Pierre Haïk, avocat star, est décédé le 19 février, à l’âge de 72 ans. Il était atteint de la maladie d’Alzheimer.
Pierre Haïk était un formidable avocat, un crack du barreau parisien. Avec son épouse Jacqueline Laffont, il a formé longtemps un couple redoutable, brillamment complémentaire et admiré à la fois pour sa compétence, ses réussites et son intégrité. Depuis quelques années, Pierre Haïk, protégé par l’amour vigilant et la sollicitude permanente de Jacqueline Laffont, était plongé dans un doux silence avec un amoindrissement de son exceptionnelle nature, toute de passion et d’intelligence. Pourtant, quand j’ai appris sa mort, je n’ai pas songé une seconde à l’homme d’aujourd’hui mais au plaideur magique, convaincant et enthousiaste qui a marqué tant de magistrats et favorisé la qualité de tant d’audiences. Ce qui me touche est que précisément Pierre Haïk n’ait pas été seulement la propriété corporatiste de ses confrères et de ses consœurs ni le soutien sans faille de ses nombreux clients mais l’avocat qui, au-delà de sa sphère proprement dite, suscitait une estime et une adhésion générales.
Pas gangrené par le cynisme obligatoire de sa corporation
Parce qu’il avait exercé un autre métier – psychanalyste – avant le barreau, sa culture, son sens de la psychologie, sa faculté d’écoute le distinguaient parmi tant d’autres qui manquaient de ces dispositions essentielles. Il n’était pas gangrené par cette sorte de cynisme obligatoire qui vient presque inéluctablement gâcher les expériences judiciaires les plus achevées.
Surtout, il me semble qu’il a créé un genre d’argumentation, une volonté de persuader et une manière de s’exprimer reconnaissables entre tous. Pierre Haïk n’avait pas une parole ordinaire, conforme, bêtement répétitive. Elle surgissait à chaque occasion, pour chaque procès, inventive, comme fraîche du matin, comme élaborée à l’instant, avec un rythme qui permettait de l’identifier sur-le-champ : pressé, précipité mais sans que sa phrase laisse le moindre raisonnement en rade, la preuve la plus modeste en souffrance, merveilleusement cumulatif, tel un Charles Péguy des audiences correctionnelles et des cours d’assises.
Ce style d’oralité réglait une fois pour toutes l’éternel débat d’un barreau tacticien et mensonger ou d’un verbe spontané s’appuyant sur cette incontestable donnée : la sincérité est la plus efficace des armes quand elle sait irriguer la plaidoirie par excellence, celle qui vise à servir autrui et non pas à s’enorgueillir, soi. Pierre Haïk était un maître de cet effacement ne s’assignant pas d’autre finalité que la conquête de l’esprit de ses juges.
Une parole inoubliable
Je pourrais me souvenir du jeune Pierre Haïk quand, à la buvette du Palais, après avoir vite déjeuné, il s’apprêtait à partir à l’assaut des flagrants délits, de cette délinquance quotidienne et banale où il a appris et perfectionné des qualités naturelles avec une fougue qui, pour moi, était sa vertu principale. Je pourrais me rappeler quelques affaires criminelles où, avec la parfaite et exemplaire courtoisie de cet avocat hors du commun, il opposait à mes réquisitions une réplique que je pouvais discuter mais toujours profonde et intelligente. Il rendait notre possible désaccord dérisoire tant le grand avocat vous fait don d’une contradiction, ne vous en accable pas.
J’ai en mémoire ma dernière visite, en 2020 je crois, dans son cabinet en présence de son épouse. Avec mon émotion face à son comportement si gentil à mon égard, cherchant avec toutes les ressources de son être à me donner de lui la plus belle image qui soit. Je songe à Jacqueline Laffont qui, dans la solitude, avec leurs enfants, va se battre comme elle a toujours su le faire. Il y a des destins qui s’acharnent un temps à être mauvais pour prouver la résistance victorieuse de ceux qui les affrontent. Nous n’oublierons pas la parole inoubliable de Pierre Haïk. Jacqueline Laffont peut compter sur nous.
Le monde entier suit les actualités et s’informe sur ce qui se passe en Iran. En effet, le mouvement protestataire en cours n’est ni une nouveauté ni limité à de simples revendications. C’est une suite logique de notre lutte pour la liberté et la démocratie. C’est une vraie révolution lente mais juste et salvatrice.
Notre lutte a vu le jour dès la naissance de la République Islamique en Iran. Elle arrive à son étape finale. Certes, il reste encore du chemin mais le courage de la jeunesse iranienne, en particulier celui des femmes, fera tout pour assurer la suite.
Je suis médecin ORL installé dans le Nord de la France et aussi activiste et opposant des premiers jours au régime islamique en Iran. Je suis à la fois proche et éloigné d’Ali Khamenei. Il est le guide suprême de la république islamique d’Iran et aussi le frère de ma mère. Avant la révolution de 1979, mon oncle, Ali Khamenei, était un des mollahs, sans importance particulière, à Mechhed, une ville du Nord-est d’Iran. Il fut pendant un certain temps, élève de mon père, Ali Tehrani, écrivain et enseignant de philosophie et de théologie, un des proches de Khomeini (avant la révolution), décédé en octobre 2022 à l’âge de 96 ans.
C’est uniquement après la victoire de la révolution, et avec l’aide de personnalités comme Beheshti et Rafsanjani, qu’Ali Khamenei est devenu quelqu’un et a pu gravir les échelons du pouvoir. Mais, il est certain qu’actuellement, il est le bourreau du peuple iranien et responsable de chaque crime commis par ses vassaux. Il est la personnalité la plus détestée en Iran et condamné à disparaître. Je lui envoie ce message et lui rappelle que s’il ne cède pas le pouvoir, il aura la même fin que Ceausescu, Kadhafi, ou Saddam.
Je souhaite personnellement, et je pense que c’est le souhait de tout Iranien, sa destitution et son jugement devant le peuple. Le plus tôt possible. À travers sa chute, nous visons celle de la totalité du régime islamique. C’est par la disparition de la République islamique en Iran que des vies humaines seront sauvées, que la paix et la prospérité reviendront au Moyen-Orient, voire même dans le monde. L’intégrisme islamique, où qu’il prospère, et sous n’importe quelle forme, est le cadeau empoisonné de ce régime au monde entier.
Lorsque la religion sert de prétexte, on prend les textes sacrés, on en exclut tout ce qui pourrait gêner et on ne garde que ce qui permet d’établir la domination. L’exemple caricatural en est l’exploitation des principes religieux concernant les femmes. Ils sont mis en exergue, exagérés dans leur interprétation et justifient la mise sous tutelle, d’un coup, de la moitié du peuple !
Dans ces systèmes, l’évolution est toujours la même : au fur et à mesure que les difficultés s’amoncellent, la répression s’accroît et l’agressivité se développe, tant à l’intérieur que vers l’extérieur. Le régime essaie de réprimer son peuple et de porter la guerre partout à l’étranger afin de faire croire au peuple que les difficultés viennent du dehors, que la misère est imposée par l’étranger et, singulièrement, par les pays dits « occidentaux ».
On voit bien à quoi mène la violence : on décide qu’il n’y a pas de limite à l’horreur pour prendre le pouvoir, ensuite on s’habitue à tout régler par le meurtre, l’attentat, la guerre.
On est frappé du parallélisme entre l’incendie du Reichstag qui a permis aux nazis d’affirmer leur pouvoir en se justifiant d’anéantir les communistes et l’incendie du cinéma Rex d’Abadan, en 1978, qui a permis d’enflammer le peuple et de susciter la révolte contre le régime de Pahlavi.
Ensuite, bien sûr, on tombe dans le schéma habituel où, passée la répugnance que tout homme ressent envers le meurtre d’un autre homme, il s’aperçoit qu’il a massacré et que, pourtant, rien ne lui est arrivé. Alors, il recommence, encore et encore. On massacre les prisonniers, on écrase les protestations de rue, on abat des avions dans un flot d’innombrables crimes. L’actualité en est pleine, jusqu’à la nausée.
Je souhaite profiter de cette occasion pour formuler et adresser quelques messages :
Je m’adresse, pour commencer, aux forces armées iraniennes et aux milices du régime :
Vous devez vous rendre compte que vous ne protégez que vos ennemis. Ali Khamenei et son régime sont nos ennemis communs. Pour rester au pouvoir, ils sont capables de vous sacrifier sans récompense, vous entraîner à une guerre, perdue d’avance, contre votre peuple et contre le monde entier. Le peuple iranien et le monde libre ne vous pardonneront pas vos crimes d’aujourd’hui. Tabasser des enfants, tirer à bout portant sur des civils sans armes, quel que soit leur âge, ce sont indiscutablement des crimes contre l’Humanité, impardonnables et punissables.
Je m’adresse au clergé et aux musulmans d’Iran et d’ailleurs :
Vous devez vous rendre compte que le régime islamique en Iran se maintient grâce aux mensonges et à la répression. Il n’applique pas les vrais préceptes de l’Islam ! Le soi-disant « guide suprême » (Ali Khamenei), n’est pas du tout le théologien le plus compétent du chiisme. C’est juste un profiteur qui se sert de la religion pour survivre. Je suis bien placé pour le savoir.
Il vous faut vous débarrasser de ce régime avant qu’Ali Khamenei ne ruine davantage votre religion !
Je m’adresse aussi au peuple iranien :
La liberté est un droit mais, souvent, il ne s’obtient que par la lutte !
Je vis, aujourd’hui, au milieu d’un peuple libre. Sa liberté ne lui est pas tombée dessus par miracle. Il a fallu une révolution violente en 1789, des guerres contre toute l’Europe coalisée ensuite pour conserver ses premiers acquis, puis encore en 1830, en 1848 et en 1871, il a fallu se battre et des dizaines de milliers de personnes sont mortes pour cette Liberté.
Si vous ne vous battez pas aujourd’hui contre ceux qui vous oppriment, votre souffrance et votre misère perdureront et notre cher Iran se verra détruit toujours davantage.
Il ne fait aucun doute qu’après la disparition de ce régime, l’Iran restera uni et les Iraniens maîtres de leur destin. Ceux qui sont politiquement actifs, aujourd’hui, ou présents dans les rues et dans les prisons, formeront, demain, notre élite dirigeante.
Je m’adresse à notre opposition en exil :
Notre opposition, en exil, a considérablement participé, durant les quatre dernières décennies, à la sensibilisation et à la prise de conscience du peuple iranien. La révolution en cours n’aurait pas été possible sans l’apport des enseignements et des informations émanant des médias iraniens en exil.
Tout ce travail médiatique, en l’absence d’une infrastructure politique, ne soulève que des vagues, et pas le tsunami souhaité !
Je pense que le temps des rancunes et de la dispersion, au sein de notre opposition en exil, est passé. Le peuple iranien a démontré activement sa volonté et son unité. Il ne veut plus de mensonge, de violence, d’intégrisme, de terrorisme, et souhaite vivre en démocratie et en paix avec le monde.
Il se demande, à juste titre, ce qui adviendra une fois le régime islamique disparu. D’ailleurs, le monde libre, aussi, demande un interlocuteur convenable et fiable !
Il est temps de bâtir une coalition politique au sein de notre opposition pour répondre au questionnement du peuple et pour établir une alternative démocratique au sein de laquelle la totalité du peuple, par l’intermédiaire de ses partis politiques, sera représentée.
Cette coalition démocratique des partis politiques doit établir le programme de l’étape finale de notre lutte mais aussi dessiner le cadre politique et définir les modalités d’installation du régime à venir, afin de faire participer la majorité hésitante et silencieuse en Iran à la révolution en cours, et garantir un avenir convenable et apaisé au monde entier.
Cet idéal est accessible. Personnellement, depuis longtemps, j’en ai établi la feuille de route.
Enfin, je m’adresse aux Français et aux peuples du monde :
D’abord, je suis profondément attristé et désolé des crimes commis, dans le monde, par les abrutis de l’idéologie islamique du régime en Iran. Les prises d’otages, les attentats et les massacres, au nom de l’Islam, sont tous les fruits des enseignements de Khomeini et de Khamenei. Ils diffusent, depuis des décennies, via les satellites et l’Internet, leurs propagandes de haine, de conspirationnisme et de violence dans le monde.
Je pense que tout Iranien a une part de responsabilité dans la survivance de la République Islamique en Iran. Personnellement, bien que n’ayant jamais participé à ce régime, j’ai toujours tenté d’assumer ma responsabilité et de faire mon devoir.
On n’oubliera jamais le massacre sauvage, le 7 janvier 2015, des journalistes et des caricaturistes renommés de Charlie Hebdo. Ce crime impardonnable fait suite aux innombrables crimes contre l’humanité commis depuis la victoire de Khomeini en Iran.
Les médias et la communauté intellectuelle du monde libre ont le devoir de mieux informer les populations, en l’occurrence immigrées, sur les principes des droits de l’homme et de la laïcité et, aussi, de neutraliser les propagandes conspirationnistes. Les régimes fascistes, comme celui de mon oncle, déforment les notions et les réalités ! Le seul antidote est l’information réelle ! Je pense qu’il y a eu des manquements à ce sujet.
Et enfin, merci de votre soutien et de votre présence à nos côtés.
Vous avez, comme tout être humain, un devoir humaniste. Nous vous demandons un soutien réel. Exigez de vos gouvernements la cessation des relations diplomatiques et de toute aide à ce régime qui est réellement en guerre contre son peuple et contre le monde libre. Tout dialogue avec les dirigeants de ce régime est, d’emblée, voué à l’échec.
Le peuple iranien se souviendra de ceux qui étaient à ses côtés !
Notre pays a bâti son destin sur le labeur. Durant des siècles, les Français ont été libres de développer leur intelligence pour travailler. Mais depuis des décennies, nos élites liquident l’industrie et l’agriculture, favorisent une bureaucratie qui décourage le travail et accompagnent le désastre de l’École. Quant à nous, nous sommes devenus un peuple de consommateurs.
Si la France est le pays touristique le plus attractif au monde et qu’elle polarise une immigration mondiale qui la dépasse – malgré la crise sociale qui la frappe –, c’est que le labeur millénaire de millions de Français a construit et forgé un magnifique pays. En dépit des dégradations récurrentes contre sa nature et ses patrimoines au long du xxe siècle, et de l’insouciance de ses habitants, la France demeure belle parce que des générations de travailleurs l’ont dessinée.
Paris ne s’est pas fait en un jour
Après chaque guerre ravageuse, dont nos élites ne furent pas avares, le labeur d’une génération, puis de la suivante a restauré, reconstruit et agrandi un exceptionnel patrimoine : villes et villages, églises et cathédrales – toujours à rebâtir –, marchés et châteaux, bocages et openfield, champs en terrasses des vallées de montagnes, canaux et ports, stations balnéaires et bien sûr Paris, l’atout maître, entièrement reconstruite au xixe siècle. Paris ne s’est pas fait en un jour.
La France d’avant comptait deux sortes de travailleurs : ceux du quotidien et de la répétition, ces paysans durs à la tâche, et les artisans et ouvriers, dans l’attente de leur chef-d’œuvre, aboutissement de toute une vie. Les plus prestigieux avaient fait le tour de France, voire d’Europe. Artistes, artisans ou ouvriers, ils ont, depuis le Moyen Âge, porté à leur plus haut l’excellence, la beauté et l’ingéniosité, sous la houlette d’architectes et de bâtisseurs.
Des générations durant, des millions de Français ont vécu de leur travail et pour leur travail, souvent en famille, en village, en corporation, par quartier et toujours de père en fils et de mère en fille. À l’écoute de la Bible, et suivant leurs ancestrales coutumes, les plus modestes aux champs et les plus ingénieux à l’atelier, les plus artistes dans leur métier, ils consacraient leur existence au labeur. Sans question ni remords. La Révolution française, en libérant le travail et le capital, a fait exploser les potentialités et l’inventivité longtemps contenues. Lors de la deuxième révolution industrielle (1880-1930), la France a pris la tête de l’innovation technique en Europe et dans le monde. Notre passé historique est donc lourd en matière de travail. Il n’est pas fortuit qu’après sa Révolution, la France ait autant contribué à l’invention du libéralisme que du socialisme : les deux voulaient pousser toujours plus loin la création de richesses, érigeant la production en quasi-religion.
Les choses ont bien changé en trois générations depuis 1945. La première génération, aujourd’hui disparue, a rebâti une France dévastée et a porté la France à l’acmé de sa puissance économique et industrielle. La seconde (les boomers), presque entièrement en retraite de nos jours, a profité des fruits de cette incroyable productivité, en poursuivant cet effort, mais aussi en jouissant, comme aucune autre génération avant elle, de l’avènement de la société de loisir. La troisième, qui constitue aujourd’hui la majorité des actifs, est entrée et vit dans un monde fracturé.
Que s’est-il passé pour que ce grand pays de travailleurs, qui a bâti sa puissance et son destin sur le labeur, soit traversé par une crise sans précédent de la valeur et du sens du travail, que tant de ses travailleurs souffrent au travail, que tant d’autres rêvent des congés et de la retraite, que des millions d’autres soient au chômage ou sans activité connue, dont 3 millions de jeunes de 15 à 29 ans n’étant ni en études, ni en stage, ni au travail (presque un record dans l’OCDE) ? Au moment où cette quatrième génération devrait largement s’engager dans le monde du travail, force est de constater que la motivation et l’engagement ont baissé, que l’insertion professionnelle tarde, souvent hésitante, et – ce qui aurait stupéfait ses ancêtres – que le report de l’âge de la retraite à 64 ans indigne des gens dont la vie professionnelle s’engage à peine à 25, voire 30 ans ?
Pour expliquer et comprendre le passage d’un monde à l’autre en si peu de temps, propositions et jugements définitifs foisonnent. Les libéraux incriminent notre dépendance aux subventions et à l’État social qui aurait tout perverti. La gauche incrimine le néolibéralisme et la dévastation (la « casse ») sociale qui font toujours préférer à un certain patronat le moins-disant social et la spéculation, causes de tant de délocalisations. Les moralistes déprécient les Français, accusés d’esprit de jouissance et de flemme. Les Allemands nous trouvent insouciants et paresseux. Les élites du Maghreb ou de Russie nous jugent décadents et en fin de course. Ceux qui s’affligent de la déchristianisation y voient la preuve qu’il n’y a pas d’engagement collectif ni de labeur sans espérance. Les explications ne manquent pas et elles ne sont pas toutes exclusives ni contradictoires.
Qu’il nous soit permis de mettre un peu d’ordre dans le tsunami qui affecte notre société, et son rapport au travail en particulier, et de proposer ces quelques réflexions.
Disparition de l’agriculture paysanne, désindustrialisation, inflation normative
Partons du choix économique de nos élites politiques, marchandes et financières qui ont par deux fois en un demi-siècle décidé de liquider la production française – même le nucléaire –, hormis celle des secteurs protégés (industrie de défense ou luxe). Dans les années 1960, l’agriculture paysanne a été sacrifiée et ce choix se perpétue de nos jours : si rien n’est fait, les 450 000 derniers paysans seront 100 000 dans vingt ans. Et rien n’est fait. La principale force de travail historique de ce pays – qui a bâti le pays et ses paysages – est liquidée sur le double autel de l’Europe et du libre-échange. Les palinodies de Jacques Chirac n’ont été qu’un cache-misère et le Salon de l’agriculture sera bientôt un musée.
