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Iran: l’impasse d’une économie de pillage

L'analyse de Gil Mihaely


Iran: l’impasse d’une économie de pillage
Un commerçant attend les clients, bazar de Tajrish, nord de Téhéran, 27 janvier 2026 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Chaque seuil franchi par le dollar annonce une défaite intérieure. La dollarisation informelle s’étend, le bazar se bloque, et la peur organise les comportements. L’économie iranienne entre dans une logique de survie où l’informel devient une stratégie de sécurité. Grande analyse


Un mois après le massacre des 8 et 9 janvier, l’économie iranienne a basculé. Ce massacre, survenu au cœur de l’hiver, a agi comme un révélateur. En frappant une société déjà exténuée, il a cristallisé ce qui était en gestation depuis des années : une économie de guerre intérieure, une monnaie à l’agonie, un État policier riche se maintenant par la violence contre la volonté d’un peuple qui s’appauvrit, sans horizon d’amélioration. L’Iran d’aujourd’hui est un pays pillé et désorienté. Un pays où la rente continue de circuler, mais où l’économie réelle se délite, et où l’État s’est transformé en machine à ponctionner, puis à réprimer, sans pouvoir gouverner.

Promesses non tenues et désordre monétaire

Le mois de janvier 2026 marque ainsi une étape particulière parce qu’il vient après la grande démonstration de force répressive, mais aussi après l’effondrement simultané de deux promesses centrales du régime. La première était que l’État, malgré ses défauts et ses abus, garantissait une forme de stabilité matérielle et redistributive. La seconde était la prétention à la puissance régionale, justifiant sacrifices et privations au nom de la « résistance ». Or, au début de février, l’une comme l’autre apparaît démenties par l’expérience quotidienne.

Ce qui frappe d’abord, c’est le désordre monétaire. Le toman n’est plus une monnaie nationale. Après la révolution de 1979, la République islamique n’a pas changé de monnaie au sens strict. L’unité officielle est restée le rial et l’État s’est contenté de modifier les billets. En revanche, l’effondrement progressif de la valeur du rial a renforcé une dissociation entre la monnaie officielle et la monnaie réellement utilisée par la société. Dans la vie courante, les Iraniens (comme les Français avec la « brique ») ont continué à compter en toman, une unité plus ancienne, non officielle, équivalant traditionnellement à dix rials, parce qu’elle simplifie les transactions et permet de retirer un zéro mentalement. Cette coexistence est devenue un marqueur de désordre monétaire.

Dans les rues de Téhéran, le prix du dollar affiché sur les panneaux improvisés devient un bulletin météo de la République islamique. Chaque seuil franchi alimente une spirale de peur avec achats anticipés, fuite vers les actifs tangibles, stockage, conversion de l’épargne en or ou en dollar. Le phénomène est visible dans des comportements simples. Dans certains quartiers les commerçants refusent d’afficher les prix de biens importés, ou annoncent des « prix du jour ». Des artisans demandent désormais à être payés en dollars ou en équivalents or. Sur les plateformes de petites annonces, des appartements se négocient implicitement en devises étrangères.

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Cette dollarisation informelle entraîne mécaniquement un transfert de richesse. Ceux qui ont accès au dollar, par les circuits d’import-export, les licences, les fondations ou les réseaux liés aux Gardiens de la révolution, voient leur richesse augmenter. Ceux qui vivent d’un salaire mal indexé sont écrasés. La classe moyenne urbaine est encore visible, mais elle ne pèse plus. C’est l’une des évolutions majeures de ce début 2026. En Iran, le déclassement est la norme. Un professeur, un ingénieur, un infirmier, un fonctionnaire peuvent aujourd’hui se retrouver à pratiquer une activité d’appoint informelle, un commerce de revente, des services de livraison ou des petits travaux, dans une logique de survie qui ronge le prestige social et dissout les hiérarchies de compétence.

