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L’aventure d’un homme confiné

On connait Serge Rezvani écrivain, auteur, compositeur et interprète de chansons immortelles. Avec Amour/Humour, l’artiste de 94 ans se révèle un dessinateur étonnant qui se joue des codes avec une ironie moderne.


Un matin, sans en avoir été averti, on reçoit par la poste l’ouvrage de Serge Rezvani, un homme que l’on estime, un auteur que l’on apprécie. C’est un volume épais, 748 pages, avec plus de 700 dessins aux allures de gravures : ils en ont le noir puissant et le blanc éclatant, unis pour produire des images impressionnantes. C’est une histoire de réclusion, d’épidémie, de solitude aussi, une affaire intime et collective…

Le Bien, le Mal, le Rien

On l’ouvre, et on pressent alors que quelque chose d’énorme y est enfermé, un principe actif qui libère un monde affolant peuplé de créatures en tous points semblables à nous, de pauvres créatures, non dépourvues d’humour cependant, placées dans un champ magnétique redoutable, égarées par une boussole capricieuse. Entre le Bien, le Mal et le Rien, elles improvisent, elles inventent des parades : malgré la nuit qui les cerne, pressées par une horloge « antinomique » dont le mouvement imprévisible anime des aiguilles ondulantes, elles manifestent une énergie fondamentale et méritent ainsi de prendre place dans la Comédie humaine.

Marie-Rose, la belle abbesse

Au commencement, il y a eu l’épidémie de Covid, les mesures gouvernementales, le confinement obligatoire. Serge Rezvani, qui traverse alors une période de tourments intimes, ne se risque plus à l’extérieur de son appartement parisien. Fort heureusement, il peut compter sur le dévouement d’une amie, une femme remarquable, Marie-Rose Guarniéri, qui anime la fameuse Librairie des Abbesses[1]. Elle a conçu, pour la collection Folio (Gallimard), un livre blanc, au vrai sens du mot, une éphéméride où n’apparaissent que les titres de 365 œuvres, laissant au lecteur le loisir de faire courir sa plume sous les ouvrages proposés.

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L’idée d’un dessin est venue à Serge, puis d’un autre, et de tous les autres, et c’est ainsi qu’a grandi l’immense édifice, la folle entreprise d’un artiste confiné. Covid-19 s’est attardé et lui en a produit encore et encore. Il ne s’est plus arrêté, il a dessiné nuit et jour, à la manière de Bernard Palissy cherchant « des esmaux comme un homme qui taste en ténèbres ». Dans la préface du livre, Serge Rezvani confie : « Cette expérience m’a ouvert à une création qui m’a passionné pour réunir plusieurs disciplines en une seule indiscipline : le dessin dans sa forme classique, proche de l’eau forte avec ses clairs obscurs et ses noirs absolus, plus l’humour, plus l’ironie des bulles empruntées aux bandes dessinées, le tout rempli d’un total irrespect envers la sainte Littérature ».

Cabotins de cabaret

On trouve certes des caricatures, des portraits sans aménité mais, la plupart du temps, l’intention est généraliste, elle tend à l’universel. Ses exemplaires d’humanité ne sont pas toujours fréquentables, beaucoup ne gagnent à être connus que par l’intermédiaire de son trait (les femmes s’en sortent mieux, mais il y a des exceptions). Au reste, cet Amour/Humour n’est évidemment pas une œuvre de dénonciation. Pessimiste gai, Rezvani restitue, imagine, moque mais n’oublie pas qu’il appartient, lui aussi, au même règne « animal ».

Et l’on pense à Goya, à propos duquel Théophile Gautier a écrit : « Ses dessins sont exécutés à l’aqua-tinta, repiqués et ravivés d’eau-forte ; rien n’est plus franc, plus libre et plus facile, un trait indique toute une physionomie, une traînée d’ombre tient lieu de fond, ou laisse deviner de sombres paysages à demi-ébauchés ; des gorges de sierra, théâtres tout préparés pour un meurtre, pour un sabbat ou une tertulia de Bohémiens ; mais cela est rare, car le fond n’existe pas chez Goya. Comme Michel-Ange, il dédaigne complètement la nature extérieure, et n’en prend tout juste que ce qu’il faut pour poser des figures, et encore en met-il beaucoup dans les nuages. De temps en temps, un pan de mur coupé par un grand angle d’ombre, une noire arcade de prison, une charmille à peine indiquée ; voilà tout. Nous avons dit que Goya était un caricaturiste, faute d’un mot plus juste. C’est de la caricature dans le genre d’Hoffmann, où la fantaisie se mêle toujours à la critique, et qui va souvent jusqu’au lugubre et au terrible ».

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C’est ainsi que prospèrent les figures d’un petit théâtre de papier, d’un cabaret plutôt, où se produisent, disparaissent et reviennent des personnages hilares, interdits, résignés, roublards, tous cabotins, certains plus que d’autres, tous intermittents du spectacle imaginé par un sorcier espiègle et sans illusion.

Déposés sur la toupie du monde, en équilibre précaire, assaillis par les pulsions et les conflits, susceptibles d’être les victimes d’un malentendu, comiques (même au bord du gouffre), ils sont rassemblés ici dans une étrange féerie, non pour une autre fois, mais pour notre temps.

À lire

Serge Rezvani, Amour/Humour, Philippe Rey éditeur, 2022.

À voir

L’exposition de ses dessins à la galerie Martine Gossieaux, 56, rue de l’Université, 75007 Paris, jusqu’au 12 novembre.

Amour-Humour

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[1]. Librairie des Abbesses, 30, rue Yvonne-Le-Tac, 75018, Paris. Celle que Serge Rezvani surnomme « la librairissime » a fondé un lieu de pure plaisir littéraire dans le quartier de la butte Montmartre, très prisé des écrivains, des lecteurs… et des livres.

C’était écrit: Van Gogh et les vandales

Les Tournesols de Van Gogh ne sont pas les premières victimes: le vandalisme de l’art s’est inscrit comme une arme vulgaire des idées radicales. L’euphémisme de la «déconstruction» pour ne pas dire la destruction.


« L’art vaut-il davantage que la vie ? » Ce n’est pas le sujet du prochain bac de philo mais la question posée par deux jeunes Anglaises, activistes écolos, qui ont lancé en octobre une boîte de soupe sur Les Tournesols de Van Gogh, exposé à la National Gallery.

Geste politique mais aussi vandalisme pur et simple. Le mot est forgé par l’abbé Grégoire. Député et farouche partisan de la chute de la monarchie, il est néanmoins affolé, comme il le raconte dans ses Mémoires, par la destruction des tombeaux royaux de Saint-Denis ordonnée par le Comité de salut public. « Je créais le mot pour tuer la chose ». Voltaire avait déjà averti de ce risque, dans ses Lettres : « Il y aura toujours dans notre nation polie de ces âmes qui tiendront du Goth et du Vandale ; je ne connais pour vrais Français que ceux qui aiment les arts et les encouragent. Ce goût commence, il est vrai, à languir parmi nous ; nous sommes des sybarites lassés de nos maîtresses… »

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Nos deux Anglaises qui, heureusement, n’ont infligé que des dégâts mineurs à la toile ont justifié leur acte en déclarant : « Êtes-vous plus inquiets pour la protection d’une peinture ou pour la protection de la planète et des gens ? Le carburant est inabordable pour des millions de familles qui ont froid et faim. Elles n’ont même pas les moyens de chauffer une boîte de soupe ». Elles qui rêvent d’un monde nouveau s’inscrivent paradoxalement dans une longue tradition. On retrouve cette volonté de vandaliser pour attirer l’attention chez d’autres Anglaises, les suffragettes, qui s’en sont aussi pris à l’art, telle Mary Richardson qui, en 1914, après avoir tailladé La Vénus à son miroir de Vélasquez, déclarait à la police : « J’ai voulu détruire le tableau de la femme la plus belle de toute l’histoire mythologique pour protester contre le gouvernement qui cherche à détruire Mlle Pankhurst, le plus beau personnage de l’époque moderne », faisant allusion à l’arrestation d’une autre suffragette.

Cette opposition entre l’art comme symbole du passé et l’époque actuelle qu’il convient de transformer radicalement est le symptôme des pensées totalitaires. Fasciste ou stalinienne, la destruction du passé, et donc de son art, est indispensable pour écrire la page blanche de l’homme nouveau. Dès 1909, Marinetti, futuriste italien qui se ralliera à Mussolini, rêvait de la destruction de Venise dans Tuons le clair de lune !! et son ami Giovanni Papini, en 1915, semble parler exactement comme nos deux Anglaises à la boîte de soupe : « Les hommes ont une tendance ignoble à reconnaître la grandeur uniquement dans les œuvres ou les âmes lointaines. Ils n’attribuent de la valeur qu’à ce qui n’existe plus. Cette façon de faire est une infamie ».

Les derniers jours des fauves

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La Grande Guerre et le déclin des hommes

Que deviennent les hommes à l’heure où la révolution des moeurs – la révolution morale – souffle en tempête sur l’Occident ?


Voilà deux ans exactement, le 11 novembre 2020, Maurice Genevoix entrait au Panthéon. Les réussites d’Emmanuel Macron sont assez rares pour qu’on se félicite d’une décision qu’on lui doit. Choix d’autant plus louable qu’il a su résister aux groupes de pression LGBT qui militaient pour Rimbaud et Verlaine, non en tant que poètes, sinon accessoirement, mais en tant qu’homosexuels, pour autant qu’ils le fussent.

Avec l’admirable Maurice Genevoix, Ceux de 14 sont entrés au Panthéon, clôturant le cycle des commémorations du centenaire de la Grande Guerre. Leçon d’histoire : les souffrances inouïes endurées par ces hommes cadrent mal avec les privilèges que la vulgate féministe accuse le genre masculin de monopoliser. Quand on lit le récit des quatre mois d’atroces carnages que les poilus ont traversés en 1915 dans le froid, la neige et la boue pour prendre la crête des Éparges, difficile d’avaler sans broncher les accusations contre ce monopole ou les plaintes acerbes contre la « masculinité toxique ». Toxique pour les femmes fragiles, sans doute, mais d’abord pour les hommes depuis toujours soumis aux étripages guerriers.

Il arrive qu’on entende l’argument suivant : pour les hommes ?, mais ces guerres, ce sont eux qui les veulent, pas les femmes. Soit. À ceci près qu’ils les font plutôt qu’ils ne les veulent. Le paysan breton mobilisé pour aller se faire trouver la peau, ou le moujik, ou le soldat Ryan, ou n’importe quel troupier des énormes boucheries, on ne leur demande pas leur avis, forcés d’obéir aux képis étoilés qui les manœuvrent sur les cartes d’état-major. Cette chair à canon des conscrits, c’est la leur, vouée à protéger femmes et enfants des horreurs perpétrées par l’ennemi. Se faire mitrailler en masse, amputer, brûler, éventrer par amour de la patrie, exposer son corps aux boulets, obus, lance-flammes, baïonnettes, merci pour le privilège. Le patriarcat comme moteur des guerres, peut-être. Mais les soldats comme premières victimes, sûrement, défenseurs sacrificiels commis d’office sur la ligne de front. L’Ukraine à nos portes en fournit un exemple frappant.

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Ce n’est pas dire que la guerre épargne les femmes. Elles en souffrent dans la douleur des pertes, celles de leur mari, compagnon, père, fils, dont rien, en matière de courage, ne les différencie. Elles subissent de plein fouet les duretés inhérentes aux conflits, violences sexuelles incluses. Leurs qualités ne sont donc pas en cause, c’est la réalité des vagues d’assaut qui l’est.

Lors de la commémoration du centenaire, des voix réclamèrent que l’on honore à parité l’épouse du soldat inconnu. Ce serait dédoubler abusivement la flamme. Se substituer aux combattants n’est pas mourir à leur place. Pour rude qu’il soit, le travail en usine ou aux champs n’équivaut pas au martyre des tranchées, et les noms qui s’alignent sur les monuments aux morts sont toujours des noms d’hommes. Allez en Normandie visiter les cimetières militaires qui s’étendent aux abords des plages du débarquement. De Verdun à Ohama Beach en passant par tous les théâtres d’opérations, le souvenir de tous ces fantômes couchés sous les croix blanches a de quoi bouleverser. Les militantes ont l’oubli facile. Un peu de respect et de compassion avant de s’insurger à hauts cris contre les privilèges masculins jugés exorbitants.

L’histoire du féminisme a partie liée avec celle de la guerre, qui par définition implique le rôle et l’image des hommes. Quand le prestige de l’uniforme disparaît, l’admiration portée aux héros s’étiole. Revoyons Capitaine Conan, ce film où un formidable Torreton multiplie les actes de bravoure dans les Dardanelles. À la fin du film, la paix revenue, le glorieux combattant est un héros déchu. Le symbole affiche sa logique : les femmes ayant, durant la Grande Guerre, prouvé leur capacité à remplir les tâches jusqu’alors assumées par les hommes, ceux-ci, pourtant vainqueurs, chutèrent de leur piédestal. Remplacés ils avaient été, remplaçables ils devinrent.

Auréolés de lauriers, mais diminués par la boucherie tant sur le plan du nombre que de la répugnance désormais attachée aux combats qu’ils avaient menés – la der des ders, plus jamais ça, matrice du pacifisme aveugle aux futures menaces –, les hommes durent réinventer des statuts impossibles à récupérer. Les femmes n’entendaient pas revenir au foyer pour s’y enfermer. Elles advinrent avec leurs talents révélés, enrichies de compétences inédites, sur la scène économique et sociale revisitée par les tueries. Un million de jeunes gars en moins, cela compte dans un pays de 40 millions d’habitants.

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Dans de tout autres conditions, les hommes se trouvent à présent confrontés à l’effacement des motifs d’admiration dont ils tiraient bénéfice. Qu’admirer en eux dont les femmes manqueraient ? Quels mérites capables de justifier aujourd’hui leur prééminence ancienne ? Plus grand-chose ne les distingue. Conscription supprimée, armée de métier de surcroît féminisée (tout comme le sport, version miniature du champ d’honneur), entre eux et les femmes, tout se ressemble. En perdant leur prestige militaire, ils ont perdu le socle de leur autorité. Peine aggravante, les femmes démontrent une nette supériorité dans la réponse aux besoins d’une économie tertiaire. La révolution morale à laquelle nous assistons procède de ce renversement. Et comme les femmes ont le vent en poupe, forcément elles tendent les voiles. Si bien que selon la binarité primaire, désormais les dominées dominent.

D’innombrables hommes, surtout parmi les jeunes, restent les bras ballants. Des avantages autrefois acquis par le sang versé, ils ne conservent aucune médaille. La paix les a rapetissés. Continuer de les amoindrir n’est pas de bonne politique. Il faut les aider à trouver leur place au sein des nouveaux codes du nouveau monde. Vaste entreprise, à l’extrême opposé de l’idéologie progressiste exclusivement promue à leur détriment. L’enjeu saute aux yeux : il est de rétablir une égalité avec les femmes non sur le plan des droits, qui sont équitablement partagés, mais sur celui du rôle social, de l’image de soi et finalement du sens de la vie dont la révolution morale les dépossède, au risque d’un déséquilibre contraire aux intérêts bien compris de l’un comme de l’autre sexe et de la société tout entière.

Les hommes et les femmes: Notes sur l'esprit du temps

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La Bruyère, portrait de nous-mêmes

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Résultat des élections de mi-mandat aux États-Unis : un nouveau jalon sur le chemin de la disparition de l’Amérique des Pères fondateurs?

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La «vague rouge» tant attendue n’est jamais venue : quelles sont les causes de cet échec et quelles en seront les conséquences à long terme?


Les résultats des élections de mi-mandat aux États-Unis ont démenti maints pronostics selon lesquels les Républicains allaient reprendre le contrôle du Sénat et de la Chambre des représentants avec une confortable avance, en réaction à la calamiteuse présidence Biden, dont les manifestations alarmantes ne manquent pas (accroissement démesuré de l’étatisme, hausse des prix, augmentation de la criminalité, frontières non contrôlées dans le sud du pays, encouragement à la « wokisation » de la société américaine, etc.). Dans les quelques jours qui ont suivi l’annonce des résultats, de nombreux commentateurs conservateurs, désarçonnés dans un premier temps par l’absence de « vague rouge » tant attendue par eux, ont ensuite tenté d’analyser les causes de l’échec essuyé par les républicains.

Comme on pouvait l’imaginer, les critiques adressées à l’encontre Trump – y compris au sein du camp républicain – ne se sont pas fait attendre. Par son obstination inconsidérée à vouloir être candidat à la présidence en 2024, l’ancien locataire de la Maison Blanche, battu en 2020, serait, a-t-on souvent entendu ces derniers jours, la principale cause des résultats, globalement décevants, enregistrés par le GOP (Grand Old Party). Ainsi, tout en étant conscients des graves déficiences de la présidence Biden en cours, les Américains auraient voulu faire comprendre à Trump qu’ils ne comptaient pas pour autant lui donner un blanc-seing dans l’hypothèse où Trump se présenterait aux élections de 2024 (hypothèse que celui-ci vient de confirmer il y a deux jours à Mar-a-Lago).

