Berlin Berlin, la nouvelle comédie de Patrick Haudecœur et de Gérald Sibleyrasmise en scène par José Paul met le feu au Théâtre Fontaine.
Le théâtre, c’est du rythme et de l’esprit, l’un ne va pas sans l’autre. La rapidité sans la maîtrise de l’adhérence est le b.a.-ba des bons pilotes de rallye. Préparez-vous à une spéciale chronométrée du Monte-Carlo dans les fauteuils rouges du Théâtre Fontaine. Les virages vous arrivent en pleine figure aussi vite que les répliques. Pif-paf côté cour, enchaînements virtuoses côté jardin. Patrick Haudecoeur et Gérald Sibleyras, deux maîtres de l’humour à fragmentation désopilante ont mis un tigre dans le moteur de cette pièce qui se dégoupille comme une poupée russe.
Comédie policière
Sa mécanique d’entraînement, au-delà de la drôlerie et de la finesse de l’écriture, est d’une précision allemande. Rassurez-vous, elle fonctionne mieux qu’une poussive mais néanmoins résiliente Trabant. Vous embarquez à la fois chez Philippe de Broca pour un gymkhana infernal d’une heure quarante minutes, et aussi chez Les Branquignols pour la satire domestique, sorte de soupe Soljanka relevée de mauvaise foi. C’est comme si L’Homme de Rio installé à Berlin-Est voulait passer à l’Ouest. Ce Cours après moi que je t’attrape à la mode bolchévique est la révélation de la rentrée.
Préférez cette comédie policière à l’espionnite ménagère qui met le Théâtre Fontaine en transe aux interminables débats électoraux qui polluent la télé, cet hiver. Berlin Berlin a les moyens de vous faire sortir de chez vous ! Emma (Anne Charrier) et Ludwig (Patrick Haudecoeur) arriveront-ils à franchir le mur par le passage secret situé dans l’appartement de la mère de Werner Hofmann, agent assermenté de la Stasi (Maxime d’Aboville) ?
Ce nid d’espions sur Bernauer Straße s’articule comme une fuite en avant, où la bassesse et les trahisons inhérentes aux régimes totalitaires révèlent toute leur tragédie comique. La farce de la police politique est sans fin. Il faudrait retourner plusieurs fois au théâtre pour apprécier toutes les subtilités du texte, tous ces rhizomes qui font la cohérence de la pièce. Le rythme assurément est là, tonitruant, percutant, haletant ; l’esprit français, la vanne déconnante et persifleuse aussi ; et surtout, la fluidité. On oublie trop souvent la fluidité d’une pièce, son ruissellement qui happe et submerge le public, l’attache et l’évade, le sort de sa torpeur quotidienne.
La Stasi au rendez-vous
Cette fantasia chez les Ossis repose sur des comédiens affûtés, ils ont du souffle et du ressort. Patrick Haudecoeur est un Jean Carmet lunaire et pleurnichard, tendre et lâche, rêveur et éternel défaitiste face à une existence en cul-de-sac. Une vraie mascotte des tortionnaires. Maxime d’Aboville, Don Juan du réalisme socialiste, accumule bêtises et certitudes avec une force diabolique, quel régal de voir cet amoureux éconduit ! Toute la distribution assure le spectacle, Loïc Legendre à la voix sirupeuse et suspecte ou encore l’excellente Marie Lanchas en colonel de la Stasi mélomaniaque font des merveilles.
Et puis, il y a la reine Anne Charrier, elle ferait du bobsleigh que je la trouverais toujours aussi séduisante. Elle glisse sur la scène, en talons plats et trench voltigeur, telle une Audrey Hepburn boulevardière. Et quand elle feint l’émotion, son vibrato ferait tressaillir un commando de légionnaires. Elle a cette grâce suspendue qui éclate dans les rires et les interrogations. Le talent ne s’explique pas, il est injuste, par nature.
Espions contre l’ennui
Souvent la comédie à gros traits est laide, inesthétique dans ses décors et son traitement visuel. Elle compte seulement sur la blague grossière pour sauver les meubles. C’est une erreur que ne commettent pas Édouard Laug au décor, Juliette Chanaud aux costumes, Laurent Béal à la lumière et Michel Winogradoff à la musique. Avec l’usage parcimonieux de la vidéo, on voit le mur s’élever et la fronde intérieure se soulever. Dès les premières minutes, le public adhère à la beauté de ce projet original. Berlin Berlin est du théâtre populaire contrairement aux démocraties ou aux primaires du même nom. Un théâtre qui combat l’ennui intelligemment, qui n’instrumentalise pas pour la gloriole et qui emporte par son mouvement salvateur. La vie des autres est assurément plus drôle avec toute cette troupe.
Georges-L. Godeau (1921-1999) a été ingénieur des Travaux publics dans les Deux-Sèvres où il a toujours vécu. Il a aussi été poète. Et un poète qui fut connu comme peuvent l’être les poètes, c’est à dire reconnu par ceux qui aiment la poésie. Il a reçu en son temps le prix Max-Pol Fouchet qui est un peu le Goncourt en la matière. Il a aussi été traduit en japonais, en russe et en allemand, ce qui est plus rare pour un poète. Il a même fait l’objet en 1994 d’un numéro spécial de la NRF. Aujourd’hui, il devient difficile de trouver ses livres qui ne sont plus disponibles sauf chez les bouquinistes.
C’est d’autant plus dommage que sa poésie est parfaitement accessible, formée de courts textes en prose qui disent la vie quotidienne du Marais poitevin, mais aussi de ceux qui travaillent dans les usines, les bureaux, les écoles, de ceux qui sont en vacances, de ceux qui espèrent, de ceux qui vieillissent, de ceux qui découvrent l’amour. Il saisit la vie quotidienne qui est la nôtre comme on prend une photo. Si Godeau se méfie du lyrisme, c’est qu’il n’ en a pas besoin pour dire la vie des hommes, tantôt grise, tantôt lumineuse. Pour dire Les foules prodigieuses, titre d’un de ses recueils majeurs. La maison ne reculant devant aucun sacrifice, c’est deux échantillons de cette humanité qu’elle vous offre ce dimanche.
Le jeune couple
Beaux comme deux touaregs, ils marchent vers la mer. En avant. Ils glissent comme des torpilles. Les machines sont bien réglées. Ils font le grand tour au bord du large.
Déjà, ils reviennent. Ils sortent sans s’ébrouer puis restent debout, un moment. Lui, allume une
cigarette, elle, peigne ses cheveux.
Calmes, ils se regardent. Ils échangent un fil de
sourire. Pour eux.
***
Le contrat
Tes disques ne sont pas les miens, mes journaux les tiens. Il m’arrive d’aller seul au cinéma. Dans la rue, tu regardes les hommes et moi les jolies filles. Au doigt, nous n’avons pas d’alliance. Pourtant, dans notre poche, nous avons la clé de la même porte. Nos fenêtres s’ouvrent au printemps. Parfois, tu chantes. Les voisins s’y perdent. Georges L. Godeau, in Les Foules prodigieuses (Chambelland, 1970)
L’auteur imagine une sombre postérité aux « Années Macron » dans un pays dévasté par la pandémie, la canicule et le complotisme. Un roman noir meurtrier dans l’allure d’une joyeuse apocalypse.
Un nouveau Leroy, chic ! Je prends. Je ne le regrette pas. C’est un livre dur, âpre et drôle – un « page-turner diabolique », me vante ma jolie libraire, le rouge aux joues. Dès les premières pages, je suis pris par le feu de paille de la lecture. Celui-là se lit comme un roman de la Série noire – normal, c’en est un, et ce n’est pas un coup d’essai. Avant celui-là, il y a eu Le Bloc (2011), L’Ange gardien (2014) ou La Petite Gauloise (2018), entre autres.
Ce que j’aime chez Leroy, c’est qu’il n’est pas très gai mais il n’est pas macabre. Il est sans complaisance – ne cédant rien au nihilisme qui gâte certains polars. Ce qui ne signifie pas que l’avenir sente la rose et le lilas : « Cette histoire se déroulera dans une chaleur permanente, pesante, qui se moque des saisons et provoque une propension à l’émeute dans les quartiers difficiles, soumis à un confinement dur depuis quinze mois, mais aussi de grands désordres dans toute la société. »
La présidente de la République – c’est une fiction ! – s’appelle Nathalie Séchard, dite la « Cougar blonde ». Ni de droite ni de gauche, elle a brièvement incarné l’espoir de réformes ambitieuses mais la pandémie et les émeutes suscitées par les antivax ont flingué son quinquennat. « On vous hait, madame la Présidente. C’est irrationnel, mais on vous hait. Les Gilets jaunes, les islamistes, les survivalistes, l’ultragauche… », feint de se lamenter son ministre de l’Intérieur, Beauséant, un petit Iago berrichon qui se voit déjà calife à la place du calife.
Nathalie Séchard ne se représentera pas. Ce qui aiguise les appétits et les crocs (de boucher) de certains ministres. On se trahit, on complote, on s’assassine. On en apprend de belles sur les mœurs, les compromissions louches et les redoutables virtualités de la Ve République. Le roman sent son encre fraîche – toute ressemblance avec des vivants ne serait ni fortuite ni involontaire –, mais ce n’est pas un roman à clé au sens strict. D’ailleurs je ne vais pas vous raconter l’histoire…
On l’a compris, nous sommes en France – « un pays qui ne s’aime plus », « un pays riche peuplé de pauvres » – dans un futur dystopique qui a déjà la couleur d’aujourd’hui. Le sujet ? Juste la fin du monde… mais c’est moins un événement qu’une sensation. Un avant-goût de l’effondrement. Un prodrome. Ce qui s’annonce : « Une manière de fascisme soft qui permet, face aux nouvelles épidémies et aux nouvelles catastrophes climatiques, de maintenir l’ordre en sacrifiant les libertés, sauf celle de la circulation des marchandises. »
Vous voyez le genre ? Non, vous ne voyez pas, parce que ça devrait être sinistre, ça ne l’est pas. Avec Leroy, on ne saurait s’ennuyer. Il faut dire qu’il n’a eu que de mauvaises lectures – Chardonne, Alain Dreux-Gallou dit « A.D.G. », la comtesse de Ségur… Et Manchette. Et Balzac bien sûr. Il se sauve du désespoir par la satire, ce qui est excellent pour la santé. Il a beau montrer des horreurs, il n’est jamais ni salissant ni poisseux. Son écœurement reste paisible, son pessimisme, joyeux. On décèle sous sa froide élégance un soupçon de mélancolie qui ne fait qu’attiser son scepticisme devant les progrès dont notre époque se flatte.
Le lire rend heureux mais je ne saurais dire pourquoi. Plaisir du texte – « celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture », dit Barthes. Oui, sauf qu’un roman policier n’est jamais confortable, et Leroy est tout sauf rassurant.
Il nous rend au contraire plus inquiet, plus critique aussi. Si Leroy ne nous cache rien du cynisme et de la brutalité qui régissent le monde politique, il épie ses personnages comme les soldats égarés d’une guerre perdue. Les plus crapuleux deviennent attachants, un peu risibles, et l’on songerait presque à les consoler d’être si méchants.
Leroy assume fièrement son rôle de narrateur, ce qui lui permet de glisser en loucedé un mot de l’Anabase de Xénophon. La mer ! La mer ! – il y a toujours une idée du rivage dans un roman de Jérôme. Il convoque de furtives analogies, de funestes résurgences – comme cette Agnès Dorgelles, la leader du Bloc patriotique, une revenante, une « fafounette » en tapinois, qui est bien la fille de son père. Il nomme des saveurs oubliées, des allégeances secrètes, des préférences coupables. Des heures perdues. Une odeur d’algue et de sel qui invite à l’amour. Il fait lire Les Illuminations à un ancien para. Il regarde le ciel. Il nous cingle et il nous berce.
Salaud ! je n’avais pas besoin de ça.
Jérôme Leroy, Les Derniers Jours des fauves, La Manufacture des Livres, 2022.
Le critique littéraire éclairé, le cinéphile acharné, l’éditeur au flair incroyable pour dénicher les auteurs rares livre aujourd’hui ses souvenirs d’enfance sur Vienne où il est né juste avant l’effondrement. Un témoin irremplaçable.
Né en 1932 à Vienne d’un père officier tôt disparu et d’une mère austro-hongroise, Alfred Eibel est une figure attachante de la vie littéraire qui a traîné ses bottes de Bruxelles à Hollywood, de Prague à Zürich. L’homme a fréquenté bien du monde : Fritz Lang et Kenneth White, Léo Malet et Etiemble, Gregor von Rezzori et quelques autres, dont Gérard Guégan et Pol Vandromme.
Il connaît sur le bout des doigts le cinéma européen, la littérature chinoise et l’opéra autrichien. De père catholique, il a connu, après l’Anschluss, l’exil en Belgique avec son beau-père juif. Il est sans doute l’un des rares écrivains français d’aujourd’hui à avoir vu passer Hitler dans la Vienne de 1938 et à avoir entendu les stukas mitrailler les foules de l’exode en 1940. Alfred Eibel est un personnage de légende.
Vienne, une Atlantide
Voilà qu’il nous livre ses Souvenirs viennois par le truchement d’un joli ouvrage à la nostalgie ironique, car l’homme n’est jamais dupe. « En naissant à Vienne, écrit-il, j’ai vu le jour sur une zone sismique qui m’a fait penser à chaque instant à la disparition définitive du passé, à l’exemple de l’Atlantide ». C’est justement cette cité engloutie qu’il évoque par tableautins : la Vienne des années 50, qui lui sert de marchepied pour nous replonger, par fines allusions, dans celle de la Double Monarchie. Jonglant, non sans un zeste de perversité, entre kitsch et retour du refoulé, Alfred Eibel ressuscite la pension Operning, où il descendait naguère, avec ses naufragés de toutes sortes : rescapés des camps au sourire poli, émigrés revenus des Amériques et tous ces « accourus », Berlinois qui ont quitté leur ville rasée pour se faire oublier. Aux tables des grands cafés viennois, le Sacher, le Central ou le Mozart, il croise requins et margoulins, espions (nous sommes bien dans la Vienne du Troisième Homme – der Dritte Mann), mélomanes et cinéastes. La Vienne d’Alfred Eibel se révèle une ville à l’insouciance surjouée, qui tente de refouler les horreurs d’un passé récent ; il en rend avec brio l’atmosphère ambiguë et parfois frelatée.
Professeur d’informatique à la Faculté des Sciences, des Technologies et de Médecine de l’université du Luxembourg, Franck Leprévost réaffirme la vraie mission de l’université face aux menaces que représentent ces idéologies anti-scientifiques qu’on qualifie aujourd’hui de « wokistes ». Tribune.
À quoi sert une université ? Quels sont les défis contemporains de ses dirigeants ? La vague déferlante du wokisme sur les sociétés occidentales, et ses multiples tentatives d’emprises sur le monde universitaire, anglo-saxon puis d’Europe continentale, font que les réponses à ces deux questions ne vont plus de soi aujourd’hui. Compte tenu de l’impact sociétal des universités, et de leur capacité à forger les opinions et les esprits sur plusieurs générations, il est devenu urgent de replacer ces deux questions au cœur du débat, et d’y répondre avec clarté.
