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Eric Zemmour parle défense: à l’attaque!

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Lors de sa conférence de presse jeudi, où il présentait son projet pour la défense de la France, le candidat a adopté un ton martial tout à fait seyant chez le fondateur de Reconquête! Son engagement en faveur des militaires français, trop souvent traités en parents pauvres par l’Etat, cadre parfaitement avec son ambition de restaurer la fierté de la nation. Reste à savoir si certains éléments idéologiques dans son discours sont là pour les besoins de sa campagne électorale ou si elles représentent les vrais principes fondateurs de sa politique stratégique.


Dans une salle bondée, au milieu du remue-ménage des photographes se déplaçant sans cesse à la recherche du meilleur angle pour capter le profil de celui qui aspire à être chef des armées, Eric Zemmour parle avec autant de calme que de fermeté. Selon lui, afin de restaurer la fierté de la France sur la scène mondiale, il faut permettre à cette dernière d’exprimer sa « voix singulière et indépendante ». Pour garantir une telle autonomie et se faire respecter, que ce soit en tant qu’adversaire ou en tant qu’allié, la France doit se doter de forces armées importantes, modernes et efficaces. Pourtant, en dépit du courage et du professionnalisme de ses soldats, les dirigeants successifs de l’État ont infligé des coupes drastiques au budget militaire, conduisant à des forces armées sous-dimensionnées et insuffisamment équipées, voire « échantillonnaires ». La reconquête de la fierté nationale passant par un renouveau en matière de défense, le premier acte de M. Zemmour, une fois installé à l’Élysée, sera donc de renverser cette tendance…

Au fur et à mesure qu’il déroule son programme, on a de plus en plus l’impression qu’il porte un képi invisible, voire, à certains moments, un bicorne, tant il s’efforce d’incarner une longue tradition française de gloire militaire. Qui sait ? A l’heure actuelle, c’est peut-être d’une telle combinaison de détermination, de sincérité et de vantardise calculée dont la France, qui a le moral dans les chaussettes, a besoin.

Le règne de la quantité

Le candidat pointe le fait que, si la France arrive, aujourd’hui, à consacrer 2% de son PIB à la défense (l’objectif fixé par l’OTAN), c’est moins parce que le pays attribue plus de crédits à ce budget que parce que, suite aux effets de la pandémie, le PIB de la France a rétréci. Il faut noter que, selon le ministère de la Défense, le budget strictement défense – le plus important du ministère et qui ne prend pas en compte les pensions des militaires – s’élevait à 39,2 milliards d’euros en 2021, 7 milliards de plus qu’en 2017. Quoiqu’il en soit, M. Zemmour vise un budget de 70 milliards d’euros en 2030. Un autre objectif non moins ambitieux consiste à augmenter à 100.000 hommes les forces opérationnelles de l’armée de terre d’ici 2027. Il faut savoir que, en 2021, la France comptait plus de 30.000 hommes dans ses différents déploiements autour du monde, les militaires de l’armée de l’air et de la marine compris. Pour l’armée de l’air, le nombre de chasseurs sera porté à 300 d’ici 2040 (le 1er juillet 2021, le nombre des avions de combat s’élevait à 211). Quant à la marine, le nombre de porte-avions doit passer de 1 à 2, tandis que celui des frégates sera porté à 20 (on suppose qu’il s’agit de frégates dites « de premier rang », il y en a 15 aujourd’hui). La nation comptera 8 sous-marins d’attaque nucléaires, contre 6 actuellement (le ministère de la Défense parle de 5 au 1er juillet 2021). Doter la France de forces armées « dignes [de son] rang » ne suffit pas. Lors d’un entretien avec nos confrères de la revue Conflits, le chef d’état-major actuel de l’armée de terre, le général Pierre Schill, a souligné la nécessité d’« accorder une attention accrue aux familles et à la qualité de l’environnement de nos soldats. » Se montrant éminemment sensible à ce besoin, Éric Zemmour annonce vouloir augmenter de 20% les salaires des militaires et améliorer les conditions de vie – notamment en ce qui concerne le logement – de leurs familles. Certes, une politique fondée sur autant de dépenses peut ressembler à une lettre au père Noël et, interrogé sur la manière dont il financera ces augmentations, le candidat refuse d’expliquer où il va trouver les fonds. Mais tous les candidats restent vagues quand il s’agit de chiffrer leurs dépenses futures. L’important ici, c’est que M. Zemmour insiste sur le fait que, lui président, le ministère de la Défense ne sera plus le parent pauvre en termes budgétaires.  

Aujourd’hui l’Europe…

L’approche « européiste » de la défense consiste à viser la création d’une véritable armée de l’Union européenne – une ambition peu réaliste qui a nourri la détermination des Britanniques de choisir le Brexit. Pas plus que la perfide Albion, M. Zemmour n’est dupe de cette chimère. D’autres formes de collaboration militaire existent en Europe ou pourraient être développées, mais il y a un obstacle qu’il identifie – correctement – comme étant l’Allemagne. D’abord, cette dernière dépense plus sur la défense que la France mais se montre plus réticente à s’engager dans de véritables opérations. Plus grave encore, les Allemands tirent à eux la couverture en matière de développement, de fabrication et d’exportation d’armements. Pour cette raison, Éric Zemmour se dit déterminé à revoir les programmes de coopération avec l’Allemagne. Comment s’y prendra-t-il ? Il ne l’explique pas encore, mais au moins il affiche clairement sa volonté : la France ne sera plus le caniche des industriels outre-Rhin. On comprend bien cette nécessité, car dans une Union européenne qui, sur le plan militaire, semble actuellement sans boussole, la France est le seul pays capable de prendre le leadership grâce à ses forces opérationnelles et à ses capacités de réflexion stratégique. Quelle sera la stratégie de M. Zemmour ? Ici, le képi devient encore plus perceptible : si la France ne doit pas être le caniche de l’Allemagne, l’Europe ne doit pas être celui des États-Unis. Pour lui, les tensions actuelles avec la Russie au sujet de l’Ukraine risquent de conduire à une instrumentalisation de l’Europe par les Américains qui seraient en train de remonter les Européens contre les Russes pour servir leurs propres intérêts hégémoniques. Selon le candidat de Reconquête!, il faut que les relations avec la Russie soient « normalisées et apaisées. » Les Russes, qui ne sont « ni nos alliés ni nos ennemis », doivent être traités « sans complaisance mais sans provocation inutile. » Éric Zemmour n’a pas d’illusions quant aux ambitions hégémoniques que nourrit de son côté Vladimir Poutine. Pour l’instant, il n’explique pas comment nous pourrons normaliser les relations avec quelqu’un qui nous trouve plus utiles comme adversaires que comme amis. L’essentiel est dans cette détermination à endosser le costume du général de Gaulle : la France ne doit être le jouet ni de l’oncle Sam, ni de l’Ours russe. Entre les buveurs de bourbon et les buveurs de vodka, il y a une place à part pour les amateurs de calva. Bref, la France, avec sa « voix singulière », doit être « une puissance d’équilibre. »

… demain, le monde

Ce retour à la doxa gaulliste va plus loin encore. Éric Zemmour annonce que, lui président, la France quittera le commandement intégré de l’OTAN. Selon un courant de pensée tenace en France, qui trouve des adhérents autant à gauche qu’à droite, un grand nombre des maux de la nation sur le plan géostratégique seraient dus à sa participation à l’OTAN. M. Zemmour s’empresse d’ajouter que la France ne rompra pas « sa coopération avec les États-Unis ». Heureusement, l’Amérique restant pour le moment la seule super-puissance dans le camp occidental. Mais aux yeux de beaucoup de politiques français, l’OTAN permet aux États-Unis d’instrumentaliser les membres de cette organisation à ses propres fins. Peut-on vraiment dire que, depuis 2009, l’année où M. Sarkozy a renversé la décision du général de Gaulle en 1966 de quitter le commandement intégré de l’OTAN, la France a parlé avec une voix moins « singulière » ? En tout cas, ce départ est apparemment un symbole de virilité nationale dont les Français ont besoin. Du même coup, si la coopération militaire avec le Royaume Uni doit continuer – M. Zemmour veut maintenir les accords de Lancaster House signés en 2010 – l’Angleterre est, pour lui, à ranger définitivement du côté des Américains dans une alliance atlantique que la France doit refuser. Et si, en matière de renseignement, la France, comme d’autres pays occidentaux, reste dépendante des États-Unis, son ambition à long terme doit être de s’en libérer. Dans un monde où le partage d’informations entre alliés reste fondamental, cette recherche d’indépendance semble illusoire, mais on sent que, encore une fois, il s’agit surtout de remonter le moral des Français en adoptant des accents gaulliens.

Cette volonté de restaurer une fierté nationale prend une tonalité plus napoléonienne quand le candidat de Reconquête! déclare : « L’Europe est trop petite pour la France. » Il est évident que, comme beaucoup d’autres pays occidentaux, surtout ceux qui possédaient autrefois un empire colonial, la France est engagée dans des opérations militaires autour de la planète, que ce soit au sein de l’ONU ou de l’OTAN ou pour défendre ses propres intérêts ou ceux de ses alliés les plus proches. Mais souligner ainsi les dimensions réduites de l’Europe est aussi une de ces rodomontades dont la France a besoin. A l’heure où les forces françaises se retirent du Mali, M. Zemmour constate l’échec de l’opération Barkhane mais n’y voit pas une raison pour la France de se replier sur elle-même. Il faut que, désormais, les interventions contre les djihadistes au nom de la sécurité française et occidentale se limitent à des opérations « coup de poing. » D’ailleurs, loin de se retirer de l’Afrique, Éric Zemmour annonce que, d’ici 2027, il doublera les effectifs de militaires stationnés en Afrique de l’Ouest et aux Émirats arabes unis. Le père Noël est de nouveau proche ici, mais la France – à l’instar du Royaume Uni – doit pouvoir projeter sa puissance jusque dans le Pacifique afin, comme il le dit, de « défendre bec et ongles ses intérêts. » Qui seront les alliés de la France ? M. Zemmour parle de développer la coopération avec la Grèce, l’Inde, l’Égypte ou le Brésil. Si ces pays ne constituent pas d’emblée une alliance logique et forte, il s’agit d’un désir de créer une bande à part, celle des amis de la France. Éric Zemmour n’évoque pas l’humiliation que la France et le président Macron ont subie lors de l’annonce de la création de l’AUKUS, cette alliance dont la France a été exclue mais où elle aurait dû trouver une place toute naturelle. Désormais, il faut que la France initie des alliances ou lieu d’attendre qu’on la prie d’en faire partie.

Cette volonté d’affirmer l’autonomie de la France qu’on détecte partout dans le discours zemmourien est-elle destinée simplement à remonter le moral des Français au nom d’une fierté nationale perdue, ou constitue-t-elle le fondement de la doctrine stratégique du candidat ? Dans le monde actuel, l’autonomie est une valeur toute relative. M. Zemmour déclare que la France serait incapable aujourd’hui de mener une intervention semblable à celle des Britanniques à l’époque de la guerre des Malouines. Il faudrait ajouter que les Britanniques eux-mêmes ne peuvent plus le faire. Mais ce serait possible au sein d’une alliance. Le général Schill, dans son entretien avec Conflits, définit l’ambition de l’armée française comme étant celle de « jouer un rôle de nation cadre au sein d’une coalition. » Dans ces circonstances,  « l’interopérabilité avec nos alliés est fondamentale sous l’aspect opérationnel comme capacitaire. » Autrement dit, il est désormais très difficile de faire cavalier seul. La France avec sa « voix singulière » devra se faire entendre plus souvent en tant que choriste qu’en tant que soliste.

Pourquoi quitter le Syndicat de la critique de cinéma?

Le 7e art vit au rythme des scandales sexuels : affaire Weinstein, accusations d’Adèle Haenel contre Christophe Ruggia, attaques contre Polanski… Pour se faire bien voir des néoféministes qui font régner la terreur dans le milieu, le syndicat des critiques a imposé la parité dans son conseil de sélection à Cannes. Gérard Lenne, son président d’honneur, s’y est opposé. Mal lui en a pris.


Je suis journaliste, ma spécialité est le cinéma. De 2001 à 2007, j’ai présidé le Syndicat français de la critique de cinéma, dont l’activité principale est d’organiser, au Festival de Cannes, la prestigieuse Semaine de la critique. À cette époque, tout était simple. Le féminisme n’était pas radicalisé, il n’était pas encore le mouvement envahissant et totalitaire que nous connaissons. Si un membre du CA évoquait en 2003 son souhait de la parité, on le considérait comme un farfelu. Quant à l’écriture inclusive, on ne savait même pas ce que c’était.

Quinze ans plus tard, en 2018, est lancé le collectif « 50/50 pour 2020 », profitant de l’affaire Weinstein qui a éclaté en octobre 2017. La parité devient un objectif. Le féminisme apparaît de plus en plus, selon la définition d’Alain Finkielkraut, comme « la quête de places et de pouvoir ». On va en avoir la démonstration.

Ayant cessé de me rendre au Festival de Cannes, ce n’est que le 21 juin que j’entends, à l’assemblée générale du SFCC, cette petite phrase, dans le rapport moral de la secrétaire générale : « La Semaine de la critique a signé la charte 50/50×2020 des festivals par laquelle elle s’engage à respecter la parité dans son comité de sélection et à communiquer les statistiques sur les films soumis et réalisés par des femmes. »

L’information passe inaperçue. Incrédule, je pose la question à Chloé Rolland, la secrétaire générale. 

« Oh ne t’en fais pas, me répond-elle, on ne s’est engagés à rien. On a dû signer, mais on fera ce qu’on voudra. »

Inquiet néanmoins, je téléphone à Isabelle Danel, la présidente. Cette histoire de parité ne prend-elle pas une allure statutaire ? Or, toute modification de nos statuts exige le vote d’une AG, ordinaire ou extraordinaire. La présidente reconnaît qu’il n’y a même pas eu de réunion du conseil. Elle a seulement donné quelques coups de fil, surtout aux membres du bureau restreint. 

« Tu comprends, on n’avait pas le temps. Mais ne t’en fais pas, tu sais bien que je suis opposée aux quotas. »

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Ah bon, la parité n’est donc pas un quota ? Et même un quota de 50 %, ce qui n’est pas rien. De plus en plus soucieux, j’appelle l’un des vice-présidents, Philippe Rouyer. 

« Que veux-tu, on ne pouvait pas faire autrement. Si on avait refusé, elles nous dénonçaient. On aurait été cloués au pilori par toute la presse et les médias ! Et nos subventions, alors ? »

Je commence à discerner à quoi nous avons affaire. Une opération bien montée, qui fonctionne à coups de pressions et d’intimidation. Outre celui de notre Semaine de la critique, le collectif 50/50×2020 a obtenu l’aval du Festival officiel et celui de la Quinzaine des réalisateurs. Il a fomenté une « montée des marches » en grande pompe, et sa charte a été signée en public, en présence de Françoise Nyssen, éphémère ministre de la Culture. À mesure qu’on interroge les responsables, c’est le même refrain qui résonne : « On n’avait pas le choix, c’est déjà assez compliqué, avec tout le boulot qu’on a en plein festival ! »

Adèle Haenel à la 45e cérémonie des Césars, 28 février 2020 PASCAL LE SEGRETAIN / Getty Images via AFP

On a quelque raison de savoir que les signataires sont entrés dans le jeu sans le moindre enthousiasme, car il s’agit quand même de rogner leur pouvoir de décision. Cela s’appelle agir sous la menace.

Cet été-là, je ne suis plus au CA mais président d’honneur du SFCC. Mon intime conviction est qu’il faut réagir. Commence un long chemin qui va durer plus de trois ans. À tort ou à raison, j’estime alors qu’il faut ménager les uns et les autres. L’approbation de cette charte a été une erreur, or il n’est pas honteux de reconnaître une erreur, au contraire.

À mesure que les mois passent, on se rapproche de la date du Festival de Cannes 2019. Je remets le débat sur le tapis, en espérant que le syndicat reviendra à l’esprit de ses origines. J’ai un allié de poids en la personne de Jacques Zimmer, comme moi ancien président et toujours président d’honneur. À nous deux, nous pourrons nous faire entendre. Malheureusement, les choses tournent mal. Exaspéré, il claque la porte du syndicat.

Je suis isolé, conscient qu’il est illusoire de convaincre un groupe qui fait front commun dès qu’on met en cause ses méthodes et sa politique. L’opacité est désormais la règle au SFCC. Les adhérents sont à peine informés du départ de Jacques Zimmer « pour désaccord avec la présidente », sans un mot sur les raisons de ce désaccord. Aujourd’hui encore, ils n’ont pas été mis au courant.

Le nouveau président, Philippe Rouyer, oppose une fin de non-recevoir à ma revendication réitérée : la liberté de m’adresser aux membres du syndicat par un texte écrit. Il fait voter par le conseil l’abolition de toute « tribune libre » en me signifiant ensuite qu’on ne fera pas d’exception.

Rien d’étonnant : le néoféminisme ne se caractérise-t-il pas, dans le monde entier, par une résurgence de diverses formes de censure ?

Ajoutons-y le goût de la délation. On va en avoir la preuve dans le cinéma français. Le 4 novembre 2019, en couronnement d’une opération montée par Mediapart, l’actrice Adèle Haenel accuse Christophe Ruggia, le cinéaste qui l’a révélée, de harcèlement et d’attouchements. Nul ne sait, à ce jour, ce qui s’est réellement passé entre eux. S’il y a lieu, c’est à la justice d’en juger. Mais ce n’est pas l’avis de Mediapart et d’Edwy Plenel, qui se mobilisent pendant six mois d’enquête policière. Ni celui du SFCC, un syndicat de critiques dont ce n’est pas le rôle et qui va se féliciter bruyamment de cet acharnement.

On accuse souvent la justice de lenteur, mais celle-là pèche plutôt par précipitation ! Pourquoi cette unanimité, cette rapidité hors norme ? Parmi les enquêtrices-justicières de Mediapart figure Iris Brey, figure influente de notre syndicat. Étrange hasard !

