Sûr de lui, après s’être raconté des histoires à lui-même suite à la guerre des Douze Jours l’année dernière, le régime iranien envoie désormais des signaux erratiques dans la région – presque convulsifs. Reste une grande question: comment traduire une supériorité militaire écrasante en victoire politique durable? A cette interrogation, seuls les Iraniens peuvent apporter une réponse, observe Gil Mihaely dans son analyse.
À l’issue de la guerre des Douze Jours, en juin dernier, les dirigeants de la République islamique d’Iran ont tiré leurs propres conclusions. Le récit qu’ils se sont forgé est d’une grande simplicité. Dans la nuit du 12 au 13 juin 2025, ils ont été pris de court, frappés de stupeur par l’attaque israélienne déclenchée aux premières heures du jour. Les dégâts ont été lourds. Les bombardiers américains B2 ont ensuite anéanti une part essentielle de leurs capacités d’enrichissement de l’uranium et éliminé plusieurs des principaux scientifiques chargés de l’ensemble du programme nucléaire, y compris dans sa dimension militaire.
Huit mois plus tard…
Mais, dans la version qu’ils retiennent, l’essentiel est ailleurs. Grâce au leadership et à la clairvoyance du guide suprême Ali Khamenei, le régime a su se redresser. Les différents corps de l’appareil d’État ont fait bloc, sans défection notable. Mieux encore, la société, que l’on disait fragmentée et épuisée, aurait retrouvé ses réflexes patriotiques pour resserrer les rangs autour d’une patrie présentée comme agressée. C’est cette lecture, autant psychologique que stratégique, qui structure aujourd’hui leur confiance retrouvée.
Mieux encore, les missiles iraniens ont fini par contourner les systèmes de défenses qu’Israël et les Etats-Unis ont déployé et des villes et des infrastructures israéliennes ont été touchées. La situation israélienne est devenue tellement critique, continue le récit iranien, que les Américains se voyaient obligés d’intervenir pour mettre fin à la guerre pour sauver leurs alliés à court des munitions. Enfin, Trump a demandé un cessez-le-feu non pas d’une position de force, mais parce qu’il avait peur.
Huit mois plus tard, ces mêmes dirigeants, du moins ceux qui sont encore en place, se retrouvent dans une situation identique, peut-être plus grave encore. De nouveau la stupeur. De nouveau la surprise. De nouveau une décapitation dès les premières minutes du conflit. Mais cette fois, c’est réellement la tête qui tombe. Et, surtout, l’Iran ne fait plus face à Israël seul.
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En moins de quarante-huit heures, le régime, amputé de son centre nerveux, semble avoir perdu la maîtrise des opérations. Il ne parvient plus à imposer une ligne stratégique cohérente. Les signaux envoyés dans la région sont erratiques, presque convulsifs. Oman est touché. Une installation française est visée. Aux Émirats arabes unis, des hôtels et des infrastructures subissent des dégâts. En Arabie saoudite, une raffinerie est frappée. Même une base britannique à Chypre entre dans le champ des cibles.
Ali Larijani, l’un de ceux qui tentent d’assurer une direction politique dans la tempête, est contraint d’admettre que ces actions ne traduisent pas une stratégie unifiée dictée depuis Téhéran. Elles relèveraient plutôt d’initiatives prises par différents chefs de corps, chacun agissant selon sa propre logique opérationnelle. L’image qui s’impose est celle d’un commandant de sous-marin nucléaire lanceur d’engins qui, en temps de guerre, aurait perdu tout contact avec son quartier général.
L’échec même des négociations entre l’Iran et les États-Unis ces dernières semaines peut être attribué également à cette perception répandue au sein de la direction iranienne selon laquelle, la guerre de Douze Jours fut un échec d’Israël et des États-Unis et que si elle continuait quelques jours de plus l’Iran aurait pu dicter ses conditions à Trump… Cette conviction qu’une nouvelle attaque américaine pourrait, certes, infliger des dommages importants et toucher certains hauts responsables, mais qu’il est impossible de menacer la survie même du régime. Cette perception, exprimé pendant les négociations explique la remarque de Trump qui se disait étonné du refus des Iraniens d’accepter ses propositions. Lui-même avait d’autres souvenir de la manière dont la guerre de Douze Jours s’est déroulée et s’est terminée.
Récit officiel
Mais à Téhéran, la guerre des Douze Jours n’a pas été présentée comme la seule victoire de cette année ouverte sous les auspices de Norouz 2025. Dans le récit officiel, elle s’inscrit dans une séquence plus large, celle d’une République islamique que l’on disait encerclée, affaiblie, contestée de l’intérieur, et qui aurait pourtant tenu bon sur tous les fronts essentiels. Et bien sûr cette autre grande victoire contre la « sédition et la rébellion ». La vague de protestations qui a éclaté fin décembre 2025 a certes été réprimée avec une brutalité meurtrière. Les miliciens ont tiré sans broncher. Les familles endeuillées ont dû payer les balles utilisées pour tuer leurs proches. Ramadan est arrivé et bientôt c’était le printemps.
La guerre a surpris l’Iran samedi matin dans la situation la plus fragile que le pays ait connue depuis 1979. La contestation a été noyée dans le sang, mais les problèmes de fond auxquels la République islamique est confrontée ne se sont pas dissipés. Au contraire, la crise de légitimité s’est approfondie et la crise économique s’est aggravée.
