
Sans quelques interventions du général de Gaulle, sa tête aurait pu finir comme mascotte mondiale sur les cendriers, les briquets, les posters des étudiants révolutionnaires. Les moustaches d’Astérix auraient pu faire du tort à la barbe christique du Che. Il aurait suffi pour cela de finir fusillé, au même moment ou à la place d’Ernesto Guevara, dans la jungle bolivienne…
On la connaît pour ses chroniques dans Le Figaro, ses passages sur CNews et ses diatribes contre les boomers, ce qui ne l’empêche pas d’aimer la conversation avec les vieux intellectuels, comme on l’avait vu dans son précédent ouvrage, La Dictature des ressentis (2023, Plon).
Lui, c’est Régis Debray. Elle, c’est Eugénie Bastié. Un gouffre générationnel les sépare (cinquante-et-un ans), ainsi que quelques divergences idéologiques.
D’où tu viens, camarade ?
Il y a un peu du jeune Maurice Barrès rendant visite au vieil Ernest Renan, non sans tendresse et ironie, dans Huit jours chez M. Renan, ou d’une Anaïs Demoustier philosophe tentant de réveiller l’inspiration de Fabrice Luchini, édile lyonnais dans Alice et le maire… Eugénie Bastié nous prévient, pourtant : « Tout comme je ne partage pas le goût des ruines de certains conservateurs romantiques, je ne me reconnais nullement dans cette esthétique du sang ». Ni Chateaubriand, ni bande à Baader. Elle nous fait revenir aux origines nordistes de l’écrivain, né en 1940, année de débâcle. Des bourgeois de Calais, conservateurs mais pas trop. Et un irrésistible goût pour le contre-pied familial. Chez les Debray, comme chez les Simonini dans Le Cimetière de Prague d’Umberto Eco, les tempéraments politiques sautent les générations. La fille du philosophe, Laurence, biographe de Juan Carlos et Vénézuélienne par sa mère, n’a pas pu contenir sa joie lors de la capture spectaculaire de Maduro en début d’année 2026.
Comment finit-on, tel un Bernard Lavilliers philosophe, dans la jungle bolivienne quand on a été reçu premier quelques années plus tôt à l’ENS ? Eugénie Bastié revient sur l’aventure chez les Picaros de cet intello, tout juste capable de se cuire un œuf sur le plat lui-même, et qui se fait attraper pour avoir laissé de longs poils sur son rasoir. La captivité de Régis Debray devient alors une affaire internationale. Heureusement, la famille Vendroux est de Calais : Jacques (1897-1988), maire de la ville et beau-frère du Général, avait l’habitude de jouer au bridge chez les Debray. Un jour, un télégramme part de Colombey-les-deux-Eglises pour les Andes. « Ce télégramme m’a vraiment sauvé la vie. J’aurais été fusillé. Je dois la vie à Charles de Gaulle, d’où mon gaullisme profond ». On le serait à moins. Il y a aussi l’épineuse question de la « trahison » d’Ernesto Guevara, ressortie de temps à autre par les contempteurs de Debray. Si l’on était un peu ricaneur, on dirait que c’est encore ce qu’il a fait de mieux. Eugénie Bastié ne contourne pas le sujet, soulevé par la fille du Che elle-même et dans un documentaire suédois de 2001. La présence du révolutionnaire en Bolivie était de toute façon connue de la CIA.
Sacré, frontières : ça se discute
Il y a ensuite le rôle joué dans l’arrestation de Klaus Barbie ; puis le compagnonnage de François Mitterrand à l’Élysée. Debray cite Clemenceau : « Le meilleur moment, c’est quand on monte l’escalier. Ce n’est pas vrai seulement dans les bordels, mais aussi dans les palais ». Avec Hubert Védrine dans le bureau d’à-côté, se dessinent les contours du « gaullo-mitterrandisme ». Debray inspire un discours (un seul) : celui de Mexico. « Salut aux humiliés, aux émigrés, aux exilés sur leur propre terre qui veulent vivre et vivre libres. Salut à celles et à ceux qu’on bâillonne, qu’on persécute ou qu’on torture, qui veulent vivre et vivre libres (…) ». Des accents lyriques selon Eugénie Bastié, un avant-goût de Bérurier Noir si l’on est plus méchant. La rupture, le coup de grâce même, c’est quand Mitterrand lui demande d’écrire le discours de panthéonisation de Jean Monnet, en 1988. Il confie à Védrine : « Je puis dire ce que Swann dit à Odette au soir de sa vie : “Dire que j’ai gâché des années de ma vie pour quelqu’un qui n’était pas mon genre” ».
Il y a enfin le dernier Debray, celui de la bataille de Maastricht, du Debray chevènementiste, celui de l’affaire de Creil. L’auteur aussi d’un Eloge des frontières que tous les malins de droite ont cité abondamment dans les années 2010. Un laïcard pur sucre à qui le sens du sacré est revenu un jour, arrêté par un soldat soviétique alors qu’il fumait le cigarillo à quelques mètres de la statue de Lénine. Même dans les plus hauts lieux du matérialisme historique, il y a des choses qui ne se font pas. Finalement, il y aurait peut-être un biopic à faire de Régis Debray, à la manière du Limonov inspiré par Emmanuel Carrère, qui commencerait dans la jungle bolivienne et se terminerait en charentaises, avec des citations de Paul Valéry.
192 pages
Le Rouge et le Blanc: Régis Debray et nous
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