Le défi
Rappelons que la doctrine woke, se présentant comme une hypersensibilité aux revendications des minorités, renvoie chacun à son genre, sa race ou son ethnicité, procède à des déconstructions tous azimuts, et nie les réalités biologiques au profit de constructions sociales « fluides ». Cette mouvance pénètre les universités. Les facultés de sciences sociales et littéraires sont certes en première ligne, mais les scientifiques les suivent de près. D’une manière générale, le militantisme woke tend, comme l’écrit Nathalie Heinich, « à transformer les salles de cours en lieux d’endoctrinement et les publications en tracts. » (Ce que le militantisme fait à la recherche, Gallimard, Tracts, 2021). Nous vivons actuellement à l’heure de la cancel culture, où des professeurs peuvent être chassés de leur université, comme la philosophe, Kathleen Stock, accusée de transphobie ; où presque 5000 livres ont été brûlés dans des écoles canadiennes dans un « geste de réconciliation » avec les peuples indigènes ; où l’université de Cambridge accompagne les pièces de Shakespeare de « trigger warnings » ou « traumavertissements » ; et où, à la Sorbonne, des représentations de la pièce Les Suppliantes d’Eschyle, attaquées par des associations communautaristes antiracistes, ne peuvent avoir lieu que sous haute protection policière.
Capture d’écran Facebook
Comment une telle idéologie a-t-elle pu s’implanter dans les universités ? Pour ce qui concerne les États-Unis, deux éléments y ont joué un rôle. Romain Gary donne un premier éclairage dans son livre autobiographique Chien Blanc, publié en 1970 : « Le signe distinctif par excellence de l’intellectuel américain, c’est la culpabilité. Se sentir personnellement coupable, c’est témoigner d’un haut standing moral et social, montrer patte blanche, prouver que l’on fait partie de l’élite. Avoir « mauvaise conscience », c’est démontrer qu’on a une bonne conscience en parfait état de marche et, pour commencer, une conscience tout court. Il va sans dire que je ne parle pas ici de sincérité : je parle d’affectation. » Le deuxième élément concerne l’évolution du rapport entre professeurs de gauche et de droite dans les universités américaines. Jusqu’en 1996, ce rapport était en moyenne de 2 :1, mais entre 1996 et 2011, il évolue pour atteindre le ratio 5 :1, avec les professeurs de gauche à 60 %, ceux de droite à 12 %, et les « ne se prononcent pas » à 25 %. Si on ne regarde que les départements des humanités et des sciences sociales, ce ratio grimpe à des altitudes entre 17 :1 et 60 :1.[1]
Le règne d’une très grande homogénéité de pensée dans les universités américaines aujourd’hui conduit à des surenchères revendicatrices sans réelles oppositions. Le wokisme a quartier libre. L’influence des États-Unis sur l’ensemble des pays occidentaux l’en a fait déborder. Bien davantage que le déclin dans les classements internationaux, bien davantage que la compétition asiatique ou le nomadisme des cerveaux, le wokisme est le plus grand danger que connaissent les universités occidentales aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que, en paraphrasant l’historien Jacques Julliard, il implique une « glaciation de la pensée » par l’intimidation, la peur, la censure et l’autocensure. Face aux postures du wokisme, que doit être une université occidentale et que doivent faire ses dirigeants ?
La réponse
Les universités outre-Atlantique, qui ont été pendant des décennies des modèles enviés, créent actuellement les conditions de leur propre crépuscule. Laissons-les. Nous avons tout ce qu’il faut chez nous, au sein de notre civilisation européenne multiséculaire pour recréer notre propre modèle, sur la base des Lumières et de l’universalisme. En pratique ? D’une part, les présidents d’université, avec courage, ne doivent rien céder aux ultimatums des gardes-rouges du wokisme. D’autre part, ils doivent être vigilants sur les notions primordiales qui sous-tendent les activités des universités. Il paraît urgent de réaffirmer quatre principes :
1) En premier lieu, la mission d’une université n’est pas de lutter contre les inégalités. Elle est de transmettre un savoir aux étudiants. Pour les universités qui ont une activité de recherche notable, il s’agit en outre de créer ce savoir, et de préparer les étudiants à un monde qui n’existe pas encore, tout en les ancrant dans une histoire qui leur préexiste. Ce changement de perspective a une première conséquence concrète : la fin de l’excentricité, au sens figuré du terme, qui consiste à s’acharner à mettre artificiellement l’étudiant au centre d’un ensemble qu’il est précisément en train de découvrir. Il s’agit donc d’y substituer, avec humilité, une notion moins égotiste : le savoir doit être au centre, pas l’étudiant. Ce sont en effet le savoir, la connaissance, la démarche scientifique et la rigueur des raisonnements qui doivent être les trésors qu’organisent, présentent et transmettent les universités à leurs étudiants.
2) Une université doit lever l’illusion de la facilité par honnêteté envers les étudiants. L’université est un lieu d’exigence. L’effort, la persévérance, le travail personnel sont des conditions sine qua non pour réussir, ressentir la jubilation que procure la connaissance, et se construire. Malheureusement les systèmes éducatifs du primaire et du secondaire ont été ébranlés dans plusieurs pays occidentaux, dont la France, sous les coups de boutoir de « pédagogistes ». La conséquence logique est que le niveau des étudiants arrivant à l’université, en moyenne, est en déclin depuis une bonne vingtaine d’années au moins. S’il convient de s’adapter à la triste situation par des mises à niveau, il n’y a aucune raison pour que l’université s’inscrive dans le prolongement de la débâcle et la cautionne. La situation n’est en effet pas inéluctable, puisqu’il en va ainsi tout autrement dans plusieurs pays d’Asie (Japon, Corée, Singapour et bien entendu Chine) qui ont conservé ou remis l’effort et l’exigence au cœur de leurs méthodes. [2]
3)Une université n’a pas à promouvoir une diversité de façade, ni à être un miroir de la composition statistique de la population, ni à légitimer un communautarisme, quel qu’il soit. Elle doit promouvoir le mérite et la liberté, sans passe-droits. La sélection (mot tabou en France) des étudiants mais aussi celle du personnel académique, administratif ou technique doivent se faire sur la base du mérite et de la liberté. Par conséquent, les considérations sur la couleur de peau, le sexe, l’orientation sexuelle, l’origine sociale, ne doivent jouer aucun rôle dans ces processus de sélection. La discrimination « positive », adjectif dont elle s’affuble pour désarmer ses opposants et faire passer la pilule, ne doit pas avoir cours à l’université. En particulier, les chromosomes, XX ou XY, n’ont rien à faire dans l’élaboration des profils des postes académiques, ni dans la sélection des candidats à ces postes. De même, les personnes étant libres de choisir leur voie, sans obligation ni contrainte, il n’y a pas davantage lieu d’imposer des quotas de femmes dans une formation, ou d’hommes dans une autre. La sélection doit se faire parmi les candidats présents, quels qu’ils soient, en remettant à l’ordre du jour les notions de qualité, de mérite et de talent, qui pour être anciennes restent d’actualité. La seule diversité dont une université a besoin est celle des idées. C’est tout. Il convient donc d’empêcher la création de tout « diversity and inclusion committee », ou de le supprimer s’il existe.
4) Une université dont les activités sont orientées vers, ou guidées par la recherche, doit aborder des questions sociétales, forger un leadership intellectuel qui dépasse ses murs, faire rayonner son pays, renforcer sa compétitivité, densifier et nourrir son assise culturelle. Elle ne doit certainement pas employer de croiseurs de la bien-pensance idéologique occupés à patrouiller avec mission d’identifier, puis de clouer au pilori, les étudiants ou les professeurs déviants. Elle ne doit pas davantage cautionner les mêmes dans la promotion de propagandes au sein de formations adoubées par un vernis académique, fabriquant des diplômés de la complainte, des micro-agressions et des safe spaces, entrainés dans des formations créées « au nom du bien » à déboulonner des statues.
Les dirigeants universitaires – qui seraient bien inspirés d’avoir comme livre de chevet le roman La Tache de Philip Roth, tant ce livre paru en 2000 décrit le wokisme universitaire à l’œuvre aujourd’hui en Occident – doivent donc continuellement s’assurer que les activités de formation et de recherche de leurs institutions conservent effectivement de véritables caractéristiques académiques, et ne deviennent pas des plateformes militantes pour une « révolution culturelle » woke.
Alors, que doit donc être une université européenne aujourd’hui ? Elle doit être un temple. Un temple de la liberté de penser, de la liberté de parole, de la recherche de la vérité, et du débat argumenté, rationnel et civilisé. C’est à ce prix – et à ce prix seulement – que l’excellence redevient une ambition légitime, que l’université regagne la confiance, non seulement des décideurs de la société gouvernementale et civile, mais de la majorité des citoyens du pays, et qu’elle aborde d’ailleurs au passage les classements internationaux sans se renier. Une université libérée du joug woke devient un phare grâce auquel d’autres, en déroute, pourront retrouver leur chemin. Lutter pour cette liberté est la mission cardinale d’un président d’université en ce premier quart du 21ème siècle en Europe. Plus largement, au-delà de la seule sphère académique, notre génération doit s’atteler avec ardeur et courage à la mission que Camus donnait en 1957 à la sienne dans son discours de réception à l’Académie Nobel, dédié à son instituteur, Louis Germain : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »
[1] Duarte, J. L., Crawford, J. T., Stern C., Haidt J., Jussim L., Tetlock Ph. E., « Political diversity will improve social psychological science », Behavioral Brain Science (juillet 2014) ; Haidt, J., « Two Incompatible Values in American Universities », Conférence à la Duke University, 2016. https://www.youtube.com/watch?v=Gatn5ameRr8
[2] Leprévost, F., Universités et civilisations – Concurrence académique mondiale et géopolitique (ISTE, 2021).
Pascal Louvrier rappelle que De Gaulle représente bien plus que des récupérations politiques de circonstance. Il a relu Malraux et Les chênes qu’on abat, bilan mélancolique de la geste gaullienne.
La campagne électorale met un nom sur toutes les lèvres : de Gaulle. Eric Zemmour le cite en permanence. C’est sa référence. Il arrive même à Marine le Pen, fille d’un militaire et d’un homme politique qui a combattu le Général avec une détermination inébranlable, de faire référence à l’homme du 18 juin, celui qui poursuivit le combat contre le défaitisme et sauva l’honneur de la France.
Après la défaite de 69
Dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé le livre d’André Malraux, Les chênes qu’on abat…, titre emprunté à Victor Hugo. Il a paru chez Gallimard, en 1971, dans la collection Blanche. L’édition Folio est introuvable. Ça rend l’ouvrage encore plus précieux. Malraux rend visite au général de Gaulle retiré à Colombey. Je ne sais pas aujourd’hui quel écrivain, ancien ministre de la Culture, serait invité à l’Élysée pour évoquer la France et son destin. Je ne sais pas si le président Macron aurait la patience de répondre à des questions où l’on cite Napoléon, Chateaubriand, Alexandre, saint Bernard, Jeanne d’Arc, Dostoïevski. Je ne sais pas si la réflexion sur le pouvoir, la grandeur, le destin, l’écriture, la mort, l’enthousiasmerait devant un rôti qui succède aux soles, servi avec un Bordeaux admirable. Ou plutôt je ne pressens que trop la réponse.
De Gaulle avait décidé d’un référendum sur la réforme du sénat et la régionalisation. Si le non l’emportait, il prendrait la décision de quitter immédiatement ses fonctions. Le non l’a emporté à 52,41%. Il est parti le 28 avril 1969. La noblesse d’âme ne s’apprend pas. Bien sûr, il en avait assez des combines politiques. Madame de Gaulle, tante Yvonne, s’était confiée à Jacques Foccart : « Il me dit souvent : ‘’ Ah ! tout cela me barbe. » Version synthétique et triviale de la tirade d’Hamlet : « Combien le train du monde me semble lassant, insipide, banal et stérile ! » Était-ce l’usure, le dépit, l’envie de se consacrer à l’écriture avant de disparaître ? Une forme de suicide avec cette consultation populaire alors que de l’aveu même du Général, il ne « sentait » plus les Français ?
Malraux pense que de Gaulle appelle Français « ceux qui veulent que la France ne meure pas. » Combien sont-ils aujourd’hui?
À Michel Debré, il confie : « Nous avons chassé les Allemands. Nous avons résisté aux Anglo-Saxons. Nous avons réduit les communistes. Nous avons empêché l’OAS de détruire la République. Nous avons redressé la France. Nous n’avons jamais pu venir à bout de Vichy. C’est lui qui nous a battus. » Comme si la parenthèse du pétainisme était l’expression de cette partie de la France masochiste, devenue au fil des décennies, majoritaire.
Georges Pompidou est élu le 15 juin 1969 président de la République par 58,2% des suffrages contre 41,8% au centriste Alain Poher, un score qui fait doit faire rêver les candidats à la présidentielle de 2022. De Gaulle se rend en Irlande, retrouver de lointaines racines familiales. Dans sa malle, le Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases et les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand. Il est face à lui-même au milieu de l’âpre nature. Longue silhouette à la Giacometti dans un manteau sombre, canne à la main, marchant sur la plage de Derrynane, balayée par le vent d’ouest. L’image fera le tour du monde. Plus fort, pour la postérité, qu’une page inspirée des Mémoires de guerre.
Un déjeuner en décembre
André Malraux est donc convié à un déjeuner le jeudi 11 décembre 1969. La plaine est recouverte de neige. C’est un héros de l’Histoire face à un grand écrivain qui a connu la guerre – ne jamais l’oublier. Alexandre face à Aristote, Napoléon face à Goethe, Chateaubriand face à Charles X. Il faut que la mémoire retienne ce dialogue d’exception. Voltaire a oublié la conversation de Frédéric II comme Diderot celle de Catherine II.
L’auteur de La Condition humaine s’entretient d’abord dans le bureau du Général. Pas plus d’une demi-heure diront plus tard les fâcheux. Malraux, avec le style qui le caractérise, précis et lyrique (comme les voix lyriques de radio Londres), décrit le chef de la France libre. « Je redécouvre, en lui serrant la main, combien les mains de cet homme encore si grand sont petites et fines. » Ce compagnon d’armes de l’homme du 18 juin se souvient de 1958, au cœur de la décomposition de la France, et des mots du Général : « Il faut savoir si les Français veulent refaire la France, ou se coucher. Je ne le ferai pas sans eux. » Rien de nouveau sous le soleil. Reste à savoir si le peuple aime encore charnellement la France. L’écrivain regarde l’homme d’État. « Il est seul, puissamment courbé, devant la neige qui couvre l’étendue déserte. » De Gaulle parle : « J’ai eu un contrat avec la France… » Il précise, et c’est important : « La France, et non les Français. » La mémoire de Malraux enregistre. Il sait que l’entrevue est historique. Tout ce qu’a vécu l’écrivain est historique. Lui-même avec son discours prononcé lors de la translation des cendres de Jean Moulin au Panthéon, phrases incantatoires, regard halluciné, diction de possédé, incarne l’Histoire. De Gaulle continue de parler, de soliloquer en fait. Nous côtoyons les cimes, l’air se raréfie. Malraux pense que de Gaulle appelle Français « ceux qui veulent que la France ne meure pas. » Combien sont-ils aujourd’hui ? Le Général évoque la justice sociale, le niveau de vie, son idée de participation pour accompagner le passage de la société agricole à la société industrielle. Il dit, avec tristesse : « Et vous savez bien que la France, en votant contre moi, n’a pas écarté les régions, le sénat, et ainsi de suite : elle a écarté ce que symbolisait la participation. J’ai dit ce que j’avais à dire. Mais le jeu était joué. » En disant non au Général, les Français ont tourné le dos à la grandeur, ce « chemin vers quelque chose qu’on ne connaît pas. ». Et cette grandeur nourrissait le destin d’un peuple. Il faut parfois agir contre la majorité des Français. Il faut oser avoir raison contre tous. En 1940, de Gaulle avait raison contre tous. C’est la définition même de la résistance.
