Guerre contre l’Iran. « Israël contrôle les États-Unis », entend-on parfois. Bien sûr: comme dans Jud Süß, il suffit d’imaginer un marionnettiste invisible pour transformer la première puissance mondiale en prince naïf et faire passer la complexité du monde pour un vieux scénario rassurant.
Il y a des idées qui ne meurent pas. Elles changent de visage, elles traversent les régimes, elles abandonnent les uniformes pour revêtir les habits de l’analyse géopolitique. Elles se croient modernes. Elles sont anciennes.
« Israël manipule les États-Unis. » « Israël commande Washington. » « L’Amérique fait la guerre pour Israël » sont de celles-là. Ces phrases ont aujourd’hui l’allure du bon sens critique. Elles se présentent comme dévoilement d’un secret. Elles prétendent percer le voile. Mais leur architecture est plus vieille que ceux qui les prononcent.
Pour comprendre leur puissance, il faut revenir à une œuvre de cinéma — et à la mécanique qu’elle a cristallisée.
Le laboratoire du mythe
En 1940, sous l’autorité vigilante de Joseph Goebbels, sort le film Jud Süß, réalisé par Veit Harlan. Il prétend raconter l’histoire de Joseph Süß Oppenheimer, financier juif du XVIIIᵉ siècle au service du duc de Wurtemberg. Mais ce n’est pas une biographie. C’est une démonstration.
Le film installe une structure simple et redoutable : le pouvoir visible est faible ; le pouvoir réel est caché ; le pouvoir caché est juif. Süß apparaît d’abord comme séduisant, cultivé, nécessaire au fonctionnement de l’État. Il apporte richesse et efficacité. Puis la narration glisse. La séduction devient menace. L’influence devient corruption. L’intelligence devient complot.
La mise en scène ne hurle pas. Elle travaille en douceur. Les décors sont soignés, le jeu d’acteur mesuré, l’esthétique quasi naturaliste. C’est précisément cette respectabilité formelle qui donne sa force au poison. Le spectateur ne se sent pas manipulé : il a l’impression d’assister à une fresque historique.
Le récit suit un arc limpide : infiltration, corruption, purification. La pendaison finale n’est pas seulement un dénouement dramatique ; elle est une catharsis. Le corps social, contaminé, se purifie en expulsant l’élément étranger.
La propagande a trouvé là sa forme parfaite : transformer un mythe en évidence narrative.


De l’individu à l’État
Après 1945, le Juif isolé cesse d’être la figure centrale du soupçon. L’histoire a changé d’échelle. L’État d’Israël existe. Il possède une armée, une diplomatie, des alliances. Le mythe ne disparaît pas. Il se transpose. On ne dit plus : « le Juif contrôle le prince ». On dit : « Israël contrôle les États-Unis ».
La scène a changé : le duché de Wurtemberg est devenu la Maison-Blanche. Le conseiller financier s’est transformé en « lobby ». Mais la dramaturgie demeure : un pouvoir officiel — américain — et derrière lui une influence cachée qui dicterait la marche du monde.
Ce déplacement est d’une efficacité remarquable. Il permet d’actualiser la structure sans en assumer l’héritage. On ne parle plus de race. On parle d’influence. On ne parle plus de complot juif. On parle d’alliance asymétrique.
Pourtant, la logique narrative est la même : le visible ment ; le réel est ailleurs ;
et cet ailleurs porte un nom juif.
La tentation de la simplification
Pourquoi cette idée séduit-elle ? Parce qu’elle simplifie un monde devenu illisible. Les relations entre Israël et les États-Unis sont complexes : intérêts stratégiques communs, rivalités internes, jeux électoraux, considérations militaires, pressions régionales. La politique américaine au Moyen-Orient ne se réduit pas à une seule variable. Mais la thèse de la manipulation offre une clé unique. Elle transforme l’enchevêtrement des causes en scénario clair : un acteur unique tire les ficelles.
A lire aussi, Alain Destexhe: Pas d’alternative à la chute du régime iranien
Ce faisant, elle produit un paradoxe : elle déresponsabilise la puissance américaine. Elle transforme la première armée du monde en instrument passif. Comme si Washington n’avait ni intérêts propres ni logique impériale. Comme si ses décisions militaires ne relevaient pas de calculs géopolitiques — discutables, parfois tragiques — mais d’une contrainte extérieure. On retrouve ici la structure de Jud Süß : le prince faible, le conseiller tout-puissant.
L’efficacité d’un récit
Le film de 1940 n’était pas seulement une œuvre antisémite ; il était une leçon de dramaturgie politique. Il montrait comment fabriquer un ennemi total :
- séduisant pour mieux tromper,
- intégré pour mieux infiltrer,
- indispensable pour mieux dominer.
Cette architecture mentale est redoutablement adaptable. Elle peut migrer d’un contexte à l’autre. Elle peut survivre au régime qui l’a produite. Aujourd’hui, elle réapparaît sous des formes diverses : dans certains milieux d’extrême droite ;
dans des discours islamistes ; dans des segments d’une gauche radicale anti-impérialiste. Les idéologies diffèrent. La structure du soupçon est identique.
Analyse et responsabilité
Il ne s’agit pas de nier l’existence de réseaux d’influence, de groupes de pression, d’alliances stratégiques. Toute démocratie connaît des forces qui cherchent à orienter les décisions publiques. Israël et les États-Unis entretiennent une relation particulière, forte, durable. Elle mérite analyse, critique, débat.
Mais lorsque cette relation est transformée en preuve d’une domination occulte, on quitte l’analyse pour entrer dans la mythologie.
La frontière est subtile. Elle ne se situe pas dans le droit de critiquer une politique, mais dans la manière de raconter le pouvoir.
Le film de Veit Harlan a montré qu’un récit bien construit peut donner à une fiction l’apparence de l’évidence. Il a démontré qu’on peut faire passer une structure fantasmatique pour une vérité historique.
C’est peut-être là sa leçon la plus inquiétante : le danger ne réside pas seulement dans la haine explicite, mais dans la cohérence séduisante d’un récit.
Le monde contemporain n’a pas besoin d’un marionnettiste invisible pour expliquer ses guerres. Il lui suffit de la collision d’intérêts, d’idéologies, de peurs et d’erreurs humaines.
Lorsque l’on affirme qu’Israël « oblige » les États-Unis à faire la guerre, on ne répète pas mécaniquement le passé. Mais on réactive, parfois sans le savoir, une vieille architecture de pensée : celle qui cherche toujours un centre caché pour expliquer la complexité du réel.
Et c’est peut-être cela qu’il faut apprendre à reconnaître — non pour interdire la critique, mais pour la préserver du mythe.
Price: ---
0 used & new available from