Puis dans les années 1990, la France dirigeante a décidé de mettre fin à la production industrielle au profit du tout tertiaire. Tandis que des millions de paysans puis d’ouvriers étaient mis au chômage, un monstre bureaucratique est né, tant dans les entreprises que dans les administrations publiques. L’informatisation puis la digitalisation ont rabaissé la dignité du producteur au niveau du compilateur de données hypnotisé par son écran, tandis qu’une inflation normative devenue folle a vidé de toute signification la créativité et la liberté des travailleurs. En 2020, la France compte 11 500 lois, 130 000 décrets, 320 000 articles de lois et 400 000 normes, dont l’inflation continue. Le travail est devenu en France un enfer normatif repoussant qui auto-engendre une bureaucratie hors-sol.
Cette dérive assumée par les élites politiques et technocratiques a encouragé la chasse au producteur indépendant. Quintessence de ce qui a forgé la société économique, démocratique et politique française, le producteur libre n’a plus sa place. La liquidation de l’agriculture paysanne et l’acharnement qu’elle subit sont emblématiques : dans les années 1960, on a fait arracher les pommiers à cidre de l’Ouest pour promouvoir le vin comme boisson nationale ; depuis les années 1980, la machine étatique lutte contre le vin et la vigne au nom de la santé publique, mais laisse prospérer la double économie industrielle de la bière (largement importée) et du haschisch (idem). Bordeaux arrache ses vignes et s’est dépêchée de créer un grand musée pour garder la mémoire de son opulence déchue.
Les choix idéologiques qui ont accompagné cette dérive sont multiples ; le plus emblématique a été un libre-échange aveugle à notre économie. En délocalisant délibérément vers l’Europe du Sud et de l’Est (automobile, raffinage, textile, machines-outils, agroalimentaire…), et vers la Chine (jouet, bois, matériaux, électronique, textile, électroménager, etc.) tant de secteurs industriels, nos dirigeants ont retourné contre leur propre pays le principe du « fair trade », que nous sommes bien seuls à pratiquer.
Le travail dévalorisé par l’Ecole
Le choix financier qui a accompagné cette dérive a consisté à passer du monde des producteurs, qui fut notre histoire, à celui des consommateurs, qui est notre présent. L’État français ne fait rien pour que la production augmente ni pour que le déficit commercial régresse ; son seul objectif est la croissance – même fictive – du pouvoir d’achat des individus, à même d’alimenter la machine commerciale et les tentaculaires circuits de distribution (l’employé au smic des entrepôts géants a remplacé le petit commerçant libre). Les exemples abondent : prenons l’immigration. C’est quand elle a cessé d’être une immigration de travailleurs en 1975 qu’elle a explosé à partir de 1979. Elle ne cesse dès lors de croître quand les travailleurs représentent moins de 15 % du flux (contre 95 % dans les années 1960). L’État n’a qu’un horizon : la croissance du nombre de consommateurs – qu’il se charge de solvabiliser à crédit –, de sorte qu’il lui faut accroître les flux pour compenser la baisse continue de la natalité.
Le tableau ne serait toutefois pas complet sans évoquer la formation de la main-d’œuvre, qui en France, est aussi celle des citoyens. En renonçant par étapes méthodiques à l’étude et à l’exploitation de l’intelligence de ses élèves, l’école a trahi sa vocation et ses ambitions, mais a aussi contribué à dévaloriser, voire à discréditer le travail. Alors qu’elle a renoncé au latin, au par-cœur, à la géographie (celle que nous avons connue), au calcul mental, à la lecture des œuvres, à la grammaire (et donc à l’orthographe), au récit historique, avant de dégrader le niveau scientifique de ses élèves, l’école distribue comme jamais les diplômes. En quarante ans, les mentions très bien au bac sont passées de 0,1 % des lauréats à 25 % (les bacheliers ayant été multipliés par trois). Pourquoi travailler puisque moins on en sait, plus on est diplômé ? Le message a été bien reçu.
Mais le prix à payer est lourd : la grande régression du niveau scientifique, outre qu’elle prive l’économie de professions indispensables à sa croissance et à l’innovation, rejette les jeunes vers des positions antiscientifiques. Près de 80 % d’entre eux se méfient aujourd’hui de la science et du progrès, ce que traduit le nouvel obscurantisme écologique qui détruit l’aspiration au progrès et éloigne la perspective de sortir de la crise où nous nous sommes fourvoyés.
Par ici, la facture
Il y a un autre prix, plus élevé encore. Car notre système scolaire dégradé n’a pas renoncé à l’idéologie scolaire gramscienne qui postule que « tout homme est un intellectuel ». La conséquence est double. La première est le discrédit désormais ancien du travail manuel et du travail physique dans la société. Leur dépréciation a accompagné la déqualification ouvrière, à l’œuvre depuis les années 1980, et a conduit à la délégation de ces métiers méprisés aux populations immigrées récentes, même ignorantes de notre langue. La seconde est la crise morale des parents, dont un grand nombre constate que leur enfant n’est pas l’intellectuel espéré. Le déni prend alors la relève. Ils attribuent alors l’incapacité de leur enfant à sa précocité ou à sa qualité de surdoué, censée le rendre inapte au travail requis ; une autre partie, avec l’aide d’un corps spécialisé de paramédicaux, voire de médecins, diagnostique un nombre incalculable de pathologies supposées entraver l’adaptation de l’enfant à l’école. Les dysmorphophobies et autres dyscalculies, parmi tant d’autres, font l’objet d’une véritable germination, préparant de gros bataillons de jeunes gens inaptes aux études et à l’emploi, sans que personne n’ose s’élever contre l’abus de pathologisation.
Achevons ce bref aperçu par la logique qui dirige la société de loisir. Poussée à son extrême, celle-ci, relayée par les médias dominants, surtout s’ils s’adressent aux « jeunes », proclame la nécessité de faire la fête. Cette vision festive de l’existence et des rapports sociaux pousse à la consommation excessive de psychotropes – dont la jeunesse française est championne d’Europe. Voyages, fêtes, jeux en ligne, télévision, mangas, internet, réseaux sociaux, etc. sont autant d’activités qui éloignent tant de l’effort intellectuel et scolaire que du monde du travail. Pourquoi travailler quand la société permet de s’adonner à ses plaisirs, indifférente aux trois addictions électroniques qui frappent les jeunes de plein fouet : les réseaux sociaux surconsommés ; les jeux en ligne que des millions de garçons pratiquent la nuit ; et la pornographie qui enferme et désocialise. Tout cela ne prédispose pas à l’étude ni au travail, voire les rend impossibles. Notre société, aussi ignorante que schizophrène envers ses jeunes, voudrait qu’ils s’adonnent la nuit à leurs passe-temps chronophages et addictifs, et qu’ils se retrouvent à 8 heures du matin à l’école, à l’université, en stage ou au travail ! Combien ne peuvent pas se lever, n’en ont d’ailleurs nullement besoin, tandis que tant d’autres rêvent de devenir « influenceurs » pour gagner des millions assis sur leur canapé…
Pour nos autorités, la meilleure solution pour répondre à la crise du travail et des finances publiques est dès lors de faire travailler plus longtemps les travailleurs en poste, sans faire mine de soulever le tapis de la désagrégation sociale et morale de la jeunesse qu’elles ont orchestrée avec la bénédiction de la société et du marché. La vision est de très court terme. Comme notre démocratie électorale.
Pierre Vermeren est historien. Il a récemment publié La France qui déclasse : de la désindustrialisation à la crise sanitaire, « Texto », Tallandier, Paris, 2022 ; et On a cassé la République : 150 ans d’histoire de la nation, Tallandier, Paris, 2020.
Affaire CNews / Rima Abdul-Malak: être de droite n’est pas interdit, mais ne doit à aucun prix pouvoir être perçu comme désirable.
Le 9 février, en termes à peine voilés, la ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak, a menacé CNews et C8 de ne pas renouveler leurs licences en 2025. Ce qui, théoriquement, relève des prérogatives de l’Arcom (ancien CSA), mais ce détail ne semble pas gêner la ministre, qui n’a même pas essayé de cacher la défense de sa sensibilité politique, de gauche progressiste, derrière l’indépendance de l’organe régulateur. Et en prime, elle a invoqué le pluralisme, ce qui est un comble lorsqu’on s’exprime sur France Inter, probablement l’un des médias les moins pluralistes qui soient ! Mais ce paradoxe n’est qu’apparent.
Simple rappel des règles ou volonté de censure?
Depuis, on a beaucoup parlé de censure. Gaspard Proust en a fait une chronique savoureuse, Valeurs Actuelles une « une ». Cependant, il ne s’agit pas ici de censure au sens habituel du terme.
Ce que l’extrême-centre veut contrôler, c’est le sens collectif de la normalité. Le projet, c’est la destruction systématique de la décence commune chère à Orwell pour la remplacer par une forme de politiquement correct qui n’interdit pas l’expression des opinions conservatrices, en tout cas pour l’instant, mais s’emploie à ce que cette expression apparaisse clairement comme a-normale, en dehors de la norme. Quand France Inter donne la parole à des conservateurs, le vrai message délivré aux auditeurs est toujours le même : « voyez, il existe des gens déviants qui pensent comme ça ! » Ce n’est pas un débat d’idées, mais l’exhibition de bêtes de foire.
Ce qui est en jeu ici est moins le clivage droite/gauche, que l’opposition conservateurs/progressistes. On emploie ici le terme « progressistes » pour désigner tous ceux qui veulent effacer les réalisations de notre civilisation, modernité comprise, pour y substituer la sauvagerie de la post-modernité. Progressistes, Yseult en marraine de la francophonie, le multirécidiviste à la fourchette et sa sœur aux Louboutins en incarnations de la Justice, le hijab en symbole féministe, et le fiasco de l’Arenh que les Français payent au prix fort à chaque facture d’énergie en symphonie glorieuse du Mozart de l’économie. À l’inverse, on appellera « conservateurs » tous ceux qui s’opposent à cette déconstruction.
Cette volonté d’édicter une norme politique et morale imprègne le comportement du gouvernement au sujet de la réforme des retraites. Ainsi que l’a très justement souligné Mathieu Bock-Côté sur la chaîne menacée par Mme Abdul-Malak, il n’est question que de pédagogie, comme si l’excellence de la réforme était d’une évidence telle que toute personne possédant un minimum d’instruction ne pouvait que la soutenir. Pour l’extrême-centre, il est inconcevable qu’un être sain d’esprit puisse avoir de bonnes raisons de s’opposer à son projet: tout opposant étant soit un ignorant soit un déviant, voire un complotiste, le désaccord démocratique est impossible.
On retrouve ici les raisons de la détestation du film du Puy du Fou «Vaincre ou mourir ». Le problème n’est pas qu’il soit royaliste (il ne l’est pas) mais qu’il montre que l’on peut être royaliste sans être un minable, et mériter le respect d’un républicain lui-même admirable (le général Travot, qui partage avec Charrette l’idéal de noblesse morale, d’honneur chevaleresque et de respect mutuel).
Rima Abdul-Malak ne reproche pas à CNews d’être de droite : elle lui reproche de ne pas s’excuser d’être de droite, et de donner la parole à des personnes auxquelles le téléspectateur peut s’identifier et qui respectent des gens de droite. De témoigner par son existence qu’il y a un lieu, un espace (intellectuel, médiatique, social) dans lequel être de droite n’est pas honteux, mais au contraire parfaitement normal. Ou pour être plus précis : dans lequel il est normal de partager la décence commune qui sous-tend les liens sociaux dans notre civilisation. On n’imagine pas les mousquetaires de Christine Kelly ou les chroniqueurs de Pascal Praud présenter leurs excuses à un individu barbu porteur de chromosomes XY pour l’avoir appelé « monsieur »…
Anathèmes et encadrement
Émissions emblématiques, Face à l’info et L’Heure des pros. Gilles-William Goldnadel témoigne y « rompre des lances quotidiennement autant que pacifiquement contre des Dray, des Leclerc, des Joffrin ou encore des Dartigolles ». C’est ce « pacifiquement » que ne supporte pas l’extrême-centre, qui préfère toujours jeter des anathèmes qu’argumenter. Or, toute personne qui regarde L’Heure des pros voit bien que, même quand ils s’engueulent, Gérard Leclerc et Geoffroy Lejeune continuent à se parler, à essayer de se faire comprendre de l’autre, de comprendre l’autre, et de le convaincre.
Et que dire de Face à l’info ? L’évidente complicité qui unit les mousquetaires et le talent et la hauteur de vues de Christine Kelly sont insupportables pour l’extrême-centre : voilà des conservateurs qui ne sont ni des bêtes de foire, ni des ratés, ni d’insupportables arrogants, mais des esprits à la fois brillants et chaleureux, dont on aurait envie de partager la compagnie. Sans parler des interventions de Jean Messiha sur C8, qui manie autant la punchline que la réflexion de fond, assume pleinement ce qu’il est…
Ne nous trompons pas de combat. Les progressistes ne veulent pas interdire aux conservateurs de s’exprimer, mais ils veulent encadrer soigneusement cette expression pour imprimer dans la conscience collective l’idée qu’être conservateur est une tare dont il faut avoir honte. Dès lors, s’ils veulent défendre la possibilité même du débat démocratique, les conservateurs (simplifions: la droite des valeurs) doivent s’attacher non seulement à parler, mais à montrer qu’ils n’ont pas honte de leurs convictions, qu’ils n’ont pas à s’en excuser, qu’ils ne sont pas seuls, et qu’ils sont respectés par des gens respectables. Ils doivent continuer à argumenter (d’autant plus que le sens de l’argumentation, du logos comme quête de vérité, est au cœur de ce qu’ils défendent) mais pas seulement : ils doivent témoigner. La tête haute.
Dans les livres de l’auteur britannique, des références au poids, à la santé mentale, au sexe ou à la race ont été modifiées par des sensitivity readers [1]. Le texte original et les mots de l’auteur feraient mieux d’être « préservés » plutôt que « retouchés », s’est indigné hier un porte-parole du Premier ministre britannique Rishi Sunak. « Lors de nouveaux tirages de livres écrits il y a des années, il n’est pas inhabituel de passer en revue le langage utilisé », se justifie de son côté la Roald Dahl Story Company, qui a travaillé avec Inclusive Minds, un collectif militant. Comme par hasard, ce « passage en revue » a été lancé juste avant le rachat par Netflix du catalogue de l’auteur pour enfants.
Et ça continue encore et encore, c’est que le début d’accord, d’accord… Non, pas d’accord ! crieront les amoureux de la littérature, attachés à conserver les œuvres telles qu’elles ont été pensées, écrites et créées.
Exit les qualificatifs « gros », trop grossophobe ou « laid », par trop validiste
Une fois de plus, le révisionnisme et le wokistement correct ont frappé. La victime est l’archétype du pire ennemi de l’idéologie woke, un vieux mâle blanc : le génial écrivain britannique Roald Dahl, décédé il y a plus de trente ans. Faut-il avoir peur des histoires de Roald Dahl – qui certes, n’était pas un ange – ou de ceux qui entendent réécrire son œuvre ?
La broyeuse de la cancel culture tourne à plein régime
Pour complaire à un antiracisme dogmatique, Les 10 petits nègres d’Agatha Christie ont déjà été rebaptisés Ils étaient 10. Au cinéma, Autant en emporte le vent a été retiré de la plateforme de streaming HBO Max, et de l’affiche du Grand Rex à Paris ! Certains classiques de Walt Disney, des Aristochats à Peter Pan en passant par La Belle et le Clochard, sont désormais précédés d’un avertissement. Des séquences potentiellement «racistes» ou «sexistes» se seraient nichées dans ces films. Ils ne sont certes pas encore complètement interdits aux enfants, mais le consentement des parents est souhaité. Accusé de véhiculer la culture du viol, le baiser du prince à Blanche Neige est évidemment très problématique. Quant aux sept nains, ils pourraient se voir remplacés par sept créatures magiques (!) lors d’un prochain film, pour éviter tout procès en nanophobie. Toutes ces œuvres ont été passées à la moulinette de la cancel culture. Elle broie tout ce qui peut heurter la sensibilité des minorités sexuelles et raciales.
À ce train-là, toute notre littérature pourrait bien y passer. Le principe de base du wokisme est que la langue du passé ne peut être que sexiste, raciste et LGBTQI+phobe, étant donné qu’elle est issue d’une société occidentale structurellement construite par et pour les affreux mâles blancs de plus de 50 ans. Il faut donc la changer impérativement afin que de neutre et universelle, elle devienne militante – au service de la Diversité avec un grand D.
Littérature ou leçon de morale ?
Aujourd’hui, c’est donc au tour des œuvres de Roald Dahl d’être jugées devant le tribunal des minorités offensées. Le journal britannique Daily Telegraph vient de révéler que certains passages relatifs au poids, à la santé mentale, au sexe et à la race ont été supprimés ou modifiés dans les nouvelles éditions de Matilda, de Charlie et la chocolaterie et d’autres livres de Dahl. Ainsi, exit les qualificatifs « gros », trop grossophobe ou « laid », par trop validiste. Dès que les descriptions flirtent avec la misogynie, place à une nécessaire contextualisation. Dans Sacrées sorcières on devrait désormais trouver une explication de texte moralisatrice au fait que les sorcières soient chauves sous leur perruque : « Il existe plusieurs raisons pour lesquelles les femmes pourraient porter des perruques, et il n’y a rien de mal à cela. »
Pour accomplir ce révisionnisme pudibond, l’éditeur a collaboré avec Inclusive Minds, une association de personnes dites « passionnées par l’inclusion » dont la mission principale est de mettre en relation les éditeurs avec des ambassadeurs de la diversité. Sur son site, l’effrayant organisme affirme de ne pas vouloir vraiment réécrire les livres du passé, mais admet qu’il milite pour inclure plus d’authenticité et d’expériences inclusives dans les livres pour les enfants.
Une attaque sérieuse
Reste qu’en gommant les caractères physiques de certains personnages de Roald Dahl, le style de l’auteur est attaqué, mais également sa puissance narrative et l’effet procuré sur l’imaginaire des lecteurs, petits ou grands. L’exagération fait partie des procédés stylistiques permettant à nos esprits de quitter le monde réel, pour basculer dans le monde imaginaire. Et c’est en grossissant les traits de caractère ou les traits physiques avec des adjectifs hyperboliques que les enfants parviennent à bien imaginer leurs personnages préférés.
Nos obscurantistes woke, qu’on peut sans vergogne qualifier de précieux ridicules, souhaitent en réalité des histoires neutres et sans complexité, avec des personnages désincarnés. Demain, ces derniers seront sans émotions ! Le wokisme s’attaque prioritairement à la littérature, car, en dépeignant la laideur du monde, sa violence ou le Mal qui s’y loge, elle nous raconte l’histoire et l’âme humaine… et heurte sa vision moralisatrice.
Doit-on craindre, qu’au nom de la lutte contre la grossophobie, les géants et les ogres qui peuplent Jacques et le haricot magique ou Gargantua de notre Rabelais national, soient eux aussi appelés à disparaitre demain ? Qu’au nom de l’antispécisme, les fables de La Fontaine soient interdites ? « Un peu de bêtise en saupoudrage, c’est le piment de l’homme » dit Mr. Wonka dans Charlie et le grand ascenseur de verre. La scandaleuse décision des éditions Penguin et de la Roald Dahl Story Company de caviarder l’auteur culte est vraiment trop salée.
