La militante laïque Fatiha Agag-Boudjahlat laisse rarement indifférent. Son récent essai Combattre le voilement (Cerf, 2019) est un plaidoyer pour l’universalisme républicain doublé d’un réquisitoire contre la tyrannie des identités. Si ses attaques contre la pensée indigéniste font très souvent mouche, son rejet viscéral de tout identitarisme au nom d’une France qui se confondrait avec la République, défrisera certains. Ça tombe bien, Causeur adore les joutes intellectuelles ! Entretien (1/2).


Daoud Boughezala. Trois ans après l’été du burkini, les affaires Décathlon et Etam ont remis le voile au centre du débat politique. Cette succession de faits divers constitue-t-elle une offensive destinée à normaliser le port du voile islamique dans notre société ?

Fatiha Agag-Boudjahlat. Il faut aussi rajouter le testing-happening-guet-apens du restaurateur de Tremblay-en-France, les actions en justice du CCIF facilitées par un Conseil d’Etat qui assume sa vision très libérale de la laïcité (les étudiantes des écoles d’infirmerie autorisées à porter le hijab en cours), les tribunes dans les médias, Mennel à The Voice, les déclarations devant les instances Onusiennes ou de l’UE faisant de la France un pays hostile aux femmes musulmanes et à l’islam, la communication de l’islam ludique et fun de Lallab, le hijab day à Sciences Po, les ateliers de confection de hijabs de l’association quasi évangéliste Coexister, la médiatisation de l’étudiante voilée militante syndicale, dont l’UNEF a fait un symbole pour racoler de nouveaux membres et signer un changement de ligne idéologique, la condamnation ridicule de la France par une commission aux prérogatives limitées de l’ONU dans l’affaire de la crèche Baby-Loup, avant cela le rapport Tuot si odieux sur la grande nation inclusive, l’activisme intersectionnel et cette trouvaille oxymorique de féminisme islamique, la sénatrice Benbassa qui ne trouve pas le voile plus aliénant que la mini-jupe, Castaner assimilant le voile à la mantille catholique, Juppé au fichu de sa grand-mère, Nathalie Loiseau qui ne trouve rien à y redire…

Le nombre de femmes épousées au bled doit nous alerter

L’obsession du voilement n’est pas du côté des laïques ou des républicains universalistes. C’est une offensive tous azimuts, jouant sur les réseaux sociaux, la mithridatisation, l’obséquiosité des journalistes et des gauchistes dans la surenchère de la dernière mode activiste, l’apprêté au gain des entreprises… Par la jurisprudence, par l’activisme et l’entrisme associatif, universitaire, politique (le dernier congrès houleux des MJS en est un exemple frappant), c’est une offensive très efficace pour culpabiliser la France et lui faire renoncer à ce qui fonctionnait très bien, pour créer un rapport de force qui ferait basculer les politiques du côté multiculturaliste, propice à l’islamisme. Mes élèves sont habitués à la burqa. Mithridatisation, effet cliquet, il s’agit bien de normaliser le voilement pour en faire une norme. Et installer cette nouvelle réalité : il n’y a de femme musulmane que voilée. Et pas un voilement culturel mais bien orthodoxe.

Justement, dans votre livre, vous décrivez la femme arabo-musulmane comme une personne de second rang « à qui on dénie le droit à l’aventure individuelle » et qui aurait finalement un « statut de bien meuble ». Dans les années 1950, l’anthropologue Germaine Tillion avait étudié l’endogamie qui sévissait au Maghreb, où les mariages entre cousins, la spoliation des filles, le culte de l’honneur lié à leur virginité étaient la règle. Aujourd’hui, des campagnes algériennes à nos banlieues, ce système patriarcal se perpétue-t-il ?

Je décris comment le voilement fait perdurer la subordination des femmes arabo-musulmanes ou musulmanes, orthodoxes. Germaine Tillion, que j’ai lue et qui est la femme que j’admire le plus au monde, a effectué plusieurs séjours dans les Aurès pour observer ces coutumes. Sans forcément toujours les juger négativement. Parce qu’il en allait de son devoir d’ethnologue et qu’il y avait la naïveté de quelqu’un qui découvrait son champ d’études, le point de surplomb lui permettant d’échapper en tant qu’Européenne et invitée au destin des femmes, enfin la lucidité universaliste. Levi-Strauss a fait le même chemin.  Elle écrit dans un article consacré à son travail: « Il y a dans toutes les civilisations une sorte de logique interne qu’il faut percevoir et à la lumière de laquelle tout s’éclaire. La lampe secrète de mes amis chaouia, c’était l’honneur, et il m’était d’autant plus facile de ne jamais l’oublier que je sentais sa nécessité sociale, sa valeur humaine et que je la respectais de tout cœur. » L’honneur du groupe, dont le corps de la femme reste le récipiendaire. C’est la base du patriarcat.

