore, pauvres chats, Pierre Larrouturou, Fabien Roussel, Philippe Poutou, Anasse Kazib, déjà candidats.

Y aura-t-il donc une primaire pour départager ces tartempions ? Pas sûr. Une primaire, chacun le sait, c’est toujours risqué, féroce, fratricide : comment se distinguer sans traiter l’autre d’imbécile ? On s’entre-déchire à belles dents, en famille, puis l’on s’embrasse du bout des lèvres, personne n’est dupe.

D’ailleurs à quoi bon ? 

Chacun sait que ce sont non pas les militants mais les sondages qui ont valeur d’oracle aujourd’hui. À la fin on se rallie de guerre lasse au candidat qui est donné favori. Le loup dévore l’agneau, le lion croque la souris, les grenouilles applaudissent, comme dans les fables.

Anne Hidalgo ne doute jamais d’être du bon côté – le sien – mais elle sait que ses pires adversaires sont dans son camp. Le principal obstacle de sa campagne, à gauche, c’est le club des Cinq : Éric Piolle, Yannick Jadot, Sandrine Rousseau, Jean-Marc Governatori, Delphine Batho, provisoirement unis, et qui se disent prêts à en découdre à la loyale. Mon œil ! Quel que soit le candidat choisi par les Verts, il chassera sur ses terres et ne lui fera pas de cadeaux. Et si c’était une femme… Sandrine par exemple, brrr !

Moins chimérique que ces pâles rivaux et solidement assis dans son fauteuil de président, Macron ne peut que se féliciter de cette offre plurielle qui traduit la belle santé de notre démocratie.

Ici, c’est Paris – on n’est pas à Kaboul !

Mais au fait Anne Hidalgo est-elle vraiment de gauche ? Michel Barnier l’affirme, Bruno Retailleau le craint, Ségolène Royal s’en afflige – c’est sa spécialité, Ségolène.

Anne Hidalgo, ce serait plutôt : les chantiers, les embouteillages, la dette ! Comme elle a toujours raison, elle irrite, elle agace, elle divise – sauf le front uni des bobos parisiens et des marchands de trottinettes urbaines.

Bref, elle peine à nous rassurer, nous qui en avons tant besoin, et cela, même si depuis longtemps le mot socialiste a fui son vocabulaire.

Trop clivant

Or, ce qui compte, c’est de rassembler. Si dans son camp les soutiens se multiplient (outre Olivier Faure et Carole Delga, les maires de Nantes, Nancy ou Montpellier, soit 200 élus), les sondages en sa faveur sont en berne – entre 5 et 5,5 % au 30 juin dernier, environ 7 % aujourd’hui.

Si Olivier Faure croit encore qu’elle peut sauver le PS – il est bien le seul – on se désespère dans son entourage de constater qu’Anne est moins en vue que Mélenchon et moins aimée que Mamie Nova.

Valérie Pécresse n’est peut-être pas plus crédible mais elle a la voix plus douce.

Pour une majorité de Français, Anne Hidalgo reste une inconnue. On sait qu’elle aime les piétons, le vélo, le quinoa. Est-elle extrémiste ou sentimentale ? On dit aussi qu’elle n’est pas si gentille. Au sein du Conseil de Paris, elle dicte ses ordres à ses collaborateurs comme à une bande de volailles à qui elle jetterait du pain. « Si c’était un animal, ce serait une abeille… ou une truite ! » dit l’un d’eux, qui préfère rester anonyme de peur des représailles.

N’est-ce pas un compliment ?

Car la maire de Paris frétille devant l’obstacle, se rit des écueils, se moque des statistiques, fraye avec les limites qu’elle se fait fort de rompre, de suborner, de séduire. Sous un chêne, elle se sent druide. Sur un pédalo, capitaine. Et au-dessus d’un volcan, fille du feu. Elle est capable de rougir pour prouver qu’elle est sincère – c’est son côté Gémeaux.

Avec cela, elle n’hésite pas à s’émouvoir sur Twitter : « Nous ne devons pas laisser l’Afghanistan, ses femmes et ses hommes épris de liberté, disparaître dans l’obscurité d’un régime fanatique. La communauté internationale, l’Europe, la France doivent être au rendez-vous. »

Ah ! Madame, c’est beau, c’est noble, c’est français.

On est soulagé.

Presque.

Canada: les épuratrices de livres n’assument plus leur autodafé

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Le Premier ministre canadien Justin Trudeau et sa famille en visite en Inde, en 2018 © Ajit Solanki/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22168313_000001

Comment je n’ai pas interviewé Suzy Kies


L’indignation qui vient de frapper l’hexagone à la suite des révélations de Radio Canada est salutaire. Comme le soulignait Mathieu Bock-Côté, la France résiste encore au « woke ». En apprenant que 5000 ouvrages pour la jeunesse ont été sciemment brûlés « dans un but éducatif », difficile de ne pas songer aux autodafés de l’Inquisition, aux livres brûlés car contraires à l’esprit nazi, aux dizaines de milliers d’ouvrages partis en fumée sous le premier règne des talibans ou, plus récemment, aux 2000 livres brûlés à Mossoul par l’État islamique. L’autodafé canadien, lui, émane du Conseil scolaire catholique Providence, lequel regroupe trente écoles francophones dans le Sud-Ouest de l’Ontario. Les faits remontent à 2019. À l’époque, le média québécois Nzwamba accorda un entretien à Suzy Kies. Autoproclamée « gardienne du savoir », elle y est présentée comme l’instigatrice du projet d’épuration d’une trentaine de bibliothèques scolaires. 

« Au total, il semble que près de 30 000 livres aient été identifiés par le Conseil scolaire Providence comme endommageants pour les jeunes autochtones, mais aussi pour les relations entre les autochtones et les allochtones. On a essayé de trouver une façon de changer ce négatif-là en positif. On a pensé à cette idée de brûler les livres pour prendre les cendres puis les utiliser comme de l’engrais pour les arbres à planter dans les cours d’école », déroula Suzy Kies. Avant de souligner qu’« en prenant les livres, en les brûlant, on les réduit aux éléments nutritifs. On prend l’arbre utilisé pour faire le livre, on le retourne à la Terre mère puis on donne la vie à un autre arbre ». « Donc c’est vraiment quelque chose de positif », opina le journaliste. « Oui, c’est une purification par la flamme des intentions négatives puisqu’on les change avec ce processus-là dans des intentions positives », expliqua-t-elle.

Montaigne préconisait de frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui pour avoir une tête bien faite. Par extension, j’estime qu’il est nécessaire de confronter sa vision du monde à celle d’autrui pour faire avancer le débat. J’ai donc souhaité frotter ma cervelle à celle de Suzy Kies. Bien qu’elle ait répondu à mon courriel dans les cinq minutes, il faut le souligner, elle n’a pas répondu à ma proposition de discussion par téléphone. En revanche, elle a écrit cela : « Ce n’était pas ma décision [de brûler les livres]. En effet, le Conseil Providence a brûlé 30 livres en juin 2019. J’ai été introduite à la conseillère pédagogique du Conseil en octobre 2019 et j’ai commencé à faire des ateliers pour le Conseil en 2020. Malheureusement, Thomas Gerbet a décidé de ne pas inclure ces faits dans son reportage même s’il était au courant. Je vous prie donc de diriger vos commentaires aux personnes responsables, soit les superviseurs du Conseil Scolaire Catholique Providence ». Ce n’est pas ce qu’elle dit lors de l’entretien deux ans auparavant.