La guerre en Ukraine se présente de plus en plus comme une aubaine pour les dirigeants de l’Union Européenne. Explications.
Née comme un marché garanti par une instance juridique supranationale, l’Union Européenne aurait construit une « démocratie libérale » qui, pour reprendre la formule de Hayek, est d’abord « une protection constitutionnelle du capitalisme ». Le baume du doux commerce, censé apporter la paix, est administré au besoin par la force, pour ceux qui en douteraient.
Le populisme, voilà l’ennemi!
Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne, avait parfaitement résumé l’axiome principal du projet européen en déclarant qu’il ne pouvait « y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». C’est que l’Europe a été originairement conçue comme un double monde [1] devant être mis à l’abri de la volonté des peuples et des aléas du politique. C’est pourquoi, en toute logique, en 2005, les votations populaires défavorables au traité établissant une constitution pour l’Europe furent tenues pour nulles et non avenues. On les appela manifestations de populisme, mot-valise qui regroupe désormais l’ensemble des valeurs anti-européennes telles que les définissent par défaut les juristes depuis des décennies. Si « l’Europe, c’est la paix », comme on ne cesse de nous le répéter, alors, toujours plus d’Europe, c’est toujours plus de paix. Rien ne doit donc venir en troubler le cours, et surtout pas des sursauts hostiles de souverainisme.
Le lapsus de Madame Baerbock
Or, comment une telle construction politique peut-elle aujourd’hui redoubler de bellicisme, au point, pour ses dirigeants et ceux des Etats membres, de passer à l’unisson d’un discours de soutien à l’Ukraine à celui d’une quasi-déclaration de guerre à la Russie sur le registre civilisationnel ? Fin janvier, la ministre verte des Affaires étrangères de l’Allemagne, Annalena Baerbock, ne s’est pas embarrassée des précautions de langage pourtant bien faibles de Madame von der Leyen pour définir l’orientation européenne : « nous menons une guerre contre la Russie et non les uns contre les autres ». Quelques jours plus tard, M. Macron assurait M. Zelensky de « sa détermination à accompagner l’Ukraine vers la victoire »… Comment interpréter le fait que l’Union Européenne, si attachée à la paix, ait ainsi renoué avec une conception du politique défini par le couple ami/ennemi, selon les catégories du juriste nazi Carl Schmitt ?
Motivations cachées
On peut évidemment l’expliquer par l’alignement servile sur les exigences otaniennes et américaines dans un conflit qui apparaît de plus en plus comme opposant, depuis le début, les États-Unis à la Russie. Mais il est légitime de s’interroger sur des motivations qui iraient au-delà des exigences du protectorat américain et qui relèveraient d’ambitions proprement européennes. Ne serait-ce pas là l’occasion pour l’Union Européenne de surmonter la crise qui la mine depuis 2008 et de renforcer des liens qui se distendent de plus en plus entre les pays du nord de l’Europe et ceux du sud, entre ceux de l’ouest et ceux de l’est ? Comment ? En fédérant – du moins l’espère-t-on -, au prix d’une russophobie délirante et d’un discours de guerre doublé de livraisons massives d’armement, les opinions publiques des États membres ; en construisant par le haut une opinion publique européenne à part entière qui serait le prélude à l’éclosion de ce peuple européen faisant défaut à l’Union Européenne, seul gage de sa survie comme entité politique.
La guerre en Ukraine se présente alors, de ce point de vue, comme une aubaine pour les dirigeants de l’Union Européenne, et non pas seulement parce qu’elle permet de distraire les opinions publiques des problèmes sociaux et économiques qui gangrènent les États membres. Elle apparaît aussi comme une ruse de l’histoire dont on ne serait pas dupe et dont on pourrait utilement tirer parti. Voilà qui peut expliquer l’engouement démesuré des dirigeants européens à vouloir que cette guerre aille à son terme, malgré les mises en garde de plus en plus nombreuses des spécialistes de l’art militaire. Mais n’est-elle pas une guerre juste, en défense de « nos valeurs », comme n’a de cesse de le marteler la propagande médiatique ? Voilà pour le volet moral. Qu’elle serve par ailleurs, croit-on, nos intérêts, est un heureux effet de la providence. Voilà pour le volet machiavélique. Car elle pourra sûrement, indépendamment même de son issue, être une ressource afin de forger une véritable patrie européenne, un authentique peuple européen… S’engager dans cette guerre relèverait ainsi, pour l’Europe, de ce que les anciens Grecs nommaient le Kairos (faire le bon acte au bon moment). Cette guerre arriverait à point nommé. C’est que « toute politique se réduit à faire de l’escompte ou du report de puissance, écrivait Paul Valéry. La guerre liquide enfin ces positions, exige la présence et le versement des forces vraies, éprouve les cœurs, ouvre les coffres, oppose le fait à l’idée, les résultats aux renommées, l’accident aux prévisions, la mort aux phrases ».
La fin des nationalismes étroits, la naissance d’un peuple européen
« Polemos est père de toutes choses», disait Héraclite. Aussi peut-on penser que pour les dirigeants de l’Union Européenne le temps est venu d’honorer le père, comme il en va d’une nécessité. Que Polemos engrosse enfin la déesse Europe et qu’elle accouche de ce demos européen que l’union stérile du marché et du droit n’a jamais pu enfanter. Mais que la maïeutique est cynique et brutale ! Car dans les faits, il revient au seul peuple ukrainien, sorte de peuple élu malgré lui aux fins d’assurer la consolidation politique de l’Union Européenne, d’instituer symboliquement et d’incarner ce peuple européen naissant, puisque ce sont les soldats ukrainiens qui meurent « pour nos valeurs ». Pour ces soldats il n’y a pourtant rien de symbolique dans tout cela : seulement du sang, des souffrances et de la mort ; ce que nous, précisément, nous ne supportons plus. Qui donc irait mourir pour « nos valeurs » ? Que d’autres nous représentent – ah ! les immenses ressources du gouvernement représentatif et de la politique par procuration – sur le champ de bataille, que d’autres meurent pour notre patrie immatérielle, voilà un opportun ordre des choses. Mais qui se soucie de savoir si ces soldats connaissent ceux qu’ils saluent lorsqu’ils vont mourir ? Savent-ils qu’ils meurent pour le drapeau européen, qui n’est pas encore le leur mais qui leur est promis comme une récompense ? S’il y a un creuset du peuple européen, convenons qu’il est terrifiant.
L’Europe a toujours eu des pulsions de mort. C’est le seul continent suicidaire, familier des sacrifices et des paris douteux. Rien ne garantit qu’au bout du chemin l’Union Européenne survive à cette nouvelle crise qui la dépasse et pour laquelle elle n’est pas armée. La regrettée Coralie Delaume, dans ses derniers ouvrages, expliquait que l’Union Européenne aurait un terme. Mais peut-être n’imaginait-elle pas qu’il se déroulerait sous les auspices de Mars. Plus que les civilisations, nous devrions savoir que les empires sont mortels.
[1] L’auteur entend par là un deuxième monde, un marché, plus juridique que politique, et se superposant à ce qu’on entendait autrefois par « Europe » NDLR
Husonnet est le personnage qui, dans L’Éducation sentimentale, incarne l’arrivisme et l’opportunisme décomplexés. Coassant sans cesse, il grenouille dans tous les marécages parisiens susceptibles de nourrir son ambition personnelle, démesurée. Dans le roman de Flaubert, en date du 24 février 1848, alors que le batracien cynique assiste à l’invasion du Palais des Tuileries par une foule révoltée, il s’écrie : « Quel mythe ! (…) Voilà le peuple souverain ! » (…) Saprelotte ! comme il chaloupe. Le vaisseau de l’État est ballotté sur une mer orageuse ! »
Quand éclate la Révolution de février 1848, Flaubert observe Paris en effervescence. Il est contre le suffrage universel que cette révolution va instaurer pour les hommes. S’il est solidaire avec une certaine bourgeoisie qui défend le régime de Juillet, c’est pour des raisons uniquement esthétiques : un régime censitaire garantit l’élitisme. Pour l’écrivain, l’arrivée des masses coïncide avec celle de la médiocrité et c’est elle seule qu’il redoute. Aussi, son absence de réel engagement politique lui permet de porter un regard ironique sur les évènements. L’ironie à l’œuvre dans le roman épingle, du reste, les révolutionnaires comme les réactionnaires. Qu’aurait-il pensé des joyeux drilles de LFI et d’EELV qui sévissent à l’Assemblée ?
Je ne peux m’empêcher de songer qu’une poursuite, ne serait-ce que quelques jours supplémentaires, de l’examen de la loi sur la réforme des retraites dans l’hémicycle aurait, à coup sûr, offert le spectacle d’une mise à sac de l’Assemblée, orchestrée par nos gais lurons Insoumis ou membres d’EELV. Voilà pour notre roman national actuel. L’alchimiste Flaubert avait lui écrit une scène savoureuse, dans L’Éducation sentimentale, où la foule ravage le Palais-Royal qu’elle a investi, scène qui signe la fin du règne de Louis-Philippe. « Tu m’as donné ta boue etj’en ai fait de l’or », aurait dit Baudelaire.
Mais, avant d’envisager cette foire sous l’angle salvateur de l’art, seul expédient susceptible de nous faire accepter le tumulte mugissant, lamentable et grossier dans lequel nous fûmes plongés durant quinze jours, il convient d’évoquer brièvement les temps forts de la mascarade parlementaire qu’on nous a donnée. Faire obstruction à l’examen de la loi sur la réforme des retraites, par tous les moyens, tel était le but d’une partie des sectateurs d’un Jean-Luc Mélenchon, jamais plus présent que depuis qu’il s’est retiré des affaires. Ce fut un charivari dénué de panache et ponctué de trêves salvatrices ménagées par les suspensions de séances, bienvenues.
Le malheureux ministre du Travail, Olivier Dussopt, cible désignée des oppositions, fut, si j’ose dire, foulé aux pieds et ces quinze jours de pugilat verbal lui firent perdre la voix. C’est là moindre mal, car, en pareille démence collective, c’est la tête… qu’il aurait pu perdre. Attaques ad hominem, injures, invectives et stupidités proférées en continu, paroles toujours coupées sur fond de brouhaha et de claquement de pupitres, telle fut l’ambiance à l’Assemblée.
Ce déplorable tableau général brossé, alors qu’il s’agissait pourtant de débattre d’une réforme cruciale pour le pays et visiblement incompréhensible sur de nombreux points, revenons sur quelques temps forts de la médiocre représentation théâtrale. Lundi 6 février, Olivier Dussopt lança l’examen du projet de la réforme des retraites. À peine eut-il le temps de proférer un solennel « Nous ysommes. » que la fronde de certains députés entraîna d’emblée une suspension de séance. Pour sûr, nous y étions.
Jeudi 9 février, le député Insoumis Thomas Portes, bon enfant, publia sur Twitter une photo de lui, ceint de son écharpe tricolore et le pied facétieusement posé sur un ballon à l’effigie de la tête d’Olivier Dussopt. Le lendemain, quand notre comique tenta de défendre un amendement, il fut immédiatement interrompu par des huées. Le drôle osa alors ce mot d’esprit sans esprit : « Calmez-vous collègues, il n’y a pas de ballon ici. » On lui demanda de présenter des excuses, il refusa : « Je retirerai mon tweet lejour où vous retirerez votre réforme qui va sacrifier des milliers de gens. » Nouvelle suspension de séance. Exclusion de Thomas Portes pour une durée de quinze jours.
Le 10 février, alors qu’Olivier Dussopt priait l’inénarrable Sandrine Rousseau de ne pas le « haranguer », elle y entendit, bien sûr, une attaque « sexiste ». Le Larousse, dans sa définition du verbe, on l’aurait parié, ne met en évidence aucune connotation liée au genre. Pourtant, l’interprétation lunaire de notre harengère fut saluée par des hurlements enthousiastes et des applaudissements approbateurs.
Lundi 13 février, c’est Aurélien Saintoul, autre Insoumis qui traita joyeusement le ministre du Travail « d’assassin » et « d’imposteur ». Nouveau chaos dans l’hémicycle et suspension de séance. Saintoul s’excuse, Dussopt, humilié et désemparé, ne pardonne pas. Saintoul écope d’un rappel à l’ordre et se voit privé d’un quart de son indemnité de mandat pendant un mois.
Mercredi 15 février, nouvelle saillie de l’amazone Sandrine Rousseau. Elle ne put résister à l’opportunité offerte d’en appeler une fois de plus, en séance, à l’appareil génital et reproducteur féminin, alpha et oméga du Monde. Elle avait, on s’en souvient, déjà dans l’hémicycle, il y a peu de temps, célébré le vagin. Cette fois encore, avec la véhémence qu’on lui connaît, elle a exigé qu’on n’impliquât pas l’utérus dans la réforme des retraites : « Un conseil : lâchez nos utérus ! (…) Nos ventres ne sont pas la variable d’ajustement de votre réforme des retraites. »
Jeudi 16 février, pour survivre en milieu hostile, le ministre du Travail tenta de se réfugier dans une grille de mots croisés. Las ! C’était compter sans l’œil de lynx du député LR Aurélien Pradié qui repéra immédiatement le cruciverbiste furtif : « Le premier des respects, Monsieur le ministredes Comptes publics,c’est de ne pas faire des mots croisés lorsque la représentation nationale s’exprime, aussi pénible que ce soit. » L’Assemblée une fois de plus, tangua. Penaud, Olivier Dussopt reconnut « une bêtise. »
Vendredi 17 février sonna la fin de partie de ce joyeux bordel, sans qu’on n’ait assisté à quoi que ce soit, pas même à la naissance d’un souriceau mort-né. La motion de censure déposée par le RN fut bien sûr rejetée, au nom de la démocratie, évidemment. André Chassaigne, président du groupe GDR affirma avec gravité : « (…) nous ne mélangerons pas nos votes avec ceux qui ne considèrent pas tous les êtres humains comme nos frères. » Puis, les cordes vocales d’Olivier Dussopt lâchèrent définitivement alors qu’il saluait, en quelque sorte, sa propre résilience : « Vousm’avezinsulté pendant 15 jours et personne n’a craqué et nous sommes là, devant vous pour la réforme. » Enfin, les bancs de l’hémicycle se vidèrent, les députés s’égaillant tels une volée de collégiens à la fin de l’année scolaire. Le RN entonna la Marseillaise dans une vaine tentative pour couvrir les voix Insoumises qui braillaient à pleins poumons : « On est là, on est là ! » Les vieux murs de l’Assemblée ont dû soupirer d’aise, une fois la sage plénitude du silence recouvrée.
Poursuivre l’examen du texte plus avant eut immanquablement conduit au spectacle d’une folie collective. Flaubert l’aurait rendu beau : « Alors, une joie frénétique éclata,comme si, à la place dutrône, un avenir de bonheur illimité avait paru ; et le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu’à des albums de dessins, jusqu’à des corbeilles de tapisserie. (…) La canaille s’affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. Des crépines d’or s’enroulèrent aux manches des blouses, des chapeaux à plumes d’autruche ornaient la tête des forgerons, des rubans de la légion d’honneur firent des ceintures aux prostituées. Chacun satisfaisait son caprice ; les uns dansaient, d’autres buvaient. (…) et le délire redoublait son tintamarre continu (…) porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en rebondissant, comme des lames d’harmonica. »
Le risque, bien sûr eut été de faire tomber Macron de l’arbre, tout comme chut, en Février 48, Louis-Philippe dit la Poire.
Aux Pays-Bas, on assiste à une vaste querelle linguistique autour de l’usage du mot « blank » (blanc).
La langue d’un pays doit-elle se plier aux exigences d’une poignée d’activistes woke qui souvent n’y sont même pas nés ? Non, dira-t-on. Problème : ce bruyant lobby woke, bien introduit dans les médias, les milieux culturels et la classe politique, ne s’arrête pas de répandre sa doxa, non sans rendement. Dernièrement, les idéologues progressistes partent en croisade contre l’emploi du mot “blank”, soi-disant contaminé par le colonialisme et le racisme. Devant “l’urgence” de la situation, il semble donc nécessaire de le remplacer. “Wit”, plus neutre, est idéal, car dépourvu du sens de supériorité raciale envers les colonisés d’antan.
Les médias néerlandais collaborent avec le lobby woke
Presque tous les journaux, magazines, chaînes de radio et de télévision, sites d’information et agences de presse néerlandaises, se sont lancés avec efficacité dans la collaboration. Dans leurs colonnes et pendant leurs temps d’antenne, “blank” a lentement, mais sûrement, cédé sa place à “wit”. Néanmoins, une résistance persiste. Le journal De Telegraaf et le magazine EW, tous deux libéraux-conservateurs, bénéficiant de tirages que jalousent leurs confrères, tiennent bon. Mais les rebelles se comptent maintenant sur les doigts d’une main… S’il ne s’agit tout de même pas d’un diktat en faveur du “wit”, les journalistes, rédacteurs, reporters, correspondants et pigistes savent à quoi s’en tenir, sous peine de voir leur copie soumise aux remontrances du lobby woke. « Notre journal s’oppose bien sûr à toute forme de racisme, » a affirmé le directeur du Telegraaf, récemment. « Mais, nous refusons l’agenda radical et racial de la politique d’identité», a-t-il précisé. Pour De Telegraaf, son directeur reste donc un homme blanc, et non pas “wit”.
Ainsi, le choix du vocabulaire peut-il trahir les sensibilités politiques de votre interlocuteur. Et qu’importe ce choix, il fait automatiquement couler de l’encre. Si De Telegraaf utilise le mot “wit”, se trahissant ainsi au “wokement correct”, un lecteur pourrait être tenté de le traiter de “collabo” avec les « anti-Blancs ». Tandis qu’un journal qui s’en tient à “blank” peut se voir taxé de l’affreux suprémacisme blanc. Car oui, sachez que le mot maudit reste utilisable aux Pays-Bas, mais uniquement pour qualifier celui censé inspirer l’horreur à tout un chacun, le raciste blanc.
Wokeland
Dans son livre, Wokeland, le journaliste néerlandais Coen de Jong retrace le succès incontestable du lobby anticolonialiste qui, encore hier, était moqué par les mêmes médias aujourd’hui acquis à sa cause.
Wokeland détaille le patient travail de sape de ces activistes, pratiquement tous d’origine surinamoise ou antillaise, pour rallier les élites à leur cause. Les dirigeants de l’audiovisuel public néerlandais, très à gauche, sont les trophées les plus notables inscrits à leur tableau de chasse. Les politiciens de la droite dure, qui les envoyaient promener, tels Geert Wilders et Thierry Baudet, se trouvent aujourd’hui en dehors des circuits du pouvoir et même du système. Système où l’on préfère à présent laisser ânonner les pseudo-linguistes selon lesquels “blank” ne désigne pas vraiment une couleur, mais surtout une notion de pureté esthétique contraire à son opposé “zwart” (noir), avec son lot de consonances péjoratives.