Le repas est servi. La conversation se poursuit. Il est question de la mort, de la religion, de Rome, du pouvoir, des femmes, du phénomène de cristallisation, de la visite de Bardot à l’Élysée, des chats, des crabes mous, des arbres… C’est passionnant, jamais banal. Avant de s’asseoir à la table, de Gaulle a regardé par la fenêtre le cimetière de Colombey que l’on ne voit pas de son bureau. Malraux suppose qu’il pense à sa fille Anne, enterrée là-haut. Jamais il ne l’a évoquée avec Malraux. À Londres, elle était avec lui. Elle était née trisomique et mourut à vingt ans. « La mort de ceux que l’on aimait, dit le Général, on y pense, après un certain temps, avec une inexplicable douceur. »
Lorsque l’écrivain ment, c’est pour éclairer la vérité
Le déjeuner s’achève avant 15 heures. Malraux indique que le général lui aurait montré « les premières étoiles, dans un grand trou du ciel. » De Gaulle aurait ajouté : « Elles me confirment l’insignifiance des choses. » Cette phrase est en réalité empruntée aux Mémoires de guerre. Les fâcheux continuent de traquer les approximations, voire les « erreurs » de l’écrivain. L’essentiel est ailleurs : Malraux a rendu visite à de Gaulle, le jeudi 11 décembre 1969. Il a probablement théâtralisé sa rencontre. Peut-être a-t-il un peu menti. Mais lorsque l’écrivain ment, c’est pour éclairer la vérité. C’est son privilège exorbitant. L’esprit du Général n’a pas été trahi, au contraire. Malraux a signé un livre puissant. Et puis ne disait-il pas que seul ce qui est légendaire est vrai ?
De Gaulle meurt le 9 novembre 1970 d’une rupture d’anévrisme. À Malraux, il avait confié : « Je mourrai assassiné ou foudroyé. » De son côté, Yvonne de Gaulle a précisé qu’il était « miné par le chagrin » depuis le non au référendum et que la mort avait été une délivrance.
Le Général avait dit à l’auteur de L’espoir que « La France a été l’âme de la chrétienté ; disons, aujourd’hui, de la civilisation européenne. J’ai tout fait pour la ressusciter. » Le nihilisme gagne du terrain comme l’océan ronge le rivage. La mondialisation horizontale détruit méthodiquement les racines millénaires de la France, sa langue, sa culture, sa foi. Bientôt nous nous regarderons dans le miroir des Limbes. Et quelques-uns d’entre nous, un verre de Chivas à la main, murmureront : « Dieu a été détruit. L’homme ne trouve que la mort. »
André Malraux, Les chênes qu’on abat…, Gallimard, 1971.
L’agression sexuelle de Thaïs d’Escufon prouve que ce qui nous sépare des pays du Maghreb est bien plus large que la Méditerranée : c’est une conception du monde, une civilisation.
Dans l’émission de Cyril Hanouna, au milieu d’une dizaine de chroniqueurs circonspects ou suspicieux comme ne le sont plus les flics quand ils reçoivent les plaintes de femmes violées, Thaïs d’Escufon raconte. En tremblant et au bord des larmes, la jeune blonde identitaire déroule le récit de son agression sexuelle. Alors qu’elle rentrait chez elle d’une séance de jogging dans une de ces tenues de sport qu’on devine moulante, un type qui la suivait s’est introduit dans son appartement et a tenté, entre persuasion et intimidation, d’obtenir un dialogue, un échange, un baiser, une fellation, quelque chose de tendre pour lui, de terrifiant pour elle.
Comme le gars est un Tunisien qui ponctue ses phrases par « Wallah », elle le précise. Ce détail dans son récit déplaît fortement à Gilles Verdez qui s’offusque et à Benjamin Castaldi qui s’énerve, ce qu’ils font le mieux : « Ça, je ne veux pas l’entendre, on n’a pas le droit de le dire », disent-ils sous les applaudissements que recueillent tous ceux qui haussent le ton dans cette émission quoi qu’ils disent, et sous des applaudissements nourris quand les propos sont bien-pensants. Comme deux féministes de gauche après Cologne, les compères-la-pudeur qui se réjouissent d’habitude quand la parole des femmes se libère, ne cachent pas leur dégoût pour les mots de la victime quand le violeur est « racisé ». Plus antiracistes que féministes, les deux indignés ne veulent pas entendre que l’agresseur est arabe. Quand La Gauche contre le réel d’Élisabeth Lévy sera réédité, il faudra penser à mettre leurs têtes de déni en couverture.
J’ai Jésus et la femme adultère « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre » ; l’agresseur de Thaïs a un prophète guerrier qui « épousa » une fillette après avoir occis son père et soumis son clan
Ce que les deux aveugles et sourds refusent d’entendre, tout le monde le voit et si la jeune femme croit utile de préciser l’origine de l’importun, c’est parce qu’au-delà d’une certaine proportion, le fait divers peut et doit être requalifié en fait de société. Dans les transports en commun en région parisienne, 62 % des agressions sexuelles sont commises par des étrangers et les chiffres ne disent pas, faute de statistiques ethniques, quelle est la part de Français stigmatisés et « victimes de contrôles au faciès » dans les 38 % qui restent. Cinq femmes que j’ai connues ont été victimes de viol ou de tentatives de viol, chaque fois, les hommes étaient des Arabes. Les deux malentendants volontaires interdisent à Thaïs de dire que son agresseur est un Arabe, et que ce n’est qu’un salaud. Alice Coffin dirait que ce n’est qu’un homme. C’est un peu court pour nous aider à comprendre ce qui nous arrive.
Jusqu’à plus soif
Si j’étais né dans une zone désertique, si j’avais passé ma jeunesse avec la gorge sèche dans un pays où on n’a pas accès à l’eau, si j’avais vu des photos et des films sur les terres mouillées de l’autre côté de la Méditerranée, où une eau claire tombe du ciel, déferle en cascades et en torrents, coule en rivières et en ruisseaux, arrose les villes et donne la vie, où l’eau est courante, où elle court entre les pavés et en hauts talons, où elle coule en continu de fontaines parées de naïades de fonte verte à peine vêtues qui semblent dire au passant : « Allez, ne sois pas timide, il n’y a qu’à tendre la main, bois puisque tu as soif, profite, savoure, régale-toi, ici c’est la coutume, ici c’est normal », j’en suis sûr, je serais venu.
Avec ou sans visa, même sans y être invité ou désiré, j’aurais marché des mois ou pris un radeau et je serais venu. Pas pour nourrir une famille ou un village ni pour une vie meilleure ou plus facile ou plus confortable mais pour tremper mes lèvres dans toutes les fraîcheurs, pour boire à tous les calices, pour goûter ces fruits défendus chez moi et offerts ici. Je serais venu pour chanter et danser sous la pluie, et je me serais gavé sur cette terre promise aux hommes assoiffés, décidé à ne m’arrêter que lorsque l’expression « jusqu’à plus soif » me dise quelque chose.
Cologne, 31 décembre 2016. Selon les rapports de la police, 2 000 hommes, la plupart d’origine maghrébine, ont agressé 1 200 femmes MAJA HITIJ / Getty Images via AFP
Moi aussi, je le sais, j’aurais regardé passer Thaïs d’Escufon avec envie et avec gourmandise. Étonné que les autres, les judéo-chrétiens, restent indifférents à son passage, comme des vaches qui regardent passer les trains, comme des loups qui voient passer des biches et que la morale empêche de courir, comme de flegmatiques gentilshommes qui font comme si de rien n’était, comme des garçons qui ne sortent plus sans leur muselière, comme des hommes qui semblent ne plus voir que des égales, des pareilles au même, des collègues de bureau, des supérieures hiérarchiques, des médecins et des avocates, et plus des objets de désir dont le parfum enivre quand on les croise, des créatures sexuées qui nous filent une claque dans le sang quand on les frôle, des femelles dont la violente douceur des courbes, dont l’insoutenable légèreté du paraître, dont l’insupportable blancheur des peaux aux douceurs prometteuses nous renverse, nous agite, nous retourne dans la rue.
Moi aussi, si j’étais nomade et sans femmes, j’aurais forcé sa porte, pour voir un intérieur de fille, pour entrer dans un univers féminin au climat érotique, plein de stéréotypes joliment sexistes où tout ce qui est donné à voir est une caresse pour le cœur d’un homme, des dessous sur une chaise, une plaquette de pilule entamée, un roman d’amour à moitié lu, un lit défait soyeux, parfumé, prometteur, des collants légers, un tube de rouge à lèvres, du vernis à ongles. J’aurais franchi le pas pour voir une salle de bain de fille pas forcément bien rangée mais délicieusement genrée où s’accumulent d’innombrables produits pour adoucir, pour embellir, pour plaire, pour séduire, où la bouteille de lessive est rose, le savon parfumé, les crèmes fruitées, et les shampoings spécialisés, pour l’avant, pour l’après, pour les boucles, les couleurs, les racines, le volume, des neutralisants pour blond froid et des revitalisants pour cheveux fragiles, fins ou cassants, à la mandarine et au pamplemousse, au gingembre et à la coriandre, aux formules vegan ou à la protéine, aux pigments violets qui neutralisent les effets jaunes indésirables, des qui renforcent et démêlent les longueurs au céramide reconstituant, des qui procurent hydratation et brillance pour revitaliser les cheveux ternes, une salle de bain où les miroirs sont ravis d’avoir été placés là, où brillent ces flacons qui donnent aux hommes toutes les ivresses. Et j’aurais supplié à genoux qu’on accorde à un miséreux, à un nécessiteux, à un assoiffé de tendresse, l’aumône d’un mot doux ou d’un baiser. Moi aussi, si j’avais grandi dans le désert en lorgnant sur l’abondance et la générosité d’ailleurs, en matant ces filles offertes par milliers sur des sites pornos en professionnelles ou en amatrices, ces filles qu’on affiche partout en dessous pour vendre n’importe quoi, ces filles qui ne font pas de manières, ces filles de l’Ouest et du Nord qui ne se couvrent pas quand elles sortent, ces filles qui ne font pas d’histoires, d’amour ou de mariage ou d’honneur ou de pudeur ou de vertu, ces filles pour qui s’allonger et s’ouvrir n’a pas l’air d’être un don coûteux ou un drame terrible ou un traumatisme fatal, moi aussi, j’aurais imploré qu’on ait la bonté de m’offrir, de se laisser faire, de me laisser prendre une faveur sexuelle, et j’aurais insisté, et intimidé, et au besoin, j’aurais obligé.
Même si de ce côté de la Méditerranée, ça peut finir par quinze ans à l’ombre, si j’en avais passé vingt ou trente sans voir la lumière du soleil sur une jupe fendue ou un corsage transparent, moi aussi j’en suis sûr, j’aurais insisté, je me serais attardé, même lourdement pour passer un moment délicieux et terrifiant avec Thaïs d’Escufon ou n’importe quelle jeune fille libre, seule, sans homme et sans défense. Même si c’est moins bon quand elles disent non, même si ça n’a pas le même goût quand on les force, mais qui se soucie du goût de l’eau quand il meurt de soif ? J’aurais fait ce que l’agresseur tunisien a fait, pas moins et peut-être plus, si j’avais vécu loin des femmes, promis à une cousine voilée, invisible et intouchable.
Deux mondes
Ce qui me distingue de l’agresseur de Thaïs n’est pas qu’il est juste un sale type et moi un bon garçon, c’est qu’il est tunisien musulman et moi français, gréco-latin et judéo-chrétien. Dans mon monde, le pointeur est à peine un homme, méprisé et persécuté en prison par les autres ; dans le sien, si sa victime n’est pas une sœur, le violeur est à peine réprouvé par les siens. Nous avons les mêmes pulsions mais nous n’avons pas la même civilisation, pas les mêmes commandements, pas les mêmes références, pas les mêmes héros, pas le même imaginaire, pas le même environnement. J’ai mille ans d’amour courtois, il a les mille et une nuits. J’ai un chevalier qui conte à sa dame le récit de ses exploits pour être l’objet de son choix, qui se bat pour ses couleurs ou pour défendre son honneur ; il a un sultan, un harem et une princesse qui raconte chaque nuit une histoire pour rester en vie. J’ai Molière et la comédie du prétendant qui fait sa cour, qui se propose inlassablement à une femme qui fait attendre, qui choisit et qui dispose, quoi que dise son père et malgré son rang ; il a des siècles de mariages forcés, de filles troquées, de cousines promises, dues et obligées, de razzias turques ou barbaresques, de chrétiennes enlevées, violées, réduites en esclavage et mises sur le marché. J’ai l’honneur français qui interdit à un homme de lever la main sur une femme ; il a le crime d’honneur qui autorise un père à exécuter une fille infidèle à son clan. J’ai Jésus et la femme adultère « Que celui qui n’a jamais pêché lui jette la première pierre » ; il a un prophète guerrier qui « épousa » une fillette après avoir occis son père et soumis son clan. J’ai « souvent femme varie », j’ai « donna e mobile » ; il a « bats ta femme tous les matins, si tu ne sais pas pourquoi, elle, elle sait ». J’ai une ribambelle de séducteurs, de libertins, de romantiques, de gentilshommes, de charmeurs et de charmants ; il a une armada d’envahisseurs, de conquérants, de tyrans, de violeurs et de violents. J’ai Zeus dont le monde craignait la foudre et qui craignait le courroux de son épouse, j’ai des Grecs, des Troyens et une guerre mythique pour les beaux yeux d’Hélène, j’ai Napoléon à la tête d’un empire et aux pieds de Joséphine, j’ai Judith, Esther et Athéna, Geneviève et Jeanne d’Arc, j’ai la Bouboulina, Louise Michel et Marianne, Mata Hari, Joséphine Baker, Oriana Fallaci et tant d’autres ; il avait Cléopâtre, la Kahina et Salammbô, mais avec Mahomet, il a perdu l’ancienne Égypte, écrasé les Berbères et oublié Carthage. Mes femmes vaillantes, puissantes, résistantes, on les a glorifiées pour moi ; les siennes, on les lui a effacées. À présent, il a Allah Akbar, Allah le grand, Allah le plus grand.
Les regards de mes parents, ceux de tous les hommes et de toutes les femmes de ma vie, le surmoi de ma civilisation m’aident à bien me tenir, je suis bien accompagné. J’ai ce qu’il faut pour résister aux tentations, il n’a rien pour retenir ses pulsions. Alors forcément, c’est plus facile pour moi que pour lui. Dans son monde les femmes se cachent et les hommes règnent ; dans le mien elles se parent et les hommes s’empêchent. Voilà ce qui, au-delà du bien, du mal et de la qualité de chacun, nous distingue. Voilà pourquoi, si nous ne voulons pas qu’ils entrent chez nos femmes contre leur gré, il faut défendre nos terres à nos frontières, et les empêcher d’entrer dans nos pays de force.
Tennis: le futur du N°1 mondial dépend désormais d’une hypothétique levée des restrictions vaccinales.
Dans une interview à la BBC mardi [1], tout en restant « ouvert d’esprit sur la possibilité quant à la possibilité de se faire vacciner à l’avenir », Novak Djokovic a annoncé prendre le risque de faire l’impasse sur Roland-Garros si l’obligation vaccinale était maintenue en France. La saga australienne a manifestement traumatisé Novak Djokovic. Traité comme un vulgaire immigré clandestin à son arrivée en Australie le 4 janvier, en dépit de documents en règle, le nonuple vainqueur de l’Open d’Australie est rentré chez lui le 16 janvier en état de choc après un ultime recours auprès d’une Cour fédérale contre son expulsion du territoire pour trois ans.
Face à une telle humiliation – qu’on n’aurait peut-être pas osé faire subir à Roger Federer, ni surtout à un joueur américain étant donné le poids géopolitique du grand frère américain -, deux cas de figure se présentaient pour le Serbe :
– Soit se faire vacciner dare-dare dès qu’il était médicalement possible de le faire (vers la mi-mars) car chat échaudé craint l’eau froide ;
– Soit persévérer dans son inébranlable conviction anti-vax.
