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Le Nobel de la bonne conscience ?

Le Nobel de la Paix décerné cette année à Navi Pillay ne déçoit pas que Donald Trump


Le Nobel de la bonne conscience ?
L'avocate sud-africaine Navanethem Pillay, photographiée à Genève en avril 2009 © MARTIAL TREZZINI/AP/SIPA

Pour la paix, naturellement, le comité Nobel vient de couronner Navi Pillay.

Il faut croire que la paix est devenue une affaire si compliquée qu’on préfère désormais honorer ceux qui instruisent les procès à ceux qui font la guerre. Réconcilier des ennemis exige une patience de chien, désigner le coupable procure des satisfactions plus immédiates, surtout lorsqu’on dispose pour cela d’une tribune, d’un secrétariat et de l’approbation du monde civilisé.

La carrière de Navi Pillay, qui n’est pas une figurante dans cette comédie, mérite le respect. Sud-Africaine née sous l’apartheid, elle a combattu la ségrégation, défendu des persécutés, participé à la construction d’une justice pénale internationale. Tout cela ne lui confère cependant aucune infaillibilité, croyance des grandes consciences. À force d’avoir eu raison contre l’injustice, elles finissent par imaginer qu’elles ne peuvent plus avoir tort.

Madame Pillay présidait la commission d’enquête des Nations Unies qui, en septembre 2025, a conclu qu’Israël commettait un génocide à Gaza. L’accusation a aussitôt fait fureur sur la scène mondiale. Le mot avait trouvé son coupable, les bonnes âmes leur nourriture. Une commission d’enquête venait de parler ; pour  beaucoup, le procès était terminé avant même d’avoir commencé.

Le discuter serait indécent, Gaza a connu une catastrophe humaine, c’est un fait. Les morts se comptent par dizaines de milliers, des familles ont été anéanties, de très nombreux quartiers réduits en poussière. Il faudra sans doute poursuivre les crimes qui peuvent l’être, sans immunité pour personne, rechercher les causes et établir les responsabilités. Mais le nombre des morts ne dispense pas de prouver l’intention génocidaire, ce qu’un juriste devrait être le dernier à oublier. En matière de justice, la compassion n’a jamais constitué une preuve.

Le concept de génocide n’est pas une métaphore destinée à mesurer l’horreur d’une guerre. C’est une qualification juridique dont la gravité exige la preuve d’une intention particulière : détruire un groupe humain comme tel. Puisque la commission estime cette intention démontrée, qu’on examine donc ses preuves et qu’on discute ses raisonnements, et c’est ainsi qu’on dira le droit. Mais, on le voit bien, nous vivons une époque où contester une accusation suffit parfois à vous soupçonner de complicité avec le crime dénoncé puisque, de nos jours, la morale a pris goût aux procédures expéditives, ce qui ne nous promet rien de bon.

Reste une date, dont l’évocation semble désormais gêner les hautes consciences : le 7 octobre 2023. Le Hamas et ses partenaires djihadistes massacraient ce jour-là des civils israéliens, enlevait des otages et ouvraient une guerre dont les Palestiniens allaient eux-mêmes payer un prix effroyable. Rappeler ce commencement ne blanchit aucune faute ultérieure mais permet au moins de ne pas raconter l’histoire en commençant au chapitre qui arrange.

Ce qui nous ramène à cette question lancinante : pourquoi Israël ? Pourquoi ce pays minuscule soulève-t-il des colères auxquelles des continents entiers échappent ? Le Soudan peut compter ses massacres, les guerres africaines leurs charniers, la Chine ses persécutés. L’indignation internationale connaît des préférences, des fidélités et d’étranges absences. Israël, lui, ne quitte jamais la scène. L’historien germano-américain George L. Mosse, dont la famille a fui le nazisme en 1933, avait compris quelque chose d’essentiel à la politique moderne. Les hommes ne se mobilisent pas seulement pour des idées, il leur faut des passions, des mythes, une dramaturgie où reconnaître les bons et les méchants. Dans La Nationalisation des masses, il avait montré comment la politique pouvait devenir une religion séculière, avec ses rites, ses foules et ses certitudes sacrées. Il étudiait le nationalisme et le fascisme européens, non les querelles contemporaines autour d’Israël, mais sa leçon demeure troublante : lorsqu’une cause devient sacrée, le doute ressemble vite à une trahison. On ne cherche plus à convaincre, on exige que chacun choisisse son camp.