Un canular jugé raciste, lors du nouvel an à Rotterdam, vient de renforcer le camp des pourfendeurs du mot “blank”. À l’approche de minuit, une foule joyeuse était rassemblée sur le pont Erasmus, sur lequel un faisceau lumineux projetait des slogans, tels « Een Vrolijk Blank 2023! », « Joyeux 2023 Blanc! », ou encore « White Lives Matter! »Pour couronner le tout, le message scandaleux est apparu en plein direct, sur la chaîne privée RTL, qui avait abandonné « blank » depuis bien longtemps déjà. Un beau scandale, donc, dans une ville où un peu plus de la moitié des habitants est issue de l’immigration extra-européenne, comme on dit pudiquement. Un mois plus tard, la police est toujours à la recherche de ceux qui ont osé moquer l’idéal officiel du vivre-ensemble. Le Parquet de Rotterdam entend les poursuivre pour incitation à la haine raciale. Bouillonnant d’indignation, le directeur du journal protestant et hyper woke, Trouw, a annoncé à ses lecteurs qu’après l’humiliation de Rotterdam, “blank” s’était définitivement enraciné dans le vocabulaire de l’extrême droite raciste ! Désormais, le mot n’aura plus sa place dans son journal. Pas sûr que ces abonnés et contributeurs fidèles, souvent âgés, apprécient les futures corrections et cette bonne résolution pour 2023. Ces génuflexions des directions des journaux répugnent évidemment les chroniqueurs conservateurs, certains étant encore tolérés dans des journaux de gauche comme Trouw et DeVolkskrant. L’un d’eux regrette que son journal «ait cédé aux brigades des censeurs d’extrême gauche ». Un autre conteste le bien-fondé de la mise au ban de “blank”, non approuvée d’ailleurs par le dictionnaire Van Dale qui fait autorité dans le pays, et qui ne s’y plie pas. Tous ces résistants grisonnants savent cependant que les jeunes journalistes ne les suivront pas. Même si le combat des “vieux” est perdu d’avance, ceux-ci n’y voient pas une raison de se rendre.
La cité phocéenne va développer son réseau de transports en commun. L’objectif annoncé, jusqu’au plus haut niveau de l’État, est de désenclaver les quartiers nord. Mais l’expérience d’autres grandes villes fait craindre que le raccordement au centre des «quartiers sensibles» n’apporte pas que le bonheur du vivre-ensemble.
À Marseille, la municipalité de Benoît Payan et la métropole de Martine Vassal ont parfois du mal à s’entendre. Comme souvent lorsque deux forces politiques opposées, ici le Printemps marseillais et Les Républicains, doivent avancer main dans la main, cela se termine en bras de fer. Sauf sur un sujet qui semble faire consensus, celui des transports en commun. Un thème également cher à Emmanuel Macron qui en a fait une des priorités du plan « Marseille en grand » lors de sa venue dans la cité phocéenne en septembre 2021.
Ici, c’est Marseille!
Marseille est la deuxième ville de France en nombre d’habitants mais elle est la première en superficie. Les quartiers de L’Estaque et des Goudes, aux deux extrémités de la ville, sont séparés par plus de 20 kilomètres. Pourtant, Marseille ne compte que deux lignes de métro et trois de tramway. Quant aux bus, leur régularité laisse souvent à désirer et certains quartiers sont très mal desservis. Face à ce constat, quel que soit leur bord, tous les politiques s’accordent à dire qu’il faut étendre le réseau marseillais. L’objectif affiché par Aix-Marseille-Provence Métropole (AMPM) est de « faire en sorte que 50 % des métropolitains se situent à moins de 500 mètres d’un transport à haut niveau de service et que 95 % des habitants du territoire se trouvent à 15 minutes maximum d’un point d’accès à un transport en commun ». Le site de la métropole montre également que le désenclavement des quartiers nord est une priorité. Il s’agissait d’ailleurs d’une condition sine qua non à l’obtention du milliard d’euros (256 millions de subventions directes et 744 millions en avance remboursable) promis par Emmanuel Macron. Lors d’un déjeuner à la préfecture des Bouches-du-Rhône, le chef de l’État avait déclaré : « La Métropole n’aura pas le milliard promis s’il ne servait pas à désenclaver les quartiers nord. » AMPM a compris le message. Sur les 15 projets estampillés « Marseille en grand », neuf seront réalisés « pour accélérer la connexion des quartiers les plus pauvres et accompagner la requalification urbaine ». En septembre dernier, le groupement d’intérêt public (GIP) créé pour superviser cet énorme chantier abondait en ce sens en fléchant 200 des 256 millions d’euros, soit 80 % des subventions accordées par l’État, directement vers les quartiers nord.
L’idée est que ce désenclavement permettra de changer l’atmosphère de ces quartiers défavorisés. Certains élus pensent en effet que si ces secteurs sont le terrain de jeu de la délinquance, désertés par l’administration, par les médecins et regroupent une partie de la pauvreté locale, c’est parce qu’ils sont mal desservis, fermés sur eux-mêmes. Saïd Ahamada, député des quartiers nord (La République en marche, puis Territoires de progrès) de 2017 à 2022, déclarait en 2019 dans les colonnes des Échos : « C’est un apartheid social organisé. » Plus récemment, en août 2021, il affirmait au micro de France Info : « La moitié de la ville est ghettoïsée en matière de transports en commun. Il n’est pas possible, pour quelqu’un qui habite les quartiers nord de Marseille, d’aller travailler tôt le matin ou de rentrer tard le soir. » Des mots forts, peut-être même un brin excessifs, pour dénoncer une inégalité de chance entre les habitants des quartiers nord et les autres Marseillais. Même constat du côté d’Audrey Gatian, l’adjointe (PS) au maire de Marseille en charge de la politique de la ville et des mobilités. Dans une tribune publiée en septembre dernier dans La Marseillaise, l’élue parle d’un « sujet qui tient à la fois de la politique des transports, du développement économique, de l’accès à l’emploi mais aussi tout simplement de la considération pour les habitantes et habitants de notre ville ». De son côté, le maire Benoît Payan, qui a fait de ce projet son cheval de bataille, ose une métaphore judiciaire : « Dans cette ville, il y a des gens qui sont assignés à résidence. » Une phrase qui fait écho à ce qui se passe dans ces quartiers où beaucoup sont effectivement condamnés à rester chez eux. L’édile veut croire que l’arrivée d’un tramway de la RTM (Régie des transports métropolitains) va métamorphoser les quartiers nord, que les règlements de comptes, les agressions et les trafics de drogue et d’armes deviendront de l’histoire ancienne. Une grande utopie.
Il y a de fortes chances que Marseille ne soit pas l’exception qui confirme la règle et que, comme dans les autres grandes villes de France qui ont désenclavé leurs zones sensibles, rien ne change de manière significative. L’exemple le plus ancien en la matière est celui de la couronne parisienne. Le 8 décembre 1977, Valéry Giscard d’Estaing inaugurait le RER, alors appelé métro de l’Île-de-France. Il se réjouissait du gain de temps qu’allait représenter ce nouveau mode de transport pour les habitants de la région : « Vingt millions d’heures de transports en moins, vingt millions d’heures gagnées sur la fatigue, vingt millions d’heures rendues au sommeil, à la vie de famille, à la culture. À partir d’aujourd’hui, Paris et la banlieue courront un peu moins. » Ce jour-là, le président de la République s’est montré très enthousiaste, sans doute trop. À l’usage, le RER s’est avéré moins performant et moins agréable qu’annoncé. Si certaines lignes ou certaines portions de lignes sont plutôt tranquilles, il y en a d’autres où l’ambiance est loin d’être sereine. Le quinzième anniversaire de l’assassinat Anne-Lorraine Schmitt dans une rame du RER D, poignardée de 34 coups de couteau, le rappelle. Pour Julien Noble, co-auteur du livre Les Passagers du RER, ce moyen de transport serait même le plus angoissant de tous : « Le RER occupe la première place du transport le plus anxiogène devant le métro, le train de banlieue, le bus et le tramway. » Les usagers y sont sans cesse sur le qui-vive, à l’affût du moindre mouvement suspect. Ils ont peur. Une étude publiée en 2021 par l’AQST (Autorité de la qualité de service dans les transports) sur le sentiment de sécurité dans les principaux transports en commun en Île-de-France le confirme. 41 % des usagers du RER se sentent toujours en situation d’insécurité. Un chiffre en nette augmentation puisqu’il n’était que de 32 % en 2019 et 31 % en 2017. L’organisme détaille également les raisons de ce sentiment d’insécurité : « Les incivilités, la surveillance, la temporalité, la présence de personnes en situation d’exclusion, de personnes alcoolisées ou droguées, la présence de jeunes, la promiscuité tout comme l’isolement et l’ambiance du voyage sont les principales causes. » Parmi les voyageurs les plus touchés, les femmes. 51 % d’entre elles « ne se sentent pas toujours en sécurité ». Plus particulièrement encore dans les zones sensibles. Passé une certaine heure, le nombre de femmes présentes dans les RER chute. Dans le sens banlieue-Paris, elles représentent 45 % des voyageurs à 14 heures contre moins de 30 % à partir de 21 h 30. Malheureusement pour les usagers, en province ce n’est pas mieux. La directrice du groupe Omnes Éducation à Lyon, Marion Fabre, a même appelé ses élèves à la plus grande prudence : « Évitez de prendre le métro à la station La Guillotière. Rendez-vous plutôt à la station Jean-Macé. Privilégiez la station de tram ou de bus située devant notre école. Faites du co-piétonnage. » Autre exemple, à Toulouse, où les stations Empalot, Reynerie et Mirail ainsi que leurs abords, situés à proximité de cités sensibles, sont régulièrement le théâtre d’agressions et de vols. Globalement, quelle que soit l’agglomération étudiée, les transports en commun sont considérés comme peu sûrs, mais ce sentiment est encore plus partagé lorsqu’ils traversent des zones sensibles. Au point même d’être désertés par les personnes qui se sentent les plus vulnérables. En sera-t-il autrement à Marseille ? Rien n’est moins sûr.
Concernant l’aspect sécuritaire, un autre point est à ne pas négliger. Celui-ci a été mis en lumière le 28 mai dernier à l’occasion de la finale de la Ligue des champions opposant le Real Madrid à Liverpool au Stade de France. À l’occasion de cet événement, des centaines de « supporters britanniques » ont semé le trouble sur le parvis de l’édifice dionysien. Ces Anglais qui étaient finalement majoritairement des voyous de la région Île-de-France, des mineurs et des personnes en situation irrégulière, le plus souvent connus des forces de l’ordre pour des faits de ventes à la sauvette, de vols et de violences. Ces individus, en nombre, ont réussi à créer le chaos autour de l’enceinte sportive. Or, s’ils ont pu être aussi nombreux, à la même heure et au même endroit, c’est bien parce que beaucoup ont pu emprunter les RER B et D. Les transports en commun sont des transports de masse. Ils permettent de déplacer les foules en un temps record. Lorsque les intentions de ceux qui les utilisent ne sont pas bonnes, cela peut rapidement virer au cauchemar. À Marseille, l’arrivée du tramway dans les quartiers nord permettrait de relier des cités comme La Castellane, La Bricarde et La Viste à la gare Saint-Charles ou au stade Vélodrome en effectuant un seul changement à la station Capitaine-Gèze. Une formalité pour ceux qui voudraient suivre l’exemple francilien.
Un quoi qu’il en coûte, qui coûte
Enfin, une dernière question se pose, concernant le coût d’un tel déploiement du réseau. Non pas le coût de réalisation qui sera en grande partie pris en charge par des subventions, mais bien le coût d’exploitation. Une fois que le tramway arrivera jusqu’au nord de la ville, sera-t-il un gouffre financier, à l’équilibre ou bénéficiaire ? Cela sera plus probablement la première option. La faute notamment à la fraude. En effet, dans une étude publiée en décembre 2022, la RTM a observé qu’en 2021, 28 % des usagers de son réseau, soit plus d’une personne sur quatre, avaient circulé sans ticket ou carte d’abonnement. Un pourcentage moyen déjà très important mais qui n’est rien comparé à celui enregistré dans les quartiers nord. Le constat fait en octobre 2022 par la chambre régionale des comptes Provence-Alpes-Côte d’Azur est sans appel : « La fraude dure, avec perte de recettes, se concentre davantage dans le nord. » Les 16e et 14e arrondissements de la ville enregistrent plus de 60 % de fraude quand le 15e en comptabilise plus de 50 %. Dans ces trois arrondissements, il y a donc plus de resquilleurs que de payeurs. Un constat également fait par la RTM qui a récemment identifié les dix lignes regroupant le plus de voyageurs clandestins. Six d’entre elles comptent plus de 10 000 voyages non validés par jour. Il s’agit des bus B2, 31, 32, 38, 70 et 89. Des lignes qui relient toutes soit le centre-ville aux quartiers nord, soit les quartiers nord entre eux. À ces statistiques géographiques, s’ajoutent celles qui concernent le mode de transport. Toujours selon la RTM, la « fraude dure sur le mode Tramway » est au-dessus de la moyenne communale avec un taux de 29,5 %. Il s’agit même du moyen de transport où la resquille a connu la plus importante augmentation depuis début 2020 (+7,5 %). Il faut dire qu’il est particulièrement facile de monter par l’une des nombreuses portes de ces longues rames sans s’acquitter du prix de son trajet et de s’en échapper en cas de contrôle. Ça promet !
Beaucoup diront que le problème n’est pas là et que même si cela doit coûter de l’argent, c’est un devoir de désenclaver les quartiers. Mais, bons sentiments mis à part, le problème est quand même là. Catherine Pila, la présidente de l’opérateur de transports en commun local, estimait qu’en 2021 la fraude représentait « un manque à gagner de 28 millions d’euros ». Une perte financière qui a deux conséquences : l’augmentation du prix du billet et l’annulation ou l’ajournement de certains investissements ou travaux d’amélioration du réseau, notamment sur le plan sécuritaire. In fine, ce sont toujours les mêmes qui payent, au sens propre comme au figuré. Le service proposé aux Marseillais est toujours plus cher, toujours moins performant et toujours moins sûr. La situation n’étant déjà pas fabuleuse, fallait-il réellement ajouter du mal au mal ? Pour des raisons politiques, il semble que oui, même s’il y a fort à parier que tous les décideurs et leurs administrés s’en mordront les doigts.
Jeune trentenaire, il est considéré comme l’étoile montante de la Democratic Alliance (DA), le premier parti multiracial sud-africain d’opposition. Populaire maire d’uMngeni, Chris’ Pappas pourrait devenir le prochain Premier ministre de la province du Kwazulu. Anglo-Afrikaner, blanc, ouvertement gay, parlant couramment le zoulou, certains lui prédisent déjà un destin national. Une révolution dans ce pays qui a aboli l’Apartheid…
Son visage est encore inconnu en France, mais il pourrait très vite s’afficher sur vos écrans de télévision. Christopher John Pappas est surnommé le « Johnny Clegg » de la politique sud-africaine. Située dans la province du Kwazulu, la ville d’uMngeni (100 000 habitants) est composée de 75% d’Africains.
Lors des élections municipales de 2021, une majorité d’entre eux ont été charmés par ce jeune homme blanc de 31 ans qui parle couramment le zoulou, une langue qu’il maitrise et qu’il a apprise dans sa jeunesse, dans la ferme familiale du Midlands où il a grandi. Il est membre de la Democratic Alliance (DA), un parti multiracial, centriste et libéral considéré comme le premier parti d’opposition à l’African National Congress (ANC) qui dirige le pays depuis 1994.
Un pays qui reste obsédé par la question raciale
Très rapidement, Chris’ Pappas a démontré des capacités de gestionnaire, stabilisant financièrement sa ville, « un navire qui était dangereusement proche de heurter les rochers » comme le fait remarquer le site d’information News24. En offrant sa première municipalité à la DA, dans cette province qui est habituellement le théâtre d’un conflit fratricide entre l’ANC et l’Inkhata Freedom Party (IFP) du prince Buthelezi, il a très vite attiré l’attention des médias qui suivent désormais sa carrière politique débutée très tôt sur les bancs de l’université de Pretoria.
Chris’ Pappas est un passionné dont la simplicité détonne. Durant sa campagne, il n’a pas hésité à se jeter dans la fosse aux requins et à répondre à toutes les questions qui lui étaient posées sur son compte Twitter. Questionné sur le débat racial qui empoisonne quotidiennement la vie politique sud-africaine, notamment sur le récent incident qui s’est produit dans une piscine du complexe hôtelier de Maselspoort en janvier (des Blancs ont violemment attaqué des adolescents noirs présents dans le bassin et les ont éjectés de l’eau), l’ancien conseiller municipal avait vivement regretté que le pays se focalise uniquement sur ce sujet au lieu de chercher à résoudre les problèmes de pauvreté, d’inégalités et le chômage. « Nous avons laissé les politiciens entretenir la haine basée sur nos différences de couleur sans nous focaliser sur nos vrais problèmes » déclare Chris’ Pappas. Ce pur produit de la société sud-africaine entend réconcilier les peuples au-delà des barrières ethniques qui les séparent. Il n’a pas connu le régime de ségrégation raciale et n’a aucun regret à exprimer. Chris’ Pappas ne cache pas ses préférences sexuelles dans un pays qui a été le premier à légaliser l’homosexualité et le mariage pour tous peu de temps après l’élection de Nelson Mandela, héros de la lutte anti-apartheid, à la tête du pays entre 1994 et 1999. « C’est qui je suis. Je ne peux pas changer cela et je ne le souhaite de toute façon pas, je me devais d’être honnête envers mes électeurs » explique celui qui s’affiche ouvertement avec son fiancé, J.P. Prinsloo, sur les réseaux sociaux, très fier d’appartenir à un parti qui a la particularité d’avoir présenté le plus de candidats homosexuels aux élections.
Un ambitieux
Critique virulent de la politique économique mise en place par l’ANC, lequel est devenu très fragile politiquement et a plongé le pays dans un état de désastre national, Chris’ Pappas vise désormais le poste de Premier ministre de la province du Kwazulu. « Nous savons que l’ANC ne sera plus au pouvoir en 2024 et qu’il y aura un gouvernement de coalition en place, que la DA jouera un rôle important dans cette coalition » a déclaré le maire d’uMngeni qui entend fédérer autour de lui.
On lui prédit même un destin national. Pour l’ analyste politique Thabani Khumalo, les appels en faveur de sa candidature n’ont rien d’étonnant. « Il est le leader le plus populaire de la DA dans la province en ce moment, et son profil est plus influent que celui de l’actuel chef du parti » explique-t-il. « Si vous regardez les commentaires à son sujet, il est loué par toutes les communautés noires. Il semble qu’il ait pu apporter des changements notables en peu de temps à uMngeni. Les gens l’ont même appelé à faire acte de candidature pour le poste de maire d’eThekwini (nom de la métropole de Durban-NDLR) » ajoute t-il.
Invité au couronnement du roi Misuzulu, haute autorité royale de la province, c’est désormais un chemin pavé d’or qui s’ouvre pour Chris’ Pappas. Une figure qui pourrait révolutionner la politique sud-africaine dans un avenir proche, et, ses soutiens en rêvent, réconcilier Blancs comme Noirs sous le drapeau de la République fédérale d’Afrique du Sud.
Pierre Haïk, avocat star, est décédé le 19 février, à l’âge de 72 ans. Il était atteint de la maladie d’Alzheimer.