Plutôt que d’attaquer directement Trump, l’essayiste et réalisateur de documentaires Dinesh D’Souza s’interroge sur la qualité réelle de certains candidats républicains qui ont été battus, et que Trump lui-même a parfois pu soutenir. D’autres commentateurs comme l’auteur conservateur Mark Levin ont critiqué les mauvais choix stratégiques du Senate Leadership Fund, lié au chef de la minorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, et dont le but consiste à « bâtir une majorité républicaine au Sénat » : c’est ainsi, souligne Levin, que la campagne du « RINO » (Republican in Name Only, ou soi-disant républicain) Joe O’Dea dans le Colorado a été largement soutenue par le Senate Leadership Fund, ce qui n’a pas empêché sa défaite face son rival démocrate.

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Ce qui nous amène ici à souligner un point capital : il existe depuis des années une profonde division non seulement entre conservateurs républicains d’une part et « progressistes » démocrates de l’autre, mais aussi de plus en plus au sein même du parti républicain : celui-ci se partage désormais en effet entre l’establishment, les « RINOs » et les « Never Trumpers » d’un côté, et, les partisans du courant MAGA (Make America Great Again) de l’autre côté, mouvance qui reste à ce jour principalement incarnée par Trump. En France, ces termes ne sont pas tellement connus, mis à part peut-être le sigle MAGA, qui, lorsqu’il est évoqué par les médias mainstream, est généralement associé d’office par eux à Trump et à l’ « extrême droite » américaine – laquelle serait, à les en croire, fondamentalement bornée, fanatique, réactionnaire et ennemie du progrès social. Cette vision est évidemment tout à fait inexacte et caricaturale : rappelons d’abord que c’est Reagan, et non Trump, qui formula le premier le slogan « Make America Great Again ». Lors de la fête fédérale du travail en 1980, Reagan déclara en effet : « Ce pays a besoin d’une nouvelle administration avec un dévouement renouvelé pour le rêve de l’Amérique, une administration qui donnera une nouvelle vie à ce rêve, et redonnera sa grandeur à l’Amérique ». Trump se place donc ici dans le sillage d’un Reagan, et ce à différents niveaux : défense du capitalisme de laissez-faire – contrairement au capitalisme de connivence avec l’État, qui en est la négation pure et simple -, réduction de la pression fiscale pesant sur les entreprises et la société, qui dissuade l’effort et l’initiative privée, patriotisme, défense enfin d’un conservatisme social – lequel nous paraît devoir être d’autant plus vigoureusement défendu à notre époque que les « woke » entendent refondre idéologiquement l’ensemble du genre humain conformément à leurs folles lubies.   

Le mouvement MAGA n’a ensuite rien à voir avec une quelconque « extrême droite », étiquette politique dont l’usage tombe ici complètement à côté de la plaque, mais qui présente en tout cas l’avantage pour les médias mainstream de se dispenser d’avoir à comprendre de quoi il s’agit vraiment. 

Trump, concédons-le volontiers, est irritant sur la forme. C’est un OVNI politique à tout point de vue, jusqu’à la rhétorique, souvent agressive et outrageante, dont il use et abuse. Mais quel est le danger qui menace aujourd’hui le plus la démocratie américaine ? Trump ou le sectarisme « progressiste » du Parti démocrate – désormais largement dominé idéologiquement par l’ultragauche ? À en croire la majorité des médias, il n’y a pas d’hésitation possible : c’est Trump, évidemment. C’est Trump en raison de ses dangereuses sorties médiatiques qui ont continuellement ponctué son mandat présidentiel ; et c’est lui et lui seul, plus encore depuis les événements du 6 janvier 2021, dans la mesure où il aurait, répète-t-on inlassablement un peu partout, lancé un « appel à l’insurrection » qui aurait ainsi conduit aux événements du Capitole. Pour un Français – et pour beaucoup d’Américains aussi – l’idée même que Donald Trump est directement responsable de ce qui s’est passé ce jour-là ne fait pas l’ombre d’un doute. À ce propos, l’essayiste Guy Millière remet les pendules à l’heure dans son dernier livre, Après la démocratie (Éditions Balland, 2022), en rappelant que Trump, sur le fondement de soupçons d’élections litigieuses, avait demandé à ses soutiens « de se rendre devant le Capitole. Pacifiquement. Patriotiquement. Pour faire entendre leur voix » (p. 17). Au moment même où Trump parlait, des individus ont brisé deux fenêtres du Capitole, y sont entrés, et ont ensuite ouvert les portes pour inciter les partisans de Trump à faire de même : entre cinq et six cents personnes sont entrées (Ibid.). On peut, on doit leur reprocher d’y être entré, mais soutenir que telle était leur intention initiale en se rendant au siège du pouvoir législatif n’est ni plus ni moins qu’une fake news.

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La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a dès lors parlé d’ « insurrection » et de « tentative de coup d’État » ; Trump et ses soutiens ont également été qualifiés de « terroristes intérieurs » (Ibid., p. 18), pour reprendre une expression alors nouvellement forgée pour l’occasion. Trump devenait ainsi l’ennemi public no1, la principale menace planant désormais sur la démocratie américaine. Une deuxième procédure d’impeachment (destitution) inutile a dès lors été engagée contre lui… quelques jours à peine avant le début effectif de la présidence Biden. Appel à la délation, chasse aux « terroristes intérieurs » ont ensuite été encouragés par les grands médias (p. 20), désireux d’œuvrer à la rééducation morale de ceux qui avaient eu la malchance d’être « intoxiqués mentalement » par Trump (Ibid.). Guy Millière rappelle dès les premières pages de son livre le caractère effarant des méthodes inquisitoriales employées par les Démocrates et leurs serviles relais médiatiques pour venir à bout de Trump. Des méthodes qui, à la vérité, ne sont pas dignes d’une démocratie bien-portante.

Nuançons ce dernier point : la démocratie américaine est malgré tout une démocratie robuste, car ce qui lui permet de faire face aux assauts des démocrates fanatisés par leur anti-trumpisme obsessionnel, c’est notamment sa Constitution. Le rêve d’un nombre semble-t-il croissant de Démocrates, qui tendent à voir la Constitution comme un « document vivant » qu’on peut librement modifier à sa guise, ce n’est pas de respecter les principes des Pères fondateurs américains, mais de les infléchir au contraire dans le sens du progressisme étatiste et redistributeur voulu par eux, pour ainsi faire de l’État fédéral l’acteur désormais incontournable de la vie des citoyens, et ce dans tous les domaines (santé, économie, éducation, morale, etc.). L’Amérique, ses valeurs, son fonctionnement institutionnel sont directement assis sur la philosophie des fondateurs, qui se sont attachés à assurer constitutionnellement le respect de la philosophie des droits individuels tout en échafaudant un système permettant à un ensemble d’États particuliers de vivre au sein d’une fédération. Or, de plus en plus de démocrates radicaux ne semblent plus du tout croire à ces valeurs et ces principes, qu’ils jugent en fait responsables des maux de la société américaine, et même du reste du monde : ils veulent donc désormais les remplacer par d’autres valeurs, d’autres principes, relevant d’une idéologie contre laquelle les fondateurs ont justement tenté de prémunir l’avenir du pays en établissant maints garde-fous institutionnels : le collectivisme étatiste. Ce qui reviendrait, si la gauche y parvenait un jour, non seulement à affaiblir, mais même à détruire de l’intérieur la société américaine. L’un des grands artisans de cette tentative (plus ancienne que l’on pense d’ordinaire) visant à amoindrir la puissance de l’Amérique, au motif que celle-ci aurait été une puissance coloniale constamment génératrice d’injustices et de régressions (sociales, morales, culturelles), fut Obama. C’est ce que rappelle encore Guy Millière dans son livre précité, et ce fut aussi la thèse du film de Dinesh D’Souza, 2016: Obama’s America (2012).

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Le Parti démocrate d’aujourd’hui (servi par la caisse de résonance progressiste que constitue la classe médiatique dominante) n’est en vérité plus ce qu’il était il y a encore une vingtaine ou une trentaine d’années : il est devenu de plus en plus étatiste, de plus en plus sectaire, et désormais idéologiquement inféodé à l’écolo-socialisme et au « wokisme ». Guy Millière va jusqu’à parler de « totalitarisme », et Mark Levin de « marxisme américain » – c’est le titre de son dernier livre, American Marxism (New York, Threshold Editions, 2021). Un mot comme « totalitarisme » pourra ici paraître excessif. Or, avant de le juger comme tel, rappelons-nous la leçon de ce grand pourfendeur d’idéologies que fut Jean-François Revel : le totalitarisme ne concerne pas seulement en propre un système politique, mais constitue un phénomène mental plus général ; nous aurions ainsi tort de croire que les démocraties en seraient par définition totalement exemptes dans certains de ses secteurs. Non, le totalitarisme est une tentation fondamentale de l’être humain, qui sommeille potentiellement en chacun de nous. Par conséquent, seul un système constitutionnel, garantissant la vie, la liberté et la propriété individuelle, peut nous permettre de tenir à distance cette tendance consubstantielle à l’homme, tendance qui peut tout au plus être réduite au minimum, sans jamais pouvoir être complètement extirpée. Il faudrait donc qu’un plus grand nombre d’Américains comprennent enfin qu’il y a lieu pour eux (et sans doute aussi pour le reste du monde démocratique) de protéger ce que les États-Unis ont peut-être de plus cher : ce qui a fait depuis la création de ceux-ci leur « exceptionnalisme », c’est-à-dire leurs valeurs fondatrices assises sur le respect des droits fondamentaux, inaliénables et imprescriptibles des individus.

De ce point de vue, Trump nous paraît en l’état actuel des choses, en dépit de toutes les campagnes de dénigrement qui se sont succédé sans relâche contre lui dans le seul dessein de lui nuire, et malgré ses indéniables défauts et outrances verbales, le mieux à même de faire face à l’offensive collectiviste de « régénération » morale et culturelle du pays menée depuis plusieurs années par les Démocrates radicalisés par les idées d’extrême gauche. Peut-être le prochain candidat républicain à l’élection présidentielle de 2024 sera-t-il un autre candidat que Trump – on parle de plus en plus de Ron DeSantis, largement réélu gouverneur de Floride. Or, si DeSantis devait être investi par le Parti républicain, et s’il devait gagner la présidentielle, la forme serait à coup sûr différente de celle de Trump. Mais est-on si certain que le fond de sa politique le serait ? Il ne le serait probablement pas en réalité, car, comme Trump, DeSantis adhère pleinement à la mouvance MAGA. Seule celle-ci, qui puise ses origines intellectuelles dans la philosophie des fondateurs, et qui va jusqu’à Trump, en passant par Reagan et le mouvement du Tea Party de la fin des années 2000 et du début des années 2010, a une chance de sauver l’Amérique d’elle-même et du radicalisme progressiste que celle-ci est parvenue à sécréter en son sein depuis des décennies – et plus encore, redisons-le, depuis la présidence Obama, dont l’actuelle présidence Biden ne constitue finalement que le troisième mandat.

Après Trump ?

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Les Français ne sont pas coupables…

Si les Français se rendent justice eux-mêmes, ce n’est pas par désobéissance civile, mais une réponse à l’incurie de l’État. Les discours moralisateurs et culpabilisants ne serviront personne.


Face à la délinquance, la tentation de l’autodéfense (Le Figaro).

Devant ce constat : les ratés de la réponse pénale, la lenteur des procédures, les classements, les  peines non exécutées, les difficultés de la police et de la gendarmerie pour interpeller et enquêter, le dévoiement des surveillances et des expéditions punitives, l’excellent Eric Delbecque, expert en sécurité intérieure, déclare «qu’on ne peut pas approuver cette sorte de nouveau Far West». Comme il n’appartient pas à la catégorie des sociologues compassionnels ou des analystes hémiplégiques – tout pour les transgresseurs, rien pour la société -, il doit être écouté.

Mais doit-il être entendu si son propos vise seulement à culpabiliser les citoyens qui en désespoir de cause pratiquent l’autodéfense ? Dans un monde idéal, dans une France où l’autorité régalienne, l’efficacité des forces de l’ordre, la rigueur et la cohérence judiciaires seraient à leur comble, le Far West – intrusion d’une justice expéditive dans l’État de droit – serait à rejeter absolument.

Mais dans notre pays aujourd’hui, nous sommes loin de cette excellence et depuis quelques années, l’autodéfense, ici ou là, apparaît comme une solution plausible face à l’incurie et à l’impuissance de nos organes officiels de protection et de répression. À l’exception de quelques justiciers compulsifs qui se font une joie d’intervenir là où ils devraient s’abstenir, la plupart des citoyens concernés se mêlent avec regret et même crainte de ce qui les regarde : leur sauvegarde, celle de leur famille, le respect de leur tranquillité et de notre vivre-ensemble républicain, la préservation de leurs biens.

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On ne peut se contenter de considérer que l’autodéfense pallie de plus en plus les défaillances de l’État de droit, de le déplorer sans s’interroger plus avant. Eric Delbecque, si je l’interprète bien, le souligne avec pertinence : derrière cette multiplication des épisodes de «justice privée», il y a une opposition, une résistance au politiquement, au judiciairement et au médiatiquement corrects.

Les victimes ne sont pas les transgresseurs mais celles que les délits et les crimes ont offensées, meurtries ou tuées. La présomption d’innocence est un principe essentiel mais il ne saurait prévaloir, sur un mode totalement artificiel, voire ridicule, quand il n’y a pas le moindre doute sur l’imputabilité des infractions.

Il ne faut pas avoir peur de cibler notre État de droit et d’accepter qu’au-delà de la révérence obligatoire qu’on lui manifeste, sa force, sa vigueur, ses richesses mais aussi ses limites soient questionnées.

Pour résumer, quand l’insécurité augmente, que les crimes et les délits poursuivent leur course malfaisante, que leurs modalités deviennent de plus en plus sauvages et que police et gendarmerie non seulement ne sont plus craintes ni respectées mais qu’on s’en prend d’initiative à elles, lorsque notre système de preuves fondé sur l’individu pris sur le fait devient radicalement inadapté aux violences collectives où le groupe protège chacun et interdit toute poursuite fiable et opératoire, il ne suffit plus de proclamer «État de droit», il convient de se demander ce qui doit être changé en son sein pour qu’enfin il réponde à l’attente des citoyens.

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S’il ne bouge pas quand tout démontre que son formalisme civilisé n’est plus acceptable dans son intégralité, c’est accepter que les choses empirent et que la réalité d’une France ensauvagée devienne encore davantage notre quotidien, et d’abord celui des plus faibles et des plus démunis d’entre nous.

On ne peut plus tolérer que police, gendarmerie et justice ne soient pas autorisées à distinguer, dans la masse des infractions et la multitude des auteurs, les responsabilités évidentes, immédiates et incontestables, avec la rapidité des procédures qu’elles devraient permettre, des affaires et des incriminations plus complexes. On ne peut plus laisser l’État de droit paradoxalement nuire à la Justice et étouffer le bon sens sous son byzantinisme.

Ce ne sont que des pistes qui devraient, concrétisées, rendre encore plus inexcusable la faillite régalienne du pouvoir qui confond l’invocation confortable de l’humanisme avec la fermeté d’une politique pénale digne de ce nom. Pour une telle révolution, quitter les cercles et les camarillas prétendument progressistes serait le premier impératif et le deuxième, ne pas mépriser par principe ce qui surgit du peuple en le qualifiant de populisme : autre manière de dénigrer ce que le pouvoir ne comprend pas ou ne veut pas entendre. (Voir mon billet du 23 août 2022 : «Changer l’État de droit pour protéger les Français…»)

Mais cette présomption d’innocence qu’on met à toutes les sauces, je la retiens et la réclame pour notre nation : les Français ne sont pas coupables…

Le Mur des cons

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Un avocat général s'est échappé

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Aux arbres citoyens : massacre à la tronçonneuse en direct sur le service public

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Le 8 novembre en prime time, France 2 diffusait « Aux arbres citoyens », une grande émission de débat consacrée aux forêts pour sensibiliser à leur importance au regard du changement climatique. Animée par Léa Salamé, l’émission n’a pas convaincu, en raison de l’absence de personnalités (vraiment) expertes des enjeux forestiers comme… les forestiers privés.


Au départ, il y a un vrai sujet d’actualité : l’impact du réchauffement climatique sur les forêts. Ces dernières sont confrontées à de nombreux défis : environnementaux, sociétaux et économiques. On attendait logiquement une belle table ronde avec des porte-paroles compétents réunis pour un échange constructif.

Ce n’a pas été le cas. Le Service Public a fait le choix ubuesque de ne convier aucun professionnel ni expert de la foresterie française, et de faire la part belle à des militants marginaux et à des profanes dont la connaissance des sujets forestiers étaient si limitées que leur présence sur le plateau en devenait incongrue.

Sentimentalisme bon marché

De ce fait, l’émission était techniquement ratée et le rythme poussif. Les sujets se succédaient péniblement, aux rythme des approximations et de la cacophonie d’un jingle retentissant inopinément. Car en plus de maltraiter son sujet, l’émission menait clairement une politique de racolage pour appeler les téléspectateurs à faire des dons pour des projets « forestiers » mal définis, sur fond de sentimentalisme bon marché. Ce qui a conduit l’influenceur Richard Sur Terre à comparer l’émission à «une sorte de Téléthon de la nature, mais avec des conneries dedans».

