Copieusement bu dans toutes les strates de la société, vénéré par les médecins comme par les poètes, le vin a toujours été indissociable de la France. Mais pas sûr que cela dure encore longtemps. Les Français en boivent de moins en moins, voire plus du tout, et les restaurateurs s’en désolent. Au grand bonheur des amateurs étrangers
« — Un verre de vin m’sieur-dame ? — Non merci, une carafe d’eau. »
À midi, dans les restaurants, c’est désormais le même refrain, la même tristesse… Dans les bars, c’est pire : bières et cocktails ont remplacé le p’tit chablis. Selon une enquête réalisée en juin 2025, 20 % des Français disent avoir totalement renoncé au vin. Au siècle dernier, pourtant, le vin était encore considéré par la nation française comme une boisson totem, un bien qui lui était propre, au même titre que ses 360 espèces de fromage. Aujourd’hui, il est dénigré, oublié, même si son économie reste vitale pour notre pays (440 000 emplois pour un chiffre d’affaires annuel de 92 milliards d’euros).

vacqueyras, Sang des Cailloux, 2023 (bouteilles au comptoir).

purée et artichaut poivrade, jus de volaille réduit.
Au gré des transformations sociologiques et des changements de comportements alimentaires, la consommation de vin a chuté en France de 75 % depuis 1970 et sa production a été divisée par deux. L’an dernier, rien qu’à Bordeaux, 18 000 hectares de vignes ont été arrachés (soit 15 % du vignoble) : du jamais-vu.
Pendant plus de mille ans, le vin a été au cœur de la culture française.
Le vin, c’est pour tous les jours !
Venu d’Orient et apporté en Gaule par les Romains, il a façonné nos paysages, inspiré notre littérature, accompagné notre gastronomie. Au Moyen Âge, la culture de la vigne par les moines a permis au christianisme de se développer sur tout notre territoire et c’est à eux que l’on doit la création des vignobles de Champagne, de Bourgogne, de Saint-Émilion et de Châteauneuf-du-Pape (pour ne citer que les plus célèbres !) qui sont constitutifs de notre identité aux yeux du monde.
C’était une boisson pour tous et pour tous les jours. Comme l’eau était souvent souillée, le vin, composé à 99 % d’une eau très pure, filtrée par la terre et assimilée par la plante, était bu en grande quantité par toutes les classes sociales. Les archives des hôpitaux du xviiie siècle nous révèlent ainsi que le vin était un médicament, tant pour désinfecter les plaies que pour requinquer les sages-femmes, les nourrices, les prêtres, les chirurgiens et bien sûr les malades. Avant que les talibans de l’hygiénisme prennent le pouvoir en nous faisant croire que deux verres de vin par jour sont synonymes de cancer et de delirium tremens, Louis Pasteur, du haut de sa science, enseignait, lui, que « le vin est la plus saine des boissons » (il aimait beaucoup les vins de son Jura natal).
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Ainsi, l’éviction actuelle de cette boisson mythique donne de plus en plus à ses amoureux le sentiment d’être devenus étrangers à leur propre pays, comme si un vide culturel était en train de se faire et de nous séparer les uns des autres, sans dialogue possible… Car boire le vin ensemble, c’est aussi en parler ! Notre plus grand poète, Charles Baudelaire, nous avait pourtant prévenus : « Si le vin disparaissait de la production humaine, je crois qu’il se ferait dans la santé et dans l’intellect de la planète un vide, une absence, une défectuosité beaucoup plus affreuse que tous les excès et les déviations dont on rend le vin responsable. » Il est amusant de voir que, de son vivant, Baudelaire s’en prenait déjà aux « pseudo-moralistes pharisiens » (ainsi qu’il les nommait) pour qui il n’y avait rien de plus urgent que d’effacer cette source de joie, « le vin de la patrie, l’espoir des dimanches heureux ».
Et à la fin, c’est Évin et Buzyn qui gagnent
Parmi leurs sinistres descendants, on peut citer le ministre socialiste Claude Évin, véritable docteur Knock, dont la loi du 10 janvier 1991 a eu pour seul effet notable d’assimiler le vin à de l’alcool pur, abstraction faite de sa dimension culturelle. Résultat ? Moins les Français boivent de vin, plus ils se droguent… Cela aussi, Baudelaire l’avait prédit : « Le vin exalte la volonté, le haschisch l’annihile. Le vin est un support physique, le haschisch est une arme pour le suicide. Le vin rend bon et sociable. Le haschisch est un isolant. L’un est laborieux pour ainsi dire, l’autre essentiellement paresseux. Le vin est pour le peuple qui travaille et mérite d’en boire. Le haschisch appartient à la classe des joies solitaires, il est fait pour les misérables oisifs. Le vin est utile, il produit des résultats fructifiants. Le haschisch est inutile et dangereux. »

Au sommet de l’État, l’opposition entre pro- et anti-vins subsiste. Ainsi a-t-on vu en 2018 Emmanuel Macron affirmer courageusement (il faut lui reconnaître cela) qu’il fallait « arrêter d’emmerder les Français » et que lui-même buvait du vin chaque jour au déjeuner et au dîner. Sa ministre de la Santé, Agnès Buzyn, voulait au contraire durcir les lois contre la publicité pour le vin et imposer l’idée qu’il est un alcool comme un autre. Finalement, c’est elle qui a gagné.
En l’espace de deux générations, les Français ont oublié leur rapport à la terre. Le chant mystérieux du vin ne leur parle plus guère. Combien sont-ils donc à payer un gramme de cocaïne 60 euros alors que, pour ce prix-là, ils pourraient atteindre le nirvana en s’offrant un gevrey-chambertin premier cru ? Mais s’ils ne croient plus en leurs vins, les étrangers, eux, y croient toujours – et plus que jamais !
Ces dernières années, une nouvelle génération d’amateurs passionnés est apparue, originaire de Hong Kong, de Singapour, du Brésil et d’Europe du Nord – pour l’essentiel. Des trentenaires cultivés, connaissant notre vignoble sur le bout des doigts, allant sur le terrain, explorant, goûtant et voulant découvrir les pépites de demain. À Paris, on les voit se retrouver au Bon Georges, où les nectars sont servis dans des verres en cristal Zalto soufflés à la bouche en Autriche, ou au Petit Verdot, bistrot de légende fondé par un Japonais fou de vins français : Hideya Ishizuka.
Autrefois, les restaurants gastronomiques étaient prescripteurs en matière de vins. Aujourd’hui, ils sont tenus de pratiquer des coefficients 5 pour supporter les charges sous lesquelles ils croulent (une bouteille achetée 20 euros au domaine est revendue 100 à table). Difficile, donc, de se faire plaisir. Les amateurs ont toutefois leurs adresses secrètes, des lieux où l’on peut boire de jolis canons sans se ruiner, comme Le Soufflot à Meursault et le Wine Not à Chablis. À Paris, un merveilleux restaurant, L’Interlude, rue La Boétie, pratique un coefficient 2,5 (meursault du domaine Matrot, vacqueyras Sang des Cailloux…) mais, chut ! ne le répétez pas.
L’Interlude : 3, rue La Boétie 75008 Paris.
Le Bon Georges : 45, rue Saint-Georges 75009 Paris.
Le Petit Verdot, 75 rue du Cherche-Midi, 75006 Paris.
Wine Not : Rue des Moulins, 89800 Chablis.
Le Soufflot : 8, Route nationale 74, 21190 Meursault.