Pierre Haïk était un formidable avocat, un crack du barreau parisien. Avec son épouse Jacqueline Laffont, il a formé longtemps un couple redoutable, brillamment complémentaire et admiré à la fois pour sa compétence, ses réussites et son intégrité. Depuis quelques années, Pierre Haïk, protégé par l’amour vigilant et la sollicitude permanente de Jacqueline Laffont, était plongé dans un doux silence avec un amoindrissement de son exceptionnelle nature, toute de passion et d’intelligence. Pourtant, quand j’ai appris sa mort, je n’ai pas songé une seconde à l’homme d’aujourd’hui mais au plaideur magique, convaincant et enthousiaste qui a marqué tant de magistrats et favorisé la qualité de tant d’audiences. Ce qui me touche est que précisément Pierre Haïk n’ait pas été seulement la propriété corporatiste de ses confrères et de ses consœurs ni le soutien sans faille de ses nombreux clients mais l’avocat qui, au-delà de sa sphère proprement dite, suscitait une estime et une adhésion générales.
Pas gangrené par le cynisme obligatoire de sa corporation
Parce qu’il avait exercé un autre métier – psychanalyste – avant le barreau, sa culture, son sens de la psychologie, sa faculté d’écoute le distinguaient parmi tant d’autres qui manquaient de ces dispositions essentielles. Il n’était pas gangrené par cette sorte de cynisme obligatoire qui vient presque inéluctablement gâcher les expériences judiciaires les plus achevées.
Surtout, il me semble qu’il a créé un genre d’argumentation, une volonté de persuader et une manière de s’exprimer reconnaissables entre tous. Pierre Haïk n’avait pas une parole ordinaire, conforme, bêtement répétitive. Elle surgissait à chaque occasion, pour chaque procès, inventive, comme fraîche du matin, comme élaborée à l’instant, avec un rythme qui permettait de l’identifier sur-le-champ : pressé, précipité mais sans que sa phrase laisse le moindre raisonnement en rade, la preuve la plus modeste en souffrance, merveilleusement cumulatif, tel un Charles Péguy des audiences correctionnelles et des cours d’assises.
Ce style d’oralité réglait une fois pour toutes l’éternel débat d’un barreau tacticien et mensonger ou d’un verbe spontané s’appuyant sur cette incontestable donnée : la sincérité est la plus efficace des armes quand elle sait irriguer la plaidoirie par excellence, celle qui vise à servir autrui et non pas à s’enorgueillir, soi. Pierre Haïk était un maître de cet effacement ne s’assignant pas d’autre finalité que la conquête de l’esprit de ses juges.
Une parole inoubliable
Je pourrais me souvenir du jeune Pierre Haïk quand, à la buvette du Palais, après avoir vite déjeuné, il s’apprêtait à partir à l’assaut des flagrants délits, de cette délinquance quotidienne et banale où il a appris et perfectionné des qualités naturelles avec une fougue qui, pour moi, était sa vertu principale. Je pourrais me rappeler quelques affaires criminelles où, avec la parfaite et exemplaire courtoisie de cet avocat hors du commun, il opposait à mes réquisitions une réplique que je pouvais discuter mais toujours profonde et intelligente. Il rendait notre possible désaccord dérisoire tant le grand avocat vous fait don d’une contradiction, ne vous en accable pas.
J’ai en mémoire ma dernière visite, en 2020 je crois, dans son cabinet en présence de son épouse. Avec mon émotion face à son comportement si gentil à mon égard, cherchant avec toutes les ressources de son être à me donner de lui la plus belle image qui soit. Je songe à Jacqueline Laffont qui, dans la solitude, avec leurs enfants, va se battre comme elle a toujours su le faire. Il y a des destins qui s’acharnent un temps à être mauvais pour prouver la résistance victorieuse de ceux qui les affrontent. Nous n’oublierons pas la parole inoubliable de Pierre Haïk. Jacqueline Laffont peut compter sur nous.
Le monde entier suit les actualités et s’informe sur ce qui se passe en Iran. En effet, le mouvement protestataire en cours n’est ni une nouveauté ni limité à de simples revendications. C’est une suite logique de notre lutte pour la liberté et la démocratie. C’est une vraie révolution lente mais juste et salvatrice.
Notre lutte a vu le jour dès la naissance de la République Islamique en Iran. Elle arrive à son étape finale. Certes, il reste encore du chemin mais le courage de la jeunesse iranienne, en particulier celui des femmes, fera tout pour assurer la suite.
Je suis médecin ORL installé dans le Nord de la France et aussi activiste et opposant des premiers jours au régime islamique en Iran. Je suis à la fois proche et éloigné d’Ali Khamenei. Il est le guide suprême de la république islamique d’Iran et aussi le frère de ma mère. Avant la révolution de 1979, mon oncle, Ali Khamenei, était un des mollahs, sans importance particulière, à Mechhed, une ville du Nord-est d’Iran. Il fut pendant un certain temps, élève de mon père, Ali Tehrani, écrivain et enseignant de philosophie et de théologie, un des proches de Khomeini (avant la révolution), décédé en octobre 2022 à l’âge de 96 ans.
C’est uniquement après la victoire de la révolution, et avec l’aide de personnalités comme Beheshti et Rafsanjani, qu’Ali Khamenei est devenu quelqu’un et a pu gravir les échelons du pouvoir. Mais, il est certain qu’actuellement, il est le bourreau du peuple iranien et responsable de chaque crime commis par ses vassaux. Il est la personnalité la plus détestée en Iran et condamné à disparaître. Je lui envoie ce message et lui rappelle que s’il ne cède pas le pouvoir, il aura la même fin que Ceausescu, Kadhafi, ou Saddam.
Je souhaite personnellement, et je pense que c’est le souhait de tout Iranien, sa destitution et son jugement devant le peuple. Le plus tôt possible. À travers sa chute, nous visons celle de la totalité du régime islamique. C’est par la disparition de la République islamique en Iran que des vies humaines seront sauvées, que la paix et la prospérité reviendront au Moyen-Orient, voire même dans le monde. L’intégrisme islamique, où qu’il prospère, et sous n’importe quelle forme, est le cadeau empoisonné de ce régime au monde entier.
Lorsque la religion sert de prétexte, on prend les textes sacrés, on en exclut tout ce qui pourrait gêner et on ne garde que ce qui permet d’établir la domination. L’exemple caricatural en est l’exploitation des principes religieux concernant les femmes. Ils sont mis en exergue, exagérés dans leur interprétation et justifient la mise sous tutelle, d’un coup, de la moitié du peuple !
Dans ces systèmes, l’évolution est toujours la même : au fur et à mesure que les difficultés s’amoncellent, la répression s’accroît et l’agressivité se développe, tant à l’intérieur que vers l’extérieur. Le régime essaie de réprimer son peuple et de porter la guerre partout à l’étranger afin de faire croire au peuple que les difficultés viennent du dehors, que la misère est imposée par l’étranger et, singulièrement, par les pays dits « occidentaux ».
On voit bien à quoi mène la violence : on décide qu’il n’y a pas de limite à l’horreur pour prendre le pouvoir, ensuite on s’habitue à tout régler par le meurtre, l’attentat, la guerre.
On est frappé du parallélisme entre l’incendie du Reichstag qui a permis aux nazis d’affirmer leur pouvoir en se justifiant d’anéantir les communistes et l’incendie du cinéma Rex d’Abadan, en 1978, qui a permis d’enflammer le peuple et de susciter la révolte contre le régime de Pahlavi.
Ensuite, bien sûr, on tombe dans le schéma habituel où, passée la répugnance que tout homme ressent envers le meurtre d’un autre homme, il s’aperçoit qu’il a massacré et que, pourtant, rien ne lui est arrivé. Alors, il recommence, encore et encore. On massacre les prisonniers, on écrase les protestations de rue, on abat des avions dans un flot d’innombrables crimes. L’actualité en est pleine, jusqu’à la nausée.
Je souhaite profiter de cette occasion pour formuler et adresser quelques messages :
Je m’adresse, pour commencer, aux forces armées iraniennes et aux milices du régime :
Vous devez vous rendre compte que vous ne protégez que vos ennemis. Ali Khamenei et son régime sont nos ennemis communs. Pour rester au pouvoir, ils sont capables de vous sacrifier sans récompense, vous entraîner à une guerre, perdue d’avance, contre votre peuple et contre le monde entier. Le peuple iranien et le monde libre ne vous pardonneront pas vos crimes d’aujourd’hui. Tabasser des enfants, tirer à bout portant sur des civils sans armes, quel que soit leur âge, ce sont indiscutablement des crimes contre l’Humanité, impardonnables et punissables.
Je m’adresse au clergé et aux musulmans d’Iran et d’ailleurs :
Vous devez vous rendre compte que le régime islamique en Iran se maintient grâce aux mensonges et à la répression. Il n’applique pas les vrais préceptes de l’Islam ! Le soi-disant « guide suprême » (Ali Khamenei), n’est pas du tout le théologien le plus compétent du chiisme. C’est juste un profiteur qui se sert de la religion pour survivre. Je suis bien placé pour le savoir.
Il vous faut vous débarrasser de ce régime avant qu’Ali Khamenei ne ruine davantage votre religion !
Je m’adresse aussi au peuple iranien :
La liberté est un droit mais, souvent, il ne s’obtient que par la lutte !
Je vis, aujourd’hui, au milieu d’un peuple libre. Sa liberté ne lui est pas tombée dessus par miracle. Il a fallu une révolution violente en 1789, des guerres contre toute l’Europe coalisée ensuite pour conserver ses premiers acquis, puis encore en 1830, en 1848 et en 1871, il a fallu se battre et des dizaines de milliers de personnes sont mortes pour cette Liberté.
Si vous ne vous battez pas aujourd’hui contre ceux qui vous oppriment, votre souffrance et votre misère perdureront et notre cher Iran se verra détruit toujours davantage.
Il ne fait aucun doute qu’après la disparition de ce régime, l’Iran restera uni et les Iraniens maîtres de leur destin. Ceux qui sont politiquement actifs, aujourd’hui, ou présents dans les rues et dans les prisons, formeront, demain, notre élite dirigeante.
Je m’adresse à notre opposition en exil :
Notre opposition, en exil, a considérablement participé, durant les quatre dernières décennies, à la sensibilisation et à la prise de conscience du peuple iranien. La révolution en cours n’aurait pas été possible sans l’apport des enseignements et des informations émanant des médias iraniens en exil.
Tout ce travail médiatique, en l’absence d’une infrastructure politique, ne soulève que des vagues, et pas le tsunami souhaité !
Je pense que le temps des rancunes et de la dispersion, au sein de notre opposition en exil, est passé. Le peuple iranien a démontré activement sa volonté et son unité. Il ne veut plus de mensonge, de violence, d’intégrisme, de terrorisme, et souhaite vivre en démocratie et en paix avec le monde.
Il se demande, à juste titre, ce qui adviendra une fois le régime islamique disparu. D’ailleurs, le monde libre, aussi, demande un interlocuteur convenable et fiable !
Il est temps de bâtir une coalition politique au sein de notre opposition pour répondre au questionnement du peuple et pour établir une alternative démocratique au sein de laquelle la totalité du peuple, par l’intermédiaire de ses partis politiques, sera représentée.
Cette coalition démocratique des partis politiques doit établir le programme de l’étape finale de notre lutte mais aussi dessiner le cadre politique et définir les modalités d’installation du régime à venir, afin de faire participer la majorité hésitante et silencieuse en Iran à la révolution en cours, et garantir un avenir convenable et apaisé au monde entier.
Cet idéal est accessible. Personnellement, depuis longtemps, j’en ai établi la feuille de route.
Enfin, je m’adresse aux Français et aux peuples du monde :
D’abord, je suis profondément attristé et désolé des crimes commis, dans le monde, par les abrutis de l’idéologie islamique du régime en Iran. Les prises d’otages, les attentats et les massacres, au nom de l’Islam, sont tous les fruits des enseignements de Khomeini et de Khamenei. Ils diffusent, depuis des décennies, via les satellites et l’Internet, leurs propagandes de haine, de conspirationnisme et de violence dans le monde.
Je pense que tout Iranien a une part de responsabilité dans la survivance de la République Islamique en Iran. Personnellement, bien que n’ayant jamais participé à ce régime, j’ai toujours tenté d’assumer ma responsabilité et de faire mon devoir.
On n’oubliera jamais le massacre sauvage, le 7 janvier 2015, des journalistes et des caricaturistes renommés de Charlie Hebdo. Ce crime impardonnable fait suite aux innombrables crimes contre l’humanité commis depuis la victoire de Khomeini en Iran.
Les médias et la communauté intellectuelle du monde libre ont le devoir de mieux informer les populations, en l’occurrence immigrées, sur les principes des droits de l’homme et de la laïcité et, aussi, de neutraliser les propagandes conspirationnistes. Les régimes fascistes, comme celui de mon oncle, déforment les notions et les réalités ! Le seul antidote est l’information réelle ! Je pense qu’il y a eu des manquements à ce sujet.
Et enfin, merci de votre soutien et de votre présence à nos côtés.
Vous avez, comme tout être humain, un devoir humaniste. Nous vous demandons un soutien réel. Exigez de vos gouvernements la cessation des relations diplomatiques et de toute aide à ce régime qui est réellement en guerre contre son peuple et contre le monde libre. Tout dialogue avec les dirigeants de ce régime est, d’emblée, voué à l’échec.
Le peuple iranien se souviendra de ceux qui étaient à ses côtés !
Notre pays a bâti son destin sur le labeur. Durant des siècles, les Français ont été libres de développer leur intelligence pour travailler. Mais depuis des décennies, nos élites liquident l’industrie et l’agriculture, favorisent une bureaucratie qui décourage le travail et accompagnent le désastre de l’École. Quant à nous, nous sommes devenus un peuple de consommateurs.
Si la France est le pays touristique le plus attractif au monde et qu’elle polarise une immigration mondiale qui la dépasse – malgré la crise sociale qui la frappe –, c’est que le labeur millénaire de millions de Français a construit et forgé un magnifique pays. En dépit des dégradations récurrentes contre sa nature et ses patrimoines au long du xxe siècle, et de l’insouciance de ses habitants, la France demeure belle parce que des générations de travailleurs l’ont dessinée.
Paris ne s’est pas fait en un jour
Après chaque guerre ravageuse, dont nos élites ne furent pas avares, le labeur d’une génération, puis de la suivante a restauré, reconstruit et agrandi un exceptionnel patrimoine : villes et villages, églises et cathédrales – toujours à rebâtir –, marchés et châteaux, bocages et openfield, champs en terrasses des vallées de montagnes, canaux et ports, stations balnéaires et bien sûr Paris, l’atout maître, entièrement reconstruite au xixe siècle. Paris ne s’est pas fait en un jour.
La France d’avant comptait deux sortes de travailleurs : ceux du quotidien et de la répétition, ces paysans durs à la tâche, et les artisans et ouvriers, dans l’attente de leur chef-d’œuvre, aboutissement de toute une vie. Les plus prestigieux avaient fait le tour de France, voire d’Europe. Artistes, artisans ou ouvriers, ils ont, depuis le Moyen Âge, porté à leur plus haut l’excellence, la beauté et l’ingéniosité, sous la houlette d’architectes et de bâtisseurs.
Des générations durant, des millions de Français ont vécu de leur travail et pour leur travail, souvent en famille, en village, en corporation, par quartier et toujours de père en fils et de mère en fille. À l’écoute de la Bible, et suivant leurs ancestrales coutumes, les plus modestes aux champs et les plus ingénieux à l’atelier, les plus artistes dans leur métier, ils consacraient leur existence au labeur. Sans question ni remords. La Révolution française, en libérant le travail et le capital, a fait exploser les potentialités et l’inventivité longtemps contenues. Lors de la deuxième révolution industrielle (1880-1930), la France a pris la tête de l’innovation technique en Europe et dans le monde. Notre passé historique est donc lourd en matière de travail. Il n’est pas fortuit qu’après sa Révolution, la France ait autant contribué à l’invention du libéralisme que du socialisme : les deux voulaient pousser toujours plus loin la création de richesses, érigeant la production en quasi-religion.
Les choses ont bien changé en trois générations depuis 1945. La première génération, aujourd’hui disparue, a rebâti une France dévastée et a porté la France à l’acmé de sa puissance économique et industrielle. La seconde (les boomers), presque entièrement en retraite de nos jours, a profité des fruits de cette incroyable productivité, en poursuivant cet effort, mais aussi en jouissant, comme aucune autre génération avant elle, de l’avènement de la société de loisir. La troisième, qui constitue aujourd’hui la majorité des actifs, est entrée et vit dans un monde fracturé.
Que s’est-il passé pour que ce grand pays de travailleurs, qui a bâti sa puissance et son destin sur le labeur, soit traversé par une crise sans précédent de la valeur et du sens du travail, que tant de ses travailleurs souffrent au travail, que tant d’autres rêvent des congés et de la retraite, que des millions d’autres soient au chômage ou sans activité connue, dont 3 millions de jeunes de 15 à 29 ans n’étant ni en études, ni en stage, ni au travail (presque un record dans l’OCDE) ? Au moment où cette quatrième génération devrait largement s’engager dans le monde du travail, force est de constater que la motivation et l’engagement ont baissé, que l’insertion professionnelle tarde, souvent hésitante, et – ce qui aurait stupéfait ses ancêtres – que le report de l’âge de la retraite à 64 ans indigne des gens dont la vie professionnelle s’engage à peine à 25, voire 30 ans ?
Pour expliquer et comprendre le passage d’un monde à l’autre en si peu de temps, propositions et jugements définitifs foisonnent. Les libéraux incriminent notre dépendance aux subventions et à l’État social qui aurait tout perverti. La gauche incrimine le néolibéralisme et la dévastation (la « casse ») sociale qui font toujours préférer à un certain patronat le moins-disant social et la spéculation, causes de tant de délocalisations. Les moralistes déprécient les Français, accusés d’esprit de jouissance et de flemme. Les Allemands nous trouvent insouciants et paresseux. Les élites du Maghreb ou de Russie nous jugent décadents et en fin de course. Ceux qui s’affligent de la déchristianisation y voient la preuve qu’il n’y a pas d’engagement collectif ni de labeur sans espérance. Les explications ne manquent pas et elles ne sont pas toutes exclusives ni contradictoires.
Qu’il nous soit permis de mettre un peu d’ordre dans le tsunami qui affecte notre société, et son rapport au travail en particulier, et de proposer ces quelques réflexions.
Disparition de l’agriculture paysanne, désindustrialisation, inflation normative
Partons du choix économique de nos élites politiques, marchandes et financières qui ont par deux fois en un demi-siècle décidé de liquider la production française – même le nucléaire –, hormis celle des secteurs protégés (industrie de défense ou luxe). Dans les années 1960, l’agriculture paysanne a été sacrifiée et ce choix se perpétue de nos jours : si rien n’est fait, les 450 000 derniers paysans seront 100 000 dans vingt ans. Et rien n’est fait. La principale force de travail historique de ce pays – qui a bâti le pays et ses paysages – est liquidée sur le double autel de l’Europe et du libre-échange. Les palinodies de Jacques Chirac n’ont été qu’un cache-misère et le Salon de l’agriculture sera bientôt un musée.
