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Parité, le sac de nœuds suédois

« L’exemple » suédois en matière d’égalité de genre se fissure. À force de contraindre les universités à la parité en dépit du mérite, les étudiants recalés poursuivent l’État en justice, et dans le monde du travail, certains secteurs voient une surreprésentation d’un des deux sexes. C’est le « paradoxe scandinave ».


La Suède est l’un des pays les plus progressistes et volontaristes au monde en matière de promotion de l’égalité de genre. C’est à ce titre un laboratoire intéressant en matière d’innovation sociale. Cette social-démocratie moderne est ainsi souvent érigée en exemple, au même titre que ses voisins scandinaves. Toutefois, ce modèle de vertu semble s’étioler, à mesure que son idéal multiculturaliste se fissure, que l’insécurité instille le social et que les identités culturelles traditionnelles rejaillissent avec fracas.

Discriminer pour lutter contre les discriminations

La Suède est un pays paradoxal du point de vue des luttes pour l’égalité de genre. Toute discrimination fondée sur ce critère y est – et c’est heureux – juridiquement proscrite dans l’univers professionnel depuis les années 1980. En 2009, cette condamnation s’est muée en contrainte pesant sur les employeurs, les enjoignant à promouvoir activement l’égalité entre les hommes et les femmes. Ainsi est-on passé d’une raisonnable mesure de protection technique à une exigence vis-à-vis des orientations « morales » des individus. Par ailleurs, si la pratique stricte des quotas est interdite dans ce pays, il existe une tolérance, voire une incitation, à exercer des « préférences » pour un sexe entre deux individus qui présenteraient des qualifications et des qualités comparables.

On ne manipule jamais impunément le réel

La Suède constitue, avec les États-Unis, une référence politique en matière de traitement des discriminations. Dans l’un et l’autre pays, on a oublié que ce qui importait, c’était avant tout l’égalité des chances, pour se perdre dans les méandres de l’obsession jamais assouvie d’une égalité des répartitions statistiques. Cette obsession se traduit par une réduction outrancière de la complexité des phénomènes à l’œuvre. Elle relève d’un postulat mal établi en vertu duquel toute asymétrie perceptible entre des communautés d’individus serait la marque d’un processus discriminatoire. Plus précisément, cette position dogmatique prônée par le progressisme de notre époque prétend que les différences constatées entre les individus émanent essentiellement de défauts du social, déniant largement la naturalité des phénomènes observés. Ce que cette thèse a de commode, c’est que le social est un objet du champ politique, et que ce dernier est parfaitement manipulable dans une telle perspective constructiviste.

La création de victimes « positives »

La France n’est pas en reste en la matière. Le 6 juin 2000, lorsqu’elle promulgue la « loi tendant à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives », elle procède par la coercition en imposant une égalité obligatoire des candidatures pour les scrutins de liste et même une alternance des candidats de chaque sexe sur les listes. Il ne s’agit plus d’offrir à tous les mêmes chances de pouvoir s’investir dans les affaires politiques, mais de contraindre les faits de manière à produire un parfait équilibre statistique entre les individus selon leur sexe, au mépris des processus sociaux complexes de nominations, d’alliances et de concessions politiques tactiques qui se produisent par essence. Dans les pays anglo-saxons, on complexifie même ces partitions imposées en y ajoutant des critères fondés sur la race ou sur l’orientation sexuelle. La question des implications néfastes de tels mécanismes de discrimination forcée y est généralement évincée du débat. Pourtant, elle importe.

En Suède les universités peuvent pratiquer une forme de discrimination dite « positive » depuis 2003, de manière à diversifier des cursus majoritairement féminins ou masculins ; les hommes et les femmes bénéficient ou pâtissent de ces dispositifs selon leur orientation scolaire. Ainsi les étudiants hommes ont-ils pu se voir octroyer préférentiellement des places au sein de filières majoritairement féminines comme la psychologie ou la médecine. Les femmes représentent par ailleurs 60 % de la population étudiante globale de ce pays, surreprésentation que l’on voit se confirmer dans la plupart des pays occidentaux, les jeunes femmes montrant en moyenne plus d’aptitudes scolaires que leurs camarades masculins.

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Dans certaines filières, il est attesté que plus de 90 % des refus d’admissions induits par des considérations d’équilibre de genre ont pu affecter des étudiantes méritantes autour des années 2010. C’est ce qui a par exemple mené 31 étudiantes en psychologie de l’université de Lund à poursuivre leur établissement en justice pour traitement inéquitable en 2008. Quelques années plus tard, 44 femmes ont reçu plusieurs milliers d’euros de dédommagement financier pour avoir été discriminées au profit d’hommes à l’Université suédoise des sciences agricoles, encore une fois du fait même des mécanismes de préférence de genre en place. Ces injustices ont conduit l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur du pays, Tobias Krantz, à affirmer en 2015 : « le système éducatif doit ouvrir des portes, pas en claquer à la figure de jeunes femmes motivées », battant en brèche les politiques iniques menées jusqu’alors et invitant le pays à revoir ses mécanismes discriminatoires.

Il ne saurait y avoir de discrimination, ni « positive » ni « heureuse », ces locutions relèvent de l’oxymore. L’exemple suédois l’atteste et il n’est pas isolé.

Le « paradoxe scandinave » ou le retour en force du réel

On peut par ailleurs s’interroger sur le fait que dans certains des pays les plus progressistes du monde, on relève des disparités professionnelles ailleurs inconnues : en Norvège, les femmes occupaient en 2010 près de 90 % des postes d’infirmiers, alors que les ingénieurs étaient des hommes dans les mêmes proportions. Selon le « Global Gender Gap Report », publié en 2020 par le Forum économique mondial, les déséquilibres au sein de ces filières sont au moins deux fois plus importants que dans certains pays pourtant réputés moins « volontaristes », comme l’Inde ou l’Indonésie. C’est ce que l’on nomme le « paradoxe scandinave » : plus on biaise les phénomènes sociaux pour gommer artificiellement les différences de genre, plus certaines d’entre elles se trouvent exacerbées. Plusieurs décennies de travaux en sciences politiques, en anthropologie et en sociologie l’ont bien montré : on ne manipule jamais impunément le réel.

Sami Biasoni est docteur en philosophie de l’École normale supérieure, professeur chargé de cours à l’Essec. Dernier ouvrage paru : Malaise dans la langue française (dir.), 2002. À paraître en 2023 : Le statistiquement correct (Le Cerf).

« Homicide routier »: pourquoi les Français se vantent-ils toujours de ne pas respecter la loi?

Après l’accident de la route provoqué par Pierre Palmade, le ministre de l’Intérieur a proposé la création d’un délit d’«homicide routier» pour les accidents dus à la drogue ou à l’alcool. Notre chroniqueur a un regret: en France, les lois ne sont que des annonces politiques faites au pays…


On ne comprendra jamais rien à notre pays si on n’analyse pas son rapport complexe avec la loi et la manière dont les pouvoirs instrumentalisent cette dernière soit en l’annonçant soit en la faisant voter mais rien de plus. 

Comment, en effet, ne pas être saisi d’étonnement face à la rareté des lois véritablement nécessaires, celles qui effectivement, à partir d’erreurs constatées ou d’imperfections relevées, se doivent d’être mises ou remises sur le chantier parce qu’elles vont rendre la réalité moins insupportable ?

Prenons par exemple la proposition du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin de favoriser la création d’un « homicide routier » qui ne se rapporterait qu’aux homicides commis par des conducteurs sous l’empire de l’alcool et/ou de la drogue. Ce serait une excellente initiative parce qu’elle donnerait à ce double fléau sa gravité pénale spécifique sans seulement le constituer comme circonstances aggravantes des délits de blessures et d’homicide involontaires.

Os à ronger

Face à si peu de lois indispensables, combien de textes votés pour faire illusion, pour donner l’impression d’une action, en jetant à la communauté nationale, tels des os à ronger, de prétendues avancées législatives qui représentent trop souvent une fuite en avant ! Ce processus est délétère qui, confrontant le pouvoir à une réalité qu’il ne parvient pas à maîtriser par un exercice efficace de son autorité, le conduit à proposer notamment des augmentations de sanctions alors que celles en cours ne sont jamais appliquées dans leur sévérité maximale !

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Le plus préoccupant est qu’à force, l’esprit public est devenu totalement désabusé, accueillant les lois à tonalité régalienne avec un amer scepticisme, conscient qu’il y a loin de la promulgation à l’effectivité, loin de l’arsenal législatif mis à disposition avec sa concrétisation rapide et opératoire.

L’État de droit s’est paré de tant de sophistication qu’on dirait presque que sa visée, à cause d’un formalisme présenté comme une garantie alors qu’il est une entrave, est de décourager les possibles efforts d’une démocratie qui serait décidée à se défendre et à vaincre, dans le dérisoire comme dans le grave, tout ce qui la menace.

Vice national fondamental

À relier tous les débats relatifs à une France qu’il conviendrait de remettre debout dans la multitude des domaines où elle est défaillante, non seulement la globalisation des réformes imposerait un travail de Titan que nos échéances politiques trop courtes ne permettraient pas mais surtout serait mis en évidence le vice national fondamental : on édicte, on se rassure, on jette dans le panier républicain mais on ne se soucie pas d’inscrire dans le réel, on n’applique pas avec constance, on se donne bonne conscience. De sorte qu’il n’est pas un projet de loi ou une proposition qui ne soient frappés de suspicion parce que le citoyen n’est plus dupe : on lui vend du vent.

Pour prendre un exemple touchant la quotidienneté de tous, le nombre de suspensions du permis de conduire notifiées avec infiniment de retard et suivies par des conduites transgressives faisant fi de ce qui aurait dû les empêcher…

Je ne peux que renvoyer à mon billet du 15 février qui se rapportant au judiciaire et au pénitentiaire, est pratiquement à généraliser. On voit pourquoi les lois sont comme des annonces faites à la France. Un calcul politique, ou un simulacre, ou une bonne foi accablée par l’inertie de ce qui suivra, ou l’enlisement dans les maquis bureaucratiques, ou une malignité destinée à gagner du temps jusqu’à la prochaine élection. Faut-il alors vraiment s’étonner de la masse des hors-la-loi ou de ceux qui la connaissent mais se flattent de ne pas la respecter ?

Victimes du réel, les militants «trans» rétifs à tout compromis

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Mousse et Stop Homophobie, le ch’ti maire Marie Cau et le journaliste Hanneli Escurier portent plainte contre Dora Moutot. Son crime ? Avoir affirmé que Marie Cau est un homme trans. La stratégie judiciaire des plaignants ? L’autocensure de tous ceux qui pensent comme elle.


Il ne fait pas bon défendre le réel face aux idéologies délirantes qui font croire à des personnes en souffrance que celui-ci peut être aboli parce qu’elles s’en estiment victimes.

C’est ainsi que certaines associations trans ont décidé que toute personne rappelant des faits biologiques établis était un fasciste en puissance et un propagateur de haine. Lequel mériterait d’être censuré, insulté, attaqué, traîné devant les tribunaux, voire agressé. Dora Moutot en est aujourd’hui une des victimes expiatoires. Mais avant elle, l’écrivain J.K. Rowling, auteur de Harry Potter, ou Caroline Eliatcheff et Céline Masson, deux psychologues dirigeant une association formée de médecins et de spécialistes de l’enfance, en ont fait les frais.

«Contagion sociale»: des lanceurs d’alerte harcelés

J.K. Rowling, pour s’être insurgée face à l’appellation « personne ayant ses règles » et avoir ironisé en écrivant dans un tweet « Je suis sûre qu’on avait un mot pour désigner ces personnes avant (…) Fammes, Fommes, Fimmes ? », a été et est toujours victime d’une campagne violente. Elle est accusée d’être transphobe, alors qu’elle a juste réagi face à l’invisibilisation des femmes que promeuvent les revendications trans. Aujourd’hui encore, elle est victime du harcèlement de nombre de militants trans.

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Caroline Eliatcheff et Céline Masson ont subi le même sort. Les deux spécialistes de l’enfance n’ont pourtant que rappelé des faits scientifiques : on ne peut pas changer de sexe, on peut juste en prendre l’apparence. D’où le fait que le « changement de sexe » oblige toute personne à prendre toute sa vie des hormones, des inhibiteurs, à subir des opérations… Bref à faire de son existence un combat contre ce qu’elle est génétiquement et qui ne peut être modifié. Pour avoir alerté sur les risques médicaux et psychologiques de l’idéologie qui vise à soumettre des enfants, dont le discernement n’est pas établi, à ce type de traitement lourd et aux effets secondaires non négligeables, elles sont vilipendées. Pourtant, ce qu’elles pointent a fait l’objet d’études qui montrent que derrière l’épidémie de demandes de changement de sexe il y a souvent : soit une forme de contagion sociale dans les demandes, soit le fait qu’un nombre important de mineurs demandeurs souffrent de pathologies mentales (autisme, notamment) ou bien que ceux-ci peuvent voir le changement de sexe comme une façon de ne pas assumer leur homosexualité.

Marie Cau, un maire pas comme les autres

Aujourd’hui c’est Dora Moutot qui se trouve dans la ligne de mire des associations trans. Lesquelles ont déposé plainte avec constitution de partie civile pour « injures publiques envers une personne à raison de son identité de genre » et « provocation publique à la haine ou à la violence à l’égard d’un groupe ». La faute de Dora Moutot ? Avoir dit notamment dans l’émission « Quelle époque », diffusée sur France 2 le 15 octobre 2022, que Marie Cau, la maire de Tilloy-Lez-Marchiennes (59) était, selon elle, un homme. Ce qui d’un point de vue biologique est exact. Elle évoque également le fait que des hommes se déclarent femmes trans pour pouvoir être enfermés dans des prisons pour femmes, où certains ont violé leurs co-détenues. Là encore, les faits lui donnent raison. Enfin il n’y a pas que Dora Moutot pour penser que dire d’une personne à pénis qu’elle est une femme est un propos délirant. La plupart des gens le pensent également. Déjà, rien qu’en écrivant « personne à pénis » dans le but de qualifier une femme trans, juste pour donner des gages au politiquement correct, on peut ressentir un fort sentiment d’absurdité.

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Pour les militants trans ultra-agressifs, penser que le fait d’être une femme ou un homme n’est pas un ressenti mais une réalité biologique et génétique, est déjà considéré comme une violence. Eux estiment que le genre n’a rien à voir avec le sexe et qu’être femme ou homme relève de l’exercice de leur liberté individuelle. Toute personne qui rappelle que nous sommes des êtres limités et que nous ne pouvons pas décider de tout ce que nous sommes, sont qualifiés de fascistes ou de « transphobes ». Un qualificatif qui permet de justifier les violences réelles commises par certaines associations trans : perturbations de conférences, agression des intervenants, censure de la parole. Les comportements fascisants sont ainsi plus le fait de trans radicalisés que de ceux qui interrogent cette nouvelle mode du changement de sexe et de l’autodéfinition.

Une subtile stratégie médiatico-judiciaire

La plainte contre Dora Moutot est assez ridicule. D’ailleurs, pour obliger la justice à traiter cette énième affaire de susceptibilité mal placée, les plaignants, Marie Cau, le journaliste Hanneli Escurier, les associations LGBT+ Mousse et Stop homophobie, ont choisi de se constituer partie civile afin d’obliger le tribunal à instruire leur plainte. Cette stratégie est habituelle dans le cadre du jihad judiciaire que mènent les islamistes par exemple. L’idée est de faire en sorte que le procès soit un passage obligé pour alimenter la pensée que la plainte est légitime. Cela permet de mettre en doute l’intégrité de la personne ciblée et d’attaquer sa réputation. On exploite donc médiatiquement le dépôt de plainte. Le procès ayant lieu des années après, les dividendes médiatiques, eux, ont été tirés par les plaignants, alors que la perte éventuelle de leur recours arrive hors actualité. L’autre point est de cibler une personne seule et de la déstabiliser financièrement et moralement alors que l’on se constitue en collectif et que l’on utilise des ressources qui ne sont pas les siennes. Un procès est couteux et la justice condamne rarement aux dépens. Cela peut inciter les personnes visées à s’autocensurer.

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Il n’en reste pas moins que si les réalités biologiques, génétiques, physiques sont transformées en pur ressenti par certains militants fanatisés et que la justice leur donne raison, nous préparons des générations d’individus perdus qui croiront que tout leur est possible et ne feront qu’accumuler les situations d’échecs. Le problème est qu’à ce petit jeu, il n’est pas sûr que les personnes trans y gagnent quelque chose. Mieux vaudrait accepter l’identité trans tel quel, que vouloir être une femme avec un pénis ou un homme enceint et hurler à la persécution parce qu’en dehors de trois arrondissements dans Paris, cela ne convainc personne. Les femmes comme Dora Moutot, J.K. Rowling, Caroline Eliatcheff ou Céline Masson ne nourrissent aucune haine ni rejet des trans. Elles interpellent sur une idéologie violente émanant d’associations radicalisées qui demandent à la société de reconnaitre leur refus de toute référence au réel comme le marqueur de leur progressisme et de supériorité morale. Que des enfants en soient des victimes bien réelles, que les scandales se multiplient comme autour de la clinique Tavistock en Angleterre, que des États comme la Suède et la Grande-Bretagne, naguère en pointe sur ces questions, reculent fortement, qu’il existe des associations de détransitionneurs… Tout cela est nié et passé sous silence par ces associations trans radicalisées qui, pourtant, utilisent bien plus l’arme de la violence, de la haine et de la censure que leurs contradicteurs. Elles ont pourtant l’oreille des pouvoirs publics. La dissolution du conseil scientifique de la Dilcrah pour cause de tension autour de la transidentité a ainsi montré qu’entre des professionnels de l’enfance, des médecins, des psychiatres, des chercheurs et des associations trans en roue libre, un organe interministériel avait choisi d’écouter les militants et de censurer les savants.

La fabrique de l’enfant transgenre

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La police des cerveaux et des ânes

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Woke around the cloud


En mars 1953, Jean Kanapa, agrégé de philosophie, pleurait Staline : « Il était notre guide, à nous intellectuels socialistes… Le plus grand des humanistes de tous les temps ». 70 ans plus tard, la doctrine Jdanov reste sur la Brecht : « La valeur morale d’une œuvre fait partie de sa valeur artistique » (Le Monde du 27 janvier). Dans l’effroi et la farine, les sycophantes, sensitivity readers, autodafés clochettes, fanatiques de la tolérance, écrasent les armées blanches, pourchassent les atamans, les réactionnaires, tous suffocants et blêmes. « Pour moi, j’ai un respect infini pour les choses consacrées par les anciennes approbations » (Madame de Sévigné).

