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L’aventure d’un homme confiné

C’est une histoire de réclusion, d’épidémie, de solitude aussi, une affaire intime et collective…

L’aventure d’un homme confiné
Serge Rezvani/Philippe Rey éditeur

On connait Serge Rezvani écrivain, auteur, compositeur et interprète de chansons immortelles. Avec Amour/Humour, l’artiste de 94 ans se révèle un dessinateur étonnant qui se joue des codes avec une ironie moderne.


Un matin, sans en avoir été averti, on reçoit par la poste l’ouvrage de Serge Rezvani, un homme que l’on estime, un auteur que l’on apprécie. C’est un volume épais, 748 pages, avec plus de 700 dessins aux allures de gravures : ils en ont le noir puissant et le blanc éclatant, unis pour produire des images impressionnantes. C’est une histoire de réclusion, d’épidémie, de solitude aussi, une affaire intime et collective…

Le Bien, le Mal, le Rien

On l’ouvre, et on pressent alors que quelque chose d’énorme y est enfermé, un principe actif qui libère un monde affolant peuplé de créatures en tous points semblables à nous, de pauvres créatures, non dépourvues d’humour cependant, placées dans un champ magnétique redoutable, égarées par une boussole capricieuse. Entre le Bien, le Mal et le Rien, elles improvisent, elles inventent des parades : malgré la nuit qui les cerne, pressées par une horloge « antinomique » dont le mouvement imprévisible anime des aiguilles ondulantes, elles manifestent une énergie fondamentale et méritent ainsi de prendre place dans la Comédie humaine.

Marie-Rose, la belle abbesse

Au commencement, il y a eu l’épidémie de Covid, les mesures gouvernementales, le confinement obligatoire. Serge Rezvani, qui traverse alors une période de tourments intimes, ne se risque plus à l’extérieur de son appartement parisien. Fort heureusement, il peut compter sur le dévouement d’une amie, une femme remarquable, Marie-Rose Guarniéri, qui anime la fameuse Librairie des Abbesses[1]. Elle a conçu, pour la collection Folio (Gallimard), un livre blanc, au vrai sens du mot, une éphéméride où n’apparaissent que les titres de 365 œuvres, laissant au lecteur le loisir de faire courir sa plume sous les ouvrages proposés.

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L’idée d’un dessin est venue à Serge, puis d’un autre, et de tous les autres, et c’est ainsi qu’a grandi l’immense édifice, la folle entreprise d’un artiste confiné. Covid-19 s’est attardé et lui en a produit encore et encore. Il ne s’est plus arrêté, il a dessiné nuit et jour, à la manière de Bernard Palissy cherchant « des esmaux comme un homme qui taste en ténèbres ». Dans la préface du livre, Serge Rezvani confie : « Cette expérience m’a ouvert à une création qui m’a passionné pour réunir plusieurs disciplines en une seule indiscipline : le dessin dans sa forme classique, proche de l’eau forte avec ses clairs obscurs et ses noirs absolus, plus l’humour, plus l’ironie des bulles empruntées aux bandes dessinées, le tout rempli d’un total irrespect envers la sainte Littérature ».

Cabotins de cabaret

On trouve certes des caricatures, des portraits sans aménité mais, la plupart du temps, l’intention est généraliste, elle tend à l’universel. Ses exemplaires d’humanité ne sont pas toujours fréquentables, beaucoup ne gagnent à être connus que par l’intermédiaire de son trait (les femmes s’en sortent mieux, mais il y a des exceptions). Au reste, cet Amour/Humour n’est évidemment pas une œuvre de dénonciation. Pessimiste gai, Rezvani restitue, imagine, moque mais n’oublie pas qu’il appartient, lui aussi, au même règne « animal ».

Et l’on pense à Goya, à propos duquel Théophile Gautier a écrit : « Ses dessins sont exécutés à l’aqua-tinta, repiqués et ravivés d’eau-forte ; rien n’est plus franc, plus libre et plus facile, un trait indique toute une physionomie, une traînée d’ombre tient lieu de fond, ou laisse deviner de sombres paysages à demi-ébauchés ; des gorges de sierra, théâtres tout préparés pour un meurtre, pour un sabbat ou une tertulia de Bohémiens ; mais cela est rare, car le fond n’existe pas chez Goya. Comme Michel-Ange, il dédaigne complètement la nature extérieure, et n’en prend tout juste que ce qu’il faut pour poser des figures, et encore en met-il beaucoup dans les nuages. De temps en temps, un pan de mur coupé par un grand angle d’ombre, une noire arcade de prison, une charmille à peine indiquée ; voilà tout. Nous avons dit que Goya était un caricaturiste, faute d’un mot plus juste. C’est de la caricature dans le genre d’Hoffmann, où la fantaisie se mêle toujours à la critique, et qui va souvent jusqu’au lugubre et au terrible ».

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C’est ainsi que prospèrent les figures d’un petit théâtre de papier, d’un cabaret plutôt, où se produisent, disparaissent et reviennent des personnages hilares, interdits, résignés, roublards, tous cabotins, certains plus que d’autres, tous intermittents du spectacle imaginé par un sorcier espiègle et sans illusion.

Déposés sur la toupie du monde, en équilibre précaire, assaillis par les pulsions et les conflits, susceptibles d’être les victimes d’un malentendu, comiques (même au bord du gouffre), ils sont rassemblés ici dans une étrange féerie, non pour une autre fois, mais pour notre temps.

À lire

Serge Rezvani, Amour/Humour, Philippe Rey éditeur, 2022.

À voir

L’exposition de ses dessins à la galerie Martine Gossieaux, 56, rue de l’Université, 75007 Paris, jusqu’au 12 novembre.

Amour-Humour

Price: 29,00 €

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[1]. Librairie des Abbesses, 30, rue Yvonne-Le-Tac, 75018, Paris. Celle que Serge Rezvani surnomme « la librairissime » a fondé un lieu de pure plaisir littéraire dans le quartier de la butte Montmartre, très prisé des écrivains, des lecteurs… et des livres.


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Né à Paris, il n’est pas pressé d’y mourir, mais se livre tout de même à des repérages dans les cimetières (sa préférence va à Charonne). Feint souvent de comprendre, mais n’en tire aucune conclusion. Par ailleurs éditeur-paquageur, traducteur, auteur, amateur, élémenteur.

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