Spoliation des filles ? Elles touchent la moitié de l’héritage de leurs frères en effet, et la mère subit le même traitement. Les mariages entre cousins à l’époque relevaient d’un manque de mobilité, d’une société fermée sur elle-même, et d’une stratégie : le fait que le mariage se fasse dans la famille empêchait les répudiations qui laissaient les femmes à la rue.

Je ne suis pas ethnologue. Je peux parler de ma famille, très représentative avec trois belles-sœurs, filles de neveux de ma mère donc, je crois, cousines au second degré. J’ai vu aussi beaucoup de mariages des garçons avec qui j’ai grandi, avec des femmes d’Algérie, connues de la famille, de bonne réputation, souvent après une déception amoureuse avec une fille d’origine algérienne mais française. Dame Casey relevait ce fait dans son rapport remis au Premier ministre Cameron sur l’échec de la politique multiculturaliste. Dans un conseil municipal, 10 des 11 membres issus du sous-continent indo-pakistanais, étaient allés chercher une épouse dans leur pays d’origine. Celles d’ici n’étaient pas assez traditionalistes, trop exposées et corrompues par le système occidental. Ce qui doit concentrer notre attention n’est pas le cousinage qui choque de toute façon plus ici que dans les sociétés arabes, et qui n’existe pas en France. Le nombre de femmes épousées au bled doit plus nous alerter : elles sont jugées de qualité culturelle, et communautaire, supérieure à celles nées ici. On sera certains de ses bonnes mœurs, de leur virginité qui reste une obsession chez les musulmans (je suis juge-assesseure au Tribunal pour Enfants de Toulouse et une mère a apporté un certificat de virginité parce que le mis en cause affirmait à l’audience que la victime était, je cite, « une pute ». La reconstruction d’hymen ne concerne pas les chrétiens.) De sa docilité, de sa traçabilité AOP-AOC : elle saura rester à sa place, c’est une vraie. Et ainsi s’opère un processus de retraditionnalisation : ces femmes étant chargées et souvent désireuses d’instruire leurs maris français dans la voie communautaire arabo-musulmane.

Ce système perdure, et souvent avec le consentement des femmes, des mères, des médecins qui enfreignent l’interdiction fait par leur Ordre de fournir des certificats de virginité, et d’autres qui s’enrichissent en reconstituant les hymens. Il n’y a plus la cérémonie du drap de noces ensanglanté en France, mais l’esprit demeure.

Nos mères se sont voilées de manière plus orthodoxe parce que c’est la tradition quand on revient de La Mecque.

Vous citez plusieurs de vos belles-sœurs épousées en Algérie qui ont fait des choix vestimentaires différents. Élevée par une mère voilée, avez-vous des frères qui pratiquent l’union exogame avec des non-musulmanes ?

J’ai été élevée par une mère représentative, qui portait un fichu sur la tête en France, le grand drap blanc traditionnel quand nous rentrions en vacances à Oran, une tenue ne laissant apparaître qu’un œil, quand nous étions à Mascara, dans la région de mon père. Cette mère a aussi enlevé son voile en France très rapidement, et avant que mon père nous abandonne, et qu’elle doive à 40 ans passer le permis, faire des formations et travailler pour élever 8 enfants. Et toutes les mères arabes de mon quartier ont suivi le même chemin. Voilées au bled, sans orthodoxie, non-voilées en France sans impudeur. Puis, comme tous leurs enfants ont travaillé et gagné du pouvoir d’achat, ils ont tous eu la même idée : plutôt que de leur payer une cure thermale au Pays-basque, ils ont offert à leurs parents un pèlerinage à La Mecque. Revoilà nos mères voilées de manière plus orthodoxe, parce que c’est la tradition quand on revient de La Mecque. Encore un processus de rétro-retraditionnalisation.

Votre formulation est rigolote. J’ai l’impression d’être dans un épisode de Star Trek. Donc… avez-vous des frères qui pratiquent l’union exogame avec des non-musulmanes ? J’ai un frère témoin de Jéhovah, et même cadre de sa congrégation, marié à une Catherine aux yeux verts, également témoin de Jéhovah. De l’endogamie dans l’exogamie, donc ? J’ai un frère qui s’est « radicalisé » façon salafiste version gentil, qui est en couple avec une Anne chrétienne, qu’il a connu avant sa « renaissance » spirituelle, et qu’il n’a pas cherché à convertir et qu’il ne serait pas parvenu à convertir. Il fait les repas et les cadeaux de Noël, parce que c’est un père qui pourrit et qui gâte ses enfants mais qui saoule quand on se lance dans des débats. Par contre, le témoin de Jéhovah et lui sont tombés d’accord pour dire que l’homosexualité était une abomination. Il y a pas mal de couples mixtes dans mon quartier (dont un très beau mélange croate-tunisien qui a produit des enfants magnifiques mais qui n’ont pas soutenu la France à la dernière finale de la Coupe du Monde…), mixtes au vrai sens du terme. Parce qu’il y a aussi pas mal de mariages avec des convertis. Mon ex-conjoint est un Arnaud aux yeux bleus. Ma mère aurait rêvé de le voir devenir musulman. Il est athée et moi je m’en fichais.