Les « affaires » vont dès lors se multiplier, relayées par une presse qui flatte le goût du lynchage et surenchérit volontiers dans la démagogie au goût du jour. Les féministes appellent au boycott du J’accuse de Roman Polanski qui est, malgré tout, « nominé » pour les César. À la Cinémathèque, à l’occasion de l’hommage qui lui est rendu, son nom est traîné dans la boue. Assez pour que l’hommage suivant, qui devait récompenser Jean-Claude Brisseau, soit purement et simplement annulé pour préserver les subventions de l’État. La cancel culture est en marche.

Le soir des César, le 28 février 2020, Polanski est absent mais couronné. Furieuses, Adèle Haenel et ses amies quittent la salle. On entre alors dans la pandémie, qui va tout compliquer, mais je tente malgré tout de faire entendre aux responsables du SFCC qu’ils font fausse route. Ils ignorent mes mises en garde et réaffirment leurs positions : pas question de me laisser m’exprimer devant les adhérents. On tourne en rond.

C’est alors que me vient une idée. Chaque année, on procède à des élections, pour renouveler partiellement le conseil. Tout candidat peut exposer ses motivations, ce qu’on appelle sa profession de foi. Rien ne m’interdit de poser en 2021 ma candidature, comme si je voulais réintégrer le conseil, ce qui n’est évidemment pas mon but. Je tâche de résumer en quelques lignes trois années de différends et de palinodies.

J’essaie d’expliquer comment notre syndicat s’est aligné aveuglément sur le wokisme politiquement correct, sur le néoféminisme totalitaire qui s’est substitué peu à peu au féminisme de libération des années 1970. Comment le CA s’est incliné devant la menace et l’intimidation. Je conclus sur cette banalité : « Il est des circonstances historiques où il faut choisir entre la collaboration et la résistance. »

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Allusion pas vraiment innocente, mais qui va mettre le feu aux poudres. Le président m’écrit pour m’accuser d’avoir « diffusé des informations fausses concernant la charte 50/50 et la façon dont elle a été signée et approuvée par le SFCC » et me reprocher vertement « une injure grave à l’encontre des membres du CA ».

Il me « demande instamment » de venir « m’expliquer ». Cette convocation, appelons les choses par leur nom, m’évoque aussitôt les mœurs du parti communiste, dans les années 1950 et 1960, chez les intellectuels : quand un déviant devenait trop gênant, on le faisait comparaître devant sa cellule érigée en tribunal populaire, et on concluait à son exclusion, en fait décidée d’avance.

L’argumentation précise que j’avais préparée est écoutée mais tombe à plat, ce qui est irréfutable n’étant même pas relevé. Je cite Le Mirage #MeToo de la psychanalyste Sabine Prokhoris (Cherche-Midi), qui livre de l’affaire Haenel une analyse aussi fine qu’implacable… Silence glacial ! Sans possibilité de défense, je suis condamné d’avance.

En signe d’infamie, on me retire mon titre de président d’honneur. Verdict inattendu, illégal et incongru. Le titre de président d’honneur est attribué « à vie », aucun juriste ne dirait le contraire.

En m’accusant d’avoir « instrumentalisé l’outil de démocratie interne », le CA oublie sciemment que je n’ai eu recours à cette extrémité que pour contourner sa très vigilante censure. Il n’a aucune leçon de démocratie à me donner, lui qui, depuis quelques années, a aboli la liberté d’expression qui était précisément une de nos traditions démocratiques les plus précieuses. Ce qui n’empêche pas le président Rouyer d’affirmer que « le CA tient à réaffirmer son attachement indéfectible à la liberté d’expression ». Indéfectible ! De l’humour, probablement…

En tout cas, cela s’inscrit dans la stratégie wokiste qui consiste à éliminer les opposants en provoquant leur mort sociale – ce qu’on appelle éloquemment la cancel culture. 

Alors, fût-ce désagréable, la question se pose quant à la réaction la plus appropriée. La lettre du président s’achève par cette phrase : « Je t’informe par la présente que tu redeviens simple membre du SFCC. » Partant du principe que je ne saurais accepter cette décision d’un conseil qui n’a plus ma considération, je ne peux que la rejeter, et quitter le SFCC.

Au-delà de mon cas personnel, l’évolution du Syndicat de la critique depuis quelques années est significative d’une mutation civilisationnelle qui prend appui sur cette déviation radicale du féminisme qu’est le mouvement #MeToo (et sur sa très raffinée traduction française #BalanceTonPorc). On assiste à une érosion des principes fondamentaux de la démocratie, et à un abandon de ceux de la justice. Rappelons seulement que l’invasion de la parité obligatoire contredit l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 qui garantissait l’égalité de tous les citoyens, « admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ». Et dans le domaine de la justice, le fait que l’accusation ne vaut pas condamnation, ce qui est devenu l’usage, le soupçon ayant désormais valeur de preuve.

Et pourtant, dira-t-on, les idées qui ont fondé le féminisme n’étaient-elles pas justes, au départ ? Comment un espoir du xxe siècle est-il devenu un fléau du xxie ? Le phénomène hélas n’est pas nouveau. L’histoire ne manque pas de religions ou d’idéologies qui sont passées de l’aspiration à la liberté à la réalité de l’oppression.

De Chevènement en 2002 à Zemmour en 2022, itinéraire d’un souverainiste venu de l’autre rive

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Une tribune libre d’Olivier Jouis, ancien responsable des jeunes avec Chevènement 2002, Colonel (réserve) de l’Armée de l’Air, Coordinateur « Reconquête! » pour les Français de l’étranger.


Il y a 20 ans précisément, en 2002, des souverainistes de droite comme de gauche, républicains et patriotes des deux rives, aux parcours et aux familles politiques différents, choisirent de soutenir Jean-Pierre Chevènement dans sa campagne pour l’élection présidentielle. 

Le miraculé de la République

J’ai eu le bonheur et le privilège d’être l’un d’entre eux en assurant, de septembre 2001, jusqu’à avril 2002, la mission ingrate mais passionnante de mobiliser la jeunesse. Un talentueux journaliste politique du Figaro, qui suivait la campagne d’alors, avait relevé la gageure, dans un article caustique sur ces jeunes idéalistes ambitieux au sein d’un aréopage de vieux briscards. D’anciens ministres de De Gaulle, d’ex-ministres communistes de Mitterrand, d’anciens trotskystes y côtoyaient des royalistes ; un vénérable grand maître du Grand Orient y devisait courtoisement avec un ancien d’Occident, tous farouchement convaincus des capacités du Che à chambouler le système et se qualifier pour le second tour. A l’automne 2001, un sondage plaçait le “miraculé de la République” (il avait échappé quelques mois auparavant à un long coma consécutif à une intervention chirurgicale bénigne) à 15% des intentions de vote et Le Point titrait sur la divine surprise de l’émergence du troisième homme de cette élection, arbitre et faiseur de roi potentiel. Il fallait en être et, aujourd’hui encore, certains brandissent comme un fait d’armes, leur appartenance supposée à la parenthèse enchantée de la cité Paradis, le siège de cette campagne trépidante et enivrante : Emmanuel, alors étudiant à Nanterre, m’a assuré, plus tard, avoir vu de la lumière et y être entré par curiosité intellectuelle mais je ne me souviens pas d’y avoir croisé Florian.

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Au final, Chevènement, s’il ne réussit à convaincre que 5% des électeurs, fit néanmoins preuve de “vista”. Il avait vu juste sur le communautarisme, sur les dégâts de la mondialisation et sur le déclin de notre industrie. Il avait mis dans le mille sur l’Europe de Bruxelles et sur le délitement de l’École. Estimé à droite mais voué aux gémonies par la gauche (qui préféra lui attribuer la responsabilité de l’échec de Lionel Jospin plutôt que de pratiquer l’introspection), Jean-Pierre Chevènement perdra ses mandats de député et de maire de Belfort mais accèdera au statut de sage au Sénat et d’oracle du paysage politique français, sur la deuxième partie de sa riche carrière politique. 

La nation fragilisée

20 ans plus tard, c’est malheureusement le déclassement, annoncé, qui menace cette fois très concrètement la France : son influence internationale est contestée, ses emplois industriels ont déserté tandis que le socle de la nation est fragilisé par la sécession de certains territoires, la trahison et la cécité des élites et des choix politiques erratiques.

L’élection présidentielle de 2022 ne ressemble pas à celle de 2002. Ce ne sera pas une élection présidentielle comme les autres car elle en appelle à notre responsabilité vis-à-vis des générations futures, si nous voulons que la France ne soit pas reléguée et effacée de l’Histoire. Pas question d’effacer l’historique de la patrie des Belles Lettres, de l’amour courtois et des Arts, de l’art de vivre, et surtout, de l’art de penser librement.

Il y a toujours eu des patriotes sur les deux rives de la République, capables de se dépasser pour leur pays. En juin 1940, à Londres, ils sauvèrent l’honneur de la France. Puis, ils furent les architectes du Conseil National de la Résistance. En 2002, nous étions minoritaires. Après l’élection, la gauche excommunia ceux issus de ses rangs tandis qu’à droite, “chacun retourna dans sa chacunière” comme l’avait prédit alors Philippe de Villiers. Mais, aujourd’hui, après 20 ans de purgatoire, nos idées sont devenues majoritaires chez les Français.

Les partisans de Montebourg orphelins

La candidature d’Arnaud Montebourg, jusqu’à son retrait fin novembre, fut de la même veine car il défendait aussi la France à sa manière, contre les vents dominants et il est en cela respectable. Mais il demeura néanmoins prisonnier de son appareil. Dès que Montebourg a commencé à susurrer le mot immigration, à l’automne 2021, alors ses “amis” de gauche l’ont étrillé et ont plombé sa candidature jusqu’à son retrait de la course à l’Élysée. Brillant mais pusillanime, le chantre de la Remontada est retourné s’occuper de ses abeilles, plantant en rase campagne ses sympathisants devenus orphelins. 

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A moins de deux mois du premier tour, il faut avoir le courage, l’honnêteté et la lucidité de le reconnaître : il n’y a qu’un seul candidat qui mette les vrais problèmes sur la table et qui propose les seules solutions qui s’imposent. La France doit reprendre le contrôle de sa politique étrangère et son autonomie vis-à-vis de l’OTAN. Elle doit pouvoir décider seule de sa politique migratoire et de sa politique industrielle, en affirmant que l’Europe n’est qu’un moyen et qu’elle n’est en aucun cas un but en soi. Enfin, la France doit rester et redevenir elle-même, en étant fière de son héritage et de son histoire.

La candidature d’Éric Zemmour, avec son style sans gants et son pragmatisme qui décoiffe, ne relève pas de la simple posture. Il y a urgence et il n’y a pas de temps à perdre en génuflexions oratoires inutiles, malgré les attaques aussi grotesques qu’injustes de nos adversaires. Il n’est pas entré en campagne pour témoigner, le temps d’un selfie. Je suis convaincu qu’il sera qualifié pour le second tour et avec lui, nous avons une opportunité crédible et unique de faire arriver nos idées au pouvoir. Je lui apporte donc mon soutien sans hésitation pour l’aider à devenir notre prochain président de la République.

Yannick Jadot s’effondre et même France inter s’en fiche!

C’est vraiment trop injuste ! Pendant que le candidat EELV à la présidentielle est soupçonné de faire des clins d’œil communautaristes, la matinale de la radio publique – qui devrait en toute logique soutenir son programme écolo-woke – n’a d’yeux que pour Eric Zemmour.


Yannick Jadot est très fatigué. Peut-être même est-il un peu déprimé. Il y a de quoi : sa conseillère politique, Sandrine Rousseau, ne lui lâche pas les baskets, continue de faire rire sur les réseaux sociaux, affiche son soutien à Assa Traoré, reproche à son équipe d’avoir rencontré celle de Christiane Taubira sans l’avoir tenue au courant puis twitte : « Chère Ch. Taubira, Vous dire ce jour que vos combats politiques resteront, quoiqu’il (sic) en soit, au dessus des eaux stagnantes. » Les sondages ne sont pas bons. Fabien Roussel est bien parti pour lui passer devant. Bref, c’est la Merdézina.

La tournée des radios communautaires… et des bourdes

Sur Radio J, le candidat écolo fatigué a lâché une phrase qui a fait du bruit : « Zemmour essaie de réconcilier une partie de la France avec l’Algérie française, avec Pétain, avec l’antisémitisme. Ce que le père Le Pen n’avait pas réussi à faire. Mais la différence la plus perverse, c’est que Zemmour est juif, il fait le juif de service pour les antisémites. » Comme Élisabeth Lévy et Mathieu Bock-Côté, je ne crois pas un seul instant que Yannick Jadot soit antisémite. La fatigue et un début de dépression l’ont amené à tirer sans discernement sur un concurrent politique et, croyant bon sur une radio communautaire juive de coller aux propos vindicatifs du président du CRIF qui appelle les juifs à ne pas voter pour Zemmour, à dire une grosse bêtise. Ça, c’était le lundi 14 février.

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Mardi 15 février, Yannick Jadot, les traits tirés, se rend dans une autre radio communautaire, Beur FM. Badaboum ! Voulant une nouvelle fois « se faire » Zemmour, il évoque ses meetings : « Quand vous voyez les meetings de Zemmour… c’est que des Blancs ! » – une légère pause nous laisse croire qu’il se rend compte de ce qu’il dit, qu’il va rectifier, mais non, il continue : « Et il y a un Noir derrière, c’est de l’affichage. »

Thomas Legrand multiplie les éditos anti-Zemmour, c’est l’État qui paie !

Thomas Legrand a immédiatement pris son micro pour dénoncer les propos de Jadot. Non, je plaisante. Thomas Legrand n’a pas le temps de s’intéresser à Yannick Jadot. Jadot s’effondre mais Legrand s’en fiche. L’éditorialiste de France Inter est en ce moment la proie d’une idée fixe : dézinguer Éric Zemmour. Son médecin lui aurait conseillé de ne pas garder ses mauvaises humeurs pour lui et de partager avec l’auditeur france-intérien ses aigreurs intestines et ses irritations cérébrales. Un seul traitement : la radiothérapie à modulation de fréquence via l’émission d’ondes anti-zemmouriennes une à deux fois par mois. Mais Thomas Legrand a décidé de rapprocher les séances radio-curatives : dans les douze derniers de ses éditos sur France Inter, le journaliste a parlé à six reprises d’Éric Zemmour – et une seule fois (et encore, de très loin) de Yannick Jadot.

Tous les médecins connaissent ce curieux paradoxe du patient qui ne veut pas guérir. Si Thomas Legrand monte sur ses grands chevaux de bois anti-zemmouriens, c’est que Jean-Marie Le Pen lui manque. Marine ne fait plus que piètre figure « nauséabonde » à côté de son père. Contre qui se tourner pour se faire reluire antiracistement, antifascistement, progressistement, si la “bête immonde” disparaît ? Comment masquer la vacuité politique d’une gauche effondrée sans les épouvantables « fascistes » permettant d’organiser la « résistance » ? Grâce à Éric Zemmour, l’éditorialiste retrouve sa routinière et ridicule verve : « Éric Zemmour réveille cette droite honteuse qui s’était vautrée dans la collaboration, et puis qui a dû avaler les potions amères de la République en 1945, du démantèlement de l’Empire, des avancées sociétales post-68, de la déchristianisation, de l’avortement, du mariage pour tous et aujourd’hui de la révolution anthropologique MeToo, sans broncher ! » [1] C’est bête à manger du foin et démagogique à souhait, idéal pour se vautrer voluptueusement dans les draps satinés de la gauche dite progressiste sans se froisser les neurones.

La bénédiction Zemmour

En réalité, la seule crainte de Thomas Legrand, c’est de voir Marine Le Pen et Éric Zemmour représenter un jour moins de 15, voire moins de 10 ou moins de 5% des intentions de vote. Muray avait parfaitement compris ce phénomène en 2002, lorsqu’il décryptait un« article de Libération où l’on donnait la parole à un groupe de jeunes anti-lepénistes du faubourg Saint-Antoine […] dont l’un cassait enfin le morceau : le 1er mai, racontait-il, “on avait envie de chanter “Le Pen on t’aime”. Il nous a réveillés [le wokisme avant l’heure]. On dormait, on s’ennuyait. Maintenant, tout le monde a le sourire” » [2].

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Legrand s’emmerdait à cent sous de l’heure. Il n’avait plus le sourire. Ses aigreurs lui manquaient ; il ne se sentait pas d’exister sans quelques démangeaisons, des combats à mener, des barricades à élever contre l’ignoble. Quoi qu’il en dise, Eric Zemmour est une bénédiction pour lui. Il espère secrètement le voir atteindre le second tour des présidentielles. Il rêve d’un retour vers le futur (2002), d’un événement zébrant comme un coup de tonnerre le ciel républicain. Se prenant pour le Chevalier des Ondes terrassant le Dragon Facho, il s’imagine rapportant par le menu les événements majeurs de la « résistance citoyenne » : des centaines de joyeuses manifestations « républicaines » défilant dans toute la France pour former un « cordon sanitaire » ; des artistes pleurnichant leur honte devant des théâtres transformés en « lieux de lutte contre la haine » ; des étudiants de l’Unef et des syndicalistes sudistes se lamentant dans des réunions non-mixtes « antifascistement intersectionnelles » ; des handicapés brûlant l’effigie du candidat « d’extrême-droite » et appelant les associations « citoyennes » des sourdingues « humanistes » et des mirots « citoyens » à se joindre à des manifestations « inclusives » encadrées par de gentils escadrons LGBTQIA+++ « républicains ».

Gare au surdosage !

En attendant ce moment, Thomas Legrand continue de se faire la voix : « Zemmour reprend tout le corpus idéologique de la droite radicale que trimbalait Jean-Marie Le Pen : banalisation du pétainisme, revisitation arrangée de l’histoire et xénophobie de fait. […] le fait désinhibant qu’il soit, comme le dit Yannick Jadot, le « juif de service », permet à toute une partie de la droite, attachée aux racines chrétiennes et à un ordre social figé plus qu’aux valeurs de la République, de réapparaitre sans complexe, pour la 1ère fois à ce point depuis, disons, la condamnation de Charles Maurras en janvier 1945 » [3]. Son médecin est, paraît-il, très inquiet. Il lui aurait demandé de réduire la fréquence des séances radio-curatives ou de varier les cibles en lui rappelant les effets secondaires dûs à une radiothérapie surdosée en rayonnements anti-zemmouriens : rabâchage idéologique, perte d’objectivité, surdité subjective, désorientation historique, amoindrissement du discernement, délire de persécution, risque paranoïde accompagné d’une surestime de soi, désinhibition, logorrhée, etc. Afin de savoir si Thomas Legrand a tenu compte ou non des remarques de la faculté, nous continuerons d’écouter avec attention ses éditos et ne manquerons pas de vous tenir informés.