Puis dans les années 1990, la France dirigeante a décidé de mettre fin à la production industrielle au profit du tout tertiaire. Tandis que des millions de paysans puis d’ouvriers étaient mis au chômage, un monstre bureaucratique est né, tant dans les entreprises que dans les administrations publiques. L’informatisation puis la digitalisation ont rabaissé la dignité du producteur au niveau du compilateur de données hypnotisé par son écran, tandis qu’une inflation normative devenue folle a vidé de toute signification la créativité et la liberté des travailleurs. En 2020, la France compte 11 500 lois, 130 000 décrets, 320 000 articles de lois et 400 000 normes, dont l’inflation continue. Le travail est devenu en France un enfer normatif repoussant qui auto-engendre une bureaucratie hors-sol.
Cette dérive assumée par les élites politiques et technocratiques a encouragé la chasse au producteur indépendant. Quintessence de ce qui a forgé la société économique, démocratique et politique française, le producteur libre n’a plus sa place. La liquidation de l’agriculture paysanne et l’acharnement qu’elle subit sont emblématiques : dans les années 1960, on a fait arracher les pommiers à cidre de l’Ouest pour promouvoir le vin comme boisson nationale ; depuis les années 1980, la machine étatique lutte contre le vin et la vigne au nom de la santé publique, mais laisse prospérer la double économie industrielle de la bière (largement importée) et du haschisch (idem). Bordeaux arrache ses vignes et s’est dépêchée de créer un grand musée pour garder la mémoire de son opulence déchue.
Les choix idéologiques qui ont accompagné cette dérive sont multiples ; le plus emblématique a été un libre-échange aveugle à notre économie. En délocalisant délibérément vers l’Europe du Sud et de l’Est (automobile, raffinage, textile, machines-outils, agroalimentaire…), et vers la Chine (jouet, bois, matériaux, électronique, textile, électroménager, etc.) tant de secteurs industriels, nos dirigeants ont retourné contre leur propre pays le principe du « fair trade », que nous sommes bien seuls à pratiquer.
Le travail dévalorisé par l’Ecole
Le choix financier qui a accompagné cette dérive a consisté à passer du monde des producteurs, qui fut notre histoire, à celui des consommateurs, qui est notre présent. L’État français ne fait rien pour que la production augmente ni pour que le déficit commercial régresse ; son seul objectif est la croissance – même fictive – du pouvoir d’achat des individus, à même d’alimenter la machine commerciale et les tentaculaires circuits de distribution (l’employé au smic des entrepôts géants a remplacé le petit commerçant libre). Les exemples abondent : prenons l’immigration. C’est quand elle a cessé d’être une immigration de travailleurs en 1975 qu’elle a explosé à partir de 1979. Elle ne cesse dès lors de croître quand les travailleurs représentent moins de 15 % du flux (contre 95 % dans les années 1960). L’État n’a qu’un horizon : la croissance du nombre de consommateurs – qu’il se charge de solvabiliser à crédit –, de sorte qu’il lui faut accroître les flux pour compenser la baisse continue de la natalité.
Le tableau ne serait toutefois pas complet sans évoquer la formation de la main-d’œuvre, qui en France, est aussi celle des citoyens. En renonçant par étapes méthodiques à l’étude et à l’exploitation de l’intelligence de ses élèves, l’école a trahi sa vocation et ses ambitions, mais a aussi contribué à dévaloriser, voire à discréditer le travail. Alors qu’elle a renoncé au latin, au par-cœur, à la géographie (celle que nous avons connue), au calcul mental, à la lecture des œuvres, à la grammaire (et donc à l’orthographe), au récit historique, avant de dégrader le niveau scientifique de ses élèves, l’école distribue comme jamais les diplômes. En quarante ans, les mentions très bien au bac sont passées de 0,1 % des lauréats à 25 % (les bacheliers ayant été multipliés par trois). Pourquoi travailler puisque moins on en sait, plus on est diplômé ? Le message a été bien reçu.
Mais le prix à payer est lourd : la grande régression du niveau scientifique, outre qu’elle prive l’économie de professions indispensables à sa croissance et à l’innovation, rejette les jeunes vers des positions antiscientifiques. Près de 80 % d’entre eux se méfient aujourd’hui de la science et du progrès, ce que traduit le nouvel obscurantisme écologique qui détruit l’aspiration au progrès et éloigne la perspective de sortir de la crise où nous nous sommes fourvoyés.
Par ici, la facture
Il y a un autre prix, plus élevé encore. Car notre système scolaire dégradé n’a pas renoncé à l’idéologie scolaire gramscienne qui postule que « tout homme est un intellectuel ». La conséquence est double. La première est le discrédit désormais ancien du travail manuel et du travail physique dans la société. Leur dépréciation a accompagné la déqualification ouvrière, à l’œuvre depuis les années 1980, et a conduit à la délégation de ces métiers méprisés aux populations immigrées récentes, même ignorantes de notre langue. La seconde est la crise morale des parents, dont un grand nombre constate que leur enfant n’est pas l’intellectuel espéré. Le déni prend alors la relève. Ils attribuent alors l’incapacité de leur enfant à sa précocité ou à sa qualité de surdoué, censée le rendre inapte au travail requis ; une autre partie, avec l’aide d’un corps spécialisé de paramédicaux, voire de médecins, diagnostique un nombre incalculable de pathologies supposées entraver l’adaptation de l’enfant à l’école. Les dysmorphophobies et autres dyscalculies, parmi tant d’autres, font l’objet d’une véritable germination, préparant de gros bataillons de jeunes gens inaptes aux études et à l’emploi, sans que personne n’ose s’élever contre l’abus de pathologisation.
Achevons ce bref aperçu par la logique qui dirige la société de loisir. Poussée à son extrême, celle-ci, relayée par les médias dominants, surtout s’ils s’adressent aux « jeunes », proclame la nécessité de faire la fête. Cette vision festive de l’existence et des rapports sociaux pousse à la consommation excessive de psychotropes – dont la jeunesse française est championne d’Europe. Voyages, fêtes, jeux en ligne, télévision, mangas, internet, réseaux sociaux, etc. sont autant d’activités qui éloignent tant de l’effort intellectuel et scolaire que du monde du travail. Pourquoi travailler quand la société permet de s’adonner à ses plaisirs, indifférente aux trois addictions électroniques qui frappent les jeunes de plein fouet : les réseaux sociaux surconsommés ; les jeux en ligne que des millions de garçons pratiquent la nuit ; et la pornographie qui enferme et désocialise. Tout cela ne prédispose pas à l’étude ni au travail, voire les rend impossibles. Notre société, aussi ignorante que schizophrène envers ses jeunes, voudrait qu’ils s’adonnent la nuit à leurs passe-temps chronophages et addictifs, et qu’ils se retrouvent à 8 heures du matin à l’école, à l’université, en stage ou au travail ! Combien ne peuvent pas se lever, n’en ont d’ailleurs nullement besoin, tandis que tant d’autres rêvent de devenir « influenceurs » pour gagner des millions assis sur leur canapé…
Pour nos autorités, la meilleure solution pour répondre à la crise du travail et des finances publiques est dès lors de faire travailler plus longtemps les travailleurs en poste, sans faire mine de soulever le tapis de la désagrégation sociale et morale de la jeunesse qu’elles ont orchestrée avec la bénédiction de la société et du marché. La vision est de très court terme. Comme notre démocratie électorale.
Pierre Vermeren est historien. Il a récemment publié La France qui déclasse : de la désindustrialisation à la crise sanitaire, « Texto », Tallandier, Paris, 2022 ; et On a cassé la République : 150 ans d’histoire de la nation, Tallandier, Paris, 2020.
Proche des Macron, la ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak, a rappelé les reproches habituels faits à CNews et C8 lors de son passage sur France inter, et dit que les autorisations pourraient ne pas être renouvelées, le 9 février 2023. Capture d'écran YouTube.
Affaire CNews / Rima Abdul-Malak: être de droite n’est pas interdit, mais ne doit à aucun prix pouvoir être perçu comme désirable.
Le 9 février, en termes à peine voilés, la ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak, a menacé CNews et C8 de ne pas renouveler leurs licences en 2025. Ce qui, théoriquement, relève des prérogatives de l’Arcom (ancien CSA), mais ce détail ne semble pas gêner la ministre, qui n’a même pas essayé de cacher la défense de sa sensibilité politique, de gauche progressiste, derrière l’indépendance de l’organe régulateur. Et en prime, elle a invoqué le pluralisme, ce qui est un comble lorsqu’on s’exprime sur France Inter, probablement l’un des médias les moins pluralistes qui soient ! Mais ce paradoxe n’est qu’apparent.
Simple rappel des règles ou volonté de censure?
Depuis, on a beaucoup parlé de censure. Gaspard Proust en a fait une chronique savoureuse, Valeurs Actuelles une « une ». Cependant, il ne s’agit pas ici de censure au sens habituel du terme.
Ce que l’extrême-centre veut contrôler, c’est le sens collectif de la normalité. Le projet, c’est la destruction systématique de la décence commune chère à Orwell pour la remplacer par une forme de politiquement correct qui n’interdit pas l’expression des opinions conservatrices, en tout cas pour l’instant, mais s’emploie à ce que cette expression apparaisse clairement comme a-normale, en dehors de la norme. Quand France Inter donne la parole à des conservateurs, le vrai message délivré aux auditeurs est toujours le même : « voyez, il existe des gens déviants qui pensent comme ça ! » Ce n’est pas un débat d’idées, mais l’exhibition de bêtes de foire.
Ce qui est en jeu ici est moins le clivage droite/gauche, que l’opposition conservateurs/progressistes. On emploie ici le terme « progressistes » pour désigner tous ceux qui veulent effacer les réalisations de notre civilisation, modernité comprise, pour y substituer la sauvagerie de la post-modernité. Progressistes, Yseult en marraine de la francophonie, le multirécidiviste à la fourchette et sa sœur aux Louboutins en incarnations de la Justice, le hijab en symbole féministe, et le fiasco de l’Arenh que les Français payent au prix fort à chaque facture d’énergie en symphonie glorieuse du Mozart de l’économie. À l’inverse, on appellera « conservateurs » tous ceux qui s’opposent à cette déconstruction.
Cette volonté d’édicter une norme politique et morale imprègne le comportement du gouvernement au sujet de la réforme des retraites. Ainsi que l’a très justement souligné Mathieu Bock-Côté sur la chaîne menacée par Mme Abdul-Malak, il n’est question que de pédagogie, comme si l’excellence de la réforme était d’une évidence telle que toute personne possédant un minimum d’instruction ne pouvait que la soutenir. Pour l’extrême-centre, il est inconcevable qu’un être sain d’esprit puisse avoir de bonnes raisons de s’opposer à son projet: tout opposant étant soit un ignorant soit un déviant, voire un complotiste, le désaccord démocratique est impossible.
On retrouve ici les raisons de la détestation du film du Puy du Fou «Vaincre ou mourir ». Le problème n’est pas qu’il soit royaliste (il ne l’est pas) mais qu’il montre que l’on peut être royaliste sans être un minable, et mériter le respect d’un républicain lui-même admirable (le général Travot, qui partage avec Charrette l’idéal de noblesse morale, d’honneur chevaleresque et de respect mutuel).
Rima Abdul-Malak ne reproche pas à CNews d’être de droite : elle lui reproche de ne pas s’excuser d’être de droite, et de donner la parole à des personnes auxquelles le téléspectateur peut s’identifier et qui respectent des gens de droite. De témoigner par son existence qu’il y a un lieu, un espace (intellectuel, médiatique, social) dans lequel être de droite n’est pas honteux, mais au contraire parfaitement normal. Ou pour être plus précis : dans lequel il est normal de partager la décence commune qui sous-tend les liens sociaux dans notre civilisation. On n’imagine pas les mousquetaires de Christine Kelly ou les chroniqueurs de Pascal Praud présenter leurs excuses à un individu barbu porteur de chromosomes XY pour l’avoir appelé « monsieur »…
Anathèmes et encadrement
Émissions emblématiques, Face à l’info et L’Heure des pros. Gilles-William Goldnadel témoigne y « rompre des lances quotidiennement autant que pacifiquement contre des Dray, des Leclerc, des Joffrin ou encore des Dartigolles ». C’est ce « pacifiquement » que ne supporte pas l’extrême-centre, qui préfère toujours jeter des anathèmes qu’argumenter. Or, toute personne qui regarde L’Heure des pros voit bien que, même quand ils s’engueulent, Gérard Leclerc et Geoffroy Lejeune continuent à se parler, à essayer de se faire comprendre de l’autre, de comprendre l’autre, et de le convaincre.
Et que dire de Face à l’info ? L’évidente complicité qui unit les mousquetaires et le talent et la hauteur de vues de Christine Kelly sont insupportables pour l’extrême-centre : voilà des conservateurs qui ne sont ni des bêtes de foire, ni des ratés, ni d’insupportables arrogants, mais des esprits à la fois brillants et chaleureux, dont on aurait envie de partager la compagnie. Sans parler des interventions de Jean Messiha sur C8, qui manie autant la punchline que la réflexion de fond, assume pleinement ce qu’il est…
Ne nous trompons pas de combat. Les progressistes ne veulent pas interdire aux conservateurs de s’exprimer, mais ils veulent encadrer soigneusement cette expression pour imprimer dans la conscience collective l’idée qu’être conservateur est une tare dont il faut avoir honte. Dès lors, s’ils veulent défendre la possibilité même du débat démocratique, les conservateurs (simplifions: la droite des valeurs) doivent s’attacher non seulement à parler, mais à montrer qu’ils n’ont pas honte de leurs convictions, qu’ils n’ont pas à s’en excuser, qu’ils ne sont pas seuls, et qu’ils sont respectés par des gens respectables. Ils doivent continuer à argumenter (d’autant plus que le sens de l’argumentation, du logos comme quête de vérité, est au cœur de ce qu’ils défendent) mais pas seulement : ils doivent témoigner. La tête haute.
Dans les livres de l’auteur britannique, des références au poids, à la santé mentale, au sexe ou à la race ont été modifiées par des sensitivity readers [1]. Le texte original et les mots de l’auteur feraient mieux d’être « préservés » plutôt que « retouchés », s’est indigné hier un porte-parole du Premier ministre britannique Rishi Sunak. « Lors de nouveaux tirages de livres écrits il y a des années, il n’est pas inhabituel de passer en revue le langage utilisé », se justifie de son côté la Roald Dahl Story Company, qui a travaillé avec Inclusive Minds, un collectif militant. Comme par hasard, ce « passage en revue » a été lancé juste avant le rachat par Netflix du catalogue de l’auteur pour enfants.
Et ça continue encore et encore, c’est que le début d’accord, d’accord… Non, pas d’accord ! crieront les amoureux de la littérature, attachés à conserver les œuvres telles qu’elles ont été pensées, écrites et créées.
Exit les qualificatifs « gros », trop grossophobe ou « laid », par trop validiste
Une fois de plus, le révisionnisme et le wokistement correct ont frappé. La victime est l’archétype du pire ennemi de l’idéologie woke, un vieux mâle blanc : le génial écrivain britannique Roald Dahl, décédé il y a plus de trente ans. Faut-il avoir peur des histoires de Roald Dahl – qui certes, n’était pas un ange – ou de ceux qui entendent réécrire son œuvre ?
La broyeuse de la cancel culture tourne à plein régime
Pour complaire à un antiracisme dogmatique, Les 10 petits nègres d’Agatha Christie ont déjà été rebaptisés Ils étaient 10. Au cinéma, Autant en emporte le vent a été retiré de la plateforme de streaming HBO Max, et de l’affiche du Grand Rex à Paris ! Certains classiques de Walt Disney, des Aristochats à Peter Pan en passant par La Belle et le Clochard, sont désormais précédés d’un avertissement. Des séquences potentiellement «racistes» ou «sexistes» se seraient nichées dans ces films. Ils ne sont certes pas encore complètement interdits aux enfants, mais le consentement des parents est souhaité. Accusé de véhiculer la culture du viol, le baiser du prince à Blanche Neige est évidemment très problématique. Quant aux sept nains, ils pourraient se voir remplacés par sept créatures magiques (!) lors d’un prochain film, pour éviter tout procès en nanophobie. Toutes ces œuvres ont été passées à la moulinette de la cancel culture. Elle broie tout ce qui peut heurter la sensibilité des minorités sexuelles et raciales.
À ce train-là, toute notre littérature pourrait bien y passer. Le principe de base du wokisme est que la langue du passé ne peut être que sexiste, raciste et LGBTQI+phobe, étant donné qu’elle est issue d’une société occidentale structurellement construite par et pour les affreux mâles blancs de plus de 50 ans. Il faut donc la changer impérativement afin que de neutre et universelle, elle devienne militante – au service de la Diversité avec un grand D.
Littérature ou leçon de morale ?
Aujourd’hui, c’est donc au tour des œuvres de Roald Dahl d’être jugées devant le tribunal des minorités offensées. Le journal britannique Daily Telegraph vient de révéler que certains passages relatifs au poids, à la santé mentale, au sexe et à la race ont été supprimés ou modifiés dans les nouvelles éditions de Matilda, de Charlie et la chocolaterie et d’autres livres de Dahl. Ainsi, exit les qualificatifs « gros », trop grossophobe ou « laid », par trop validiste. Dès que les descriptions flirtent avec la misogynie, place à une nécessaire contextualisation. Dans Sacrées sorcières on devrait désormais trouver une explication de texte moralisatrice au fait que les sorcières soient chauves sous leur perruque : « Il existe plusieurs raisons pour lesquelles les femmes pourraient porter des perruques, et il n’y a rien de mal à cela. »
Pour accomplir ce révisionnisme pudibond, l’éditeur a collaboré avec Inclusive Minds, une association de personnes dites « passionnées par l’inclusion » dont la mission principale est de mettre en relation les éditeurs avec des ambassadeurs de la diversité. Sur son site, l’effrayant organisme affirme de ne pas vouloir vraiment réécrire les livres du passé, mais admet qu’il milite pour inclure plus d’authenticité et d’expériences inclusives dans les livres pour les enfants.
Une attaque sérieuse
Reste qu’en gommant les caractères physiques de certains personnages de Roald Dahl, le style de l’auteur est attaqué, mais également sa puissance narrative et l’effet procuré sur l’imaginaire des lecteurs, petits ou grands. L’exagération fait partie des procédés stylistiques permettant à nos esprits de quitter le monde réel, pour basculer dans le monde imaginaire. Et c’est en grossissant les traits de caractère ou les traits physiques avec des adjectifs hyperboliques que les enfants parviennent à bien imaginer leurs personnages préférés.
Nos obscurantistes woke, qu’on peut sans vergogne qualifier de précieux ridicules, souhaitent en réalité des histoires neutres et sans complexité, avec des personnages désincarnés. Demain, ces derniers seront sans émotions ! Le wokisme s’attaque prioritairement à la littérature, car, en dépeignant la laideur du monde, sa violence ou le Mal qui s’y loge, elle nous raconte l’histoire et l’âme humaine… et heurte sa vision moralisatrice.
Doit-on craindre, qu’au nom de la lutte contre la grossophobie, les géants et les ogres qui peuplent Jacques et le haricot magique ou Gargantua de notre Rabelais national, soient eux aussi appelés à disparaitre demain ? Qu’au nom de l’antispécisme, les fables de La Fontaine soient interdites ? « Un peu de bêtise en saupoudrage, c’est le piment de l’homme » dit Mr. Wonka dans Charlie et le grand ascenseur de verre. La scandaleuse décision des éditions Penguin et de la Roald Dahl Story Company de caviarder l’auteur culte est vraiment trop salée.