La paideia est en perdition. Défaite des humanités, défonce et illustrations de la langue française, contrôle des esprits : même combat ! Coupée de la culture générale, analphabétisée par le digital, l’École des fans et deux générations de pédagos cacographes, la jeunesse est désemparée. Les Lumières pour tous ? L’affaire caillasse ! La revanche des Misérables ? Javert, tarba ! Sandrine Rousseau de Guzman, obsédée par la chasse à l’homme et l’avis des femmes illustres, ignore le sens du verbe haranguer. « Le monde d’après » nous pend au nez, haut et court : l’OPA de la crétinerie woke sur ChatGPT. La flemme et le pantin…

Capitaine Flam et la jeune garde pourchassent les déviants

Rome punissait de damnatio memoriæ (damnation de la mémoire), abolitio nominis (suppression du nom), les crimes contre l’État. Les nazis et les staliniens, ingénieurs des âmes, liquidaient l’art dégénéré, les œuvres décadentes, bourgeoises, impérialistes. La Révolution culturelle chinoise traquait les quatre vieilleries : vieilles idées, vieille culture, vieilles coutumes, vieilles habitudes. Pour éradiquer le jansénisme « jusqu’au vif fond des fondations », Louis XIV fit détruire l’abbatiale de Port-Royal à la poudre. Avec la culture de l’annulation, les « espaces sûrs » interdits aux hommes et ou aux blancs, la ségrégation, Partie de chasse : le retour !

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Les films de Disney, les romans de Roald Dahl, la culture occidentale sont re-calibrés ad usum Delphini, retouchées comme les photos officielles des dignitaires soviétiques, au fil des purges. La génération Z exige des aveux. Les nettoyeurs de tranchées socio-culturelles déboulonnent les statues, le latin, la grammaire, réécrivent le passé selon leur idée de la vertu. À l’index, au feu, les livres pernicieux ! Les mal pensants, apostats, relaps sont lynchés sur les réseaux sociaux, contre le mur des cons.fédérés, en attendant les camps de déconstruction, ré-éducation et autres conciles cadavériques. Fahrenheit 2023 …

La nostalgie est suspecte. Les inquisiteurs traquent l’inconscient. L’affaire Tintin est connue. Il plaide non coupable : une autre époque, scout toujours, un look androgyne, Too big to fall (comme Picasso le phallo). Martine et Caroline, trop BCBG, Natacha hôtesse de l’air, trop blonde, La Gloire de mon père, patriarcal, Les Trois mousquetaires, masculiniste, Astérix et Obélix, gaulois. Ils font des barbecues de sangliers, invisibilisent Bonemine, se moquent des Goths, des Corses et des Numides. 

Séparer dans l’héritage culturel occidental, à l’aune du politiquement correct, le bon grain de l’ivraie, est grotesque et tragique. Les lecteurs du Great Gatsby sont mis en garde contre les « suicides, violences conjugales, violences graphiques ». Bon courage avec la mythologie grecque, Shakespeare et Racine ! Bientôt à l’index : Aristophane et Juvénal (homophobes, xénophobes, misogynes), Homère (Ulysse est un pervers narcissique), Racine (cruel et sadique), Molière et Lully (blessant pour le grand Mamamouchi), le duc de Saint-Simon (réac), Voltaire (esclavagiste), Hemingway, Faulkner, Pound (virilistes), Aragon (stalinien), Joyce (pervers polymorphe, obsédé textuel) … 

Le Domino noir ou La Dame blanche ? À la Sorbonne, le CRAN et l’UNEF font annuler les Suppliantes d’Eschyle parce que les Danaïdes portent des masques cuivrés. Décrochons Delacroix, coupable de male gaze, appropriation culturelle, orientalisme. Les scènes des massacres de Scio offensent les Turcs, La mort de Sardanapale insulte les Iraniens. Balance ton Porgy and Bess. Seule une poétesse noire peut traduire Amanda Gorman. Un antisémite pour Céline, un homosexuel pour Proust, un non-voyant pour Borges, un Normand pour Flaubert… et pour Alexandre Dumas ? Un métis, parbleu ! Poètes et traducteurs, vos papiers ! À quand l’interdiction pour clichés folklo-culturalistes, des comédies hollywoodiennes dans lesquelles le native French – affublé d’un béret et d’un litre de rouge – est joué par un yankee bredouillant trois grivoiseries ? Décomposition de la tragédie et tragédie de la décomposition.

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Souffrants d’aménorrhée, accablées par la charge mentale, Lady Macbeth, Milady de Winter et Cruella De Vil sont des héroïnes inspirantes qui combattent le patriarcat. La Carmen Kill Bill du Teatro Maggio poignarde Don José au quatrième acte. Justice ! A la fin du roman, Emma Bovary.ra bien qui rira la dernière, est sauvée. Joséphine, ange gardien a monté un PGE, Charles a retrouvé une dose de Pfizer. Léon et Rodolphe, toxiques, sont renvoyés en Correctionnelle. Mademoiselle de Chartres, Louise de Rénal, Blanche-Henriette de Mortsauf, Yvonne de Galais, Pauline de Théus, balancez vos porcs, tenez bon… Christiane, Annie, Fantômette et Mulan, arrivent à la rescousse ! Skip et Persiste anti-redéposition lavent moins mâle, préservent les couleurs et l’éclat des crises de nerf, frivolités, bredouillages, caracoles, Mahabharatin. Guignol, guignol, guignol !

Les pauvres ont des problèmes, les wokeurs ont des principes

L’abêtissement général accouchera de la tyrannie. Le wokisme n’est pas une praxis mais le dernier métro des illusions perdues, un opium néo-évangéliste, une verroterie politique décorative -semblable aux petites figurines de cristal vendues en duty free-, une franchise permettant d’écouler au Bon Marché des bons sentiments, dans les eaux glacées du calcul hédoniste, des sacs en croco, crèmes amincissantes, SUV E-tech-full hybride. Lavaratori, lavaratori della massa…

Le sectarisme / C’est la misère. Assoiffés de reconnaissance et de pouvoir les déboulonneurs décoloniaux, diversocrates, Racetignac, rappeurs de rien, ébreneuses, Phèdre en carton-pâte (fille de Minus et de pas s’y fier), vielleurs aveugles, rallument la guerre civile. La Gauche est dans la sauce. Il est plus compliqué de se confronter au réel, ici-bas, que de faire tourner le monde sur son pouce dans un entre soi arrogant et sectaire en multipliant les promesses de Limbes. 

Censurer, caviarder, prostituer les mots, troquer la Culture contre du ‘multi’ imaginaire, éradiquer l’argutezza, le passé, les Lumières, réduire l’émancipation à des schibboleths de pacotille, c’est déserter et trahir. « À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer » (Orwell). Devine qui ne vient plus débattre, ni dîner… 

Marie de Gournay, Alexandre Dumas, Simone Weil, Sydney Poitier, Katherine Hepburn, Gaston Monnerville, Colette, Barak Obama, revenez ! Ils sont devenus fous ! 

Michel Deville, le toucher de pellicule

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Juste avant l’élection présidentielle de 2022, je souhaitais voir Michel Deville accéder à l’Elysée. Le réalisateur né en 1931 vient de disparaître à l’âge de 91 ans et la Patrie des cinéphiles lui est éternellement reconnaissante.


Voilà ce que j’écrivais, il y a un an :

« Pendant que certains regardent les meetings de la présidentielle, j’ai passé tout un week-end à rechercher les DVD de Michel Deville, dans mon fouillis berrichon. Impossible de remettre la main dessus. Où sont-ils passés ? Ils ont toujours eu l’esprit fugueur. La dissidence est leur raison d’être, troublante profession de foi. La politique est ce vieux hochet qu’on agite par réflexe et aussi, par lassitude. Pour faire encore durer l’illusion démocratique, croire aux lendemains qui chantent et aux belles phrases qui gonflent dans les arènes municipales, les soirs d’hiver. Entre nous, il n’y a pas plus de suspense dans cette élection que dans la réindustrialisation de notre pays. Je ne veux pas doucher vos espoirs de changement, croyez-en un chroniqueur non-aligné, égaré dans les lointaines provinces, tout ça n’est qu’écume et farces, cette mousse légère qui vient panser votre colère disparaîtra aux saints de glace. Elle ne collera même plus à vos semelles, aux premiers jours de l’été, vous aurez tout oublié. Que restera-t-il après le passage de ce cirque médiatique un peu trop bruyant pour être honnête ? Un divertissement pour adultes nostalgiques des combats d’antan et un grand vide. Alors, nous cherchons des refuges, des endroits où planquer notre vague-à-l’âme, nos errements non-rentables et ce sentimentalisme si mal cicatrisé. La filmographie de Michel Deville, assez méconnue au demeurant, abrite des parcelles de notre humanité jadis si friable et si désirable. Ses films dépourvus de morgue et de démonstrations de force, dans un halo de lumière, filtraient l’amour amer et l’érotisme chaste. Chez lui, le décolleté soyeux et pudique n’en était pas moins obsédant. Il aura décliné les infinies variations du marivaudage comme un art de vivre nécessaire à la survie de la race humaine. Qui n’a pas vu « Benjamin ou les Mémoires d’un puceau » (1968), « L’Ours et la Poupée » (1970), « Raphaël ou le débauché » (1971) ou plus tard « Péril en la demeure » (1985) ne connaît pas le bonheur instable de ce cinéma incandescent et fugace, primesautier et cruel, dénudé et probe. Comme le sel de mer aux lèvres, ces films excitent la mémoire et ouvrent les vannes du passé. Deville met l’eau à la bouche. Il est certainement le réalisateur qui aura le mieux capté la beauté des corps féminins et les emballements incertains du cœur. Il possède cette férocité aimable qui n’abuse jamais de plans tapageurs ou de poses exacerbées. Il est le réalisateur des tourments intérieurs qui filme, sur la pointe des pieds, l’atroce douleur d’aimer. Sa légèreté et la pétillance de ces dialogues résistent admirablement aux affres du temps. Il n’est jamais banal, jamais brutal. C’est pourquoi, on revient à lui, sans cesse pour retrouver nos élans originels et cette pureté disparue. Ces films vus à l’adolescence, qui n’avaient pas la prétention d’embrigader, demeurent des bornes temporelles. On se souvient à peine du programme commun ou des privatisations de la cohabitation. Par contre, on rêve certains soirs à Marina Vlady, Catherine Rouvel, Francine Bergé, Simone Bach, Anna Gaël, Lea Massari ou l’admirable Christine Dejoux. Très tard, dimanche dernier, j’ai fini par retrouver « Le Femme en bleu » (1973) et « Eaux profondes » (1981). Les coffrets consacrés à l’œuvre complète de Michel Deville datent de presque une quinzaine d’années et leur prix est relativement élevé sur le marché d’occasion, il serait temps de les ressortir avant le premier tour de la Présidentielle.

J’avertissais en 2022 que je voterai pour le candidat qui s’engagerait dans cette voie-là, mieux faire connaître le travail de ce réalisateur. Nos confrères de L’Avant-Scène Cinéma lui avaient consacré un dossier très réussi dans le numéro 688 (décembre 2021). Il est temps de se le procurer. Et d’espérer que dans les prochaines semaines, on rééditera les coffrets « Michel Deville ».

L’Avant-scène Cinéma – Revue mensuelle – 688 – Décembre 2021

Retraites, un psychodrame à répétition

Selon l’enseignant à Sciences-Po et HEC, nous payons aujourd’hui la décision du gouvernement Mauroy prise il y a quarante ans de faire passer l’âge de départ à la retraite de 65 à 60 ans. Tant que celui-ci ne sera pas indexé sur l’espérance de vie, les réformes sont appelées à se répéter en vain.


Causeur. Le 10 janvier, la Première ministre Élisabeth Borne a présenté une réforme des retraites dont la mesure phare est le décalage de l’âge de départ de 62 à 64 ans. Ce projet a suscité l’opposition unanime des syndicats et, selon les sondages, celle d’une majorité de Français. Or, selon certains opposants, il n’y a pas de problème de financement et encore moins d’urgence. Est-ce une réforme idéologique ?

Julien Damon. Le président de la République a qualifié cette réforme de primordiale. Je suis d’accord. Pas forcément en raison de points techniques financiers, que les Français comprennent d’ailleurs mal, mais pour des raisons démographiques structurelles. Les données démographiques sont au cœur d’un système des retraites. Quand l’espérance de vie progresse et que les équilibres entre le nombre d’actifs et d’inactifs se dégradent, on doit revoir les paramètres des retraites. Simple, basique, comme dit le poète Orelsan. À cela s’ajoute la question de la productivité au travail, mais tout le monde conviendra que, dans un système par répartition, s’il n’y a pas suffisamment de cotisants, il n’y a pas de retraites.

Pour les batailles de chiffres, je propose de n’en retenir qu’un : 25. Aujourd’hui, les retraites représentent 25 % des dépenses publiques. Dans les autres pays comparables la charge est similaire, sauf que les retraités en France vont bientôt représenter 25 % de la population ! Par ailleurs, les Français sont champions du monde de la durée de la retraite : vingt-cinq ans en moyenne.

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Notre problème est que nous payons aujourd’hui la décision prise il y a quarante ans par le gouvernement Mauroy de passer de la retraite à 65 ans à la retraite à 60 ans, dernier cadeau insensé lâché avant de prendre le virage de la rigueur. Depuis, les différentes réformes consistent à revenir sur cette erreur historique.

D’accord, mais si aujourd’hui le poids des retraites dans les dépenses est comparable à ce qu’il est dans les autres pays, où est l’urgence ?

Le sujet est plus fondamental que l’urgence budgétaire, même si les déficits cumulés devraient encore plus préoccuper. On ne peut pas esquiver impunément les questions d’espérance de vie et d’équité entre les générations. Aujourd’hui, dans l’avalanche de chiffres, d’hypothèses macroéconomiques et de scénarios, tout se brouille. Chacun trouve des arguments pour dire soit que tout va à peu près bien, madame la marquise retraitée, soit que c’est une catastrophe pour les jeunes. Chacun tire la couverture à sa condition et à son sentiment. Nombre de propos sont prononcés au grand nom de la justice mais chez les actifs, on regarde seulement de combien de temps son départ à la retraite sera décalé. Incontestablement, le financement des retraites pèsera à l’avenir davantage sur des jeunes proportionnellement moins nombreux que dans les premières années du système de retraite à la française. Rappelons aussi que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Quand la Sécurité sociale est créée, en 1945, l’ambition est de généraliser le régime général. On appelle général ce régime de protection sociale, non pas en hommage à de Gaulle, mais parce qu’il a vocation à être universalisé. À côté de lui on trouve des régimes particuliers, qui lui préexistent : les régimes spéciaux des fonctions publiques, mais aussi des régimes singuliers des professions indépendantes. Il s’ensuit le kaléidoscope contemporain d’une quarantaine de régimes de retraite.

Et puis, en 1945, l’espérance de vie était inférieure à 65 ans, notamment pour les ouvriers : aussi la CGT avait-elle absolument raison de parler de « la retraite des morts ». Donc, en 1945, la retraite à 65 ans était une tragédie. Aujourd’hui, avec une espérance de vie qui se situe autour de 80 ans, la retraite à 62 ans devient une escroquerie. Tout ceci est de moins en moins tenable financièrement, mais surtout en termes d’équilibre entre les générations. Les jeunes qui se mobilisent contre la réforme se pensent victimes d’une réforme paramétrique. Mais ils sont les dindons d’une farce plus systémique. En raison des inerties démographiques (plus de vieux, moins de jeunes), les retraites vont, à court terme, leur coûter plus cher et, à long terme, leur rapporter moins. Alors, bien entendu, il pourrait y avoir un recours massif à l’immigration, sujet hautement éruptif par ailleurs. D’autres nations, comme le Japon, font le choix d’un vieillissement sans apport de populations.

Imaginons que le projet de loi soit voté en l’état : apporte-t-il une réponse définitive à ces problèmes ? Mettrait-il fin à ce feuilleton-psychodrame qui nous accompagne depuis trente ans ?

Non. Le psychodrame est appelé à se répéter dans quatre, cinq ou dix ans. Une manière d’y mettre fin consisterait à indexer l’âge de départ à la retraite sur l’espérance de vie, avec des arrangements spécifiques pour les carrières longues, les métiers difficiles ou tout ce qu’on veut. En réalité, le système des retraites est actuellement un système de réformes à répétition. La meilleure des réformes serait celle qui mettrait un terme à la récurrence des réformes, avec leur rituel théâtral de mobilisations collectives.

Et il y a aussi la question des régimes spéciaux, que le gouvernement a prudemment laissée de côté.

En effet, ces régimes particuliers continuent à coexister avec le régime général. Certains sont en voie d’extinction, à long terme (pour les nouveaux entrants dans l’entreprise). Mais les réticences corporatistes ont la vie dure. Il est tout de même illégitime que le salarié RATP puisse partir plus tôt à la retraite que l’indépendant qui distribue des pizzas sur un vélo. Au sujet des régimes dits spéciaux, le projet de loi actuel est un projet-croupion par rapport à celui qui était discuté au Parlement à la veille de la crise Covid. Celui-ci avait pour ambition de changer la donne, notamment en fusionnant tous les régimes sans exception. On peut se gausser de l’idée d’un régime unique mais en matière de retraite, ceci se comprend et ceci peut tout à fait s’adapter à des singularités dans les carrières.

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Y a-t-il d’autres pays où la question de la retraite suscite tant de passions et de luttes ?

Non. Dans les autres pays de l’Union européenne ou dans ceux de l’OCDE (« un club de pays majoritairement riches », comme aime l’appeler The Economist), il n’y a pas cette confrontation quasi coutumière, tous les cinq ou dix ans. Le sujet suscite moins de passions et de crispations. Certains, aussi différents que l’Italie, l’Allemagne et le Danemark, ont révisé profondément leur système, parfois douloureusement, avec des âges de départ à la retraite supérieurs à 65 ans. Bien entendu, il importe de comparer ce qui est comparable : les âges légaux de départ à la retraite, les âges effectifs et les âges à partir duquel on peut bénéficier de sa pension complète (en français bureaucratique on dit « à taux plein »). Sur ces différents éléments, la situation française n’est pas toujours forcément plus favorable. Je note, par ailleurs, qu’une grande partie du monde peut envier la situation de la plupart de nos retraités, mais regarde avec surprise le pays lorsqu’il s’enflamme autour des retraites.