  1. Sur France Inter, édito du 24 décembre 2021.
  2. Philippe Muray, Exorcismes spirituels III, éditions Les Belles Lettres.
  3. Sur France Inter, édito du 17 février 2022.

Ouzbékistan, la clé de l’Asie centrale

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L’Europe de l’Est n’est pas la seule région où des anciennes républiques soviétiques cherchent leur voie…


Les manifestations et les violences qui ont secoué en janvier le Kazakhstan ont révélé les fragilités de la première économie d’Asie centrale. Sur fond de passation de pouvoir politique, cette crise et ses multiples conséquences vont accaparer l’attention du gouvernement kazakh. Le plus grand pays de la région par sa surface laisse de facto à l’Ouzbékistan, le plus grand pays par la population, l’espace lui permettant de prendre le leadership régional. Ces tensions, quoique largement moins dramatiques que la crise ukrainienne, mettent en avant l’importance de l’Asie centrale, où les cinq anciennes républiques soviétiques (pendant la période soviétique, Tachkent a été la quatrième ville de l’URSS après Moscou, Leningrad et Kiev) sont le terrain d’une lutte sourde entre la Russie et la Chine et où les États-Unis et les pays de l’UE ont investi des milliards notamment dans les industries minières.

Samarkand, Uzbekistan, 20 octobre 2021, Vladimir Smirnov /TASS/Sipa USA SIPAUSA30284403_000016

Trente ans après la chute de l’URSS et leur indépendance, ces républiques sont confrontées à un double défi : la cristallisation géopolitique de zones d’influence et l’évolution de sociétés, d’institutions et d’économies vers le système libéral et concurrentiel de marché.

Un pays en pleine transformation

La transition économique de l’Ouzbékistan de la planification centrale de type soviétique vers le marché n’a réellement commencé que récemment. Pendant les trois décennies écoulées depuis l’indépendance, la modernisation économique a été lente, notamment parce que l’État était souvent ébranlé par des violences séparatistes et islamistes. Ce n’est que fin 2016, après la mort de son premier président Islam Karimov et l’élection de Shavkat Mirziyoyev que la transformation s’accélère et que le pays se lance dans une série de réformes structurelles. En 2019, The Economist a déclaré que l’Ouzbékistan était l’économie qui a le plus avancé, l’ayant désigné pays de l’année. « Aucun autre pays n’est allé aussi loin » déclara l’hebdomadaire.

La France et les autres pays européens ont un boulevard devant eux en Ouzbékistan

Parallèlement aux réformes financières et structurelles, le gouvernement ouzbek mène des politiques sociales et renforce la coopération régionale avec pour ambition de créer un environnement politique stable sans lequel même une économie ouverte n’attirera pas des investissements étrangers. C’est dans cette logique que s’inscrivent les efforts de Tachkent pour contribuer à la stabilisation de la région suite à la prise de Kaboul par les talibans et continue par exemple de fournir l’Afghanistan en électricité.

Un garçon réalise une corvée sur les hauteurs de Kaboul, Afghanistan, 11 septembre 2021 © Felipe Dana/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22604569_000002

Avec l’arrivée au pouvoir de Mirziyoyev, le gouvernement ouzbek a commencé par s’attaquer aux principaux points faibles de l’économie locale. Malgré une libéralisation précoce au niveau microéconomique, l’État continuait sous Karimov à planifier et diriger la répartition des ressources et la priorisation d’investissements en capital, captés essentiellement par de gros acteurs, toutes entreprises d’État. Dans la continuité de l’époque soviétique, le gouvernement fixait des objectifs sans lier les dépenses budgétaires aux résultats, faisant peu de cas de l’efficacité, de la responsabilité et de la productivité.

Les réformes de l’ère Mirziyoyev répondent à deux préoccupations principales : maintenir la stabilité et la cohésion nationale tout en accélérant la transition vers une économie développée de marché et soutenant la croissance. Le pays doit impérativement marcher sur ces deux jambes.

Sur la voie de la transparence

L’évolution de ces réformes ressemble à celle des premières années post soviétiques en Europe de l’Est, le processus commençant avec une libéralisation des prix et du commerce extérieur accompagnée d’unification du taux de change. C’est l’étape la moins compliquée. Quant à la réorganisation de la structure des finances publiques et à la redéfinition du rôle de l’État dans l’économie, elle a pris naturellement plus de temps.

Au niveau des dépenses publiques on distingue clairement une réorientation des dépenses vers le social : éducation, santé et aides publiques aux plus démunis. Le système fiscal a été simplifié, l’administration fiscale améliorée et la transparence fiscale et budgétaire s’est considérablement améliorée.

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Les progrès en matière de restructuration des entreprises et de privatisation et l’introduction d’un cadre d’investissement favorable aux nouvelles entreprises privées ont eux aussi été lents. Des entreprises privées ont commencé à voir le jour et à devenir un peu plus grandes sans pour autant pouvoir prendre la place des anciens géants étatiques. La gouvernance d’entreprise, l’allocation des crédits bancaires et la surveillance des institutions bancaires restent des points faibles des réformes. Et malgré les investissements importants dans le social et une structure démographique favorable (l’âge médian n’est que de 28 ans, et les deux tiers de la population ont entre 15 et 64 ans), la santé et l’éducation sont des secteurs qui ne se transforment que trop lentement. En même temps, il convient de noter que les changements qui nécessitent une restructuration profonde et une véritable remise en question du rôle du gouvernement prennent du temps, quand on souhaite garder la stabilité de la paix sociale.

« Quoi qu’il en coûte » made in Ouzbékistan

En revanche, de manière impressionnante, les réformes n’ont pas été ralenties pendant la pandémie et les mesures prises entre 2017-2019 produisent des résultats. Le pays est une des rares économies au monde à avoir évité une récession en 2020. Il faut aussi rappeler les mesures prises pour atténuer l’impact économique de la pandémie avec une version locale de « quoi qu’il en coute ». Ainsi, la Banque mondiale a relevé ses prévisions de PIB pour l’Ouzbékistan en 2021, notant le rôle important de ces mesures anticycliques. Selon le FMI, le PIB de l’Ouzbékistan devrait connaître la plus forte croissance d’Asie centrale en 2022 et 2023 (5,6 % et 5,8 %). Comme ailleurs, ce tableau est quelque peu obscurci par une inflation en hausse (10%).

C’est avec ce bilan que Mirziyoyev a été réélu en octobre dernier pour un deuxième mandat de cinq ans. Le président ouzbek admet ouvertement des problèmes tels que le taux de chômage, la pauvreté, la corruption, l’insuffisance de logements et les lacunes en matière d’éducation et de santé. Il vient de donner à son nouveau gouvernement une feuille de route pour les cinq prochaines années qui s’inscrit dans la continuité de son action depuis 2016. La stratégie reste toujours appuyée sur deux jambes : une ouverture croissante à l’économie mondiale accompagnée d’une redistribution massive des fruits de la croissance en forme d’augmentation de salaires, et d’améliorations des services sociaux, santé, éducation. On verra ainsi dans les années à venir une augmentation de transferts, minima sociaux et retraites, amélioration des rémunérations des femmes (notamment pour le calcul des retraites) et un  allongement des congés maternité. Ces mesures vont être accompagnées de la diminution de la part de l’État dans les capitaux des banques, de l’ouverture accrue aux investisseurs privés dans les secteurs du stockage du pétrole, de la gestion des aéroports ou des services ferroviaires. Tachkent va également adoucir encore le régime fiscal des entreprises (impôt sur les sociétés, impôt sur le revenu et TVA). Le taux d’imposition sur le revenu des personnes physiques est de 22% et le taux d’imposition maximal des sociétés est de 7,5% dans le pays. Enfin, le pays entend améliorer son écosystème d’accueil des entreprises par une réduction, simplification et digitalisation des démarches.  

Dans ce contexte, la France et les autres pays européens ont un boulevard devant eux en Ouzbékistan. Tachkent a besoin des capitaux et des investisseurs pour tirer son économie et son niveau des compétences vers le haut et ainsi se donner les moyens importants nécessaires à sa politique sociale très ambitieuse. Or, la facture en termes de géopolitique des investissements chinois est très élevée, sans parler des conditions économiques et financières très dures de Pékin. Washington devrait étendre ses liens en Asie centrale et faire de Tachkent un partenaire stratégique pour son engagement dans la région, mais, dans ce cas aussi, Russes et Chinois vont dessiner leurs lignes rouges et leurs puissances de nuisance sont ascendantes. C’est donc une coopération économique avec l’Europe qui semble offrir l’option la plus intéressante pour les deux parties.

Anne Frank: une affaire non classée

De nouvelles recherches tentent de déterminer qui a dénoncé Anne Frank aux nazis.


Anne Frank a tenu son journal célèbre du 12 juin 1942 au 1er août 1944. Trois jours plus tard, elle a été dénoncée et arrêtée par les nazis à qui quelqu’un avait révélé la cachette où sa famille s’était abritée pendant deux ans. Qui était derrière cette dénonciation ? Au cours des années, cette question a suscité une curiosité sans bornes sans que quiconque y apporte une réponse définitive.

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Pendant longtemps, des rumeurs ont accablé Miep Giets, la secrétaire du père d’Anne, Otto, celle qui a sauvé le manuscrit du journal. En 2015, deux investigateurs flamands ont publié un livre accusant Nelly Voskuijl, la sœur d’Elisabeth Voskuijl, celle qui a fait tout son possible pour aider les Frank pendant leur existence clandestine. En 2018, un autre livre en néerlandais, publié par un ancien voisin des Frank, a accusé Ans van Dijk, une femme juive qui a livré 145 personnes aux Allemands et qui a été exécutée pour collaboration en 1948.

Arnold van den Bergh, nouveau suspect

Aujourd’hui, une équipe comprenant un ex-agent du FBI, et qui a exploité des technologies de pointe comme des algorithmes sophistiqués capables de trouver des liens insoupçonnés entre les habitants de l’Amsterdam de cette époque, pointe du doigt Arnold van den Bergh, un membre du conseil juif de cette ville jusqu’à sa dissolution en 1943, mort en 1950. Manipulé cruellement par les Allemands, van den Bergh aurait pu être amené à dénoncer la famille d’Anne Frank pour sauver la sienne. Il est apparemment possible qu’Otto Frank ait eu connaissance de ce fait, mais ait préféré le taire. Selon le directeur du musée installé dans l’ancienne maison des Frank, la contribution de cette équipe est impressionnante mais peu concluante. Ce qui reste certain, c’est que les vrais tueurs d’Anne Frank, morte du typhus à 15 ans en déportation, sont les nazis.

Psychologie de l’antiracisme


Dans un échange avec le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Franc-Tireur, Christophe Barbier, la journaliste du Figaro Laure Mandeville a contesté le qualificatif de « xénophobe » qu’il venait d’attribuer à Éric Zemmour… avant d’être rappelée à l’ordre par Caroline Roux, l’animatrice de l’émission. Nazisme, racisme, grand remplacement, les mots accusateurs pleuvent et veulent disqualifier le premier défenseur d’une théorie ou plutôt d’une peur éprouvée par une grande partie des Français aujourd’hui, selon les derniers sondages parus.

Comment expliquer ce rejet absolu dont Zemmour fait l’objet de la part de personnes qui le caricaturent en pétainiste, raciste, islamophobe, antisémite, sans prendre la peine d’examiner ses prises de position et ses propositions et sans chercher à le combattre avec de véritables arguments? 

À gauche, un grand remplacement des idées

La plupart de ceux qui redoutent les désordres et les tensions qu’entrainerait une victoire d’Eric Zemmour se sentent protégés d’une façon ou d’une autre des désordres, tensions et bouleversements sociaux actuels ou prévisibles bien réels qui sont trop souvent niés et passés sous silence. Le clivage droite-gauche a été remplacé par une nouvelle lutte des classes, comme le montrent les analyses de Christophe Guilluy et de David Goodhart qui estime qu’on retrouve un peu partout dans le monde occidental une division entre les Anywhere, ceux de Partout et les Somewhere, ceux de Quelque Part.

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Mais l’explication sociologique par une nouvelle lutte des classes entre une bourgeoise acquise au cosmopolitisme de la société multiculturelle et des milieux populaires méfiantes envers les élites et soucieux de conserver identité et enracinement qu’ils ressentent comme en voie de disparition ne suffit pas à expliquer le caractère apparemment irrationnel du rejet absolu d’Eric Zemmour.

Depuis 50 ans, la gauche minoritaire dans le pays est restée dominante culturellement dans le monde des médias et des élites politiques qui donnent le ton sur ce qu’il est bon de penser. Les points de vue hétérodoxes sont renvoyés aux marges de ce qu’il est convenu d’appeler l’extrême-droite. La gauche acquise aux thèses antiracistes et décoloniales fait mine de poursuivre le combat contre les inégalités mais de fait elle a remplacé la lutte sociale par la repentance. 

L’idéalisation de l’immigré, comme figure sanctifiée par la pauvreté et la souffrance, prend la suite de l’idéalisation du prolétariat, et cela pour les mêmes raisons. Le blanc a remplacé le bourgeois des contestataires de mai 68, cet assassin de la pureté d’un monde ouvrier imaginaire qui désormais est remplacé par le musulman, damné de la terre. 

Ressorts inconscients

On a bien là un équivalent du racisme qui attribue à l’autre, oppresseur ou opprimé des caractéristiques immuables. Comme dans le racisme, c’est au nom de la conscience morale qu’on peut se permettre d’éprouver de la haine pour le porteur de tares monstrueuses. Dans le racisme traditionnel, c’était la cupidité du juif et la luxure proche de l’animalité du nègre qu’on abhorrait. Aujourd’hui on diabolise au nom du Bien celui qui déclare son rejet de l’immigration en provenance des pays musulmans et africains et exprime son refus d’un islam prosélyte. Il est accusé de diffuser des peurs imaginaires en vue d’allumer le feu de la haine. 

Ainsi comme dans un tour de passe-passe, la victime de cette diabolisation devient le diable qui veut persécuter des innocents, sanctifiés par la pauvreté qui les obligent à chercher l’asile par l’immigration, et par les risques de mort qu’ils encourent. Le réel est absent de cet univers fait de mythes et de slogans, appuyés par une propagande médiatique qui sait utiliser les ressorts inconscients de ces phénomènes d’idéalisation et de diabolisation. 

Une veillée pour Coralie Delaume, à l’Assemblée nationale

Henri Guaino et Marcel Gauchet ont échangé à cette occasion sur le souverainisme


Mercredi 16 février, l’association des amis de Coralie Delaume organisait une conférence-débat dans le cadre prestigieux de la salle Colbert à l’Assemblée Nationale. Présidée par David Cayla, l’association compte rendre hommage chaque année à l’écrivaine.

« Blogueuse devenue essayiste, essayiste devenue intellectuelle », rappelait David Desgouilles qui organisait les débats, Coralie Delaume s’était imposée comme une figure du courant souverainiste avant de disparaître en décembre 2020, à l’âge de 44 ans. Dans l’assistance, on a pu reconnaître le prince Joachim Murat et Djordje Kuzmanovic, candidat à l’élection présidentielle avec le parti République souveraine.

Marcel Gauchet, David Desgouilles et Henri Guaino, Paris, 16 février 2022.

Un débat entre Gauchet et Guaino

Pour cette première grande conférence-débat, l’association avait invité Marcel Gauchet, co-auteur en 2017 de Comprendre le malheur français, et Henri Guaino, ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy à l’époque du traité de Lisbonne – événement qui avait forcément quelque peu crispé la galaxie souverainiste à l’époque… Marcel Gauchet face à Henri Guaino, arbitré par David Desgouilles, ça n’était pas tout à fait Zemmour contre Mélenchon chez Hanouna. La discussion entre deux intervenants qui ne se sont pas distingués par des divergences profondes était de haute volée.

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Les deux invités ont pu développer à leur manière le thème de la souveraineté. Marcel Gauchet a proposé une approche historique et a fait remonter aux années 80 le malheur français, quand la France a fait le choix du socialisme au moment même où le reste de l’Occident optait pour le néo-libéralisme. Rapidement dépassé par les événements, François Mitterrand doit alors se résoudre à suivre les tendances lourdes du monde qui l’entoure. Fin stratège, il utilise le projet irénique européen pour faire entrer la France, sans qu’elle ne s’en rende compte, dans le grand bain du libéralisme et de la mondialisation. S’ensuivent 40 ans de « malheur français », et le développement, en réaction, de « pathologies politiques », pas nommément citées mais que chacun devinera en fonction de son imagination.

Les souverainistes invités à plus de pragmatisme

Henri Guaino a pour sa part récusé l’étiquette de « souverainiste » pour défendre une approche pragmatique, qui permettrait à la France de tirer son épingle du jeu sans avoir à claquer la porte de l’Europe ; à condition de contester la primauté des traités européens sur le droit français. Si la remise en cause par la Pologne de la primauté du droit européen à l’automne dernier a paru si inédite au correspondant du Monde, Henri Guaino a rappelé que des pays généralement bien plus sages n’ont pas hésité par le passé à en faire autant : l’Espagne, lorsqu’il a fallu s’assoir sur l’arrêt de la cour de justice de l’UE pour condamner les députés catalans organisateurs du référendum indépendantiste de 2017 ; et l’Allemagne, dont la Cour constitutionnelle a rappelé la primauté du droit national, comme le montrait Marie-France Garaud en 2010 dans le livre Impostures politiques.