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J’ai néanmoins suivi ses conseils, j’ai contacté le fameux Conseil Scolaire Catholique Providence. En guise de réponse à ma proposition de discussion, ce dernier, en la personne de Lyne Cossette, nous a transmis un copier-coller du communiqué qu’elle envoie à tous les médias (et dont nous restituons ici l’intégralité) :

« Bonjour, nous avons appris ce matin, par le biais d’un article de Radio-Canada, qu’il y aurait des doutes quant à la descendance de Suzy Kies, la gardienne du savoir qui travaillait sur le projet de refonte de bibliothèques Redonnons à Mère Terre. Nous sommes profondément troublés et inquiets par ses affirmations. Le Csc Providence croyait fermement les affirmations de Suzy Kies lorsqu’elle se disait être autochtone de la Confédération des Wbanakis et du clan de la Tortue. Nous avions la sincère certitude que Suzy Kies était de descendance autochtone. Nous lui avions d’ailleurs demandé et elle nous avait confirmé que oui. Nous nous étions fiés à sa parole. Elle nous fut recommandée par d’autres leaders en éducation autochtone, et étant donné son implication dans plusieurs autres conseils scolaires, nous avions confiance en elle. Nous pensions que son expérience saurait nous guider dans nos initiatives de réconciliation. Nous avons le regret de ne pas avoir fait des recherches plus approfondies à son sujet. Ces révélations nous poussent à entreprendre une nouvelle réflexion sur notre processus de refonte. En ce sens, nous mettons sous révision notre processus et mettons sur pause l’ensemble du projet Redonnons à Mère Terre. […] Nous vous remercions pour votre compréhension ». 

Au-delà d’une prose pour le moins distrayante, nous pouvons constater que Lyne Cossette ne répond même pas sur le fond, qui portait sur le fait de brûler des livres. Nous constatons aussi qu’aucune des deux sœurs de brasier n’est prête à faire face à l’indignation suscitée par les révélations de Radio Canada, chacune se renvoyant la responsabilité de l’autodafé. En attendant une grande « initiative de réconciliation », espérons qu’elles daignent désormais se soucier un peu de la vérité historique. Au vu de leurs réponses, elles semblent plutôt portées sur le révisionnisme historique. Si tel n’est pas le cas, il n’est pas trop tard pour accepter le débat.

La Révolution racialiste, et autres virus idéologiques

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La laitière et l’étudiant de Sciences-Po

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Unsplash

Le billet du vaurien


Ne vous attendez pas à ce que je vous  énumère les amours que je n’ai pas vécues, même si ce sont sans doute ceux qui ont le plus compté pour moi et que, même arrivé au terme de ma vie, je n’arrive pas à les oublier. Notamment celle de Maya Oesch, quinze ans, que j’avais invitée au cinéma Palace à Lausanne pour voir Manina, fille sans voiles, un des premiers films de Brigitte Bardot. Bien des années plus tard, je recevais à Paris une lettre de Maya qui regrettait que je ne l’eusse pas embrassée. J’étais alors trop orgueilleux pour prendre ce risque, et c’est un autre homme qui la serrera de près dans un autre cinéma, venant ajouter un chapitre glaçant à l’histoire des amours que je n’ai pas vécues. J’aurais au moins appris que Maya, en sanskrit, signifie illusion…. et les illusions m’auront-elles enseigné que la possibilité d’une réalisation improbable est déjà une forme de plaisir.

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Arrivé au terme de ce paragraphe, le lecteur un peu futé aura perçu un pastiche de Marcel Proust. Je lui dois tout – ou presque tout. Mais de nouveaux manuscrits inédits sont encore là pour m’enchanter. Notamment celui où il observe que chaque fois où il lui était impossible de suivre une femme, notamment parce qu’il était en compagnie de sa grand-mère, il en passait presque immédiatement une autre encore plus jolie et qu’il regardait s’éloigner, impuissant et enchaîné à quelque nécessité maudite, avec l’anxiété où nous laisse la fuite à tout jamais d’un bonheur inconnu. Jamais, nous confie le jeune Marcel, je n’ai reconduit une vieille dame chez elle sans croiser une laitière de dix-sept ans qui s’en allait, élancée et rieuse, remarquant mon regard, ralentissant sa marche ou même tournant imperceptiblement la tête. 

Mais l’expérience lui a appris – et nous a appris à nous tous fidèles lecteurs de Proust- que dans quelque direction qu’il se lance après avoir abrégé les adieux à la vieille dame, il ne retrouvera jamais la jolie laitière de dix-sept ans. Ainsi en va-t-il de nos amours qui, pour une raison que nous ne comprendrons jamais, nous laissent épuisés et hagards, ce qui est sans doute encore préférable à ce qui serait advenu à supposer qu’elle nous ait suivi dans notre studio. Il m’est arrivé aussi dans ma jeunesse de parvenir à mes fins – ce n’était pas une laitière, mais une coiffeuse – et de l’avoir abandonnée par un stupide préjugé de classe : un étudiant à Sciences Po ne se commet pas avec une shampouineuse. J’étais encore plus con que je ne l’imaginais. Je ne l’ai jamais retrouvée et c’est ainsi que la vie nous punit. Elle s’appelait Marianne Schoch. Mon seul espoir est qu’elle n’ait pas échappé à Marcel Proust et que, comme la jeune laitière, elle figure dans les soixante-quinze feuillets inédits conservés par Bernard de Fallois et publiés par Gallimard.

Le Monde d'avant: Journal 1983-1988

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« France » de Bruno Dumont, du plomb dans l’aile

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Léa Seydoux dans "France" (2021) de Bruno Dumont © 3B Productions

Le nouveau Dumont satirise peopolisation de l’info et addiction à l’image. Lourd mais avec quelques éclats.


France de Meurs est une journaliste-télé adulée, mi-PPDA, mi-Anne Sinclair, avec une pointe de BHL. Trônant en haut des hashtags, cette présentatrice de chaîne d’info, qui ne répugne pas à se travestir en reporter de guerre, va connaître de grands trous d’air et traverser bien des malheurs, ceux des autres et les siens, sans parvenir à autre chose que s’en servir.

Une fois n’est pas coutume, le sujet du dernier Bruno Dumont avait tout pour passionner après son remake involontaire et en double série de la Soupe aux choux (Les horribles P’tit Quinquin et Coincoin et les Z’Inhumains) et ses deux Jeanne parlées-chantées d’après Charles Péguy, les deux à peine sauvables par la grâce d’une jeune actrice, Lise Leplat Prudhomme, et la seconde un pur et simple supplice bien plus long qu’un bûcher. 

Un cinéaste terriblement littéral

Le problème tient à ce que Bruno Dumont est un cinéaste terriblement littéral à qui collent comme un gant les reproches formulés un jour par Claude Chabrol à Robert Bresson : il souligne tout, si bien que presque rien ne se détache. Chabrol insistait sur les répétitions d’inserts chez Bresson – des poignées de porte par exemple, là où Dumont répète les scènes pour insister sur une idée (ex : la mise en scène des combattants ou des migrants par France) et répète à l’intérieur d’une même scène le même motif jusqu’à l’épuisement (faire rejouer à un insurgé un regard vers le ciel). Comme si, à force de filmer des amateurs attardés, différents ou dans leur monde, il prenait le spectateur pour l’un d’entre eux.

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Et sa persistance dans la comédie, genre qui lui convient peu, confine à l’inconscience. La satire se marie mal avec le plomb qui double ses semelles. Il y a du Anselm Kiefer, le plasticien allemand amateur de matières et de massif, chez Dumont, notamment dans son goût pour l’obscur et les paysages. Et la ductilité du plomb se retrouve dans le jeu de Léa Seydoux qui exprime très bien l’aveuglement d’un tout petit monde : sa dépression et ses larmes ne la feront jamais quitter les somptueuses tenues de créateurs dans lesquelles elle apparaît à chaque plan.

Filmant l’impossibilité de la transcendance, Dumont tend un miroir à notre époque où l’immédiateté est devenue la vertu la mieux partagée avec le devenir-image. France est une Ingrid Bergman qui ne connaîtra jamais la rédemption d’”Europe 51” chez Rossellini. Le scénario entame plusieurs fois sa superbe, mais elle revient toujours égale, même après la mort des siens. 

