Syndrome Gilles de la Tourette. Cette année, aux Bafta, un p’tit truc encore en plus…
Les organisateurs des Bafta, l’équivalent british de nos Césars, ne s’attendaient pas à se faire attraper par la patrouille des bonnes manières, encore moins pour cause de sortie de route raciste, alors qu’ils avaient concocté un événement bien sous tous rapports. Leur sélection merveilleusement progressiste comportait l’inévitable chef-d’œuvre anti-Trump, Une bataille après l’autre, de l’Américain Paul Thomas Anderson, reparti avec six statuettes, et dont Le Monde nous apprend qu’il « fait écho aux récentes actions de l’ICE, la police de l’immigration américaine », c’est dire si le gars est visionnaire. Et courageux, avec ça : il a appelé un parterre en smoking et robes du soir à « mener la révolution, sans violence si possible » – on appréciera la nuance. Dans la catégorie antiraciste, Sinners qui, paraît-il, parle de blues – sans doute pour l’approuver – et de ségrégation – probablement pour la dénoncer – a gagné trois prix. Pour faire bonne mesure et cocher toutes les cases de la tolérance, les membres de l’académie britannique du cinéma ont aussi retenu et récompensé I Swear, une œuvre qui célèbre le vivre-ensemble avec les fous (si on me permet ce résumé lapidaire et sans doute pénalement répréhensible), à travers la vie d’un homme atteint du syndrome de la Tourette, dont l’interprète, le jeune Robert Aramayo, a ravi le prix du meilleur acteur à Leonardo DiCaprio.
Seulement, les fous, il vaut parfois mieux les avoir à l’écran qu’en pension. Soucieux de défendre dans la vie les mêmes nobles causes qu’à l’écran, les Bafta avaient, en plus de l’équipe du film, invité John Davidson, qui a servi de modèle au héros. Ce sympathique Écossais souffre donc réellement de cette affection neurologique qui le pousse irrépressiblement à proférer les propos les plus choquants possible pour ses interlocuteurs – comme un p’tit tic en plus. Pour faire court, les gens atteints de ce syndrome ont une tendance marquée et tout à fait involontaire à péter à table. Quand Davidson interrompt le speech introductif de la présidente par un sonore « shut the fuck up » (« ferme ta gueule »), la salle, qui a été préalablement mise en garde, fait semblant de ne pas entendre. Mais un peu plus tard, alors que deux acteurs noirs se trouvent sur scène, on entend clairement fuser le « n-word » – pas « nazi », « nigger », terme à connotation raciale et raciste, particulièrement radioactif aux États-Unis où il charrie la mémoire de la ségrégation. Stupeur et tremblement dans la salle dont le malheureux s’auto-exfiltre, mortifié d’avoir cassé l’ambiance. Ce dérapage non contrôlé fait autant de barouf, peut-être encore plus, que le bout de sein dévoilé par je ne sais plus quelle starlette lors d’une cérémonie des Oscars.
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L’affaire aurait pu en rester là, dès lors que, comme le résume délicieusement le critique de Libération, « le caractère pathologique de l’insulte » est établi. Sauf que, dans les deux heures séparant l’événement de sa diffusion, la BBC oublie de couper le passage offensant. La tornade de boue s’abat donc sur la chaîne publique qui pourtant fait et refait repentance. Sans calmer ses accusateurs qui ont en plus remarqué que le « Free Palestine ! » lancé par le cinéaste britannico-nigérien, Akinola Davies Jr, récompensé pour My Father’s Shadow, avait en revanche bien été effacé. Après ça, si vous ne savez pas qui dirige le monde et les médias, c’est que vous êtes bouchés.
Ce scandale aberrant met en lumière la mécanique folle du politiquement correct. Au départ, il proscrit certains mots en postulant que cela fera disparaître la chose, logique déjà fort discutable. On ne sache pas que le racisme ait reculé parce qu’il est interdit de traiter quelqu’un de « sale ceci ou cela » ou que l’homophobie ait disparu depuis qu’on ne parle plus de « pédés ». Admettons cependant que la vie en société exige une certaine retenue. On ne cause pas à la télé comme dans son salon. Cependant, dans les années 1980 et 1990, il restait un territoire libre, celui de l’humour. Il était admis qu’on pouvait blaguer sur tout, y compris avec des propos qui, au premier degré, auraient conduit leur auteur au tribunal. Coluche pouvait affirmer que « la première étape africaine du Paris-Dakar, c’est Marseille », sans être excommunié.
Las, l’humour aussi a été livré aux prêchi-prêcheurs. Attention, ils n’ont rien contre l’humour officiel subventionné par vos impôts. Il est toujours permis et même encouragé de se payer la tête des ploucs, des riches et des cathos (pour les blondes, j’ai un doute). Pour le reste, toute blagounette sur l’origine, la religion ou la sexualité, passée à la moulinette du premier degré, peut valoir à son auteur un bannissement à vie et des ennuis judiciaires. Les maîtres-censeurs n’ont jamais entendu parler de la fonction cathartique de l’humour – cathartique ta mère.
Or voilà que les fous, pardon les personnes atteintes de troubles psychiques, sont désormais sommés eux aussi de rester dans les clous. C’est encore la bataille de Moderne contre Moderne, délicieusement dévoilée par Muray : à ma droite l’antiracisme, à ma gauche le respect de la dignité des faibles (deux idéaux parfaitement respectables). Eh bien, l’antiracisme a gagné. Un esprit chagrin comme celui de votre servante pourrait remarquer que dans les sociétés civilisées, on ne juge pas les malades mentaux, aussi insupportable soit-il pour des victimes d’entendre dire qu’un meurtrier est irresponsable. Mais les crimes de parole ne connaissent aucune atténuation de responsabilité, même si leur auteur, en plus d’être dérangé de là-haut, a fumé un joint. Dans le nouveau monde, même les fous n’ont pas le droit de déconner.