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Un aspect intéressant évoqué par les deux personnalités est le caractère magique qui entoure la construction européenne. Marcel Gauchet veut voir les juges européens comme des haruspices d’un genre nouveau, dont les arrêts sont attendus comme était attendue la lecture du vol des oiseaux par les magistrats romains. « Et encore », nuançait Henri Guaino, quand Jules César débarqua en Afrique et trébucha à terre, il embrassa le sol et dit : « Afrique, enfin je te tiens », signe qu’avec un peu de ruse les mauvais présages pouvaient être contournés. Dans un épisode de Répliques en 2014, chez Alain Finkielkraut et face à BHL (émission que l’on ne peut plus écouter malheureusement sur le site de France Culture), Coralie Delaume avait avancé (je cite de mémoire) qu’entre une grosse part de théologie et une autre grosse part de technocratie, il n’y avait plus de place dans l’Union Européenne pour l’action politique et la pensée stratégique.

Comprendre le malheur français

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Impostures politiques

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Séparatisme chez les identitaires blancs: le cas de Yann Vallerie (le créateur de Breizh-Info)

L’universitaire Philippe-Joseph Salazar a publié en 2020 Suprémacistes, une enquête sur les différents mouvements de la droite identitaire autour du monde. Certains de ces mouvements aux États-Unis prônaient un «séparatisme» blanc, c’est-à-dire la création d’enclaves territoriales ou de modes de vie permettant à des communautés de Blancs de vivre en autarcie. Aujourd’hui, il constate que cette idée est arrivée en France, plus précisément en Bretagne.


Lors de mon enquête sur les Suprémacistes, l’idée d’une « sécession blanche » ressortait souvent, aux Etats-Unis, dans la mouvance intellectuelle des nationalistes blancs. Les partisans de cette forme de séparatisme, s’exprimant par exemple dans des revues influentes dans ce milieu telles que Counter-Currents ou American Renaissance, reprenaient le terme historique, celui de la Sécession des États de la Confédération, pour l’appliquer à leur projet actuel. Or, une idée similaire vient de voir le jour en France dans le livre samizdat Sécession publié par Yann Vallerie, le fondateur du média identitaire breton, Breizh Info.

Il s’agit non seulement d’une mode venue des États-Unis – encore une ! – mais aussi d’une forme de « wokisme » de droite dans la mesure où cette pensée reprend, en les retournant, les revendications victimaires et communautaristes des wokistes libéraux-socialistes.

Sécession: le modèle américain

Pour une partie notable des nationalistes blancs américains, cette nouvelle « sécession » prendra la forme d’une division territoriale du pays, par la création d’enclaves blanches ou même de nouveaux États. Le but en est de protéger les Blancs qui seraient, à leurs yeux, une population menacée de « génocide ». Cette volonté de « divorcer » des États-Unis prétend trouver un précédent historique dans la Révolution américaine et la déclaration d’indépendance coloniale, en 1776 : les États-Unis sont, à l’origine, comme République, un acte de divorce d’avec les maîtres britanniques ; l’argent des colons européens servait à entretenir l’oligarchie rentière du Royaume-Uni sans leur donner en échange une représentation parlementaire aux Communes, qui votaient les taxes. Cet échange inégal était la définition même de la « tyrannie » dénoncée par les révolutionnaires dans leur fameuse déclaration de « séparation » – c’est le mot employé dans le texte, non pas « indépendance ».

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Or, selon les identitaires blancs d’aujourd’hui, la « séparation » de 1776, ce premier acte de sécession, a été perverti immédiatement par deux actes liberticides : d’une part la création d’une administration fédérale, vue comme tyrannique envers les États et le peuple formant la République, et d’autre part celle d’une banque centrale. D’où la nécessité d’un deuxième acte de sécession – c’est la Guerre dite de Sécession, considérée comme un refus de la connivence entre l’administration fédérale, néfaste à la liberté politique, et un système bancaire central nuisible à la liberté économique. Avec la défaite du Sud, la « tyrannie » fédérale et la puissance financière spéculative du Nord ont eu pour conséquences de déstabiliser la population blanche des États du Sud par une population noire à la démographie dynamique, et de provoquer sa paupérisation. D’où la nécessité, toujours selon les identitaires blancs, d’un troisième acte de sécession aujourd’hui, qui doit être un « divorce » d’avec à la fois la tyrannie fédérale et une économie d’appauvrissement fondée sur la spéculation immobilière et un système déshumanisant de crédits impossibles à rembourser. Le modèle de cette troisième sécession à venir serait communautaire : user des lois pour vivre à part, sans se mélanger aux autres groupes, et sans se soucier de l’État fédéral en exploitant les libertés qu’offre le système américain au niveau local. Il ne s’agit pas de renverser la république américaine, mais de manœuvrer en s’en séparant intérieurement – grâce aux ressources réelles d’autonomie qu’apportent le légalisme et le capitalisme.

Une sécession à la française: vivre en dehors de la République en restant en France

Comment un identitaire français comme Yann Vallerie arrive-t-il à théoriser la transposition en France de cette idée spécifiquement américaine d’un « divorce » sécessionniste ? Si les nationalistes blancs aux États-Unis prétendent rester fidèles à la Révolution de 1776, révolution qui a été trahie par la suite, une sécession française à l’américaine exigerait un retour à la République d’origine, à la République pure et dure de 1793. Pourtant, à la différence des Américains, Vallerie affirme que c’est seulement en mettant « à bas la République » qu’on pourra sauver les « Européens » blancs. Son livre se termine sur ces mots : « À bas la République française, et vive la Fédération des autochtones libres d’Europe ! ». Selon lui, le but pour les Français blancs consiste à vivre en dehors de la République, comme les autres Européens blancs doivent vivre en dehors du système politique du pays dont ils sont les citoyens.

La sécession que prône Vallerie n’est donc pas une rupture politique, ni un appel au terrorisme séparatiste. Il s’agit plutôt de construire une communauté plus ou moins autarcique à travers trois tactiques. La première consiste à éviter les espaces privilégiés par les citoyens du nouveau monde globalisé : autrement dit, il faut « fuir les métropoles et […] investir, massivement, la ruralité et les villes moyennes ». Cette tactique suppose quatre éléments : identifier qui va se relocaliser ; forger une cohésion de groupe avant le mouvement de retrait ; choisir ensemble le lieu de relocalisation ; et soutenir la cohésion du groupe une fois la relocalisation effectuée. Comme il s’agit d’une tactique de resocialisation, elle exige des structures, des méthodes, des phases d’accomplissement. Il existe des modèles qui ont été mis en œuvre : le mouvement des phalanstères, du côté du socialisme coopératif ; et, du côté du travaillisme radical, la voie de Saul Alinsky comme je l’ai décrite dans Déroute des idées. J’ai rencontré au Danemark des jeunes gens (niveau classe prépa) dont le projet bien planifié est de s’abstraire, au sens exact du mot, de la vie ambiante pour préserver, avec école, église, protection légale, travail manuel et intellectuel, famille, leur « danicité ».

La deuxième tactique est une « sécession par l’instruction ». Selon Vallery, « il est possible à tout un chacun de devenir un bâtisseur, un militant de l’éducation et de l’instruction de vos enfants. Il ne tient qu’à vous de le faire ». Le droit d’instruire à la maison ou dans une école qu’on monte avec d’autres parents, est une pratique admise dans la plupart des pays de tradition anglo-saxonne. Elle est particulièrement vigoureuse chez les nationalistes blancs aux Etats-Unis où, en outre, les citoyens peuvent contrôler les programmes des écoles de quartier et, dans de nombreux cas, par un vote communautaire, renvoyer un professeur ou limoger un directeur (au nom du principe : mes impôts locaux paient pour l’école, alors j’ai un droit de regard : toujours l’idée de la séparation de 1776, l’impôt implique la représentation). Or, en France, l’Etat est souverain : on oublie souvent qu’une des préoccupations essentielles de la République, depuis 1793, c’est la jeunesse, et le concept, souvent affirmé haut et clair, que les enfants appartiennent à la nation. Les citoyens font une progéniture que la République transforme en éléments de la nation. Les fondateurs avaient lu la République de Platon. La Marseillaise se clôt sur le couplet des enfants qui assument leur « sublime orgueil ».

Vallerie propose donc une sécession par une éducation « à taille humaine » dont le but est de faire des enfants des citoyens « LIBRES » (ses majuscules). Mais c’est oublier que justement la Révolution visait par l’instruction publique universelle et rationnelle à cette même ambition. Car ce qui se cache derrière l’éducation, c’est la vertu. Comment enseigner la vertu aux futurs citoyens ? Or, dans le projet sécessionniste, quelle vertu veut-on inculquer aux enfants, futurs citoyens « libres » ? Celle des écoles catholiques ? Celle de divers instituts non-confessionnels ? Celle, réactive et irréfléchie, de parents d’élèves scandalisés par des écoles publiques politisées ? La « liberté éducative » revendiquée par les sécessionnistes doit passer par un accord commun sur la vertu qui est le ressort de l’éducation. Aucune réponse de fond n’est donnée tandis qu’en face, en dépit de ses avatars, l’instruction républicaine reste cohérente avec elle-même – et puissante.

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La troisième tactique consiste en une sorte de sécession par les médias. Selon Vallerie : « Si tout le monde ne peut pas être journaliste ou pirate de la presse alternative, chacun peut tout de même avoir un rôle, devenir acteur de cette sécession médiatique. Dans tous les domaines, il est de toute façon urgent de ne plus rester un simple spectateur passif de notre suicide civilisationnel organisé ». Il donne une série de conseils tactiques pour intervenir sur les réseaux, éviter la désinformation, ré-informer des canaux, créer des médias, bref fabriquer de la « médiatisation ». Il s’agit d’éviter les canaux d’information mainstream et Internet où le label CNN, ou The New York Times, ou encore le logo France-Info suffisent à valider une information ou une opinion. Créateur d’un média alternatif, le plaidoyer de Vallerie pour une « armada de vaisseaux pirates de la presse alternative » ne surprend guère. Ce qui est significatif est sa façon de parler de « dissidence médiatique », « dissidents » étant un terme fréquemment employé par les nouveaux sécessionnistes blancs aux États-Unis pour se positionner hors toute référence à la race. Il ne s’agit nullement d’essayer de détruire les médias dominants, mais de vivre sans eux, à l’écart.

Le samizdat de Vallerie fait partie d’une longue tradition pamphlétaire de combat et de révolte de la droite qu’on disait jadis patriotique, puis nationaliste, et maintenant identitaire. Sécession fournit un nouvel exemple de la littérarité croissante des identitaires : la littérature d’action s’est réellement déplacée en France vers cette droite d’un genre nouveau et qui se dit « européenne » (l’invocation finale du livre). La question qui se pose maintenant est de savoir si cette révolte identitaire restera enfermée dans le domaine de la littérature ou si, un jour, elle franchira le Rubicon en passant à l’action.

Suprémacistes

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Le naufrage en commun

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La politique étrangère du candidat Mélenchon, c’est Apocalypse Now ! Du carnaval démagogique au naufrage en commun, une analyse du géopolitologue Loup Viallet.


Illusions, contradictions, vieilles recettes, cynisme électoral et fake-news. Si les piliers de la politique étrangère de Jean-Luc Mélenchon ne sont pas toujours très cohérents ou très clairs, les conséquences que l’on peut attendre de leur combinaison sont quant à elles parfaitement limpides. 

Sur le site de campagne du candidat Mélenchon, il est précisé aux internautes que son programme “L’Avenir en commun” est le fruit d’un travail collaboratif. Si ses auteurs sont anonymes, on peut cependant identifier trois influences majeures à l’œuvre dans le chapitre et les synthèses relatives aux relations internationales : Lénine, Captain America et Merlin l’Enchanteur. Quel autre trio pourrait relever les impossibles défis de l’Avenir en Commun ?

Mission impossible n°1 : arrêter les guerres en jouant à la roulette russe

Le chapitre 5 du programme de Jean-Luc Mélenchon prévoit (dans son point 46) de rompre avec le domaine réservé du chef de l’État en matière de politique de défense : finies les “aventures guerrières d’un seul homme”. Pas une intervention extérieure ne serait décidée sans l’aval de l’ONU si le candidat insoumis est élu ! Si l’objectif général peut paraître louable (“Renforcer le rôle de l’ONU”), la méthode semble aussi peu souhaitable que réalisable, à moins que le but implicite de cette mesure soit de paralyser les capacités de projection de l’armée française.

Dans un contexte où le Conseil de Sécurité des Nations Unies est polarisé par la rivalité grandissante entre les membres de l’OTAN et de l’AUKUS d’une part et le front commun des Russes et des Chinois d’autre part, la France mélenchonienne se couperait les bras en subordonnant une prérogative régalienne à une illusion stratégique (un consensus géopolitique entre la Russie, les États-Unis, la Chine, le Royaume-Unie et la France) ou à l’humiliation des vetos.

Dans le même temps, l’Avenir en commun s’est doté d’un objectif digne d’un refrain des Beatles : “arrêter les guerres” pour “lutter contre les causes des migrations” (point 49). Si l’on tient compte du point précédent, la France ne pourrait plus honorer certains de ses engagements internationaux sans systématiquement recourir au préalable à l’improbable feu vert du Conseil de Sécurité. Avec cette doctrine, la Côte d’Ivoire n’aurait pas connu la décennie de paix obtenue grâce à l’appui de l’opération Licorne. Bamako aurait été quant à elle submergée par la violence djihadiste dès 2013. Que les alliés de la France le comprennent : à l’avenir, le président Mélenchon jouera les clauses de défense mutuelle à la roulette russe.

Mission impossible n°2 : défier seul la plus grande alliance militaire de l’histoire de l’humanité (et triompher)

Trois grandes options se présentent aux membres du commandement intégré de l’OTAN qui se questionnent sur leur avenir au sein de l’alliance atlantique. La première est de chercher, par le débat interne, à en infléchir la structure et les directions. Les accomplissements permis par méthode semblent particulièrement limités, tant l’OTAN représente avant tout un instrument au service de la géopolitique américaine. Symbolique, la deuxième option consiste à se retirer du commandement intégré tout en restant membre de l’alliance atlantique : une manière de mettre sa politique de défense sous pilote automatique et de jeter l’éponge des affaires du monde. La dernière option est la plus radicale : sortir de l’OTAN pour rejoindre ou forger une nouvelle alliance.

Le candidat Insoumis prévoit donc de sortir de la plus puissante alliance militaire contemporaine. Est-ce pour rejoindre l’axe en cours de construction entre la République populaire de Chine et la Fédération de Russie ? Pas du tout. Il s’agit d’”instaurer l’indépendance de la France au service de la paix”. Mais quelle paix (mondiale) et quelle indépendance (nationale) cette décision favoriserait-elle pour la France, si celle-ci ne peut se projeter dans aucune alternative ? 

En Europe, notre pays changerait immédiatement de statut : État cofondateur de l’OTAN, il deviendrait assiégé par l’OTAN. Tous nos voisins sont des membres de l’alliance atlantique et la majorité des clients de notre industrie de défense sont liés à celle-ci par des accords de coopération ou engagés dans des relations bilatérales avec les États-Unis. Inutile de préciser qu’une telle rupture a peu de chances d’être accueillie par un mouvement d’enthousiasme nord-américain de la part de l’Oncle Sam, dont la politique internationale est pourtant claire depuis longtemps : quiconque n’est pas son allié est traité en adversaire. Du point de vue de la politique étrangère on peut résumer l’Avenir en commun par cette formule : Ne rien faire, avec personne. Tout un programme !

Mission impossible n°3 : lutter contre les causes des migrations et casser la meilleure monnaie d’Afrique

Le franc CFA a le dos large, très large. Ancienne monnaie coloniale, elle s’est progressivement transformée en un compromis politique régulièrement reconduit par ses États-membres. Ces derniers ont la possibilité d’en sortir (à l’instar de Madagascar, de la Mauritanie ou du Mali en 1962) et n’importe quel État africain a la possibilité d’y adhérer (comme la Guinée-Bissau et la Guinée-Équatoriale, plus récemment). Mais des rumeurs intéressées ont fait de cette devise le symbole d’un néo-colonialisme à la française. Le franc CFA incarne auprès de nombreux publics le bouc-émissaire de la misère africaine alors que ces économies représentent moins de 1% du commerce extérieur de la France. 

Par ignorance ou électoralisme (la légende noire du franc CFA est particulièrement populaire parmi les diasporas africaines en France), l’Avenir en commun entend rayer de la carte la monnaie commune d’un tiers des États d’Afrique subsaharienne. Les dirigeants africains qui ont souverainement reconduit l’adhésion de leurs pays à cette monnaie seraient-ils plus souverains une fois le franc CFA relégué aux oubliettes de l’histoire ? C’est tout le contraire. ils perdraient un atout inestimable.

La fin du franc CFA peut être actée dès lors que la France refuse de garantir plus longtemps sa convertibilité illimitée en euros et de se porter garant en dernier ressort pour les Trésors africains déficitaires. Ses conséquences seraient immédiates : les deux unions économiques et monétaires d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale éclateraient en 14 micro-marchés où circuleraient 14 monnaies inconvertibles, exposées aux attaques spéculatives et soumises aux fluctuations imprévisibles des matières premières. Les États-membres de la zone franc actuelle connaîtraient alors un phénomène dont ils avaient été épargnés jusqu’alors : l’hyperinflation et son lot de violences. Rien de tel pour susciter de nouvelles migrations que de condamner un pays africain sur trois à l’instabilité financière. Rien de tel pour accroître encore la dépendance extérieure de l’Afrique que de projeter le continent tout entier dans la dollarisation par idéologie.

La fin du franc CFA

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Eric Zemmour parle défense: à l’attaque!

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Eric Zemmour présente son projet pour la défense, Paris le 17 février 2022

Lors de sa conférence de presse jeudi, où il présentait son projet pour la défense de la France, le candidat a adopté un ton martial tout à fait seyant chez le fondateur de Reconquête! Son engagement en faveur des militaires français, trop souvent traités en parents pauvres par l’Etat, cadre parfaitement avec son ambition de restaurer la fierté de la nation. Reste à savoir si certains éléments idéologiques dans son discours sont là pour les besoins de sa campagne électorale ou si elles représentent les vrais principes fondateurs de sa politique stratégique.