Pourquoi cette contestation est-elle plus faible dans les autres pays ?

Peut-être parce que le dialogue social y fonctionne mieux. Peut-être parce que les organisations syndicales n’y sont pas dépassées par leur base militante. Peut-être aussi parce que le travail lui-même n’est pas aussi dévalorisé dans l’esprit des habitants ; ou encore parce que l’organisation du travail est plus agréable. D’ailleurs, un point clé des débats sur les retraites me semble moins relever des caractéristiques du système que de ce que l’on baptise en France la « valeur travail », une notion célébrée ou décriée.

Ah, la fameuse « valeur travail ». Ce n’est pas uniquement le couple travail-retraite qui est particulier en France, mais aussi travail-vacances. Il y a un surinvestissement dans l’imaginaire des vacances, du non-travail. On a l’impression que la seule chose qui nous tient en vie, c’est l’espoir des grandes vacances quand on est enfant et l’attente de la retraite, une fois devenu adulte…

Je suis d’accord. C’est l’une des grandes tragédies françaises que de penser qu’il soit nécessaire de « perdre une partie de sa vie » pour gagner son répit, ses vacances puis son retrait définitif du marché du travail. Nous assistons à des bagarres métaphysiques ou philosophiques infinies sur la « valeur travail », mais il est vrai que le travail est plutôt déprécié en France. Je vois déjà les remarques du type « ah bah oui, c’est facile, ce sont les cadres du tertiaire urbain, les bobos exerçant des métiers sympathiques qui disent cela ». Bien entendu les appréciations sur le travail ne sont pas les mêmes selon que l’on aime ou non ce que l’on fait. Le tragique dans l’affaire, à mon avis, est qu’une trop grande partie des Français n’aiment pas ce qu’ils font.

Même au sujet des activités scolaires, on utilise le terme travail (bien ou mal travailler à l’école), ce qui n’existe pas en anglais par exemple. Dès lors que l’école n’est pas une expérience jouissive pour la plupart des enfants, cela revient à affecter le mot « travail » d’une connotation négative de corvée, de temps à purger pour pouvoir partir en vacances.

Effectivement. Très tôt, dès l’école, une petite musique laisse penser que le travail n’est pas une bonne chose et qu’il est une activité seconde. Surtout, des hiérarchies dans les métiers et les statuts entretiennent l’idée que la plupart d’entre nous seraient mal servis. D’où une sorte de ressentiment généralisé à l’égard du travail.

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C’est curieux parce que la gauche traditionnelle puise son imaginaire chez des penseurs comme Marx pour lesquels on ne peut pas être pleinement humain si on ne se réalise pas par le travail…

Jaurès et Blum voulaient soutenir le travailleur, l’aider à se réaliser par son activité professionnelle avec des droits et des garanties sociales qui accompagnent cette activité. Ils ne plaidaient pas pour le droit à la paresse, comme le faisait naguère le gendre de Marx (Paul Lafargue) et comme le propose aujourd’hui Sandrine Rousseau, entre autres philosophes.

Je pense aussi au bourgeois rentier de Balzac.

C’est juste. L’aspiration à devenir rentier traverse une grande partie des catégories socioprofessionnelles. Plutôt que des revenus tirés de son activité, on espère des revenus tirés, en tout ou partie, de son patrimoine (pour les riches) et du patrimoine et des revenus des autres par la redistribution. Soulignons d’ailleurs que les pensions de retraite ne sont pas versées sous la forme d’un capital, mais d’une rente (les pensions).

Le travail de jeunes (adolescents et étudiants) en dehors de l’école ou la fac est aussi mal vu en France. Quand des étudiants racontent qu’ils sont obligés de travailler pour se financer, une situation assez normale dans nombre de pays, on dirait qu’ils subissent une grande injustice.

En effet. D’ailleurs, certains syndicats étudiants réclament que les étudiants soient salariés parce que leurs études sont leur boulot et que chaque travail mérite salaire… Dans les pays où les parents sont pourtant plus riches en moyenne et les systèmes de redistribution plus généreux pour les étudiants, il est de bon ton et de bonne économie pour les jeunes de travailler à la cafétéria de leur université, dans l’hôtellerie-restauration, les services. Aux réceptions des hôtels, ce sont souvent des étudiants qui bossent et qui sont contents de le faire. En France, on a un double problème, celui des difficultés d’insertion des jeunes sur un marché du travail qui les satisfasse, celui du maintien des aînés dans un emploi heureux. En l’espèce la France se distingue encore par son taux d’emploi des seniors très faible. De fait, la France pâtit de ce que Philippe d’Iribarne a parfaitement analysé sous les noms de logique de l’honneur et, plus récemment, de grand déclassement. Les inégalités de statut qui se perpétuent et un mépris de classe pour les métiers de service se doublent de la dévaluation des diplômes et d’une ambiance souvent mauvaise au travail. Bref l’avenir n’est pas rose. Non pas en raison des spécificités du système des retraites, mais en raison des caractéristiques et des représentations du travail à la française. Voici un grand enjeu : faire en sorte que les Français souhaitent et puissent travailler, le plus heureusement possible, jusqu’à un âge de la retraite socialement et économiquement fondé.

Les hommes à l’école: la débandade

L’homme-à-l’Ehpad que décrit Bennasar avec une drôlerie féroce dans le dernier Causeur, « le regard vide, la voix éteinte, la b…  en berne », c’est celui que, devançant l’âge et la médicamentation, l’Éducation nationale entend faire advenir. Professeurs, élèves, surveillants, rien de ce qui en porte les attributs n’échappe à l’obsolescence programmée du masculin. Il est malvenu, incongru, offensant d’être un homme : la cause est entendue. Reste à accélérer la marche vers l’avenir radieusement féminin, châtrer les récalcitrants, éliminer toute trace de virilité…


Aujourd’hui, plus de sept enseignants sur 10 sont des femmes. La féminisation du métier ne date pas d’hier. « Et le testiculaire, que devient-il au milieu d’un tel enjuponnement ? » se demandait Alain Golomb[1] en 2002.

Mais cette écrasante domination ne suffit plus : il convient désormais de déprofiler les garçons[2] et d’ôter aux élèves l’idée même du masculin.


Dans cette chasse au mâle, la première des cibles est le professeur. Trop autoritaire, trop vertical, pas assez maternant, pas franchement empathique. Anthropologiquement suprémaciste. D’ailleurs, l’oppression millénaire vécue par toutes et tous fait qu’il ne peut plus s’adresser aux filles sans se demander de quoi il sera accusé. Reprend-il une élève sur sa tenue vestimentaire, non conforme au règlement intérieur? Trop couvrante: il est raciste ; trop légère : il est sexiste. S’il fait du zèle (attention, les garçons peuvent mal interpréter les signaux que tu envoies…), il participe à la culture du viol. Peut-être même fait-il un transfert : c’est dans le bureau de la cheffe d’établissement, qui ne manquera pas d’analyser la situation, qu’il entamera sa déconstruction. Il a un différend avec une collègue : oh ! le macho ! Il gère sa classe avec fermeté : gare au traumatisme ! Il fait quelques bons mots et met quelques sales notes : on alerte la cellule de lutte contre le harcèlement. Alors, il se censure ; et souvent, il se tait. Celui qui est difficilement rééducable, dans l’affaire, c’est le professeur de sport. En dépit de ses efforts (« le prof de sport, m’dame, il choisit toujours des garçons pour les démonstrations ; alors nous, les filles, on lui a dit que c’était pas égalitaire ; après, il a choisi que des filles, alors du coup c’est pas juste »), il parle fort, il sort les muscles, il les bouscule, les petits chéris. Il flirte souvent avec la violence éducative ordinaire.

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On compte aussi sur les assistants d’éducation pour assurer la transition vers l’école de demain : l’École des femmes. Ils animent des ateliers de parole : comment dégenrer la cour de récréation (tous ces gars qui jouent au foot tandis que les pauvres filles n’ont d’autre choix que de papoter), la débitumer aussi (la paronymie est-elle fortuite ?), la végétaliser, enfin. Ou bien ils jouent avec les élèves : ça te dit, une petite partie de Monopoly (des inégalités) pour te défaire de tes préjugés sexistes et de tes stéréotypes de genre ? Ou encore, ils envoient les garçons « parler règles avec l’infirmière » [3]. Alors parfois, bien sûr, le pion qui sommeille en eux ressurgit, gueule et punit. Mais ça, c’est parce que la transition n’est pas achevée.

Et les élèves de sexe masculin? Eh bien ! ils ont parfois du mal à se conformer à ce programme rééducatif : ça castagne, ça drague lourdement, ça joue au foot. Mais Paris ne s’est pas défait en un jour ! On ne lâche rien ! Tu as 16/20 de moyenne et tu ne passes pas la balle aux filles? Pas de félicitations ce trimestre. Ça t’apprendra, vilain garçon.

Alors, moi-qui-suis-une-femme
Et une prof,
Moi qui enseigne à mes élèves que le moi est haïssable,
Que les temps ne le sont pas moins,
Moi,
Que ma cheffe d’établissement rend misogyne,
Qu’on accuse de virilisme,
Qui dois tant à mes profs mâles,
Aux profs discriminants, cassants, savants,
Au père qu’ils n’étaient pas mais dont ils étaient la figure,
Qui assiste, consternée, à cette débandade,
Malgré Brassens, malgré Fernande,
J’en appelle au retour des hommes dans la profession, des hommes, des vrais.
Et je conjure mon ministre, Papa Ndiaye, de sauver l’espèce
Plutôt que d’en sonner le glas.

Profs et Cie

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[1] Profs et Cie, opuscule aux vertus thérapeutiques

[2] « On profile les garçons pour occuper les fonctions masculines d’autorité et de pouvoir », Baudelot, 2000, p.34, citée par Eduscol, « Comment les stéréotypes de genre influencent les choix d’orientation chez les adolescents ? », Filles et garçons à l’école, clichés en tous genres, Guide pédagogique à l’usage des équipes éducatives

[3] Paroles de ma cheffe

Mollo sur les chips, le gros!

Les chiffres comptent, comme le dit clairement Olivier Véran. Et ceux concernant le surpoids et l’obésité des Français sont alarmants. Qu’on ait le courage de les regarder en face et d’en tirer les conséquences au lieu d’accuser autrui de «grossophobie». Car quand la grossophobie devient un obstacle à la lutte contre l’obésité, la pride des bourrelets pèse plus que cholestérol, hypertension et diabète réunis !


N’en déplaisent aux thuriféraires de la sobriété, l’époque est aux excès.

Une étude de l’Inserm et du CHU de Montpellier révèle qu’aujourd’hui près d’un Français sur 2 est en excès de poids et que le nombre d’adultes souffrant d’obésité a doublé en deux décennies, passant de 8,5 % en 1997 à 17% en 2020. Et ce sont les 18-24 ans et les femmes les plus touchés par l’obésité… On entend déjà les clones de Sandrine Rousseau hurler à la misogynie comme si les données objectives étaient douées d’une volonté de puissance patriarcale ultra machiste.

Depuis la publication des résultats, ce qui suscite l’émoi, ce n’est pas tant ces données alarmantes qui nous rapprochent du pays où l’obésité est la norme, les Etats-Unis, que la chasse à la grossophobie.

Confusion des registres

Au nom de la lutte contre la stigmatisation des gens en surpoids et obèses, on confond aisément les moqueries à leur encontre, qui sont bien entendu regrettables mais qui relèvent plutôt d’un manque d’éducation et de la bêtise, avec les recommandations médicales pour perdre du poids. Ainsi par exemple, pendant la crise sanitaire, les personnes en surpoids et obèses étaient celles qui engorgeaient, avec les personnes très âgées, les services d’urgence dans nos hôpitaux tiersmondisés. Pourtant, le gouvernement a préféré désigner comme responsables de la saturation des hôpitaux les réfractaires à la vaccination, devenus des parias à exclure de l’espace public, plutôt que de lancer une campagne de vaccination massive pour ces personnes à haut risque et ce, de peur d’être accusé de grossophobie.

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Tout se passe comme si l’enjeu n’était pas de lutter contre « l’épidémie d’obésité » comme l’incite l’OMS mais de vaincre l’épidémie de grossophobie qui serait « systémique ». Si les sièges dans les avions ne sont pas assez larges pour accueillir un popotin plus large qu’un pouf XXL Fatboy, c’est la faute à la société occidentale grossophobe… Idem pour le matériel médical comme l’IRM qui a des dimensions trop étroites pour faire rentrer un corps aussi volumineux qu’une statue de Niki de Saint-Phalle !

Distinguer ce qui doit l’être

Mais alors comment lutter contre l’obésité quand conseiller à une personne en surpoids ou obèse de changer ses comportements alimentaires, de se mettre au sport, d’éviter la junk food est perçu comme une « micro agression » qui stigmatise et discrimine ?  Comment expliquer aux jeunes générations qu’il y a une différence majeure entre se sentir bien dans sa peau et se mettre en danger en étant en surpoids lorsque l’industrie de la mode valorise les fat bodies et le body positivisme ?

Le vrai problème vient du sens mis sous le terme grossophobe. Comme le racisme, le sexisme, l’homophobie, la transphobie, la grossophobie ne serait donc pas liée à un comportement individuel répréhensible mais elle serait structurelle, inhérente à la société occidentale et donc diffusée partout et à tous sans que l’on en ait véritablement conscience… Et la vraie question, c’est qu’en passant notre temps à dénoncer la grossophobie, on oublie que l’obésité est une maladie à soigner et qu’elle est un facteur de risque de maladies graves voire mortelles (cancers, diabète, maladies cardiaques, arthrose avancée, sans parler du Covid que j’ai déjà évoqué…).

C’est quand la réalité?

« On peut débattre de tout sauf des chiffres » pérorait Olivier Véran pendant la crise sanitaire. On aimerait que les pouvoirs publics regardent la réalité en face : les Français grossissent, s’empâtent, s’engraissent… Sachant que cette réalité pesante n’est pas sans conséquence sur l’augmentation des dépenses de santé et aggrave donc le déficit de l’Assurance maladie, on ne peut que d’étonner du silence sidérant du nouveau ministre de la Santé François Braun. Silence que l’affaire Palmade n’a pas entamé alors que le sujet de la drogue est brûlant et irrésolu.

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C’est à se demander si l’accusation de grossophobie ne sert pas une cause : celle de ceux qui ne veulent jamais régler les problèmes et qui préfèrent désigner des coupables. Ainsi, ce ne sont plus les autres qui risquent leur santé en cas de surpoids et d’obésité et qu’on n’aide pas à se soigner, c’est moi qui stigmatise de pauvres offensés qui ne demandaient qu’à garder leurs kilos.

En tout cas au train où se développent l’obésité et le wokisme, on peut facilement imaginer qu’un jour un collectif surnommé Fat Bodies Matter organisera, devant le ministère de la Santé, un happening où des militants obèses écraseront de tout leur poids les balances et montres fitness connectées, le jour de la Journée mondiale sans régime. Ce jour-là, tous les minces seront montrés du doigt pour grossophobie inconsciente. Et les bourrelets seront la nouvelle pride ! 


Elisabeth Lévy: « la timidité des pouvoirs publics, sur ce sujet, pose question »

Retrouvez la directrice de la rédaction de Causeur, dans la matinale de Sud Radio, après le journal de 8 heures.

L’indépendantiste, le violeur et l’avenir du Royaume Uni

Quelles sont les raisons de la démission de la Première ministre écossaise, leader du Parti nationaliste écossais (SNP)? Quelles en sont les conséquences pour une éventuelle indépendance de l’Ecosse?


Nicola Sturgeon avait la réputation d’être une femme politique très habile. Son parti, le SNP, est au pouvoir en Écosse depuis 2009. Elle-même est Première ministre depuis 2014. Bien que lors du référendum de 2014, 55% des Écossais ont rejeté l’indépendance (contre 45% qui ont voté pour), elle a réussi à garder cette question sur le devant de la scène politique de son pays jusqu’à aujourd’hui. Aux élections générales de 2019, le SNP a gagné 48 des 59 sièges alloués à l’Écosse au Parlement de Westminster. Aux élections écossaises de 2021, le Parti a gagné 64 des 129 sièges et a formé une majorité avec les huit députés verts. L’argument principal pour l’indépendance mis en avant par Sturgeon était le fait que, au référendum de 2016, 62% des Écossais qui y ont participé ont voté contre le Brexit, tandis que, à l’échelle du Royaume Uni, 51,89% de la population a voté pour. Ainsi, l’Écosse s’est vue contrainte de quitter l’UE contre son gré. Selon Sturgeon, si en 2014 les Écossais avaient su qu’ils seraient obligés de sortir de l’Europe, ils auraient choisi de quitter le Royaume Uni. L’Écosse mériterait donc un nouveau référendum sur l’indépendance.

La Première ministre, dont la communication politique est normalement si efficace, fait deux interventions catastrophiques devant les médias. Lors d’une conférence de presse, elle confirme que Bryson est maintenant chez les hommes, mais le désigne par un pronom féminin. Repris par les journalistes, elle abonde en bafouillements…

Dans le viseur de Theresa May puis de Boris Johnson

Le grand obstacle, c’est que le droit de tenir un tel plébiscite ne relève pas des pouvoirs dévolus à Édimbourg par Londres. Et les gouvernements successifs de Theresa May et de Boris Johnson ont résolument refusé de donner leur autorisation pour l’organisation d’un référendum. En même temps, les sondages n’ont jamais donné une majorité claire et stable pour l’indépendance. Pourtant, l’ambition du SNP ne se réduit pas à la gestion de l’Écosse dans le contexte de la dévolution accordée par Westminster sous Tony Blair en 1998. Sa raison d’être est fondée sur la recherche de l’indépendance. À partir de 2016, face à l’intransigeance de Londres, qui citait le résultat de 2014, Nicola Sturgeon ne pouvait désormais compter que sur la logique du bras de fer. La pandémie a apporté à la Première ministre l’opportunité de montrer qu’elle savait mieux gérer la crise que Londres, mais les résultats n’étaient pas au rendez-vous. Le seul recours qui restait était la voie juridique.

