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Sur les pas de Ian Fleming en Suisse

Un guide qui illustre les péripéties du père de James Bond sur les rives du lac de Genève...


Sur les pas de Ian Fleming en Suisse
Monique Panchaud de Bottens et Ian Fleming au bord du lac Léman. Photo retouchée DR.

Parmi les dizaines de millions de lecteurs de Ian Fleming (1908-1964) et parmi les innombrables spectateurs des films tirés de ses romans, qui sait encore que l’auteur des aventures du flamboyant espion de Sa Gracieuse Majesté eut la Suisse francophone pour cadre de vie, à une époque cruciale de son existence ?


C’est tout l’arc lémanique qui fut le décor enchanteur d’une belle partie de la jeunesse du futur écrivain anglais : depuis Genève, à l’ouest, jusqu’à l’extrémité orientale du lac Léman, au village des Avents, dans les Alpes vaudoises. La carte des territoires jouxtant le lac et explorés par Fleming, joyeuse et colorée comme on les éditait à l’époque, ouvre le guide que Cornelius Schregle consacre aux années suisses de Ian Fleming, de 1908, année de sa naissance, jusqu’à 1963, un an avant sa mort.

Dans sa petite enfance en effet, et jusqu’en 1913, alors que son frère ainé était soigné par un médecin de Lausanne, Ian Fleming était transporté chaque année en famille à Ouchy. Comme on était fortuné, on descendait à l’Hôtel Beau Rivage, l’un de ces magnifiques palaces édifiés en Europe entre la fin du XIXe siècle et les débuts du XXe, ce Beau-Rivage où, bien plus tard, en 1961, seraient signés les contrats qui allaient permettre l’adaptation des aventures de James Bond au cinéma. C’est là, sur cette superbe riviera vaudoise, avec le lac de Genève à ses pieds et les Alpes françaises face à lui, que Fleming fera naître cet amour des paysages de montagnes qu’on retrouve dans nombre de ses romans. Tout comme à Saint-Moritz d’ailleurs où l’honorable famille de feu le banquier Valentine Fleming, son père, mort en 1917, séjournera tout un été, en 1924, au sein des paysages moins aimables sans doute, mais si imposants de l’Engadine, paysages qu’on retrouvera dans Au Service secret de Sa Majesté.

Goldfinger

Bien plus tard, après avoir dûment souffert au Collège d’Eton et à l’Académie militaire de Sandhurst d’une discipline qui l’étouffait, puis s’être épanoui au sein d’une institution remarquablement ouverte d’esprit en Autriche, Ian Fleming débarque à Genève à la fin de l’été de 1929. Il a 21 ans, il y arrive en conquérant dans une superbe voiture au luxe un peu tapageur et il est inscrit à l’Université, en faculté de psychologie et d’anthropologie, dans le but de passer bientôt le concours d’entrée au Foreign Office, à Londres. Car son impérieuse génitrice le veut diplomate. Cependant, il ne s’attardera guère dans les bâtiments de la rue de Candolle alors qu’il lui apparaît bien plus divertissant de traîner ses guêtres dans les bars et brasseries de Genève, comme la Bavaria, rue du Rhône, là où, dans son roman Goldfinger, il fera un jour dîner James Bond, lequel James Bond sera descendu à l’Hôtel des Bergues, l’un des plus élégants établissements de la cité lacustre.

Carl Jung

Pour se loger lui-même durant ce séjour qui se devrait studieux, le jeune Fleming loue plus prosaïquement une chambre rue Rodolphe Töpffer, dans l’un des plus beaux quartiers de la ville, chez une physiothérapeute, Tina Keller, amie de Carl Jung, grâce à laquelle il découvrira avec enthousiasme les travaux de ce dernier et dans la foulée traduira en anglais, avec l’accord amical du célèbre psychiatre, une conférence prononcée par lui sur Paracelse. Chez Tina Keller qui reçoit beaucoup et s’entoure d’une société aussi diverse que cultivée, Ian Fleming mène la vie qu’il aime, dissipée, mondaine, mais avec des gens intelligents.

En 1930, toujours dans la perspective d’une carrière dans la diplomatie, Ian Fleming obtient d’effectuer à la SDN un stage devant servir à son entrée au Foreign Office. Le voilà donc engagé brièvement à la Société des Nations et doté d’un bureau donnant sur le lac au sein de l’imposant bâtiment de l’Hôtel National alors affecté à la SDN et aujourd’hui nommé Palais Wilson.

Il y rencontre un autre sujet britannique, James Eric Drummond, comte de Perth, qui n’est autre que le secrétaire général de la SDN. L’un et l’autre ont étudié à Eton, l’un et l’autre sont passionnés de golf. Ils s’entendent à merveille et c’est à Divonne-les-Bains qu’ils se retrouveront pour assouvir leur passion commune au club de golf de la station. Des parties de golf qui se retrouveront dans Goldfinger.

Une jeune femme émancipée

C’est à cette époque encore, et toujours à Genève, au cours d’un bal comme il s’en donnait alors dans les bonnes maisons, que Ian Fleming fait la connaissance d’une femme à la personnalité sans doute remarquable. Monique Panchaud de Bottens est la fille d’un gentilhomme vigneron qui, dans le Pays de Vaud, à Vich dont il est le maire, gère son domaine viticole. La mère de Monique, une Française née d’une famille de soyeux lyonnais, est dotée d’un beau talent de sculptrice. Elle exécutera une belle tête en bronze de celui qui deviendra l’amant de sa fille. Car entre Ian et Monique, c’est le coup de foudre. Elle fait partie de ces nombreuses femmes à l’esprit libre et aventureux qui se sont étrangement épanouies au sein d’une société helvétique francophone terriblement provinciale et très à cheval sur les conventions. Lui apparaît à cette jeune fille intelligente et émancipée infiniment plus séduisant que ces godelureaux genevois ou vaudois bien sous tous les rapports, mais fades, contents d’eux-mêmes et assommants à périr.