Dans une salle bondée, au milieu du remue-ménage des photographes se déplaçant sans cesse à la recherche du meilleur angle pour capter le profil de celui qui aspire à être chef des armées, Eric Zemmour parle avec autant de calme que de fermeté. Selon lui, afin de restaurer la fierté de la France sur la scène mondiale, il faut permettre à cette dernière d’exprimer sa « voix singulière et indépendante ». Pour garantir une telle autonomie et se faire respecter, que ce soit en tant qu’adversaire ou en tant qu’allié, la France doit se doter de forces armées importantes, modernes et efficaces. Pourtant, en dépit du courage et du professionnalisme de ses soldats, les dirigeants successifs de l’État ont infligé des coupes drastiques au budget militaire, conduisant à des forces armées sous-dimensionnées et insuffisamment équipées, voire « échantillonnaires ». La reconquête de la fierté nationale passant par un renouveau en matière de défense, le premier acte de M. Zemmour, une fois installé à l’Élysée, sera donc de renverser cette tendance…

Au fur et à mesure qu’il déroule son programme, on a de plus en plus l’impression qu’il porte un képi invisible, voire, à certains moments, un bicorne, tant il s’efforce d’incarner une longue tradition française de gloire militaire. Qui sait ? A l’heure actuelle, c’est peut-être d’une telle combinaison de détermination, de sincérité et de vantardise calculée dont la France, qui a le moral dans les chaussettes, a besoin.

Le règne de la quantité

Le candidat pointe le fait que, si la France arrive, aujourd’hui, à consacrer 2% de son PIB à la défense (l’objectif fixé par l’OTAN), c’est moins parce que le pays attribue plus de crédits à ce budget que parce que, suite aux effets de la pandémie, le PIB de la France a rétréci. Il faut noter que, selon le ministère de la Défense, le budget strictement défense – le plus important du ministère et qui ne prend pas en compte les pensions des militaires – s’élevait à 39,2 milliards d’euros en 2021, 7 milliards de plus qu’en 2017. Quoiqu’il en soit, M. Zemmour vise un budget de 70 milliards d’euros en 2030. Un autre objectif non moins ambitieux consiste à augmenter à 100.000 hommes les forces opérationnelles de l’armée de terre d’ici 2027. Il faut savoir que, en 2021, la France comptait plus de 30.000 hommes dans ses différents déploiements autour du monde, les militaires de l’armée de l’air et de la marine compris. Pour l’armée de l’air, le nombre de chasseurs sera porté à 300 d’ici 2040 (le 1er juillet 2021, le nombre des avions de combat s’élevait à 211). Quant à la marine, le nombre de porte-avions doit passer de 1 à 2, tandis que celui des frégates sera porté à 20 (on suppose qu’il s’agit de frégates dites « de premier rang », il y en a 15 aujourd’hui). La nation comptera 8 sous-marins d’attaque nucléaires, contre 6 actuellement (le ministère de la Défense parle de 5 au 1er juillet 2021). Doter la France de forces armées « dignes [de son] rang » ne suffit pas. Lors d’un entretien avec nos confrères de la revue Conflits, le chef d’état-major actuel de l’armée de terre, le général Pierre Schill, a souligné la nécessité d’« accorder une attention accrue aux familles et à la qualité de l’environnement de nos soldats. » Se montrant éminemment sensible à ce besoin, Éric Zemmour annonce vouloir augmenter de 20% les salaires des militaires et améliorer les conditions de vie – notamment en ce qui concerne le logement – de leurs familles. Certes, une politique fondée sur autant de dépenses peut ressembler à une lettre au père Noël et, interrogé sur la manière dont il financera ces augmentations, le candidat refuse d’expliquer où il va trouver les fonds. Mais tous les candidats restent vagues quand il s’agit de chiffrer leurs dépenses futures. L’important ici, c’est que M. Zemmour insiste sur le fait que, lui président, le ministère de la Défense ne sera plus le parent pauvre en termes budgétaires.  

Aujourd’hui l’Europe…

L’approche « européiste » de la défense consiste à viser la création d’une véritable armée de l’Union européenne – une ambition peu réaliste qui a nourri la détermination des Britanniques de choisir le Brexit. Pas plus que la perfide Albion, M. Zemmour n’est dupe de cette chimère. D’autres formes de collaboration militaire existent en Europe ou pourraient être développées, mais il y a un obstacle qu’il identifie – correctement – comme étant l’Allemagne. D’abord, cette dernière dépense plus sur la défense que la France mais se montre plus réticente à s’engager dans de véritables opérations. Plus grave encore, les Allemands tirent à eux la couverture en matière de développement, de fabrication et d’exportation d’armements. Pour cette raison, Éric Zemmour se dit déterminé à revoir les programmes de coopération avec l’Allemagne. Comment s’y prendra-t-il ? Il ne l’explique pas encore, mais au moins il affiche clairement sa volonté : la France ne sera plus le caniche des industriels outre-Rhin. On comprend bien cette nécessité, car dans une Union européenne qui, sur le plan militaire, semble actuellement sans boussole, la France est le seul pays capable de prendre le leadership grâce à ses forces opérationnelles et à ses capacités de réflexion stratégique. Quelle sera la stratégie de M. Zemmour ? Ici, le képi devient encore plus perceptible : si la France ne doit pas être le caniche de l’Allemagne, l’Europe ne doit pas être celui des États-Unis. Pour lui, les tensions actuelles avec la Russie au sujet de l’Ukraine risquent de conduire à une instrumentalisation de l’Europe par les Américains qui seraient en train de remonter les Européens contre les Russes pour servir leurs propres intérêts hégémoniques. Selon le candidat de Reconquête!, il faut que les relations avec la Russie soient « normalisées et apaisées. » Les Russes, qui ne sont « ni nos alliés ni nos ennemis », doivent être traités « sans complaisance mais sans provocation inutile. » Éric Zemmour n’a pas d’illusions quant aux ambitions hégémoniques que nourrit de son côté Vladimir Poutine. Pour l’instant, il n’explique pas comment nous pourrons normaliser les relations avec quelqu’un qui nous trouve plus utiles comme adversaires que comme amis. L’essentiel est dans cette détermination à endosser le costume du général de Gaulle : la France ne doit être le jouet ni de l’oncle Sam, ni de l’Ours russe. Entre les buveurs de bourbon et les buveurs de vodka, il y a une place à part pour les amateurs de calva. Bref, la France, avec sa « voix singulière », doit être « une puissance d’équilibre. »

… demain, le monde

Ce retour à la doxa gaulliste va plus loin encore. Éric Zemmour annonce que, lui président, la France quittera le commandement intégré de l’OTAN. Selon un courant de pensée tenace en France, qui trouve des adhérents autant à gauche qu’à droite, un grand nombre des maux de la nation sur le plan géostratégique seraient dus à sa participation à l’OTAN. M. Zemmour s’empresse d’ajouter que la France ne rompra pas « sa coopération avec les États-Unis ». Heureusement, l’Amérique restant pour le moment la seule super-puissance dans le camp occidental. Mais aux yeux de beaucoup de politiques français, l’OTAN permet aux États-Unis d’instrumentaliser les membres de cette organisation à ses propres fins. Peut-on vraiment dire que, depuis 2009, l’année où M. Sarkozy a renversé la décision du général de Gaulle en 1966 de quitter le commandement intégré de l’OTAN, la France a parlé avec une voix moins « singulière » ? En tout cas, ce départ est apparemment un symbole de virilité nationale dont les Français ont besoin. Du même coup, si la coopération militaire avec le Royaume Uni doit continuer – M. Zemmour veut maintenir les accords de Lancaster House signés en 2010 – l’Angleterre est, pour lui, à ranger définitivement du côté des Américains dans une alliance atlantique que la France doit refuser. Et si, en matière de renseignement, la France, comme d’autres pays occidentaux, reste dépendante des États-Unis, son ambition à long terme doit être de s’en libérer. Dans un monde où le partage d’informations entre alliés reste fondamental, cette recherche d’indépendance semble illusoire, mais on sent que, encore une fois, il s’agit surtout de remonter le moral des Français en adoptant des accents gaulliens.

Cette volonté de restaurer une fierté nationale prend une tonalité plus napoléonienne quand le candidat de Reconquête! déclare : « L’Europe est trop petite pour la France. » Il est évident que, comme beaucoup d’autres pays occidentaux, surtout ceux qui possédaient autrefois un empire colonial, la France est engagée dans des opérations militaires autour de la planète, que ce soit au sein de l’ONU ou de l’OTAN ou pour défendre ses propres intérêts ou ceux de ses alliés les plus proches. Mais souligner ainsi les dimensions réduites de l’Europe est aussi une de ces rodomontades dont la France a besoin. A l’heure où les forces françaises se retirent du Mali, M. Zemmour constate l’échec de l’opération Barkhane mais n’y voit pas une raison pour la France de se replier sur elle-même. Il faut que, désormais, les interventions contre les djihadistes au nom de la sécurité française et occidentale se limitent à des opérations « coup de poing. » D’ailleurs, loin de se retirer de l’Afrique, Éric Zemmour annonce que, d’ici 2027, il doublera les effectifs de militaires stationnés en Afrique de l’Ouest et aux Émirats arabes unis. Le père Noël est de nouveau proche ici, mais la France – à l’instar du Royaume Uni – doit pouvoir projeter sa puissance jusque dans le Pacifique afin, comme il le dit, de « défendre bec et ongles ses intérêts. » Qui seront les alliés de la France ? M. Zemmour parle de développer la coopération avec la Grèce, l’Inde, l’Égypte ou le Brésil. Si ces pays ne constituent pas d’emblée une alliance logique et forte, il s’agit d’un désir de créer une bande à part, celle des amis de la France. Éric Zemmour n’évoque pas l’humiliation que la France et le président Macron ont subie lors de l’annonce de la création de l’AUKUS, cette alliance dont la France a été exclue mais où elle aurait dû trouver une place toute naturelle. Désormais, il faut que la France initie des alliances ou lieu d’attendre qu’on la prie d’en faire partie.

Cette volonté d’affirmer l’autonomie de la France qu’on détecte partout dans le discours zemmourien est-elle destinée simplement à remonter le moral des Français au nom d’une fierté nationale perdue, ou constitue-t-elle le fondement de la doctrine stratégique du candidat ? Dans le monde actuel, l’autonomie est une valeur toute relative. M. Zemmour déclare que la France serait incapable aujourd’hui de mener une intervention semblable à celle des Britanniques à l’époque de la guerre des Malouines. Il faudrait ajouter que les Britanniques eux-mêmes ne peuvent plus le faire. Mais ce serait possible au sein d’une alliance. Le général Schill, dans son entretien avec Conflits, définit l’ambition de l’armée française comme étant celle de « jouer un rôle de nation cadre au sein d’une coalition. » Dans ces circonstances,  « l’interopérabilité avec nos alliés est fondamentale sous l’aspect opérationnel comme capacitaire. » Autrement dit, il est désormais très difficile de faire cavalier seul. La France avec sa « voix singulière » devra se faire entendre plus souvent en tant que choriste qu’en tant que soliste.

Pourquoi quitter le Syndicat de la critique de cinéma?

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Gérard Lenne © Hannah Assouline

Le 7e art vit au rythme des scandales sexuels : affaire Weinstein, accusations d’Adèle Haenel contre Christophe Ruggia, attaques contre Polanski… Pour se faire bien voir des néoféministes qui font régner la terreur dans le milieu, le syndicat des critiques a imposé la parité dans son conseil de sélection à Cannes. Gérard Lenne, son président d’honneur, s’y est opposé. Mal lui en a pris.


Je suis journaliste, ma spécialité est le cinéma. De 2001 à 2007, j’ai présidé le Syndicat français de la critique de cinéma, dont l’activité principale est d’organiser, au Festival de Cannes, la prestigieuse Semaine de la critique. À cette époque, tout était simple. Le féminisme n’était pas radicalisé, il n’était pas encore le mouvement envahissant et totalitaire que nous connaissons. Si un membre du CA évoquait en 2003 son souhait de la parité, on le considérait comme un farfelu. Quant à l’écriture inclusive, on ne savait même pas ce que c’était.

Quinze ans plus tard, en 2018, est lancé le collectif « 50/50 pour 2020 », profitant de l’affaire Weinstein qui a éclaté en octobre 2017. La parité devient un objectif. Le féminisme apparaît de plus en plus, selon la définition d’Alain Finkielkraut, comme « la quête de places et de pouvoir ». On va en avoir la démonstration.

Ayant cessé de me rendre au Festival de Cannes, ce n’est que le 21 juin que j’entends, à l’assemblée générale du SFCC, cette petite phrase, dans le rapport moral de la secrétaire générale : « La Semaine de la critique a signé la charte 50/50×2020 des festivals par laquelle elle s’engage à respecter la parité dans son comité de sélection et à communiquer les statistiques sur les films soumis et réalisés par des femmes. »

L’information passe inaperçue. Incrédule, je pose la question à Chloé Rolland, la secrétaire générale. 

« Oh ne t’en fais pas, me répond-elle, on ne s’est engagés à rien. On a dû signer, mais on fera ce qu’on voudra. »

Inquiet néanmoins, je téléphone à Isabelle Danel, la présidente. Cette histoire de parité ne prend-elle pas une allure statutaire ? Or, toute modification de nos statuts exige le vote d’une AG, ordinaire ou extraordinaire. La présidente reconnaît qu’il n’y a même pas eu de réunion du conseil. Elle a seulement donné quelques coups de fil, surtout aux membres du bureau restreint. 

« Tu comprends, on n’avait pas le temps. Mais ne t’en fais pas, tu sais bien que je suis opposée aux quotas. »

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Ah bon, la parité n’est donc pas un quota ? Et même un quota de 50 %, ce qui n’est pas rien. De plus en plus soucieux, j’appelle l’un des vice-présidents, Philippe Rouyer. 

« Que veux-tu, on ne pouvait pas faire autrement. Si on avait refusé, elles nous dénonçaient. On aurait été cloués au pilori par toute la presse et les médias ! Et nos subventions, alors ? »

Je commence à discerner à quoi nous avons affaire. Une opération bien montée, qui fonctionne à coups de pressions et d’intimidation. Outre celui de notre Semaine de la critique, le collectif 50/50×2020 a obtenu l’aval du Festival officiel et celui de la Quinzaine des réalisateurs. Il a fomenté une « montée des marches » en grande pompe, et sa charte a été signée en public, en présence de Françoise Nyssen, éphémère ministre de la Culture. À mesure qu’on interroge les responsables, c’est le même refrain qui résonne : « On n’avait pas le choix, c’est déjà assez compliqué, avec tout le boulot qu’on a en plein festival ! »

Adèle Haenel à la 45e cérémonie des Césars, 28 février 2020 PASCAL LE SEGRETAIN / Getty Images via AFP

On a quelque raison de savoir que les signataires sont entrés dans le jeu sans le moindre enthousiasme, car il s’agit quand même de rogner leur pouvoir de décision. Cela s’appelle agir sous la menace.

Cet été-là, je ne suis plus au CA mais président d’honneur du SFCC. Mon intime conviction est qu’il faut réagir. Commence un long chemin qui va durer plus de trois ans. À tort ou à raison, j’estime alors qu’il faut ménager les uns et les autres. L’approbation de cette charte a été une erreur, or il n’est pas honteux de reconnaître une erreur, au contraire.

À mesure que les mois passent, on se rapproche de la date du Festival de Cannes 2019. Je remets le débat sur le tapis, en espérant que le syndicat reviendra à l’esprit de ses origines. J’ai un allié de poids en la personne de Jacques Zimmer, comme moi ancien président et toujours président d’honneur. À nous deux, nous pourrons nous faire entendre. Malheureusement, les choses tournent mal. Exaspéré, il claque la porte du syndicat.

Je suis isolé, conscient qu’il est illusoire de convaincre un groupe qui fait front commun dès qu’on met en cause ses méthodes et sa politique. L’opacité est désormais la règle au SFCC. Les adhérents sont à peine informés du départ de Jacques Zimmer « pour désaccord avec la présidente », sans un mot sur les raisons de ce désaccord. Aujourd’hui encore, ils n’ont pas été mis au courant.

Le nouveau président, Philippe Rouyer, oppose une fin de non-recevoir à ma revendication réitérée : la liberté de m’adresser aux membres du syndicat par un texte écrit. Il fait voter par le conseil l’abolition de toute « tribune libre » en me signifiant ensuite qu’on ne fera pas d’exception.

Rien d’étonnant : le néoféminisme ne se caractérise-t-il pas, dans le monde entier, par une résurgence de diverses formes de censure ?

Ajoutons-y le goût de la délation. On va en avoir la preuve dans le cinéma français. Le 4 novembre 2019, en couronnement d’une opération montée par Mediapart, l’actrice Adèle Haenel accuse Christophe Ruggia, le cinéaste qui l’a révélée, de harcèlement et d’attouchements. Nul ne sait, à ce jour, ce qui s’est réellement passé entre eux. S’il y a lieu, c’est à la justice d’en juger. Mais ce n’est pas l’avis de Mediapart et d’Edwy Plenel, qui se mobilisent pendant six mois d’enquête policière. Ni celui du SFCC, un syndicat de critiques dont ce n’est pas le rôle et qui va se féliciter bruyamment de cet acharnement.

On accuse souvent la justice de lenteur, mais celle-là pèche plutôt par précipitation ! Pourquoi cette unanimité, cette rapidité hors norme ? Parmi les enquêtrices-justicières de Mediapart figure Iris Brey, figure influente de notre syndicat. Étrange hasard !

Les « affaires » vont dès lors se multiplier, relayées par une presse qui flatte le goût du lynchage et surenchérit volontiers dans la démagogie au goût du jour. Les féministes appellent au boycott du J’accuse de Roman Polanski qui est, malgré tout, « nominé » pour les César. À la Cinémathèque, à l’occasion de l’hommage qui lui est rendu, son nom est traîné dans la boue. Assez pour que l’hommage suivant, qui devait récompenser Jean-Claude Brisseau, soit purement et simplement annulé pour préserver les subventions de l’État. La cancel culture est en marche.