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Cette France de Meurs immortelle – peut-être zombie, la vie et la mort réunies en son nom – est aussi un pays fait de glaise et de vraies gens. Dans une scène valant emblème, l’assistante de France jouée par Blanche Gardin la compare à une argile malléable qui passerait par des hauts et des bas afin de régner toujours sur le public : « Le pire, c’est le mieux. ». Golem sans maître, France ne peut que s’arrêter intriguée, devant un champ du Nord encore boueux de la pluie qui vient de tomber, mais son enracinement ne pourra advenir. On sent que Dumont a pratiqué les penseurs critiques de la sécession des élites, de Christopher Lasch au plus récent Guilluy. Ce fond sociologique grippe toutefois, souvent réduit à une opposition entre la France d’en haut et les Français d’en bas. La journaliste ne peut que tenir à distance tout écart, par sa présence et celle de la caméra. Il faut attendre la dernière scène – un probable Gilet jaune détruisant le concept des « mobilités douces » – pour que la prescience de sa chute traverse le regard de France.

Et pourtant de magnifiques éclats

Tout retourne à la terre chez Dumont, à l’image d’un accident de voiture qui évoque curieusement Les Choses de la vie par ses ralentis dans l’habitacle. Son romanesque lourd et redondant est pourtant transfiguré à de rares reprises. Un plan absolument magnifique, le plus beau du film, dispose quelques silhouettes en plein exercice devant un paysage alpin et enneigé, encore vibrant d’une brume qui se dissipe. 

Décalée à quelques mètres devant eux, France improvise des mouvements plus proches de la danse, s’arrête et puis se rapproche de la caméra, entamant la conversation avec un homme hors-champ, avant que soudainement un bras surgissant dans le cadre l’arrache à celui-ci. Ce détachement du monde se révélera factice comme tout le reste, mais en un instant, Dumont exprime avec une réelle maestria le désir impossible d’un personnage d’être transporté hors de soi. Hors Satan ?

France, de Bruno Dumont (en salle depuis le 25 août).

Belmondo, une virilité ironique

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Jean-Paul Belmondo. "Un singe en hiver", de Henri Verneuil (1962) © SIPA Numéro de reportage : 01036921_000071

Loin des fausses oppositions entre masculinisme et gender fluid, Belmondo incarnait l’homme, tout simplement


Vous en avez peut-être assez des articles sur Belmondo. Mes camarades Jérôme Leroy et Thomas Morales ont d’ailleurs dit l’essentiel. Mais sa mort a provoqué un miniséisme en beaucoup d’entre nous, car il a fait partie de nos vies, et nous avons chacun notre Bébel personnel. 

Parmi les nombreuses litanies lues sur les réseaux sociaux, mis à part le fait que c’est encore un pan de la France d’avant qui s’effondre, et que la médiocrité nous engloutit un peu plus chaque jour, ressort celle de sa virilité : « Belmondo, au moins c’était un vrai mec ». Cette histoire de virilité est un des problèmes de notre époque. Les hommes sont en perte de repères, et souvent se caricaturent, ou sont caricaturés. D’un côté nous avons les droitards, qui la surjouent, parfois jusqu’au ridicule, en témoignent les cours de drague de Soral ou la virilité de carnaval de Papacito (je m’étais d’ailleurs exprimée à ce sujet). D’aucuns me diront, concernant ce dernier, que c’est du second degré, mais je reste persuadée du contraire. Psychologie de bazar que d’affirmer qu’une telle attitude cache une faiblesse, mais ne passons-nous pas notre vie à composer avec nos faiblesses ? Et de l’autre côté du spectre, nous avons les progressistes, les hommes qui se disent féministes (les pires) et les gender fluid, dont l’identité sexuelle est incertaine. Nous constatons encore une fois le triste schématisme de notre société. 

Et Belmondo dans tout ça, me direz vous ? 

Belmondo possédait une forme de virilité que je qualifierais d’ironique, il la mettait à distance, et, consciemment ou pas, il la questionnait. Un peu comme un gamin. C’est comme cela que je perçois le Belmondo des années 70/80: un môme qui joue au voleur, qui joue à faire des cascades et à qui Henri Verneuil offre le cadeau de voltiger sur les toits du métro aérien. Et pour cela, il invente des onomatopées et choisit les plus jolies filles comme partenaires de jeu. 

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Nous avons tous notre Bébé personnel, ai-je dit plus haut. Le mien est celui de la Nouvelle Vague, j’aime les truands poétiques. Pour moi, le Poiccard d’A bout de souffle et le Pierrot Ferdinand de Pierrot le fou sont davantage des poètes que des voyous. Ou alors ce sont des voyous poètes. Ces personnages ont donné une intensité poétique à leurs vies, sous des prétextes assez futiles finalement. Puisque la vie est dégueulasse, autant en faire une œuvre d’art, où la mort sera esthétisée et légère. Comme des enfants, encore une fois, qui joueraient à mourir… D’ailleurs qu’est-ce que Pierrot le fou sinon un long poème ? D’une beauté surhumaine écrira Aragon, et qui ne pouvait se terminer que dans l’Eternité rimbaldienne, cet autre enfant voyou magnifique. 

Deux facettes

Le film où Belmondo joue sur les deux facettes, celui où la Nouvelle Vague rencontre le « cinéma de papa » avec Jean Gabin, c’est à mon sens Un singe en  hiver. La confrontation entre virilité tranquille et virilité enfantine est d’ailleurs peut-être la clé de la beauté du film.

Belmondo et Gabin vont s’entraîner mutuellement à rêver encore une fois leurs jeunesses, l’un mimant un toréador, pendant que l’autre se rejoue l’Indo. Et tout ça se termine par un feu d’artifice, comme pour célébrer la fin de la fête. Fini de jouer !

Jean-Louis Murat a écrit à propos de ce film une chanson éponyme magnifique, qui encapsule le désenchantement que nous ressentons tous quand la fête qu’est la jeunesse est finie. Qu’on la vive en Indochine ou dans les boîtes de nuit. « Je suis rentré d’Indochine et j’ai trouvé, une vie bien trop facile, bête à crever ». Belmondo aura peut-être servi à ça : nous sortir grâce à ses films de nos vies bêtes à crever et de nos schémas préétablis.

Le 11 septembre 2001: l’apocalypse sans fin

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© Chao Soi Cheong/AP/SIPA Numéro de reportage : AP21076708_000013

Déjà le fruit d’un échec américain sur les plans de la stratégie et du renseignement, l’attentat monstrueux contre les deux tours du World Trade Center et le Pentagone – ou, selon le sigle américain, « 9/11 » – a condamné notre monde, non seulement à une nouvelle ère de luttes incessantes et de carnage généralisé, mais aussi à une répétition sans fin des mêmes erreurs. Pour comble, il n’est pas certain que le monde en tire des leçons à la hauteur de l’échec.


Qui se souvient du 11 septembre 2001 ? Ceux qui n’étaient pas encore nés ne le connaissent que par ouï-dire, à travers des images iconiques, des récits, des documentaires ou des cours d’histoire. Ceux d’entre nous qui en ont un souvenir direct – sans en être des acteurs, des victimes, ou des témoins oculaires – peuvent jouer le jeu de l’interrogation, fréquent dans les années 60-70 à propos de la mort de JFK ou d’Elvis : « Vous faisiez quoi quand vous avez appris la nouvelle? » Le vingtième anniversaire, avec ses commémorations, sera l’occasion de revivre à la fois l’horreur et l’héroïsme de cet événement, de passer en revue ses causes et ses effets dans une perspective historique. L’appartenance apparente de 9/11 au passé et au domaine de la mémoire s’incarne dans un musée, ouvert en 2014 à Ground Zero. On y voit des objets personnels des victimes, gris de cendres, rouillés, écrasés ou fondus. On y lit les noms des 2977 morts dans l’attentat, plus ceux des six morts de l’attaque du World Trade Center de 1993. Plus de 1100 restes humains n’ont jamais été retrouvés et n’ont donc pas trouvé de sépulture. 105 enfants qui étaient dans le ventre de leur mère ce jour-là n’ont jamais connu leur père. Le travail de deuil reste immense, sur les plans national et international.