Nature entêtée
Entêté de nature, Novak Djokovic a choisi la deuxième solution – malheureusement pour ses fans mais aussi pour tous ceux qui voyaient dans l’année 2022 le pinacle de la course au GOAT (Greatest Of All Time) entre lui et Nadal, Federer étant manifestement hors-course. Non-vacciné, Djokovic se condamne à une saison 2022 a minima. Il devrait être privé des Masters 1000 (plus grands tournois derrière les grands chelems) d’Indian Wells, Miami, Monte-Carlo et possiblement Madrid et Rome.
Surtout, il risque de ne pas pouvoir défendre son titre à Roland-Garros du 22 mai au 5 juin. Un titre qu’il avait conquis de haute lutte l’an passé en battant Nadal en demi-finale et en remontant un handicap de deux sets à zéro en finale face à Stefanos Tsitsipas. A moins que la pandémie ne disparaisse aussi vite qu’elle est venue et/ou que les restrictions vaccinales à l’entrée soient levées tant en France qu’aux Etats-Unis – selon Eurosport, il devrait quand même pouvoir s’aligner à Wimbledon [2] -, son compteur de Grands Chelems tournera moins qu’espéré.
Le Serbe, vegan, adepte de certaines formes d’ésotérisme et naturopathe, a souligné mardi devant le journaliste de la BBC médusé que « les principes sont plus importants que les titres » et qu’il prenait le risque de ne pas être statistiquement le plus grand joueur de l’histoire. Tout en ajoutant qu’il était pro-choix et pas anti-vaxx pour ceux qui seraient tentés de l’utiliser comme mascotte…
Doit-on considérer cette position comme une forme d’arrogance infantile (comparable à l’enfant qui, privé de dessert, clame qu’il n’a pas faim ?) ou doit-on admirer la force de conviction de ce bonhomme décidément en granit ? Je pencherais personnellement pour l’entêtement jusqu’à l’absurde, ayant pourtant apprécié depuis 2007 l’extraordinaire force de caractère de ce jeune homme, éternel troisième homme et mal aimé derrière les légendes chères au cœur des fans, Roger Federer et Raphaël Nadal, et qui s’était hissé à leur hauteur en dominant la décennie 2011-2021 avec 19 Grands Chelems. Car, après tout, des milliards d’humains se sont fait vacciner de par leur monde sans grand dommage pour leur organisme.
Boris Becker pas d’accord avec son ancien poulain
Si Mats Wilander soulignait récemment sur Eurosport[3] la résilience du champion serbe dans le bras de fer juridique qu’il menait contre les autorités et la justice australiennes, Boris Becker, qui l’a coaché plus de trois ans, rappelait que la force de caractère qui l’a mené à ce niveau de perfection tennistique peut également se retourner contre lui… Par comparaison, le « modeste » Nadal a précisé en Australie : qui sommes-nous, nous joueurs de tennis, pour contredire le relatif consensus scientifique autour de l’efficacité des vaccins[4] ?
En attendant, la planète tennis est sous le choc. Car derrière ce retrait qu’on espère temporaire, il y a des impératifs économiques et purement tennistiques. Qu’on l’aime ou pas, Novak Djokovic aurait été, dans son éternel combat contre un Raphael Nadal renaissant pour la place de meilleur joueur de l’histoire, la principale attraction du printemps et de l’été. Et donc, sauf miraculeuse levée des restrictions d’ici deux mois (ou s’il change d’avis), on ne verra guère Djokovic qu’à Dubaï la semaine prochaine et à Belgrade, sa ville natale, fin avril d’où il devait faire sa préparation pour Roland-Garros. En cela, même s’il espère jouer encore pendant de nombreuses années, il prend le risque de mettre carrément sa carrière en péril tant le tennis masculin progresse chaque semaine et que tout éloignement même temporaire peut être rédhibitoire. Raphaël Nadal, toujours théoriquement en position de gagner le Grand Chelem calendaire et Daniil Medvedev, assuré de devenir premier mondial prochainement se frottent les mains… Ainsi que l’ensemble du circuit débarrassé provisoirement de la principale terreur des vestiaires.
Un jeune réalisateur canadien, Rob Jabbaz, visiblement très inspiré par la crise pandémique, a osé pousser le curseur du délire créatif loin, mais vraiment très loin.
« The Sadness » est un croisement improbable entre les écrits les plus transgressifs du Marquis de Sade et l’épouvante très gore que n’auraient pas renié les stars nord-américaines du « mauvais » genre (David Cronenberg, Stuart Gordon, Brian Yuzna). Ce film s’apprête à débarquer sur les plateformes de France. Attention, c’est un film-choc présenté récemment en avant-première en France dans le cadre de L’Etrange Festival et du Paris International Fantastic Film Festival (PIFFF). Bienvenue dans le monde très étrange de Rob Jabbaz !
Taïwan, stade ultime du virus
La crise pandémique internationale aura eu au moins le mérite de fertiliser les imaginaires des cinéastes du monde entier. Des fertilisations croisées… et parfois bien transgressives et extrêmes, tant cette petite graine semée par Rob Jabbaz est en fait une méchante excroissance purulente, pestilentielle et hyper contagieuse. Elle porte pourtant le doux nom de Sadness, la tristesse, qui est surtout un jeu de mots avec Sade et le sadisme que l’on comprend au bout d’un quart d’heure si l’on accepte de bien garder les yeux ouverts et de regarder ce qui se passe sur l’écran… la plupart du temps maculé d’un épais sang rouge vif… Une petite bombe hyper inventive et radicale qui remue les tripes et qui devrait faire date dans le sous-genre, pourtant balisé, du film de contaminés et d’infestés !
De quoi s’agit-il ? Taïwan, considéré par la Chine communiste populaire comme sa 23e province a été le bon élève de la planète dans sa gestion de la crise pandémique d’un étrange virus (qui ne s’appelle pas Corona ici), depuis un an. Mais un relâchement des gestes barrières et une évolution des mentalités ont eu finalement raison de l’accélération de la mutation de ce virus, transformant à la vitesse de la lumière les contaminés en monstres de sadisme, s’adonnant aux pratiques les plus amorales et extrêmes. Très vite, Taipei, la capitale, éclairée par le réalisateur d’une lumière crue et terne, devient l’épicentre d’un chaos indescriptible dans lequel deux jeunes amoureux tentent de communiquer par téléphones interposés et de déjouer les pièges tendus par l’armée des infectés pour enfin se retrouver et s’extraire de la capitale des damnés dépravés.
Plaidoyer pour l’intégration ?
Un étrange virus se propageant de manière fulgurante par l’air et via tout contact interpersonnel…. Ça ne vous rappelle rien ? Sauf qu’à côté, le Covid, c’est un dessin animé de Walt Disney ! Le virus taïwanais présente ici cette particularité suave de transformer immédiatement le contaminé en meurtrier sanguinaire barbare, assoiffé de sang… et de perversions sexuelles, c’est le petit «plus» de la maison Jabbaz. Contrairement à la grande majorité des films de la même thématique, les infectés sont conscients de ce qu’ils réalisent et ont ainsi la faculté de laisser libre cours à leurs instincts les plus vils et les plus pervers afin d’exaucer leurs fantasmes les plus inavouables.
Le film regorge d’idées, aussi bien visuelles que scénaristiques. Exemple avec l’hallucinante scène dans le métro de Taipei où un vieux businessman très « ancienne école » tente d’engager la discussion avec une jeune étudiante tirée à quatre épingles assise à côté de lui et plongée dans la lecture d’un roman asiatique. Cette fille semble en effet digne d’intérêt car contrairement à ses acolytes, elle n’a pas son smartphone greffé à son oreille et ne perd pas son temps, connectée aux réseaux sociaux. Mais voilà, se faire aborder par un monsieur paraît aujourd’hui immédiatement suspect et potentiellement dangereux.
Afin de couper court à tout début de dialogue, elle se montre immédiatement sur la défensive et brandit la menace du harcèlement, nouveau mot magique de nos sociétés aseptisées et « politiquement correctes » ! … Sans se douter évidemment que l’individu respectable va se transformer quelques minutes plus tard en infecté fou-furieux et obsédé sexuel qui n’aura plus qu’un objectif en tête : la poursuivre coûte que coûte pour la violer et lui faire subir les pires outrages ! S’ensuit un véritable carnage dans le compartiment du métro avec des scènes d’une atrocité peu commune et une certaine virtuosité technique et visuelle faisant basculer le métrage dans un trip cartoonesque halluciné et drolatique, lorgnant du côté de Peter Jackson (période « Bad Taste » et « Braindead ») ou du grand Sam Raimi de la saga ciné « Evil Dead ».
Le virus serait pour le réalisateur le révélateur du désir d’inclusion et d’intégration exprimé par plusieurs groupes sociaux et générationnels du pays ! « Je souhaitais m’atteler à la problématique du sentiment culpabilisant de ne pas réussir à s’intégrer dans une société hyper normée et codifiée telle que peut l’être la société taiwanaise. Quoi de plus horrible que d’être un paria et ne pas parvenir à se connecter aux autres ? Être frustré et ne pas réussir à se faire des amis ou de relations amoureuses. On a alors l’impression d’être détruit par le système. Puis, un jour le virus débarque et nous redonne un but dans la vie. Alors, on se dit : je sais qui je suis et pourquoi je vis et cela va désormais se faire aux dépends des autres. Je suis donc soulagé et libéré de toute cette frustration ! ». Pourquoi pas, même si la complaisance affichée tout au long du film par Jabbaz pour des scènes très extrêmes… et parfois limites sur le plan éthique et moral que nous ne détaillerions pas ici, sont de nature (c’est le cas de le dire) à limiter considérablement la portée de son propos militant et sociétal.
Haro sur la Chine !
Reste la critique politique sous-jacente qui constitue sans doute la belle surprise de ce «shocker» jusqu’au-boutiste. On sent à chaque plan le parti pris militant du réalisateur canadien pour un peuple en souffrance sous le joug d’une Chine communiste totalitaire contrôlant les rues, les médias et dictant aux habitants la façon de se comporter par haut-parleurs et messages télévisuels officiels. Bien entendu, les codes sont ici détournés, inversés, pervertis et l’on a plaisir à découvrir cette scène surréaliste où le grand chef de l’état-major de l’armée chinoise, subitement contaminé à son tour, dégoupille une grenade et la loge dans la bouche du président chinois en plein discours officiel ! Ce qui provoque une explosion des parties du corps du « méchant communiste », digne des plus belles scènes du mythique « Scanners » de Cronenberg. Hilarant et réjouissant évidemment ! Et l’on comprend que l’ensemble de la Chine communiste soit progressivement envahie et terrassée par la fulgurance et l’impact de ce virus « punitif » jusqu’au plan final qui voit l’un des protagonistes parvenir à s’extirper d’un immeuble condamné en accédant à son toit pour vraisemblablement monter dans un hélicoptère. Mais est-il vraiment sécurisé ? Un épilogue suffisamment ouvert et ambigu pour laisser libre cours à toutes les interprétations et envisager des suites potentielles avec ou sans Jabbaz… un auteur qui soutient avoir voulu faire « un film de gauche, anti-conspirationniste et légaliste en matière de respect des gestes barrières et de port du masque ! ». Une œuvre radicale et volontairement outrancière, à ne pas mettre donc sous tous les yeux, mais qui augure toutefois d’une suite de carrière passionnante pour ce jeune réalisateur dont c’est ici le premier long-métrage.
The Sadness (Ku bei), Taiwan. 2021. Réalisation : Rob Jabbaz.
Sortie à venir sur les plateformes françaises et en VOD.
Quand, entre 18 mois pour les plus dégourdis et trois ans et demi pour les plus flemmards, les bambins deviennent (déjà ou enfin) propres, c’est indubitablement le franchissement d’une étape. La porte des WC leur est grande ouverte et ils entrent, auréolés de leur victoire sphinctérienne, dans le monde hygiénique et parfumé de leurs aînés attentifs.
Quand un ancien fait ses adieux à la dite-porte et qu’ « on » commence à lui mettre des couches, c’est le début de la fin. Qui survient le plus souvent dans les trois ans. Une belle infection urinaire, une complication d’escarres, les suites malencontreuses d’une gastro ont habituellement raison du plus coriace des élans de vie.
Dans les scandales Orpea et Korian, cette affaire de couches revient en boucle. « Rétrocommissions sur les couches », « économie sur les couches », « budget couches insuffisant » … (pour info : la dépense pour un niveau « correct » d’hygiène et de confort (!) est estimée à 100 € par mois, prix de gros, sans compter les pommades et adjuvants nécessaires, avec une TVA à 20% alors que celle des protections périodiques a été abaissée à 5,5% en 2015).
L’affaire semble entendue : à partir d’un certain âge, et c’est aussi évident qu’inéluctable : impossible de se passer de couches. La boucle doit être bouclée. On finit comme on a commencé. Mais, l’incontinence urinaire ne touche que 25% des plus de 85 ans et l’incontinence anale (rarement totale) 20%. Comment se fait-il que ce taux grimpe à 50%, voire à 75%, pour les personnes en institution ? Les explications sont assez simples. D’une part, certains pensionnaires arrivent avec des troubles cognitifs souvent (ou quelquefois ?) accompagnés d’incontinence, et d’autre part le placement en Ehpad est généralement consécutif à une perte d’autonomie. Qui nécessite obligatoirement une assistance lourde pour aller aux toilettes, « service » que très peu de maisons de retraite ne veulent (ou ne peuvent) offrir, du moins dans le système actuel. Dans le meilleur des cas, pour les moments fatidiques, les personnels soignants utilisent un verticalisateur ou un lève-personne. Manœuvrer ces engins prend un temps « fou ». Les utiliser au bon moment demande une organisation de dingue. Et pire, les bénéficiaires ont souvent l’impression d’effectuer des tours de manège (désenchantés). Et finissent, à leur grande tristesse, par se faire une raison et lâcher l’affaire. D’où la dérive de la couche à tous les étages. Avec son lot de souffrances et l’abominable sentiment de perte de dignité pour tous ces incontinents malgré eux.
L’espoir de progrès techniques
Mais, peut-être plus pour longtemps. Deux types d’innovations sont dans les tuyaux. Tout d’abord, les exosquelettes qui visent à redonner de l’autonomie aux bénéficiaires. Pour faire simple, des combinaisons, plus ou moins rigides, utilisent les signaux émis par les cerveaux des porteurs. Ces signaux sont recueillis par des capteurs sophistiqués et, grâce à tout un système d’algorithmes, l’appareil, qui répond à la milliseconde près, bouge en symbiose avec l’individu qui la porte. Ainsi, par exemple, Atalante de la société Wandercraft (bravo à nos polytechniciens à l’origine de ce beau projet), et Keeogo, machine à marcher canadienne.
Le deuxième axe de recherche, l’assistance par des robots, est tout aussi prometteur. Il s’agit de mettre à disposition des personnes « empêchées » une aide extérieure ultra performante et toujours disponible, comme « Bai Ze » le robot intelligent mis au point par l’institut de recherche de Ningbo, en Chine, qui « accompagne » aux toilettes.
Certes, ces dispositifs « modernes » ne sont pas encore totalement opérationnels. Mais, ils ne demandent qu’à l’être. Orpea, Korian et compagnie se rachèteraient une conduite en consacrant à de telles initiatives une partie de leurs somptueux résultats. Et, si ça se trouve, nos courageux investisseurs de la « silver economy » se referaient la cerise en exploitant ce type de produits !
Ne crions pas non plus à la déshumanisation (elle est déjà là), ni à la solitude qu’entraîneraient ces « nouvelles pratiques ». Je suis persuadée qu’au petit coin, le regard placide du robot est plus facile à supporter que celui de l’humain débordé. Et, je connais pas mal de vieux et de vieilles qui sont de mon avis.