Le soir des César, le 28 février 2020, Polanski est absent mais couronné. Furieuses, Adèle Haenel et ses amies quittent la salle. On entre alors dans la pandémie, qui va tout compliquer, mais je tente malgré tout de faire entendre aux responsables du SFCC qu’ils font fausse route. Ils ignorent mes mises en garde et réaffirment leurs positions : pas question de me laisser m’exprimer devant les adhérents. On tourne en rond.

C’est alors que me vient une idée. Chaque année, on procède à des élections, pour renouveler partiellement le conseil. Tout candidat peut exposer ses motivations, ce qu’on appelle sa profession de foi. Rien ne m’interdit de poser en 2021 ma candidature, comme si je voulais réintégrer le conseil, ce qui n’est évidemment pas mon but. Je tâche de résumer en quelques lignes trois années de différends et de palinodies.

J’essaie d’expliquer comment notre syndicat s’est aligné aveuglément sur le wokisme politiquement correct, sur le néoféminisme totalitaire qui s’est substitué peu à peu au féminisme de libération des années 1970. Comment le CA s’est incliné devant la menace et l’intimidation. Je conclus sur cette banalité : « Il est des circonstances historiques où il faut choisir entre la collaboration et la résistance. »

A lire ensuite: Pourquoi aime-t-on tant critiquer «La Nouvelle Vague»?

Allusion pas vraiment innocente, mais qui va mettre le feu aux poudres. Le président m’écrit pour m’accuser d’avoir « diffusé des informations fausses concernant la charte 50/50 et la façon dont elle a été signée et approuvée par le SFCC » et me reprocher vertement « une injure grave à l’encontre des membres du CA ».

Il me « demande instamment » de venir « m’expliquer ». Cette convocation, appelons les choses par leur nom, m’évoque aussitôt les mœurs du parti communiste, dans les années 1950 et 1960, chez les intellectuels : quand un déviant devenait trop gênant, on le faisait comparaître devant sa cellule érigée en tribunal populaire, et on concluait à son exclusion, en fait décidée d’avance.

L’argumentation précise que j’avais préparée est écoutée mais tombe à plat, ce qui est irréfutable n’étant même pas relevé. Je cite Le Mirage #MeToo de la psychanalyste Sabine Prokhoris (Cherche-Midi), qui livre de l’affaire Haenel une analyse aussi fine qu’implacable… Silence glacial ! Sans possibilité de défense, je suis condamné d’avance.

En signe d’infamie, on me retire mon titre de président d’honneur. Verdict inattendu, illégal et incongru. Le titre de président d’honneur est attribué « à vie », aucun juriste ne dirait le contraire.

En m’accusant d’avoir « instrumentalisé l’outil de démocratie interne », le CA oublie sciemment que je n’ai eu recours à cette extrémité que pour contourner sa très vigilante censure. Il n’a aucune leçon de démocratie à me donner, lui qui, depuis quelques années, a aboli la liberté d’expression qui était précisément une de nos traditions démocratiques les plus précieuses. Ce qui n’empêche pas le président Rouyer d’affirmer que « le CA tient à réaffirmer son attachement indéfectible à la liberté d’expression ». Indéfectible ! De l’humour, probablement…

En tout cas, cela s’inscrit dans la stratégie wokiste qui consiste à éliminer les opposants en provoquant leur mort sociale – ce qu’on appelle éloquemment la cancel culture. 

Alors, fût-ce désagréable, la question se pose quant à la réaction la plus appropriée. La lettre du président s’achève par cette phrase : « Je t’informe par la présente que tu redeviens simple membre du SFCC. » Partant du principe que je ne saurais accepter cette décision d’un conseil qui n’a plus ma considération, je ne peux que la rejeter, et quitter le SFCC.

Au-delà de mon cas personnel, l’évolution du Syndicat de la critique depuis quelques années est significative d’une mutation civilisationnelle qui prend appui sur cette déviation radicale du féminisme qu’est le mouvement #MeToo (et sur sa très raffinée traduction française #BalanceTonPorc). On assiste à une érosion des principes fondamentaux de la démocratie, et à un abandon de ceux de la justice. Rappelons seulement que l’invasion de la parité obligatoire contredit l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 qui garantissait l’égalité de tous les citoyens, « admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ». Et dans le domaine de la justice, le fait que l’accusation ne vaut pas condamnation, ce qui est devenu l’usage, le soupçon ayant désormais valeur de preuve.

Et pourtant, dira-t-on, les idées qui ont fondé le féminisme n’étaient-elles pas justes, au départ ? Comment un espoir du xxe siècle est-il devenu un fléau du xxie ? Le phénomène hélas n’est pas nouveau. L’histoire ne manque pas de religions ou d’idéologies qui sont passées de l’aspiration à la liberté à la réalité de l’oppression.

De Chevènement en 2002 à Zemmour en 2022, itinéraire d’un souverainiste venu de l’autre rive

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Jean-Pierre Chevenèment en campagne électorale, Toulouse, 15 mars 2002 © FACELLY/SIPA

Une tribune libre d’Olivier Jouis, ancien responsable des jeunes avec Chevènement 2002, Colonel (réserve) de l’Armée de l’Air, Coordinateur « Reconquête! » pour les Français de l’étranger.


Il y a 20 ans précisément, en 2002, des souverainistes de droite comme de gauche, républicains et patriotes des deux rives, aux parcours et aux familles politiques différents, choisirent de soutenir Jean-Pierre Chevènement dans sa campagne pour l’élection présidentielle. 

Le miraculé de la République

J’ai eu le bonheur et le privilège d’être l’un d’entre eux en assurant, de septembre 2001, jusqu’à avril 2002, la mission ingrate mais passionnante de mobiliser la jeunesse. Un talentueux journaliste politique du Figaro, qui suivait la campagne d’alors, avait relevé la gageure, dans un article caustique sur ces jeunes idéalistes ambitieux au sein d’un aréopage de vieux briscards. D’anciens ministres de De Gaulle, d’ex-ministres communistes de Mitterrand, d’anciens trotskystes y côtoyaient des royalistes ; un vénérable grand maître du Grand Orient y devisait courtoisement avec un ancien d’Occident, tous farouchement convaincus des capacités du Che à chambouler le système et se qualifier pour le second tour. A l’automne 2001, un sondage plaçait le “miraculé de la République” (il avait échappé quelques mois auparavant à un long coma consécutif à une intervention chirurgicale bénigne) à 15% des intentions de vote et Le Point titrait sur la divine surprise de l’émergence du troisième homme de cette élection, arbitre et faiseur de roi potentiel. Il fallait en être et, aujourd’hui encore, certains brandissent comme un fait d’armes, leur appartenance supposée à la parenthèse enchantée de la cité Paradis, le siège de cette campagne trépidante et enivrante : Emmanuel, alors étudiant à Nanterre, m’a assuré, plus tard, avoir vu de la lumière et y être entré par curiosité intellectuelle mais je ne me souviens pas d’y avoir croisé Florian.

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Au final, Chevènement, s’il ne réussit à convaincre que 5% des électeurs, fit néanmoins preuve de “vista”. Il avait vu juste sur le communautarisme, sur les dégâts de la mondialisation et sur le déclin de notre industrie. Il avait mis dans le mille sur l’Europe de Bruxelles et sur le délitement de l’École. Estimé à droite mais voué aux gémonies par la gauche (qui préféra lui attribuer la responsabilité de l’échec de Lionel Jospin plutôt que de pratiquer l’introspection), Jean-Pierre Chevènement perdra ses mandats de député et de maire de Belfort mais accèdera au statut de sage au Sénat et d’oracle du paysage politique français, sur la deuxième partie de sa riche carrière politique. 

La nation fragilisée

20 ans plus tard, c’est malheureusement le déclassement, annoncé, qui menace cette fois très concrètement la France : son influence internationale est contestée, ses emplois industriels ont déserté tandis que le socle de la nation est fragilisé par la sécession de certains territoires, la trahison et la cécité des élites et des choix politiques erratiques.

L’élection présidentielle de 2022 ne ressemble pas à celle de 2002. Ce ne sera pas une élection présidentielle comme les autres car elle en appelle à notre responsabilité vis-à-vis des générations futures, si nous voulons que la France ne soit pas reléguée et effacée de l’Histoire. Pas question d’effacer l’historique de la patrie des Belles Lettres, de l’amour courtois et des Arts, de l’art de vivre, et surtout, de l’art de penser librement.

Il y a toujours eu des patriotes sur les deux rives de la République, capables de se dépasser pour leur pays. En juin 1940, à Londres, ils sauvèrent l’honneur de la France. Puis, ils furent les architectes du Conseil National de la Résistance. En 2002, nous étions minoritaires. Après l’élection, la gauche excommunia ceux issus de ses rangs tandis qu’à droite, “chacun retourna dans sa chacunière” comme l’avait prédit alors Philippe de Villiers. Mais, aujourd’hui, après 20 ans de purgatoire, nos idées sont devenues majoritaires chez les Français.

Les partisans de Montebourg orphelins

La candidature d’Arnaud Montebourg, jusqu’à son retrait fin novembre, fut de la même veine car il défendait aussi la France à sa manière, contre les vents dominants et il est en cela respectable. Mais il demeura néanmoins prisonnier de son appareil. Dès que Montebourg a commencé à susurrer le mot immigration, à l’automne 2021, alors ses “amis” de gauche l’ont étrillé et ont plombé sa candidature jusqu’à son retrait de la course à l’Élysée. Brillant mais pusillanime, le chantre de la Remontada est retourné s’occuper de ses abeilles, plantant en rase campagne ses sympathisants devenus orphelins. 

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A moins de deux mois du premier tour, il faut avoir le courage, l’honnêteté et la lucidité de le reconnaître : il n’y a qu’un seul candidat qui mette les vrais problèmes sur la table et qui propose les seules solutions qui s’imposent. La France doit reprendre le contrôle de sa politique étrangère et son autonomie vis-à-vis de l’OTAN. Elle doit pouvoir décider seule de sa politique migratoire et de sa politique industrielle, en affirmant que l’Europe n’est qu’un moyen et qu’elle n’est en aucun cas un but en soi. Enfin, la France doit rester et redevenir elle-même, en étant fière de son héritage et de son histoire.

La candidature d’Éric Zemmour, avec son style sans gants et son pragmatisme qui décoiffe, ne relève pas de la simple posture. Il y a urgence et il n’y a pas de temps à perdre en génuflexions oratoires inutiles, malgré les attaques aussi grotesques qu’injustes de nos adversaires. Il n’est pas entré en campagne pour témoigner, le temps d’un selfie. Je suis convaincu qu’il sera qualifié pour le second tour et avec lui, nous avons une opportunité crédible et unique de faire arriver nos idées au pouvoir. Je lui apporte donc mon soutien sans hésitation pour l’aider à devenir notre prochain président de la République.

Yannick Jadot s’effondre et même France inter s’en fiche!

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Eric Zemmour et Yannick Jadot © UGO AMEZ/SIPA © Denis ALLARD/Leextra via Leemage

C’est vraiment trop injuste ! Pendant que le candidat EELV à la présidentielle est soupçonné de faire des clins d’œil communautaristes, la matinale de la radio publique – qui devrait en toute logique soutenir son programme écolo-woke – n’a d’yeux que pour Eric Zemmour.


Yannick Jadot est très fatigué. Peut-être même est-il un peu déprimé. Il y a de quoi : sa conseillère politique, Sandrine Rousseau, ne lui lâche pas les baskets, continue de faire rire sur les réseaux sociaux, affiche son soutien à Assa Traoré, reproche à son équipe d’avoir rencontré celle de Christiane Taubira sans l’avoir tenue au courant puis twitte : « Chère Ch. Taubira, Vous dire ce jour que vos combats politiques resteront, quoiqu’il (sic) en soit, au dessus des eaux stagnantes. » Les sondages ne sont pas bons. Fabien Roussel est bien parti pour lui passer devant. Bref, c’est la Merdézina.

La tournée des radios communautaires… et des bourdes

Sur Radio J, le candidat écolo fatigué a lâché une phrase qui a fait du bruit : « Zemmour essaie de réconcilier une partie de la France avec l’Algérie française, avec Pétain, avec l’antisémitisme. Ce que le père Le Pen n’avait pas réussi à faire. Mais la différence la plus perverse, c’est que Zemmour est juif, il fait le juif de service pour les antisémites. » Comme Élisabeth Lévy et Mathieu Bock-Côté, je ne crois pas un seul instant que Yannick Jadot soit antisémite. La fatigue et un début de dépression l’ont amené à tirer sans discernement sur un concurrent politique et, croyant bon sur une radio communautaire juive de coller aux propos vindicatifs du président du CRIF qui appelle les juifs à ne pas voter pour Zemmour, à dire une grosse bêtise. Ça, c’était le lundi 14 février.

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Mardi 15 février, Yannick Jadot, les traits tirés, se rend dans une autre radio communautaire, Beur FM. Badaboum ! Voulant une nouvelle fois « se faire » Zemmour, il évoque ses meetings : « Quand vous voyez les meetings de Zemmour… c’est que des Blancs ! » – une légère pause nous laisse croire qu’il se rend compte de ce qu’il dit, qu’il va rectifier, mais non, il continue : « Et il y a un Noir derrière, c’est de l’affichage. »

Thomas Legrand multiplie les éditos anti-Zemmour, c’est l’État qui paie !

Thomas Legrand a immédiatement pris son micro pour dénoncer les propos de Jadot. Non, je plaisante. Thomas Legrand n’a pas le temps de s’intéresser à Yannick Jadot. Jadot s’effondre mais Legrand s’en fiche. L’éditorialiste de France Inter est en ce moment la proie d’une idée fixe : dézinguer Éric Zemmour. Son médecin lui aurait conseillé de ne pas garder ses mauvaises humeurs pour lui et de partager avec l’auditeur france-intérien ses aigreurs intestines et ses irritations cérébrales. Un seul traitement : la radiothérapie à modulation de fréquence via l’émission d’ondes anti-zemmouriennes une à deux fois par mois. Mais Thomas Legrand a décidé de rapprocher les séances radio-curatives : dans les douze derniers de ses éditos sur France Inter, le journaliste a parlé à six reprises d’Éric Zemmour – et une seule fois (et encore, de très loin) de Yannick Jadot.

Tous les médecins connaissent ce curieux paradoxe du patient qui ne veut pas guérir. Si Thomas Legrand monte sur ses grands chevaux de bois anti-zemmouriens, c’est que Jean-Marie Le Pen lui manque. Marine ne fait plus que piètre figure « nauséabonde » à côté de son père. Contre qui se tourner pour se faire reluire antiracistement, antifascistement, progressistement, si la “bête immonde” disparaît ? Comment masquer la vacuité politique d’une gauche effondrée sans les épouvantables « fascistes » permettant d’organiser la « résistance » ? Grâce à Éric Zemmour, l’éditorialiste retrouve sa routinière et ridicule verve : « Éric Zemmour réveille cette droite honteuse qui s’était vautrée dans la collaboration, et puis qui a dû avaler les potions amères de la République en 1945, du démantèlement de l’Empire, des avancées sociétales post-68, de la déchristianisation, de l’avortement, du mariage pour tous et aujourd’hui de la révolution anthropologique MeToo, sans broncher ! » [1] C’est bête à manger du foin et démagogique à souhait, idéal pour se vautrer voluptueusement dans les draps satinés de la gauche dite progressiste sans se froisser les neurones.

La bénédiction Zemmour

En réalité, la seule crainte de Thomas Legrand, c’est de voir Marine Le Pen et Éric Zemmour représenter un jour moins de 15, voire moins de 10 ou moins de 5% des intentions de vote. Muray avait parfaitement compris ce phénomène en 2002, lorsqu’il décryptait un« article de Libération où l’on donnait la parole à un groupe de jeunes anti-lepénistes du faubourg Saint-Antoine […] dont l’un cassait enfin le morceau : le 1er mai, racontait-il, “on avait envie de chanter “Le Pen on t’aime”. Il nous a réveillés [le wokisme avant l’heure]. On dormait, on s’ennuyait. Maintenant, tout le monde a le sourire” » [2].

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Legrand s’emmerdait à cent sous de l’heure. Il n’avait plus le sourire. Ses aigreurs lui manquaient ; il ne se sentait pas d’exister sans quelques démangeaisons, des combats à mener, des barricades à élever contre l’ignoble. Quoi qu’il en dise, Eric Zemmour est une bénédiction pour lui. Il espère secrètement le voir atteindre le second tour des présidentielles. Il rêve d’un retour vers le futur (2002), d’un événement zébrant comme un coup de tonnerre le ciel républicain. Se prenant pour le Chevalier des Ondes terrassant le Dragon Facho, il s’imagine rapportant par le menu les événements majeurs de la « résistance citoyenne » : des centaines de joyeuses manifestations « républicaines » défilant dans toute la France pour former un « cordon sanitaire » ; des artistes pleurnichant leur honte devant des théâtres transformés en « lieux de lutte contre la haine » ; des étudiants de l’Unef et des syndicalistes sudistes se lamentant dans des réunions non-mixtes « antifascistement intersectionnelles » ; des handicapés brûlant l’effigie du candidat « d’extrême-droite » et appelant les associations « citoyennes » des sourdingues « humanistes » et des mirots « citoyens » à se joindre à des manifestations « inclusives » encadrées par de gentils escadrons LGBTQIA+++ « républicains ».

Gare au surdosage !

En attendant ce moment, Thomas Legrand continue de se faire la voix : « Zemmour reprend tout le corpus idéologique de la droite radicale que trimbalait Jean-Marie Le Pen : banalisation du pétainisme, revisitation arrangée de l’histoire et xénophobie de fait. […] le fait désinhibant qu’il soit, comme le dit Yannick Jadot, le « juif de service », permet à toute une partie de la droite, attachée aux racines chrétiennes et à un ordre social figé plus qu’aux valeurs de la République, de réapparaitre sans complexe, pour la 1ère fois à ce point depuis, disons, la condamnation de Charles Maurras en janvier 1945 » [3]. Son médecin est, paraît-il, très inquiet. Il lui aurait demandé de réduire la fréquence des séances radio-curatives ou de varier les cibles en lui rappelant les effets secondaires dûs à une radiothérapie surdosée en rayonnements anti-zemmouriens : rabâchage idéologique, perte d’objectivité, surdité subjective, désorientation historique, amoindrissement du discernement, délire de persécution, risque paranoïde accompagné d’une surestime de soi, désinhibition, logorrhée, etc. Afin de savoir si Thomas Legrand a tenu compte ou non des remarques de la faculté, nous continuerons d’écouter avec attention ses éditos et ne manquerons pas de vous tenir informés.