Pourtant, l’événement n’appartient pas au passé. Il est toujours actuel parce qu’il n’a jamais pris fin. Si en France on parle beaucoup en ce moment du procès « historique » des responsables du massacre du Bataclan, on semble ignorer que, après beaucoup de retard, celui des responsables vivants du 11 septembre vient de commencer dans sa phase d’instruction préliminaire, devant un tribunal non pas civil mais militaire, et non pas aux États-Unis mais à Guantanamo. Il y a cinq accusés, dont le cerveau présumé de 9/11, Khalid Cheikh Mohammed. Après une deuxième phase d’instruction en novembre, le procès véritable commencera peut-être en avril 2022. Une preuve encore plus frappante du fait que le 11 septembre 2001 n’a jamais pris fin est la coïncidence apparente entre cet anniversaire et la retraite en catastrophe des forces américaines et de l’OTAN devant l’effondrement de la République islamique d’Afghanistan, créée en 2004, et la victoire éclair des Talibans. Car le 11 septembre est inséparable de cette guerre d’Afghanistan (2001-2021 ; 3576 morts des forces de la coalition, 70 000 morts des forces de sécurité afghanes, 50 000 morts parmi les Talibans, 46 000 morts de civils ; coût total : 2,3 trillions de dollars), et de celle d’Iraq (2003-2011 ; 5 000 morts des forces de la coalition, 18 000 morts des forces de sécurité irakiennes, 26 000 morts parmi les insurgés, bien plus de 100 000 morts violentes parmi les civils ; coût total : 1,9 trillion de dollars). On pourrait y ajouter la guerre contre l’État islamique entre 2014 et 2017. Le 11 septembre est inséparable également des attentats terroristes spectaculaires qui ont suivi : à Madrid, Londres, Paris, Nice et Manchester… et ceux, encore plus nombreux et mortifères, qui ont eu lieu au Moyen Orient, en Asie et en Afrique, surtout en Iraq et Afghanistan. Si la guerre qui vient de se terminer a été déclenchée en 2001 afin de mettre fin à la menace terroriste, le triomphe des Talibans aujourd’hui semble représenter un retour à la case départ. L’anniversaire qui a lieu aujourd’hui sera-t-il commémoré à leur manière par les djihadistes ?

Notamment en Afghanistan, les puissances occidentales ont envoyé toute une armée d’anthropologues et d’ethnologues pour comprendre ce qui passait sur le terrain. Une étude récente de Christian Tripodi, du King’s College London, montre que, en dépit des bonnes intentions, ces opérations se sont révélées un échec patent.

Le trou noir de la terreur 

Dans une série de trois textes remarquables écrits juste après le 11 septembre 2001, le philosophe Jean Baudrillard a souligné la puissance symbolique quasiment inépuisable de cet acte de destruction. On peut accumuler les banalités sur 9/11 comme « le début du XXIe siècle » ou « la perte de l’innocence », mais la vision d’horreur des deux tours représente un véritable trou noir dans la conscience humaine, une scène que nous pouvons revoir sans fin sur nos écrans de smartphone (qui n’existaient pas encore à l’époque) sans jamais pouvoir la rationaliser. Il s’agit d’un événement à proprement parler spectaculaire. En tant que tel, il représente l’essence ultime du terrorisme, tel qu’il a été défini déjà en 1974 par Brian M. Jenkins dans un rapport soumis au Congrès américain par la fameuse Rand Corporation. L’objectif d’un attentat terroriste est d’inspirer la terreur dans une population à des fins politiques. Les règles de la guerre conventionnelle sont ignorées, ainsi que les distinctions entre combattants, civils et victimes innocentes. Car plus l’acte frappe par sa monstruosité, plus la puissance de ses auteurs, qui sont souvent peu nombreux et peu équipés, semble magnifiée.

Un début de compréhension du sens de 9/11 se trouve dans un bestseller publié six ans auparavant par le philosophe politique, Benjamin R. Barber : Jihad versus McWorld. How Globalisme and Tribalism are Re-shaping the World. Barber parle d’une grande lutte entre le capitalisme consumériste, d’un côté, et l’intégrisme religieux et tribal, de l’autre. C’est-à-dire une tension fondamentale entre le caractère monolithique du marché mondial sans frontières et une fragmentation du monde sous l’influence des tensions ethniques et religieuses. Ces tensions restent non résolues aujourd’hui et nous n’avons pas encore trouvé le secret pour sortir de ce dilemme.

De succès en succès sans jamais triompher 

Nous savons maintenant, grâce à des documents récupérés après la mort de ben-Laden en mai 2011, que la stratégie de celui-ci par rapport à l’attentat du 11 septembre était erronée. Il croyait que le public américain serait, comme à l’époque du Vietnam, révoltée par les opérations de son gouvernement à l’étranger, particulièrement dans des pays à majorité musulmane, et qu’il ferait pression sur ses dirigeants pour y mettre fin. Le résultat a été tout autre : les Américains et leurs alliés sont sortis de l’épreuve déterminés à mener une « guerre contre le terrorisme. » Les réseaux d’Al-Qaïda en Afghanistan ont été frappés mortellement et ben-Laden finalement tué au Pakistan. Mais si le 11 septembre n’a pas fédéré tous les djihadistes de la terre, il a servi à inspirer toute une série de groupuscules et d’individus. Les forces de sécurité dans de nombreux pays ont déjoué maint attentat en préparation, mais les actes de terreur continuent de manière sporadique, sans besoin d’une organisation centralisée, selon ce que Gilles Kepel appelle le « djihadisme d’atmosphère. » Ce qui est problématique dans le retour au pouvoir des Talibans est moins la probabilité qu’ils abritent de nouveau sur leur territoire des camps d’entraînement pour djihadistes, que l’inspiration que l’exemple de leur succès peut donner à des terroristes autour de la planète. La retraite des Américains d’Afghanistan était justifiée par la volonté de ne pas continuer ce qu’on appelle « a forever war », une guerre qu’on ne peut ni perdre ni gagner. Mais, avec ou sans retraite, nous sommes bel et bien dans une guerre éternelle. Jusqu’à présent, nos succès nous ont permis de continuer la guerre mais non d’y mettre fin. 

Les trois échecs

Cette guerre perpétuelle a eu des coûts importants et autres qu’en termes de dollars ou de vies humaines. Trois échecs relatifs mais appréciables au cours de ces deux décennies ont entravé la capacité à agir des États-Unis et de l’Occident qu’ils incarnent. D’abord, un échec du renseignement. Selon le très officiel « Rapport final de la commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis » rendu au Congrès et au président en 2004, avant septembre 2001 « tous les indicateurs étaient rouges. » Cet attentat était prévisible. Par exemple, un agent du FBI, Kenneth Williams, a écrit et partagé un document connu aujourd’hui comme le « mémorandum de Phoenix », d’après la ville où il travaillait. Il y tirait l’alarme au sujet d’un possible attentat sur le territoire américain organisé par Al-Qaïda et ben-Laden par le biais de l’aviation civile. Un de ses collègues, Mark Rossini, détaché auprès de la CIA, a essayé d’attirer l’attention sur le fait que des dirigeants d’Al-Qaïda avaient assisté à une réunion importante en Malaisie avant d’arriver aux États-Unis en janvier 2000 avec des visas en bonne et due forme. Aucune suite n’a été donnée à ces avertissements, et aucune réponse satisfaisante n’a été donnée à la question : pourquoi pas ? D’autres erreurs ont précipité la guerre désastreuse en Iraq. Un transfuge du régime de Saddam Hussein a raconté des mensonges délirants sur la possession d’armes de destruction massive par le dictateur irakien. Des informations totalement fabriquées sur des liens supposés entre Saddam et Al-Qaïda, obtenues sous la torture par les Égyptiens d’un djihadiste libyen, Ali Mohamed Al-Fakheri, ont été citées par le gouvernement de George W. Bush pour justifier l’invasion d’Iraq. 