Berlin Berlin, la nouvelle comédie de Patrick Haudecœur et de Gérald Sibleyrasmise en scène par José Paul met le feu au Théâtre Fontaine.
Le théâtre, c’est du rythme et de l’esprit, l’un ne va pas sans l’autre. La rapidité sans la maîtrise de l’adhérence est le b.a.-ba des bons pilotes de rallye. Préparez-vous à une spéciale chronométrée du Monte-Carlo dans les fauteuils rouges du Théâtre Fontaine. Les virages vous arrivent en pleine figure aussi vite que les répliques. Pif-paf côté cour, enchaînements virtuoses côté jardin. Patrick Haudecoeur et Gérald Sibleyras, deux maîtres de l’humour à fragmentation désopilante ont mis un tigre dans le moteur de cette pièce qui se dégoupille comme une poupée russe.
Comédie policière
Sa mécanique d’entraînement, au-delà de la drôlerie et de la finesse de l’écriture, est d’une précision allemande. Rassurez-vous, elle fonctionne mieux qu’une poussive mais néanmoins résiliente Trabant. Vous embarquez à la fois chez Philippe de Broca pour un gymkhana infernal d’une heure quarante minutes, et aussi chez Les Branquignols pour la satire domestique, sorte de soupe Soljanka relevée de mauvaise foi. C’est comme si L’Homme de Rio installé à Berlin-Est voulait passer à l’Ouest. Ce Cours après moi que je t’attrape à la mode bolchévique est la révélation de la rentrée.
Préférez cette comédie policière à l’espionnite ménagère qui met le Théâtre Fontaine en transe aux interminables débats électoraux qui polluent la télé, cet hiver. Berlin Berlin a les moyens de vous faire sortir de chez vous ! Emma (Anne Charrier) et Ludwig (Patrick Haudecoeur) arriveront-ils à franchir le mur par le passage secret situé dans l’appartement de la mère de Werner Hofmann, agent assermenté de la Stasi (Maxime d’Aboville) ?
Ce nid d’espions sur Bernauer Straße s’articule comme une fuite en avant, où la bassesse et les trahisons inhérentes aux régimes totalitaires révèlent toute leur tragédie comique. La farce de la police politique est sans fin. Il faudrait retourner plusieurs fois au théâtre pour apprécier toutes les subtilités du texte, tous ces rhizomes qui font la cohérence de la pièce. Le rythme assurément est là, tonitruant, percutant, haletant ; l’esprit français, la vanne déconnante et persifleuse aussi ; et surtout, la fluidité. On oublie trop souvent la fluidité d’une pièce, son ruissellement qui happe et submerge le public, l’attache et l’évade, le sort de sa torpeur quotidienne.
La Stasi au rendez-vous
Cette fantasia chez les Ossis repose sur des comédiens affûtés, ils ont du souffle et du ressort. Patrick Haudecoeur est un Jean Carmet lunaire et pleurnichard, tendre et lâche, rêveur et éternel défaitiste face à une existence en cul-de-sac. Une vraie mascotte des tortionnaires. Maxime d’Aboville, Don Juan du réalisme socialiste, accumule bêtises et certitudes avec une force diabolique, quel régal de voir cet amoureux éconduit ! Toute la distribution assure le spectacle, Loïc Legendre à la voix sirupeuse et suspecte ou encore l’excellente Marie Lanchas en colonel de la Stasi mélomaniaque font des merveilles.
Et puis, il y a la reine Anne Charrier, elle ferait du bobsleigh que je la trouverais toujours aussi séduisante. Elle glisse sur la scène, en talons plats et trench voltigeur, telle une Audrey Hepburn boulevardière. Et quand elle feint l’émotion, son vibrato ferait tressaillir un commando de légionnaires. Elle a cette grâce suspendue qui éclate dans les rires et les interrogations. Le talent ne s’explique pas, il est injuste, par nature.
Espions contre l’ennui
Souvent la comédie à gros traits est laide, inesthétique dans ses décors et son traitement visuel. Elle compte seulement sur la blague grossière pour sauver les meubles. C’est une erreur que ne commettent pas Édouard Laug au décor, Juliette Chanaud aux costumes, Laurent Béal à la lumière et Michel Winogradoff à la musique. Avec l’usage parcimonieux de la vidéo, on voit le mur s’élever et la fronde intérieure se soulever. Dès les premières minutes, le public adhère à la beauté de ce projet original. Berlin Berlin est du théâtre populaire contrairement aux démocraties ou aux primaires du même nom. Un théâtre qui combat l’ennui intelligemment, qui n’instrumentalise pas pour la gloriole et qui emporte par son mouvement salvateur. La vie des autres est assurément plus drôle avec toute cette troupe.
Georges-L. Godeau (1921-1999) a été ingénieur des Travaux publics dans les Deux-Sèvres où il a toujours vécu. Il a aussi été poète. Et un poète qui fut connu comme peuvent l’être les poètes, c’est à dire reconnu par ceux qui aiment la poésie. Il a reçu en son temps le prix Max-Pol Fouchet qui est un peu le Goncourt en la matière. Il a aussi été traduit en japonais, en russe et en allemand, ce qui est plus rare pour un poète. Il a même fait l’objet en 1994 d’un numéro spécial de la NRF. Aujourd’hui, il devient difficile de trouver ses livres qui ne sont plus disponibles sauf chez les bouquinistes.
C’est d’autant plus dommage que sa poésie est parfaitement accessible, formée de courts textes en prose qui disent la vie quotidienne du Marais poitevin, mais aussi de ceux qui travaillent dans les usines, les bureaux, les écoles, de ceux qui sont en vacances, de ceux qui espèrent, de ceux qui vieillissent, de ceux qui découvrent l’amour. Il saisit la vie quotidienne qui est la nôtre comme on prend une photo. Si Godeau se méfie du lyrisme, c’est qu’il n’ en a pas besoin pour dire la vie des hommes, tantôt grise, tantôt lumineuse. Pour dire Les foules prodigieuses, titre d’un de ses recueils majeurs. La maison ne reculant devant aucun sacrifice, c’est deux échantillons de cette humanité qu’elle vous offre ce dimanche.
Le jeune couple
Beaux comme deux touaregs, ils marchent vers la mer. En avant. Ils glissent comme des torpilles. Les machines sont bien réglées. Ils font le grand tour au bord du large.
Déjà, ils reviennent. Ils sortent sans s’ébrouer puis restent debout, un moment. Lui, allume une
cigarette, elle, peigne ses cheveux.
Calmes, ils se regardent. Ils échangent un fil de
sourire. Pour eux.
***
Le contrat
Tes disques ne sont pas les miens, mes journaux les tiens. Il m’arrive d’aller seul au cinéma. Dans la rue, tu regardes les hommes et moi les jolies filles. Au doigt, nous n’avons pas d’alliance. Pourtant, dans notre poche, nous avons la clé de la même porte. Nos fenêtres s’ouvrent au printemps. Parfois, tu chantes. Les voisins s’y perdent. Georges L. Godeau, in Les Foules prodigieuses (Chambelland, 1970)
L’auteur imagine une sombre postérité aux « Années Macron » dans un pays dévasté par la pandémie, la canicule et le complotisme. Un roman noir meurtrier dans l’allure d’une joyeuse apocalypse.
Un nouveau Leroy, chic ! Je prends. Je ne le regrette pas. C’est un livre dur, âpre et drôle – un « page-turner diabolique », me vante ma jolie libraire, le rouge aux joues. Dès les premières pages, je suis pris par le feu de paille de la lecture. Celui-là se lit comme un roman de la Série noire – normal, c’en est un, et ce n’est pas un coup d’essai. Avant celui-là, il y a eu Le Bloc (2011), L’Ange gardien (2014) ou La Petite Gauloise (2018), entre autres.
Ce que j’aime chez Leroy, c’est qu’il n’est pas très gai mais il n’est pas macabre. Il est sans complaisance – ne cédant rien au nihilisme qui gâte certains polars. Ce qui ne signifie pas que l’avenir sente la rose et le lilas : « Cette histoire se déroulera dans une chaleur permanente, pesante, qui se moque des saisons et provoque une propension à l’émeute dans les quartiers difficiles, soumis à un confinement dur depuis quinze mois, mais aussi de grands désordres dans toute la société. »
La présidente de la République – c’est une fiction ! – s’appelle Nathalie Séchard, dite la « Cougar blonde ». Ni de droite ni de gauche, elle a brièvement incarné l’espoir de réformes ambitieuses mais la pandémie et les émeutes suscitées par les antivax ont flingué son quinquennat. « On vous hait, madame la Présidente. C’est irrationnel, mais on vous hait. Les Gilets jaunes, les islamistes, les survivalistes, l’ultragauche… », feint de se lamenter son ministre de l’Intérieur, Beauséant, un petit Iago berrichon qui se voit déjà calife à la place du calife.
Nathalie Séchard ne se représentera pas. Ce qui aiguise les appétits et les crocs (de boucher) de certains ministres. On se trahit, on complote, on s’assassine. On en apprend de belles sur les mœurs, les compromissions louches et les redoutables virtualités de la Ve République. Le roman sent son encre fraîche – toute ressemblance avec des vivants ne serait ni fortuite ni involontaire –, mais ce n’est pas un roman à clé au sens strict. D’ailleurs je ne vais pas vous raconter l’histoire…
On l’a compris, nous sommes en France – « un pays qui ne s’aime plus », « un pays riche peuplé de pauvres » – dans un futur dystopique qui a déjà la couleur d’aujourd’hui. Le sujet ? Juste la fin du monde… mais c’est moins un événement qu’une sensation. Un avant-goût de l’effondrement. Un prodrome. Ce qui s’annonce : « Une manière de fascisme soft qui permet, face aux nouvelles épidémies et aux nouvelles catastrophes climatiques, de maintenir l’ordre en sacrifiant les libertés, sauf celle de la circulation des marchandises. »
Vous voyez le genre ? Non, vous ne voyez pas, parce que ça devrait être sinistre, ça ne l’est pas. Avec Leroy, on ne saurait s’ennuyer. Il faut dire qu’il n’a eu que de mauvaises lectures – Chardonne, Alain Dreux-Gallou dit « A.D.G. », la comtesse de Ségur… Et Manchette. Et Balzac bien sûr. Il se sauve du désespoir par la satire, ce qui est excellent pour la santé. Il a beau montrer des horreurs, il n’est jamais ni salissant ni poisseux. Son écœurement reste paisible, son pessimisme, joyeux. On décèle sous sa froide élégance un soupçon de mélancolie qui ne fait qu’attiser son scepticisme devant les progrès dont notre époque se flatte.
Le lire rend heureux mais je ne saurais dire pourquoi. Plaisir du texte – « celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture », dit Barthes. Oui, sauf qu’un roman policier n’est jamais confortable, et Leroy est tout sauf rassurant.
Il nous rend au contraire plus inquiet, plus critique aussi. Si Leroy ne nous cache rien du cynisme et de la brutalité qui régissent le monde politique, il épie ses personnages comme les soldats égarés d’une guerre perdue. Les plus crapuleux deviennent attachants, un peu risibles, et l’on songerait presque à les consoler d’être si méchants.
Leroy assume fièrement son rôle de narrateur, ce qui lui permet de glisser en loucedé un mot de l’Anabase de Xénophon. La mer ! La mer ! – il y a toujours une idée du rivage dans un roman de Jérôme. Il convoque de furtives analogies, de funestes résurgences – comme cette Agnès Dorgelles, la leader du Bloc patriotique, une revenante, une « fafounette » en tapinois, qui est bien la fille de son père. Il nomme des saveurs oubliées, des allégeances secrètes, des préférences coupables. Des heures perdues. Une odeur d’algue et de sel qui invite à l’amour. Il fait lire Les Illuminations à un ancien para. Il regarde le ciel. Il nous cingle et il nous berce.
Salaud ! je n’avais pas besoin de ça.
Jérôme Leroy, Les Derniers Jours des fauves, La Manufacture des Livres, 2022.
Le critique littéraire éclairé, le cinéphile acharné, l’éditeur au flair incroyable pour dénicher les auteurs rares livre aujourd’hui ses souvenirs d’enfance sur Vienne où il est né juste avant l’effondrement. Un témoin irremplaçable.
Né en 1932 à Vienne d’un père officier tôt disparu et d’une mère austro-hongroise, Alfred Eibel est une figure attachante de la vie littéraire qui a traîné ses bottes de Bruxelles à Hollywood, de Prague à Zürich. L’homme a fréquenté bien du monde : Fritz Lang et Kenneth White, Léo Malet et Etiemble, Gregor von Rezzori et quelques autres, dont Gérard Guégan et Pol Vandromme.
Il connaît sur le bout des doigts le cinéma européen, la littérature chinoise et l’opéra autrichien. De père catholique, il a connu, après l’Anschluss, l’exil en Belgique avec son beau-père juif. Il est sans doute l’un des rares écrivains français d’aujourd’hui à avoir vu passer Hitler dans la Vienne de 1938 et à avoir entendu les stukas mitrailler les foules de l’exode en 1940. Alfred Eibel est un personnage de légende.
Vienne, une Atlantide
Voilà qu’il nous livre ses Souvenirs viennois par le truchement d’un joli ouvrage à la nostalgie ironique, car l’homme n’est jamais dupe. « En naissant à Vienne, écrit-il, j’ai vu le jour sur une zone sismique qui m’a fait penser à chaque instant à la disparition définitive du passé, à l’exemple de l’Atlantide ». C’est justement cette cité engloutie qu’il évoque par tableautins : la Vienne des années 50, qui lui sert de marchepied pour nous replonger, par fines allusions, dans celle de la Double Monarchie. Jonglant, non sans un zeste de perversité, entre kitsch et retour du refoulé, Alfred Eibel ressuscite la pension Operning, où il descendait naguère, avec ses naufragés de toutes sortes : rescapés des camps au sourire poli, émigrés revenus des Amériques et tous ces « accourus », Berlinois qui ont quitté leur ville rasée pour se faire oublier. Aux tables des grands cafés viennois, le Sacher, le Central ou le Mozart, il croise requins et margoulins, espions (nous sommes bien dans la Vienne du Troisième Homme – der Dritte Mann), mélomanes et cinéastes. La Vienne d’Alfred Eibel se révèle une ville à l’insouciance surjouée, qui tente de refouler les horreurs d’un passé récent ; il en rend avec brio l’atmosphère ambiguë et parfois frelatée.
Professeur d’informatique à la Faculté des Sciences, des Technologies et de Médecine de l’université du Luxembourg, Franck Leprévost réaffirme la vraie mission de l’université face aux menaces que représentent ces idéologies anti-scientifiques qu’on qualifie aujourd’hui de « wokistes ». Tribune.
À quoi sert une université ? Quels sont les défis contemporains de ses dirigeants ? La vague déferlante du wokisme sur les sociétés occidentales, et ses multiples tentatives d’emprises sur le monde universitaire, anglo-saxon puis d’Europe continentale, font que les réponses à ces deux questions ne vont plus de soi aujourd’hui. Compte tenu de l’impact sociétal des universités, et de leur capacité à forger les opinions et les esprits sur plusieurs générations, il est devenu urgent de replacer ces deux questions au cœur du débat, et d’y répondre avec clarté.