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N’est pas expert de la forêt qui veut, ou prétend l’être. À titre d’exemple, un invité, Yannick Noah, n’a pas été capable de citer deux essences forestières de France métropolitaine. Puis, on utilise la novlangue pour remplacer le terme de «haie» par celui de «forêt linéaire». On invite le fameux «Homme Chevreuil », pour du sentimentalisme de bas étage, sans jamais évoquer la question d’équilibre sylvo-cynégétique nécessaire à la forêt. On passe de l’exploitation forestière en forêt du Morvan et d’Alsace à l’admiration d’un vieil arbre sec aux USA puis au survol de la déforestation amazonienne. Tous ces éléments déstructurés et bâclés forment une bouillie intellectuelle destinée au mieux à générer du flux sur les réseaux sociaux, ou peut être pire, à mener une opération d’influence majeure aux profits de militants écologistes. Un peu gênant à une heure de grande écoute, sur une chaîne du Service Public.

Absence remarquée des forestiers privés

Autre point culminant du malaise, l’intervention du ministre de la Transition Écologique, Christophe Béchu. Dès son arrivée sur le plateau, ce dernier entamait un dialogue de sourd avec un auditoire irrespectueux de la fonction. Un face à face stérile qui n’a pas permis de soulever les enjeux de fond malgré les efforts du ministre qui tentait péniblement de partager une vision argumentée.

Que retiendra le grand public de l’émission ? En tout cas pas le travail mené par les acteurs de terrain, comme les forestiers privés, qui n’ont pas eu voix au chapitre malgré leurs demandes répétées. Aucun mot sur leur expertise, leurs investissements et leurs démarches innovantes pour adapter la forêt au changement climatique ou prévenir les feux de forêts aux côtés des autres acteurs de terrain et des forestiers publics. À quand une émission de débat public sur les forêts avec des scientifiques et des acteurs de terrain ?

Brexit soit qui mal y pense

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Dès qu’il s’agit du Brexit, la pensée désidérative ou wishful thinking du Point décide de l’angle des articles et de la titraille. Tout se passe comme si la ligne éditoriale dépendait de croyances basées sur ce qu’il est agréable à imaginer pour un globaliste opposé par principe aux nations libres, plutôt que sur des faits réels, vérifiables ou rationnels.


A la lecture de l’article de Gérard Araud, dans Le Point du 6 novembre 2022, présenté comme une chronique et intitulé «Le Brexit vient de faire pschitt», je me suis dit : «Tiens, je vais apprendre quelque chose». Autant vous dire que la lecture in extenso du papier ne m’a rien appris si ce n’est la conviction que le rabâchage des vues habituelles du Point tenait du wishful thinking et que l’inénarrable M. Araud, sur ce sujet, tenait du globaliste constructiviste et forcément wokiste, adepte des politiques de l’identité victimaire qui vont avec. J’envoie un SMS à un ami journaliste (celui qui m’a transmis le papier du Point) : tu le connais ce Gérard Araud? Réponse : non.

« La crise politique britannique suivie de l’arrivée à Downing Street de Rishi Sunak démontre que le Brexit était une impasse ». Faut-il rappeler que Rishi Sunak, bien qu’il soit présenté comme un homme de statu quo par son tempérament, a toujours été favorable au Brexit, a voté pour le Leave en 2016 et a toujours appuyé le Brexit en tant que parlementaire.
Après le chapeau, l’attaque de l’article : « Évidemment que la crise politique britannique est la conséquence directe du Brexit ! Elle met en évidence les contradictions qui mènent aujourd’hui le Royaume-Uni dans une impasse. En effet, la majorité, qui a décidé, en juin 2016, du retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne, n’était unie que sur cet objectif, car profondément divisée sur tout le reste, en particulier savoir que faire de ce Brexit ». Eh bien, cela s’appelle la liberté, Monsieur.

Gérard parle de l’aporie qui est au cœur du projet de Brexit. Il se croit malin en divisant les Brexiteers en deux blocs soi-disant irréconciliables, l’un qui voulait se débarrasser de la réglementation de l’UE, adeptes inconditionnels du libre-échange, prêts à faire de leur pays un « Singapour-sur-Tamise », quitte à détricoter l’appareil réglementaire mis en place par l’UE pour défendre le consommateur [sic] ; et l’autre qui voulait protéger l’économie britannique d’une ouverture à la concurrence et à l’immigration, victimes de la mondialisation [re-sic] – nos Gilets jaunes pour faire bref – précise-t-il quand ces derniers s’étaient justement levés contre les taxes, les normes et les réglementations européennes transposées en France, qui veulent défendre leur emploi contre l’immigré ou contre les importations en provenance de Chine. La contradiction est absolue : les uns veulent ouvrir grandes les frontières ; les autres, les fermer.

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En fait, diverses tendances se retrouvent, et notamment dans Le Cœur de l’Angleterre, le roman de Jonathan Coe, auteur plutôt de gauche et pro-Brexit. Il y a « ceux qui ont voté pour rétablir la souveraineté et rapatrier les lois, d’autres pour réduire l’immigration et renforcer le contrôle aux frontières, d’autres qui espéraient rendre à la Grande-Bretagne le sentiment de sa valeur en tant que nation indépendante, alors que d’autres […] ont voté pour libérer l’Angleterre des taxes confiscatoires et autres régulations de l’UE et lui permettre ainsi de devenir un vrai pays de libre-échange essentiellement tourné vers les marché asiatiques et américains ». Des objectifs certes différents mais nullement antagoniques comme le laisse entendre l’intrigant Gérard Araud. « Le génie de Boris Johnson, reconnait-il quand même, fut de dissimuler cette opposition et de remporter les élections législatives en maintenant unie cette coalition du Brexit », oubliant que le rôle d’un homme politique est de se positionner dans une optique rassembleuse en responsabilité au-delà des convictions qui clivent au sein d’un même camp.

Mais qui est-il, au fait, Gérard Araud, et d’où parle-t-il ?

J’apprends dans La Croix du 16 octobre 2019 que Gérard Araud vit désormais à Manhattan. Celui qui avait pris position contre Marine Le Pen en mars 2017 devient conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron pendant sa campagne l’un des trente proches les plus influents du candidat Macron, selon Les Décodeurs du Monde. Aujourd’hui, il travaille pour la société de Richard Attias, spécialisée dans l’organisation de grands événements internationaux. « 65 % du marché se trouvent dans les pays du Golfe, pas en Suède », dit-il. Gérard est un anywhere, une élite cosmopolite comme on disait.

Mais celui qui se prend volontiers pour Tintin, nous ferait plutôt penser à Bobby Smiles; le dirigeant du Syndicat des Gangsters de Chicago dans l’album Tintin en Amérique. Dans Marianne du 10 novembre 2021, j’apprends que la Haute autorité pour la transparence de la vie publique s’est prononcée sur le cas de Gérard Araud. L’avis est sans concession, soulignant les nombreuses irrégularités de la situation de l’ancien ambassadeur. Les services de Didier Migaud mettent en cause les « petits boulots » effectués dès son départ à la retraite en avril 2019 par l’ancien ambassadeur de France à Washington, des activités ayant parfois « été réalisées dans des conditions irrégulières » et menant à « des risques d’ordre pénal et déontologique pouvant résulter d’une reconversion professionnelle ». Ah, ces boomers, de vingt à quatre-vingt ans, n’auront décidément laissé passer aucune opportunité. Et Monsieur Araud de pantoufler allégrement dans le secteur privé. C’est-à-dire d’en croquer.

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Nommé par décret du président de la République ambassadeur auprès des États-Unis d’Amérique, Gérard Araud tweete après la victoire de Donald Trump en novembre 2016: « Après le Brexit et cette élection, tout est désormais possible. Un monde s’effondre devant nos yeux. Un vertige ». La chaîne Fox News reprend aussitôt le tweet pour le dénoncer. Pour le quotidien anglais, The Daily Mirror, les remarques de l’ambassadeur sont « d’autant plus étonnantes » qu’il devra travailler avec Trump et son équipe. Et alors qu’il est ambassadeur aux Etats-Unis, il qualifie Israël où il fut ambassadeur « d’État d’apartheid ». Mais qui connait tout ce passif quand il lit la chronique de Gérard Arau sur le Brexit dans Le Point ?

Le Royaume-Uni ne subira sans doute pas le désastre que ses adversaires prédisaient

Le 5 octobre 2022, Nicholas Baverez, dans un édito du Point titré «Le krach du Brexit», écrit : «Après la présentation de son minibudget, la Première ministre britannique Liz Truss est déjà fragilisée. La situation du Royaume-Uni est critique». Et déjà l’an dernier, le 22 octobre 2021, Le Point publiait un autre article de Nicolas Baverez, «Brexit, le piège diabolique», dont le chapô nous informait que «La décision de la Grande-Bretagne de quitter l’UE paralyse chaque semaine un peu plus l’économie britannique. Et le pire reste à venir…»

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Laissons quand même la conclusion de ce papier à Gérard Araud qui conclut ainsi le sien : «Le Brexit était bel et bien l’impasse que dénonçaient ses adversaires». Pourquoi les globalistes ne baissent-ils pas les bras, et pourquoi ils n’abandonneront jamais ? Parce que le Brexit est pour eux une grande défaite, et que la Grande-Bretagne n’est pas une petite nation.

Deux idéaux-types s’opposent dans le champ politique qui structure la vie politique occidentale. D’un côté les puissances globalistes, constructivistes et les acteurs du wokisme, et de l’autre côté, les nations libres, le vrai libéralisme et l’identité nationale qui est à la fois enracinement et universalisme.

C’est un conflit titanesque et qui continue.

«Travaillez pendant que vous avez encore de la lumière»

Proust est mort il y a cent ans aujourd’hui. Après les commémorations, si on commençait à le lire ?


Il y a cent ans, presque jour pour jour, le 18 novembre 1922, Marcel Proust meurt épuisé à 51 ans.

Trois ans plus tôt, le 10 décembre 1919, apprenant qu’il avait reçu le Goncourt pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Proust a prononcé la phrase la plus courte de sa vie ; « Ah ! », lui qu’on moquait pour ses périodes interminables dans Du côté de chez Swann. Céleste Albaret, la fidèle servante, avait enfreint la consigne de ne jamais réveiller Monsieur. « Ah ! » d’émotion ou « Ah ! » d’indifférence ? Difficile à dire. Non pas parce que Proust tient cette récompense pour négligeable mais parce qu’il est déjà engagé dans une course de vitesse entre la maladie et l’immensité de son entreprise. Mais il a réussi son pari : son œuvre est achevée même si les parutions de La Prisonnière (1923), d’Albertine disparue (1925) et du Temps retrouvé (1927) seront posthumes.

Héroïsme

Il faudrait toujours avoir à l’esprit cet héroïsme d’un Proust littéralement à bout de souffle quand on lit La Recherche : dans une lettre à un de ses correspondants, il citait d’ailleurs ce commandement de Saint-Jean : « Travaillez pendant que vous avez encore de la lumière ». Mais justement, lit-on encore autant qu’on le devrait ce marathonien désespéré et victorieux contre le Temps?

C’est que la manie commémorative de la République des Lettres est désormais bien connue et marque souvent une manière de bonne conscience mémorielle. On ne compte plus les centenaires, les cinquantenaires, les vingt ans de la naissance ou de la mort de tel ou tel auteur, de la parution de tel ou tel livre. On aimerait être sûr que ces commémorations fassent réellement gagner de nouveaux lecteurs à ceux qu’elles commémorent. On n’en est pas certain. Il s’agit plutôt de se dédouaner à date fixe de ce désintérêt général pour la chose littéraire, et puis aussi de vendre quelques livres en plus.

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On a été gâté, avec Proust, et on le sera jusqu’au bout de cette année avec une exposition à la BNF jusqu’au 22 janvier sur « Proust, la Fabrique de l’œuvre ». Pour ceux qui ne pourraient pas faire le voyage, on peut conseiller le magnifique catalogue de le l’exposition (Gallimard/BNF, 39 euros), sous forme d’abécédaire avec une très riche iconographie.

Il n’empêche, rien ne vaut la lecture du texte lui-même. Les appareils critiques étant intimidants, la Pléiade a ainsi eu l’idée culottée dont nous avons déjà parlé dans le magazine : proposer La Recherche en deux volumes sans la moindre note. L’occasion de se plonger par exemple, dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, le prix Goncourt et deuxième roman de la Recherche parce que l’ordre chronologique n’a dans cette oeuvre aucune importance pour deux raisons.

Eternité

Primo, comme le remarquait Barthes, « Le bonheur de Proust, c’est qu’on ne saute jamais les mêmes passages », ce qui signifie que Proust ayant inventé son propre style, tout est rendu de manière radicalement nouvelle, tout surprend et que le regard du lecteur est obligé de s’accommoder et de s’enchanter devant cette nouvelle vision du monde, plus lumineuse jusque dans les détails les plus quotidiens, surtout dans les détails les plus quotidiens.

Secundo, parce que le mouvement circulaire et infini de La Recherche raconte comment un narrateur passe son existence dans la quête de ce qui sera l’élément déclencheur pour écrire son chef d’œuvre. Et, quand il y parvient enfin dans Le Temps retrouvé, il annonce qu’il va pouvoir précisément commencer à écrire… l’œuvre qu’on vient de lire !

Dans A l’ombre des jeunes filles en fleur, donc, Proust poursuit, complète et module les thèmes présents dans Du côté de chez Swann tout en annonçant la suite. Et tout d’abord l’amour : celui de Swann pour Odette, du narrateur pour Gilberte puis Albertine, de Saint-Loup pour sa maîtresse Rachel mais aussi la puissance de transfiguration de l’art à travers la peinture d’Elstir dont le narrateur visite l’atelier.

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Il découvre aussi la vie mondaine et sa complexité byzantine, il rencontre et se lie avec quelques grandes figures de La Recherche comme Charlus qui n’avait fait jusque-là que de brèves apparitions dans Un amour de Swann, quintessence de l’aristocrate arrogant et néanmoins profondément humain ou de Bloch, l’intellectuel dévoré par la passion triste du snobisme. Mais, surtout, apparait le motif de la mer, « Je ne vis jamais deux fois la même », quand le narrateur prend ses quartiers d’été à Balbec avec sa grand-mère et, corollaire soyeux, le motif des jeune filles qui constitue ici une des plus belles épiphanies sensuelles de notre littérature.

Proust invente, à travers Albertine, Lolita avant Lolita. Une Lolita belle-époque qui ne serait pas victime de la cruauté prédatrice de l’Humbert nabokovien mais provoquerait l’émerveillement presque désespéré d’un narrateur qui comprend soudain, dans cette station balnéaire qui concentre la douceur de vivre et l’élégance mais aussi l’existence d’une lutte des classes souterraine dans le fonctionnement du Grand Hôtel, qu’elle sera une clef décisive pour éprouver tout le clavier de sa sensibilité, de la souffrance à la frustration, de l’extase au plaisir renouvelé d’être au monde : « Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux, parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur ».

 Alors, pour paraphraser Saint-Jean cité par Proust : « Lisez, pendant que vous avez encore de la lumière ».

Le rejet de l’excellence

Depuis la Révolution, nos institutions, notre enseignement et nos entreprises ont été des modèles d’exigence et donc, de réussite. Mais en quelques décennies, la société postmoderne a renié ce goût de l’excellence.


La France donne le sentiment de dériver. Alors qu’elle se pense à la pointe de l’intelligence, son système scolaire ne fournit plus un niveau d’instruction digne d’un grand pays. Paris, jadis Ville lumière, se distingue maintenant par la prolifération des rats. Son industrie est plombée par les problèmes de compétences, jusqu’au cas emblématique de l’industrie nucléaire qui doit faire appel à des soudeurs étrangers. Notre pays est-il en passe de rejoindre le tiers-monde ? Il reste certes bien différent de la plupart des pays qui composent celui-ci. Il s’illustre encore dans certains secteurs de pointe tels l’aviation, le spatial, les TGV. Il domine dans l’industrie du luxe. Ses grands crus font référence dans le monde. Ses savants récoltent encore prix Nobel et médailles Field. Ses trains arrivent raisonnablement à l’heure. Mais, dans ce contraste entre ce qui sombre et ce qui brille, la France tend à rejoindre les sociétés duales, comme l’Inde, où des parties de l’économie et de la société qui ne dépareraient pas dans les pays les plus développés coexistent avec des zones en situation pitoyable. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Un passé de fierté professionnelle

La société française a été longtemps marquée par une fascination pour l’excellence. En s’attaquant aux privilèges, la Révolution française a conservé la passion de la grandeur et a même voulu la démocratiser. Le tiers, affirme Sieyès dans le best-seller de 1789, Qu’est-ce que le tiers-état ?, est « aussi sensible à son honneur » que les privilégiés. Il « redeviendra noble en étant conquérant à son tour [1] ». La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen voit dans les « vertus » et les « talents » des critères légitimes de distinction entre citoyens.