Ces défaillances absurdes ont conduit au deuxième échec, celui de la transparence étatique. Car, afin de remédier à ces carences dans son renseignement, l’État américain – et beaucoup de ses alliés lui ont emboîté le pas – s’est donné de nouveaux pouvoirs d’espionnage sur ses propres citoyens, ainsi que sur ceux d’autres pays. 45 jours après le 11 septembre, le Congrès ratifiait le Patriot Act et, l’année suivante, le Homeland Security Act, créant un nouvel État orwellien. Ce « surveillance state » n’est pas sans liens avec le complotisme qui sévit partout aujourd’hui sur les médias sociaux. Déjà, à la suite du 11 septembre, des délires conspirationnistes prenaient leur essor, proclamant que la CIA ou Israël, plutôt qu’Al-Qaïda, étaient derrière l’attentat. Aujourd’hui, nous souffrons d’un problème paradoxal : nous faisons face à une prolifération d’informations sur internet que nous ne pouvons guère traiter dans leur ensemble, tandis que nous savons que dans leurs parcs de serveurs nos gouvernements stockent des quantités astronomiques de données qui nous resteront inconnues. La paranoïa complotiste est la contrepartie des systèmes créés apparemment dans le but de nous protéger.  

Ce nouveau Big Brother est parfaitement adapté à la dimension technologique de la mondialisation instaurée par internet, mais elle sape les fondements d’un autre aspect, censé être positif, qui est la diffusion à travers la planète des notions de démocratie et d’état de droit. Car le troisième échec se situe précisément sur ce plan. Après le 11 septembre, le gouvernement américain, contre toutes les conventions internationales, a kidnappé, séquestré et torturé à Guantanamo plus de 800 individus. Ils n’étaient pas tous des terroristes, et il existe peu de preuves qu’on ait obtenu de ces prisonniers des renseignements très utiles pour la guerre contre la terreur. Le plus important, c’est que cette façon de faire fi des règles internationales et de l’état de droit a entaché durablement l’image des États-Unis et leur statut de défenseur des droits humains. Il en va de même en ce qui concerne l’autorisation sous le gouvernement Bush des « Techniques d’interrogatoire renforcée », autrement dit de la torture, ainsi que l’humiliation abjecte des détenus à la prison d’Abu Ghraib en Iraq, dont les images insupportables ont été rendues publiques en 2004. 

David Pujadas présente une édition spéciale du jounral télévisé de France 2, le 11 septembre 2001 Capture d’écran INA / Youtube

La « grande stratégie » rapetissée

Parmi les solutions recommandées par le « Rapport final de la commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis », cité ci-dessus, celle qui a été mise en avant par ses auteurs était la « public policy » ou « diplomatie publique. » Il s’agit de conduire des campagnes d’influence sur l’opinion publique dans des pays étrangers, afin que la population de ces pays admire et adopte les valeurs et idéaux américains. C’est ce qu’ont fait les États-Unis avec un certain succès pendant la Guerre froide en diffusant le cinéma hollywoodien et l’art avant-gardiste. Après le 11 septembre, l’objectif consistait à créer ou à renforcer une division entre la majorité des musulmans modérés et les islamistes violents. La recommandation de la Commission correspond bien à une forme de réflexion stratégique propre au monde anglo-saxon connu sous le terme de « grande stratégie. » Selon cette approche, un État ou une organisation doit exploiter toutes ses ressources, non seulement militaires mais aussi économiques, diplomatiques et culturelles, dans la poursuite de ses intérêts à long terme, intérêts qui doivent être clairement définis. Dans leur réponse au 11 septembre, les Américains ont clairement essayé d’exploiter et d’harmoniser toutes leurs ressources dans une « grande stratégie » pour gagner la guerre contre la terreur. Une des dimensions les plus saillantes de cette tentative est constituée des opérations dites de « COIN », c’est-à-dire de « counter-insurgency » ou contre-insurrection, destinées à obtenir le soutien des populations locales dans la lutte contre les insurgés djihadistes, que ce soit en Afghanistan ou Iraq. De telles opérations sont fondées sur l’acquisition d’une connaissance approfondie des différentes cultures et des différents intérêts en jeu. Notamment en Afghanistan, les puissances occidentales ont envoyé toute une armée d’anthropologues et d’ethnologues pour comprendre ce qui passait sur le terrain. Une étude récente de Christian Tripodi, du King’s College London, montre que, en dépit des bonnes intentions, ces opérations se sont révélées un échec patent. Les forces occidentales ont trop souvent soutenu des groupes et des individus corrompus que la population détestait, tandis que les dollars qui arrivaient pour financer la construction d’un État de type occidental ne faisait qu’alimenter la corruption. Voilà le résultat de ce qui est peut-être l’hybris occidentale, cette prétention à transformer n’importe quel pays en État démocratique moderne. On parle en anglais de « nation building. » Pendant des années, les dirigeants occidentaux ont raconté à leurs citoyens des mensonges sur le succès des opérations conduites en Iraq et Afghanistan. Peut-on transformer d’autres nations quand la sienne est mise à mal par le processus ?

Le trou noir reste béant

Après vingt ans de luttes, on glosera inlassablement sur les « erreurs commises », l’« absence d’objectifs clairs », le « manque de leadership », les « leçons à apprendre. » On essaiera de trouver un sens à tout cela et on aura l’air d’y arriver. Sans voir que, en fait, il n’y avait peut-être que des erreurs à commettre. Nous devons travailler avec nos imperfections et reconnaître les limites de toute stratégie. Un des apôtres de la « grande stratégie », John Lewis Gaddis, la définit comme la recherche sur le plan stratégique d’un point d’équilibre entre nos aspirations sans limite et nos capacités nécessairement limitées. Après le 11 septembre, l’Occident s’est donné des ambitions extravagantes et vagues, tout en gaspillant une grande partie de ses ressources. On est tenté de résumer le bilan des deux dernières décennies par ces paroles de Macbeth : « Une histoire racontée par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien. » La seule façon de remplir le trou noir ouvert par le 11 septembre, ce n’est pas par telle ou telle nouvelle stratégie réputée meilleure, c’est par la sagesse. Nous en sommes encore loin.


[1] Jean Baudrillard, Power Inferno (Galilée, 2002).

[2] International Terrorism: A New Kind of Warfare.

[3] Voir Bob Drogin, Curveball: Spies, Lies, and the Con Man Who Caused a War (2007).

[4] Voir le film documentaire d’Errol Morris, Standard Operating Procedure, de 2008.

[5] John Lewis Gaddis, De la grande stratégie (traduit de l’anglais, Belles Lettres, 2020).

[6] Christian Tripodi, The Unknown Enemy. Counterinsurgency and the Illusion of Control (Cambridge, 2021).

À cause d’une femme

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L'écrivain François-Henri Désérable © BALTEL/SIPA/SIPA Numéro de reportage : 00870955_000005

Coup de chapeau à un jeune écrivain qui ne cesse d’étonner, voire continue de nous épater. À suivre et poursuivre.


