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Les écrivains français: entre domestication et disparition

Bastien Bouillon dans « À pied d'œuvre » : Mauvais calcul social, excellent calcul existentiel


Les écrivains français: entre domestication et disparition
© Pitchipoï Productions / France 2 cinéma

Dans le dernier film de Valérie Donzelli, un photographe à succès abandonne tout pour se consacrer à l’écriture et découvre la pauvreté. La littérature survit là où tout échoue.


On parle beaucoup ces jours-ci d’À pied d’œuvre, le film de Valérie Donzelli, revenu de la Mostra de Venise 2025 avec le prix du meilleur scénario avant d’arriver enfin en salles. Un prix prestigieux. Des applaudissements debout. Tout ce que notre époque reconnaît comme consécration. Et pourtant le sujet du film raconte l’inverse : un homme qui quitte la réussite. Ancien photographe des visages célèbres, payé pour fabriquer du désir autour de gens déjà désirés, il bifurque volontairement. Il quitte la machine quand elle tourne.

Vœu de pauvreté 

Descendre est obscène aujourd’hui. On pardonne l’échec. Jamais le refus de réussir. Alors il accepte les petits boulots, les horaires morcelés, les tâches invisibles, celles qui tiennent le décor quotidien et que personne ne regarde. Il entre dans ce monde discret où l’individu disparaît derrière la fonction. Déjà cela dérange : un homme qui pouvait rester du bon côté accepte de devenir interchangeable.

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Pendant ce temps, il écrit. Ni le livre ni le film ne mythifient ce geste. Pas de lyrisme. Pas de vocation proclamée. L’écriture reste hors champ, protégée, comme un feu fragile qu’on ne laisse pas consumer. La photographie avait été mangée par la répétition, la commande, la rentabilité. L’écriture, elle, doit rester pauvre pour survivre. Non pas romantiquement pauvre, mais économiquement inutile, préservée de ce qui finit toujours par user le désir.

L’auteur contemporain vit différemment. Festivals, prix, plateaux radio, il ne produit plus seulement des livres. Il entretient une présence, continue, fébrile. Le succès agit comme une laisse élégante. Plus l’avance grossit, plus la liberté diminue. On apprend à ne pas décevoir le lecteur. À prolonger ce qui marche. À devenir reconnaissable avant même d’être nécessaire. La littérature se met à parler la langue du marketing culturel. Silencieusement, elle se civilise.

Une existence « disruptive »

C’est peut-être là que réapparaît, presque malgré lui, la fonction politique de l’écrivain. Non plus l’intellectuel des plateaux, mais celui qui vit autrement que le monde ne le demande. L’écrivain n’agit pas par programme. Il dérange simplement. Une existence incertaine, improductive, inutile au regard du rendement général. Aujourd’hui, refuser la carrière devient subversif. Refuser, ralentir, accepter la perte de statut – ce n’est pas un geste politique affiché. C’est une dissonance. Une déviation silencieuse qui rappelle que la société n’est jamais totalement close sur ses propres règles.

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Le personnage d’À pied d’œuvre devient alors une anomalie morale. Mauvais calcul social. Excellent calcul existentiel. Car la vérité mise à nu par le film est simple : la littérature supporte mal la professionnalisation. Elle exige prudence. Elle impose la répétition. Elle répète ce qui marche. Elle se civilise. Et pourtant, elle survit encore – là où tout le reste échoue. Elle survit là où elle cesse d’être une carrière.

La littérature n’est pas faite pour améliorer une vie. Elle la complique. Elle isole, elle appauvrit, elle rend suspect. Dans une société où chacun optimise son existence, choisir l’incertitude est presque une faute morale. Peut-être est-ce là, au fond, la leçon du film et du livre : la littérature survit là où tout s’achète. Là où le succès devient chaîne, la désertion est encore possible. Là où l’on croit que tout se récompense, elle seule demeure libre.



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Grégory Rateau évolue entre la France et Bucarest en Roumanie, où il dirige un média local en français et poursuit son activité d’écriture.

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