Dans sa poursuite de la grandeur, la Révolution s’est attachée à produire de nouvelles élites dans une forme de « méritocratie républicaine ». La Convention a créé l’École polytechnique et l’École normale supérieure. Au temps de la IIIe République, les « hussards noirs de la République » ont été chargés de répandre les lumières jusque dans les lieux les plus reculés. Il leur revenait d’inciter leurs élèves talentueux issus de milieux modestes, dûment bénéficiaires de bourses, à aller aussi loin que possible dans la conquête du savoir. Le xixe siècle a vu se constituer une « aristocratie ouvrière » fière de sa compétence. L’idée de « chef-d’œuvre » a irrigué le monde d’artisans et d’ouvriers des Compagnons du devoir et on l’a retrouvée, à l’Université, dans cette forme de chef-d’œuvre qu’était la thèse d’État. La référence à l’art, s’agirait-il d’un « art mécanique », a permis de grandir la technique, comme l’a montré la création par la Révolution de l’école des Arts et Métiers. Les « grands corps » de l’État ont été le moteur de « grands projets » à l’échelle de la France entière. Les « grands patrons » ont régné sur les hôpitaux. La volonté de se distinguer des simples exécutants a été le moteur, encore dans la première moitié du XXe siècle, de la création de la catégorie des cadres partageant la fierté des officiers.

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Ce mouvement a été associé à la diffusion du haut en bas de la société d’un ethos aristocratique. Une grande différenciation des situations sociales, des systèmes d’enseignement, des niveaux de prestige associés aux diverses activités professionnelles a perduré mais avec, dans chaque strate, une grande fierté associée à une forme propre d’excellence. Dans le monde des entreprises, l’attachement au métier a prospéré, porteur de l’attente de se voir respecté dans son métier, fût-il modeste. L’autonomie accordée à l’homme de métier qui « connaît son travail » allait de pair avec l’exigence du « travail bien fait », du « bon travail »,  défini par les normes du métier[2]. Le sens du devoir professionnel s’est ainsi trouvé intimement lié, du haut en bas de la société, à une référence aristocratique, l’honneur qui interdit d’agir d’une manière indigne de la position que l’on occupe dans la société. Chacun doit tenir son rang, si modeste soit-il. La conciliation entre l’existence de situations de subordination au sein des entreprises et l’exigence d’égalité des citoyens a été recherchée dans une plénitude de respect revendiquée par tous les métiers. Dans ce contexte, les conflits sociaux, parfois intenses, n’ont pas érodé l’attachement de chacun à son travail avec les exigences y afférent. La modernisation de la France a été portée par cette fascination pour l’excellence.

Un bouleversement dans la conception de l’égalité

Ce fonctionnement de la société a été bouleversé, au cours des dernières décennies, par un rejet de sa dimension aristocratique, avec le culte de l’excellence et la forme de sens du devoir qui lui sont associés. Dans la vision postmoderne qui s’est largement imposée, il ne s’agit plus de permettre à chacun de s’élever en l’aidant à développer ses talents, à approfondir sa culture, à cultiver ses vertus. Il s’agit d’obtenir une égalité immédiate et sans condition en s’attaquant aux « dominants ». Il a été hautement affirmé que, si certains réussissent moins que d’autres, cela n’a rien à voir avec un manque d’engagement dans leur travail ou les limites de leurs capacités, mais que cela doit tout au fait qu’ils sont victimes d’inégalités de traitement – « discriminés ». La célébration de l’excellence est devenue suspecte, accusée d’être le masque dont usent les dominants pour légitimer leur position. D’énormes efforts ont été faits pour empêcher l’attachement à l’excellence d’entraver la marche vers l’égalité.

Le fonctionnement de l’appareil éducatif a été particulièrement affecté. Il s’est agi de tendre vers un enseignement unique en supprimant les filières réputées inégalement nobles, ou du moins de différencier celles-ci le moins possible et de multiplier les passerelles, avec à l’horizon, au-delà du baccalauréat pour tous, l’entrée de tous à l’université dans un refus de toute sélection. Le contenu de l’enseignement professionnel a été profondément revu en développant son côté théorique et abstrait, le rapprochant ainsi de l’enseignement général, avec un large remplacement parmi les enseignants d’anciens professionnels désireux de transmettre leur métier par des diplômés de l’enseignement supérieur ayant souvent peu de considération pour les métiers manuels. Les exigences jugées trop favorables aux élèves issus des milieux privilégiés ont été mises en cause, jusqu’au sein des filières d’excellence. Même au niveau le plus élevé de l’enseignement supérieur, le souci d’excellence qui prévalait jusque-là a été érodé jusqu’à l’abandon de la thèse d’État. La posture en surplomb du « maître » transmettant son savoir a été dénoncée au profit du droit des élèves à s’exprimer.

Un centre de formation des Compagnons du devoir et du Tour de France à Saint-Thibault-des-Vignes (Sein-et-Marne), 18 avril 2019. «L’idée de « chef-d’oeuvre » a irrigué le monde d’artisans et d’ouvriers des Compagnons.» STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Des effets délétères sur l’excellence collective

Cette mise en cause d’une vision de l’excellence d’inspiration aristocratique a eu, et a toujours, de sérieux effets sur la vie de la société et en particulier sur le fonctionnement des entreprises et des institutions.

De fait, la promesse d’égalité par abrogation des rangs n’a pas été tenue. Des égalités formelles entre les divers lycées, les diplômes des diverses universités, etc., se sont trouvées combinées avec des hiérarchies officieuses que nul n’ignore et qui jouent un grand rôle quand il s’agit de passer de l’école à l’obtention d’un emploi. Le développement vertigineux de l’enseignement supérieur, très au-delà de la croissance des postes perçus comme dignes d’être occupés par ses diplômés, fait qu’un fossé s’est creusé pour beaucoup entre la position professionnelle qu’il leur paraissait légitime d’occuper, compte tenu de leur diplôme, et la position à laquelle ils avaient effectivement accès. Un tel décalage a engendré, et engendre toujours, bien des désillusions, un sentiment de déclassement, d’absence de reconnaissance professionnelle et sociale, tant le niveau du poste réellement accessible n’est pas à la hauteur du diplôme obtenu[3]. Dans ces conditions, l’incitation est grande à se désengager de son travail puisque, quelque effort que l’on fasse, il sera impossible d’être fier de son contenu.

L’image d’une aristocratie ouvrière, avec la fierté dont elle était porteuse, s’est fortement dégradée en raison de son lien avec une société de rangs. Non seulement l’enseignement professionnel n’a plus guère incité à goûter l’excellence ouvrière, mais il a en bonne part cessé de fournir la compétence permettant de l’obtenir[4]. Pendant ce temps, les activités industrielles ont été largement délaissées au profit de l’explosion du secteur tertiaire, contrairement à ce qu’il est advenu en Allemagne ou en Italie. La fierté du métier et l’engagement dans le travail qu’elle engendre s’en sont trouvés atteints chez les ouvriers comme chez les techniciens et ingénieurs. La place prise par la communication dans les entreprises a joué dans le même sens.

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Simultanément, la valorisation de l’homme de métier fier de son travail et de son autonomie a été répudiée par la croissance vertigineuse de procédures laissant peu de place au désir individuel d’exceller. Celui qui fait son métier s’est souvent trouvé confronté à un supérieur qui, ne connaissant rien à celui-ci, fixe à ceux qu’il encadre des objectifs qui n’ont rien à voir avec leur conception d’un travail bien fait. Un tel supérieur se focalise sur des résultats chiffrés, incite ses subordonnés à « faire du chiffre ». Leur réaction sera souvent : « On me traite comme un imbécile, alors je vais faire l’imbécile. »

De manière plus diffuse, l’image de celui qui, fier de son travail, s’engage à fond dans celui-ci est écornée au sein de la société ambiante. Les 35 heures ont marqué une étape. Refuser de s’engager dans son travail tend à être vu comme une manifestation valorisante d’autonomie et non comme une incapacité à être à la hauteur de la place que l’on occupe. À la limite, il est question du « droit à la paresse ». Le traitement de la crise du Covid, incitant à penser qu’il est honorable d’être payé à ne rien faire, a approfondi ce mouvement.

Certes, on trouve toujours des créateurs enthousiastes de start-up et des ingénieurs haut de gamme développant des produits à la pointe de la technique. Certes, ceux qui sont déçus par leur travail ne croient pas pour autant légitime de mettre en danger la vie d’autrui par négligence ou ni ne sont prêts à vendre des passe-droits. L’usager qui entreprend une procédure administrative, est contrôlé par la police pour excès de vitesse ou demande à être soigné dans un hôpital ne s’attend pas à devoir les payer pour que ceux qu’il a en face de lui fassent honnêtement leur travail. À ce titre, la France reste à mille lieues de la plupart des pays du tiers-monde. Mais elle se trouve dans une sorte d’entre-deux. Rien n’est perdu sans doute. Ici et là, le goût de l’excellence non seulement demeure, mais paraît renaître jusque dans des métiers dits « manuels », qui demandent en fait beaucoup d’intelligence. Il lui reste à reconquérir l’ensemble de la société française, ce qui suppose d’abord qu’on cesse de le considérer comme honteux.

Le Grand Déclassement

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[1]. Emmanuel Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers-État ? (1789), Champs Flammarion, 1988, pp. 100, 44.

[2]. Philippe d’Iribarne, La Logique de l’honneur, Seuil, 1989.

[3]. Ce point est analysé en détail dans Philippe d’Iribarne, Le Grand déclassement, Albin Michel, 2022.

[4]. « L’industrie métallurgique : vers une pénurie critique de main-d’œuvre », Franciliens, Formation professionnelle, emploi et territoires, décembre 2017.

Face à la guerre sainte: Agacinski persiste et signe

Si comme notre collaboratrice, votre girouette politique n’indique plus le nord, si Droite et Gauche vous semblent inversées, la lecture de Face à une guerre sainte de Sylviane Agacinski, et surtout des comptes-rendus qui en sont faits, vous confortera dans vos hypothèses…


Au commencement étaient la Droite et la Gauche. Puis certaines, au nom du féminisme, ont boycotté les « féministes blanches », Simone de Beauvoir, Elisabeth Badinter ou encore Sylviane Agacinski : rappelez-vous l’annulation de la conférence de cette dernière sur la PMA à l’université de Bordeaux en 2019, sous pression des organisations LGBT. Même Mélenchon, à l’époque, s’en était indigné, avec les accents sincères du tartuffe accompli.

Les médias qui ont rendu compte de ce petit livre — mais un grand bond intellectuel — ne se la jouent guère à gauche. Le Figaro, via le papier d’Eugénie Bastié « La gauche, le voile et le retour de la nation », La Croix, « Le voilement n’est rien d’autre qu’une entreprise sexiste » , ou encore le 28 minutes d’Arte, sont autant de lectures et d’analyses pertinentes qui rendent aberrant — et significatif — le silence des médias autoproclamés de gauche. L’épouse de Lionel Jospin, horresco referens, serait-elle persona non grata à Libé, à L’Obs ou au Monde — sans parler des Inrocks ?

Qu’est-ce donc qui provoque ces injures et cette censure de la gauche envers des femmes « de sa propre famille politique », comme dit Eugénie Bastié ?

Face à une guerre sainte part d’un constat : « La France n’a pas [de] problème avec l’islam ni avec les musulmans, elle a un problème avec l’islamisme…  C’est la revendication d’une culture séparée quand ses symboles se chargent d’une signification indiscutablement sexiste, voire d’une franche hostilité au judaïsme, au christianisme et à la France laïque ».

Sylviane Agacinski dresse un rapide (mais efficace) historique sur la relation entre le politique et le religieux pour tenter d’expliquer (et l’explication d’un processus n’est ni une attaque ni une compromission) la montée d’un islam politisé en France. Faillite de l’école, rôle des instances européennes, ou encore responsabilité du métavers galopant, toutes les étapes du processus d’islamisation et de radicalisation sont évoquées.

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Mais là n’est pas le propos principal.

A partir du procès des responsables des attentats du 13 novembre, elle rend tangible l’incommunicabilité dans une France qu’elle « angoisse de voir déchirée ». « Il n’y aura aucune communication possible entre le militant du jihad et de l’Etat de droit qu’il attaque. Il n’y a pas de monde commun entre les deux ». L’islam fondamentaliste, qu’il soit celui d’Al-Qaida ou des Frères Musulmans, est bâti sur une imbrication du politique et du religieux, alors que la tradition française est issue d’une progressive désacralisation du pouvoir dont le christianisme est l’alpha et l’exécution de Louis XVI l’oméga.

C’est dans la lutte du christianisme contre le paganisme — contre la divinisation des empereurs romains — qu’elle fait commencer « un certain désenchantement du monde…, avec l’avènement de l’Esprit, le détachement d’un monde désacralisé et la laïcisation du pouvoir politique ».  Elle retrace l’évolution des concepts politiques et idéologiques qui, dans l’islamisme et le jihad, permettent un semblant de « ré-enchantement » du monde via un « regain de virilisme » que le jihad retisse via des notions sacrificielles et dont l’équivalent féminin est le voile.

Et là est le hic : Sylviane Agacinski, en parfaite philosophe qui ne s’est jamais vraiment détournée des Lettres, maîtrise l’art du pléonasme et de l’oxymore : « Non seulement le voilement des femmes fait partie d’une culture de la séparation, de la mise à l’écart des femmes, mais la chose même — le voile — est devenue un objet de litige et une cause de division sociale et politique. Cette division n’est pas née d’un quiproquo, elle a été voulue par les islamistes ».

Le christianisme primitif utilisait le voile comme marqueur de la hiérarchie masculin/féminin. La philosophe en avait déjà dévoilé toutes les significations (Métaphysique des sexes. Masculin/féminin aux sources du christianisme). Là encore, retour historique : de Pandore à la pièce de Tertullien (Le Voile des vierges) en passant par l’apôtre Paul… et surtout, en cette période où les actrices invitent à montrer sa chevelure, un petit rappel des premiers dévoilements qui ont eu lieu dès le début du XXème siècle. Nous avons la mémoire courte et nous avons oublié « l’Egyptienne Huda Sharawi en 1923, la Tunisienne Bchira Ben Mrad et la Marocaine Malica al-Fassi ».

Alors comment expliquer ce retour du voile qui n’est pas que le fait de « quelques filles rebelles ou endoctrinées » comme le pensait au départ la philosophe, de son propre aveu ?

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Ce sont les Frères musulmans qui ont modélisé le hijab, ce « rideau », cette « chose couvrante », étymologiquement. Or, le voilement, bien que destiné à cacher, a l’effet inverse : il exhibe. Au théâtre, le rideau n’accentue que davantage l’aspect déterminant de l’arrière-scène. Ce voile, « symbole venu du fond des temps », est devenu le casus belli des questions identitaires et juridiques de nombre de débats. Le voile « n’est pas un banal vêtement féminin », il est la cristallisation des accusations d’islamophobie portées contre la France. Alors, pourquoi une large partie de la gauche ignore-t-elle (quand elle ne lui tombe pas dessus) Sylviane Agacinski ?

Parce qu’elle rend aussi compte de la compromission d’une certaine gauche qui, tentant de se prémunir de l’accusation d’islamophobie, « par crainte, de paraître hostile aux musulmans, se [sent] obligé[e] de défendre les revendications islamistes ». « A priori, les islamismes n’avaient rien pour séduire la gauche et a fortiori la gauche radicale… ». Alors quel processus rhétorique fait donc dire à certains et certaines qu’il fait beau lorsqu’il pleut ?  

Un pari électoraliste ? « La complaisance à l’égard des courants islamistes s’appuie parfois sur l’illusion qu’ils pourront constituer une force insurrectionnelle mobilisable dans la perspective de futurs combats anticapitalistes », explique la philosophe. Le voile est ainsi devenu le diviseur non-commun entre les féministes historiques (qui défendent les droits des femmes) et les meufministes si je puis dire, ce.l.l.e.s et ce.u.x.e.s qui militent pour la féminisation du droit, brochettes de barbecue à la main.

Sylviane Agacinski, du coup, est une nouvelle Cassandre à bâillonner d’urgence. Elle nous met en garde contre l’hubris, elle nous rappelle l’Iran et l’établissement de la République islamiste, et la facilité avec laquelle Erdogan a balayé en quelques années à peine l’héritage d’Atatürk (l’interdiction de la polygamie ou encore le droit de vote féminin de 1934). Partout la Bête immonde — la vraie — guette. À la fin de son brillant petit livre, le lecteur ne peut que se demander si la curiosité qu’elle avait formulée en préambule n’est pas déjà sa propre réponse déguisée : « J’ai voulu explorer le phénomène de ce retour pour voir au nom de quoi notre culture éthique, juridique et politique devait et pouvait lui résister ou bien si, déjà arrivés à un point de non-retour, nous étions engagés sur la voie d’une société multiculturaliste ». Une hypothèse qui lui fait horreur.

Face à une guerre sainte

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L’aventure d’un homme confiné

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Serge Rezvani/Philippe Rey éditeur

On connait Serge Rezvani écrivain, auteur, compositeur et interprète de chansons immortelles. Avec Amour/Humour, l’artiste de 94 ans se révèle un dessinateur étonnant qui se joue des codes avec une ironie moderne.