Internet HS

Le massacre des 8 et 9 janvier intervient dans cette économie déjà fracturée, mais il y ajoute une dimension décisive en démontrant que le régime assumera, sans retenue, une gestion coercitive de la contestation. Car en coupant Internet pour étouffer les manifestations, le régime a en même temps étouffer l’économie.  Dans un pays où l’inflation a imposé une indexation quasi permanente des prix sur le dollar, la connexion est devenue un outil de survie car elle permet de connaître le taux de change et d’ajuster les prix. Quand le réseau tombe, le marché se fige. À cela s’ajoute un effet plus concret encore. L’économie iranienne s’est largement adaptée aux paiements électroniques, précisément parce que la monnaie se dévalue et que manipuler du cash devient impraticable. Or sans Internet, terminaux bancaires, applications de paiement et transferts s’interrompent et le cash ne prend pas le relais. La coupure ajoute au désordre monétaire une panne logistique, et fait sentir à la population que l’État est capable de paralyser l’économie du quotidien en quelques heures. Autrement dit, Cela change la nature même des choix économiques. Dans un pays où la violence d’État devient prévisible, chacun cherche à se rendre invisible et réduire le risque. C’est ce mécanisme, plus encore que l’inflation, qui fait monter l’informel comme stratégie de sécurité personnelle.

Cette mutation se lit dans les bazars. Ce qui rend le bazar iranien si central, c’est qu’il ne renvoie pas uniquement à un marché, mais à une structure complète de société. En persan, le bāzār désigne certes un lieu, souvent couvert, inséré au cœur des grandes villes, organisé en allées spécialisées, en métiers et en corporations, où se croisent les marchandises, les services, les flux de crédit et les circuits d’approvisionnement. Mais en Iran, le bazar est aussi un milieu, presque une catégorie sociopolitique. Les bazaris ne constituent pas une classe homogène au sens marxiste, car ils vont du petit artisan au grand importateur, du détaillant au grossiste, du commerçant de quartier au notable doté de réseaux. Pourtant, ils partagent une même culture, fondée sur la confiance, la réputation, la solidarité, et l’enracinement dans des liens familiaux, professionnels et religieux. Historiquement, cette configuration a fait du bazar un acteur décisif, souvent en alliance avec le clergé chiite, non seulement parce qu’il concentre des ressources, mais parce qu’il détient une capacité rare dans un régime autoritaire, le pouvoir de bloquer. Il n’est pas rare que des familles de bazaris soient liées à des grands clercs chiites et que les fondations religieuses participent dans les réseaux de crédits pour le commerce. Fermer boutique et interrompre la circulation des biens et des prix, c’est paralyser l’économie du quotidien. Ainsi, lorsque le bazar ferme, il s’agit d’un signal social et politique, indiquant que la confiance a cessé de fonctionner.

Le bazar, épicentre du séisme

Historiquement, le bazar a été, en 1979, l’un des poumons de la révolution, et pendant longtemps l’un des relais de légitimité du régime. Mais au début 2026, le bazar fonctionne comme un sismographe de la rupture. Des fermetures ponctuelles, des journées de grève improvisées, des refus d’ouvrir après des événements répressifs sont autant de signaux. Un commerçant ne formule pas toujours une opposition idéologique mais plutôt un constat brutal d’un cul de sac économique. Lorsque les bazaris cessent de fixer les prix, ou reportent les transactions, ce n’est pas un acte politique mais l’expression d’une désorganisation profonde de l’économie. Pour vivre le commerce exige une monnaie, une confiance et un minimum de sécurité pour le bien et les personnes. Le régime n’arrive plus à assurer ce trio.