Fin décembre, les bazaris étaient descendus dans la rue lorsque le dollar s’échangeait autour de 1,4 million de rials. Aujourd’hui, il en faudrait 1,66 million, à supposer encore que l’on trouve un vendeur. Et la guerre ne dure que depuis cinquante heures.
L’économie est déjà fortement perturbée. Les dégâts se multiplient, en particulier là où cela compte réellement pour le régime : son matériel militaire, ses capacités de commandement et de contrôle, ses infrastructures stratégiques et, bien sûr, ses hommes. Le peuple peut s’appauvrir davantage, il peut s’épuiser encore. Mais les missiles, les lanceurs, les radars et les installations liées au programme nucléaire devront être remplacés ou reconstruits rapidement, coûte que coûte. Et bien entendu, la nomenclature, les Pasdaran, les Basidj doivent être nourris, logés et protégés. C’est là que se situe la hiérarchie réelle des priorités.
Il est difficile d’évaluer l’impact de l’attaque israélo-américaine sur la stabilité du régime, et plus encore sur sa survie même. Il est douteux qu’une frappe aérienne, aussi significative soit-elle, puisse renverser la République islamique et instaurer une alternative viable sur ses ruines sans la participation active de millions de citoyens iraniens. Cependant, on peut affaiblir encore ce régime, le priver encore des moyens d’agir et de contrôler, faire peur à ses fidèles et enhardir ses détracteurs. Chaque frappe augmente les chances d’ébranler ses fondements.
Quels buts de guerre ?
La question clé demeure la suivante. Quel est l’objectif concret de l’attaque israélo-américaine combinée et, par conséquent, quel mécanisme permettra de mettre un terme à la campagne militaire actuelle ? « Dégrader des capacités » ou « préparer les conditions d’un changement de régime » ne constituent pas des objectifs militaires. Ce sont des formules politiques, des horizons stratégiques flous. Une armée, elle, a besoin de buts précis, mesurables, atteignables, inscrits dans une temporalité définie.
À ce stade, il y a plus d’interrogations que de certitudes. La première et la plus importante concerne l’impact de la guerre sur la stabilité du régime. Sera-t-il capable d’absorber le choc, de survivre au conflit, de préserver sa cohésion interne ? Parviendra-t-il à empêcher que les citoyens iraniens ne profitent des brèches ouvertes par les frappes pour investir la rue et occuper les espaces où les forces du régime ne sont plus physiquement et massivement présentes ? Toute la question est là. Non pas seulement la destruction matérielle, mais la capacité de l’appareil sécuritaire à maintenir la peur chez ses adversaires, et la discipline et le contrôle dans ses propres rangs au moment même où son propre centre de gravité est fortement bousculé.
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À l’issue de la guerre des Douze Jours s’est ouvert en Iran un débat entre deux écoles. La première soutenait que les principaux défis auxquels le pays est confronté sont de nature interne et non externe. Selon cette analyse, ce ne sont pas d’abord les pressions étrangères qui fragilisent le régime, mais ses propres dysfonctionnements économiques et sociaux. L’inflation chronique, l’effondrement monétaire, la corruption systémique, la paralysie d’un appareil productif sous perfusion et la défiance croissante des classes moyennes expliqueraient davantage la vulnérabilité du système que les frappes adverses.
Dans cette perspective, seule une amélioration radicale de la situation économique pourrait inverser la dynamique. Autrement dit, la solution résiderait dans une transformation structurelle de la gestion macroéconomique, une relance réelle de la production nationale et une réduction durable de l’inflation. Seule une économie à nouveau respirable, sinon prospère du moins stabilisée, permettrait au régime d’absorber les crises successives et de restaurer un minimum de légitimité politique.
Mais une telle réorientation suppose nécessairement un allègement des sanctions. Leur contournement a atteint ses limites. Les circuits parallèles et les réseaux opaques de trafic ne suffisent plus à faire tourner une économie de 90 millions d’habitants. Quant aux contrats mirobolants annoncés avec la Chine il y a quelques années, présentés comme un basculement stratégique historique, ils sont restés pour l’essentiel à l’état d’affichage politique.
Leurs détracteurs considéraient que les coups subis ne justifiaient pas une modification des objectifs stratégiques fondamentaux de la République islamique. Plus encore, à leurs yeux les leçons des récents conflits pointent clairement vers la solution définitive : l’arme nucléaire. L’Iran ayant accompli déjà le plus dur, il faudrait tout faire pour s’en doter aussi rapidement que possible. Ensuite seulement, abrité par cette assurance vie à toute épreuve, viendrait le temps du pouvoir d’achat…
Ce débat, en réalité, posait une question simple et redoutable pour le régime. Continuer à privilégier la posture de résistance ou accepter que la survie passe d’abord par une normalisation économique. Ce débat a été tranché sans ambiguïté par le guide suprême Ali Khamenei, qui a affirmé qu’il n’existait pas d’alternative à la voie de la résistance et à la fermeté face à Israël et aux États-Unis. Bien avant que les premiers avions aient décollés à leur première mission, les dés étaient jetés.
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