  1. Sur France Inter, édito du 24 décembre 2021.
  2. Philippe Muray, Exorcismes spirituels III, éditions Les Belles Lettres.
  3. Sur France Inter, édito du 17 février 2022.

Ouzbékistan, la clé de l’Asie centrale

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Musee Historique d'Ouzbekistan a Tachkent (2006) FRANCOISE SYLVIE/ SIPA

L’Europe de l’Est n’est pas la seule région où des anciennes républiques soviétiques cherchent leur voie…


Les manifestations et les violences qui ont secoué en janvier le Kazakhstan ont révélé les fragilités de la première économie d’Asie centrale. Sur fond de passation de pouvoir politique, cette crise et ses multiples conséquences vont accaparer l’attention du gouvernement kazakh. Le plus grand pays de la région par sa surface laisse de facto à l’Ouzbékistan, le plus grand pays par la population, l’espace lui permettant de prendre le leadership régional. Ces tensions, quoique largement moins dramatiques que la crise ukrainienne, mettent en avant l’importance de l’Asie centrale, où les cinq anciennes républiques soviétiques (pendant la période soviétique, Tachkent a été la quatrième ville de l’URSS après Moscou, Leningrad et Kiev) sont le terrain d’une lutte sourde entre la Russie et la Chine et où les États-Unis et les pays de l’UE ont investi des milliards notamment dans les industries minières.

Samarkand, Uzbekistan, 20 octobre 2021, Vladimir Smirnov /TASS/Sipa USA SIPAUSA30284403_000016

Trente ans après la chute de l’URSS et leur indépendance, ces républiques sont confrontées à un double défi : la cristallisation géopolitique de zones d’influence et l’évolution de sociétés, d’institutions et d’économies vers le système libéral et concurrentiel de marché.

Un pays en pleine transformation

La transition économique de l’Ouzbékistan de la planification centrale de type soviétique vers le marché n’a réellement commencé que récemment. Pendant les trois décennies écoulées depuis l’indépendance, la modernisation économique a été lente, notamment parce que l’État était souvent ébranlé par des violences séparatistes et islamistes. Ce n’est que fin 2016, après la mort de son premier président Islam Karimov et l’élection de Shavkat Mirziyoyev que la transformation s’accélère et que le pays se lance dans une série de réformes structurelles. En 2019, The Economist a déclaré que l’Ouzbékistan était l’économie qui a le plus avancé, l’ayant désigné pays de l’année. « Aucun autre pays n’est allé aussi loin » déclara l’hebdomadaire.

La France et les autres pays européens ont un boulevard devant eux en Ouzbékistan

Parallèlement aux réformes financières et structurelles, le gouvernement ouzbek mène des politiques sociales et renforce la coopération régionale avec pour ambition de créer un environnement politique stable sans lequel même une économie ouverte n’attirera pas des investissements étrangers. C’est dans cette logique que s’inscrivent les efforts de Tachkent pour contribuer à la stabilisation de la région suite à la prise de Kaboul par les talibans et continue par exemple de fournir l’Afghanistan en électricité.

Un garçon réalise une corvée sur les hauteurs de Kaboul, Afghanistan, 11 septembre 2021 © Felipe Dana/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22604569_000002

Avec l’arrivée au pouvoir de Mirziyoyev, le gouvernement ouzbek a commencé par s’attaquer aux principaux points faibles de l’économie locale. Malgré une libéralisation précoce au niveau microéconomique, l’État continuait sous Karimov à planifier et diriger la répartition des ressources et la priorisation d’investissements en capital, captés essentiellement par de gros acteurs, toutes entreprises d’État. Dans la continuité de l’époque soviétique, le gouvernement fixait des objectifs sans lier les dépenses budgétaires aux résultats, faisant peu de cas de l’efficacité, de la responsabilité et de la productivité.

Les réformes de l’ère Mirziyoyev répondent à deux préoccupations principales : maintenir la stabilité et la cohésion nationale tout en accélérant la transition vers une économie développée de marché et soutenant la croissance. Le pays doit impérativement marcher sur ces deux jambes.

Sur la voie de la transparence

L’évolution de ces réformes ressemble à celle des premières années post soviétiques en Europe de l’Est, le processus commençant avec une libéralisation des prix et du commerce extérieur accompagnée d’unification du taux de change. C’est l’étape la moins compliquée. Quant à la réorganisation de la structure des finances publiques et à la redéfinition du rôle de l’État dans l’économie, elle a pris naturellement plus de temps.

Au niveau des dépenses publiques on distingue clairement une réorientation des dépenses vers le social : éducation, santé et aides publiques aux plus démunis. Le système fiscal a été simplifié, l’administration fiscale améliorée et la transparence fiscale et budgétaire s’est considérablement améliorée.

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Les progrès en matière de restructuration des entreprises et de privatisation et l’introduction d’un cadre d’investissement favorable aux nouvelles entreprises privées ont eux aussi été lents. Des entreprises privées ont commencé à voir le jour et à devenir un peu plus grandes sans pour autant pouvoir prendre la place des anciens géants étatiques. La gouvernance d’entreprise, l’allocation des crédits bancaires et la surveillance des institutions bancaires restent des points faibles des réformes. Et malgré les investissements importants dans le social et une structure démographique favorable (l’âge médian n’est que de 28 ans, et les deux tiers de la population ont entre 15 et 64 ans), la santé et l’éducation sont des secteurs qui ne se transforment que trop lentement. En même temps, il convient de noter que les changements qui nécessitent une restructuration profonde et une véritable remise en question du rôle du gouvernement prennent du temps, quand on souhaite garder la stabilité de la paix sociale.

« Quoi qu’il en coûte » made in Ouzbékistan

En revanche, de manière impressionnante, les réformes n’ont pas été ralenties pendant la pandémie et les mesures prises entre 2017-2019 produisent des résultats. Le pays est une des rares économies au monde à avoir évité une récession en 2020. Il faut aussi rappeler les mesures prises pour atténuer l’impact économique de la pandémie avec une version locale de « quoi qu’il en coute ». Ainsi, la Banque mondiale a relevé ses prévisions de PIB pour l’Ouzbékistan en 2021, notant le rôle important de ces mesures anticycliques. Selon le FMI, le PIB de l’Ouzbékistan devrait connaître la plus forte croissance d’Asie centrale en 2022 et 2023 (5,6 % et 5,8 %). Comme ailleurs, ce tableau est quelque peu obscurci par une inflation en hausse (10%).

C’est avec ce bilan que Mirziyoyev a été réélu en octobre dernier pour un deuxième mandat de cinq ans. Le président ouzbek admet ouvertement des problèmes tels que le taux de chômage, la pauvreté, la corruption, l’insuffisance de logements et les lacunes en matière d’éducation et de santé. Il vient de donner à son nouveau gouvernement une feuille de route pour les cinq prochaines années qui s’inscrit dans la continuité de son action depuis 2016. La stratégie reste toujours appuyée sur deux jambes : une ouverture croissante à l’économie mondiale accompagnée d’une redistribution massive des fruits de la croissance en forme d’augmentation de salaires, et d’améliorations des services sociaux, santé, éducation. On verra ainsi dans les années à venir une augmentation de transferts, minima sociaux et retraites, amélioration des rémunérations des femmes (notamment pour le calcul des retraites) et un  allongement des congés maternité. Ces mesures vont être accompagnées de la diminution de la part de l’État dans les capitaux des banques, de l’ouverture accrue aux investisseurs privés dans les secteurs du stockage du pétrole, de la gestion des aéroports ou des services ferroviaires. Tachkent va également adoucir encore le régime fiscal des entreprises (impôt sur les sociétés, impôt sur le revenu et TVA). Le taux d’imposition sur le revenu des personnes physiques est de 22% et le taux d’imposition maximal des sociétés est de 7,5% dans le pays. Enfin, le pays entend améliorer son écosystème d’accueil des entreprises par une réduction, simplification et digitalisation des démarches.  

Dans ce contexte, la France et les autres pays européens ont un boulevard devant eux en Ouzbékistan. Tachkent a besoin des capitaux et des investisseurs pour tirer son économie et son niveau des compétences vers le haut et ainsi se donner les moyens importants nécessaires à sa politique sociale très ambitieuse. Or, la facture en termes de géopolitique des investissements chinois est très élevée, sans parler des conditions économiques et financières très dures de Pékin. Washington devrait étendre ses liens en Asie centrale et faire de Tachkent un partenaire stratégique pour son engagement dans la région, mais, dans ce cas aussi, Russes et Chinois vont dessiner leurs lignes rouges et leurs puissances de nuisance sont ascendantes. C’est donc une coopération économique avec l’Europe qui semble offrir l’option la plus intéressante pour les deux parties.

Anne Frank: une affaire non classée

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© Wikimedia Commons

De nouvelles recherches tentent de déterminer qui a dénoncé Anne Frank aux nazis.


Anne Frank a tenu son journal célèbre du 12 juin 1942 au 1er août 1944. Trois jours plus tard, elle a été dénoncée et arrêtée par les nazis à qui quelqu’un avait révélé la cachette où sa famille s’était abritée pendant deux ans. Qui était derrière cette dénonciation ? Au cours des années, cette question a suscité une curiosité sans bornes sans que quiconque y apporte une réponse définitive.

A lire aussi : Mais qui a trahi Anne Frank?

Pendant longtemps, des rumeurs ont accablé Miep Giets, la secrétaire du père d’Anne, Otto, celle qui a sauvé le manuscrit du journal. En 2015, deux investigateurs flamands ont publié un livre accusant Nelly Voskuijl, la sœur d’Elisabeth Voskuijl, celle qui a fait tout son possible pour aider les Frank pendant leur existence clandestine. En 2018, un autre livre en néerlandais, publié par un ancien voisin des Frank, a accusé Ans van Dijk, une femme juive qui a livré 145 personnes aux Allemands et qui a été exécutée pour collaboration en 1948.

Arnold van den Bergh, nouveau suspect

Aujourd’hui, une équipe comprenant un ex-agent du FBI, et qui a exploité des technologies de pointe comme des algorithmes sophistiqués capables de trouver des liens insoupçonnés entre les habitants de l’Amsterdam de cette époque, pointe du doigt Arnold van den Bergh, un membre du conseil juif de cette ville jusqu’à sa dissolution en 1943, mort en 1950. Manipulé cruellement par les Allemands, van den Bergh aurait pu être amené à dénoncer la famille d’Anne Frank pour sauver la sienne. Il est apparemment possible qu’Otto Frank ait eu connaissance de ce fait, mais ait préféré le taire. Selon le directeur du musée installé dans l’ancienne maison des Frank, la contribution de cette équipe est impressionnante mais peu concluante. Ce qui reste certain, c’est que les vrais tueurs d’Anne Frank, morte du typhus à 15 ans en déportation, sont les nazis.

Psychologie de l’antiracisme

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La journaliste Caroline Roux D.R.

Dans un échange avec le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Franc-Tireur, Christophe Barbier, la journaliste du Figaro Laure Mandeville a contesté le qualificatif de « xénophobe » qu’il venait d’attribuer à Éric Zemmour… avant d’être rappelée à l’ordre par Caroline Roux, l’animatrice de l’émission. Nazisme, racisme, grand remplacement, les mots accusateurs pleuvent et veulent disqualifier le premier défenseur d’une théorie ou plutôt d’une peur éprouvée par une grande partie des Français aujourd’hui, selon les derniers sondages parus.

Comment expliquer ce rejet absolu dont Zemmour fait l’objet de la part de personnes qui le caricaturent en pétainiste, raciste, islamophobe, antisémite, sans prendre la peine d’examiner ses prises de position et ses propositions et sans chercher à le combattre avec de véritables arguments? 

À gauche, un grand remplacement des idées

La plupart de ceux qui redoutent les désordres et les tensions qu’entrainerait une victoire d’Eric Zemmour se sentent protégés d’une façon ou d’une autre des désordres, tensions et bouleversements sociaux actuels ou prévisibles bien réels qui sont trop souvent niés et passés sous silence. Le clivage droite-gauche a été remplacé par une nouvelle lutte des classes, comme le montrent les analyses de Christophe Guilluy et de David Goodhart qui estime qu’on retrouve un peu partout dans le monde occidental une division entre les Anywhere, ceux de Partout et les Somewhere, ceux de Quelque Part.

A lire aussi, David Goodhart: La Tête, la Main et le Cœur

Mais l’explication sociologique par une nouvelle lutte des classes entre une bourgeoise acquise au cosmopolitisme de la société multiculturelle et des milieux populaires méfiantes envers les élites et soucieux de conserver identité et enracinement qu’ils ressentent comme en voie de disparition ne suffit pas à expliquer le caractère apparemment irrationnel du rejet absolu d’Eric Zemmour.

Depuis 50 ans, la gauche minoritaire dans le pays est restée dominante culturellement dans le monde des médias et des élites politiques qui donnent le ton sur ce qu’il est bon de penser. Les points de vue hétérodoxes sont renvoyés aux marges de ce qu’il est convenu d’appeler l’extrême-droite. La gauche acquise aux thèses antiracistes et décoloniales fait mine de poursuivre le combat contre les inégalités mais de fait elle a remplacé la lutte sociale par la repentance. 

L’idéalisation de l’immigré, comme figure sanctifiée par la pauvreté et la souffrance, prend la suite de l’idéalisation du prolétariat, et cela pour les mêmes raisons. Le blanc a remplacé le bourgeois des contestataires de mai 68, cet assassin de la pureté d’un monde ouvrier imaginaire qui désormais est remplacé par le musulman, damné de la terre. 

Ressorts inconscients

On a bien là un équivalent du racisme qui attribue à l’autre, oppresseur ou opprimé des caractéristiques immuables. Comme dans le racisme, c’est au nom de la conscience morale qu’on peut se permettre d’éprouver de la haine pour le porteur de tares monstrueuses. Dans le racisme traditionnel, c’était la cupidité du juif et la luxure proche de l’animalité du nègre qu’on abhorrait. Aujourd’hui on diabolise au nom du Bien celui qui déclare son rejet de l’immigration en provenance des pays musulmans et africains et exprime son refus d’un islam prosélyte. Il est accusé de diffuser des peurs imaginaires en vue d’allumer le feu de la haine. 

Ainsi comme dans un tour de passe-passe, la victime de cette diabolisation devient le diable qui veut persécuter des innocents, sanctifiés par la pauvreté qui les obligent à chercher l’asile par l’immigration, et par les risques de mort qu’ils encourent. Le réel est absent de cet univers fait de mythes et de slogans, appuyés par une propagande médiatique qui sait utiliser les ressorts inconscients de ces phénomènes d’idéalisation et de diabolisation. 

Une veillée pour Coralie Delaume, à l’Assemblée nationale

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Façade de l'Assemblée nationale, Paris, juillet 2016. SIPA. 00764551_000001

Henri Guaino et Marcel Gauchet ont échangé à cette occasion sur le souverainisme


Mercredi 16 février, l’association des amis de Coralie Delaume organisait une conférence-débat dans le cadre prestigieux de la salle Colbert à l’Assemblée Nationale. Présidée par David Cayla, l’association compte rendre hommage chaque année à l’écrivaine.

« Blogueuse devenue essayiste, essayiste devenue intellectuelle », rappelait David Desgouilles qui organisait les débats, Coralie Delaume s’était imposée comme une figure du courant souverainiste avant de disparaître en décembre 2020, à l’âge de 44 ans. Dans l’assistance, on a pu reconnaître le prince Joachim Murat et Djordje Kuzmanovic, candidat à l’élection présidentielle avec le parti République souveraine.

Marcel Gauchet, David Desgouilles et Henri Guaino, Paris, 16 février 2022.

Un débat entre Gauchet et Guaino

Pour cette première grande conférence-débat, l’association avait invité Marcel Gauchet, co-auteur en 2017 de Comprendre le malheur français, et Henri Guaino, ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy à l’époque du traité de Lisbonne – événement qui avait forcément quelque peu crispé la galaxie souverainiste à l’époque… Marcel Gauchet face à Henri Guaino, arbitré par David Desgouilles, ça n’était pas tout à fait Zemmour contre Mélenchon chez Hanouna. La discussion entre deux intervenants qui ne se sont pas distingués par des divergences profondes était de haute volée.

A lire aussi: Coralie Delaume, souveraine de sa vie

Les deux invités ont pu développer à leur manière le thème de la souveraineté. Marcel Gauchet a proposé une approche historique et a fait remonter aux années 80 le malheur français, quand la France a fait le choix du socialisme au moment même où le reste de l’Occident optait pour le néo-libéralisme. Rapidement dépassé par les événements, François Mitterrand doit alors se résoudre à suivre les tendances lourdes du monde qui l’entoure. Fin stratège, il utilise le projet irénique européen pour faire entrer la France, sans qu’elle ne s’en rende compte, dans le grand bain du libéralisme et de la mondialisation. S’ensuivent 40 ans de « malheur français », et le développement, en réaction, de « pathologies politiques », pas nommément citées mais que chacun devinera en fonction de son imagination.

Les souverainistes invités à plus de pragmatisme

Henri Guaino a pour sa part récusé l’étiquette de « souverainiste » pour défendre une approche pragmatique, qui permettrait à la France de tirer son épingle du jeu sans avoir à claquer la porte de l’Europe ; à condition de contester la primauté des traités européens sur le droit français. Si la remise en cause par la Pologne de la primauté du droit européen à l’automne dernier a paru si inédite au correspondant du Monde, Henri Guaino a rappelé que des pays généralement bien plus sages n’ont pas hésité par le passé à en faire autant : l’Espagne, lorsqu’il a fallu s’assoir sur l’arrêt de la cour de justice de l’UE pour condamner les députés catalans organisateurs du référendum indépendantiste de 2017 ; et l’Allemagne, dont la Cour constitutionnelle a rappelé la primauté du droit national, comme le montrait Marie-France Garaud en 2010 dans le livre Impostures politiques.