La fausse tolérance des bourgeoises pénitentes à la Annie Ernaux est le linceul et le bâillon des femmes musulmanes

Puisque certains de ces phénomènes de société dépassent désormais les frontières, #Metoo a-t-il eu des répercussions dans le monde arabo-musulman ?

Le phénomène Metoo est parti d’Occident parce qu’il a concerné essentiellement des femmes sur leur lieu de travail, la contrainte de l’agression sexuelle reposant souvent sur le lien de subordination hiérarchique ou économique. Il y a moins de femmes qui travaillent (dans le monde professionnel j’entends) en Afrique et en Asie. De plus, elles sont plus mariées, et le mariage est un titre de propriété relativement respecté. Enfin, le harcèlement réel est intégré plus qu’en France, même s’il est dénoncé. Le poids du pouvoir délirant des hommes, leur misère sexuelle, le refus de la police de considérer les femmes comme des victimes (rappelons que selon la Charia, la parole d’une femme vaut la moitié de celle d’un homme, donc elle doit disposer d’un autre témoin). Tout cela ne facilite pas la visibilité d’un Metoo oriental. Ajoutons qu’il y a aussi ces idiotes occidentales, qui défendent le patriarcat non blanc au nom du respect de l’altérité culturelle. Annie Ernaux s’adressant à ses sœurs voilées, ou Mona Chollet qui est intersectionnaliste et à la pointe de la mode (femmes-sorcières etc…) et qui partage sur Twitter un article du Monde sur une femme au Soudan haranguant avec succès la foule, en en citant cet extrait : «On voit ce qui se passe en Algérie. On voit comme vivent les femmes du monde entier, et on n’est pas différentes.»

Mais bon sang… ne serait-ce pas là du féminisme universaliste de blanche ringarde et raciste ? La fausse tolérance de ces bourgeoises pénitentes est le linceul et le bâillon des femmes musulmanes d’ici et de là-bas. Quelles hypocrites.

Ma mère voilée dit :  « Ce pays est merveilleux, que ceux qui l’insultent soient maudits »

En tant que républicaine féministe, vous défendez un certain universalisme laïque qui renvoie dos à dos indigénistes et « identitaires d’extrême droite ». Si ces deux groupes partagent une tendance à l’essentialisation, les seconds n’ont-ils pas raison de rejeter le port du voile comme une pratique étrangère aux mœurs et à la culture françaises ?

Je suis fille d’immigrés algériens, je suis de culture musulmane, je ne mange pas de porc. Me jugeront-ils étrangères aux mœurs et à la culture française ? Les deux groupes ne sont pas seulement dans l’essentialisation. Ils sont dans la haine de la République et de la conception politique et non ethnique de son peuple : nation de citoyens. Quand ma mère a fait sa demande de naturalisation, elle a été convoquée au commissariat et une policière lui a demandé si elle portait toujours le voile. Puis elle a été convoquée à la préfecture de Besançon où une employée dégueulasse lui a demandé si elle fêtait Noël, si elle mettait un sapin. Résultats : refus de naturalisation. J’avais fait appel auprès du ministre et en avais parlé dans une tribune chez vous qui avait eu son petit succès. Ma mère honore la France. A La Mecque, elle a fait prier toutes ses copines pour le bien de la France. Je l’ai vu ouvrir un courrier, s’étonner, le relier, le serrer contre elle et me dire émue : « Ce pays est merveilleux, que ceux qui l’insultent soient maudits », elle apprenait qu’elle bénéficierait d’une aide pour payer sa mutuelle. Elle aime la France et rentre dans le lard de ses copines de 65 ans quand elles osent critiquer la France en exaltant de plus les vertus du bled. Ma mère leur rappelle la réalité du bled. C’est d’elle que je tiens la réponse que je formule à certains élèves qui sont dans la provocation : « Barrez vous de ce pays si vous y êtes si hostile. » C’est une musulmane pieuse qui prie, et voilée. Elle est devenue Française. Et au sens républicain du terme, la nationalité est un acte administratif qui « relie en droit un Etat à son peuple » selon la formule de Patrick Weil. Je repense à Belattar qui s’est comporté comme une Marion Maréchal en se disant plus Français que Valls et Chalghoumi les naturalisés. On n’est pas plus ou moins ou mieux Français. On est plus, ou moins, ou mieux citoyens.

Je méprise cette référence aux mœurs. C’est anti-politique. Nous confions nos destins à des identitaires obsédés de biologie et d’épiderme, dans l’anhistoricité, l’AOP-l’AOC, c’est bien pour ce que l’on mange. Merde à eux. Des deux camps.

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