Le défi
Rappelons que la doctrine woke, se présentant comme une hypersensibilité aux revendications des minorités, renvoie chacun à son genre, sa race ou son ethnicité, procède à des déconstructions tous azimuts, et nie les réalités biologiques au profit de constructions sociales « fluides ». Cette mouvance pénètre les universités. Les facultés de sciences sociales et littéraires sont certes en première ligne, mais les scientifiques les suivent de près. D’une manière générale, le militantisme woke tend, comme l’écrit Nathalie Heinich, « à transformer les salles de cours en lieux d’endoctrinement et les publications en tracts. » (Ce que le militantisme fait à la recherche, Gallimard, Tracts, 2021). Nous vivons actuellement à l’heure de la cancel culture, où des professeurs peuvent être chassés de leur université, comme la philosophe, Kathleen Stock, accusée de transphobie ; où presque 5000 livres ont été brûlés dans des écoles canadiennes dans un « geste de réconciliation » avec les peuples indigènes ; où l’université de Cambridge accompagne les pièces de Shakespeare de « trigger warnings » ou « traumavertissements » ; et où, à la Sorbonne, des représentations de la pièce Les Suppliantes d’Eschyle, attaquées par des associations communautaristes antiracistes, ne peuvent avoir lieu que sous haute protection policière.
Capture d’écran Facebook
Comment une telle idéologie a-t-elle pu s’implanter dans les universités ? Pour ce qui concerne les États-Unis, deux éléments y ont joué un rôle. Romain Gary donne un premier éclairage dans son livre autobiographique Chien Blanc, publié en 1970 : « Le signe distinctif par excellence de l’intellectuel américain, c’est la culpabilité. Se sentir personnellement coupable, c’est témoigner d’un haut standing moral et social, montrer patte blanche, prouver que l’on fait partie de l’élite. Avoir « mauvaise conscience », c’est démontrer qu’on a une bonne conscience en parfait état de marche et, pour commencer, une conscience tout court. Il va sans dire que je ne parle pas ici de sincérité : je parle d’affectation. » Le deuxième élément concerne l’évolution du rapport entre professeurs de gauche et de droite dans les universités américaines. Jusqu’en 1996, ce rapport était en moyenne de 2 :1, mais entre 1996 et 2011, il évolue pour atteindre le ratio 5 :1, avec les professeurs de gauche à 60 %, ceux de droite à 12 %, et les « ne se prononcent pas » à 25 %. Si on ne regarde que les départements des humanités et des sciences sociales, ce ratio grimpe à des altitudes entre 17 :1 et 60 :1.[1]
Le règne d’une très grande homogénéité de pensée dans les universités américaines aujourd’hui conduit à des surenchères revendicatrices sans réelles oppositions. Le wokisme a quartier libre. L’influence des États-Unis sur l’ensemble des pays occidentaux l’en a fait déborder. Bien davantage que le déclin dans les classements internationaux, bien davantage que la compétition asiatique ou le nomadisme des cerveaux, le wokisme est le plus grand danger que connaissent les universités occidentales aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que, en paraphrasant l’historien Jacques Julliard, il implique une « glaciation de la pensée » par l’intimidation, la peur, la censure et l’autocensure. Face aux postures du wokisme, que doit être une université occidentale et que doivent faire ses dirigeants ?
La réponse
Les universités outre-Atlantique, qui ont été pendant des décennies des modèles enviés, créent actuellement les conditions de leur propre crépuscule. Laissons-les. Nous avons tout ce qu’il faut chez nous, au sein de notre civilisation européenne multiséculaire pour recréer notre propre modèle, sur la base des Lumières et de l’universalisme. En pratique ? D’une part, les présidents d’université, avec courage, ne doivent rien céder aux ultimatums des gardes-rouges du wokisme. D’autre part, ils doivent être vigilants sur les notions primordiales qui sous-tendent les activités des universités. Il paraît urgent de réaffirmer quatre principes :
1) En premier lieu, la mission d’une université n’est pas de lutter contre les inégalités. Elle est de transmettre un savoir aux étudiants. Pour les universités qui ont une activité de recherche notable, il s’agit en outre de créer ce savoir, et de préparer les étudiants à un monde qui n’existe pas encore, tout en les ancrant dans une histoire qui leur préexiste. Ce changement de perspective a une première conséquence concrète : la fin de l’excentricité, au sens figuré du terme, qui consiste à s’acharner à mettre artificiellement l’étudiant au centre d’un ensemble qu’il est précisément en train de découvrir. Il s’agit donc d’y substituer, avec humilité, une notion moins égotiste : le savoir doit être au centre, pas l’étudiant. Ce sont en effet le savoir, la connaissance, la démarche scientifique et la rigueur des raisonnements qui doivent être les trésors qu’organisent, présentent et transmettent les universités à leurs étudiants.
2) Une université doit lever l’illusion de la facilité par honnêteté envers les étudiants. L’université est un lieu d’exigence. L’effort, la persévérance, le travail personnel sont des conditions sine qua non pour réussir, ressentir la jubilation que procure la connaissance, et se construire. Malheureusement les systèmes éducatifs du primaire et du secondaire ont été ébranlés dans plusieurs pays occidentaux, dont la France, sous les coups de boutoir de « pédagogistes ». La conséquence logique est que le niveau des étudiants arrivant à l’université, en moyenne, est en déclin depuis une bonne vingtaine d’années au moins. S’il convient de s’adapter à la triste situation par des mises à niveau, il n’y a aucune raison pour que l’université s’inscrive dans le prolongement de la débâcle et la cautionne. La situation n’est en effet pas inéluctable, puisqu’il en va ainsi tout autrement dans plusieurs pays d’Asie (Japon, Corée, Singapour et bien entendu Chine) qui ont conservé ou remis l’effort et l’exigence au cœur de leurs méthodes. [2]
3)Une université n’a pas à promouvoir une diversité de façade, ni à être un miroir de la composition statistique de la population, ni à légitimer un communautarisme, quel qu’il soit. Elle doit promouvoir le mérite et la liberté, sans passe-droits. La sélection (mot tabou en France) des étudiants mais aussi celle du personnel académique, administratif ou technique doivent se faire sur la base du mérite et de la liberté. Par conséquent, les considérations sur la couleur de peau, le sexe, l’orientation sexuelle, l’origine sociale, ne doivent jouer aucun rôle dans ces processus de sélection. La discrimination « positive », adjectif dont elle s’affuble pour désarmer ses opposants et faire passer la pilule, ne doit pas avoir cours à l’université. En particulier, les chromosomes, XX ou XY, n’ont rien à faire dans l’élaboration des profils des postes académiques, ni dans la sélection des candidats à ces postes. De même, les personnes étant libres de choisir leur voie, sans obligation ni contrainte, il n’y a pas davantage lieu d’imposer des quotas de femmes dans une formation, ou d’hommes dans une autre. La sélection doit se faire parmi les candidats présents, quels qu’ils soient, en remettant à l’ordre du jour les notions de qualité, de mérite et de talent, qui pour être anciennes restent d’actualité. La seule diversité dont une université a besoin est celle des idées. C’est tout. Il convient donc d’empêcher la création de tout « diversity and inclusion committee », ou de le supprimer s’il existe.
4) Une université dont les activités sont orientées vers, ou guidées par la recherche, doit aborder des questions sociétales, forger un leadership intellectuel qui dépasse ses murs, faire rayonner son pays, renforcer sa compétitivité, densifier et nourrir son assise culturelle. Elle ne doit certainement pas employer de croiseurs de la bien-pensance idéologique occupés à patrouiller avec mission d’identifier, puis de clouer au pilori, les étudiants ou les professeurs déviants. Elle ne doit pas davantage cautionner les mêmes dans la promotion de propagandes au sein de formations adoubées par un vernis académique, fabriquant des diplômés de la complainte, des micro-agressions et des safe spaces, entrainés dans des formations créées « au nom du bien » à déboulonner des statues.
Les dirigeants universitaires – qui seraient bien inspirés d’avoir comme livre de chevet le roman La Tache de Philip Roth, tant ce livre paru en 2000 décrit le wokisme universitaire à l’œuvre aujourd’hui en Occident – doivent donc continuellement s’assurer que les activités de formation et de recherche de leurs institutions conservent effectivement de véritables caractéristiques académiques, et ne deviennent pas des plateformes militantes pour une « révolution culturelle » woke.
Alors, que doit donc être une université européenne aujourd’hui ? Elle doit être un temple. Un temple de la liberté de penser, de la liberté de parole, de la recherche de la vérité, et du débat argumenté, rationnel et civilisé. C’est à ce prix – et à ce prix seulement – que l’excellence redevient une ambition légitime, que l’université regagne la confiance, non seulement des décideurs de la société gouvernementale et civile, mais de la majorité des citoyens du pays, et qu’elle aborde d’ailleurs au passage les classements internationaux sans se renier. Une université libérée du joug woke devient un phare grâce auquel d’autres, en déroute, pourront retrouver leur chemin. Lutter pour cette liberté est la mission cardinale d’un président d’université en ce premier quart du 21ème siècle en Europe. Plus largement, au-delà de la seule sphère académique, notre génération doit s’atteler avec ardeur et courage à la mission que Camus donnait en 1957 à la sienne dans son discours de réception à l’Académie Nobel, dédié à son instituteur, Louis Germain : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »
[1] Duarte, J. L., Crawford, J. T., Stern C., Haidt J., Jussim L., Tetlock Ph. E., « Political diversity will improve social psychological science », Behavioral Brain Science (juillet 2014) ; Haidt, J., « Two Incompatible Values in American Universities », Conférence à la Duke University, 2016. https://www.youtube.com/watch?v=Gatn5ameRr8
[2] Leprévost, F., Universités et civilisations – Concurrence académique mondiale et géopolitique (ISTE, 2021).
Pascal Louvrier rappelle que De Gaulle représente bien plus que des récupérations politiques de circonstance. Il a relu Malraux et Les chênes qu’on abat, bilan mélancolique de la geste gaullienne.
La campagne électorale met un nom sur toutes les lèvres : de Gaulle. Eric Zemmour le cite en permanence. C’est sa référence. Il arrive même à Marine le Pen, fille d’un militaire et d’un homme politique qui a combattu le Général avec une détermination inébranlable, de faire référence à l’homme du 18 juin, celui qui poursuivit le combat contre le défaitisme et sauva l’honneur de la France.
Après la défaite de 69
Dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé le livre d’André Malraux, Les chênes qu’on abat…, titre emprunté à Victor Hugo. Il a paru chez Gallimard, en 1971, dans la collection Blanche. L’édition Folio est introuvable. Ça rend l’ouvrage encore plus précieux. Malraux rend visite au général de Gaulle retiré à Colombey. Je ne sais pas aujourd’hui quel écrivain, ancien ministre de la Culture, serait invité à l’Élysée pour évoquer la France et son destin. Je ne sais pas si le président Macron aurait la patience de répondre à des questions où l’on cite Napoléon, Chateaubriand, Alexandre, saint Bernard, Jeanne d’Arc, Dostoïevski. Je ne sais pas si la réflexion sur le pouvoir, la grandeur, le destin, l’écriture, la mort, l’enthousiasmerait devant un rôti qui succède aux soles, servi avec un Bordeaux admirable. Ou plutôt je ne pressens que trop la réponse.
De Gaulle avait décidé d’un référendum sur la réforme du sénat et la régionalisation. Si le non l’emportait, il prendrait la décision de quitter immédiatement ses fonctions. Le non l’a emporté à 52,41%. Il est parti le 28 avril 1969. La noblesse d’âme ne s’apprend pas. Bien sûr, il en avait assez des combines politiques. Madame de Gaulle, tante Yvonne, s’était confiée à Jacques Foccart : « Il me dit souvent : ‘’ Ah ! tout cela me barbe. » Version synthétique et triviale de la tirade d’Hamlet : « Combien le train du monde me semble lassant, insipide, banal et stérile ! » Était-ce l’usure, le dépit, l’envie de se consacrer à l’écriture avant de disparaître ? Une forme de suicide avec cette consultation populaire alors que de l’aveu même du Général, il ne « sentait » plus les Français ?
Malraux pense que de Gaulle appelle Français « ceux qui veulent que la France ne meure pas. » Combien sont-ils aujourd’hui?
À Michel Debré, il confie : « Nous avons chassé les Allemands. Nous avons résisté aux Anglo-Saxons. Nous avons réduit les communistes. Nous avons empêché l’OAS de détruire la République. Nous avons redressé la France. Nous n’avons jamais pu venir à bout de Vichy. C’est lui qui nous a battus. » Comme si la parenthèse du pétainisme était l’expression de cette partie de la France masochiste, devenue au fil des décennies, majoritaire.
Georges Pompidou est élu le 15 juin 1969 président de la République par 58,2% des suffrages contre 41,8% au centriste Alain Poher, un score qui fait doit faire rêver les candidats à la présidentielle de 2022. De Gaulle se rend en Irlande, retrouver de lointaines racines familiales. Dans sa malle, le Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases et les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand. Il est face à lui-même au milieu de l’âpre nature. Longue silhouette à la Giacometti dans un manteau sombre, canne à la main, marchant sur la plage de Derrynane, balayée par le vent d’ouest. L’image fera le tour du monde. Plus fort, pour la postérité, qu’une page inspirée des Mémoires de guerre.
Un déjeuner en décembre
André Malraux est donc convié à un déjeuner le jeudi 11 décembre 1969. La plaine est recouverte de neige. C’est un héros de l’Histoire face à un grand écrivain qui a connu la guerre – ne jamais l’oublier. Alexandre face à Aristote, Napoléon face à Goethe, Chateaubriand face à Charles X. Il faut que la mémoire retienne ce dialogue d’exception. Voltaire a oublié la conversation de Frédéric II comme Diderot celle de Catherine II.
L’auteur de La Condition humaine s’entretient d’abord dans le bureau du Général. Pas plus d’une demi-heure diront plus tard les fâcheux. Malraux, avec le style qui le caractérise, précis et lyrique (comme les voix lyriques de radio Londres), décrit le chef de la France libre. « Je redécouvre, en lui serrant la main, combien les mains de cet homme encore si grand sont petites et fines. » Ce compagnon d’armes de l’homme du 18 juin se souvient de 1958, au cœur de la décomposition de la France, et des mots du Général : « Il faut savoir si les Français veulent refaire la France, ou se coucher. Je ne le ferai pas sans eux. » Rien de nouveau sous le soleil. Reste à savoir si le peuple aime encore charnellement la France. L’écrivain regarde l’homme d’État. « Il est seul, puissamment courbé, devant la neige qui couvre l’étendue déserte. » De Gaulle parle : « J’ai eu un contrat avec la France… » Il précise, et c’est important : « La France, et non les Français. » La mémoire de Malraux enregistre. Il sait que l’entrevue est historique. Tout ce qu’a vécu l’écrivain est historique. Lui-même avec son discours prononcé lors de la translation des cendres de Jean Moulin au Panthéon, phrases incantatoires, regard halluciné, diction de possédé, incarne l’Histoire. De Gaulle continue de parler, de soliloquer en fait. Nous côtoyons les cimes, l’air se raréfie. Malraux pense que de Gaulle appelle Français « ceux qui veulent que la France ne meure pas. » Combien sont-ils aujourd’hui ? Le Général évoque la justice sociale, le niveau de vie, son idée de participation pour accompagner le passage de la société agricole à la société industrielle. Il dit, avec tristesse : « Et vous savez bien que la France, en votant contre moi, n’a pas écarté les régions, le sénat, et ainsi de suite : elle a écarté ce que symbolisait la participation. J’ai dit ce que j’avais à dire. Mais le jeu était joué. » En disant non au Général, les Français ont tourné le dos à la grandeur, ce « chemin vers quelque chose qu’on ne connaît pas. ». Et cette grandeur nourrissait le destin d’un peuple. Il faut parfois agir contre la majorité des Français. Il faut oser avoir raison contre tous. En 1940, de Gaulle avait raison contre tous. C’est la définition même de la résistance.