La guerre en Ukraine se présente de plus en plus comme une aubaine pour les dirigeants de l’Union Européenne. Explications.
Née comme un marché garanti par une instance juridique supranationale, l’Union Européenne aurait construit une « démocratie libérale » qui, pour reprendre la formule de Hayek, est d’abord « une protection constitutionnelle du capitalisme ». Le baume du doux commerce, censé apporter la paix, est administré au besoin par la force, pour ceux qui en douteraient.
Le populisme, voilà l’ennemi!
Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne, avait parfaitement résumé l’axiome principal du projet européen en déclarant qu’il ne pouvait « y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». C’est que l’Europe a été originairement conçue comme un double monde [1] devant être mis à l’abri de la volonté des peuples et des aléas du politique. C’est pourquoi, en toute logique, en 2005, les votations populaires défavorables au traité établissant une constitution pour l’Europe furent tenues pour nulles et non avenues. On les appela manifestations de populisme, mot-valise qui regroupe désormais l’ensemble des valeurs anti-européennes telles que les définissent par défaut les juristes depuis des décennies. Si « l’Europe, c’est la paix », comme on ne cesse de nous le répéter, alors, toujours plus d’Europe, c’est toujours plus de paix. Rien ne doit donc venir en troubler le cours, et surtout pas des sursauts hostiles de souverainisme.
Le lapsus de Madame Baerbock
Or, comment une telle construction politique peut-elle aujourd’hui redoubler de bellicisme, au point, pour ses dirigeants et ceux des Etats membres, de passer à l’unisson d’un discours de soutien à l’Ukraine à celui d’une quasi-déclaration de guerre à la Russie sur le registre civilisationnel ? Fin janvier, la ministre verte des Affaires étrangères de l’Allemagne, Annalena Baerbock, ne s’est pas embarrassée des précautions de langage pourtant bien faibles de Madame von der Leyen pour définir l’orientation européenne : « nous menons une guerre contre la Russie et non les uns contre les autres ». Quelques jours plus tard, M. Macron assurait M. Zelensky de « sa détermination à accompagner l’Ukraine vers la victoire »… Comment interpréter le fait que l’Union Européenne, si attachée à la paix, ait ainsi renoué avec une conception du politique défini par le couple ami/ennemi, selon les catégories du juriste nazi Carl Schmitt ?
Motivations cachées
On peut évidemment l’expliquer par l’alignement servile sur les exigences otaniennes et américaines dans un conflit qui apparaît de plus en plus comme opposant, depuis le début, les États-Unis à la Russie. Mais il est légitime de s’interroger sur des motivations qui iraient au-delà des exigences du protectorat américain et qui relèveraient d’ambitions proprement européennes. Ne serait-ce pas là l’occasion pour l’Union Européenne de surmonter la crise qui la mine depuis 2008 et de renforcer des liens qui se distendent de plus en plus entre les pays du nord de l’Europe et ceux du sud, entre ceux de l’ouest et ceux de l’est ? Comment ? En fédérant – du moins l’espère-t-on -, au prix d’une russophobie délirante et d’un discours de guerre doublé de livraisons massives d’armement, les opinions publiques des États membres ; en construisant par le haut une opinion publique européenne à part entière qui serait le prélude à l’éclosion de ce peuple européen faisant défaut à l’Union Européenne, seul gage de sa survie comme entité politique.
La guerre en Ukraine se présente alors, de ce point de vue, comme une aubaine pour les dirigeants de l’Union Européenne, et non pas seulement parce qu’elle permet de distraire les opinions publiques des problèmes sociaux et économiques qui gangrènent les États membres. Elle apparaît aussi comme une ruse de l’histoire dont on ne serait pas dupe et dont on pourrait utilement tirer parti. Voilà qui peut expliquer l’engouement démesuré des dirigeants européens à vouloir que cette guerre aille à son terme, malgré les mises en garde de plus en plus nombreuses des spécialistes de l’art militaire. Mais n’est-elle pas une guerre juste, en défense de « nos valeurs », comme n’a de cesse de le marteler la propagande médiatique ? Voilà pour le volet moral. Qu’elle serve par ailleurs, croit-on, nos intérêts, est un heureux effet de la providence. Voilà pour le volet machiavélique. Car elle pourra sûrement, indépendamment même de son issue, être une ressource afin de forger une véritable patrie européenne, un authentique peuple européen… S’engager dans cette guerre relèverait ainsi, pour l’Europe, de ce que les anciens Grecs nommaient le Kairos (faire le bon acte au bon moment). Cette guerre arriverait à point nommé. C’est que « toute politique se réduit à faire de l’escompte ou du report de puissance, écrivait Paul Valéry. La guerre liquide enfin ces positions, exige la présence et le versement des forces vraies, éprouve les cœurs, ouvre les coffres, oppose le fait à l’idée, les résultats aux renommées, l’accident aux prévisions, la mort aux phrases ».
La fin des nationalismes étroits, la naissance d’un peuple européen
« Polemos est père de toutes choses», disait Héraclite. Aussi peut-on penser que pour les dirigeants de l’Union Européenne le temps est venu d’honorer le père, comme il en va d’une nécessité. Que Polemos engrosse enfin la déesse Europe et qu’elle accouche de ce demos européen que l’union stérile du marché et du droit n’a jamais pu enfanter. Mais que la maïeutique est cynique et brutale ! Car dans les faits, il revient au seul peuple ukrainien, sorte de peuple élu malgré lui aux fins d’assurer la consolidation politique de l’Union Européenne, d’instituer symboliquement et d’incarner ce peuple européen naissant, puisque ce sont les soldats ukrainiens qui meurent « pour nos valeurs ». Pour ces soldats il n’y a pourtant rien de symbolique dans tout cela : seulement du sang, des souffrances et de la mort ; ce que nous, précisément, nous ne supportons plus. Qui donc irait mourir pour « nos valeurs » ? Que d’autres nous représentent – ah ! les immenses ressources du gouvernement représentatif et de la politique par procuration – sur le champ de bataille, que d’autres meurent pour notre patrie immatérielle, voilà un opportun ordre des choses. Mais qui se soucie de savoir si ces soldats connaissent ceux qu’ils saluent lorsqu’ils vont mourir ? Savent-ils qu’ils meurent pour le drapeau européen, qui n’est pas encore le leur mais qui leur est promis comme une récompense ? S’il y a un creuset du peuple européen, convenons qu’il est terrifiant.
L’Europe a toujours eu des pulsions de mort. C’est le seul continent suicidaire, familier des sacrifices et des paris douteux. Rien ne garantit qu’au bout du chemin l’Union Européenne survive à cette nouvelle crise qui la dépasse et pour laquelle elle n’est pas armée. La regrettée Coralie Delaume, dans ses derniers ouvrages, expliquait que l’Union Européenne aurait un terme. Mais peut-être n’imaginait-elle pas qu’il se déroulerait sous les auspices de Mars. Plus que les civilisations, nous devrions savoir que les empires sont mortels.
[1] L’auteur entend par là un deuxième monde, un marché, plus juridique que politique, et se superposant à ce qu’on entendait autrefois par « Europe » NDLR
Husonnet est le personnage qui, dans L’Éducation sentimentale, incarne l’arrivisme et l’opportunisme décomplexés. Coassant sans cesse, il grenouille dans tous les marécages parisiens susceptibles de nourrir son ambition personnelle, démesurée. Dans le roman de Flaubert, en date du 24 février 1848, alors que le batracien cynique assiste à l’invasion du Palais des Tuileries par une foule révoltée, il s’écrie : « Quel mythe ! (…) Voilà le peuple souverain ! » (…) Saprelotte ! comme il chaloupe. Le vaisseau de l’État est ballotté sur une mer orageuse ! »
Quand éclate la Révolution de février 1848, Flaubert observe Paris en effervescence. Il est contre le suffrage universel que cette révolution va instaurer pour les hommes. S’il est solidaire avec une certaine bourgeoisie qui défend le régime de Juillet, c’est pour des raisons uniquement esthétiques : un régime censitaire garantit l’élitisme. Pour l’écrivain, l’arrivée des masses coïncide avec celle de la médiocrité et c’est elle seule qu’il redoute. Aussi, son absence de réel engagement politique lui permet de porter un regard ironique sur les évènements. L’ironie à l’œuvre dans le roman épingle, du reste, les révolutionnaires comme les réactionnaires. Qu’aurait-il pensé des joyeux drilles de LFI et d’EELV qui sévissent à l’Assemblée ?
Je ne peux m’empêcher de songer qu’une poursuite, ne serait-ce que quelques jours supplémentaires, de l’examen de la loi sur la réforme des retraites dans l’hémicycle aurait, à coup sûr, offert le spectacle d’une mise à sac de l’Assemblée, orchestrée par nos gais lurons Insoumis ou membres d’EELV. Voilà pour notre roman national actuel. L’alchimiste Flaubert avait lui écrit une scène savoureuse, dans L’Éducation sentimentale, où la foule ravage le Palais-Royal qu’elle a investi, scène qui signe la fin du règne de Louis-Philippe. « Tu m’as donné ta boue etj’en ai fait de l’or », aurait dit Baudelaire.
Mais, avant d’envisager cette foire sous l’angle salvateur de l’art, seul expédient susceptible de nous faire accepter le tumulte mugissant, lamentable et grossier dans lequel nous fûmes plongés durant quinze jours, il convient d’évoquer brièvement les temps forts de la mascarade parlementaire qu’on nous a donnée. Faire obstruction à l’examen de la loi sur la réforme des retraites, par tous les moyens, tel était le but d’une partie des sectateurs d’un Jean-Luc Mélenchon, jamais plus présent que depuis qu’il s’est retiré des affaires. Ce fut un charivari dénué de panache et ponctué de trêves salvatrices ménagées par les suspensions de séances, bienvenues.
Le malheureux ministre du Travail, Olivier Dussopt, cible désignée des oppositions, fut, si j’ose dire, foulé aux pieds et ces quinze jours de pugilat verbal lui firent perdre la voix. C’est là moindre mal, car, en pareille démence collective, c’est la tête… qu’il aurait pu perdre. Attaques ad hominem, injures, invectives et stupidités proférées en continu, paroles toujours coupées sur fond de brouhaha et de claquement de pupitres, telle fut l’ambiance à l’Assemblée.
Ce déplorable tableau général brossé, alors qu’il s’agissait pourtant de débattre d’une réforme cruciale pour le pays et visiblement incompréhensible sur de nombreux points, revenons sur quelques temps forts de la médiocre représentation théâtrale. Lundi 6 février, Olivier Dussopt lança l’examen du projet de la réforme des retraites. À peine eut-il le temps de proférer un solennel « Nous ysommes. » que la fronde de certains députés entraîna d’emblée une suspension de séance. Pour sûr, nous y étions.
Jeudi 9 février, le député Insoumis Thomas Portes, bon enfant, publia sur Twitter une photo de lui, ceint de son écharpe tricolore et le pied facétieusement posé sur un ballon à l’effigie de la tête d’Olivier Dussopt. Le lendemain, quand notre comique tenta de défendre un amendement, il fut immédiatement interrompu par des huées. Le drôle osa alors ce mot d’esprit sans esprit : « Calmez-vous collègues, il n’y a pas de ballon ici. » On lui demanda de présenter des excuses, il refusa : « Je retirerai mon tweet lejour où vous retirerez votre réforme qui va sacrifier des milliers de gens. » Nouvelle suspension de séance. Exclusion de Thomas Portes pour une durée de quinze jours.
Le 10 février, alors qu’Olivier Dussopt priait l’inénarrable Sandrine Rousseau de ne pas le « haranguer », elle y entendit, bien sûr, une attaque « sexiste ». Le Larousse, dans sa définition du verbe, on l’aurait parié, ne met en évidence aucune connotation liée au genre. Pourtant, l’interprétation lunaire de notre harengère fut saluée par des hurlements enthousiastes et des applaudissements approbateurs.
Lundi 13 février, c’est Aurélien Saintoul, autre Insoumis qui traita joyeusement le ministre du Travail « d’assassin » et « d’imposteur ». Nouveau chaos dans l’hémicycle et suspension de séance. Saintoul s’excuse, Dussopt, humilié et désemparé, ne pardonne pas. Saintoul écope d’un rappel à l’ordre et se voit privé d’un quart de son indemnité de mandat pendant un mois.
Mercredi 15 février, nouvelle saillie de l’amazone Sandrine Rousseau. Elle ne put résister à l’opportunité offerte d’en appeler une fois de plus, en séance, à l’appareil génital et reproducteur féminin, alpha et oméga du Monde. Elle avait, on s’en souvient, déjà dans l’hémicycle, il y a peu de temps, célébré le vagin. Cette fois encore, avec la véhémence qu’on lui connaît, elle a exigé qu’on n’impliquât pas l’utérus dans la réforme des retraites : « Un conseil : lâchez nos utérus ! (…) Nos ventres ne sont pas la variable d’ajustement de votre réforme des retraites. »
Jeudi 16 février, pour survivre en milieu hostile, le ministre du Travail tenta de se réfugier dans une grille de mots croisés. Las ! C’était compter sans l’œil de lynx du député LR Aurélien Pradié qui repéra immédiatement le cruciverbiste furtif : « Le premier des respects, Monsieur le ministredes Comptes publics,c’est de ne pas faire des mots croisés lorsque la représentation nationale s’exprime, aussi pénible que ce soit. » L’Assemblée une fois de plus, tangua. Penaud, Olivier Dussopt reconnut « une bêtise. »
Vendredi 17 février sonna la fin de partie de ce joyeux bordel, sans qu’on n’ait assisté à quoi que ce soit, pas même à la naissance d’un souriceau mort-né. La motion de censure déposée par le RN fut bien sûr rejetée, au nom de la démocratie, évidemment. André Chassaigne, président du groupe GDR affirma avec gravité : « (…) nous ne mélangerons pas nos votes avec ceux qui ne considèrent pas tous les êtres humains comme nos frères. » Puis, les cordes vocales d’Olivier Dussopt lâchèrent définitivement alors qu’il saluait, en quelque sorte, sa propre résilience : « Vousm’avezinsulté pendant 15 jours et personne n’a craqué et nous sommes là, devant vous pour la réforme. » Enfin, les bancs de l’hémicycle se vidèrent, les députés s’égaillant tels une volée de collégiens à la fin de l’année scolaire. Le RN entonna la Marseillaise dans une vaine tentative pour couvrir les voix Insoumises qui braillaient à pleins poumons : « On est là, on est là ! » Les vieux murs de l’Assemblée ont dû soupirer d’aise, une fois la sage plénitude du silence recouvrée.
Poursuivre l’examen du texte plus avant eut immanquablement conduit au spectacle d’une folie collective. Flaubert l’aurait rendu beau : « Alors, une joie frénétique éclata,comme si, à la place dutrône, un avenir de bonheur illimité avait paru ; et le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu’à des albums de dessins, jusqu’à des corbeilles de tapisserie. (…) La canaille s’affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. Des crépines d’or s’enroulèrent aux manches des blouses, des chapeaux à plumes d’autruche ornaient la tête des forgerons, des rubans de la légion d’honneur firent des ceintures aux prostituées. Chacun satisfaisait son caprice ; les uns dansaient, d’autres buvaient. (…) et le délire redoublait son tintamarre continu (…) porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en rebondissant, comme des lames d’harmonica. »
Le risque, bien sûr eut été de faire tomber Macron de l’arbre, tout comme chut, en Février 48, Louis-Philippe dit la Poire.
Aux Pays-Bas, on assiste à une vaste querelle linguistique autour de l’usage du mot « blank » (blanc).
La langue d’un pays doit-elle se plier aux exigences d’une poignée d’activistes woke qui souvent n’y sont même pas nés ? Non, dira-t-on. Problème : ce bruyant lobby woke, bien introduit dans les médias, les milieux culturels et la classe politique, ne s’arrête pas de répandre sa doxa, non sans rendement. Dernièrement, les idéologues progressistes partent en croisade contre l’emploi du mot “blank”, soi-disant contaminé par le colonialisme et le racisme. Devant “l’urgence” de la situation, il semble donc nécessaire de le remplacer. “Wit”, plus neutre, est idéal, car dépourvu du sens de supériorité raciale envers les colonisés d’antan.
Les médias néerlandais collaborent avec le lobby woke
Presque tous les journaux, magazines, chaînes de radio et de télévision, sites d’information et agences de presse néerlandaises, se sont lancés avec efficacité dans la collaboration. Dans leurs colonnes et pendant leurs temps d’antenne, “blank” a lentement, mais sûrement, cédé sa place à “wit”. Néanmoins, une résistance persiste. Le journal De Telegraaf et le magazine EW, tous deux libéraux-conservateurs, bénéficiant de tirages que jalousent leurs confrères, tiennent bon. Mais les rebelles se comptent maintenant sur les doigts d’une main… S’il ne s’agit tout de même pas d’un diktat en faveur du “wit”, les journalistes, rédacteurs, reporters, correspondants et pigistes savent à quoi s’en tenir, sous peine de voir leur copie soumise aux remontrances du lobby woke. « Notre journal s’oppose bien sûr à toute forme de racisme, » a affirmé le directeur du Telegraaf, récemment. « Mais, nous refusons l’agenda radical et racial de la politique d’identité», a-t-il précisé. Pour De Telegraaf, son directeur reste donc un homme blanc, et non pas “wit”.
Ainsi, le choix du vocabulaire peut-il trahir les sensibilités politiques de votre interlocuteur. Et qu’importe ce choix, il fait automatiquement couler de l’encre. Si De Telegraaf utilise le mot “wit”, se trahissant ainsi au “wokement correct”, un lecteur pourrait être tenté de le traiter de “collabo” avec les « anti-Blancs ». Tandis qu’un journal qui s’en tient à “blank” peut se voir taxé de l’affreux suprémacisme blanc. Car oui, sachez que le mot maudit reste utilisable aux Pays-Bas, mais uniquement pour qualifier celui censé inspirer l’horreur à tout un chacun, le raciste blanc.
Wokeland
Dans son livre, Wokeland, le journaliste néerlandais Coen de Jong retrace le succès incontestable du lobby anticolonialiste qui, encore hier, était moqué par les mêmes médias aujourd’hui acquis à sa cause.
Wokeland détaille le patient travail de sape de ces activistes, pratiquement tous d’origine surinamoise ou antillaise, pour rallier les élites à leur cause. Les dirigeants de l’audiovisuel public néerlandais, très à gauche, sont les trophées les plus notables inscrits à leur tableau de chasse. Les politiciens de la droite dure, qui les envoyaient promener, tels Geert Wilders et Thierry Baudet, se trouvent aujourd’hui en dehors des circuits du pouvoir et même du système. Système où l’on préfère à présent laisser ânonner les pseudo-linguistes selon lesquels “blank” ne désigne pas vraiment une couleur, mais surtout une notion de pureté esthétique contraire à son opposé “zwart” (noir), avec son lot de consonances péjoratives.