Espérant tenir un référendum en octobre 2023, Nicola Sturgeon a saisi la Cour suprême du Royaume, lui demandant de statuer sur le droit constitutionnel de Londres d’empêcher le Parlement écossais de légiférer sur la tenue d’un référendum sur l’indépendance. En novembre 2022, le verdict unanime de la Cour est tombé : Édimbourg ne pouvait nullement contourner Londres. Face à cette décision, Mme Sturgeon a annoncé que les prochaines élections au Parlement constitueraient de facto un référendum. Le premier problème ici, c’est que ces élections sont censées avoir lieu en janvier 2025 : cette échéance n’est pas apte à satisfaire les impatients. Un deuxième hic, c’est que même si le SNP reproduisait son score de 2021, il n’aurait pas 50% du vote. On ne peut pas prétendre avoir un mandat pour l’indépendance avec moins de la moitié de l’électorat. Enfin, les sondages n’indiquaient pas que les Écossais mettaient l’indépendance au-dessus d’autres questions brûlantes comme celles des salaires, de l’inflation ou de l’état du système de santé.

La brèche ouverte par la question des trans

La stratégie de saisir la Cour suprême avait l’avantage de la clarté, mais le désavantage du caractère net et définitif de la réponse. L’autre stratégie de Sturgeon était plus indirecte et hasardeuse.

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Depuis de nombreuses années, les lobbys trans font pression sur les législatures partout en Occident pour simplifier le processus par lequel les personnes peuvent changer officiellement de genre. Ces lobbys militent pour l’autoidentification (« self-identification »), un processus qui dépendrait uniquement du jugement de l’individu qui veut changer de genre en se passant de toute opinion d’expert, de tout diagnostic médical et de tout délai de réflexion plus ou moins prolongé. En octobre 2017, le gouvernement de Theresa May avait annoncé vouloir légiférer dans ce sens mais, ayant fort à faire avec la question du Brexit, il n’avait pas pu avancer sur ce chantier. En septembre 2020, le Brexit terminé (au moins sur le papier), le gouvernement de Boris Johnson annonce – au grand dam des activistes du genre – ne pas procéder à de telles mesures. C’est là que Nicola Sturgeon a vu une brèche où s’engouffrer. En décembre 2022, le Parlement d’Édimbourg a donc voté une loi pour l’Écosse qui contredisait la Loi sur la reconnaissance de genre (Gender Recognition Act) de 2004 qui s’appliquait à tout le Royaume Uni. Selon la loi existante, l’âge minimum pour le changement de genre est de 18 ans. Un homme doit fournir la preuve qu’il vit comme femme depuis deux ans – et une femme comme homme. La demande doit être étayée par deux rapports médicaux dont un signé par un médecin figurant sur une liste d’experts officiellement agréés. Selon la législation de Sturgeon, désormais toute personne née en Écosse ou y résidant pourrait changer de genre à partir de 16 ans, sans avoir besoin de fournir de documents médicaux. Le délai se réduirait à trois mois, ou six mois pour quelqu’un de moins de 18 ans, plus une période de réflexion de trois mois. A ceux qui objectaient que cette mesure donnerait aux femmes trans (des hommes ayant changé de genre, avec ou sans intervention chirurgicale) accès aux espaces réservés exclusivement aux femmes, comme les refuges, les salles d’hôpital et les prisons, la Première ministre répondait que ce danger n’était pas réel. Selon elle, il n’y avait même pas besoin de sauvegardes dans la législation pour protéger les femmes d’une telle menace.  

Quels étaient les objectifs de la Première ministre, au-delà du désir de donner une nouvelle dimension à l’image de l’Écosse comme pays progressiste ? Dans un premier temps, il s’agissait de creuser un abîme juridique entre l’Écosse et le reste du Royaume Uni. Un individu pourrait avoir un genre en Écosse et un autre genre ailleurs, semant la confusion et réconfortant l’idée que ce serait peut-être mieux pour tout le monde si l’Écosse et le Royaume Uni étaient deux pays distincts. Mais dans un deuxième temps, la menace que représente ce désordre potentiel pourrait inciter Londres à intervenir pour faire obstruction au processus législatif en Écosse. Ce qui donnerait l’impression d’une puissance étrangère arrogante s’immisçant dans les affaires des pauvres Écossais. Effectivement, une telle intervention ne s’est pas fait attendre. Le 16 janvier, le secrétaire d’État pour l’Écosse du gouvernement de Rishi Sunak a annoncé que le lendemain, le jour où la nouvelle loi écossaise devait entrer en vigueur, il allait bloquer la promulgation de la législation en vertu des pouvoirs accordés par la Section 35 de la Loi sur l’Écosse (Scotland Act) de 1998. Ces pouvoirs permettent l’annulation de toute législation ayant un effet négatif sur l’application de lois promulguées à Westminster au nom de tout le Royaume Uni. En effet, la nouvelle loi écossaise sur le genre serait en contradiction avec la Loi sur l’égalité (Equalities Act) applicable à tout le Royaume Uni qui priorise pour les femmes l’accès à certains emplois et régit le calcul des cotisations pour la retraite selon le genre de la personne qui cotise. Et quid des enfants nés en Écosse mais scolarisés en Angleterre ou au Pays de Galles de 16 à 18 ans (ils seraient environ 16 000) qui pourraient changer de genre ? Ou des Écossais qui, après un changement de genre, viendraient s’installer ailleurs au Royaume Uni ? Leur genre « écossais » serait en contradictions avec leur genre « britannique » !

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L’affaire Isla Bryson

De manière prévisible, Mme Sturgeon dénonce cette intervention comme celle d’un « gouverneur général ». L’allusion au colonialisme est curieuse : l’Écosse n’a jamais été colonisée et les Écossais ont joué un rôle de premier plan dans l’empire britannique, disproportionné même par rapport à leur démographie. Mais le vrai problème pour la Première ministre, c’est que ses concitoyens, y compris ceux qui votent SNP, partagent la méfiance du secrétaire d’État pour l’Écosse. Selon un sondage récent, 76% des Écossais considèrent que la loi sur le changement de genre présente un risque inacceptable pour les femmes. Et c’est au moment fatidique où Londres fait opposition à Édimbourg qu’arrive un cas d’école qui constitue une démonstration parfaite de ce risque. Tout le monde connaît aujourd’hui « la » célèbre Isla Bryson. Arrêté en 2019 pour le viol de deux femmes, l’une en 2016 et l’autre en 2019, il s’appelait Adam Graham avant de commencer une thérapie de changement de genre en 2020.

D.R.

Dans la photographie de Graham qui circule dans les médias, on voit un costaud tatoué sur le visage susceptible de gagner le premier prix dans un concours pour le plus parfait psychopathe macho. Des images postérieures à sa transition montrent un personnage encapuchonné afin de cacher son apparence, habillé dans des vêtements de différents tons de rose selon une idée caricaturale de la féminité, et arborant une perruque blonde décolorée. Le pantalon de ski moulant laisse voir une protubérance qui ne peut pas être attribuée à un clitoris, même surdéveloppé. Condamné enfin le 24 janvier de cette année, il est détenu dans une prison pour femmes. Il serait difficile d’imaginer un cas plus cynique de changement de genre pour échapper à son sort. Ce n’est pas le premier homme violeur emprisonné chez les femmes après un changement de genre apparent, mais c’est le cas le plus flagrant. Sa présence dans une telle prison est permise par une politique adoptée par le système pénitentiaire écossais en 2014, sous la pression d’une ONG trans, qui recommande d’enfermer les criminels selon le genre qu’ils ont choisi pour eux-mêmes. Il est évident que la loi de Nicola Sturgeon va institutionnaliser, pérenniser et multiplier de tels cas. Devant l’esclandre, Bryson/Graham est transféré dans une prison pour hommes. La Première ministre, dont la communication politique est normalement si efficace, fait deux interventions catastrophiques devant les médias. Lors d’une conférence de presse, elle confirme que Bryson est maintenant chez les hommes, mais le désigne par un pronom féminin. Repris par les journalistes, elle abonde en bafouillements. Dans une interview, elle se révèle incapable de décider s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, ou pourquoi une femme serait enfermée chez les hommes si « elle » n’est pas un homme.

À Glasgow, deux femmes politiques du SNP se joignent à une manifestation en faveur de la nouvelle loi sur l’identification de genre. Derrière elles, une pancarte appelle à la décapitation des « TERF », c’est-à-dire des féministes qui refusent l’empiètement des femmes trans sur les droits des femmes biologiques. J.K. Rowling a tweeté la photo accompagnée d’un commentaire ironique : « Quelques-unes des politiques merveilleusement progressistes et bienveillants de l’Écosse qui posent fièrement devant des banderoles demandant que des femmes soient décapitées et mangées ».

C’est ainsi que, l’air fatigué et se disant usée par la politique, Mme Sturgeon annonce sa démission le 15 février. A 52 ans, possédant une grande expérience de l’exercice du pouvoir, elle devrait avoir le plus beau de sa carrière politique devant elle. Selon un sondage conduit au moment de son départ, 42% des Écossais croient qu’elle devrait s’en aller. Le problème, c’est que sa poursuite de l’indépendance écossaise a conduit à une impasse. Malgré son habileté reconnue, elle a évolué dans une bulle indépendantiste qui l’a éloignée des préoccupations quotidiennes de ses électeurs. La politique wokiste de son gouvernement – sa Loi sur les crimes de haine et l’ordre public, promulguée en 2021, est un chef-d’œuvre de répression de la liberté d’expression – ne correspond pas du tout à ce que veut la majorité de l’électorat. Le débat entre nationalistes (pro-indépendance) et unionistes (pro-Royaume Uni) est souvent toxique et l’habileté de Sturgeon ne servait souvent qu’à exacerber cette opposition intransigeante. Dans son discours de départ, elle reconnaît qu’il faudrait quelqu’un d’autre « pour combler le fossé qui sépare les deux camps ». Le projet de l’indépendance n’a jamais été expliqué dans le détail (pas plus que celui du Brexit en 2016). Quelle serait la monnaie d’une Écosse indépendante ? Comment être sûr que le pays coche toutes les cases pour réintégrer l’UE ? Un nouveau leader sera élu. La campagne pour l’indépendance continuera. Mais dans l’avenir proche, il n’y aura aucun espoir d’une évolution quelconque. L’Écosse continuera à être divisée comme auparavant, incapable de réaliser l’ambition indépendantiste, mais toute aussi incapable de définir une ambition alternative. Sa seule consolation, ce sera l’abandon éventuel par son gouvernement du progressisme et la focalisation sur les vrais problèmes des Écossais.

Emmanuel Macron n’a pas mis fin au clivage gauche-droite!

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Seuls les soutiens les plus zélés du pouvoir actuel peuvent soutenir la thèse de la fin d’un clivage gauche/droite, hypothèse envisageable seulement si l’on se borne à des définitions très étroites et récentes de ce que sont la droite et la gauche. Vous rappelez-vous, par exemple, qu’au cours de notre histoire politique, la gauche a longtemps été nationaliste et hostile aux particularismes? Grande analyse.


Pour plusieurs analystes politiques, il est vrai fort serviles, le clivage gauche-droite est mort, en France, avec l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir.

Trois observations, essentiellement, permettent selon eux de le constater.

La première, c’est l’effondrement ou la déliquescence avancée des deux grands partis politiques dont l’affrontement, depuis 1981 et sous différentes appellations, incarnait censément cette partition, à savoir Les Républicains et le Parti socialiste. 2022, à cet égard, n’a jamais été, pour ces deux formations, que 2017 « en un peu pire », si je paraphrase Michel Houellebecq.

La deuxième, c’est le caractère cosmétique qu’en était venu à prendre l’alternance de ces deux partis aux affaires, alors même que l’un et l’autre s’étaient convertis au libéralisme et gouvernaient en pratique au centre. Le clivage gauche-droite, ainsi mis en scène, était de fait devenu une partition de pure convention, la « langue morte » à usage exclusivement parlementaire que dénonçait déjà Jean-Jacques Servan-Schreiber en 1953, sous la IVème République.

La troisième enfin, c’est la victoire à l’élection présidentielle d’un candidat qui refusait de s’inscrire dans cette opposition historique, et se faisait fort, au contraire, de la transcender en sa personne [1].

Le clivage gauche-droite est mort, vive le clivage gauche-droite

Ces mêmes éléments, pourtant, devraient inciter les tenants de la fin du clivage gauche-droite à réviser leur jugement. Comme le rappelait Marcel Gauchet, cette partition politique, en effet, ne se manifeste pas « dans un système à deux partis […], mais dans un système où les camps sont irréductiblement composites ». Loin de s’affaiblir avec la dispersion des familles d’esprit, elle est alors d’autant plus vivace que s’instaure « un partage des tâches tacite entre la conduite des affaires » – revenant aux centristes des deux bords – « et la direction des esprits » – que les extrêmes assurent. Comme le synthétise l’historien, « ce n’est pas en fonction [de ces derniers] que l’on agit, mais c’est par rapport à eux que l’on se définit ». La remigration et le wokisme s’apparentent à cet égard assez bien aux « options ultimes du salut social », évoquées par Marcel Gauchet, autour desquelles l’antagonisme politique, dans cette configuration, en vient alors à cristalliser.

Une autre raison, à la fois plus simple et quelque part plus fondamentale, aurait toutefois du suffire à dissiper la thèse d’une disparition du clivage gauche-droite : c’est l’incompréhension radicale que n’a cessée d’en manifester celui par qui, précisément, son dépassement était censé intervenir – à savoir Emmanuel Macron.

Coquecigrues macronistes

L’interprétation jupitérienne de cette partition, énoncée depuis au moins 2017, n’a de fait pas évolué avec le temps. Elle consiste à définir le clivage gauche-droite comme l’opposition de deux familles politiques incarnant chacune la prévalence d’une idée : à gauche, celle d’égalité ; à droite, celle de liberté. Or, cette perspective est au moins deux fois fausse.

Elle est fausse, d’abord, sur le plan historique. Comme le rappelle Marcel Gauchet, le clivage gauche-droite se manifeste substantiellement pour la première fois en France à la fin du mois d’août 1789, sur la double question des droits relatifs à la liberté religieuse, d’une part ; et du veto royal, d’autre part. La division met alors aux prises, de manière schématique : d’un côté, ceux qui défendent un droit de veto absolu pour le roi et le maintien du catholicisme comme religion d’État (siégeant à droite) ; de l’autre, ceux qui s’y opposent, et défendent les libertés “bourgeoises” (siégeant à gauche). Dans cette « scène primitive », la partie gauche de l’Assemblée, comme le note Duquesnoy, est donc celle qui défend les positions les plus libérales et les positions les plus égalitaires. Autrement dit, non seulement l’identification macronienne de la droite au libéralisme est un contresens, mais son opposition même des deux termes extrêmes de la devise républicaine est inopérante : entre la liberté et l’égalité, il n’y a pas alors concurrence mais convergence des luttes.

Cette perspective est fausse, ensuite, même en se limitant à une période très récente, dès qu’on sort du seul champ économique auquel le macronisme tend naturellement à réduire la politique. Sur le plan sociétal, en effet, qu’il s’agisse de mœurs ou de questions bio-éthiques (mariage, avortement, euthanasie, procréation médicalement assistée, …) , de lutte contre la drogue, de lutte contre la submersion migratoire, etc., c’est la gauche, systématiquement, qui défend les positions les plus libérales, et non la droite. Là encore, d’ailleurs, chaque fois que cela a du sens, ces positions les plus libérales correspondent aussi aux positions les plus égalitaires, contrairement à ce que prévoit la doctrine jupitérienne. Le champ sociétal, à cet égard, constitue aujourd’hui le meilleur baromètre du clivage gauche-droite, parce que, à la différence de la sphère économique, l’objet de fond de la querelle n’a pas changé depuis 89 : la question est toujours celle des privilèges légitimes ou illégitimes (« privilèges » en matière sexuelle, pour ce qui touche au mariage ou à la PMA ; « privilèges » d’antécédence sur le territoire, pour ce qui touche à l’identité ; etc.).

Vers une essentialisation du clivage gauche-droite

S’il faut se méfier d’une chose, c’est des définitions contingentes, ou conjoncturelles, qui, voulant serrer au plus près leur objet, s’acharnent à en restituer l’apparente confusion plutôt qu’à la démêler, et échouent, par là, à nous en livrer le sens, quand elles ne nous induisent pas carrément en erreur. Ainsi, par exemple, d’une caractérisation du clivage gauche-droite comme opposition entre un parti laxiste et un parti répressif en matière d’ordre et de sécurité. On rendrait peut-être compte d’un passé relativement récent, mais certainement pas du temps long ; une expérience politique aussi structurante, pour la gauche, que le communisme, par exemple, deviendrait incompréhensible, de même, à l’échelle française, que la Terreur, la répression de la Commune (sous l’égide d’Adolphe Thiers) ou la mise au pas de l’Église par la IIIème République. On oublierait alors que la gauche, marxiste comme bourgeoise, quand elle fut au pouvoir, plus encore que la droite sans doute, put avoir la passion de l’ordre et le faire impitoyablement assurer.

Ma thèse est simple : on ne saisit l’essence du clivage gauche-droite et sa dynamique historique que si on le lit comme une opposition entre l’enracinement (à droite) et le déracinement (à gauche). On comprendra alors que l’on n’assiste pas à l’extinction de cette partition politique, mais au contraire à son renouveau ou à sa recrudescence.

Application au cas de la Révolution française

L’enracinement, c’est l’attachement à ce qui dure, la valorisation du passé, l’inscription dans une filiation ; pour le dire en une phrase, inspirée de Chesterton, l’enracinement, c’est la démocratie des morts opposée à la toute-puissance élective des vivants.

La démocratie des morts, en 1789, ce sont d’abord les privilèges, non seulement des deux premiers ordres, du clergé et de la noblesse, mais encore des provinces, des villes et des corporations. La démocratie des morts, c’est, ensuite, la primauté des puissances sédentaires, liées au sang ou à la terre (l’Église et l’aristocratie) sur les puissances nomades, associées à l’argent (la bourgeoisie). La démocratie des morts, c’est, enfin, le catholicisme comme religion d’État et la monarchie comme système politique.