Le repas est servi. La conversation se poursuit. Il est question de la mort, de la religion, de Rome, du pouvoir, des femmes, du phénomène de cristallisation, de la visite de Bardot à l’Élysée, des chats, des crabes mous, des arbres… C’est passionnant, jamais banal. Avant de s’asseoir à la table, de Gaulle a regardé par la fenêtre le cimetière de Colombey que l’on ne voit pas de son bureau. Malraux suppose qu’il pense à sa fille Anne, enterrée là-haut. Jamais il ne l’a évoquée avec Malraux. À Londres, elle était avec lui. Elle était née trisomique et mourut à vingt ans. « La mort de ceux que l’on aimait, dit le Général, on y pense, après un certain temps, avec une inexplicable douceur. »
Lorsque l’écrivain ment, c’est pour éclairer la vérité
Le déjeuner s’achève avant 15 heures. Malraux indique que le général lui aurait montré « les premières étoiles, dans un grand trou du ciel. » De Gaulle aurait ajouté : « Elles me confirment l’insignifiance des choses. » Cette phrase est en réalité empruntée aux Mémoires de guerre. Les fâcheux continuent de traquer les approximations, voire les « erreurs » de l’écrivain. L’essentiel est ailleurs : Malraux a rendu visite à de Gaulle, le jeudi 11 décembre 1969. Il a probablement théâtralisé sa rencontre. Peut-être a-t-il un peu menti. Mais lorsque l’écrivain ment, c’est pour éclairer la vérité. C’est son privilège exorbitant. L’esprit du Général n’a pas été trahi, au contraire. Malraux a signé un livre puissant. Et puis ne disait-il pas que seul ce qui est légendaire est vrai ?
De Gaulle meurt le 9 novembre 1970 d’une rupture d’anévrisme. À Malraux, il avait confié : « Je mourrai assassiné ou foudroyé. » De son côté, Yvonne de Gaulle a précisé qu’il était « miné par le chagrin » depuis le non au référendum et que la mort avait été une délivrance.
Le Général avait dit à l’auteur de L’espoir que « La France a été l’âme de la chrétienté ; disons, aujourd’hui, de la civilisation européenne. J’ai tout fait pour la ressusciter. » Le nihilisme gagne du terrain comme l’océan ronge le rivage. La mondialisation horizontale détruit méthodiquement les racines millénaires de la France, sa langue, sa culture, sa foi. Bientôt nous nous regarderons dans le miroir des Limbes. Et quelques-uns d’entre nous, un verre de Chivas à la main, murmureront : « Dieu a été détruit. L’homme ne trouve que la mort. »
André Malraux, Les chênes qu’on abat…, Gallimard, 1971.
L’agression sexuelle de Thaïs d’Escufon prouve que ce qui nous sépare des pays du Maghreb est bien plus large que la Méditerranée : c’est une conception du monde, une civilisation.
Dans l’émission de Cyril Hanouna, au milieu d’une dizaine de chroniqueurs circonspects ou suspicieux comme ne le sont plus les flics quand ils reçoivent les plaintes de femmes violées, Thaïs d’Escufon raconte. En tremblant et au bord des larmes, la jeune blonde identitaire déroule le récit de son agression sexuelle. Alors qu’elle rentrait chez elle d’une séance de jogging dans une de ces tenues de sport qu’on devine moulante, un type qui la suivait s’est introduit dans son appartement et a tenté, entre persuasion et intimidation, d’obtenir un dialogue, un échange, un baiser, une fellation, quelque chose de tendre pour lui, de terrifiant pour elle.
Comme le gars est un Tunisien qui ponctue ses phrases par « Wallah », elle le précise. Ce détail dans son récit déplaît fortement à Gilles Verdez qui s’offusque et à Benjamin Castaldi qui s’énerve, ce qu’ils font le mieux : « Ça, je ne veux pas l’entendre, on n’a pas le droit de le dire », disent-ils sous les applaudissements que recueillent tous ceux qui haussent le ton dans cette émission quoi qu’ils disent, et sous des applaudissements nourris quand les propos sont bien-pensants. Comme deux féministes de gauche après Cologne, les compères-la-pudeur qui se réjouissent d’habitude quand la parole des femmes se libère, ne cachent pas leur dégoût pour les mots de la victime quand le violeur est « racisé ». Plus antiracistes que féministes, les deux indignés ne veulent pas entendre que l’agresseur est arabe. Quand La Gauche contre le réel d’Élisabeth Lévy sera réédité, il faudra penser à mettre leurs têtes de déni en couverture.
J’ai Jésus et la femme adultère « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre » ; l’agresseur de Thaïs a un prophète guerrier qui « épousa » une fillette après avoir occis son père et soumis son clan
Ce que les deux aveugles et sourds refusent d’entendre, tout le monde le voit et si la jeune femme croit utile de préciser l’origine de l’importun, c’est parce qu’au-delà d’une certaine proportion, le fait divers peut et doit être requalifié en fait de société. Dans les transports en commun en région parisienne, 62 % des agressions sexuelles sont commises par des étrangers et les chiffres ne disent pas, faute de statistiques ethniques, quelle est la part de Français stigmatisés et « victimes de contrôles au faciès » dans les 38 % qui restent. Cinq femmes que j’ai connues ont été victimes de viol ou de tentatives de viol, chaque fois, les hommes étaient des Arabes. Les deux malentendants volontaires interdisent à Thaïs de dire que son agresseur est un Arabe, et que ce n’est qu’un salaud. Alice Coffin dirait que ce n’est qu’un homme. C’est un peu court pour nous aider à comprendre ce qui nous arrive.
Jusqu’à plus soif
Si j’étais né dans une zone désertique, si j’avais passé ma jeunesse avec la gorge sèche dans un pays où on n’a pas accès à l’eau, si j’avais vu des photos et des films sur les terres mouillées de l’autre côté de la Méditerranée, où une eau claire tombe du ciel, déferle en cascades et en torrents, coule en rivières et en ruisseaux, arrose les villes et donne la vie, où l’eau est courante, où elle court entre les pavés et en hauts talons, où elle coule en continu de fontaines parées de naïades de fonte verte à peine vêtues qui semblent dire au passant : « Allez, ne sois pas timide, il n’y a qu’à tendre la main, bois puisque tu as soif, profite, savoure, régale-toi, ici c’est la coutume, ici c’est normal », j’en suis sûr, je serais venu.
Avec ou sans visa, même sans y être invité ou désiré, j’aurais marché des mois ou pris un radeau et je serais venu. Pas pour nourrir une famille ou un village ni pour une vie meilleure ou plus facile ou plus confortable mais pour tremper mes lèvres dans toutes les fraîcheurs, pour boire à tous les calices, pour goûter ces fruits défendus chez moi et offerts ici. Je serais venu pour chanter et danser sous la pluie, et je me serais gavé sur cette terre promise aux hommes assoiffés, décidé à ne m’arrêter que lorsque l’expression « jusqu’à plus soif » me dise quelque chose.
Cologne, 31 décembre 2016. Selon les rapports de la police, 2 000 hommes, la plupart d’origine maghrébine, ont agressé 1 200 femmes MAJA HITIJ / Getty Images via AFP
Moi aussi, je le sais, j’aurais regardé passer Thaïs d’Escufon avec envie et avec gourmandise. Étonné que les autres, les judéo-chrétiens, restent indifférents à son passage, comme des vaches qui regardent passer les trains, comme des loups qui voient passer des biches et que la morale empêche de courir, comme de flegmatiques gentilshommes qui font comme si de rien n’était, comme des garçons qui ne sortent plus sans leur muselière, comme des hommes qui semblent ne plus voir que des égales, des pareilles au même, des collègues de bureau, des supérieures hiérarchiques, des médecins et des avocates, et plus des objets de désir dont le parfum enivre quand on les croise, des créatures sexuées qui nous filent une claque dans le sang quand on les frôle, des femelles dont la violente douceur des courbes, dont l’insoutenable légèreté du paraître, dont l’insupportable blancheur des peaux aux douceurs prometteuses nous renverse, nous agite, nous retourne dans la rue.
Moi aussi, si j’étais nomade et sans femmes, j’aurais forcé sa porte, pour voir un intérieur de fille, pour entrer dans un univers féminin au climat érotique, plein de stéréotypes joliment sexistes où tout ce qui est donné à voir est une caresse pour le cœur d’un homme, des dessous sur une chaise, une plaquette de pilule entamée, un roman d’amour à moitié lu, un lit défait soyeux, parfumé, prometteur, des collants légers, un tube de rouge à lèvres, du vernis à ongles. J’aurais franchi le pas pour voir une salle de bain de fille pas forcément bien rangée mais délicieusement genrée où s’accumulent d’innombrables produits pour adoucir, pour embellir, pour plaire, pour séduire, où la bouteille de lessive est rose, le savon parfumé, les crèmes fruitées, et les shampoings spécialisés, pour l’avant, pour l’après, pour les boucles, les couleurs, les racines, le volume, des neutralisants pour blond froid et des revitalisants pour cheveux fragiles, fins ou cassants, à la mandarine et au pamplemousse, au gingembre et à la coriandre, aux formules vegan ou à la protéine, aux pigments violets qui neutralisent les effets jaunes indésirables, des qui renforcent et démêlent les longueurs au céramide reconstituant, des qui procurent hydratation et brillance pour revitaliser les cheveux ternes, une salle de bain où les miroirs sont ravis d’avoir été placés là, où brillent ces flacons qui donnent aux hommes toutes les ivresses. Et j’aurais supplié à genoux qu’on accorde à un miséreux, à un nécessiteux, à un assoiffé de tendresse, l’aumône d’un mot doux ou d’un baiser. Moi aussi, si j’avais grandi dans le désert en lorgnant sur l’abondance et la générosité d’ailleurs, en matant ces filles offertes par milliers sur des sites pornos en professionnelles ou en amatrices, ces filles qu’on affiche partout en dessous pour vendre n’importe quoi, ces filles qui ne font pas de manières, ces filles de l’Ouest et du Nord qui ne se couvrent pas quand elles sortent, ces filles qui ne font pas d’histoires, d’amour ou de mariage ou d’honneur ou de pudeur ou de vertu, ces filles pour qui s’allonger et s’ouvrir n’a pas l’air d’être un don coûteux ou un drame terrible ou un traumatisme fatal, moi aussi, j’aurais imploré qu’on ait la bonté de m’offrir, de se laisser faire, de me laisser prendre une faveur sexuelle, et j’aurais insisté, et intimidé, et au besoin, j’aurais obligé.
Même si de ce côté de la Méditerranée, ça peut finir par quinze ans à l’ombre, si j’en avais passé vingt ou trente sans voir la lumière du soleil sur une jupe fendue ou un corsage transparent, moi aussi j’en suis sûr, j’aurais insisté, je me serais attardé, même lourdement pour passer un moment délicieux et terrifiant avec Thaïs d’Escufon ou n’importe quelle jeune fille libre, seule, sans homme et sans défense. Même si c’est moins bon quand elles disent non, même si ça n’a pas le même goût quand on les force, mais qui se soucie du goût de l’eau quand il meurt de soif ? J’aurais fait ce que l’agresseur tunisien a fait, pas moins et peut-être plus, si j’avais vécu loin des femmes, promis à une cousine voilée, invisible et intouchable.
Deux mondes
Ce qui me distingue de l’agresseur de Thaïs n’est pas qu’il est juste un sale type et moi un bon garçon, c’est qu’il est tunisien musulman et moi français, gréco-latin et judéo-chrétien. Dans mon monde, le pointeur est à peine un homme, méprisé et persécuté en prison par les autres ; dans le sien, si sa victime n’est pas une sœur, le violeur est à peine réprouvé par les siens. Nous avons les mêmes pulsions mais nous n’avons pas la même civilisation, pas les mêmes commandements, pas les mêmes références, pas les mêmes héros, pas le même imaginaire, pas le même environnement. J’ai mille ans d’amour courtois, il a les mille et une nuits. J’ai un chevalier qui conte à sa dame le récit de ses exploits pour être l’objet de son choix, qui se bat pour ses couleurs ou pour défendre son honneur ; il a un sultan, un harem et une princesse qui raconte chaque nuit une histoire pour rester en vie. J’ai Molière et la comédie du prétendant qui fait sa cour, qui se propose inlassablement à une femme qui fait attendre, qui choisit et qui dispose, quoi que dise son père et malgré son rang ; il a des siècles de mariages forcés, de filles troquées, de cousines promises, dues et obligées, de razzias turques ou barbaresques, de chrétiennes enlevées, violées, réduites en esclavage et mises sur le marché. J’ai l’honneur français qui interdit à un homme de lever la main sur une femme ; il a le crime d’honneur qui autorise un père à exécuter une fille infidèle à son clan. J’ai Jésus et la femme adultère « Que celui qui n’a jamais pêché lui jette la première pierre » ; il a un prophète guerrier qui « épousa » une fillette après avoir occis son père et soumis son clan. J’ai « souvent femme varie », j’ai « donna e mobile » ; il a « bats ta femme tous les matins, si tu ne sais pas pourquoi, elle, elle sait ». J’ai une ribambelle de séducteurs, de libertins, de romantiques, de gentilshommes, de charmeurs et de charmants ; il a une armada d’envahisseurs, de conquérants, de tyrans, de violeurs et de violents. J’ai Zeus dont le monde craignait la foudre et qui craignait le courroux de son épouse, j’ai des Grecs, des Troyens et une guerre mythique pour les beaux yeux d’Hélène, j’ai Napoléon à la tête d’un empire et aux pieds de Joséphine, j’ai Judith, Esther et Athéna, Geneviève et Jeanne d’Arc, j’ai la Bouboulina, Louise Michel et Marianne, Mata Hari, Joséphine Baker, Oriana Fallaci et tant d’autres ; il avait Cléopâtre, la Kahina et Salammbô, mais avec Mahomet, il a perdu l’ancienne Égypte, écrasé les Berbères et oublié Carthage. Mes femmes vaillantes, puissantes, résistantes, on les a glorifiées pour moi ; les siennes, on les lui a effacées. À présent, il a Allah Akbar, Allah le grand, Allah le plus grand.
Les regards de mes parents, ceux de tous les hommes et de toutes les femmes de ma vie, le surmoi de ma civilisation m’aident à bien me tenir, je suis bien accompagné. J’ai ce qu’il faut pour résister aux tentations, il n’a rien pour retenir ses pulsions. Alors forcément, c’est plus facile pour moi que pour lui. Dans son monde les femmes se cachent et les hommes règnent ; dans le mien elles se parent et les hommes s’empêchent. Voilà ce qui, au-delà du bien, du mal et de la qualité de chacun, nous distingue. Voilà pourquoi, si nous ne voulons pas qu’ils entrent chez nos femmes contre leur gré, il faut défendre nos terres à nos frontières, et les empêcher d’entrer dans nos pays de force.
Tennis: le futur du N°1 mondial dépend désormais d’une hypothétique levée des restrictions vaccinales.
Dans une interview à la BBC mardi [1], tout en restant « ouvert d’esprit sur la possibilité quant à la possibilité de se faire vacciner à l’avenir », Novak Djokovic a annoncé prendre le risque de faire l’impasse sur Roland-Garros si l’obligation vaccinale était maintenue en France. La saga australienne a manifestement traumatisé Novak Djokovic. Traité comme un vulgaire immigré clandestin à son arrivée en Australie le 4 janvier, en dépit de documents en règle, le nonuple vainqueur de l’Open d’Australie est rentré chez lui le 16 janvier en état de choc après un ultime recours auprès d’une Cour fédérale contre son expulsion du territoire pour trois ans.
Face à une telle humiliation – qu’on n’aurait peut-être pas osé faire subir à Roger Federer, ni surtout à un joueur américain étant donné le poids géopolitique du grand frère américain -, deux cas de figure se présentaient pour le Serbe :
– Soit se faire vacciner dare-dare dès qu’il était médicalement possible de le faire (vers la mi-mars) car chat échaudé craint l’eau froide ;
– Soit persévérer dans son inébranlable conviction anti-vax.