Un canular jugé raciste, lors du nouvel an à Rotterdam, vient de renforcer le camp des pourfendeurs du mot “blank”. À l’approche de minuit, une foule joyeuse était rassemblée sur le pont Erasmus, sur lequel un faisceau lumineux projetait des slogans, tels « Een Vrolijk Blank 2023! », « Joyeux 2023 Blanc! », ou encore « White Lives Matter! »Pour couronner le tout, le message scandaleux est apparu en plein direct, sur la chaîne privée RTL, qui avait abandonné « blank » depuis bien longtemps déjà. Un beau scandale, donc, dans une ville où un peu plus de la moitié des habitants est issue de l’immigration extra-européenne, comme on dit pudiquement. Un mois plus tard, la police est toujours à la recherche de ceux qui ont osé moquer l’idéal officiel du vivre-ensemble. Le Parquet de Rotterdam entend les poursuivre pour incitation à la haine raciale. Bouillonnant d’indignation, le directeur du journal protestant et hyper woke, Trouw, a annoncé à ses lecteurs qu’après l’humiliation de Rotterdam, “blank” s’était définitivement enraciné dans le vocabulaire de l’extrême droite raciste ! Désormais, le mot n’aura plus sa place dans son journal. Pas sûr que ces abonnés et contributeurs fidèles, souvent âgés, apprécient les futures corrections et cette bonne résolution pour 2023. Ces génuflexions des directions des journaux répugnent évidemment les chroniqueurs conservateurs, certains étant encore tolérés dans des journaux de gauche comme Trouw et DeVolkskrant. L’un d’eux regrette que son journal «ait cédé aux brigades des censeurs d’extrême gauche ». Un autre conteste le bien-fondé de la mise au ban de “blank”, non approuvée d’ailleurs par le dictionnaire Van Dale qui fait autorité dans le pays, et qui ne s’y plie pas. Tous ces résistants grisonnants savent cependant que les jeunes journalistes ne les suivront pas. Même si le combat des “vieux” est perdu d’avance, ceux-ci n’y voient pas une raison de se rendre.
Train TER à destination de Toulon
à la gare de Marseille-Blancarde, août 2013.
D.R.
La cité phocéenne va développer son réseau de transports en commun. L’objectif annoncé, jusqu’au plus haut niveau de l’État, est de désenclaver les quartiers nord. Mais l’expérience d’autres grandes villes fait craindre que le raccordement au centre des «quartiers sensibles» n’apporte pas que le bonheur du vivre-ensemble.
À Marseille, la municipalité de Benoît Payan et la métropole de Martine Vassal ont parfois du mal à s’entendre. Comme souvent lorsque deux forces politiques opposées, ici le Printemps marseillais et Les Républicains, doivent avancer main dans la main, cela se termine en bras de fer. Sauf sur un sujet qui semble faire consensus, celui des transports en commun. Un thème également cher à Emmanuel Macron qui en a fait une des priorités du plan « Marseille en grand » lors de sa venue dans la cité phocéenne en septembre 2021.
Ici, c’est Marseille!
Marseille est la deuxième ville de France en nombre d’habitants mais elle est la première en superficie. Les quartiers de L’Estaque et des Goudes, aux deux extrémités de la ville, sont séparés par plus de 20 kilomètres. Pourtant, Marseille ne compte que deux lignes de métro et trois de tramway. Quant aux bus, leur régularité laisse souvent à désirer et certains quartiers sont très mal desservis. Face à ce constat, quel que soit leur bord, tous les politiques s’accordent à dire qu’il faut étendre le réseau marseillais. L’objectif affiché par Aix-Marseille-Provence Métropole (AMPM) est de « faire en sorte que 50 % des métropolitains se situent à moins de 500 mètres d’un transport à haut niveau de service et que 95 % des habitants du territoire se trouvent à 15 minutes maximum d’un point d’accès à un transport en commun ». Le site de la métropole montre également que le désenclavement des quartiers nord est une priorité. Il s’agissait d’ailleurs d’une condition sine qua non à l’obtention du milliard d’euros (256 millions de subventions directes et 744 millions en avance remboursable) promis par Emmanuel Macron. Lors d’un déjeuner à la préfecture des Bouches-du-Rhône, le chef de l’État avait déclaré : « La Métropole n’aura pas le milliard promis s’il ne servait pas à désenclaver les quartiers nord. » AMPM a compris le message. Sur les 15 projets estampillés « Marseille en grand », neuf seront réalisés « pour accélérer la connexion des quartiers les plus pauvres et accompagner la requalification urbaine ». En septembre dernier, le groupement d’intérêt public (GIP) créé pour superviser cet énorme chantier abondait en ce sens en fléchant 200 des 256 millions d’euros, soit 80 % des subventions accordées par l’État, directement vers les quartiers nord.
L’idée est que ce désenclavement permettra de changer l’atmosphère de ces quartiers défavorisés. Certains élus pensent en effet que si ces secteurs sont le terrain de jeu de la délinquance, désertés par l’administration, par les médecins et regroupent une partie de la pauvreté locale, c’est parce qu’ils sont mal desservis, fermés sur eux-mêmes. Saïd Ahamada, député des quartiers nord (La République en marche, puis Territoires de progrès) de 2017 à 2022, déclarait en 2019 dans les colonnes des Échos : « C’est un apartheid social organisé. » Plus récemment, en août 2021, il affirmait au micro de France Info : « La moitié de la ville est ghettoïsée en matière de transports en commun. Il n’est pas possible, pour quelqu’un qui habite les quartiers nord de Marseille, d’aller travailler tôt le matin ou de rentrer tard le soir. » Des mots forts, peut-être même un brin excessifs, pour dénoncer une inégalité de chance entre les habitants des quartiers nord et les autres Marseillais. Même constat du côté d’Audrey Gatian, l’adjointe (PS) au maire de Marseille en charge de la politique de la ville et des mobilités. Dans une tribune publiée en septembre dernier dans La Marseillaise, l’élue parle d’un « sujet qui tient à la fois de la politique des transports, du développement économique, de l’accès à l’emploi mais aussi tout simplement de la considération pour les habitantes et habitants de notre ville ». De son côté, le maire Benoît Payan, qui a fait de ce projet son cheval de bataille, ose une métaphore judiciaire : « Dans cette ville, il y a des gens qui sont assignés à résidence. » Une phrase qui fait écho à ce qui se passe dans ces quartiers où beaucoup sont effectivement condamnés à rester chez eux. L’édile veut croire que l’arrivée d’un tramway de la RTM (Régie des transports métropolitains) va métamorphoser les quartiers nord, que les règlements de comptes, les agressions et les trafics de drogue et d’armes deviendront de l’histoire ancienne. Une grande utopie.
Il y a de fortes chances que Marseille ne soit pas l’exception qui confirme la règle et que, comme dans les autres grandes villes de France qui ont désenclavé leurs zones sensibles, rien ne change de manière significative. L’exemple le plus ancien en la matière est celui de la couronne parisienne. Le 8 décembre 1977, Valéry Giscard d’Estaing inaugurait le RER, alors appelé métro de l’Île-de-France. Il se réjouissait du gain de temps qu’allait représenter ce nouveau mode de transport pour les habitants de la région : « Vingt millions d’heures de transports en moins, vingt millions d’heures gagnées sur la fatigue, vingt millions d’heures rendues au sommeil, à la vie de famille, à la culture. À partir d’aujourd’hui, Paris et la banlieue courront un peu moins. » Ce jour-là, le président de la République s’est montré très enthousiaste, sans doute trop. À l’usage, le RER s’est avéré moins performant et moins agréable qu’annoncé. Si certaines lignes ou certaines portions de lignes sont plutôt tranquilles, il y en a d’autres où l’ambiance est loin d’être sereine. Le quinzième anniversaire de l’assassinat Anne-Lorraine Schmitt dans une rame du RER D, poignardée de 34 coups de couteau, le rappelle. Pour Julien Noble, co-auteur du livre Les Passagers du RER, ce moyen de transport serait même le plus angoissant de tous : « Le RER occupe la première place du transport le plus anxiogène devant le métro, le train de banlieue, le bus et le tramway. » Les usagers y sont sans cesse sur le qui-vive, à l’affût du moindre mouvement suspect. Ils ont peur. Une étude publiée en 2021 par l’AQST (Autorité de la qualité de service dans les transports) sur le sentiment de sécurité dans les principaux transports en commun en Île-de-France le confirme. 41 % des usagers du RER se sentent toujours en situation d’insécurité. Un chiffre en nette augmentation puisqu’il n’était que de 32 % en 2019 et 31 % en 2017. L’organisme détaille également les raisons de ce sentiment d’insécurité : « Les incivilités, la surveillance, la temporalité, la présence de personnes en situation d’exclusion, de personnes alcoolisées ou droguées, la présence de jeunes, la promiscuité tout comme l’isolement et l’ambiance du voyage sont les principales causes. » Parmi les voyageurs les plus touchés, les femmes. 51 % d’entre elles « ne se sentent pas toujours en sécurité ». Plus particulièrement encore dans les zones sensibles. Passé une certaine heure, le nombre de femmes présentes dans les RER chute. Dans le sens banlieue-Paris, elles représentent 45 % des voyageurs à 14 heures contre moins de 30 % à partir de 21 h 30. Malheureusement pour les usagers, en province ce n’est pas mieux. La directrice du groupe Omnes Éducation à Lyon, Marion Fabre, a même appelé ses élèves à la plus grande prudence : « Évitez de prendre le métro à la station La Guillotière. Rendez-vous plutôt à la station Jean-Macé. Privilégiez la station de tram ou de bus située devant notre école. Faites du co-piétonnage. » Autre exemple, à Toulouse, où les stations Empalot, Reynerie et Mirail ainsi que leurs abords, situés à proximité de cités sensibles, sont régulièrement le théâtre d’agressions et de vols. Globalement, quelle que soit l’agglomération étudiée, les transports en commun sont considérés comme peu sûrs, mais ce sentiment est encore plus partagé lorsqu’ils traversent des zones sensibles. Au point même d’être désertés par les personnes qui se sentent les plus vulnérables. En sera-t-il autrement à Marseille ? Rien n’est moins sûr.
Concernant l’aspect sécuritaire, un autre point est à ne pas négliger. Celui-ci a été mis en lumière le 28 mai dernier à l’occasion de la finale de la Ligue des champions opposant le Real Madrid à Liverpool au Stade de France. À l’occasion de cet événement, des centaines de « supporters britanniques » ont semé le trouble sur le parvis de l’édifice dionysien. Ces Anglais qui étaient finalement majoritairement des voyous de la région Île-de-France, des mineurs et des personnes en situation irrégulière, le plus souvent connus des forces de l’ordre pour des faits de ventes à la sauvette, de vols et de violences. Ces individus, en nombre, ont réussi à créer le chaos autour de l’enceinte sportive. Or, s’ils ont pu être aussi nombreux, à la même heure et au même endroit, c’est bien parce que beaucoup ont pu emprunter les RER B et D. Les transports en commun sont des transports de masse. Ils permettent de déplacer les foules en un temps record. Lorsque les intentions de ceux qui les utilisent ne sont pas bonnes, cela peut rapidement virer au cauchemar. À Marseille, l’arrivée du tramway dans les quartiers nord permettrait de relier des cités comme La Castellane, La Bricarde et La Viste à la gare Saint-Charles ou au stade Vélodrome en effectuant un seul changement à la station Capitaine-Gèze. Une formalité pour ceux qui voudraient suivre l’exemple francilien.
Un quoi qu’il en coûte, qui coûte
Enfin, une dernière question se pose, concernant le coût d’un tel déploiement du réseau. Non pas le coût de réalisation qui sera en grande partie pris en charge par des subventions, mais bien le coût d’exploitation. Une fois que le tramway arrivera jusqu’au nord de la ville, sera-t-il un gouffre financier, à l’équilibre ou bénéficiaire ? Cela sera plus probablement la première option. La faute notamment à la fraude. En effet, dans une étude publiée en décembre 2022, la RTM a observé qu’en 2021, 28 % des usagers de son réseau, soit plus d’une personne sur quatre, avaient circulé sans ticket ou carte d’abonnement. Un pourcentage moyen déjà très important mais qui n’est rien comparé à celui enregistré dans les quartiers nord. Le constat fait en octobre 2022 par la chambre régionale des comptes Provence-Alpes-Côte d’Azur est sans appel : « La fraude dure, avec perte de recettes, se concentre davantage dans le nord. » Les 16e et 14e arrondissements de la ville enregistrent plus de 60 % de fraude quand le 15e en comptabilise plus de 50 %. Dans ces trois arrondissements, il y a donc plus de resquilleurs que de payeurs. Un constat également fait par la RTM qui a récemment identifié les dix lignes regroupant le plus de voyageurs clandestins. Six d’entre elles comptent plus de 10 000 voyages non validés par jour. Il s’agit des bus B2, 31, 32, 38, 70 et 89. Des lignes qui relient toutes soit le centre-ville aux quartiers nord, soit les quartiers nord entre eux. À ces statistiques géographiques, s’ajoutent celles qui concernent le mode de transport. Toujours selon la RTM, la « fraude dure sur le mode Tramway » est au-dessus de la moyenne communale avec un taux de 29,5 %. Il s’agit même du moyen de transport où la resquille a connu la plus importante augmentation depuis début 2020 (+7,5 %). Il faut dire qu’il est particulièrement facile de monter par l’une des nombreuses portes de ces longues rames sans s’acquitter du prix de son trajet et de s’en échapper en cas de contrôle. Ça promet !
Beaucoup diront que le problème n’est pas là et que même si cela doit coûter de l’argent, c’est un devoir de désenclaver les quartiers. Mais, bons sentiments mis à part, le problème est quand même là. Catherine Pila, la présidente de l’opérateur de transports en commun local, estimait qu’en 2021 la fraude représentait « un manque à gagner de 28 millions d’euros ». Une perte financière qui a deux conséquences : l’augmentation du prix du billet et l’annulation ou l’ajournement de certains investissements ou travaux d’amélioration du réseau, notamment sur le plan sécuritaire. In fine, ce sont toujours les mêmes qui payent, au sens propre comme au figuré. Le service proposé aux Marseillais est toujours plus cher, toujours moins performant et toujours moins sûr. La situation n’étant déjà pas fabuleuse, fallait-il réellement ajouter du mal au mal ? Pour des raisons politiques, il semble que oui, même s’il y a fort à parier que tous les décideurs et leurs administrés s’en mordront les doigts.
Le Sud-Africain Chris Pappas. Photo : Facebook / Municipalité d'UMngeni
Jeune trentenaire, il est considéré comme l’étoile montante de la Democratic Alliance (DA), le premier parti multiracial sud-africain d’opposition. Populaire maire d’uMngeni, Chris’ Pappas pourrait devenir le prochain Premier ministre de la province du Kwazulu. Anglo-Afrikaner, blanc, ouvertement gay, parlant couramment le zoulou, certains lui prédisent déjà un destin national. Une révolution dans ce pays qui a aboli l’Apartheid…
Son visage est encore inconnu en France, mais il pourrait très vite s’afficher sur vos écrans de télévision. Christopher John Pappas est surnommé le « Johnny Clegg » de la politique sud-africaine. Située dans la province du Kwazulu, la ville d’uMngeni (100 000 habitants) est composée de 75% d’Africains.
Lors des élections municipales de 2021, une majorité d’entre eux ont été charmés par ce jeune homme blanc de 31 ans qui parle couramment le zoulou, une langue qu’il maitrise et qu’il a apprise dans sa jeunesse, dans la ferme familiale du Midlands où il a grandi. Il est membre de la Democratic Alliance (DA), un parti multiracial, centriste et libéral considéré comme le premier parti d’opposition à l’African National Congress (ANC) qui dirige le pays depuis 1994.
Un pays qui reste obsédé par la question raciale
Très rapidement, Chris’ Pappas a démontré des capacités de gestionnaire, stabilisant financièrement sa ville, « un navire qui était dangereusement proche de heurter les rochers » comme le fait remarquer le site d’information News24. En offrant sa première municipalité à la DA, dans cette province qui est habituellement le théâtre d’un conflit fratricide entre l’ANC et l’Inkhata Freedom Party (IFP) du prince Buthelezi, il a très vite attiré l’attention des médias qui suivent désormais sa carrière politique débutée très tôt sur les bancs de l’université de Pretoria.
Chris’ Pappas est un passionné dont la simplicité détonne. Durant sa campagne, il n’a pas hésité à se jeter dans la fosse aux requins et à répondre à toutes les questions qui lui étaient posées sur son compte Twitter. Questionné sur le débat racial qui empoisonne quotidiennement la vie politique sud-africaine, notamment sur le récent incident qui s’est produit dans une piscine du complexe hôtelier de Maselspoort en janvier (des Blancs ont violemment attaqué des adolescents noirs présents dans le bassin et les ont éjectés de l’eau), l’ancien conseiller municipal avait vivement regretté que le pays se focalise uniquement sur ce sujet au lieu de chercher à résoudre les problèmes de pauvreté, d’inégalités et le chômage. « Nous avons laissé les politiciens entretenir la haine basée sur nos différences de couleur sans nous focaliser sur nos vrais problèmes » déclare Chris’ Pappas. Ce pur produit de la société sud-africaine entend réconcilier les peuples au-delà des barrières ethniques qui les séparent. Il n’a pas connu le régime de ségrégation raciale et n’a aucun regret à exprimer. Chris’ Pappas ne cache pas ses préférences sexuelles dans un pays qui a été le premier à légaliser l’homosexualité et le mariage pour tous peu de temps après l’élection de Nelson Mandela, héros de la lutte anti-apartheid, à la tête du pays entre 1994 et 1999. « C’est qui je suis. Je ne peux pas changer cela et je ne le souhaite de toute façon pas, je me devais d’être honnête envers mes électeurs » explique celui qui s’affiche ouvertement avec son fiancé, J.P. Prinsloo, sur les réseaux sociaux, très fier d’appartenir à un parti qui a la particularité d’avoir présenté le plus de candidats homosexuels aux élections.
Un ambitieux
Critique virulent de la politique économique mise en place par l’ANC, lequel est devenu très fragile politiquement et a plongé le pays dans un état de désastre national, Chris’ Pappas vise désormais le poste de Premier ministre de la province du Kwazulu. « Nous savons que l’ANC ne sera plus au pouvoir en 2024 et qu’il y aura un gouvernement de coalition en place, que la DA jouera un rôle important dans cette coalition » a déclaré le maire d’uMngeni qui entend fédérer autour de lui.
On lui prédit même un destin national. Pour l’ analyste politique Thabani Khumalo, les appels en faveur de sa candidature n’ont rien d’étonnant. « Il est le leader le plus populaire de la DA dans la province en ce moment, et son profil est plus influent que celui de l’actuel chef du parti » explique-t-il. « Si vous regardez les commentaires à son sujet, il est loué par toutes les communautés noires. Il semble qu’il ait pu apporter des changements notables en peu de temps à uMngeni. Les gens l’ont même appelé à faire acte de candidature pour le poste de maire d’eThekwini (nom de la métropole de Durban-NDLR) » ajoute t-il.
Invité au couronnement du roi Misuzulu, haute autorité royale de la province, c’est désormais un chemin pavé d’or qui s’ouvre pour Chris’ Pappas. Une figure qui pourrait révolutionner la politique sud-africaine dans un avenir proche, et, ses soutiens en rêvent, réconcilier Blancs comme Noirs sous le drapeau de la République fédérale d’Afrique du Sud.