On constate ainsi que les termes du clivage gauche-droite de l’époque sont reconstitués sans erreur.

Sans parcourir pas à pas toute l’Histoire depuis la Révolution, entreprise à laquelle ce format se prête peu, je vous propose, pour la suite, de regarder ce que permet d’éclairer l’essentialisation des trois thèmes suivants : la nation, l’écologie, et le libéralisme.

La question nationale

La question de la nation mérite examen car elle a fait l’objet, sur le plan historique, d’un revirement complet de positions qui semble à première vue incompréhensible. Comment la gauche, en effet, qui avait pour ainsi dire forgé le concept (et davantage, même, en avait fait son étendard), en est-elle venue à abhorrer, et l’idée, et le mot, passés entre temps à droite ?

Ma réponse sera simple : c’est que la nation, qui était en 89 une modalité du déracinement, est aujourd’hui, au contraire, une modalité de l’enracinement. Même chose, d’ailleurs, pour la question de la centralisation ou, en miroir, des régionalismes ou du fédéralisme.

En 1789, la nation est une négation des suffrages du passé, et un arasement des disparités en découlant. Son avènement se traduit ainsi, non seulement par l’abolition des privilèges et des droits féodaux, mais encore par une centralisation et une bureaucratisation inédites, dont le jacobinisme reste le nom et la philosophie rationaliste l’inspiration. La Révolution, à cet égard, dans sa liquidation des corps intermédiaires, se montrera acharnée à réaliser le projet rousseauiste : que rien, entre le citoyen et l’exercice de la volonté générale, ne subsiste ou puisse s’interposer, « en sorte que le Souverain connoit seulement le corps de la nation et ne distingue aucun de ceux qui la composent ». La gauche est alors nationaliste et hostile aux particularismes locaux. Je précise, à l’attention de ceux qui m’opposeront l’éternelle machine à perdre des girondins, que cette hostilité aux « régionalismes » persistera voire culminera avec la IIIème République, preuve qu’elle est structurante et non pas accidentelle. La droite non libérale – mais c’est un pléonasme, comme nous aurons l’occasion de le voir – restera quant à elle longtemps nostalgique des provinces, tout au long du XIXème siècle et encore au siècle suivant.

Si l’on se rapproche des temps présents, maintenant, il me semble évident que la nation, avec l’idée unitaire qu’elle charrie, est devenue une modalité de l’enracinement, dans un horizon se voulant au contraire multiculturel et post-national. La question de la décentralisation et du régionalisme pourrait sembler plus complexe. Elle cesse de l’être, néanmoins, si l’on comprend qu’elle ne s’inscrit pas, en réalité, à gauche, dans un projet de renforcement des identités locales, mais dans la perspective d’un affaiblissement de l’État central comme condition d’un approfondissement supranational, en particulier européen. Cette convergence des agendas régionaliste et européen apparaît, par exemple, dans les revendications indépendantistes de la Catalogne et de l’Écosse, mais la réforme territoriale, réalisée sous François Hollande, à l’échelle française, marque une même inspiration. Cette dernière, à cet égard, est emblématique du peu de cas fait, par les actes décentralisateurs, notamment sous des gouvernements de gauche, de la question du sens, sur le plan historique, des entités auxquelles il s’agit de parvenir, ou dont il s’agit de renforcer les pouvoirs. On pourra aisément se convaincre, j’espère, que la création de la région Grand Est ne répondait pas à un objectif de réenracinement…

La question écologique

La coloration politique de l’écologie est un deuxième objet qui mérite qu’on s’y arrête. Le rattachement de cette thématique à la gauche, en effet, a quelque chose d’illogique, comme le note René Rémond. « A s’en tenir à une analyse purement thématique, l’écologie aurait plutôt une inclination à droite en raison de certaines affinités. La droite traditionnelle préconise le respect des cycles naturels, croit à l’immutabilité d’une nature humaine, se défie des initiatives orgueilleuses de l’homme qui risquent de dérégler les équilibres voulus par la Providence ou fruits de la nécessité. La gauche est portée, au contraire, à faire confiance au génie humain et à la possibilité d’améliorer la condition des hommes et leur emprise sur la nature et les éléments. Les premiers écologistes n’ont-ils pas été ces nobles légitimistes exaltant le travail de la terre, source de vertu, et qui, retournant à la terre après 1830 dénonçaient dans la ville la Babylone moderne, sentine de tous les vices ? La droite est plutôt agrarienne et la gauche plutôt industrialiste [on retrouve ici notre antithèse enracinement/déracinement NDLA] – en particulier sa branche socialiste, qui magnifie le travail de l’homme. L’écologie devait pencher à droite dans la mesure où son inspiration première est réactionnaire : l’homme abîme la nature, dégrade le milieu, saccage la terre. Que la nature était belle avant que l’homme s’en mêle ! » Ici, pourtant, après ce superbe développement, l’historien rate, à mon sens, l’idée fondamentale : c’est que seule une écologie très incomplète, une écologie oxymorique, pouvait suivre les Verts dans leur arrimage à la gauche.

Cette écologie oxymorique, c’est d’abord celle du « développement durable », autrement dit, d’une écologie qui n’entend pas choisir, et a la prétention de continuer à faire croître le nombre des hommes et leur niveau d’équipement, tout en diminuant notre empreinte sur notre environnement, comme s’il était possible de découpler totalement les deux. Plus fondamentalement, c’est une écologie qui ne voit pas que l’artificialisation de la vie humaine elle-même est un problème, quand bien même elle ne s’accompagnerait pas d’une dénaturation du reste du monde.

Mais la dimension contradictoire de cette écologie réside encore davantage, à mes yeux, dans son caractère désincarné ; c’est proprement, pour paraphraser Alain Supiot, l’écologie de la gouvernance par les nombres, une écologie de la seule objectivation quantitative et scientifique, aveugle, par construction, à tout ce qui ne saurait être retranscrit, avec exactitude, dans un tableur Excel. C’est, par excellence, l’écologie des gigatonnes de CO2, c’est-à-dire des problèmes planétaires et diffus, fondamentalement statistiques, sur lesquels le particulier n’a guère de prise et dont il peine, d’ailleurs, à se faire une image, faute qu’ils aient une origine et même des conséquences isolables et précises. Cette écologie de l’insaisissable et du lointain, c’est aussi l’écologie des néologismes terrifiants par leur degré d’abstraction, celle qui se soucie de la préservation des « zones humides » ou de la multiplication des « espaces verts », une écologie qui a la froideur d’une taxidermie, et des objets de préoccupation aussi peu charnels que les mathématiques elles-mêmes.

Il existe bien, en revanche, une écologie de droite, pour laquelle le chiffre ne dira jamais le tout de la réalité, une écologie pour laquelle la préservation de la prodigalité de la Nature va de pair avec l’engagement d’en cultiver la beauté, bref, une écologie des paysages, une écologie de l’habitabilité du monde, une écologie du proche plutôt que des confins ; une écologie, aussi, qui n’exclut pas de son souhait de conservation la « biodiversité » des peuples, et dont l’horizon ultime n’est pas l’impossibilité de tout dépaysement ou la suppression de toute « étrangèreté ».

La question libérale

La troisième et dernière question que je souhaiterais évoquer est celle du libéralisme, en raison de l’immense quiproquo dont elle fait l’objet : je veux parler de la croyance selon laquelle le libéralisme serait de droite, alors qu’il est de gauche et fondamentalement de gauche. Ce qui est de droite, en effet, c’est le capitalisme, non le libéralisme ; encore faut-il, évidemment, savoir différencier l’un et l’autre…

Contrairement à ce que beaucoup semblent croire, le capitalisme et le libéralisme ne sont pas des amis, et encore moins des jumeaux. La distance qui sépare l’un de l’autre, en effet, est celle qui sépare l’enracinement du déracinement.

L’enracinement, je l’ai déjà sous-entendu, c’est l’hymne spartiate rappelé par Renan : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes ». C’est la clé de voûte de cette croyance fondamentale dont Nietzsche constatait l’extinction, « en vertu de laquelle un homme peut compter, promettre, anticiper l’avenir par ses projets », et s’engager dans des œuvres dont il ne verra pas lui-même la fin, parce qu’il sait qu’elles seront achevées après lui. L’enracinement, c’est le sédentaire opposé au nomade, le nom opposé au prénom, la transmission opposée au reset. L’enracinement, c’est une vision patrimoniale et chronophile des choses.

Or, qu’est-ce que le capitalisme ? Sur le plan étymologique, le mot dérive de l’ancien français chatel, que l’on retrouve dans notre plus moderne cheptel. Le capitalisme, littéralement, renvoie donc à la détention de têtes (caput, capitis), au sens de têtes de bétail. Sa nature, au moins originellement, le tire donc du côté agraire, c’est-à-dire du côté de l’enracinement, bien davantage que du côté industriel. Concernant l’ancien français chatel, ensuite, le CNRTL mentionne, au côté de l’acception déjà relevée (« biens mobiliers, particulièrement en bétail »), celle de « patrimoine ».

Si j’en viens à ma définition du capitalisme, maintenant, je dirais classiquement qu’il s’agit d’un processus d’accumulation de biens, certes, mais que le point le plus saillant est qu’il s’agit d’une accumulation de biens sur le temps long, et plus exactement, d’une accumulation de biens intervenant sur plusieurs générations ; c’est en ce sens que le capitalisme a une dimension patrimoniale, qui autrement disparaît. C’est en ce sens aussi que le capitalisme est liée au sang et à la terre, et a une dimension clanique ou dynastique.

A contrario, il est difficile d’imaginer plus anti-clanique que le libéralisme économique, dont le mot d’ordre est précisément : la concurrence libre et non faussée (avec accentuation sur « non faussée »). Le libéralisme, dans son essence, est une méritocratie extrémiste, qui ne déteste donc rien tant qu’une reproduction économique ou sociale décorrélant la réussite d’un individu des qualités qu’il détient personnellement. Son indicateur le plus sûr, à cet égard, ne réside pas dans le niveau de prélèvements obligatoires, mais dans une imposition très lourde des successions ; le principe fondamental, c’est qu’hier ne doit présager en rien de demain. Soulignons ici, d’ailleurs, que cette hostilité à la sédimentation des choses humaines n’est pas propre au libéralisme, mais irrigue au contraire l’ensemble des utopies de gauche. Le mythique mot d’ordre : « Du passé, faisons table rase », en particulier, n’est pas un cri de ralliement communiste, mais celui de toutes les forces associées au déracinement, et du libéralisme tout aussi bien.

Les rapports du libéralisme et du capitalisme devraient donc être antagoniques, le libéralisme cherchant continuellement à défaire les empires, le capitalisme à en édifier, l’exemple canonique étant le démantèlement de la Standard Oil, au début du XXème siècle, sous l’effet des lois anti-trust. Leur nature antithétique n’empêche pas, cela dit, l’existence, entre eux, de points d’adhérence, pour au moins deux raisons : la première, c’est que l’élargissement (spatial) et l’approfondissement (social) de l’espace ouvert à la compétition économique, permis par le libéralisme, offre au capitalisme de nouvelles possibilités d’accumulation ; la seconde, c’est que le libéralisme, au moins transitoirement, en mettant désormais en concurrence les États entre eux, affaiblit leurs velléités d’agir contre leurs géants nationaux.

Élargissement de la perspective

La difficulté à saisir le clivage gauche-droite en France tient avant tout à une tectonique des plaques qui décale continûment le barycentre de notre vie politique vers la gauche, ainsi que l’avait noté Thibaudet, et qu’il appelle sinistrisme. « Ce phénomène », écrit René Rémond, « est une constante : c’est à gauche, et même à l’extrême gauche que de nouvelles tendances politiques pointent le nez ; si elles ont un avenir, par un effet quasi mécanique qui fait penser à une sorte de tapis roulant, elles repoussent vers la droite les gauches plus anciennes, auxquelles elles disputent le terrain que celles-ci occupaient. Ainsi les libéraux débordés par les démocrates, plus radicaux, ceux-ci étant à leur tour exposés à la surenchère des socialistes, et ainsi de suite dans un glissement qui entraîne l’ensemble du système depuis quelque deux cents ans dans un mouvement indéfini. »

Ce qu’il importe ici de voir, c’est que ce glissement continu, non seulement n’est pas propre à la France, mais est plus largement la marche naturelle de toutes les civilisations. Cette marche, c’est celle d’un déracinement croissant qui s’achève avec la disparition des civilisations concernées ; celle par laquelle on transite d’une domination de la campagne à une domination des petites villes puis d’une poignée de villes mondiales ; celle, encore, par laquelle on passe, comme l’écrivait Spengler, « d’un peuple aux formes abondantes, [enraciné, ayant] grandi dans le terroir » à une constellation gazeuse de « nouveau[x] nomade[s], […] habitant la grande ville, homme[s] des réalités tout pur, sans tradition », sans passé, et par là « irréligieux, intelligent[s], stérile[s], haïssant profondément le paysannat (et la noblesse terrienne qui en est la suprême expression) » ; dans lesquels on reconnaît le portrait, non seulement d’Emmanuel Macron, mais de toute la gauche grande citadine.

Deux conclusions peuvent être tirées de cela : la première, que le clivage gauche-droite, sur le plan des principes, ne naît évidemment pas en 1789, d’un surgissement magique, et qu’on pourrait remonter les traces d’un sinistrisme bien au-delà (philosophie des Lumières, rationalisme cartésien, centralisation amorcée de longue date, par la monarchie elle-même) ; la seconde, que dans cette vaste tectonique, l’enracinement est voué à être broyé, même si les temps du césarisme sont peut-être devant nous.

Cette ultime perspective, toutefois, ne nous dispense pas, comme le consignait encore l’historien allemand, de « suivre vaillamment et jusqu’à son terme la voie qui nous a été tracée. [Car] il n’y en a pas d’autre. Être comme la sentinelle sacrifiée, sans espoir, sans salut, est un devoir. Persévérer comme ce soldat romain dont on retrouva les ossements devant une porte de Pompéi, et qui périt parce qu’on avait oublié de le relever lorsque le Vésuve entra en éruption. Voilà de la grandeur, voilà ce qu’on appelle être racé. Cette fin loyale est la seule que l’on ne puisse pas retirer à l’homme. »


[1] Rappelons-nous : le porteur d’eau de Paul Ricœur, se prenant pour Hegel ressuscité, investissait alors l’arène politique française en nous promettant, quant au clivage gauche-droite, un aufhebung comme nous n’en avions jamais vu. La Révolution promise se fait toujours attendre.

Parité, le sac de nœuds suédois

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La princesse Victoria de Suède remet les « Junior Water Prize » à deux étudiantes brésiliennes, Stockholm, 30 août 2022 © Michael Campanella/GETTY IMAGES EUROPE/Getty images via AFP

« L’exemple » suédois en matière d’égalité de genre se fissure. À force de contraindre les universités à la parité en dépit du mérite, les étudiants recalés poursuivent l’État en justice, et dans le monde du travail, certains secteurs voient une surreprésentation d’un des deux sexes. C’est le « paradoxe scandinave ».


La Suède est l’un des pays les plus progressistes et volontaristes au monde en matière de promotion de l’égalité de genre. C’est à ce titre un laboratoire intéressant en matière d’innovation sociale. Cette social-démocratie moderne est ainsi souvent érigée en exemple, au même titre que ses voisins scandinaves. Toutefois, ce modèle de vertu semble s’étioler, à mesure que son idéal multiculturaliste se fissure, que l’insécurité instille le social et que les identités culturelles traditionnelles rejaillissent avec fracas.

Discriminer pour lutter contre les discriminations

La Suède est un pays paradoxal du point de vue des luttes pour l’égalité de genre. Toute discrimination fondée sur ce critère y est – et c’est heureux – juridiquement proscrite dans l’univers professionnel depuis les années 1980. En 2009, cette condamnation s’est muée en contrainte pesant sur les employeurs, les enjoignant à promouvoir activement l’égalité entre les hommes et les femmes. Ainsi est-on passé d’une raisonnable mesure de protection technique à une exigence vis-à-vis des orientations « morales » des individus. Par ailleurs, si la pratique stricte des quotas est interdite dans ce pays, il existe une tolérance, voire une incitation, à exercer des « préférences » pour un sexe entre deux individus qui présenteraient des qualifications et des qualités comparables.

On ne manipule jamais impunément le réel

La Suède constitue, avec les États-Unis, une référence politique en matière de traitement des discriminations. Dans l’un et l’autre pays, on a oublié que ce qui importait, c’était avant tout l’égalité des chances, pour se perdre dans les méandres de l’obsession jamais assouvie d’une égalité des répartitions statistiques. Cette obsession se traduit par une réduction outrancière de la complexité des phénomènes à l’œuvre. Elle relève d’un postulat mal établi en vertu duquel toute asymétrie perceptible entre des communautés d’individus serait la marque d’un processus discriminatoire. Plus précisément, cette position dogmatique prônée par le progressisme de notre époque prétend que les différences constatées entre les individus émanent essentiellement de défauts du social, déniant largement la naturalité des phénomènes observés. Ce que cette thèse a de commode, c’est que le social est un objet du champ politique, et que ce dernier est parfaitement manipulable dans une telle perspective constructiviste.

La création de victimes « positives »

La France n’est pas en reste en la matière. Le 6 juin 2000, lorsqu’elle promulgue la « loi tendant à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives », elle procède par la coercition en imposant une égalité obligatoire des candidatures pour les scrutins de liste et même une alternance des candidats de chaque sexe sur les listes. Il ne s’agit plus d’offrir à tous les mêmes chances de pouvoir s’investir dans les affaires politiques, mais de contraindre les faits de manière à produire un parfait équilibre statistique entre les individus selon leur sexe, au mépris des processus sociaux complexes de nominations, d’alliances et de concessions politiques tactiques qui se produisent par essence. Dans les pays anglo-saxons, on complexifie même ces partitions imposées en y ajoutant des critères fondés sur la race ou sur l’orientation sexuelle. La question des implications néfastes de tels mécanismes de discrimination forcée y est généralement évincée du débat. Pourtant, elle importe.