François-Henri Désérable a un talent fou. Je répète : François-Henri Désérable a un talent fou. On aimerait presque s’en tenir à ces mots et être cru sur parole. Mais on va étayer, à peine – parce que c’est désagréable, aussi, de n’être pas cru sur parole. François-Henri Désérable est très drôle, et très rapide. Son livre ? Une manière de roman d’amour et de rupture façon thriller. Cela commence dès la dédicace du livre : « Bien à toi ». Cela ne vous fait pas sourire, maintenant que vous savez de quoi il retourne (une rupture) ? Alors ne lisez pas le livre. Mais vous pouvez quand même lire la première phrase, le fameux incipit : « J’ai su que cette histoire allait trop loin quand je suis entré dans une armurerie. » Toujours pas envie ? L’histoire d’une femme sur le point de se marier qui tombe amoureuse d’un conservateur de la BnF : sur le papier, presque banal. Ce qu’en a fait François-Henri Désérable ? Un bijou. Croyez-nous. Nous lisons. Beaucoup. On guette la surprise. François-Henri Désérable nous a cueilli. Le titre est un vers de Verlaine (qui hante, comme Rimbaud, Aragon, Camus, Michaux, Apollinaire, les pages de ce livre d’une délicatesse et d’une élégance insignes). Le théorème de Magritte est magnifique : deux sortes de peintres, ceux qui s’adressent à l’œil et ceux qui s’adressent à l’esprit. Le premier regarde un œuf – et peint un œuf. Le second regarde un œuf et peint… un oiseau qui s’envole : visionnaire, il anticipe. Cela ne vous donne toujours pas envie ? Le livre est recru de ce genre de… visions. Une dernière : l’héroïne a trouvé un studio à Barbès, « son proprio est aussi celui d’un kebab qui fait salon de coiffure, il appelle ses clients chef, et les clients disent : bien dégagé derrière les oreilles, avec de la sauce samouraï. » Toujours pas ? Depuis quand n’avait-on pas lu un livre aussi intelligent, virevoltant (dixit son éditeur, et on n’a pas mieux) et poétique (cette dernière vertu est peut-être la plus précieuse) ? On ne se souvient pas. Mais votre serviteur n’oubliera pas Mon maître et mon vainqueur.
  
Mon maître et mon vainqueur, de François-Henri Désérable, Gallimard.

[Vidéo] La semaine de Causeur

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La semaine de Causeur revient sur les quatre articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée. Notre Directeur adjoint de la rédaction Jeremy Stubbs commente et analyse.


Envie d’un concours de beauté woke? D’un cours de mathématiques djihadiste? D’une formation anti-sexiste? Moi non plus!

Envie de savoir ce qui se passe réellement dans ce pays, dans ce monde ? Là, oui!

Le nouveau numéro de Causeur est dans tous les kiosques, surtout les meilleurs. Vous y trouverez des analyses de la transformation démographique de la population française qui est en cours, révélée par les cartes et les chiffres de France Stratégie, les causes de l’échec des occidentaux en Afghanistan, la candidature présidentielle potentielle d’Eric Zemmour, l’impact du passe sanitaire sur les libertés civiles et le rôle politique de la médecine, la destruction de Paris par ses édiles mêmes, et l’actualité culturelle et culinaire. Sans oublier le regard porté sur la vie contemporaine par l’artiste Marsault…

Ensuite, toutes les princesses à l’eau bénite du néo-féminisme – de Virginie Despentes à Sandrine Rousseau – ont défilé dans les colonnes du Parisien.

Elles y ont signé une tribune exigeant que la France accueille « en urgence absolue les femmes afghanes, leurs proches et des personnes des minorités de genre et d’orientation sexuelle. » Bien sûr, les talibans vont laisser partir l’ensemble des trans afghans et afghanes. Didier Desrimais nous explique que derrière ce soi-disant « exercice de sororité sans pareil » se cache à peine le discours anti-occidental et anti-français qui sévit à notre époque.

Ensuite, un professeur de maths, de physique et de chimie en Moselle a fait l’éloge des talibans sur sa page Facebook.

Alexis Brunet nous raconte cet incident qui a conduit à la suspension de l’enseignant « à titre conservatoire. » Pour le matheux, les talibans ont fait preuve d’un « courage sans limites ».

Ils l’ont démontré depuis la prise de Kaboul en assassinant les fonctionnaires et en battant les femmes.

Décidément, ces islamistes ont besoin de suivre une formation contre les violences sexuelles.

C’est ce qu’a fait Victor V, étudiant dans un de nos plus prestigieux établissements de l’enseignement supérieur. Il nous raconte cette expérience édifiante, au cours de laquelle il a appris que les pires “ce sont les vieux hommes blancs.”

Moi j’ai voulu devenir taliban. Mais ils m’ont rejeté. Pourquoi? Trop sexiste pour eux.

Belmondo et Charles Péguy

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Jean-Paul Belmondo "Le Magnifique," de Philippe de Broca. 1973 © NANA PRODUCTIONS/SIPA Numéro de reportage : 01036921_000021

Retour sur des mondes disparus


Bébel et Péguy : étrange alliage, me direz-vous. Au contraire. Quand je pense Belmondo, je pense à ces films des années 70 où il était au sommet de son art. Moi qui suis né au début des années 80, j’ai raté de peu la France des années 70 qui, de l’avis de ceux qui en étaient, a été le dernier moment français à peu près vivable et respirable, avant le déferlement des maux qui aujourd’hui nous pourrissent la vie.

Dans les années 80, j’étais trop jeune pour entrer dans les bistrots mais je passais devant et j’entendais les verres clinquer sur le comptoir, les rires joviaux, amicaux, robustes et fraternels de ces personnages qui presque toujours portaient la moustache et le béret. Je voyais les cendriers sur les tables et les Gitane qui s’y consumaient. Le patron avait toujours sa cigarette entre les lèvres, bien-sûr il avait de l’embonpoint et il dégageait ce je-ne-sais-quoi de populaire qui le faisait ressembler à mes oncles lorrains, tous ouvriers, métallurgistes, anciens mineurs. Je regardais cette société vivre sa vie depuis l’autre côté de la vitrine et je sentais que ces gens et moi appartenions à la même classe populaire. Chacun de ces gars aurait pu être mon oncle ou mon grand-père. Ils étaient en quelque sorte mes frères.

A lire ensuite, Thomas Morales: On a tous quelque chose de Belmondo

Flipper, CX et baby-foot

Dans la rue, il y avait ces voitures caractéristiques de l’époque, les vieilles Citroën CX, les Peugeot 604, les Renault 4, 12, 14, etc., les Simca, la plupart achetées dans les années 70. Elles ont toutes disparues de la circulation aujourd’hui. Ces bistrots, ces bérets, ces voitures, ces bruits de «baby-foot» ont débordé un peu sur les années 90. J’avais grandi. Je n’avais toujours pas l’âge de m’asseoir au comptoir ni d’allumer une Gitane (d’ailleurs je n’en voulais pas), mais mon grand-frère m’avait ouvert la porte de ces sortes de temples de la vie populaire pour me permettre de toucher, enfin, les boutons d’un Flipper et les poignées d’un baby-foot. Je me souviens encore parfaitement, comme si c’était hier, de l’emplacement de chaque table, de chaque chaise, de la couleur du carrelage et du moindre cadre sur chacun des murs. Je me souviens de l’odeur du tabac, des anciens qui dépliaient d’immenses feuilles de journaux et de leurs ballons de rouge sur la table. Et des éclats de rire, et des roublardises de certains, et des grivoiseries de quelques autres.

En quelques années, la débâcle

Puis ce monde a disparu. Mais je le retrouve dans les films de Belmondo. Récemment encore, je regardais Le professionnel et tout dans le décor de ce film me rappelle cette France des années 70 qu’enfant je touchais du doigt, dont j’ai vu les dernières manifestations et à la mort de laquelle j’ai assisté. J’ai vu cette France venir mourir dans un dernier souffle quelque part entre la fin des années 80 et le début des années 90.

