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Pauline Claviere: écrire l’indicible

« Spécimen », Grasset, 2026


Pauline Claviere: écrire l’indicible
Pauline Claviere © JF PAGA

La procureure de Paris, Laure Beccuau, a annoncé cette semaine que « 84 établissements scolaires » de la capitale sont ciblés par une enquête du parquet suite à des plaintes pour viols, violences, agressions ou exhibitions sexuelles… Dans ce climat inquiétant, le dernier roman de Pauline Claviere, Spécimen, acquiert un écho puissant et glacial.


Ça commence comme une histoire tranquille. La narratrice dépose son jeune fils, Lucas, chez la nourrice, Carmina Costa, surnommée Mina, qui elle-même à un fils, Rafael, âgé de 18 ans, qu’elle élève seule. Nous sommes à Marseille, la ville à la réputation sulfureuse, qui « se déforme, se tord, se contorsionne mais ne se brise pas », résume l’auteure, Pauline Claviere. Spécimen est son quatrième roman.

Situation glauque

Rafael disparaît. Il est recherché par la police. On retrouve son carnet intime. Mina le confie à la narratrice. L’intrigue se met en place, le lecteur est vite confronté à une situation glauque et encore taboue en France : les déviances sexuelles d’un jeune homme à peine majeur sur des enfants. Pourquoi Mina a-t-elle confié le carnet à la narratrice ? Cette dernière écrit et elle pourrait raconter l’histoire de son fils. Le deal est malsain. La suite l’est tout autant. La lecture du carnet glace d’effroi l’écrivaine. Elle s’interroge : « Quel genre de jeune homme faut-il être pour écrire une chose pareille ? L’écriture est soignée, la calligraphie appliquée. Tout cela rend le texte plus dérangeant encore. Comme si l’auteur savait qu’il serait lu. Qu’il m’attendait. »

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La trajectoire de Rafael va réveiller en la narratrice des souvenirs lointains. Le traumatisme de la disparition, voilà 25 ans, de sa meilleure amie, Laura, ressurgit. Elle aussi a été abusée durant l’adolescence par une personne proche. La superposition d’images anciennes et actuelles lui donne le vertige. L’enquête qu’elle décide de mener va la conduire aux confins de la folie. Rien n’est simple, ni blanc, ni noir. Rafael a été abusé par son père qu’il a défenestré. La police finit par le retrouver. Interrogatoire, procès, confrontation avec les petites victimes. Le père, en fauteuil roulant, charge le rejeton indigne et pas désiré. C’est la vase au fond de la rivière qu’on remue avec un bâton. Tout se trouble. Les certitudes s’effritent. La narratrice rencontre Walter Albardier, un psychiatre qui existe réellement. Les spécialistes sont dépassés et les moyens manquent pour le suivi des prédateurs sexuels mineurs. Les récidivistes sont légion.

Maxime Chattam séduit

Les rebondissements se multiplient. La vérité se dilue dans des retours en arrière, des hypothèses, des impasses, elle finit par se heurter à l’inconscient. Les descriptions restent pudiques et les témoignages des très jeunes victimes, fragiles. Il peut même y avoir un risque d’empathie pour Rafael, pédocriminel condamné à quatre ans de prison, dont deux avec sursis.

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La fin est machiavélique. Le bandeau accrocheur apposé sur la couverture ne ment pas. Maxime Chattam, un des rois du polar, déclare : « Je vous promets que vous vous souviendrez longtemps de ce roman. Et de sa fin. » Je confirme.

La mise en abyme – l’auteure écrivant l’histoire de cette narratrice racontant à la fois celle de son amie disparue et celle de Rafael – offre une chute spectaculaire. Et, au-delà, c’est la question de la littérature qui est en jeu. La narratrice – et Claviere donc – cite la phrase de Romain Gary, extraite de La Promesse de l’aube : « La littérature est le dernier refuge, sur cette terre, de tous ceux qui ne savent pas où se fourrer. » « Dernier refuge », qu’il faut sanctuariser face aux prédateurs financiers de tout bord, en particulier le roman, qui doit être exempt de jugement moral.

Pauline Claviere, Spécimen, Grasset, 416 pages.

Spécimen

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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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