A lire aussi, du même auteur: Emmanuel Todd, tout est pardonné!

Un aspect intéressant évoqué par les deux personnalités est le caractère magique qui entoure la construction européenne. Marcel Gauchet veut voir les juges européens comme des haruspices d’un genre nouveau, dont les arrêts sont attendus comme était attendue la lecture du vol des oiseaux par les magistrats romains. « Et encore », nuançait Henri Guaino, quand Jules César débarqua en Afrique et trébucha à terre, il embrassa le sol et dit : « Afrique, enfin je te tiens », signe qu’avec un peu de ruse les mauvais présages pouvaient être contournés. Dans un épisode de Répliques en 2014, chez Alain Finkielkraut et face à BHL (émission que l’on ne peut plus écouter malheureusement sur le site de France Culture), Coralie Delaume avait avancé (je cite de mémoire) qu’entre une grosse part de théologie et une autre grosse part de technocratie, il n’y avait plus de place dans l’Union Européenne pour l’action politique et la pensée stratégique.

Comprendre le malheur français

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Impostures politiques

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Séparatisme chez les identitaires blancs: le cas de Yann Vallerie (le créateur de Breizh-Info)

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Image d'illustration Unsplash

L’universitaire Philippe-Joseph Salazar a publié en 2020 Suprémacistes, une enquête sur les différents mouvements de la droite identitaire autour du monde. Certains de ces mouvements aux États-Unis prônaient un «séparatisme» blanc, c’est-à-dire la création d’enclaves territoriales ou de modes de vie permettant à des communautés de Blancs de vivre en autarcie. Aujourd’hui, il constate que cette idée est arrivée en France, plus précisément en Bretagne.


Lors de mon enquête sur les Suprémacistes, l’idée d’une « sécession blanche » ressortait souvent, aux Etats-Unis, dans la mouvance intellectuelle des nationalistes blancs. Les partisans de cette forme de séparatisme, s’exprimant par exemple dans des revues influentes dans ce milieu telles que Counter-Currents ou American Renaissance, reprenaient le terme historique, celui de la Sécession des États de la Confédération, pour l’appliquer à leur projet actuel. Or, une idée similaire vient de voir le jour en France dans le livre samizdat Sécession publié par Yann Vallerie, le fondateur du média identitaire breton, Breizh Info.

Il s’agit non seulement d’une mode venue des États-Unis – encore une ! – mais aussi d’une forme de « wokisme » de droite dans la mesure où cette pensée reprend, en les retournant, les revendications victimaires et communautaristes des wokistes libéraux-socialistes.

Sécession: le modèle américain

Pour une partie notable des nationalistes blancs américains, cette nouvelle « sécession » prendra la forme d’une division territoriale du pays, par la création d’enclaves blanches ou même de nouveaux États. Le but en est de protéger les Blancs qui seraient, à leurs yeux, une population menacée de « génocide ». Cette volonté de « divorcer » des États-Unis prétend trouver un précédent historique dans la Révolution américaine et la déclaration d’indépendance coloniale, en 1776 : les États-Unis sont, à l’origine, comme République, un acte de divorce d’avec les maîtres britanniques ; l’argent des colons européens servait à entretenir l’oligarchie rentière du Royaume-Uni sans leur donner en échange une représentation parlementaire aux Communes, qui votaient les taxes. Cet échange inégal était la définition même de la « tyrannie » dénoncée par les révolutionnaires dans leur fameuse déclaration de « séparation » – c’est le mot employé dans le texte, non pas « indépendance ».

A lire aussi, Erwan Seznec: Covid: l’exception bretonne

Or, selon les identitaires blancs d’aujourd’hui, la « séparation » de 1776, ce premier acte de sécession, a été perverti immédiatement par deux actes liberticides : d’une part la création d’une administration fédérale, vue comme tyrannique envers les États et le peuple formant la République, et d’autre part celle d’une banque centrale. D’où la nécessité d’un deuxième acte de sécession – c’est la Guerre dite de Sécession, considérée comme un refus de la connivence entre l’administration fédérale, néfaste à la liberté politique, et un système bancaire central nuisible à la liberté économique. Avec la défaite du Sud, la « tyrannie » fédérale et la puissance financière spéculative du Nord ont eu pour conséquences de déstabiliser la population blanche des États du Sud par une population noire à la démographie dynamique, et de provoquer sa paupérisation. D’où la nécessité, toujours selon les identitaires blancs, d’un troisième acte de sécession aujourd’hui, qui doit être un « divorce » d’avec à la fois la tyrannie fédérale et une économie d’appauvrissement fondée sur la spéculation immobilière et un système déshumanisant de crédits impossibles à rembourser. Le modèle de cette troisième sécession à venir serait communautaire : user des lois pour vivre à part, sans se mélanger aux autres groupes, et sans se soucier de l’État fédéral en exploitant les libertés qu’offre le système américain au niveau local. Il ne s’agit pas de renverser la république américaine, mais de manœuvrer en s’en séparant intérieurement – grâce aux ressources réelles d’autonomie qu’apportent le légalisme et le capitalisme.

Une sécession à la française: vivre en dehors de la République en restant en France

Comment un identitaire français comme Yann Vallerie arrive-t-il à théoriser la transposition en France de cette idée spécifiquement américaine d’un « divorce » sécessionniste ? Si les nationalistes blancs aux États-Unis prétendent rester fidèles à la Révolution de 1776, révolution qui a été trahie par la suite, une sécession française à l’américaine exigerait un retour à la République d’origine, à la République pure et dure de 1793. Pourtant, à la différence des Américains, Vallerie affirme que c’est seulement en mettant « à bas la République » qu’on pourra sauver les « Européens » blancs. Son livre se termine sur ces mots : « À bas la République française, et vive la Fédération des autochtones libres d’Europe ! ». Selon lui, le but pour les Français blancs consiste à vivre en dehors de la République, comme les autres Européens blancs doivent vivre en dehors du système politique du pays dont ils sont les citoyens.

La sécession que prône Vallerie n’est donc pas une rupture politique, ni un appel au terrorisme séparatiste. Il s’agit plutôt de construire une communauté plus ou moins autarcique à travers trois tactiques. La première consiste à éviter les espaces privilégiés par les citoyens du nouveau monde globalisé : autrement dit, il faut « fuir les métropoles et […] investir, massivement, la ruralité et les villes moyennes ». Cette tactique suppose quatre éléments : identifier qui va se relocaliser ; forger une cohésion de groupe avant le mouvement de retrait ; choisir ensemble le lieu de relocalisation ; et soutenir la cohésion du groupe une fois la relocalisation effectuée. Comme il s’agit d’une tactique de resocialisation, elle exige des structures, des méthodes, des phases d’accomplissement. Il existe des modèles qui ont été mis en œuvre : le mouvement des phalanstères, du côté du socialisme coopératif ; et, du côté du travaillisme radical, la voie de Saul Alinsky comme je l’ai décrite dans Déroute des idées. J’ai rencontré au Danemark des jeunes gens (niveau classe prépa) dont le projet bien planifié est de s’abstraire, au sens exact du mot, de la vie ambiante pour préserver, avec école, église, protection légale, travail manuel et intellectuel, famille, leur « danicité ».

La deuxième tactique est une « sécession par l’instruction ». Selon Vallery, « il est possible à tout un chacun de devenir un bâtisseur, un militant de l’éducation et de l’instruction de vos enfants. Il ne tient qu’à vous de le faire ». Le droit d’instruire à la maison ou dans une école qu’on monte avec d’autres parents, est une pratique admise dans la plupart des pays de tradition anglo-saxonne. Elle est particulièrement vigoureuse chez les nationalistes blancs aux Etats-Unis où, en outre, les citoyens peuvent contrôler les programmes des écoles de quartier et, dans de nombreux cas, par un vote communautaire, renvoyer un professeur ou limoger un directeur (au nom du principe : mes impôts locaux paient pour l’école, alors j’ai un droit de regard : toujours l’idée de la séparation de 1776, l’impôt implique la représentation). Or, en France, l’Etat est souverain : on oublie souvent qu’une des préoccupations essentielles de la République, depuis 1793, c’est la jeunesse, et le concept, souvent affirmé haut et clair, que les enfants appartiennent à la nation. Les citoyens font une progéniture que la République transforme en éléments de la nation. Les fondateurs avaient lu la République de Platon. La Marseillaise se clôt sur le couplet des enfants qui assument leur « sublime orgueil ».

Vallerie propose donc une sécession par une éducation « à taille humaine » dont le but est de faire des enfants des citoyens « LIBRES » (ses majuscules). Mais c’est oublier que justement la Révolution visait par l’instruction publique universelle et rationnelle à cette même ambition. Car ce qui se cache derrière l’éducation, c’est la vertu. Comment enseigner la vertu aux futurs citoyens ? Or, dans le projet sécessionniste, quelle vertu veut-on inculquer aux enfants, futurs citoyens « libres » ? Celle des écoles catholiques ? Celle de divers instituts non-confessionnels ? Celle, réactive et irréfléchie, de parents d’élèves scandalisés par des écoles publiques politisées ? La « liberté éducative » revendiquée par les sécessionnistes doit passer par un accord commun sur la vertu qui est le ressort de l’éducation. Aucune réponse de fond n’est donnée tandis qu’en face, en dépit de ses avatars, l’instruction républicaine reste cohérente avec elle-même – et puissante.

À lire aussi: Suprémacistes blancs: «séparés mais égaux»

La troisième tactique consiste en une sorte de sécession par les médias. Selon Vallerie : « Si tout le monde ne peut pas être journaliste ou pirate de la presse alternative, chacun peut tout de même avoir un rôle, devenir acteur de cette sécession médiatique. Dans tous les domaines, il est de toute façon urgent de ne plus rester un simple spectateur passif de notre suicide civilisationnel organisé ». Il donne une série de conseils tactiques pour intervenir sur les réseaux, éviter la désinformation, ré-informer des canaux, créer des médias, bref fabriquer de la « médiatisation ». Il s’agit d’éviter les canaux d’information mainstream et Internet où le label CNN, ou The New York Times, ou encore le logo France-Info suffisent à valider une information ou une opinion. Créateur d’un média alternatif, le plaidoyer de Vallerie pour une « armada de vaisseaux pirates de la presse alternative » ne surprend guère. Ce qui est significatif est sa façon de parler de « dissidence médiatique », « dissidents » étant un terme fréquemment employé par les nouveaux sécessionnistes blancs aux États-Unis pour se positionner hors toute référence à la race. Il ne s’agit nullement d’essayer de détruire les médias dominants, mais de vivre sans eux, à l’écart.

Le samizdat de Vallerie fait partie d’une longue tradition pamphlétaire de combat et de révolte de la droite qu’on disait jadis patriotique, puis nationaliste, et maintenant identitaire. Sécession fournit un nouvel exemple de la littérarité croissante des identitaires : la littérature d’action s’est réellement déplacée en France vers cette droite d’un genre nouveau et qui se dit « européenne » (l’invocation finale du livre). La question qui se pose maintenant est de savoir si cette révolte identitaire restera enfermée dans le domaine de la littérature ou si, un jour, elle franchira le Rubicon en passant à l’action.

Suprémacistes

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Le naufrage en commun

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Montpellier, 13 février 2022 © Alain ROBERT/SIPA

La politique étrangère du candidat Mélenchon, c’est Apocalypse Now ! Du carnaval démagogique au naufrage en commun, une analyse du géopolitologue Loup Viallet.


Illusions, contradictions, vieilles recettes, cynisme électoral et fake-news. Si les piliers de la politique étrangère de Jean-Luc Mélenchon ne sont pas toujours très cohérents ou très clairs, les conséquences que l’on peut attendre de leur combinaison sont quant à elles parfaitement limpides. 

Sur le site de campagne du candidat Mélenchon, il est précisé aux internautes que son programme “L’Avenir en commun” est le fruit d’un travail collaboratif. Si ses auteurs sont anonymes, on peut cependant identifier trois influences majeures à l’œuvre dans le chapitre et les synthèses relatives aux relations internationales : Lénine, Captain America et Merlin l’Enchanteur. Quel autre trio pourrait relever les impossibles défis de l’Avenir en Commun ?

Mission impossible n°1 : arrêter les guerres en jouant à la roulette russe

Le chapitre 5 du programme de Jean-Luc Mélenchon prévoit (dans son point 46) de rompre avec le domaine réservé du chef de l’État en matière de politique de défense : finies les “aventures guerrières d’un seul homme”. Pas une intervention extérieure ne serait décidée sans l’aval de l’ONU si le candidat insoumis est élu ! Si l’objectif général peut paraître louable (“Renforcer le rôle de l’ONU”), la méthode semble aussi peu souhaitable que réalisable, à moins que le but implicite de cette mesure soit de paralyser les capacités de projection de l’armée française.

Dans un contexte où le Conseil de Sécurité des Nations Unies est polarisé par la rivalité grandissante entre les membres de l’OTAN et de l’AUKUS d’une part et le front commun des Russes et des Chinois d’autre part, la France mélenchonienne se couperait les bras en subordonnant une prérogative régalienne à une illusion stratégique (un consensus géopolitique entre la Russie, les États-Unis, la Chine, le Royaume-Unie et la France) ou à l’humiliation des vetos.

Dans le même temps, l’Avenir en commun s’est doté d’un objectif digne d’un refrain des Beatles : “arrêter les guerres” pour “lutter contre les causes des migrations” (point 49). Si l’on tient compte du point précédent, la France ne pourrait plus honorer certains de ses engagements internationaux sans systématiquement recourir au préalable à l’improbable feu vert du Conseil de Sécurité. Avec cette doctrine, la Côte d’Ivoire n’aurait pas connu la décennie de paix obtenue grâce à l’appui de l’opération Licorne. Bamako aurait été quant à elle submergée par la violence djihadiste dès 2013. Que les alliés de la France le comprennent : à l’avenir, le président Mélenchon jouera les clauses de défense mutuelle à la roulette russe.

Mission impossible n°2 : défier seul la plus grande alliance militaire de l’histoire de l’humanité (et triompher)

Trois grandes options se présentent aux membres du commandement intégré de l’OTAN qui se questionnent sur leur avenir au sein de l’alliance atlantique. La première est de chercher, par le débat interne, à en infléchir la structure et les directions. Les accomplissements permis par méthode semblent particulièrement limités, tant l’OTAN représente avant tout un instrument au service de la géopolitique américaine. Symbolique, la deuxième option consiste à se retirer du commandement intégré tout en restant membre de l’alliance atlantique : une manière de mettre sa politique de défense sous pilote automatique et de jeter l’éponge des affaires du monde. La dernière option est la plus radicale : sortir de l’OTAN pour rejoindre ou forger une nouvelle alliance.

Le candidat Insoumis prévoit donc de sortir de la plus puissante alliance militaire contemporaine. Est-ce pour rejoindre l’axe en cours de construction entre la République populaire de Chine et la Fédération de Russie ? Pas du tout. Il s’agit d’”instaurer l’indépendance de la France au service de la paix”. Mais quelle paix (mondiale) et quelle indépendance (nationale) cette décision favoriserait-elle pour la France, si celle-ci ne peut se projeter dans aucune alternative ? 

En Europe, notre pays changerait immédiatement de statut : État cofondateur de l’OTAN, il deviendrait assiégé par l’OTAN. Tous nos voisins sont des membres de l’alliance atlantique et la majorité des clients de notre industrie de défense sont liés à celle-ci par des accords de coopération ou engagés dans des relations bilatérales avec les États-Unis. Inutile de préciser qu’une telle rupture a peu de chances d’être accueillie par un mouvement d’enthousiasme nord-américain de la part de l’Oncle Sam, dont la politique internationale est pourtant claire depuis longtemps : quiconque n’est pas son allié est traité en adversaire. Du point de vue de la politique étrangère on peut résumer l’Avenir en commun par cette formule : Ne rien faire, avec personne. Tout un programme !

Mission impossible n°3 : lutter contre les causes des migrations et casser la meilleure monnaie d’Afrique

Le franc CFA a le dos large, très large. Ancienne monnaie coloniale, elle s’est progressivement transformée en un compromis politique régulièrement reconduit par ses États-membres. Ces derniers ont la possibilité d’en sortir (à l’instar de Madagascar, de la Mauritanie ou du Mali en 1962) et n’importe quel État africain a la possibilité d’y adhérer (comme la Guinée-Bissau et la Guinée-Équatoriale, plus récemment). Mais des rumeurs intéressées ont fait de cette devise le symbole d’un néo-colonialisme à la française. Le franc CFA incarne auprès de nombreux publics le bouc-émissaire de la misère africaine alors que ces économies représentent moins de 1% du commerce extérieur de la France. 

Par ignorance ou électoralisme (la légende noire du franc CFA est particulièrement populaire parmi les diasporas africaines en France), l’Avenir en commun entend rayer de la carte la monnaie commune d’un tiers des États d’Afrique subsaharienne. Les dirigeants africains qui ont souverainement reconduit l’adhésion de leurs pays à cette monnaie seraient-ils plus souverains une fois le franc CFA relégué aux oubliettes de l’histoire ? C’est tout le contraire. ils perdraient un atout inestimable.

La fin du franc CFA peut être actée dès lors que la France refuse de garantir plus longtemps sa convertibilité illimitée en euros et de se porter garant en dernier ressort pour les Trésors africains déficitaires. Ses conséquences seraient immédiates : les deux unions économiques et monétaires d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale éclateraient en 14 micro-marchés où circuleraient 14 monnaies inconvertibles, exposées aux attaques spéculatives et soumises aux fluctuations imprévisibles des matières premières. Les États-membres de la zone franc actuelle connaîtraient alors un phénomène dont ils avaient été épargnés jusqu’alors : l’hyperinflation et son lot de violences. Rien de tel pour susciter de nouvelles migrations que de condamner un pays africain sur trois à l’instabilité financière. Rien de tel pour accroître encore la dépendance extérieure de l’Afrique que de projeter le continent tout entier dans la dollarisation par idéologie.

La fin du franc CFA

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