A lire aussi: Causeur: Souriez, vous êtes grand-remplacés!

Inévitablement, je repense à ces mots bouleversants que Charles Péguy écrivait en 1913 dans L’argent : « On peut dire dans le sens le plus rigoureux des termes qu’un enfant élevé dans une ville comme Orléans entre 1873 et 1880 a littéralement touché l’ancienne France, l’ancien peuple, le peuple, tout court, qu’il a littéralement participé de l’ancienne France, du peuple. On peut même dire qu’il en a participé entièrement, car l’ancienne France était encore toute, et intacte. La débâcle s’est faite si je puis dire d’un seul tenant, et en moins de quelques années.»

J’ai été un enfant élevé dans la Lorraine des années 80 et j’ai littéralement touché l’ancienne France, l’ancien peuple, le peuple, tout court. Les films de Belmondo sont, pour cette génération arrivée un peu trop tard, notre faubourg orléanais à nous. Je n’ai pas besoin de faire une critique strictement technique et cinématographique des films de Belmondo, d’autres le feront mieux. J’ai seulement besoin de les regarder pour comprendre d’où je viens et ce que la mort de ce géant nous prend, à savoir un fragment de ce que nous sommes.

Florian Philippot: « Ce n’est pas moi qui entretiens la peur »

Florian Philippot © HANNAH ASSOULINE

Il manifeste dans la rue chaque samedi depuis cet été contre le passe sanitaire. Et Florian Philippot n’en démord pas : le passe est inefficace, le vaccin une aberration et le masque, plus personne ne doit le porter. Pour le président des Patriotes, la vaccination doit exclusivement relever du choix des individus.


Causeur. Vous avez qualifié la situation en France de « dictature sanitaire ». Macron se serait lancé à 40 ans dans une carrière de dictateur ?

Florian Philippot. Je préfère le terme « tyrannie », mais j’assume l’expression dictature sanitaire. Montesquieu disait qu’« il n’y a pas de plus cruelle tyrannie que celle qui se fait à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice ».C’est notre cas aujourd’hui. L’État est allé jusqu’à régir nos repas de Noël… et je n’oublie pas le couvre-feu ! Et tout cela, sans contre-pouvoirs ! Nous avons un magnifique Parlement, un superbe Conseil d’État, un extraordinaire Conseil constitutionnel mais toutes ces institutions sont à plat ventre. Macron grignote sans cesse nos libertés et prend des décisions qui, pour ces institutions, sont parfaitement démocratiques. C’est pour cela qu’il y a tant de monde dans la rue. Et c’est pour cela que, dès novembre 2020, les Patriotes ont lancé une pétition contre l’idée du passe sanitaire.

Pourquoi êtes-vous si radicalement hostile à cette mesure ?

Deux raisons : les principes, surtout, et l’efficacité. Même si le passe sanitaire était efficace, il faudrait le rejeter parce que la fin ne justifie pas les moyens. C’est quand même une première : nous différencions des personnes et leur capacité à exercer leurs libertés fondamentales (prendre un train, aller au café, au cinéma, voire garder son boulot…) en fonction de leur statut sérologique ou vaccinal. Vous allez me dire qu’il y a le vaccin contre la fièvre jaune pour la Guyane, que j’ai fait, mais enfin !, on ne se rend pas tous les jours en Guyane et c’est une fois dans la vie. Je n’accepte donc pas cette discrimination légalisée qui ouvre la boîte de Pandore. Aujourd’hui dans le QR code on renseigne l’état vaccinal et sérologique mais, si nous en acceptons le principe, demain n’existera-t-il pas une irrésistible tentation pour d’autres pathologies, d’autres vaccins ?

Ensuite, il y a une rupture du secret médical. Votre restaurateur n’a pas à connaître votre état de santé, pas plus que le contrôleur de la SNCF.

Concernant la vaccination, je suis d’accord avec Raoult. C’est une balance personnelle des bénéfices/risques 

Enfin, il y a la question de l’accès à l’hôpital. On nous dit que le passeport sanitaire ne sera pas exigé en cas d’urgence. Est-il si évident de distinguer ce qui relève de l’urgence ou non ? Les médecins eux-mêmes le reconnaissent… Pire encore, des gens fragilisés socialement ou moins connectés éviteront l’hôpital par peur d’être contrôlés ou d’écoper d’une amende. Ceux qui souffrent déjà le plus risquent de ne pas recevoir les soins dont ils ont besoin. C’est très grave.

Les vaccins obligatoires pour inscrire votre enfant à l’école, n’est-ce pas la même chose ?

Non. Il s’agit d’un vaccin infantile qu’on doit justifier une seule fois et qui ne gêne pas la vie quotidienne. Ce n’est pas la même ampleur de différenciation de droits. Mais j’en viens à l’efficacité : ce n’est pas un passe sanitaire, mais une passoire sanitaire. Surtout qu’on sait désormais que les personnes vaccinées et infectées transmettent aussi le virus.

Mais en ce cas, la charge virale est bien moindre !

Ce n’est pas ce que démontrent les dernières études, notamment concernant le variant Delta. Selon le virologue Philippe Poindron, notamment, le passe sanitaire crée un faux sentiment de protection. C’est également ce qu’a dit le tribunal d’Andalousie pour annuler le passe sanitaire là-bas, décision confirmée par la Cour suprême espagnole.

De toute façon, ce passe sanitaire vise à faire passer une obligation vaccinale en douce. Êtes-vous pro ou antivax ?

Oui, on l’a tous compris : l’objectif est de pousser à la vaccination. Et d’ailleurs, ça fonctionne. Seulement, ce n’est pas l’objectif officiel : le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État ont précisé que s’il s’agissait d’inciter les gens à se faire vacciner, ce serait illégal. C’est donc une hypocrisie épouvantable. Concernant la vaccination, je suis d’accord avec Raoult. C’est une balance personnelle des bénéfices/risques. 

Êtes-vous personnellement vacciné ?

Non. Cela dépend de circonstances personnelles et de ce que conseille le médecin. Un homme politique n’a pas à dire « vaccinez-vous ». Je ne fais pas partie des gens qui sont contre les vaccins, je suis pour la liberté vaccinale, promise par Emmanuel Macron lui-même le 24 novembre 2020 à la télévision.

Et l’intérêt général ? Les jeunes en bonne santé peuvent contribuer à l’immunité collective. Cette cause commune ne justifie-t-elle pas la prise d’un petit risque personnel ?

Cet argument est à présent dépassé. Même Martin Blachier – qui n’est pas encarté aux Patriotes – a dit que l’histoire du vaccin pour l’immunité collective, ça ne fonctionne plus. La réalité est qu’on parle plutôt de taux d’efficacité de 66 %, 42 % voire 17 % seulement pour ceux qui se sont fait vacciner en janvier dernier. L’immunité collective est un mythe. Il faut arrêter la politique d’hystérie vaccinale, prendre du recul et remettre un peu de science là-dedans. On y met à l’inverse beaucoup d’idéologie.

Manifestation contre le passe sanitaire à Paris, 7 août 2021. © STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Aux Antilles, il y a très peu de vaccinés et la situation est bien pire qu’en métropole.

Oui mais, comme l’avait dit le médecin urgentiste Gérald Kierzek, les Antilles vivent leur véritable première vague. De plus, si on calcule la mortalité totale du Covid aux Antilles depuis le début de l’épidémie, elle demeure moitié plus faible qu’en métropole. Et puis, c’est un territoire où les comorbidités – notamment l’obésité morbide et le diabète – sont plus fréquentes, et les services de santé moins bien dotés. Donc la sous-vaccination joue peut-être un rôle, mais comment l’isoler dans une telle situation ? Une sous-vaccination n’entraîne pas des crises sanitaires graves en Jordanie, en Suède, à Haïti ou au Cameroun.