Un matin, sans en avoir été averti, on reçoit par la poste l’ouvrage de Serge Rezvani, un homme que l’on estime, un auteur que l’on apprécie. C’est un volume épais, 748 pages, avec plus de 700 dessins aux allures de gravures : ils en ont le noir puissant et le blanc éclatant, unis pour produire des images impressionnantes. C’est une histoire de réclusion, d’épidémie, de solitude aussi, une affaire intime et collective…

Le Bien, le Mal, le Rien

On l’ouvre, et on pressent alors que quelque chose d’énorme y est enfermé, un principe actif qui libère un monde affolant peuplé de créatures en tous points semblables à nous, de pauvres créatures, non dépourvues d’humour cependant, placées dans un champ magnétique redoutable, égarées par une boussole capricieuse. Entre le Bien, le Mal et le Rien, elles improvisent, elles inventent des parades : malgré la nuit qui les cerne, pressées par une horloge « antinomique » dont le mouvement imprévisible anime des aiguilles ondulantes, elles manifestent une énergie fondamentale et méritent ainsi de prendre place dans la Comédie humaine.

Marie-Rose, la belle abbesse

Au commencement, il y a eu l’épidémie de Covid, les mesures gouvernementales, le confinement obligatoire. Serge Rezvani, qui traverse alors une période de tourments intimes, ne se risque plus à l’extérieur de son appartement parisien. Fort heureusement, il peut compter sur le dévouement d’une amie, une femme remarquable, Marie-Rose Guarniéri, qui anime la fameuse Librairie des Abbesses[1]. Elle a conçu, pour la collection Folio (Gallimard), un livre blanc, au vrai sens du mot, une éphéméride où n’apparaissent que les titres de 365 œuvres, laissant au lecteur le loisir de faire courir sa plume sous les ouvrages proposés.

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L’idée d’un dessin est venue à Serge, puis d’un autre, et de tous les autres, et c’est ainsi qu’a grandi l’immense édifice, la folle entreprise d’un artiste confiné. Covid-19 s’est attardé et lui en a produit encore et encore. Il ne s’est plus arrêté, il a dessiné nuit et jour, à la manière de Bernard Palissy cherchant « des esmaux comme un homme qui taste en ténèbres ». Dans la préface du livre, Serge Rezvani confie : « Cette expérience m’a ouvert à une création qui m’a passionné pour réunir plusieurs disciplines en une seule indiscipline : le dessin dans sa forme classique, proche de l’eau forte avec ses clairs obscurs et ses noirs absolus, plus l’humour, plus l’ironie des bulles empruntées aux bandes dessinées, le tout rempli d’un total irrespect envers la sainte Littérature ».

Cabotins de cabaret

On trouve certes des caricatures, des portraits sans aménité mais, la plupart du temps, l’intention est généraliste, elle tend à l’universel. Ses exemplaires d’humanité ne sont pas toujours fréquentables, beaucoup ne gagnent à être connus que par l’intermédiaire de son trait (les femmes s’en sortent mieux, mais il y a des exceptions). Au reste, cet Amour/Humour n’est évidemment pas une œuvre de dénonciation. Pessimiste gai, Rezvani restitue, imagine, moque mais n’oublie pas qu’il appartient, lui aussi, au même règne « animal ».

Et l’on pense à Goya, à propos duquel Théophile Gautier a écrit : « Ses dessins sont exécutés à l’aqua-tinta, repiqués et ravivés d’eau-forte ; rien n’est plus franc, plus libre et plus facile, un trait indique toute une physionomie, une traînée d’ombre tient lieu de fond, ou laisse deviner de sombres paysages à demi-ébauchés ; des gorges de sierra, théâtres tout préparés pour un meurtre, pour un sabbat ou une tertulia de Bohémiens ; mais cela est rare, car le fond n’existe pas chez Goya. Comme Michel-Ange, il dédaigne complètement la nature extérieure, et n’en prend tout juste que ce qu’il faut pour poser des figures, et encore en met-il beaucoup dans les nuages. De temps en temps, un pan de mur coupé par un grand angle d’ombre, une noire arcade de prison, une charmille à peine indiquée ; voilà tout. Nous avons dit que Goya était un caricaturiste, faute d’un mot plus juste. C’est de la caricature dans le genre d’Hoffmann, où la fantaisie se mêle toujours à la critique, et qui va souvent jusqu’au lugubre et au terrible ».

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C’est ainsi que prospèrent les figures d’un petit théâtre de papier, d’un cabaret plutôt, où se produisent, disparaissent et reviennent des personnages hilares, interdits, résignés, roublards, tous cabotins, certains plus que d’autres, tous intermittents du spectacle imaginé par un sorcier espiègle et sans illusion.

Déposés sur la toupie du monde, en équilibre précaire, assaillis par les pulsions et les conflits, susceptibles d’être les victimes d’un malentendu, comiques (même au bord du gouffre), ils sont rassemblés ici dans une étrange féerie, non pour une autre fois, mais pour notre temps.

À lire

Serge Rezvani, Amour/Humour, Philippe Rey éditeur, 2022.

À voir

L’exposition de ses dessins à la galerie Martine Gossieaux, 56, rue de l’Université, 75007 Paris, jusqu’au 12 novembre.

Amour-Humour

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[1]. Librairie des Abbesses, 30, rue Yvonne-Le-Tac, 75018, Paris. Celle que Serge Rezvani surnomme « la librairissime » a fondé un lieu de pure plaisir littéraire dans le quartier de la butte Montmartre, très prisé des écrivains, des lecteurs… et des livres.

C’était écrit: Van Gogh et les vandales

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Les deux adolescentes après leur jeté de soupe à la tomate. Just Stop Oil/SIPA / 01091666_000007

Les Tournesols de Van Gogh ne sont pas les premières victimes: le vandalisme de l’art s’est inscrit comme une arme vulgaire des idées radicales. L’euphémisme de la «déconstruction» pour ne pas dire la destruction.


« L’art vaut-il davantage que la vie ? » Ce n’est pas le sujet du prochain bac de philo mais la question posée par deux jeunes Anglaises, activistes écolos, qui ont lancé en octobre une boîte de soupe sur Les Tournesols de Van Gogh, exposé à la National Gallery.

Geste politique mais aussi vandalisme pur et simple. Le mot est forgé par l’abbé Grégoire. Député et farouche partisan de la chute de la monarchie, il est néanmoins affolé, comme il le raconte dans ses Mémoires, par la destruction des tombeaux royaux de Saint-Denis ordonnée par le Comité de salut public. « Je créais le mot pour tuer la chose ». Voltaire avait déjà averti de ce risque, dans ses Lettres : « Il y aura toujours dans notre nation polie de ces âmes qui tiendront du Goth et du Vandale ; je ne connais pour vrais Français que ceux qui aiment les arts et les encouragent. Ce goût commence, il est vrai, à languir parmi nous ; nous sommes des sybarites lassés de nos maîtresses… »

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Nos deux Anglaises qui, heureusement, n’ont infligé que des dégâts mineurs à la toile ont justifié leur acte en déclarant : « Êtes-vous plus inquiets pour la protection d’une peinture ou pour la protection de la planète et des gens ? Le carburant est inabordable pour des millions de familles qui ont froid et faim. Elles n’ont même pas les moyens de chauffer une boîte de soupe ». Elles qui rêvent d’un monde nouveau s’inscrivent paradoxalement dans une longue tradition. On retrouve cette volonté de vandaliser pour attirer l’attention chez d’autres Anglaises, les suffragettes, qui s’en sont aussi pris à l’art, telle Mary Richardson qui, en 1914, après avoir tailladé La Vénus à son miroir de Vélasquez, déclarait à la police : « J’ai voulu détruire le tableau de la femme la plus belle de toute l’histoire mythologique pour protester contre le gouvernement qui cherche à détruire Mlle Pankhurst, le plus beau personnage de l’époque moderne », faisant allusion à l’arrestation d’une autre suffragette.

Cette opposition entre l’art comme symbole du passé et l’époque actuelle qu’il convient de transformer radicalement est le symptôme des pensées totalitaires. Fasciste ou stalinienne, la destruction du passé, et donc de son art, est indispensable pour écrire la page blanche de l’homme nouveau. Dès 1909, Marinetti, futuriste italien qui se ralliera à Mussolini, rêvait de la destruction de Venise dans Tuons le clair de lune !! et son ami Giovanni Papini, en 1915, semble parler exactement comme nos deux Anglaises à la boîte de soupe : « Les hommes ont une tendance ignoble à reconnaître la grandeur uniquement dans les œuvres ou les âmes lointaines. Ils n’attribuent de la valeur qu’à ce qui n’existe plus. Cette façon de faire est une infamie ».

Les derniers jours des fauves

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La Grande Guerre et le déclin des hommes

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Que deviennent les hommes à l’heure où la révolution des moeurs – la révolution morale – souffle en tempête sur l’Occident ?


Voilà deux ans exactement, le 11 novembre 2020, Maurice Genevoix entrait au Panthéon. Les réussites d’Emmanuel Macron sont assez rares pour qu’on se félicite d’une décision qu’on lui doit. Choix d’autant plus louable qu’il a su résister aux groupes de pression LGBT qui militaient pour Rimbaud et Verlaine, non en tant que poètes, sinon accessoirement, mais en tant qu’homosexuels, pour autant qu’ils le fussent.

Avec l’admirable Maurice Genevoix, Ceux de 14 sont entrés au Panthéon, clôturant le cycle des commémorations du centenaire de la Grande Guerre. Leçon d’histoire : les souffrances inouïes endurées par ces hommes cadrent mal avec les privilèges que la vulgate féministe accuse le genre masculin de monopoliser. Quand on lit le récit des quatre mois d’atroces carnages que les poilus ont traversés en 1915 dans le froid, la neige et la boue pour prendre la crête des Éparges, difficile d’avaler sans broncher les accusations contre ce monopole ou les plaintes acerbes contre la « masculinité toxique ». Toxique pour les femmes fragiles, sans doute, mais d’abord pour les hommes depuis toujours soumis aux étripages guerriers.

Il arrive qu’on entende l’argument suivant : pour les hommes ?, mais ces guerres, ce sont eux qui les veulent, pas les femmes. Soit. À ceci près qu’ils les font plutôt qu’ils ne les veulent. Le paysan breton mobilisé pour aller se faire trouver la peau, ou le moujik, ou le soldat Ryan, ou n’importe quel troupier des énormes boucheries, on ne leur demande pas leur avis, forcés d’obéir aux képis étoilés qui les manœuvrent sur les cartes d’état-major. Cette chair à canon des conscrits, c’est la leur, vouée à protéger femmes et enfants des horreurs perpétrées par l’ennemi. Se faire mitrailler en masse, amputer, brûler, éventrer par amour de la patrie, exposer son corps aux boulets, obus, lance-flammes, baïonnettes, merci pour le privilège. Le patriarcat comme moteur des guerres, peut-être. Mais les soldats comme premières victimes, sûrement, défenseurs sacrificiels commis d’office sur la ligne de front. L’Ukraine à nos portes en fournit un exemple frappant.

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Ce n’est pas dire que la guerre épargne les femmes. Elles en souffrent dans la douleur des pertes, celles de leur mari, compagnon, père, fils, dont rien, en matière de courage, ne les différencie. Elles subissent de plein fouet les duretés inhérentes aux conflits, violences sexuelles incluses. Leurs qualités ne sont donc pas en cause, c’est la réalité des vagues d’assaut qui l’est.

Lors de la commémoration du centenaire, des voix réclamèrent que l’on honore à parité l’épouse du soldat inconnu. Ce serait dédoubler abusivement la flamme. Se substituer aux combattants n’est pas mourir à leur place. Pour rude qu’il soit, le travail en usine ou aux champs n’équivaut pas au martyre des tranchées, et les noms qui s’alignent sur les monuments aux morts sont toujours des noms d’hommes. Allez en Normandie visiter les cimetières militaires qui s’étendent aux abords des plages du débarquement. De Verdun à Ohama Beach en passant par tous les théâtres d’opérations, le souvenir de tous ces fantômes couchés sous les croix blanches a de quoi bouleverser. Les militantes ont l’oubli facile. Un peu de respect et de compassion avant de s’insurger à hauts cris contre les privilèges masculins jugés exorbitants.

L’histoire du féminisme a partie liée avec celle de la guerre, qui par définition implique le rôle et l’image des hommes. Quand le prestige de l’uniforme disparaît, l’admiration portée aux héros s’étiole. Revoyons Capitaine Conan, ce film où un formidable Torreton multiplie les actes de bravoure dans les Dardanelles. À la fin du film, la paix revenue, le glorieux combattant est un héros déchu. Le symbole affiche sa logique : les femmes ayant, durant la Grande Guerre, prouvé leur capacité à remplir les tâches jusqu’alors assumées par les hommes, ceux-ci, pourtant vainqueurs, chutèrent de leur piédestal. Remplacés ils avaient été, remplaçables ils devinrent.

Auréolés de lauriers, mais diminués par la boucherie tant sur le plan du nombre que de la répugnance désormais attachée aux combats qu’ils avaient menés – la der des ders, plus jamais ça, matrice du pacifisme aveugle aux futures menaces –, les hommes durent réinventer des statuts impossibles à récupérer. Les femmes n’entendaient pas revenir au foyer pour s’y enfermer. Elles advinrent avec leurs talents révélés, enrichies de compétences inédites, sur la scène économique et sociale revisitée par les tueries. Un million de jeunes gars en moins, cela compte dans un pays de 40 millions d’habitants.

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Dans de tout autres conditions, les hommes se trouvent à présent confrontés à l’effacement des motifs d’admiration dont ils tiraient bénéfice. Qu’admirer en eux dont les femmes manqueraient ? Quels mérites capables de justifier aujourd’hui leur prééminence ancienne ? Plus grand-chose ne les distingue. Conscription supprimée, armée de métier de surcroît féminisée (tout comme le sport, version miniature du champ d’honneur), entre eux et les femmes, tout se ressemble. En perdant leur prestige militaire, ils ont perdu le socle de leur autorité. Peine aggravante, les femmes démontrent une nette supériorité dans la réponse aux besoins d’une économie tertiaire. La révolution morale à laquelle nous assistons procède de ce renversement. Et comme les femmes ont le vent en poupe, forcément elles tendent les voiles. Si bien que selon la binarité primaire, désormais les dominées dominent.

D’innombrables hommes, surtout parmi les jeunes, restent les bras ballants. Des avantages autrefois acquis par le sang versé, ils ne conservent aucune médaille. La paix les a rapetissés. Continuer de les amoindrir n’est pas de bonne politique. Il faut les aider à trouver leur place au sein des nouveaux codes du nouveau monde. Vaste entreprise, à l’extrême opposé de l’idéologie progressiste exclusivement promue à leur détriment. L’enjeu saute aux yeux : il est de rétablir une égalité avec les femmes non sur le plan des droits, qui sont équitablement partagés, mais sur celui du rôle social, de l’image de soi et finalement du sens de la vie dont la révolution morale les dépossède, au risque d’un déséquilibre contraire aux intérêts bien compris de l’un comme de l’autre sexe et de la société tout entière.

Les hommes et les femmes: Notes sur l'esprit du temps

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La Bruyère, portrait de nous-mêmes

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Résultat des élections de mi-mandat aux États-Unis : un nouveau jalon sur le chemin de la disparition de l’Amérique des Pères fondateurs?

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Joe Biden et Barack Obama, le 05/11/22 / PHOTO: Patrick Semansky/AP/SIPA / AP22737252_000123

La «vague rouge» tant attendue n’est jamais venue : quelles sont les causes de cet échec et quelles en seront les conséquences à long terme?


Les résultats des élections de mi-mandat aux États-Unis ont démenti maints pronostics selon lesquels les Républicains allaient reprendre le contrôle du Sénat et de la Chambre des représentants avec une confortable avance, en réaction à la calamiteuse présidence Biden, dont les manifestations alarmantes ne manquent pas (accroissement démesuré de l’étatisme, hausse des prix, augmentation de la criminalité, frontières non contrôlées dans le sud du pays, encouragement à la « wokisation » de la société américaine, etc.). Dans les quelques jours qui ont suivi l’annonce des résultats, de nombreux commentateurs conservateurs, désarçonnés dans un premier temps par l’absence de « vague rouge » tant attendue par eux, ont ensuite tenté d’analyser les causes de l’échec essuyé par les républicains.

Comme on pouvait l’imaginer, les critiques adressées à l’encontre Trump – y compris au sein du camp républicain – ne se sont pas fait attendre. Par son obstination inconsidérée à vouloir être candidat à la présidence en 2024, l’ancien locataire de la Maison Blanche, battu en 2020, serait, a-t-on souvent entendu ces derniers jours, la principale cause des résultats, globalement décevants, enregistrés par le GOP (Grand Old Party). Ainsi, tout en étant conscients des graves déficiences de la présidence Biden en cours, les Américains auraient voulu faire comprendre à Trump qu’ils ne comptaient pas pour autant lui donner un blanc-seing dans l’hypothèse où Trump se présenterait aux élections de 2024 (hypothèse que celui-ci vient de confirmer il y a deux jours à Mar-a-Lago).