En Suède les universités peuvent pratiquer une forme de discrimination dite « positive » depuis 2003, de manière à diversifier des cursus majoritairement féminins ou masculins ; les hommes et les femmes bénéficient ou pâtissent de ces dispositifs selon leur orientation scolaire. Ainsi les étudiants hommes ont-ils pu se voir octroyer préférentiellement des places au sein de filières majoritairement féminines comme la psychologie ou la médecine. Les femmes représentent par ailleurs 60 % de la population étudiante globale de ce pays, surreprésentation que l’on voit se confirmer dans la plupart des pays occidentaux, les jeunes femmes montrant en moyenne plus d’aptitudes scolaires que leurs camarades masculins.

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Dans certaines filières, il est attesté que plus de 90 % des refus d’admissions induits par des considérations d’équilibre de genre ont pu affecter des étudiantes méritantes autour des années 2010. C’est ce qui a par exemple mené 31 étudiantes en psychologie de l’université de Lund à poursuivre leur établissement en justice pour traitement inéquitable en 2008. Quelques années plus tard, 44 femmes ont reçu plusieurs milliers d’euros de dédommagement financier pour avoir été discriminées au profit d’hommes à l’Université suédoise des sciences agricoles, encore une fois du fait même des mécanismes de préférence de genre en place. Ces injustices ont conduit l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur du pays, Tobias Krantz, à affirmer en 2015 : « le système éducatif doit ouvrir des portes, pas en claquer à la figure de jeunes femmes motivées », battant en brèche les politiques iniques menées jusqu’alors et invitant le pays à revoir ses mécanismes discriminatoires.

Il ne saurait y avoir de discrimination, ni « positive » ni « heureuse », ces locutions relèvent de l’oxymore. L’exemple suédois l’atteste et il n’est pas isolé.

Le « paradoxe scandinave » ou le retour en force du réel

On peut par ailleurs s’interroger sur le fait que dans certains des pays les plus progressistes du monde, on relève des disparités professionnelles ailleurs inconnues : en Norvège, les femmes occupaient en 2010 près de 90 % des postes d’infirmiers, alors que les ingénieurs étaient des hommes dans les mêmes proportions. Selon le « Global Gender Gap Report », publié en 2020 par le Forum économique mondial, les déséquilibres au sein de ces filières sont au moins deux fois plus importants que dans certains pays pourtant réputés moins « volontaristes », comme l’Inde ou l’Indonésie. C’est ce que l’on nomme le « paradoxe scandinave » : plus on biaise les phénomènes sociaux pour gommer artificiellement les différences de genre, plus certaines d’entre elles se trouvent exacerbées. Plusieurs décennies de travaux en sciences politiques, en anthropologie et en sociologie l’ont bien montré : on ne manipule jamais impunément le réel.

Sami Biasoni est docteur en philosophie de l’École normale supérieure, professeur chargé de cours à l’Essec. Dernier ouvrage paru : Malaise dans la langue française (dir.), 2002. À paraître en 2023 : Le statistiquement correct (Le Cerf).

« Homicide routier »: pourquoi les Français se vantent-ils toujours de ne pas respecter la loi?

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© ALLILI MOURAD / SIPA

Après l’accident de la route provoqué par Pierre Palmade, le ministre de l’Intérieur a proposé la création d’un délit d’«homicide routier» pour les accidents dus à la drogue ou à l’alcool. Notre chroniqueur a un regret: en France, les lois ne sont que des annonces politiques faites au pays…


On ne comprendra jamais rien à notre pays si on n’analyse pas son rapport complexe avec la loi et la manière dont les pouvoirs instrumentalisent cette dernière soit en l’annonçant soit en la faisant voter mais rien de plus. 

Comment, en effet, ne pas être saisi d’étonnement face à la rareté des lois véritablement nécessaires, celles qui effectivement, à partir d’erreurs constatées ou d’imperfections relevées, se doivent d’être mises ou remises sur le chantier parce qu’elles vont rendre la réalité moins insupportable ?

Prenons par exemple la proposition du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin de favoriser la création d’un « homicide routier » qui ne se rapporterait qu’aux homicides commis par des conducteurs sous l’empire de l’alcool et/ou de la drogue. Ce serait une excellente initiative parce qu’elle donnerait à ce double fléau sa gravité pénale spécifique sans seulement le constituer comme circonstances aggravantes des délits de blessures et d’homicide involontaires.

Os à ronger

Face à si peu de lois indispensables, combien de textes votés pour faire illusion, pour donner l’impression d’une action, en jetant à la communauté nationale, tels des os à ronger, de prétendues avancées législatives qui représentent trop souvent une fuite en avant ! Ce processus est délétère qui, confrontant le pouvoir à une réalité qu’il ne parvient pas à maîtriser par un exercice efficace de son autorité, le conduit à proposer notamment des augmentations de sanctions alors que celles en cours ne sont jamais appliquées dans leur sévérité maximale !

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Le plus préoccupant est qu’à force, l’esprit public est devenu totalement désabusé, accueillant les lois à tonalité régalienne avec un amer scepticisme, conscient qu’il y a loin de la promulgation à l’effectivité, loin de l’arsenal législatif mis à disposition avec sa concrétisation rapide et opératoire.

L’État de droit s’est paré de tant de sophistication qu’on dirait presque que sa visée, à cause d’un formalisme présenté comme une garantie alors qu’il est une entrave, est de décourager les possibles efforts d’une démocratie qui serait décidée à se défendre et à vaincre, dans le dérisoire comme dans le grave, tout ce qui la menace.

Vice national fondamental

À relier tous les débats relatifs à une France qu’il conviendrait de remettre debout dans la multitude des domaines où elle est défaillante, non seulement la globalisation des réformes imposerait un travail de Titan que nos échéances politiques trop courtes ne permettraient pas mais surtout serait mis en évidence le vice national fondamental : on édicte, on se rassure, on jette dans le panier républicain mais on ne se soucie pas d’inscrire dans le réel, on n’applique pas avec constance, on se donne bonne conscience. De sorte qu’il n’est pas un projet de loi ou une proposition qui ne soient frappés de suspicion parce que le citoyen n’est plus dupe : on lui vend du vent.

Pour prendre un exemple touchant la quotidienneté de tous, le nombre de suspensions du permis de conduire notifiées avec infiniment de retard et suivies par des conduites transgressives faisant fi de ce qui aurait dû les empêcher…

Je ne peux que renvoyer à mon billet du 15 février qui se rapportant au judiciaire et au pénitentiaire, est pratiquement à généraliser. On voit pourquoi les lois sont comme des annonces faites à la France. Un calcul politique, ou un simulacre, ou une bonne foi accablée par l’inertie de ce qui suivra, ou l’enlisement dans les maquis bureaucratiques, ou une malignité destinée à gagner du temps jusqu’à la prochaine élection. Faut-il alors vraiment s’étonner de la masse des hors-la-loi ou de ceux qui la connaissent mais se flattent de ne pas la respecter ?

Victimes du réel, les militants «trans» rétifs à tout compromis

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À gauche, Dora Moutot, à droite, Marie Cau. D.R.

Mousse et Stop Homophobie, le ch’ti maire Marie Cau et le journaliste Hanneli Escurier portent plainte contre Dora Moutot. Son crime ? Avoir affirmé que Marie Cau est un homme trans. La stratégie judiciaire des plaignants ? L’autocensure de tous ceux qui pensent comme elle.


Il ne fait pas bon défendre le réel face aux idéologies délirantes qui font croire à des personnes en souffrance que celui-ci peut être aboli parce qu’elles s’en estiment victimes.

C’est ainsi que certaines associations trans ont décidé que toute personne rappelant des faits biologiques établis était un fasciste en puissance et un propagateur de haine. Lequel mériterait d’être censuré, insulté, attaqué, traîné devant les tribunaux, voire agressé. Dora Moutot en est aujourd’hui une des victimes expiatoires. Mais avant elle, l’écrivain J.K. Rowling, auteur de Harry Potter, ou Caroline Eliatcheff et Céline Masson, deux psychologues dirigeant une association formée de médecins et de spécialistes de l’enfance, en ont fait les frais.

«Contagion sociale»: des lanceurs d’alerte harcelés

J.K. Rowling, pour s’être insurgée face à l’appellation « personne ayant ses règles » et avoir ironisé en écrivant dans un tweet « Je suis sûre qu’on avait un mot pour désigner ces personnes avant (…) Fammes, Fommes, Fimmes ? », a été et est toujours victime d’une campagne violente. Elle est accusée d’être transphobe, alors qu’elle a juste réagi face à l’invisibilisation des femmes que promeuvent les revendications trans. Aujourd’hui encore, elle est victime du harcèlement de nombre de militants trans.

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Caroline Eliatcheff et Céline Masson ont subi le même sort. Les deux spécialistes de l’enfance n’ont pourtant que rappelé des faits scientifiques : on ne peut pas changer de sexe, on peut juste en prendre l’apparence. D’où le fait que le « changement de sexe » oblige toute personne à prendre toute sa vie des hormones, des inhibiteurs, à subir des opérations… Bref à faire de son existence un combat contre ce qu’elle est génétiquement et qui ne peut être modifié. Pour avoir alerté sur les risques médicaux et psychologiques de l’idéologie qui vise à soumettre des enfants, dont le discernement n’est pas établi, à ce type de traitement lourd et aux effets secondaires non négligeables, elles sont vilipendées. Pourtant, ce qu’elles pointent a fait l’objet d’études qui montrent que derrière l’épidémie de demandes de changement de sexe il y a souvent : soit une forme de contagion sociale dans les demandes, soit le fait qu’un nombre important de mineurs demandeurs souffrent de pathologies mentales (autisme, notamment) ou bien que ceux-ci peuvent voir le changement de sexe comme une façon de ne pas assumer leur homosexualité.

Marie Cau, un maire pas comme les autres

Aujourd’hui c’est Dora Moutot qui se trouve dans la ligne de mire des associations trans. Lesquelles ont déposé plainte avec constitution de partie civile pour « injures publiques envers une personne à raison de son identité de genre » et « provocation publique à la haine ou à la violence à l’égard d’un groupe ». La faute de Dora Moutot ? Avoir dit notamment dans l’émission « Quelle époque », diffusée sur France 2 le 15 octobre 2022, que Marie Cau, la maire de Tilloy-Lez-Marchiennes (59) était, selon elle, un homme. Ce qui d’un point de vue biologique est exact. Elle évoque également le fait que des hommes se déclarent femmes trans pour pouvoir être enfermés dans des prisons pour femmes, où certains ont violé leurs co-détenues. Là encore, les faits lui donnent raison. Enfin il n’y a pas que Dora Moutot pour penser que dire d’une personne à pénis qu’elle est une femme est un propos délirant. La plupart des gens le pensent également. Déjà, rien qu’en écrivant « personne à pénis » dans le but de qualifier une femme trans, juste pour donner des gages au politiquement correct, on peut ressentir un fort sentiment d’absurdité.

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Pour les militants trans ultra-agressifs, penser que le fait d’être une femme ou un homme n’est pas un ressenti mais une réalité biologique et génétique, est déjà considéré comme une violence. Eux estiment que le genre n’a rien à voir avec le sexe et qu’être femme ou homme relève de l’exercice de leur liberté individuelle. Toute personne qui rappelle que nous sommes des êtres limités et que nous ne pouvons pas décider de tout ce que nous sommes, sont qualifiés de fascistes ou de « transphobes ». Un qualificatif qui permet de justifier les violences réelles commises par certaines associations trans : perturbations de conférences, agression des intervenants, censure de la parole. Les comportements fascisants sont ainsi plus le fait de trans radicalisés que de ceux qui interrogent cette nouvelle mode du changement de sexe et de l’autodéfinition.

Une subtile stratégie médiatico-judiciaire

La plainte contre Dora Moutot est assez ridicule. D’ailleurs, pour obliger la justice à traiter cette énième affaire de susceptibilité mal placée, les plaignants, Marie Cau, le journaliste Hanneli Escurier, les associations LGBT+ Mousse et Stop homophobie, ont choisi de se constituer partie civile afin d’obliger le tribunal à instruire leur plainte. Cette stratégie est habituelle dans le cadre du jihad judiciaire que mènent les islamistes par exemple. L’idée est de faire en sorte que le procès soit un passage obligé pour alimenter la pensée que la plainte est légitime. Cela permet de mettre en doute l’intégrité de la personne ciblée et d’attaquer sa réputation. On exploite donc médiatiquement le dépôt de plainte. Le procès ayant lieu des années après, les dividendes médiatiques, eux, ont été tirés par les plaignants, alors que la perte éventuelle de leur recours arrive hors actualité. L’autre point est de cibler une personne seule et de la déstabiliser financièrement et moralement alors que l’on se constitue en collectif et que l’on utilise des ressources qui ne sont pas les siennes. Un procès est couteux et la justice condamne rarement aux dépens. Cela peut inciter les personnes visées à s’autocensurer.

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Il n’en reste pas moins que si les réalités biologiques, génétiques, physiques sont transformées en pur ressenti par certains militants fanatisés et que la justice leur donne raison, nous préparons des générations d’individus perdus qui croiront que tout leur est possible et ne feront qu’accumuler les situations d’échecs. Le problème est qu’à ce petit jeu, il n’est pas sûr que les personnes trans y gagnent quelque chose. Mieux vaudrait accepter l’identité trans tel quel, que vouloir être une femme avec un pénis ou un homme enceint et hurler à la persécution parce qu’en dehors de trois arrondissements dans Paris, cela ne convainc personne. Les femmes comme Dora Moutot, J.K. Rowling, Caroline Eliatcheff ou Céline Masson ne nourrissent aucune haine ni rejet des trans. Elles interpellent sur une idéologie violente émanant d’associations radicalisées qui demandent à la société de reconnaitre leur refus de toute référence au réel comme le marqueur de leur progressisme et de supériorité morale. Que des enfants en soient des victimes bien réelles, que les scandales se multiplient comme autour de la clinique Tavistock en Angleterre, que des États comme la Suède et la Grande-Bretagne, naguère en pointe sur ces questions, reculent fortement, qu’il existe des associations de détransitionneurs… Tout cela est nié et passé sous silence par ces associations trans radicalisées qui, pourtant, utilisent bien plus l’arme de la violence, de la haine et de la censure que leurs contradicteurs. Elles ont pourtant l’oreille des pouvoirs publics. La dissolution du conseil scientifique de la Dilcrah pour cause de tension autour de la transidentité a ainsi montré qu’entre des professionnels de l’enfance, des médecins, des psychiatres, des chercheurs et des associations trans en roue libre, un organe interministériel avait choisi d’écouter les militants et de censurer les savants.

La fabrique de l’enfant transgenre

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La police des cerveaux et des ânes

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Un ouvrier de la Ville de Paris nettoie la statue de Jean-Baptiste Colbert, Paris, 23/06/2020 © Thibault Camus

Woke around the cloud


En mars 1953, Jean Kanapa, agrégé de philosophie, pleurait Staline : « Il était notre guide, à nous intellectuels socialistes… Le plus grand des humanistes de tous les temps ». 70 ans plus tard, la doctrine Jdanov reste sur la Brecht : « La valeur morale d’une œuvre fait partie de sa valeur artistique » (Le Monde du 27 janvier). Dans l’effroi et la farine, les sycophantes, sensitivity readers, autodafés clochettes, fanatiques de la tolérance, écrasent les armées blanches, pourchassent les atamans, les réactionnaires, tous suffocants et blêmes. « Pour moi, j’ai un respect infini pour les choses consacrées par les anciennes approbations » (Madame de Sévigné).

La paideia est en perdition. Défaite des humanités, défonce et illustrations de la langue française, contrôle des esprits : même combat ! Coupée de la culture générale, analphabétisée par le digital, l’École des fans et deux générations de pédagos cacographes, la jeunesse est désemparée. Les Lumières pour tous ? L’affaire caillasse ! La revanche des Misérables ? Javert, tarba ! Sandrine Rousseau de Guzman, obsédée par la chasse à l’homme et l’avis des femmes illustres, ignore le sens du verbe haranguer. « Le monde d’après » nous pend au nez, haut et court : l’OPA de la crétinerie woke sur ChatGPT. La flemme et le pantin…

Capitaine Flam et la jeune garde pourchassent les déviants

Rome punissait de damnatio memoriæ (damnation de la mémoire), abolitio nominis (suppression du nom), les crimes contre l’État. Les nazis et les staliniens, ingénieurs des âmes, liquidaient l’art dégénéré, les œuvres décadentes, bourgeoises, impérialistes. La Révolution culturelle chinoise traquait les quatre vieilleries : vieilles idées, vieille culture, vieilles coutumes, vieilles habitudes. Pour éradiquer le jansénisme « jusqu’au vif fond des fondations », Louis XIV fit détruire l’abbatiale de Port-Royal à la poudre. Avec la culture de l’annulation, les « espaces sûrs » interdits aux hommes et ou aux blancs, la ségrégation, Partie de chasse : le retour !

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Les films de Disney, les romans de Roald Dahl, la culture occidentale sont re-calibrés ad usum Delphini, retouchées comme les photos officielles des dignitaires soviétiques, au fil des purges. La génération Z exige des aveux. Les nettoyeurs de tranchées socio-culturelles déboulonnent les statues, le latin, la grammaire, réécrivent le passé selon leur idée de la vertu. À l’index, au feu, les livres pernicieux ! Les mal pensants, apostats, relaps sont lynchés sur les réseaux sociaux, contre le mur des cons.fédérés, en attendant les camps de déconstruction, ré-éducation et autres conciles cadavériques. Fahrenheit 2023 …

La nostalgie est suspecte. Les inquisiteurs traquent l’inconscient. L’affaire Tintin est connue. Il plaide non coupable : une autre époque, scout toujours, un look androgyne, Too big to fall (comme Picasso le phallo). Martine et Caroline, trop BCBG, Natacha hôtesse de l’air, trop blonde, La Gloire de mon père, patriarcal, Les Trois mousquetaires, masculiniste, Astérix et Obélix, gaulois. Ils font des barbecues de sangliers, invisibilisent Bonemine, se moquent des Goths, des Corses et des Numides. 

