L’éditorial de janvier d’Elisabeth Lévy
Il existe de nombreuses raisons de détester Shein et toutes les plateformes chinoises qui fourguent aux ados des palanquées de merdouilles à bas prix. La première est précisément qu’elles flattent le consumérisme des jeunes de 7 à 77 ans. Curieusement, ni l’invraisemblable bilan carbone de cette farandole planétaire de fanfreluches, ni l’exploitation des malheureux qui triment pour les fabriquer ne décourage une génération que l’on dit éco-anxieuse et animée par le souci de l’Autre. La deuxième, c’est qu’elles sont en train d’achever ce qui reste d’industrie de la mode chez nous. Essayez d’expliquer à une fashion-victime de 15 ans qu’elle devrait acheter un T-shirt de bonne qualité made in France plutôt que 15 made in China. J’avoue : bien qu’ayant légèrement dépassé les 15 ans, je suis l’heureuse propriétaire d’un ravissant petit débardeur payé cinq euros (plus six de frais de port), déjà porté deux fois et qui tiendra certainement une troisième. Jonathan Siksou m’apprend que les chiffonniers de Djakarta sont affectés par cette concurrence légale et déloyale : les produits Shein sont de si mauvaise qualité qu’on ne peut pas les recycler. Que les chiffonniers de Djakarta et Hermès me pardonnent.
Aucun doute, Shein est un concentré des horreurs de la mondialisation pour laquelle nous avons été sommés de nous enthousiasmer. Aujourd’hui, il ne se trouve plus personne pour approuver, et encore moins pour assumer les décisions qui ont créé cet enfer sans frontières. Des élus de tous bords dénoncent rituellement et régulièrement les effets dont ils chérissaient les causes. Entre-temps, la consommation de masse est devenue le premier droit de l’homme. Alors les affaires continuent – Temu et Shein représentent 20 % des colis gérés par La Poste (contre 5 % il y a cinq ans).
Si Shein est aujourd’hui menacée de suspension, ce n’est pas parce qu’elle incarne un modèle industriel et commercial dévastateur et inique, mais parce qu’elle a voulu sortir du placard et prendre d’assaut les centres-villes, en commençant par l’emblématique BHV, planté en face de la mairie de Madame Hidalgo. Sans ce crime de lèse-capitale, les poupées sexuelles seraient sans doute passées sous les radars.
Début novembre, deux jours avant l’ouverture, préparée comme la sortie d’un blockbuster, on apprend qu’on peut acheter sur le site une « poupée sexuelle (…) jouet de masturbation masculine avec corps érotique et vrai vagin et anus », pour 186,94 euros. On est loin de la poupée gonflable dont la simple évocation faisait ricaner les ados boutonneux d’autrefois.
La nouvelle déclenche un tsunami de réactions outragées. L’opinion ne se déchaîne pas seulement contre l’enseigne, elle veut la tête des salopards pédophiles qui achètent ces « jouets ». Shein les balance sans hésitation. Le 10 décembre, une vingtaine d’hommes âgés de 20 à 70 ans sont interpellés dans tout le pays. Certains possèdent aussi des photos ou vidéos pédopornographiques. Mais d’autres sont poursuivis pour la seule détention de la poupée maléfique. « On sait que la détention d’images ou d’objets pédocriminels amène à des passages à l’acte », assène la haute-commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry. D’abord, on ne sait pas grand-chose. Il est aussi possible que la poupée fonctionne comme substitut. Ensuite, avec cette théorie de la pente glissante, on peut aller loin dans la prohibition, toute pensée anodine risquant de mener à un fantasme répugnant.
La photo publiée par Le Parisien suscite indéniablement effroi et malaise. Je n’irais pas dîner avec un type qui se paluche devant une Lolita de silicone. Mais il ne porte atteinte à aucun enfant réel, contrairement à celui qui regarde des photos. La morale commune le condamne, très bien. La Justice peut-elle sanctionner des désirs et des fantasmes, aussi choquants soient-ils ? C’est dégoûtant, mais prétend-on éradiquer les comportements dégoûtants et solitaires ? Pour la haute-commissaire, un type qui joue avec une poupée est un pédocriminel et doit être châtié comme tel. Plus de différence entre le réel et sa représentation. À ce compte-là il faut aussi punir ceux qui écrivent des horreurs ou font des dessins cochons dans le secret de leur alcôve. L’un des clients de Shein est poursuivi parce qu’on a trouvé chez lui des images pédopornographiques générées par IA. Il est donc illégal de fabriquer des images pourries dans son coin. Il y a quelques décennies, le Conseil d’État estimait qu’un homme pouvait s’adonner à des actes que la morale réprouve avec son âne, des experts ayant certifié que l’âne ne souffrait pas (j’ai appris ça à Sciences-Po). Désormais on interdit les mêmes pratiques avec un objet inanimé parce qu’il figure un enfant. Un enfant imaginaire, donc. La société ne peut supporter ce sacrilège. Cela ne fait littéralement de mal à personne mais c’est mal et Madame El Haïry veut en finir avec le Mal. Réparer les vices cachés de l’espèce. Hors de ma vue, les fêlés, les tordus, les crapoteux. Fin du négatif, fin de l’Histoire. Bonne chance.
Fin décembre, la Justice débouté le gouvernement qui lui demandait de suspendre Shein pour trois mois, exigeant seulement de la plateforme qu’elle ne propose plus de « produits sexuels pouvant présenter les caractéristiques d’un contenu à caractère pornographique sans mise en place d’une mesure de vérification d’âge ». Un adulte peut faire des cochonneries avec une poupée si elle a une tête d’adulte. Sauf que les magistrats ne résisteront pas longtemps à la pression morale. Mieux vaut commencer à surveiller ce qu’on dit et fait dans la vie privée : le simple fait d’en avoir une passera bientôt pour un outrage aux bonnes mœurs.