Plutôt que d’attaquer directement Trump, l’essayiste et réalisateur de documentaires Dinesh D’Souza s’interroge sur la qualité réelle de certains candidats républicains qui ont été battus, et que Trump lui-même a parfois pu soutenir. D’autres commentateurs comme l’auteur conservateur Mark Levin ont critiqué les mauvais choix stratégiques du Senate Leadership Fund, lié au chef de la minorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, et dont le but consiste à « bâtir une majorité républicaine au Sénat » : c’est ainsi, souligne Levin, que la campagne du « RINO » (Republican in Name Only, ou soi-disant républicain) Joe O’Dea dans le Colorado a été largement soutenue par le Senate Leadership Fund, ce qui n’a pas empêché sa défaite face son rival démocrate.

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Ce qui nous amène ici à souligner un point capital : il existe depuis des années une profonde division non seulement entre conservateurs républicains d’une part et « progressistes » démocrates de l’autre, mais aussi de plus en plus au sein même du parti républicain : celui-ci se partage désormais en effet entre l’establishment, les « RINOs » et les « Never Trumpers » d’un côté, et, les partisans du courant MAGA (Make America Great Again) de l’autre côté, mouvance qui reste à ce jour principalement incarnée par Trump. En France, ces termes ne sont pas tellement connus, mis à part peut-être le sigle MAGA, qui, lorsqu’il est évoqué par les médias mainstream, est généralement associé d’office par eux à Trump et à l’ « extrême droite » américaine – laquelle serait, à les en croire, fondamentalement bornée, fanatique, réactionnaire et ennemie du progrès social. Cette vision est évidemment tout à fait inexacte et caricaturale : rappelons d’abord que c’est Reagan, et non Trump, qui formula le premier le slogan « Make America Great Again ». Lors de la fête fédérale du travail en 1980, Reagan déclara en effet : « Ce pays a besoin d’une nouvelle administration avec un dévouement renouvelé pour le rêve de l’Amérique, une administration qui donnera une nouvelle vie à ce rêve, et redonnera sa grandeur à l’Amérique ». Trump se place donc ici dans le sillage d’un Reagan, et ce à différents niveaux : défense du capitalisme de laissez-faire – contrairement au capitalisme de connivence avec l’État, qui en est la négation pure et simple -, réduction de la pression fiscale pesant sur les entreprises et la société, qui dissuade l’effort et l’initiative privée, patriotisme, défense enfin d’un conservatisme social – lequel nous paraît devoir être d’autant plus vigoureusement défendu à notre époque que les « woke » entendent refondre idéologiquement l’ensemble du genre humain conformément à leurs folles lubies.   

Le mouvement MAGA n’a ensuite rien à voir avec une quelconque « extrême droite », étiquette politique dont l’usage tombe ici complètement à côté de la plaque, mais qui présente en tout cas l’avantage pour les médias mainstream de se dispenser d’avoir à comprendre de quoi il s’agit vraiment. 

Trump, concédons-le volontiers, est irritant sur la forme. C’est un OVNI politique à tout point de vue, jusqu’à la rhétorique, souvent agressive et outrageante, dont il use et abuse. Mais quel est le danger qui menace aujourd’hui le plus la démocratie américaine ? Trump ou le sectarisme « progressiste » du Parti démocrate – désormais largement dominé idéologiquement par l’ultragauche ? À en croire la majorité des médias, il n’y a pas d’hésitation possible : c’est Trump, évidemment. C’est Trump en raison de ses dangereuses sorties médiatiques qui ont continuellement ponctué son mandat présidentiel ; et c’est lui et lui seul, plus encore depuis les événements du 6 janvier 2021, dans la mesure où il aurait, répète-t-on inlassablement un peu partout, lancé un « appel à l’insurrection » qui aurait ainsi conduit aux événements du Capitole. Pour un Français – et pour beaucoup d’Américains aussi – l’idée même que Donald Trump est directement responsable de ce qui s’est passé ce jour-là ne fait pas l’ombre d’un doute. À ce propos, l’essayiste Guy Millière remet les pendules à l’heure dans son dernier livre, Après la démocratie (Éditions Balland, 2022), en rappelant que Trump, sur le fondement de soupçons d’élections litigieuses, avait demandé à ses soutiens « de se rendre devant le Capitole. Pacifiquement. Patriotiquement. Pour faire entendre leur voix » (p. 17). Au moment même où Trump parlait, des individus ont brisé deux fenêtres du Capitole, y sont entrés, et ont ensuite ouvert les portes pour inciter les partisans de Trump à faire de même : entre cinq et six cents personnes sont entrées (Ibid.). On peut, on doit leur reprocher d’y être entré, mais soutenir que telle était leur intention initiale en se rendant au siège du pouvoir législatif n’est ni plus ni moins qu’une fake news.

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La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a dès lors parlé d’ « insurrection » et de « tentative de coup d’État » ; Trump et ses soutiens ont également été qualifiés de « terroristes intérieurs » (Ibid., p. 18), pour reprendre une expression alors nouvellement forgée pour l’occasion. Trump devenait ainsi l’ennemi public no1, la principale menace planant désormais sur la démocratie américaine. Une deuxième procédure d’impeachment (destitution) inutile a dès lors été engagée contre lui… quelques jours à peine avant le début effectif de la présidence Biden. Appel à la délation, chasse aux « terroristes intérieurs » ont ensuite été encouragés par les grands médias (p. 20), désireux d’œuvrer à la rééducation morale de ceux qui avaient eu la malchance d’être « intoxiqués mentalement » par Trump (Ibid.). Guy Millière rappelle dès les premières pages de son livre le caractère effarant des méthodes inquisitoriales employées par les Démocrates et leurs serviles relais médiatiques pour venir à bout de Trump. Des méthodes qui, à la vérité, ne sont pas dignes d’une démocratie bien-portante.

Nuançons ce dernier point : la démocratie américaine est malgré tout une démocratie robuste, car ce qui lui permet de faire face aux assauts des démocrates fanatisés par leur anti-trumpisme obsessionnel, c’est notamment sa Constitution. Le rêve d’un nombre semble-t-il croissant de Démocrates, qui tendent à voir la Constitution comme un « document vivant » qu’on peut librement modifier à sa guise, ce n’est pas de respecter les principes des Pères fondateurs américains, mais de les infléchir au contraire dans le sens du progressisme étatiste et redistributeur voulu par eux, pour ainsi faire de l’État fédéral l’acteur désormais incontournable de la vie des citoyens, et ce dans tous les domaines (santé, économie, éducation, morale, etc.). L’Amérique, ses valeurs, son fonctionnement institutionnel sont directement assis sur la philosophie des fondateurs, qui se sont attachés à assurer constitutionnellement le respect de la philosophie des droits individuels tout en échafaudant un système permettant à un ensemble d’États particuliers de vivre au sein d’une fédération. Or, de plus en plus de démocrates radicaux ne semblent plus du tout croire à ces valeurs et ces principes, qu’ils jugent en fait responsables des maux de la société américaine, et même du reste du monde : ils veulent donc désormais les remplacer par d’autres valeurs, d’autres principes, relevant d’une idéologie contre laquelle les fondateurs ont justement tenté de prémunir l’avenir du pays en établissant maints garde-fous institutionnels : le collectivisme étatiste. Ce qui reviendrait, si la gauche y parvenait un jour, non seulement à affaiblir, mais même à détruire de l’intérieur la société américaine. L’un des grands artisans de cette tentative (plus ancienne que l’on pense d’ordinaire) visant à amoindrir la puissance de l’Amérique, au motif que celle-ci aurait été une puissance coloniale constamment génératrice d’injustices et de régressions (sociales, morales, culturelles), fut Obama. C’est ce que rappelle encore Guy Millière dans son livre précité, et ce fut aussi la thèse du film de Dinesh D’Souza, 2016: Obama’s America (2012).

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Le Parti démocrate d’aujourd’hui (servi par la caisse de résonance progressiste que constitue la classe médiatique dominante) n’est en vérité plus ce qu’il était il y a encore une vingtaine ou une trentaine d’années : il est devenu de plus en plus étatiste, de plus en plus sectaire, et désormais idéologiquement inféodé à l’écolo-socialisme et au « wokisme ». Guy Millière va jusqu’à parler de « totalitarisme », et Mark Levin de « marxisme américain » – c’est le titre de son dernier livre, American Marxism (New York, Threshold Editions, 2021). Un mot comme « totalitarisme » pourra ici paraître excessif. Or, avant de le juger comme tel, rappelons-nous la leçon de ce grand pourfendeur d’idéologies que fut Jean-François Revel : le totalitarisme ne concerne pas seulement en propre un système politique, mais constitue un phénomène mental plus général ; nous aurions ainsi tort de croire que les démocraties en seraient par définition totalement exemptes dans certains de ses secteurs. Non, le totalitarisme est une tentation fondamentale de l’être humain, qui sommeille potentiellement en chacun de nous. Par conséquent, seul un système constitutionnel, garantissant la vie, la liberté et la propriété individuelle, peut nous permettre de tenir à distance cette tendance consubstantielle à l’homme, tendance qui peut tout au plus être réduite au minimum, sans jamais pouvoir être complètement extirpée. Il faudrait donc qu’un plus grand nombre d’Américains comprennent enfin qu’il y a lieu pour eux (et sans doute aussi pour le reste du monde démocratique) de protéger ce que les États-Unis ont peut-être de plus cher : ce qui a fait depuis la création de ceux-ci leur « exceptionnalisme », c’est-à-dire leurs valeurs fondatrices assises sur le respect des droits fondamentaux, inaliénables et imprescriptibles des individus.

De ce point de vue, Trump nous paraît en l’état actuel des choses, en dépit de toutes les campagnes de dénigrement qui se sont succédé sans relâche contre lui dans le seul dessein de lui nuire, et malgré ses indéniables défauts et outrances verbales, le mieux à même de faire face à l’offensive collectiviste de « régénération » morale et culturelle du pays menée depuis plusieurs années par les Démocrates radicalisés par les idées d’extrême gauche. Peut-être le prochain candidat républicain à l’élection présidentielle de 2024 sera-t-il un autre candidat que Trump – on parle de plus en plus de Ron DeSantis, largement réélu gouverneur de Floride. Or, si DeSantis devait être investi par le Parti républicain, et s’il devait gagner la présidentielle, la forme serait à coup sûr différente de celle de Trump. Mais est-on si certain que le fond de sa politique le serait ? Il ne le serait probablement pas en réalité, car, comme Trump, DeSantis adhère pleinement à la mouvance MAGA. Seule celle-ci, qui puise ses origines intellectuelles dans la philosophie des fondateurs, et qui va jusqu’à Trump, en passant par Reagan et le mouvement du Tea Party de la fin des années 2000 et du début des années 2010, a une chance de sauver l’Amérique d’elle-même et du radicalisme progressiste que celle-ci est parvenue à sécréter en son sein depuis des décennies – et plus encore, redisons-le, depuis la présidence Obama, dont l’actuelle présidence Biden ne constitue finalement que le troisième mandat.

Après Trump ?

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Les Français ne sont pas coupables…

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Erice Delbecque / Capture d'écran d'une vidéo YouTube de la chaine VA Plus, du 26 juin 2020

Si les Français se rendent justice eux-mêmes, ce n’est pas par désobéissance civile, mais une réponse à l’incurie de l’État. Les discours moralisateurs et culpabilisants ne serviront personne.


Face à la délinquance, la tentation de l’autodéfense (Le Figaro).

Devant ce constat : les ratés de la réponse pénale, la lenteur des procédures, les classements, les  peines non exécutées, les difficultés de la police et de la gendarmerie pour interpeller et enquêter, le dévoiement des surveillances et des expéditions punitives, l’excellent Eric Delbecque, expert en sécurité intérieure, déclare «qu’on ne peut pas approuver cette sorte de nouveau Far West». Comme il n’appartient pas à la catégorie des sociologues compassionnels ou des analystes hémiplégiques – tout pour les transgresseurs, rien pour la société -, il doit être écouté.

Mais doit-il être entendu si son propos vise seulement à culpabiliser les citoyens qui en désespoir de cause pratiquent l’autodéfense ? Dans un monde idéal, dans une France où l’autorité régalienne, l’efficacité des forces de l’ordre, la rigueur et la cohérence judiciaires seraient à leur comble, le Far West – intrusion d’une justice expéditive dans l’État de droit – serait à rejeter absolument.

Mais dans notre pays aujourd’hui, nous sommes loin de cette excellence et depuis quelques années, l’autodéfense, ici ou là, apparaît comme une solution plausible face à l’incurie et à l’impuissance de nos organes officiels de protection et de répression. À l’exception de quelques justiciers compulsifs qui se font une joie d’intervenir là où ils devraient s’abstenir, la plupart des citoyens concernés se mêlent avec regret et même crainte de ce qui les regarde : leur sauvegarde, celle de leur famille, le respect de leur tranquillité et de notre vivre-ensemble républicain, la préservation de leurs biens.

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On ne peut se contenter de considérer que l’autodéfense pallie de plus en plus les défaillances de l’État de droit, de le déplorer sans s’interroger plus avant. Eric Delbecque, si je l’interprète bien, le souligne avec pertinence : derrière cette multiplication des épisodes de «justice privée», il y a une opposition, une résistance au politiquement, au judiciairement et au médiatiquement corrects.

Les victimes ne sont pas les transgresseurs mais celles que les délits et les crimes ont offensées, meurtries ou tuées. La présomption d’innocence est un principe essentiel mais il ne saurait prévaloir, sur un mode totalement artificiel, voire ridicule, quand il n’y a pas le moindre doute sur l’imputabilité des infractions.

Il ne faut pas avoir peur de cibler notre État de droit et d’accepter qu’au-delà de la révérence obligatoire qu’on lui manifeste, sa force, sa vigueur, ses richesses mais aussi ses limites soient questionnées.

Pour résumer, quand l’insécurité augmente, que les crimes et les délits poursuivent leur course malfaisante, que leurs modalités deviennent de plus en plus sauvages et que police et gendarmerie non seulement ne sont plus craintes ni respectées mais qu’on s’en prend d’initiative à elles, lorsque notre système de preuves fondé sur l’individu pris sur le fait devient radicalement inadapté aux violences collectives où le groupe protège chacun et interdit toute poursuite fiable et opératoire, il ne suffit plus de proclamer «État de droit», il convient de se demander ce qui doit être changé en son sein pour qu’enfin il réponde à l’attente des citoyens.

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S’il ne bouge pas quand tout démontre que son formalisme civilisé n’est plus acceptable dans son intégralité, c’est accepter que les choses empirent et que la réalité d’une France ensauvagée devienne encore davantage notre quotidien, et d’abord celui des plus faibles et des plus démunis d’entre nous.

On ne peut plus tolérer que police, gendarmerie et justice ne soient pas autorisées à distinguer, dans la masse des infractions et la multitude des auteurs, les responsabilités évidentes, immédiates et incontestables, avec la rapidité des procédures qu’elles devraient permettre, des affaires et des incriminations plus complexes. On ne peut plus laisser l’État de droit paradoxalement nuire à la Justice et étouffer le bon sens sous son byzantinisme.

Ce ne sont que des pistes qui devraient, concrétisées, rendre encore plus inexcusable la faillite régalienne du pouvoir qui confond l’invocation confortable de l’humanisme avec la fermeté d’une politique pénale digne de ce nom. Pour une telle révolution, quitter les cercles et les camarillas prétendument progressistes serait le premier impératif et le deuxième, ne pas mépriser par principe ce qui surgit du peuple en le qualifiant de populisme : autre manière de dénigrer ce que le pouvoir ne comprend pas ou ne veut pas entendre. (Voir mon billet du 23 août 2022 : «Changer l’État de droit pour protéger les Français…»)

Mais cette présomption d’innocence qu’on met à toutes les sauces, je la retiens et la réclame pour notre nation : les Français ne sont pas coupables…

Le Mur des cons

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Un avocat général s'est échappé

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Aux arbres citoyens : massacre à la tronçonneuse en direct sur le service public

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Léa Salamé pour l'émission Aux arbres citoyens / Capture d'écran d'une vidéo YouTube du 09/11/22 de la chaine france tv

Le 8 novembre en prime time, France 2 diffusait « Aux arbres citoyens », une grande émission de débat consacrée aux forêts pour sensibiliser à leur importance au regard du changement climatique. Animée par Léa Salamé, l’émission n’a pas convaincu, en raison de l’absence de personnalités (vraiment) expertes des enjeux forestiers comme… les forestiers privés.


Au départ, il y a un vrai sujet d’actualité : l’impact du réchauffement climatique sur les forêts. Ces dernières sont confrontées à de nombreux défis : environnementaux, sociétaux et économiques. On attendait logiquement une belle table ronde avec des porte-paroles compétents réunis pour un échange constructif.

Ce n’a pas été le cas. Le Service Public a fait le choix ubuesque de ne convier aucun professionnel ni expert de la foresterie française, et de faire la part belle à des militants marginaux et à des profanes dont la connaissance des sujets forestiers étaient si limitées que leur présence sur le plateau en devenait incongrue.

Sentimentalisme bon marché

De ce fait, l’émission était techniquement ratée et le rythme poussif. Les sujets se succédaient péniblement, aux rythme des approximations et de la cacophonie d’un jingle retentissant inopinément. Car en plus de maltraiter son sujet, l’émission menait clairement une politique de racolage pour appeler les téléspectateurs à faire des dons pour des projets « forestiers » mal définis, sur fond de sentimentalisme bon marché. Ce qui a conduit l’influenceur Richard Sur Terre à comparer l’émission à «une sorte de Téléthon de la nature, mais avec des conneries dedans».