Séparer dans l’héritage culturel occidental, à l’aune du politiquement correct, le bon grain de l’ivraie, est grotesque et tragique. Les lecteurs du Great Gatsby sont mis en garde contre les « suicides, violences conjugales, violences graphiques ». Bon courage avec la mythologie grecque, Shakespeare et Racine ! Bientôt à l’index : Aristophane et Juvénal (homophobes, xénophobes, misogynes), Homère (Ulysse est un pervers narcissique), Racine (cruel et sadique), Molière et Lully (blessant pour le grand Mamamouchi), le duc de Saint-Simon (réac), Voltaire (esclavagiste), Hemingway, Faulkner, Pound (virilistes), Aragon (stalinien), Joyce (pervers polymorphe, obsédé textuel) … 

Le Domino noir ou La Dame blanche ? À la Sorbonne, le CRAN et l’UNEF font annuler les Suppliantes d’Eschyle parce que les Danaïdes portent des masques cuivrés. Décrochons Delacroix, coupable de male gaze, appropriation culturelle, orientalisme. Les scènes des massacres de Scio offensent les Turcs, La mort de Sardanapale insulte les Iraniens. Balance ton Porgy and Bess. Seule une poétesse noire peut traduire Amanda Gorman. Un antisémite pour Céline, un homosexuel pour Proust, un non-voyant pour Borges, un Normand pour Flaubert… et pour Alexandre Dumas ? Un métis, parbleu ! Poètes et traducteurs, vos papiers ! À quand l’interdiction pour clichés folklo-culturalistes, des comédies hollywoodiennes dans lesquelles le native French – affublé d’un béret et d’un litre de rouge – est joué par un yankee bredouillant trois grivoiseries ? Décomposition de la tragédie et tragédie de la décomposition.

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Souffrants d’aménorrhée, accablées par la charge mentale, Lady Macbeth, Milady de Winter et Cruella De Vil sont des héroïnes inspirantes qui combattent le patriarcat. La Carmen Kill Bill du Teatro Maggio poignarde Don José au quatrième acte. Justice ! A la fin du roman, Emma Bovary.ra bien qui rira la dernière, est sauvée. Joséphine, ange gardien a monté un PGE, Charles a retrouvé une dose de Pfizer. Léon et Rodolphe, toxiques, sont renvoyés en Correctionnelle. Mademoiselle de Chartres, Louise de Rénal, Blanche-Henriette de Mortsauf, Yvonne de Galais, Pauline de Théus, balancez vos porcs, tenez bon… Christiane, Annie, Fantômette et Mulan, arrivent à la rescousse ! Skip et Persiste anti-redéposition lavent moins mâle, préservent les couleurs et l’éclat des crises de nerf, frivolités, bredouillages, caracoles, Mahabharatin. Guignol, guignol, guignol !

Les pauvres ont des problèmes, les wokeurs ont des principes

L’abêtissement général accouchera de la tyrannie. Le wokisme n’est pas une praxis mais le dernier métro des illusions perdues, un opium néo-évangéliste, une verroterie politique décorative -semblable aux petites figurines de cristal vendues en duty free-, une franchise permettant d’écouler au Bon Marché des bons sentiments, dans les eaux glacées du calcul hédoniste, des sacs en croco, crèmes amincissantes, SUV E-tech-full hybride. Lavaratori, lavaratori della massa…

Le sectarisme / C’est la misère. Assoiffés de reconnaissance et de pouvoir les déboulonneurs décoloniaux, diversocrates, Racetignac, rappeurs de rien, ébreneuses, Phèdre en carton-pâte (fille de Minus et de pas s’y fier), vielleurs aveugles, rallument la guerre civile. La Gauche est dans la sauce. Il est plus compliqué de se confronter au réel, ici-bas, que de faire tourner le monde sur son pouce dans un entre soi arrogant et sectaire en multipliant les promesses de Limbes. 

Censurer, caviarder, prostituer les mots, troquer la Culture contre du ‘multi’ imaginaire, éradiquer l’argutezza, le passé, les Lumières, réduire l’émancipation à des schibboleths de pacotille, c’est déserter et trahir. « À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer » (Orwell). Devine qui ne vient plus débattre, ni dîner… 

Marie de Gournay, Alexandre Dumas, Simone Weil, Sydney Poitier, Katherine Hepburn, Gaston Monnerville, Colette, Barak Obama, revenez ! Ils sont devenus fous ! 

Michel Deville, le toucher de pellicule

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Michel Deville sur le tournage de "L'ours et la poupée", avec Brigitte Bardot, 1969 © NANA PRODUCTIONS/SIPA

Juste avant l’élection présidentielle de 2022, je souhaitais voir Michel Deville accéder à l’Elysée. Le réalisateur né en 1931 vient de disparaître à l’âge de 91 ans et la Patrie des cinéphiles lui est éternellement reconnaissante.


Voilà ce que j’écrivais, il y a un an :

« Pendant que certains regardent les meetings de la présidentielle, j’ai passé tout un week-end à rechercher les DVD de Michel Deville, dans mon fouillis berrichon. Impossible de remettre la main dessus. Où sont-ils passés ? Ils ont toujours eu l’esprit fugueur. La dissidence est leur raison d’être, troublante profession de foi. La politique est ce vieux hochet qu’on agite par réflexe et aussi, par lassitude. Pour faire encore durer l’illusion démocratique, croire aux lendemains qui chantent et aux belles phrases qui gonflent dans les arènes municipales, les soirs d’hiver. Entre nous, il n’y a pas plus de suspense dans cette élection que dans la réindustrialisation de notre pays. Je ne veux pas doucher vos espoirs de changement, croyez-en un chroniqueur non-aligné, égaré dans les lointaines provinces, tout ça n’est qu’écume et farces, cette mousse légère qui vient panser votre colère disparaîtra aux saints de glace. Elle ne collera même plus à vos semelles, aux premiers jours de l’été, vous aurez tout oublié. Que restera-t-il après le passage de ce cirque médiatique un peu trop bruyant pour être honnête ? Un divertissement pour adultes nostalgiques des combats d’antan et un grand vide. Alors, nous cherchons des refuges, des endroits où planquer notre vague-à-l’âme, nos errements non-rentables et ce sentimentalisme si mal cicatrisé. La filmographie de Michel Deville, assez méconnue au demeurant, abrite des parcelles de notre humanité jadis si friable et si désirable. Ses films dépourvus de morgue et de démonstrations de force, dans un halo de lumière, filtraient l’amour amer et l’érotisme chaste. Chez lui, le décolleté soyeux et pudique n’en était pas moins obsédant. Il aura décliné les infinies variations du marivaudage comme un art de vivre nécessaire à la survie de la race humaine. Qui n’a pas vu « Benjamin ou les Mémoires d’un puceau » (1968), « L’Ours et la Poupée » (1970), « Raphaël ou le débauché » (1971) ou plus tard « Péril en la demeure » (1985) ne connaît pas le bonheur instable de ce cinéma incandescent et fugace, primesautier et cruel, dénudé et probe. Comme le sel de mer aux lèvres, ces films excitent la mémoire et ouvrent les vannes du passé. Deville met l’eau à la bouche. Il est certainement le réalisateur qui aura le mieux capté la beauté des corps féminins et les emballements incertains du cœur. Il possède cette férocité aimable qui n’abuse jamais de plans tapageurs ou de poses exacerbées. Il est le réalisateur des tourments intérieurs qui filme, sur la pointe des pieds, l’atroce douleur d’aimer. Sa légèreté et la pétillance de ces dialogues résistent admirablement aux affres du temps. Il n’est jamais banal, jamais brutal. C’est pourquoi, on revient à lui, sans cesse pour retrouver nos élans originels et cette pureté disparue. Ces films vus à l’adolescence, qui n’avaient pas la prétention d’embrigader, demeurent des bornes temporelles. On se souvient à peine du programme commun ou des privatisations de la cohabitation. Par contre, on rêve certains soirs à Marina Vlady, Catherine Rouvel, Francine Bergé, Simone Bach, Anna Gaël, Lea Massari ou l’admirable Christine Dejoux. Très tard, dimanche dernier, j’ai fini par retrouver « Le Femme en bleu » (1973) et « Eaux profondes » (1981). Les coffrets consacrés à l’œuvre complète de Michel Deville datent de presque une quinzaine d’années et leur prix est relativement élevé sur le marché d’occasion, il serait temps de les ressortir avant le premier tour de la Présidentielle.

J’avertissais en 2022 que je voterai pour le candidat qui s’engagerait dans cette voie-là, mieux faire connaître le travail de ce réalisateur. Nos confrères de L’Avant-Scène Cinéma lui avaient consacré un dossier très réussi dans le numéro 688 (décembre 2021). Il est temps de se le procurer. Et d’espérer que dans les prochaines semaines, on rééditera les coffrets « Michel Deville ».

L’Avant-scène Cinéma – Revue mensuelle – 688 – Décembre 2021

Retraites, un psychodrame à répétition

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Julien Damon est sociologue, spécialiste de la protection sociale © Hannah Assouline

Selon l’enseignant à Sciences-Po et HEC, nous payons aujourd’hui la décision du gouvernement Mauroy prise il y a quarante ans de faire passer l’âge de départ à la retraite de 65 à 60 ans. Tant que celui-ci ne sera pas indexé sur l’espérance de vie, les réformes sont appelées à se répéter en vain.


Causeur. Le 10 janvier, la Première ministre Élisabeth Borne a présenté une réforme des retraites dont la mesure phare est le décalage de l’âge de départ de 62 à 64 ans. Ce projet a suscité l’opposition unanime des syndicats et, selon les sondages, celle d’une majorité de Français. Or, selon certains opposants, il n’y a pas de problème de financement et encore moins d’urgence. Est-ce une réforme idéologique ?

Julien Damon. Le président de la République a qualifié cette réforme de primordiale. Je suis d’accord. Pas forcément en raison de points techniques financiers, que les Français comprennent d’ailleurs mal, mais pour des raisons démographiques structurelles. Les données démographiques sont au cœur d’un système des retraites. Quand l’espérance de vie progresse et que les équilibres entre le nombre d’actifs et d’inactifs se dégradent, on doit revoir les paramètres des retraites. Simple, basique, comme dit le poète Orelsan. À cela s’ajoute la question de la productivité au travail, mais tout le monde conviendra que, dans un système par répartition, s’il n’y a pas suffisamment de cotisants, il n’y a pas de retraites.

Pour les batailles de chiffres, je propose de n’en retenir qu’un : 25. Aujourd’hui, les retraites représentent 25 % des dépenses publiques. Dans les autres pays comparables la charge est similaire, sauf que les retraités en France vont bientôt représenter 25 % de la population ! Par ailleurs, les Français sont champions du monde de la durée de la retraite : vingt-cinq ans en moyenne.

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Notre problème est que nous payons aujourd’hui la décision prise il y a quarante ans par le gouvernement Mauroy de passer de la retraite à 65 ans à la retraite à 60 ans, dernier cadeau insensé lâché avant de prendre le virage de la rigueur. Depuis, les différentes réformes consistent à revenir sur cette erreur historique.

D’accord, mais si aujourd’hui le poids des retraites dans les dépenses est comparable à ce qu’il est dans les autres pays, où est l’urgence ?

Le sujet est plus fondamental que l’urgence budgétaire, même si les déficits cumulés devraient encore plus préoccuper. On ne peut pas esquiver impunément les questions d’espérance de vie et d’équité entre les générations. Aujourd’hui, dans l’avalanche de chiffres, d’hypothèses macroéconomiques et de scénarios, tout se brouille. Chacun trouve des arguments pour dire soit que tout va à peu près bien, madame la marquise retraitée, soit que c’est une catastrophe pour les jeunes. Chacun tire la couverture à sa condition et à son sentiment. Nombre de propos sont prononcés au grand nom de la justice mais chez les actifs, on regarde seulement de combien de temps son départ à la retraite sera décalé. Incontestablement, le financement des retraites pèsera à l’avenir davantage sur des jeunes proportionnellement moins nombreux que dans les premières années du système de retraite à la française. Rappelons aussi que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Quand la Sécurité sociale est créée, en 1945, l’ambition est de généraliser le régime général. On appelle général ce régime de protection sociale, non pas en hommage à de Gaulle, mais parce qu’il a vocation à être universalisé. À côté de lui on trouve des régimes particuliers, qui lui préexistent : les régimes spéciaux des fonctions publiques, mais aussi des régimes singuliers des professions indépendantes. Il s’ensuit le kaléidoscope contemporain d’une quarantaine de régimes de retraite.

Et puis, en 1945, l’espérance de vie était inférieure à 65 ans, notamment pour les ouvriers : aussi la CGT avait-elle absolument raison de parler de « la retraite des morts ». Donc, en 1945, la retraite à 65 ans était une tragédie. Aujourd’hui, avec une espérance de vie qui se situe autour de 80 ans, la retraite à 62 ans devient une escroquerie. Tout ceci est de moins en moins tenable financièrement, mais surtout en termes d’équilibre entre les générations. Les jeunes qui se mobilisent contre la réforme se pensent victimes d’une réforme paramétrique. Mais ils sont les dindons d’une farce plus systémique. En raison des inerties démographiques (plus de vieux, moins de jeunes), les retraites vont, à court terme, leur coûter plus cher et, à long terme, leur rapporter moins. Alors, bien entendu, il pourrait y avoir un recours massif à l’immigration, sujet hautement éruptif par ailleurs. D’autres nations, comme le Japon, font le choix d’un vieillissement sans apport de populations.

Imaginons que le projet de loi soit voté en l’état : apporte-t-il une réponse définitive à ces problèmes ? Mettrait-il fin à ce feuilleton-psychodrame qui nous accompagne depuis trente ans ?

Non. Le psychodrame est appelé à se répéter dans quatre, cinq ou dix ans. Une manière d’y mettre fin consisterait à indexer l’âge de départ à la retraite sur l’espérance de vie, avec des arrangements spécifiques pour les carrières longues, les métiers difficiles ou tout ce qu’on veut. En réalité, le système des retraites est actuellement un système de réformes à répétition. La meilleure des réformes serait celle qui mettrait un terme à la récurrence des réformes, avec leur rituel théâtral de mobilisations collectives.

Et il y a aussi la question des régimes spéciaux, que le gouvernement a prudemment laissée de côté.

En effet, ces régimes particuliers continuent à coexister avec le régime général. Certains sont en voie d’extinction, à long terme (pour les nouveaux entrants dans l’entreprise). Mais les réticences corporatistes ont la vie dure. Il est tout de même illégitime que le salarié RATP puisse partir plus tôt à la retraite que l’indépendant qui distribue des pizzas sur un vélo. Au sujet des régimes dits spéciaux, le projet de loi actuel est un projet-croupion par rapport à celui qui était discuté au Parlement à la veille de la crise Covid. Celui-ci avait pour ambition de changer la donne, notamment en fusionnant tous les régimes sans exception. On peut se gausser de l’idée d’un régime unique mais en matière de retraite, ceci se comprend et ceci peut tout à fait s’adapter à des singularités dans les carrières.

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Y a-t-il d’autres pays où la question de la retraite suscite tant de passions et de luttes ?

Non. Dans les autres pays de l’Union européenne ou dans ceux de l’OCDE (« un club de pays majoritairement riches », comme aime l’appeler The Economist), il n’y a pas cette confrontation quasi coutumière, tous les cinq ou dix ans. Le sujet suscite moins de passions et de crispations. Certains, aussi différents que l’Italie, l’Allemagne et le Danemark, ont révisé profondément leur système, parfois douloureusement, avec des âges de départ à la retraite supérieurs à 65 ans. Bien entendu, il importe de comparer ce qui est comparable : les âges légaux de départ à la retraite, les âges effectifs et les âges à partir duquel on peut bénéficier de sa pension complète (en français bureaucratique on dit « à taux plein »). Sur ces différents éléments, la situation française n’est pas toujours forcément plus favorable. Je note, par ailleurs, qu’une grande partie du monde peut envier la situation de la plupart de nos retraités, mais regarde avec surprise le pays lorsqu’il s’enflamme autour des retraites.

Pourquoi cette contestation est-elle plus faible dans les autres pays ?

Peut-être parce que le dialogue social y fonctionne mieux. Peut-être parce que les organisations syndicales n’y sont pas dépassées par leur base militante. Peut-être aussi parce que le travail lui-même n’est pas aussi dévalorisé dans l’esprit des habitants ; ou encore parce que l’organisation du travail est plus agréable. D’ailleurs, un point clé des débats sur les retraites me semble moins relever des caractéristiques du système que de ce que l’on baptise en France la « valeur travail », une notion célébrée ou décriée.

Ah, la fameuse « valeur travail ». Ce n’est pas uniquement le couple travail-retraite qui est particulier en France, mais aussi travail-vacances. Il y a un surinvestissement dans l’imaginaire des vacances, du non-travail. On a l’impression que la seule chose qui nous tient en vie, c’est l’espoir des grandes vacances quand on est enfant et l’attente de la retraite, une fois devenu adulte…

Je suis d’accord. C’est l’une des grandes tragédies françaises que de penser qu’il soit nécessaire de « perdre une partie de sa vie » pour gagner son répit, ses vacances puis son retrait définitif du marché du travail. Nous assistons à des bagarres métaphysiques ou philosophiques infinies sur la « valeur travail », mais il est vrai que le travail est plutôt déprécié en France. Je vois déjà les remarques du type « ah bah oui, c’est facile, ce sont les cadres du tertiaire urbain, les bobos exerçant des métiers sympathiques qui disent cela ». Bien entendu les appréciations sur le travail ne sont pas les mêmes selon que l’on aime ou non ce que l’on fait. Le tragique dans l’affaire, à mon avis, est qu’une trop grande partie des Français n’aiment pas ce qu’ils font.

Même au sujet des activités scolaires, on utilise le terme travail (bien ou mal travailler à l’école), ce qui n’existe pas en anglais par exemple. Dès lors que l’école n’est pas une expérience jouissive pour la plupart des enfants, cela revient à affecter le mot « travail » d’une connotation négative de corvée, de temps à purger pour pouvoir partir en vacances.

Effectivement. Très tôt, dès l’école, une petite musique laisse penser que le travail n’est pas une bonne chose et qu’il est une activité seconde. Surtout, des hiérarchies dans les métiers et les statuts entretiennent l’idée que la plupart d’entre nous seraient mal servis. D’où une sorte de ressentiment généralisé à l’égard du travail.

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C’est curieux parce que la gauche traditionnelle puise son imaginaire chez des penseurs comme Marx pour lesquels on ne peut pas être pleinement humain si on ne se réalise pas par le travail…

Jaurès et Blum voulaient soutenir le travailleur, l’aider à se réaliser par son activité professionnelle avec des droits et des garanties sociales qui accompagnent cette activité. Ils ne plaidaient pas pour le droit à la paresse, comme le faisait naguère le gendre de Marx (Paul Lafargue) et comme le propose aujourd’hui Sandrine Rousseau, entre autres philosophes.