Il y a six mois ou huit mois, nous métropolitains étions confinés. Maintenant, nous ne le sommes plus. Qu’est-ce qui explique la différence selon vous ?

Est-ce qu’en août 2020 vous étiez confinés et sous masque ?

Non, mais on l’est redevenus très vite.

Nous risquons fortement de le redevenir… Israël va peut-être confiner en septembre, malgré sa politique du tout vaccinal, un passeport sanitaire et une politique de restrictions. 

En cas de reconfinement cet automne, vous affirmez que vous continuerez à manifester. Olivier Véran en conclut que vous n’êtes « pas un responsable politique ». Que lui répondez-vous ?

Pour lui, je « souffle sur les braises » et « j’entretiens la peur et la crainte ». Puisqu’il s’est permis de me dire ça, je lui propose un débat, à la télé, et pas avec trois journalistes macronistes, mais avec un journaliste neutre et à égalité de temps de parole. Avec respect, politesse mais fermeté, mettons tous ces sujets sur la table. Sur le fond, qui souffle sur les braises ? Qui a dit qu’il fallait « dramatiser un peu » ? Emmanuel Macron en Conseil des ministres. Qui fait la « météo du virus », la « météo de la mortalité » ? Ce n’est pas moi qui entretiens la peur. Elle est où cette quatrième vague terrible ? Sérieusement, depuis qu’on parle de quatrième vague, il n’y a pas eu de surmortalité ! Il y a 40, 50 morts par jour, il y a eu 100 morts les mauvais jours, alors qu’il y a en France 1 500 morts par jour. Ce n’est pas parce qu’il y a 2 000 personnes en réanimation qu’il y a une vague. Nous étions montés à 7 500 personnes au printemps 2020.

Pourquoi avez-vous changé d’avis sur le port du masque ?

Au tout début, en mars/avril 2020, j’ai été plutôt pour, c’est vrai. Contrairement à d’autres, je n’ai pas retiré mes tweets. Quand arrive un virus qu’on ne connaît pas, quand on voit la Chine, l’Italie ou l’Espagne qui confinent, cela me semble normal de se dire qu’il n’y a que ça à faire. Et puis on nous promettait alors que c’était pour quelques semaines. Mais déjà à cette époque je me battais pour Raoult et les traitements ! J’ai vite changé mon opinion sur le confinement et les masques en me documentant, en étudiant les pays étrangers. Et je trouve plutôt sain de faire progresser son opinion. Inquiétez-vous plutôt de ceux qui ont la même opinion que le 1er mars 2020 ! Les masques sont indispensables pour les soignants, les médecins et certaines professions en contact avec des malades. Mais pour la population générale, il faut arrêter. Aussi bien en intérieur qu’en extérieur.

Même dans les transports en commun ? 

Oui. À un moment, il faut dire stop, comme Johnson l’a fait au Royaume-Uni le 19 juillet. Retour total à la normale. Sinon, on ne s’en sort jamais. Plus de jauge, plus de couvre-feu, plus de confinement, plus de passe sanitaire, plus de masque ! Et, bien sûr, avec des vaccins pour ceux qui le veulent. Sinon, nous trouverons toujours une bonne raison de continuer, Castex réfléchit déjà à la possibilité d’imposer le masque pour la grippe saisonnière…

Prenons soin des personnes vulnérables, remettons des moyens dans l’hôpital, refaisons confiance aux médecins, installons des purificateurs d’air dans les écoles et intéressons-nous vraiment aux traitements, une question mise complètement de côté.

Le traitement proposé en début de pandémie par le professeur Raoult ne tient pas vraiment la route…

Il a dit dès le début qu’il fallait tester et traiter. Rien que pour ça, il faut le saluer. Il y avait des files d’attente devant l’IHU dès fin janvier pour se faire tester – ce qui à l’époque, « horrifiait » Karine Lacombe. Didier Raoult avait aussi raison de dire qu’il fallait se surveiller soi-même avec un oxymètre peu coûteux. Véran en a parlé un an plus tard. Sur l’hydroxychloroquine-azithromycine, on dit que ça ne marche pas, mais je rencontre des médecins qui l’utilisent. En fait, le protocole Raoult n’a jamais été convenablement testé, il l’a été soit sur des gens déjà hospitalisés – c’était Recovery, l’essai britannique –, soit avec trois ou quatre fois la dose recommandée. Et souvenez-vous de l’étude totalement bidon et frauduleuse publiée dans le Lancet fin mai 2020 : deux heures après sa publication, Véran écrivait : « Je saisis le HCSP pour arrêter les essais sur l’HCQ. » Cinq jours plus tard, la publication était retirée, mais les essais n’ont jamais repris !

Dans ce mouvement que vous incarnez, il y a une petite musique dérangeante. Complotisme – ceux à qui le virus profite l’ont fabriqué. Antisémitisme – le célèbre « Qui », qui n’est pas sans rappeler le « Q » d’outre-Atlantique. Les histoires de 5G, les antivax… 

Je fais des manifestations depuis 42 semaines : je ne vois absolument pas ça ! Il n’y a en outre jamais de tels propos en tribune et ceux qui viennent me parler les samedis ne sont pas sur ce discours. C’est une caricature médiatique. Si quelqu’un me raconte des trucs délirants, ma démarche est de lui parler rationnellement. J’ai même engueulé des gens dans des manifs. Par exemple, il y avait fin juin un mythe selon lequel on allait traîner Macron devant la Cour pénale internationale et qu’il y avait 1 000 avocats prêts à le faire. Je leur ai dit d’arrêter de croire ces conneries. C’est la même chose si on me parle de délires sur la 5G… Honnêtement, on m’en parle très peu. Les manifestations permettent de ramener les gens vers un discours positif et une issue politique tout à fait raisonnable et construite. Je trouve que c’est sain, ce qu’on fait !

Tout de même, il y a chez certains manifestants, comme il y avait chez certains Gilets jaunes, une sorte d’obsession du « pouvoir juif » ou « sioniste ». Que leur dîtes-vous ?

Je ne sais pas où vous avez trouvé ces « manifestants », mais ce ne sont pas ceux que je vois depuis des mois et des mois que je suis dans ce combat. Je vois au contraire des gens très variés et bienveillants. Ceci dit, si d’aventure certains sont dans cet état d’esprit, je leur dis très clairement qu’ils se trompent de manifestations et n’ont strictement rien à faire à nos côtés.

Marine Le Pen critique la politique sanitaire, mais dit qu’en tant qu’ancienne candidate au second tour, elle n’a pas à se joindre à des cortèges…

Les manifestants sont-ils sales ? Selon elle, ce n’est pas digne d’un ancien candidat aux élections présidentielles d’aller à une manif… Je trouve ça très problématique quand on aspire à parler au peuple. Sur le Covid, le RN est extrêmement mou et complice. Marine Le Pen voulait même fermer les écoles en avril alors que Macron s’y opposait.

Après avoir contribué à dédiaboliser le FN, ne vous diabolisez-vous pas à votre tour ?

D’abord, avec l’abandon du Frexit, l’abandon de la sortie de la CEDH ou sa nouvelle position sur la dette, le RN n’est plus sur la dédiabolisation, mais sur une normalisation, voire une macronisation. Comme je n’y ai jamais été favorable, je ne me sens donc pas en contradiction. Le RN a abandonné toute cohérence sur la souveraineté nationale. Voilà qu’il y renonce aussi sur les libertés publiques. C’est une erreur magistrale – mais c’est leur problème. Lorsque je suis parti en septembre 2017, je leur ai dit qu’ils tiraient un fil et que toute la pelote allait venir. On y est. Il ne reste plus rien de leur doctrine de fond, et les gens n’ont plus envie d’aller voter pour eux. Marine Le Pen ne sera pas au second tour de l’élection présidentielle.