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N’est pas expert de la forêt qui veut, ou prétend l’être. À titre d’exemple, un invité, Yannick Noah, n’a pas été capable de citer deux essences forestières de France métropolitaine. Puis, on utilise la novlangue pour remplacer le terme de «haie» par celui de «forêt linéaire». On invite le fameux «Homme Chevreuil », pour du sentimentalisme de bas étage, sans jamais évoquer la question d’équilibre sylvo-cynégétique nécessaire à la forêt. On passe de l’exploitation forestière en forêt du Morvan et d’Alsace à l’admiration d’un vieil arbre sec aux USA puis au survol de la déforestation amazonienne. Tous ces éléments déstructurés et bâclés forment une bouillie intellectuelle destinée au mieux à générer du flux sur les réseaux sociaux, ou peut être pire, à mener une opération d’influence majeure aux profits de militants écologistes. Un peu gênant à une heure de grande écoute, sur une chaîne du Service Public.

Absence remarquée des forestiers privés

Autre point culminant du malaise, l’intervention du ministre de la Transition Écologique, Christophe Béchu. Dès son arrivée sur le plateau, ce dernier entamait un dialogue de sourd avec un auditoire irrespectueux de la fonction. Un face à face stérile qui n’a pas permis de soulever les enjeux de fond malgré les efforts du ministre qui tentait péniblement de partager une vision argumentée.

Que retiendra le grand public de l’émission ? En tout cas pas le travail mené par les acteurs de terrain, comme les forestiers privés, qui n’ont pas eu voix au chapitre malgré leurs demandes répétées. Aucun mot sur leur expertise, leurs investissements et leurs démarches innovantes pour adapter la forêt au changement climatique ou prévenir les feux de forêts aux côtés des autres acteurs de terrain et des forestiers publics. À quand une émission de débat public sur les forêts avec des scientifiques et des acteurs de terrain ?

Brexit soit qui mal y pense

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Gérard Araud, le 04/03/19 / PHOTO: Marion Curtis/StarPix/REX/Shutterstock/SIPA / Shutterstock40699018_000030

Dès qu’il s’agit du Brexit, la pensée désidérative ou wishful thinking du Point décide de l’angle des articles et de la titraille. Tout se passe comme si la ligne éditoriale dépendait de croyances basées sur ce qu’il est agréable à imaginer pour un globaliste opposé par principe aux nations libres, plutôt que sur des faits réels, vérifiables ou rationnels.


A la lecture de l’article de Gérard Araud, dans Le Point du 6 novembre 2022, présenté comme une chronique et intitulé «Le Brexit vient de faire pschitt», je me suis dit : «Tiens, je vais apprendre quelque chose». Autant vous dire que la lecture in extenso du papier ne m’a rien appris si ce n’est la conviction que le rabâchage des vues habituelles du Point tenait du wishful thinking et que l’inénarrable M. Araud, sur ce sujet, tenait du globaliste constructiviste et forcément wokiste, adepte des politiques de l’identité victimaire qui vont avec. J’envoie un SMS à un ami journaliste (celui qui m’a transmis le papier du Point) : tu le connais ce Gérard Araud? Réponse : non.

« La crise politique britannique suivie de l’arrivée à Downing Street de Rishi Sunak démontre que le Brexit était une impasse ». Faut-il rappeler que Rishi Sunak, bien qu’il soit présenté comme un homme de statu quo par son tempérament, a toujours été favorable au Brexit, a voté pour le Leave en 2016 et a toujours appuyé le Brexit en tant que parlementaire.
Après le chapeau, l’attaque de l’article : « Évidemment que la crise politique britannique est la conséquence directe du Brexit ! Elle met en évidence les contradictions qui mènent aujourd’hui le Royaume-Uni dans une impasse. En effet, la majorité, qui a décidé, en juin 2016, du retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne, n’était unie que sur cet objectif, car profondément divisée sur tout le reste, en particulier savoir que faire de ce Brexit ». Eh bien, cela s’appelle la liberté, Monsieur.

Gérard parle de l’aporie qui est au cœur du projet de Brexit. Il se croit malin en divisant les Brexiteers en deux blocs soi-disant irréconciliables, l’un qui voulait se débarrasser de la réglementation de l’UE, adeptes inconditionnels du libre-échange, prêts à faire de leur pays un « Singapour-sur-Tamise », quitte à détricoter l’appareil réglementaire mis en place par l’UE pour défendre le consommateur [sic] ; et l’autre qui voulait protéger l’économie britannique d’une ouverture à la concurrence et à l’immigration, victimes de la mondialisation [re-sic] – nos Gilets jaunes pour faire bref – précise-t-il quand ces derniers s’étaient justement levés contre les taxes, les normes et les réglementations européennes transposées en France, qui veulent défendre leur emploi contre l’immigré ou contre les importations en provenance de Chine. La contradiction est absolue : les uns veulent ouvrir grandes les frontières ; les autres, les fermer.

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En fait, diverses tendances se retrouvent, et notamment dans Le Cœur de l’Angleterre, le roman de Jonathan Coe, auteur plutôt de gauche et pro-Brexit. Il y a « ceux qui ont voté pour rétablir la souveraineté et rapatrier les lois, d’autres pour réduire l’immigration et renforcer le contrôle aux frontières, d’autres qui espéraient rendre à la Grande-Bretagne le sentiment de sa valeur en tant que nation indépendante, alors que d’autres […] ont voté pour libérer l’Angleterre des taxes confiscatoires et autres régulations de l’UE et lui permettre ainsi de devenir un vrai pays de libre-échange essentiellement tourné vers les marché asiatiques et américains ». Des objectifs certes différents mais nullement antagoniques comme le laisse entendre l’intrigant Gérard Araud. « Le génie de Boris Johnson, reconnait-il quand même, fut de dissimuler cette opposition et de remporter les élections législatives en maintenant unie cette coalition du Brexit », oubliant que le rôle d’un homme politique est de se positionner dans une optique rassembleuse en responsabilité au-delà des convictions qui clivent au sein d’un même camp.

Mais qui est-il, au fait, Gérard Araud, et d’où parle-t-il ?

J’apprends dans La Croix du 16 octobre 2019 que Gérard Araud vit désormais à Manhattan. Celui qui avait pris position contre Marine Le Pen en mars 2017 devient conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron pendant sa campagne l’un des trente proches les plus influents du candidat Macron, selon Les Décodeurs du Monde. Aujourd’hui, il travaille pour la société de Richard Attias, spécialisée dans l’organisation de grands événements internationaux. « 65 % du marché se trouvent dans les pays du Golfe, pas en Suède », dit-il. Gérard est un anywhere, une élite cosmopolite comme on disait.

Mais celui qui se prend volontiers pour Tintin, nous ferait plutôt penser à Bobby Smiles; le dirigeant du Syndicat des Gangsters de Chicago dans l’album Tintin en Amérique. Dans Marianne du 10 novembre 2021, j’apprends que la Haute autorité pour la transparence de la vie publique s’est prononcée sur le cas de Gérard Araud. L’avis est sans concession, soulignant les nombreuses irrégularités de la situation de l’ancien ambassadeur. Les services de Didier Migaud mettent en cause les « petits boulots » effectués dès son départ à la retraite en avril 2019 par l’ancien ambassadeur de France à Washington, des activités ayant parfois « été réalisées dans des conditions irrégulières » et menant à « des risques d’ordre pénal et déontologique pouvant résulter d’une reconversion professionnelle ». Ah, ces boomers, de vingt à quatre-vingt ans, n’auront décidément laissé passer aucune opportunité. Et Monsieur Araud de pantoufler allégrement dans le secteur privé. C’est-à-dire d’en croquer.

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Nommé par décret du président de la République ambassadeur auprès des États-Unis d’Amérique, Gérard Araud tweete après la victoire de Donald Trump en novembre 2016: « Après le Brexit et cette élection, tout est désormais possible. Un monde s’effondre devant nos yeux. Un vertige ». La chaîne Fox News reprend aussitôt le tweet pour le dénoncer. Pour le quotidien anglais, The Daily Mirror, les remarques de l’ambassadeur sont « d’autant plus étonnantes » qu’il devra travailler avec Trump et son équipe. Et alors qu’il est ambassadeur aux Etats-Unis, il qualifie Israël où il fut ambassadeur « d’État d’apartheid ». Mais qui connait tout ce passif quand il lit la chronique de Gérard Arau sur le Brexit dans Le Point ?

Le Royaume-Uni ne subira sans doute pas le désastre que ses adversaires prédisaient

Le 5 octobre 2022, Nicholas Baverez, dans un édito du Point titré «Le krach du Brexit», écrit : «Après la présentation de son minibudget, la Première ministre britannique Liz Truss est déjà fragilisée. La situation du Royaume-Uni est critique». Et déjà l’an dernier, le 22 octobre 2021, Le Point publiait un autre article de Nicolas Baverez, «Brexit, le piège diabolique», dont le chapô nous informait que «La décision de la Grande-Bretagne de quitter l’UE paralyse chaque semaine un peu plus l’économie britannique. Et le pire reste à venir…»

A lire aussi: Affaire Ablyazov: Grande-Bretagne et France, deux pays, deux approches

Laissons quand même la conclusion de ce papier à Gérard Araud qui conclut ainsi le sien : «Le Brexit était bel et bien l’impasse que dénonçaient ses adversaires». Pourquoi les globalistes ne baissent-ils pas les bras, et pourquoi ils n’abandonneront jamais ? Parce que le Brexit est pour eux une grande défaite, et que la Grande-Bretagne n’est pas une petite nation.

Deux idéaux-types s’opposent dans le champ politique qui structure la vie politique occidentale. D’un côté les puissances globalistes, constructivistes et les acteurs du wokisme, et de l’autre côté, les nations libres, le vrai libéralisme et l’identité nationale qui est à la fois enracinement et universalisme.

C’est un conflit titanesque et qui continue.

«Travaillez pendant que vous avez encore de la lumière»

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Marcel Proust / PHOTO: MARY EVANS/SIPA / 51039852_000001

Proust est mort il y a cent ans aujourd’hui. Après les commémorations, si on commençait à le lire ?


Il y a cent ans, presque jour pour jour, le 18 novembre 1922, Marcel Proust meurt épuisé à 51 ans.

Trois ans plus tôt, le 10 décembre 1919, apprenant qu’il avait reçu le Goncourt pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Proust a prononcé la phrase la plus courte de sa vie ; « Ah ! », lui qu’on moquait pour ses périodes interminables dans Du côté de chez Swann. Céleste Albaret, la fidèle servante, avait enfreint la consigne de ne jamais réveiller Monsieur. « Ah ! » d’émotion ou « Ah ! » d’indifférence ? Difficile à dire. Non pas parce que Proust tient cette récompense pour négligeable mais parce qu’il est déjà engagé dans une course de vitesse entre la maladie et l’immensité de son entreprise. Mais il a réussi son pari : son œuvre est achevée même si les parutions de La Prisonnière (1923), d’Albertine disparue (1925) et du Temps retrouvé (1927) seront posthumes.

Héroïsme

Il faudrait toujours avoir à l’esprit cet héroïsme d’un Proust littéralement à bout de souffle quand on lit La Recherche : dans une lettre à un de ses correspondants, il citait d’ailleurs ce commandement de Saint-Jean : « Travaillez pendant que vous avez encore de la lumière ». Mais justement, lit-on encore autant qu’on le devrait ce marathonien désespéré et victorieux contre le Temps?

C’est que la manie commémorative de la République des Lettres est désormais bien connue et marque souvent une manière de bonne conscience mémorielle. On ne compte plus les centenaires, les cinquantenaires, les vingt ans de la naissance ou de la mort de tel ou tel auteur, de la parution de tel ou tel livre. On aimerait être sûr que ces commémorations fassent réellement gagner de nouveaux lecteurs à ceux qu’elles commémorent. On n’en est pas certain. Il s’agit plutôt de se dédouaner à date fixe de ce désintérêt général pour la chose littéraire, et puis aussi de vendre quelques livres en plus.

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On a été gâté, avec Proust, et on le sera jusqu’au bout de cette année avec une exposition à la BNF jusqu’au 22 janvier sur « Proust, la Fabrique de l’œuvre ». Pour ceux qui ne pourraient pas faire le voyage, on peut conseiller le magnifique catalogue de le l’exposition (Gallimard/BNF, 39 euros), sous forme d’abécédaire avec une très riche iconographie.

Il n’empêche, rien ne vaut la lecture du texte lui-même. Les appareils critiques étant intimidants, la Pléiade a ainsi eu l’idée culottée dont nous avons déjà parlé dans le magazine : proposer La Recherche en deux volumes sans la moindre note. L’occasion de se plonger par exemple, dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, le prix Goncourt et deuxième roman de la Recherche parce que l’ordre chronologique n’a dans cette oeuvre aucune importance pour deux raisons.

Eternité

Primo, comme le remarquait Barthes, « Le bonheur de Proust, c’est qu’on ne saute jamais les mêmes passages », ce qui signifie que Proust ayant inventé son propre style, tout est rendu de manière radicalement nouvelle, tout surprend et que le regard du lecteur est obligé de s’accommoder et de s’enchanter devant cette nouvelle vision du monde, plus lumineuse jusque dans les détails les plus quotidiens, surtout dans les détails les plus quotidiens.

Secundo, parce que le mouvement circulaire et infini de La Recherche raconte comment un narrateur passe son existence dans la quête de ce qui sera l’élément déclencheur pour écrire son chef d’œuvre. Et, quand il y parvient enfin dans Le Temps retrouvé, il annonce qu’il va pouvoir précisément commencer à écrire… l’œuvre qu’on vient de lire !

Dans A l’ombre des jeunes filles en fleur, donc, Proust poursuit, complète et module les thèmes présents dans Du côté de chez Swann tout en annonçant la suite. Et tout d’abord l’amour : celui de Swann pour Odette, du narrateur pour Gilberte puis Albertine, de Saint-Loup pour sa maîtresse Rachel mais aussi la puissance de transfiguration de l’art à travers la peinture d’Elstir dont le narrateur visite l’atelier.

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Il découvre aussi la vie mondaine et sa complexité byzantine, il rencontre et se lie avec quelques grandes figures de La Recherche comme Charlus qui n’avait fait jusque-là que de brèves apparitions dans Un amour de Swann, quintessence de l’aristocrate arrogant et néanmoins profondément humain ou de Bloch, l’intellectuel dévoré par la passion triste du snobisme. Mais, surtout, apparait le motif de la mer, « Je ne vis jamais deux fois la même », quand le narrateur prend ses quartiers d’été à Balbec avec sa grand-mère et, corollaire soyeux, le motif des jeune filles qui constitue ici une des plus belles épiphanies sensuelles de notre littérature.

Proust invente, à travers Albertine, Lolita avant Lolita. Une Lolita belle-époque qui ne serait pas victime de la cruauté prédatrice de l’Humbert nabokovien mais provoquerait l’émerveillement presque désespéré d’un narrateur qui comprend soudain, dans cette station balnéaire qui concentre la douceur de vivre et l’élégance mais aussi l’existence d’une lutte des classes souterraine dans le fonctionnement du Grand Hôtel, qu’elle sera une clef décisive pour éprouver tout le clavier de sa sensibilité, de la souffrance à la frustration, de l’extase au plaisir renouvelé d’être au monde : « Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux, parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur ».

 Alors, pour paraphraser Saint-Jean cité par Proust : « Lisez, pendant que vous avez encore de la lumière ».

Le rejet de l’excellence

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Depuis la Révolution, nos institutions, notre enseignement et nos entreprises ont été des modèles d’exigence et donc, de réussite. Mais en quelques décennies, la société postmoderne a renié ce goût de l’excellence.


La France donne le sentiment de dériver. Alors qu’elle se pense à la pointe de l’intelligence, son système scolaire ne fournit plus un niveau d’instruction digne d’un grand pays. Paris, jadis Ville lumière, se distingue maintenant par la prolifération des rats. Son industrie est plombée par les problèmes de compétences, jusqu’au cas emblématique de l’industrie nucléaire qui doit faire appel à des soudeurs étrangers. Notre pays est-il en passe de rejoindre le tiers-monde ? Il reste certes bien différent de la plupart des pays qui composent celui-ci. Il s’illustre encore dans certains secteurs de pointe tels l’aviation, le spatial, les TGV. Il domine dans l’industrie du luxe. Ses grands crus font référence dans le monde. Ses savants récoltent encore prix Nobel et médailles Field. Ses trains arrivent raisonnablement à l’heure. Mais, dans ce contraste entre ce qui sombre et ce qui brille, la France tend à rejoindre les sociétés duales, comme l’Inde, où des parties de l’économie et de la société qui ne dépareraient pas dans les pays les plus développés coexistent avec des zones en situation pitoyable. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Un passé de fierté professionnelle

La société française a été longtemps marquée par une fascination pour l’excellence. En s’attaquant aux privilèges, la Révolution française a conservé la passion de la grandeur et a même voulu la démocratiser. Le tiers, affirme Sieyès dans le best-seller de 1789, Qu’est-ce que le tiers-état ?, est « aussi sensible à son honneur » que les privilégiés. Il « redeviendra noble en étant conquérant à son tour [1] ». La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen voit dans les « vertus » et les « talents » des critères légitimes de distinction entre citoyens.