Entre Ian Fleming et Monique de Bottens naît ainsi une passion foudroyante et lui est accueilli avec chaleur dans le domaine de Vich par une famille très ouverte d’esprit.  

Pour se rapprocher de sa belle, il s’installe à Coppet, tout petit village d’une exceptionnelle beauté en bordure du lac et que domine le château qui fut celui de Jacques Necker, ministre de Louis XVI, et de sa fille, Germaine de Staël-Holstein. Et séjourne à l’Hôtel du Lac où l’auteur de ce guide qui lui est consacré a récemment déterminé les autorités municipales à faire apposer une plaque commémorant le séjour de l’écrivain dans le village.

Les deux amants parcourent toute la région au volant la Buick noire roadster du jeune Anglais, automobile dont Monique prend souvent le volant en jeune fille moderne qu’elle est. Ils dînent et se baignent à Prangins où à Nyon, font du ski à Saint-Cergue et dévalent le col de la Faucille qui s’abîme dans un décor fascinant vers le lac de Genève. Tous lieux que recense le guide avec force photographies d’époque, lesquelles confèrent un charme indéniable à l’ouvrage.

Échec au Foreign Office

Mais cette folle passion éloigne quelque peu Ian Fleming du but que lui a fixé sa famille. Quand il regagne Londres, il échoue lamentablement au concours d’entrée du Foreign Office, dans le domaine de la dissertation anglaise en particulier, lui qui, sans jamais devenir un grand écrivain, sera un écrivain lu dans le monde entier. C’est un camouflet terrible pour Fleming, pour son entourage, et sa mère, dans sa fureur, va ruiner la relation de son fils avec la jeune Suissesse.

Quand la jeune femme se rend dans la famille des Fleming, bien accueillie par les grands parents de son fiancé, elle est violemment rejetée par la mère qui la renvoie même hors de chez elle. Monique et Ian se reverront néanmoins, à la faveur de voyages qu’effectue ce dernier pour l’agence Reuters où il s’est fait engager en tant que journaliste. Mais avec une méprisable lâcheté, devant la perspective d’une rupture avec sa famille et son milieu, et surtout la peur de se retrouver sans fortune, Fleming va trahir sa passion et précipiter sa rupture avec Monique Panchaud de Bottens. 

Monique étant l’original…

Sacrifier son amour pour obéir aux convenances et pour assurer son confort matériel quand on a 25 ans, c’est quelque chose de si misérable qu’il en nourrira sans doute des remords toute sa vie. Cependant la délaissée servira de modèle à nombre de figures féminines des futurs romans du parjure. « Ces femmes libres, intelligentes et indépendantes qui traversent les aventures de Bond… étaient autant de variations d’un même modèle, Monique étant l’original », commente l’auteur du guide.

Fleming reviendra maintes fois en Suisse, ne serait-ce que pour rendre visite à Charlie Chaplin dans son manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey. Ou à Noël Coward qui a acquis un chalet au village des Avants.   

Il y séjourne encore en 1963, un an avant sa mort, afin d’effectuer un entretien avec Georges Simenon dont il admirait tant les romans policiers, mais qui, avance Cornelius Schregle, n’ouvrit sans doute jamais un seul livre de Fleming. Cet entretien entre deux auteurs à succès sera publié par deux fois la même année, au Sunday Times, puis dans le Harper’s Bazaar.

Trente ans après

C’est à l’occasion de ce dernier voyage, trente ans après sa trahison, qu’il tentera de revoir celle à laquelle il avait si piteusement renoncé. Devenue Monique de Mestral (elle est l’épouse de l’inventeur du velcro), encore blessée et toujours amoureuse probablement, redoutant l’épreuve de revoir quelqu’un qu’elle avait si profondément aimé, celle-ci refusera dignement de le recevoir. Elle s’éteindra trente ans après lui, en 1994, inhumée au cimetière de Vich. Dans son ultime roman paru en 1964, On ne vit que deux fois, Fleming attribuera le prénom de Monique à la mère de James Bond dans l’avis de décès fictif publié dans The Times.

Tout cela se raconte avec force citations et commentaires. Tous ces lieux sont dûment répertoriés dans un livre débordant d’illustrations du temps, édité soit en anglais, soit en français, et dans ce cas rédigé parfois dans un style pour nous un peu exotique, tel qu’il se pratique chez nombre de Suisses romands.

Auteur d’un ouvrage considérable, Backdrop Switzerland (Editions de L’Age d’Homme), qui répertorie tous les films que des cinéastes du monde entier vinrent tourner en Suisse, Cornelius Schregle, a travaillé comme chargé de repérages pour HBO à Los Angeles où il devient Talent Manager. Il enseignera également l’écriture de scénario dans une école de cinéma à Genève.

C’est en particulier ce travail de repérage pour Hollywood qui lui a donné le goût de redécouvrir les sites où avait vécu Ian Fleming autour du lac Léman, lieux largement oubliés (Fleming n’est ni Voltaire, ni Lamartine, ni Byron, ni Shelley, ni Hugo, ni Rilke, il s’en faut de beaucoup), mais qui ont, et c’est là le plus important pour les lecteurs des romans comme pour les spectateurs des films, servi de cadre aux aventures rocambolesques de James Bond. Rocambolesques, et cela jusque dans la très sage Suisse, ce qui tient assurément du prodige 


Sur les pas de Ian Fleming en Suisse
180°Editions
Edition en français ou en anglais
Version papier en librairie : 20 francs
Publication en ligne sur www.180editions.ch




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