L’inflation, dans ce contexte, ce n’est pas seulement « tout augmente ». C’est la destruction de la valeur du travail et l’impossibilité de planifier et investir. La consommation bascule vers l’alimentaire, le logement. L’accès aux traitements médicaux importés ou aux équipements modernes devient erratique. Les familles mobilisent leurs réseaux, sollicitent des proches à l’étranger, recourent au marché noir. Ce point est essentiel dans l’économie iranienne contemporaine. On peut supporter l’idéologie, voire l’humiliation, tant que la vie tient. Mais lorsque l’État ne garantit plus les biens vitaux, il cesse d’être une autorité.

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Pourtant, l’Iran n’est pas un pays sans ressources. L’Iran continue d’exporter du pétrole, même sous sanctions. Il continue de produire, d’importer, de contourner. Il continue d’exister. Mais le problème tient à la structure de la rente. La rente pétrolière, au lieu d’alimenter une industrialisation ou une modernisation, sert à maintenir l’appareil politique. Elle finance la sécurité, les subventions, les clientèles. Elle évite l’effondrement sans offrir un avenir.

Dans ce modèle, les sanctions jouent un rôle paradoxal. Elles affaiblissent la société, mais elles renforcent le régime. Elles détruisent l’économie formelle et enrichissent les intermédiaires. L’importation devient une prérogative politique. La distribution du dollar devient une arme. L’accès aux ressources devient une récompense de loyauté.

On le voit dans des exemples concrets. Un commerçant qui veut importer ne dépend pas seulement de la demande et du prix. Il dépend d’une chaîne opaque de licences, d’intermédiaires, de douanes, de réseaux et parfois de protection sécuritaire. Cette réalité ne concerne pas seulement les grandes entreprises. Certaines familles ont accès à des circuits privilégiés, parfois via une appartenance aux structures para-étatiques, parfois via des réseaux de Basij ou des fondations. D’autres n’y ont pas accès. Cette asymétrie produit une société double. D’un côté, une minorité qui continue de consommer, d’acheter des voitures importées, d’accéder à des produits étrangers. De l’autre, une majorité enfermée dans une économie de substitution, de basse qualité, et de renoncements.

C’est ici qu’intervient le facteur stratégique, souvent négligé. Pendant longtemps, le régime a justifié la pauvreté par la grandeur. L’« axe de la résistance » était présenté comme la preuve que l’Iran n’était pas un pays comme les autres. Or, en 2024–2025, cette histoire s’est effondrée. Les défaites et les revers militaires, qu’il s’agisse de Gaza, du Liban, de la Syrie ou de la confrontation directe avec Israël, ont produit un effet intérieur. L’argent a été gaspillé. Les sacrifices n’ont pas construit une puissance protectrice mais, au contraire, exposé l’Iran à des attaques directes. Non seulement le pays souffre, mais il souffre pour rien.

Téhéran, 13 juin 2025 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Or, on peut accepter l’austérité au nom d’un projet. Mais lorsque le projet apparaît comme un échec coûteux, la pauvreté devient simple injustice. Et le massacre des 8 et 9 janvier ajoute à ce constat d’échec l’évidence de la violence intérieure. À quoi bon se sacrifier, si l’on est réprimé, humilié et ruiné simultanément ?

L’économie iranienne de début février 2026 est donc une économie fragmentée. D’un côté, l’Iran des insiders. De l’autre, l’Iran de l’informel et de la débrouille dans un contexte de déclassement et appauvrissement. Enfin, l’Iran de la sortie, celui des classes éduquées qui cherchent à partir, et qui, lorsqu’elles ne partent pas, vivent comme si elles devaient partir demain. Les ingénieurs, médecins, entrepreneurs, étudiants de haut niveau ne croient plus à un avenir national même lorsqu’ils restent.

La question centrale, dès lors, n’est pas de savoir si l’économie iranienne va s’effondrer demain. Elle est de savoir si elle peut encore se régénérer. Car le danger majeur pour la République islamique n’est pas un crash spectaculaire mais plutôt l’épuisement lent. L’érosion d’un système qui conserve une armature étatique, mais qui perd sa substance sociale et son capital humain.




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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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