Dans sa poursuite de la grandeur, la Révolution s’est attachée à produire de nouvelles élites dans une forme de « méritocratie républicaine ». La Convention a créé l’École polytechnique et l’École normale supérieure. Au temps de la IIIe République, les « hussards noirs de la République » ont été chargés de répandre les lumières jusque dans les lieux les plus reculés. Il leur revenait d’inciter leurs élèves talentueux issus de milieux modestes, dûment bénéficiaires de bourses, à aller aussi loin que possible dans la conquête du savoir. Le xixe siècle a vu se constituer une « aristocratie ouvrière » fière de sa compétence. L’idée de « chef-d’œuvre » a irrigué le monde d’artisans et d’ouvriers des Compagnons du devoir et on l’a retrouvée, à l’Université, dans cette forme de chef-d’œuvre qu’était la thèse d’État. La référence à l’art, s’agirait-il d’un « art mécanique », a permis de grandir la technique, comme l’a montré la création par la Révolution de l’école des Arts et Métiers. Les « grands corps » de l’État ont été le moteur de « grands projets » à l’échelle de la France entière. Les « grands patrons » ont régné sur les hôpitaux. La volonté de se distinguer des simples exécutants a été le moteur, encore dans la première moitié du XXe siècle, de la création de la catégorie des cadres partageant la fierté des officiers.

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Ce mouvement a été associé à la diffusion du haut en bas de la société d’un ethos aristocratique. Une grande différenciation des situations sociales, des systèmes d’enseignement, des niveaux de prestige associés aux diverses activités professionnelles a perduré mais avec, dans chaque strate, une grande fierté associée à une forme propre d’excellence. Dans le monde des entreprises, l’attachement au métier a prospéré, porteur de l’attente de se voir respecté dans son métier, fût-il modeste. L’autonomie accordée à l’homme de métier qui « connaît son travail » allait de pair avec l’exigence du « travail bien fait », du « bon travail »,  défini par les normes du métier[2]. Le sens du devoir professionnel s’est ainsi trouvé intimement lié, du haut en bas de la société, à une référence aristocratique, l’honneur qui interdit d’agir d’une manière indigne de la position que l’on occupe dans la société. Chacun doit tenir son rang, si modeste soit-il. La conciliation entre l’existence de situations de subordination au sein des entreprises et l’exigence d’égalité des citoyens a été recherchée dans une plénitude de respect revendiquée par tous les métiers. Dans ce contexte, les conflits sociaux, parfois intenses, n’ont pas érodé l’attachement de chacun à son travail avec les exigences y afférent. La modernisation de la France a été portée par cette fascination pour l’excellence.

Un bouleversement dans la conception de l’égalité

Ce fonctionnement de la société a été bouleversé, au cours des dernières décennies, par un rejet de sa dimension aristocratique, avec le culte de l’excellence et la forme de sens du devoir qui lui sont associés. Dans la vision postmoderne qui s’est largement imposée, il ne s’agit plus de permettre à chacun de s’élever en l’aidant à développer ses talents, à approfondir sa culture, à cultiver ses vertus. Il s’agit d’obtenir une égalité immédiate et sans condition en s’attaquant aux « dominants ». Il a été hautement affirmé que, si certains réussissent moins que d’autres, cela n’a rien à voir avec un manque d’engagement dans leur travail ou les limites de leurs capacités, mais que cela doit tout au fait qu’ils sont victimes d’inégalités de traitement – « discriminés ». La célébration de l’excellence est devenue suspecte, accusée d’être le masque dont usent les dominants pour légitimer leur position. D’énormes efforts ont été faits pour empêcher l’attachement à l’excellence d’entraver la marche vers l’égalité.

Le fonctionnement de l’appareil éducatif a été particulièrement affecté. Il s’est agi de tendre vers un enseignement unique en supprimant les filières réputées inégalement nobles, ou du moins de différencier celles-ci le moins possible et de multiplier les passerelles, avec à l’horizon, au-delà du baccalauréat pour tous, l’entrée de tous à l’université dans un refus de toute sélection. Le contenu de l’enseignement professionnel a été profondément revu en développant son côté théorique et abstrait, le rapprochant ainsi de l’enseignement général, avec un large remplacement parmi les enseignants d’anciens professionnels désireux de transmettre leur métier par des diplômés de l’enseignement supérieur ayant souvent peu de considération pour les métiers manuels. Les exigences jugées trop favorables aux élèves issus des milieux privilégiés ont été mises en cause, jusqu’au sein des filières d’excellence. Même au niveau le plus élevé de l’enseignement supérieur, le souci d’excellence qui prévalait jusque-là a été érodé jusqu’à l’abandon de la thèse d’État. La posture en surplomb du « maître » transmettant son savoir a été dénoncée au profit du droit des élèves à s’exprimer.

Un centre de formation des Compagnons du devoir et du Tour de France à Saint-Thibault-des-Vignes (Sein-et-Marne), 18 avril 2019. «L’idée de « chef-d’oeuvre » a irrigué le monde d’artisans et d’ouvriers des Compagnons.» STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Des effets délétères sur l’excellence collective

Cette mise en cause d’une vision de l’excellence d’inspiration aristocratique a eu, et a toujours, de sérieux effets sur la vie de la société et en particulier sur le fonctionnement des entreprises et des institutions.

De fait, la promesse d’égalité par abrogation des rangs n’a pas été tenue. Des égalités formelles entre les divers lycées, les diplômes des diverses universités, etc., se sont trouvées combinées avec des hiérarchies officieuses que nul n’ignore et qui jouent un grand rôle quand il s’agit de passer de l’école à l’obtention d’un emploi. Le développement vertigineux de l’enseignement supérieur, très au-delà de la croissance des postes perçus comme dignes d’être occupés par ses diplômés, fait qu’un fossé s’est creusé pour beaucoup entre la position professionnelle qu’il leur paraissait légitime d’occuper, compte tenu de leur diplôme, et la position à laquelle ils avaient effectivement accès. Un tel décalage a engendré, et engendre toujours, bien des désillusions, un sentiment de déclassement, d’absence de reconnaissance professionnelle et sociale, tant le niveau du poste réellement accessible n’est pas à la hauteur du diplôme obtenu[3]. Dans ces conditions, l’incitation est grande à se désengager de son travail puisque, quelque effort que l’on fasse, il sera impossible d’être fier de son contenu.

L’image d’une aristocratie ouvrière, avec la fierté dont elle était porteuse, s’est fortement dégradée en raison de son lien avec une société de rangs. Non seulement l’enseignement professionnel n’a plus guère incité à goûter l’excellence ouvrière, mais il a en bonne part cessé de fournir la compétence permettant de l’obtenir[4]. Pendant ce temps, les activités industrielles ont été largement délaissées au profit de l’explosion du secteur tertiaire, contrairement à ce qu’il est advenu en Allemagne ou en Italie. La fierté du métier et l’engagement dans le travail qu’elle engendre s’en sont trouvés atteints chez les ouvriers comme chez les techniciens et ingénieurs. La place prise par la communication dans les entreprises a joué dans le même sens.

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Simultanément, la valorisation de l’homme de métier fier de son travail et de son autonomie a été répudiée par la croissance vertigineuse de procédures laissant peu de place au désir individuel d’exceller. Celui qui fait son métier s’est souvent trouvé confronté à un supérieur qui, ne connaissant rien à celui-ci, fixe à ceux qu’il encadre des objectifs qui n’ont rien à voir avec leur conception d’un travail bien fait. Un tel supérieur se focalise sur des résultats chiffrés, incite ses subordonnés à « faire du chiffre ». Leur réaction sera souvent : « On me traite comme un imbécile, alors je vais faire l’imbécile. »

De manière plus diffuse, l’image de celui qui, fier de son travail, s’engage à fond dans celui-ci est écornée au sein de la société ambiante. Les 35 heures ont marqué une étape. Refuser de s’engager dans son travail tend à être vu comme une manifestation valorisante d’autonomie et non comme une incapacité à être à la hauteur de la place que l’on occupe. À la limite, il est question du « droit à la paresse ». Le traitement de la crise du Covid, incitant à penser qu’il est honorable d’être payé à ne rien faire, a approfondi ce mouvement.

Certes, on trouve toujours des créateurs enthousiastes de start-up et des ingénieurs haut de gamme développant des produits à la pointe de la technique. Certes, ceux qui sont déçus par leur travail ne croient pas pour autant légitime de mettre en danger la vie d’autrui par négligence ou ni ne sont prêts à vendre des passe-droits. L’usager qui entreprend une procédure administrative, est contrôlé par la police pour excès de vitesse ou demande à être soigné dans un hôpital ne s’attend pas à devoir les payer pour que ceux qu’il a en face de lui fassent honnêtement leur travail. À ce titre, la France reste à mille lieues de la plupart des pays du tiers-monde. Mais elle se trouve dans une sorte d’entre-deux. Rien n’est perdu sans doute. Ici et là, le goût de l’excellence non seulement demeure, mais paraît renaître jusque dans des métiers dits « manuels », qui demandent en fait beaucoup d’intelligence. Il lui reste à reconquérir l’ensemble de la société française, ce qui suppose d’abord qu’on cesse de le considérer comme honteux.

Le Grand Déclassement

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[1]. Emmanuel Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers-État ? (1789), Champs Flammarion, 1988, pp. 100, 44.

[2]. Philippe d’Iribarne, La Logique de l’honneur, Seuil, 1989.

[3]. Ce point est analysé en détail dans Philippe d’Iribarne, Le Grand déclassement, Albin Michel, 2022.

[4]. « L’industrie métallurgique : vers une pénurie critique de main-d’œuvre », Franciliens, Formation professionnelle, emploi et territoires, décembre 2017.

Face à la guerre sainte: Agacinski persiste et signe

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Sylviane Agacinski / Capture d'écran d'une vidéo YouTube du 29/10/2022 de la chaine 28 minutes - ARTE

Si comme notre collaboratrice, votre girouette politique n’indique plus le nord, si Droite et Gauche vous semblent inversées, la lecture de Face à une guerre sainte de Sylviane Agacinski, et surtout des comptes-rendus qui en sont faits, vous confortera dans vos hypothèses…


Au commencement étaient la Droite et la Gauche. Puis certaines, au nom du féminisme, ont boycotté les « féministes blanches », Simone de Beauvoir, Elisabeth Badinter ou encore Sylviane Agacinski : rappelez-vous l’annulation de la conférence de cette dernière sur la PMA à l’université de Bordeaux en 2019, sous pression des organisations LGBT. Même Mélenchon, à l’époque, s’en était indigné, avec les accents sincères du tartuffe accompli.

Les médias qui ont rendu compte de ce petit livre — mais un grand bond intellectuel — ne se la jouent guère à gauche. Le Figaro, via le papier d’Eugénie Bastié « La gauche, le voile et le retour de la nation », La Croix, « Le voilement n’est rien d’autre qu’une entreprise sexiste » , ou encore le 28 minutes d’Arte, sont autant de lectures et d’analyses pertinentes qui rendent aberrant — et significatif — le silence des médias autoproclamés de gauche. L’épouse de Lionel Jospin, horresco referens, serait-elle persona non grata à Libé, à L’Obs ou au Monde — sans parler des Inrocks ?

Qu’est-ce donc qui provoque ces injures et cette censure de la gauche envers des femmes « de sa propre famille politique », comme dit Eugénie Bastié ?

Face à une guerre sainte part d’un constat : « La France n’a pas [de] problème avec l’islam ni avec les musulmans, elle a un problème avec l’islamisme…  C’est la revendication d’une culture séparée quand ses symboles se chargent d’une signification indiscutablement sexiste, voire d’une franche hostilité au judaïsme, au christianisme et à la France laïque ».

Sylviane Agacinski dresse un rapide (mais efficace) historique sur la relation entre le politique et le religieux pour tenter d’expliquer (et l’explication d’un processus n’est ni une attaque ni une compromission) la montée d’un islam politisé en France. Faillite de l’école, rôle des instances européennes, ou encore responsabilité du métavers galopant, toutes les étapes du processus d’islamisation et de radicalisation sont évoquées.

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Mais là n’est pas le propos principal.

A partir du procès des responsables des attentats du 13 novembre, elle rend tangible l’incommunicabilité dans une France qu’elle « angoisse de voir déchirée ». « Il n’y aura aucune communication possible entre le militant du jihad et de l’Etat de droit qu’il attaque. Il n’y a pas de monde commun entre les deux ». L’islam fondamentaliste, qu’il soit celui d’Al-Qaida ou des Frères Musulmans, est bâti sur une imbrication du politique et du religieux, alors que la tradition française est issue d’une progressive désacralisation du pouvoir dont le christianisme est l’alpha et l’exécution de Louis XVI l’oméga.

C’est dans la lutte du christianisme contre le paganisme — contre la divinisation des empereurs romains — qu’elle fait commencer « un certain désenchantement du monde…, avec l’avènement de l’Esprit, le détachement d’un monde désacralisé et la laïcisation du pouvoir politique ».  Elle retrace l’évolution des concepts politiques et idéologiques qui, dans l’islamisme et le jihad, permettent un semblant de « ré-enchantement » du monde via un « regain de virilisme » que le jihad retisse via des notions sacrificielles et dont l’équivalent féminin est le voile.

Et là est le hic : Sylviane Agacinski, en parfaite philosophe qui ne s’est jamais vraiment détournée des Lettres, maîtrise l’art du pléonasme et de l’oxymore : « Non seulement le voilement des femmes fait partie d’une culture de la séparation, de la mise à l’écart des femmes, mais la chose même — le voile — est devenue un objet de litige et une cause de division sociale et politique. Cette division n’est pas née d’un quiproquo, elle a été voulue par les islamistes ».

Le christianisme primitif utilisait le voile comme marqueur de la hiérarchie masculin/féminin. La philosophe en avait déjà dévoilé toutes les significations (Métaphysique des sexes. Masculin/féminin aux sources du christianisme). Là encore, retour historique : de Pandore à la pièce de Tertullien (Le Voile des vierges) en passant par l’apôtre Paul… et surtout, en cette période où les actrices invitent à montrer sa chevelure, un petit rappel des premiers dévoilements qui ont eu lieu dès le début du XXème siècle. Nous avons la mémoire courte et nous avons oublié « l’Egyptienne Huda Sharawi en 1923, la Tunisienne Bchira Ben Mrad et la Marocaine Malica al-Fassi ».

Alors comment expliquer ce retour du voile qui n’est pas que le fait de « quelques filles rebelles ou endoctrinées » comme le pensait au départ la philosophe, de son propre aveu ?

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Ce sont les Frères musulmans qui ont modélisé le hijab, ce « rideau », cette « chose couvrante », étymologiquement. Or, le voilement, bien que destiné à cacher, a l’effet inverse : il exhibe. Au théâtre, le rideau n’accentue que davantage l’aspect déterminant de l’arrière-scène. Ce voile, « symbole venu du fond des temps », est devenu le casus belli des questions identitaires et juridiques de nombre de débats. Le voile « n’est pas un banal vêtement féminin », il est la cristallisation des accusations d’islamophobie portées contre la France. Alors, pourquoi une large partie de la gauche ignore-t-elle (quand elle ne lui tombe pas dessus) Sylviane Agacinski ?

Parce qu’elle rend aussi compte de la compromission d’une certaine gauche qui, tentant de se prémunir de l’accusation d’islamophobie, « par crainte, de paraître hostile aux musulmans, se [sent] obligé[e] de défendre les revendications islamistes ». « A priori, les islamismes n’avaient rien pour séduire la gauche et a fortiori la gauche radicale… ». Alors quel processus rhétorique fait donc dire à certains et certaines qu’il fait beau lorsqu’il pleut ?  

Un pari électoraliste ? « La complaisance à l’égard des courants islamistes s’appuie parfois sur l’illusion qu’ils pourront constituer une force insurrectionnelle mobilisable dans la perspective de futurs combats anticapitalistes », explique la philosophe. Le voile est ainsi devenu le diviseur non-commun entre les féministes historiques (qui défendent les droits des femmes) et les meufministes si je puis dire, ce.l.l.e.s et ce.u.x.e.s qui militent pour la féminisation du droit, brochettes de barbecue à la main.

Sylviane Agacinski, du coup, est une nouvelle Cassandre à bâillonner d’urgence. Elle nous met en garde contre l’hubris, elle nous rappelle l’Iran et l’établissement de la République islamiste, et la facilité avec laquelle Erdogan a balayé en quelques années à peine l’héritage d’Atatürk (l’interdiction de la polygamie ou encore le droit de vote féminin de 1934). Partout la Bête immonde — la vraie — guette. À la fin de son brillant petit livre, le lecteur ne peut que se demander si la curiosité qu’elle avait formulée en préambule n’est pas déjà sa propre réponse déguisée : « J’ai voulu explorer le phénomène de ce retour pour voir au nom de quoi notre culture éthique, juridique et politique devait et pouvait lui résister ou bien si, déjà arrivés à un point de non-retour, nous étions engagés sur la voie d’une société multiculturaliste ». Une hypothèse qui lui fait horreur.

Face à une guerre sainte

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