Israël est devenu l’un des grands théâtres de ces passions. On peut y dénoncer des erreurs et des fautes réelles, parfois terribles, mais aussi y retrouver cette vieille volupté humaine qui consiste à désigner un coupable autour duquel le monde retrouve, pour quelques instants, l’illusion de son innocence. Il faut être sacrément sot pour soutenir que toute critique d’Israël est antisémite, mais il faut être singulièrement aveugle pour ne pas voir que ce pays occupe dans l’imaginaire politique contemporain une place qui excède de beaucoup sa superficie, sa démographie et sa puissance militaire.

Les Juifs connaissent cette faveur depuis longtemps. Pendant des siècles, on les a chargés de tous les malheurs du monde. Ils avaient tué Dieu, empoisonné les puits, corrompu les royaumes. Lorsque le monde moderne a commencé à se passer de Dieu, ils ont néanmoins conservé leur emploi. On les a retrouvés derrière la banque, les révolutions, le capitalisme et le bolchevisme. Le Juif présentait cet avantage extraordinaire de pouvoir être accusé de posséder le monde tout en conspirant à sa destruction. Il suffisait de changer le costume du coupable pour que la pièce puisse continuer.

Naturellement, les temps ont changé, les accusations aussi. Il serait absurde de confondre la critique d’un État avec les persécutions d’un peuple. Il serait tout aussi vain de ne pas admettre que les passions anciennes ne meurent pas nécessairement avec les mots qui les désignaient. Elles apprennent les usages du siècle. L’antisémitisme lui-même a parfois découvert les vertus de la respectabilité.

Voilà pourquoi le Nobel décerné à Navi Pillay mérite autre chose que les applaudissements convenus. Le comité norvégien assure honorer une vie consacrée au droit international, ce qui est fort bien, mais personne ne peut ignorer que la lauréate vient de présider une commission dont les conclusions sur Israël ont déclenché une immense bataille politique et juridique. En la distinguant aujourd’hui, le Nobel ajoute inévitablement son prestige à cette bataille, même si telle n’est pas son intention proclamée. Décerner une médaille ne transforme pourtant pas une conclusion contestée en vérité judiciaire.

L’Organisation des Nations Unies excelle, du reste, dans cet exercice. On y rencontre des représentants de dictatures venus enseigner les libertés publiques avec le sérieux des spécialistes. Des gouvernements qui remplissent leurs prisons d’opposants y prononcent des discours admirables sur la dignité humaine. Il faut les voir, ces professionnels de l’indignation, découvrir les droits de l’homme chaque fois qu’il s’agit de ceux du voisin. Le spectacle serait désopilant si ces Etats ne produisaient pas tant de morts.

La justice internationale est une conquête trop précieuse pour être abandonnée aux dévots de leur propre vertu. Après Nuremberg, on avait voulu que les crimes les plus graves ne puissent plus se réfugier derrière la souveraineté des États. Cette ambition mérite mieux que les emballements de la conscience publique. Elle exige précisément ce que les grandes croisades morales supportent le moins, à savoir le doute, la contradiction, la preuve.

Honorer Madame Pillay, une femme qui a consacré sa vie à cette justice, n’a rien de scandaleux. Ce qui le serait, en revanche, serait de faire de son prix un argument d’autorité contre ceux qui contestent ses conclusions sur Gaza. Le Nobel récompense une carrière. Il n’a pas le pouvoir de rendre un jugement. On aimerait que les distributeurs de bonne conscience connaissent au moins cette limite à leur générosité.



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