Nature entêtée
Entêté de nature, Novak Djokovic a choisi la deuxième solution – malheureusement pour ses fans mais aussi pour tous ceux qui voyaient dans l’année 2022 le pinacle de la course au GOAT (Greatest Of All Time) entre lui et Nadal, Federer étant manifestement hors-course. Non-vacciné, Djokovic se condamne à une saison 2022 a minima. Il devrait être privé des Masters 1000 (plus grands tournois derrière les grands chelems) d’Indian Wells, Miami, Monte-Carlo et possiblement Madrid et Rome.
Surtout, il risque de ne pas pouvoir défendre son titre à Roland-Garros du 22 mai au 5 juin. Un titre qu’il avait conquis de haute lutte l’an passé en battant Nadal en demi-finale et en remontant un handicap de deux sets à zéro en finale face à Stefanos Tsitsipas. A moins que la pandémie ne disparaisse aussi vite qu’elle est venue et/ou que les restrictions vaccinales à l’entrée soient levées tant en France qu’aux Etats-Unis – selon Eurosport, il devrait quand même pouvoir s’aligner à Wimbledon [2] -, son compteur de Grands Chelems tournera moins qu’espéré.
Le Serbe, vegan, adepte de certaines formes d’ésotérisme et naturopathe, a souligné mardi devant le journaliste de la BBC médusé que « les principes sont plus importants que les titres » et qu’il prenait le risque de ne pas être statistiquement le plus grand joueur de l’histoire. Tout en ajoutant qu’il était pro-choix et pas anti-vaxx pour ceux qui seraient tentés de l’utiliser comme mascotte…
Doit-on considérer cette position comme une forme d’arrogance infantile (comparable à l’enfant qui, privé de dessert, clame qu’il n’a pas faim ?) ou doit-on admirer la force de conviction de ce bonhomme décidément en granit ? Je pencherais personnellement pour l’entêtement jusqu’à l’absurde, ayant pourtant apprécié depuis 2007 l’extraordinaire force de caractère de ce jeune homme, éternel troisième homme et mal aimé derrière les légendes chères au cœur des fans, Roger Federer et Raphaël Nadal, et qui s’était hissé à leur hauteur en dominant la décennie 2011-2021 avec 19 Grands Chelems. Car, après tout, des milliards d’humains se sont fait vacciner de par leur monde sans grand dommage pour leur organisme.
Boris Becker pas d’accord avec son ancien poulain
Si Mats Wilander soulignait récemment sur Eurosport[3] la résilience du champion serbe dans le bras de fer juridique qu’il menait contre les autorités et la justice australiennes, Boris Becker, qui l’a coaché plus de trois ans, rappelait que la force de caractère qui l’a mené à ce niveau de perfection tennistique peut également se retourner contre lui… Par comparaison, le « modeste » Nadal a précisé en Australie : qui sommes-nous, nous joueurs de tennis, pour contredire le relatif consensus scientifique autour de l’efficacité des vaccins[4] ?
En attendant, la planète tennis est sous le choc. Car derrière ce retrait qu’on espère temporaire, il y a des impératifs économiques et purement tennistiques. Qu’on l’aime ou pas, Novak Djokovic aurait été, dans son éternel combat contre un Raphael Nadal renaissant pour la place de meilleur joueur de l’histoire, la principale attraction du printemps et de l’été. Et donc, sauf miraculeuse levée des restrictions d’ici deux mois (ou s’il change d’avis), on ne verra guère Djokovic qu’à Dubaï la semaine prochaine et à Belgrade, sa ville natale, fin avril d’où il devait faire sa préparation pour Roland-Garros. En cela, même s’il espère jouer encore pendant de nombreuses années, il prend le risque de mettre carrément sa carrière en péril tant le tennis masculin progresse chaque semaine et que tout éloignement même temporaire peut être rédhibitoire. Raphaël Nadal, toujours théoriquement en position de gagner le Grand Chelem calendaire et Daniil Medvedev, assuré de devenir premier mondial prochainement se frottent les mains… Ainsi que l’ensemble du circuit débarrassé provisoirement de la principale terreur des vestiaires.
Un jeune réalisateur canadien, Rob Jabbaz, visiblement très inspiré par la crise pandémique, a osé pousser le curseur du délire créatif loin, mais vraiment très loin.
« The Sadness » est un croisement improbable entre les écrits les plus transgressifs du Marquis de Sade et l’épouvante très gore que n’auraient pas renié les stars nord-américaines du « mauvais » genre (David Cronenberg, Stuart Gordon, Brian Yuzna). Ce film s’apprête à débarquer sur les plateformes de France. Attention, c’est un film-choc présenté récemment en avant-première en France dans le cadre de L’Etrange Festival et du Paris International Fantastic Film Festival (PIFFF). Bienvenue dans le monde très étrange de Rob Jabbaz !
Taïwan, stade ultime du virus
La crise pandémique internationale aura eu au moins le mérite de fertiliser les imaginaires des cinéastes du monde entier. Des fertilisations croisées… et parfois bien transgressives et extrêmes, tant cette petite graine semée par Rob Jabbaz est en fait une méchante excroissance purulente, pestilentielle et hyper contagieuse. Elle porte pourtant le doux nom de Sadness, la tristesse, qui est surtout un jeu de mots avec Sade et le sadisme que l’on comprend au bout d’un quart d’heure si l’on accepte de bien garder les yeux ouverts et de regarder ce qui se passe sur l’écran… la plupart du temps maculé d’un épais sang rouge vif… Une petite bombe hyper inventive et radicale qui remue les tripes et qui devrait faire date dans le sous-genre, pourtant balisé, du film de contaminés et d’infestés !
De quoi s’agit-il ? Taïwan, considéré par la Chine communiste populaire comme sa 23e province a été le bon élève de la planète dans sa gestion de la crise pandémique d’un étrange virus (qui ne s’appelle pas Corona ici), depuis un an. Mais un relâchement des gestes barrières et une évolution des mentalités ont eu finalement raison de l’accélération de la mutation de ce virus, transformant à la vitesse de la lumière les contaminés en monstres de sadisme, s’adonnant aux pratiques les plus amorales et extrêmes. Très vite, Taipei, la capitale, éclairée par le réalisateur d’une lumière crue et terne, devient l’épicentre d’un chaos indescriptible dans lequel deux jeunes amoureux tentent de communiquer par téléphones interposés et de déjouer les pièges tendus par l’armée des infectés pour enfin se retrouver et s’extraire de la capitale des damnés dépravés.
Plaidoyer pour l’intégration ?
Un étrange virus se propageant de manière fulgurante par l’air et via tout contact interpersonnel…. Ça ne vous rappelle rien ? Sauf qu’à côté, le Covid, c’est un dessin animé de Walt Disney ! Le virus taïwanais présente ici cette particularité suave de transformer immédiatement le contaminé en meurtrier sanguinaire barbare, assoiffé de sang… et de perversions sexuelles, c’est le petit «plus» de la maison Jabbaz. Contrairement à la grande majorité des films de la même thématique, les infectés sont conscients de ce qu’ils réalisent et ont ainsi la faculté de laisser libre cours à leurs instincts les plus vils et les plus pervers afin d’exaucer leurs fantasmes les plus inavouables.
Le film regorge d’idées, aussi bien visuelles que scénaristiques. Exemple avec l’hallucinante scène dans le métro de Taipei où un vieux businessman très « ancienne école » tente d’engager la discussion avec une jeune étudiante tirée à quatre épingles assise à côté de lui et plongée dans la lecture d’un roman asiatique. Cette fille semble en effet digne d’intérêt car contrairement à ses acolytes, elle n’a pas son smartphone greffé à son oreille et ne perd pas son temps, connectée aux réseaux sociaux. Mais voilà, se faire aborder par un monsieur paraît aujourd’hui immédiatement suspect et potentiellement dangereux.
Afin de couper court à tout début de dialogue, elle se montre immédiatement sur la défensive et brandit la menace du harcèlement, nouveau mot magique de nos sociétés aseptisées et « politiquement correctes » ! … Sans se douter évidemment que l’individu respectable va se transformer quelques minutes plus tard en infecté fou-furieux et obsédé sexuel qui n’aura plus qu’un objectif en tête : la poursuivre coûte que coûte pour la violer et lui faire subir les pires outrages ! S’ensuit un véritable carnage dans le compartiment du métro avec des scènes d’une atrocité peu commune et une certaine virtuosité technique et visuelle faisant basculer le métrage dans un trip cartoonesque halluciné et drolatique, lorgnant du côté de Peter Jackson (période « Bad Taste » et « Braindead ») ou du grand Sam Raimi de la saga ciné « Evil Dead ».
Le virus serait pour le réalisateur le révélateur du désir d’inclusion et d’intégration exprimé par plusieurs groupes sociaux et générationnels du pays ! « Je souhaitais m’atteler à la problématique du sentiment culpabilisant de ne pas réussir à s’intégrer dans une société hyper normée et codifiée telle que peut l’être la société taiwanaise. Quoi de plus horrible que d’être un paria et ne pas parvenir à se connecter aux autres ? Être frustré et ne pas réussir à se faire des amis ou de relations amoureuses. On a alors l’impression d’être détruit par le système. Puis, un jour le virus débarque et nous redonne un but dans la vie. Alors, on se dit : je sais qui je suis et pourquoi je vis et cela va désormais se faire aux dépends des autres. Je suis donc soulagé et libéré de toute cette frustration ! ». Pourquoi pas, même si la complaisance affichée tout au long du film par Jabbaz pour des scènes très extrêmes… et parfois limites sur le plan éthique et moral que nous ne détaillerions pas ici, sont de nature (c’est le cas de le dire) à limiter considérablement la portée de son propos militant et sociétal.
Haro sur la Chine !
Reste la critique politique sous-jacente qui constitue sans doute la belle surprise de ce «shocker» jusqu’au-boutiste. On sent à chaque plan le parti pris militant du réalisateur canadien pour un peuple en souffrance sous le joug d’une Chine communiste totalitaire contrôlant les rues, les médias et dictant aux habitants la façon de se comporter par haut-parleurs et messages télévisuels officiels. Bien entendu, les codes sont ici détournés, inversés, pervertis et l’on a plaisir à découvrir cette scène surréaliste où le grand chef de l’état-major de l’armée chinoise, subitement contaminé à son tour, dégoupille une grenade et la loge dans la bouche du président chinois en plein discours officiel ! Ce qui provoque une explosion des parties du corps du « méchant communiste », digne des plus belles scènes du mythique « Scanners » de Cronenberg. Hilarant et réjouissant évidemment ! Et l’on comprend que l’ensemble de la Chine communiste soit progressivement envahie et terrassée par la fulgurance et l’impact de ce virus « punitif » jusqu’au plan final qui voit l’un des protagonistes parvenir à s’extirper d’un immeuble condamné en accédant à son toit pour vraisemblablement monter dans un hélicoptère. Mais est-il vraiment sécurisé ? Un épilogue suffisamment ouvert et ambigu pour laisser libre cours à toutes les interprétations et envisager des suites potentielles avec ou sans Jabbaz… un auteur qui soutient avoir voulu faire « un film de gauche, anti-conspirationniste et légaliste en matière de respect des gestes barrières et de port du masque ! ». Une œuvre radicale et volontairement outrancière, à ne pas mettre donc sous tous les yeux, mais qui augure toutefois d’une suite de carrière passionnante pour ce jeune réalisateur dont c’est ici le premier long-métrage.
The Sadness (Ku bei), Taiwan. 2021. Réalisation : Rob Jabbaz.
Sortie à venir sur les plateformes françaises et en VOD.
Projet Atalante de la société Wandercraft. Capture d'écran YOUTUBE.
Pour réparer des ans l’irréparable outrage…
Quand, entre 18 mois pour les plus dégourdis et trois ans et demi pour les plus flemmards, les bambins deviennent (déjà ou enfin) propres, c’est indubitablement le franchissement d’une étape. La porte des WC leur est grande ouverte et ils entrent, auréolés de leur victoire sphinctérienne, dans le monde hygiénique et parfumé de leurs aînés attentifs.
Quand un ancien fait ses adieux à la dite-porte et qu’ « on » commence à lui mettre des couches, c’est le début de la fin. Qui survient le plus souvent dans les trois ans. Une belle infection urinaire, une complication d’escarres, les suites malencontreuses d’une gastro ont habituellement raison du plus coriace des élans de vie.
Dans les scandales Orpea et Korian, cette affaire de couches revient en boucle. « Rétrocommissions sur les couches », « économie sur les couches », « budget couches insuffisant » … (pour info : la dépense pour un niveau « correct » d’hygiène et de confort (!) est estimée à 100 € par mois, prix de gros, sans compter les pommades et adjuvants nécessaires, avec une TVA à 20% alors que celle des protections périodiques a été abaissée à 5,5% en 2015).
L’affaire semble entendue : à partir d’un certain âge, et c’est aussi évident qu’inéluctable : impossible de se passer de couches. La boucle doit être bouclée. On finit comme on a commencé. Mais, l’incontinence urinaire ne touche que 25% des plus de 85 ans et l’incontinence anale (rarement totale) 20%. Comment se fait-il que ce taux grimpe à 50%, voire à 75%, pour les personnes en institution ? Les explications sont assez simples. D’une part, certains pensionnaires arrivent avec des troubles cognitifs souvent (ou quelquefois ?) accompagnés d’incontinence, et d’autre part le placement en Ehpad est généralement consécutif à une perte d’autonomie. Qui nécessite obligatoirement une assistance lourde pour aller aux toilettes, « service » que très peu de maisons de retraite ne veulent (ou ne peuvent) offrir, du moins dans le système actuel. Dans le meilleur des cas, pour les moments fatidiques, les personnels soignants utilisent un verticalisateur ou un lève-personne. Manœuvrer ces engins prend un temps « fou ». Les utiliser au bon moment demande une organisation de dingue. Et pire, les bénéficiaires ont souvent l’impression d’effectuer des tours de manège (désenchantés). Et finissent, à leur grande tristesse, par se faire une raison et lâcher l’affaire. D’où la dérive de la couche à tous les étages. Avec son lot de souffrances et l’abominable sentiment de perte de dignité pour tous ces incontinents malgré eux.
L’espoir de progrès techniques
Mais, peut-être plus pour longtemps. Deux types d’innovations sont dans les tuyaux. Tout d’abord, les exosquelettes qui visent à redonner de l’autonomie aux bénéficiaires. Pour faire simple, des combinaisons, plus ou moins rigides, utilisent les signaux émis par les cerveaux des porteurs. Ces signaux sont recueillis par des capteurs sophistiqués et, grâce à tout un système d’algorithmes, l’appareil, qui répond à la milliseconde près, bouge en symbiose avec l’individu qui la porte. Ainsi, par exemple, Atalante de la société Wandercraft (bravo à nos polytechniciens à l’origine de ce beau projet), et Keeogo, machine à marcher canadienne.
Le deuxième axe de recherche, l’assistance par des robots, est tout aussi prometteur. Il s’agit de mettre à disposition des personnes « empêchées » une aide extérieure ultra performante et toujours disponible, comme « Bai Ze » le robot intelligent mis au point par l’institut de recherche de Ningbo, en Chine, qui « accompagne » aux toilettes.
Certes, ces dispositifs « modernes » ne sont pas encore totalement opérationnels. Mais, ils ne demandent qu’à l’être. Orpea, Korian et compagnie se rachèteraient une conduite en consacrant à de telles initiatives une partie de leurs somptueux résultats. Et, si ça se trouve, nos courageux investisseurs de la « silver economy » se referaient la cerise en exploitant ce type de produits !
Ne crions pas non plus à la déshumanisation (elle est déjà là), ni à la solitude qu’entraîneraient ces « nouvelles pratiques ». Je suis persuadée qu’au petit coin, le regard placide du robot est plus facile à supporter que celui de l’humain débordé. Et, je connais pas mal de vieux et de vieilles qui sont de mon avis.