Je pense aussi au bourgeois rentier de Balzac.

C’est juste. L’aspiration à devenir rentier traverse une grande partie des catégories socioprofessionnelles. Plutôt que des revenus tirés de son activité, on espère des revenus tirés, en tout ou partie, de son patrimoine (pour les riches) et du patrimoine et des revenus des autres par la redistribution. Soulignons d’ailleurs que les pensions de retraite ne sont pas versées sous la forme d’un capital, mais d’une rente (les pensions).

Le travail de jeunes (adolescents et étudiants) en dehors de l’école ou la fac est aussi mal vu en France. Quand des étudiants racontent qu’ils sont obligés de travailler pour se financer, une situation assez normale dans nombre de pays, on dirait qu’ils subissent une grande injustice.

En effet. D’ailleurs, certains syndicats étudiants réclament que les étudiants soient salariés parce que leurs études sont leur boulot et que chaque travail mérite salaire… Dans les pays où les parents sont pourtant plus riches en moyenne et les systèmes de redistribution plus généreux pour les étudiants, il est de bon ton et de bonne économie pour les jeunes de travailler à la cafétéria de leur université, dans l’hôtellerie-restauration, les services. Aux réceptions des hôtels, ce sont souvent des étudiants qui bossent et qui sont contents de le faire. En France, on a un double problème, celui des difficultés d’insertion des jeunes sur un marché du travail qui les satisfasse, celui du maintien des aînés dans un emploi heureux. En l’espèce la France se distingue encore par son taux d’emploi des seniors très faible. De fait, la France pâtit de ce que Philippe d’Iribarne a parfaitement analysé sous les noms de logique de l’honneur et, plus récemment, de grand déclassement. Les inégalités de statut qui se perpétuent et un mépris de classe pour les métiers de service se doublent de la dévaluation des diplômes et d’une ambiance souvent mauvaise au travail. Bref l’avenir n’est pas rose. Non pas en raison des spécificités du système des retraites, mais en raison des caractéristiques et des représentations du travail à la française. Voici un grand enjeu : faire en sorte que les Français souhaitent et puissent travailler, le plus heureusement possible, jusqu’à un âge de la retraite socialement et économiquement fondé.

Les hommes à l’école: la débandade

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Film "Les Choristes" de Christophe Barratier, 2004 © REX FEATURES/SIPA

L’homme-à-l’Ehpad que décrit Bennasar avec une drôlerie féroce dans le dernier Causeur, « le regard vide, la voix éteinte, la b…  en berne », c’est celui que, devançant l’âge et la médicamentation, l’Éducation nationale entend faire advenir. Professeurs, élèves, surveillants, rien de ce qui en porte les attributs n’échappe à l’obsolescence programmée du masculin. Il est malvenu, incongru, offensant d’être un homme : la cause est entendue. Reste à accélérer la marche vers l’avenir radieusement féminin, châtrer les récalcitrants, éliminer toute trace de virilité…


Aujourd’hui, plus de sept enseignants sur 10 sont des femmes. La féminisation du métier ne date pas d’hier. « Et le testiculaire, que devient-il au milieu d’un tel enjuponnement ? » se demandait Alain Golomb[1] en 2002.

Mais cette écrasante domination ne suffit plus : il convient désormais de déprofiler les garçons[2] et d’ôter aux élèves l’idée même du masculin.


Dans cette chasse au mâle, la première des cibles est le professeur. Trop autoritaire, trop vertical, pas assez maternant, pas franchement empathique. Anthropologiquement suprémaciste. D’ailleurs, l’oppression millénaire vécue par toutes et tous fait qu’il ne peut plus s’adresser aux filles sans se demander de quoi il sera accusé. Reprend-il une élève sur sa tenue vestimentaire, non conforme au règlement intérieur? Trop couvrante: il est raciste ; trop légère : il est sexiste. S’il fait du zèle (attention, les garçons peuvent mal interpréter les signaux que tu envoies…), il participe à la culture du viol. Peut-être même fait-il un transfert : c’est dans le bureau de la cheffe d’établissement, qui ne manquera pas d’analyser la situation, qu’il entamera sa déconstruction. Il a un différend avec une collègue : oh ! le macho ! Il gère sa classe avec fermeté : gare au traumatisme ! Il fait quelques bons mots et met quelques sales notes : on alerte la cellule de lutte contre le harcèlement. Alors, il se censure ; et souvent, il se tait. Celui qui est difficilement rééducable, dans l’affaire, c’est le professeur de sport. En dépit de ses efforts (« le prof de sport, m’dame, il choisit toujours des garçons pour les démonstrations ; alors nous, les filles, on lui a dit que c’était pas égalitaire ; après, il a choisi que des filles, alors du coup c’est pas juste »), il parle fort, il sort les muscles, il les bouscule, les petits chéris. Il flirte souvent avec la violence éducative ordinaire.

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On compte aussi sur les assistants d’éducation pour assurer la transition vers l’école de demain : l’École des femmes. Ils animent des ateliers de parole : comment dégenrer la cour de récréation (tous ces gars qui jouent au foot tandis que les pauvres filles n’ont d’autre choix que de papoter), la débitumer aussi (la paronymie est-elle fortuite ?), la végétaliser, enfin. Ou bien ils jouent avec les élèves : ça te dit, une petite partie de Monopoly (des inégalités) pour te défaire de tes préjugés sexistes et de tes stéréotypes de genre ? Ou encore, ils envoient les garçons « parler règles avec l’infirmière » [3]. Alors parfois, bien sûr, le pion qui sommeille en eux ressurgit, gueule et punit. Mais ça, c’est parce que la transition n’est pas achevée.

Et les élèves de sexe masculin? Eh bien ! ils ont parfois du mal à se conformer à ce programme rééducatif : ça castagne, ça drague lourdement, ça joue au foot. Mais Paris ne s’est pas défait en un jour ! On ne lâche rien ! Tu as 16/20 de moyenne et tu ne passes pas la balle aux filles? Pas de félicitations ce trimestre. Ça t’apprendra, vilain garçon.

Alors, moi-qui-suis-une-femme
Et une prof,
Moi qui enseigne à mes élèves que le moi est haïssable,
Que les temps ne le sont pas moins,
Moi,
Que ma cheffe d’établissement rend misogyne,
Qu’on accuse de virilisme,
Qui dois tant à mes profs mâles,
Aux profs discriminants, cassants, savants,
Au père qu’ils n’étaient pas mais dont ils étaient la figure,
Qui assiste, consternée, à cette débandade,
Malgré Brassens, malgré Fernande,
J’en appelle au retour des hommes dans la profession, des hommes, des vrais.
Et je conjure mon ministre, Papa Ndiaye, de sauver l’espèce
Plutôt que d’en sonner le glas.

Profs et Cie

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[1] Profs et Cie, opuscule aux vertus thérapeutiques

[2] « On profile les garçons pour occuper les fonctions masculines d’autorité et de pouvoir », Baudelot, 2000, p.34, citée par Eduscol, « Comment les stéréotypes de genre influencent les choix d’orientation chez les adolescents ? », Filles et garçons à l’école, clichés en tous genres, Guide pédagogique à l’usage des équipes éducatives

[3] Paroles de ma cheffe

Mollo sur les chips, le gros!

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© Freepik

Les chiffres comptent, comme le dit clairement Olivier Véran. Et ceux concernant le surpoids et l’obésité des Français sont alarmants. Qu’on ait le courage de les regarder en face et d’en tirer les conséquences au lieu d’accuser autrui de «grossophobie». Car quand la grossophobie devient un obstacle à la lutte contre l’obésité, la pride des bourrelets pèse plus que cholestérol, hypertension et diabète réunis !


N’en déplaisent aux thuriféraires de la sobriété, l’époque est aux excès.

Une étude de l’Inserm et du CHU de Montpellier révèle qu’aujourd’hui près d’un Français sur 2 est en excès de poids et que le nombre d’adultes souffrant d’obésité a doublé en deux décennies, passant de 8,5 % en 1997 à 17% en 2020. Et ce sont les 18-24 ans et les femmes les plus touchés par l’obésité… On entend déjà les clones de Sandrine Rousseau hurler à la misogynie comme si les données objectives étaient douées d’une volonté de puissance patriarcale ultra machiste.

Depuis la publication des résultats, ce qui suscite l’émoi, ce n’est pas tant ces données alarmantes qui nous rapprochent du pays où l’obésité est la norme, les Etats-Unis, que la chasse à la grossophobie.

Confusion des registres

Au nom de la lutte contre la stigmatisation des gens en surpoids et obèses, on confond aisément les moqueries à leur encontre, qui sont bien entendu regrettables mais qui relèvent plutôt d’un manque d’éducation et de la bêtise, avec les recommandations médicales pour perdre du poids. Ainsi par exemple, pendant la crise sanitaire, les personnes en surpoids et obèses étaient celles qui engorgeaient, avec les personnes très âgées, les services d’urgence dans nos hôpitaux tiersmondisés. Pourtant, le gouvernement a préféré désigner comme responsables de la saturation des hôpitaux les réfractaires à la vaccination, devenus des parias à exclure de l’espace public, plutôt que de lancer une campagne de vaccination massive pour ces personnes à haut risque et ce, de peur d’être accusé de grossophobie.

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Tout se passe comme si l’enjeu n’était pas de lutter contre « l’épidémie d’obésité » comme l’incite l’OMS mais de vaincre l’épidémie de grossophobie qui serait « systémique ». Si les sièges dans les avions ne sont pas assez larges pour accueillir un popotin plus large qu’un pouf XXL Fatboy, c’est la faute à la société occidentale grossophobe… Idem pour le matériel médical comme l’IRM qui a des dimensions trop étroites pour faire rentrer un corps aussi volumineux qu’une statue de Niki de Saint-Phalle !

Distinguer ce qui doit l’être

Mais alors comment lutter contre l’obésité quand conseiller à une personne en surpoids ou obèse de changer ses comportements alimentaires, de se mettre au sport, d’éviter la junk food est perçu comme une « micro agression » qui stigmatise et discrimine ?  Comment expliquer aux jeunes générations qu’il y a une différence majeure entre se sentir bien dans sa peau et se mettre en danger en étant en surpoids lorsque l’industrie de la mode valorise les fat bodies et le body positivisme ?

Le vrai problème vient du sens mis sous le terme grossophobe. Comme le racisme, le sexisme, l’homophobie, la transphobie, la grossophobie ne serait donc pas liée à un comportement individuel répréhensible mais elle serait structurelle, inhérente à la société occidentale et donc diffusée partout et à tous sans que l’on en ait véritablement conscience… Et la vraie question, c’est qu’en passant notre temps à dénoncer la grossophobie, on oublie que l’obésité est une maladie à soigner et qu’elle est un facteur de risque de maladies graves voire mortelles (cancers, diabète, maladies cardiaques, arthrose avancée, sans parler du Covid que j’ai déjà évoqué…).

C’est quand la réalité?

« On peut débattre de tout sauf des chiffres » pérorait Olivier Véran pendant la crise sanitaire. On aimerait que les pouvoirs publics regardent la réalité en face : les Français grossissent, s’empâtent, s’engraissent… Sachant que cette réalité pesante n’est pas sans conséquence sur l’augmentation des dépenses de santé et aggrave donc le déficit de l’Assurance maladie, on ne peut que d’étonner du silence sidérant du nouveau ministre de la Santé François Braun. Silence que l’affaire Palmade n’a pas entamé alors que le sujet de la drogue est brûlant et irrésolu.

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C’est à se demander si l’accusation de grossophobie ne sert pas une cause : celle de ceux qui ne veulent jamais régler les problèmes et qui préfèrent désigner des coupables. Ainsi, ce ne sont plus les autres qui risquent leur santé en cas de surpoids et d’obésité et qu’on n’aide pas à se soigner, c’est moi qui stigmatise de pauvres offensés qui ne demandaient qu’à garder leurs kilos.

En tout cas au train où se développent l’obésité et le wokisme, on peut facilement imaginer qu’un jour un collectif surnommé Fat Bodies Matter organisera, devant le ministère de la Santé, un happening où des militants obèses écraseront de tout leur poids les balances et montres fitness connectées, le jour de la Journée mondiale sans régime. Ce jour-là, tous les minces seront montrés du doigt pour grossophobie inconsciente. Et les bourrelets seront la nouvelle pride ! 


Elisabeth Lévy: « la timidité des pouvoirs publics, sur ce sujet, pose question »

Retrouvez la directrice de la rédaction de Causeur, dans la matinale de Sud Radio, après le journal de 8 heures.

L’indépendantiste, le violeur et l’avenir du Royaume Uni

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Des Écossais ouvrent le champagne après l'annonce de la démission surprise de Nicola Sturgeon, Glasgow, 15 février 2023 © Stuart Wallace/Shutterstock/SIPA

Quelles sont les raisons de la démission de la Première ministre écossaise, leader du Parti nationaliste écossais (SNP)? Quelles en sont les conséquences pour une éventuelle indépendance de l’Ecosse?


Nicola Sturgeon avait la réputation d’être une femme politique très habile. Son parti, le SNP, est au pouvoir en Écosse depuis 2009. Elle-même est Première ministre depuis 2014. Bien que lors du référendum de 2014, 55% des Écossais ont rejeté l’indépendance (contre 45% qui ont voté pour), elle a réussi à garder cette question sur le devant de la scène politique de son pays jusqu’à aujourd’hui. Aux élections générales de 2019, le SNP a gagné 48 des 59 sièges alloués à l’Écosse au Parlement de Westminster. Aux élections écossaises de 2021, le Parti a gagné 64 des 129 sièges et a formé une majorité avec les huit députés verts. L’argument principal pour l’indépendance mis en avant par Sturgeon était le fait que, au référendum de 2016, 62% des Écossais qui y ont participé ont voté contre le Brexit, tandis que, à l’échelle du Royaume Uni, 51,89% de la population a voté pour. Ainsi, l’Écosse s’est vue contrainte de quitter l’UE contre son gré. Selon Sturgeon, si en 2014 les Écossais avaient su qu’ils seraient obligés de sortir de l’Europe, ils auraient choisi de quitter le Royaume Uni. L’Écosse mériterait donc un nouveau référendum sur l’indépendance.

La Première ministre, dont la communication politique est normalement si efficace, fait deux interventions catastrophiques devant les médias. Lors d’une conférence de presse, elle confirme que Bryson est maintenant chez les hommes, mais le désigne par un pronom féminin. Repris par les journalistes, elle abonde en bafouillements…

Dans le viseur de Theresa May puis de Boris Johnson

Le grand obstacle, c’est que le droit de tenir un tel plébiscite ne relève pas des pouvoirs dévolus à Édimbourg par Londres. Et les gouvernements successifs de Theresa May et de Boris Johnson ont résolument refusé de donner leur autorisation pour l’organisation d’un référendum. En même temps, les sondages n’ont jamais donné une majorité claire et stable pour l’indépendance. Pourtant, l’ambition du SNP ne se réduit pas à la gestion de l’Écosse dans le contexte de la dévolution accordée par Westminster sous Tony Blair en 1998. Sa raison d’être est fondée sur la recherche de l’indépendance. À partir de 2016, face à l’intransigeance de Londres, qui citait le résultat de 2014, Nicola Sturgeon ne pouvait désormais compter que sur la logique du bras de fer. La pandémie a apporté à la Première ministre l’opportunité de montrer qu’elle savait mieux gérer la crise que Londres, mais les résultats n’étaient pas au rendez-vous. Le seul recours qui restait était la voie juridique.

Espérant tenir un référendum en octobre 2023, Nicola Sturgeon a saisi la Cour suprême du Royaume, lui demandant de statuer sur le droit constitutionnel de Londres d’empêcher le Parlement écossais de légiférer sur la tenue d’un référendum sur l’indépendance. En novembre 2022, le verdict unanime de la Cour est tombé : Édimbourg ne pouvait nullement contourner Londres. Face à cette décision, Mme Sturgeon a annoncé que les prochaines élections au Parlement constitueraient de facto un référendum. Le premier problème ici, c’est que ces élections sont censées avoir lieu en janvier 2025 : cette échéance n’est pas apte à satisfaire les impatients. Un deuxième hic, c’est que même si le SNP reproduisait son score de 2021, il n’aurait pas 50% du vote. On ne peut pas prétendre avoir un mandat pour l’indépendance avec moins de la moitié de l’électorat. Enfin, les sondages n’indiquaient pas que les Écossais mettaient l’indépendance au-dessus d’autres questions brûlantes comme celles des salaires, de l’inflation ou de l’état du système de santé.

La brèche ouverte par la question des trans

La stratégie de saisir la Cour suprême avait l’avantage de la clarté, mais le désavantage du caractère net et définitif de la réponse. L’autre stratégie de Sturgeon était plus indirecte et hasardeuse.

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Depuis de nombreuses années, les lobbys trans font pression sur les législatures partout en Occident pour simplifier le processus par lequel les personnes peuvent changer officiellement de genre. Ces lobbys militent pour l’autoidentification (« self-identification »), un processus qui dépendrait uniquement du jugement de l’individu qui veut changer de genre en se passant de toute opinion d’expert, de tout diagnostic médical et de tout délai de réflexion plus ou moins prolongé. En octobre 2017, le gouvernement de Theresa May avait annoncé vouloir légiférer dans ce sens mais, ayant fort à faire avec la question du Brexit, il n’avait pas pu avancer sur ce chantier. En septembre 2020, le Brexit terminé (au moins sur le papier), le gouvernement de Boris Johnson annonce – au grand dam des activistes du genre – ne pas procéder à de telles mesures. C’est là que Nicola Sturgeon a vu une brèche où s’engouffrer. En décembre 2022, le Parlement d’Édimbourg a donc voté une loi pour l’Écosse qui contredisait la Loi sur la reconnaissance de genre (Gender Recognition Act) de 2004 qui s’appliquait à tout le Royaume Uni. Selon la loi existante, l’âge minimum pour le changement de genre est de 18 ans. Un homme doit fournir la preuve qu’il vit comme femme depuis deux ans – et une femme comme homme. La demande doit être étayée par deux rapports médicaux dont un signé par un médecin figurant sur une liste d’experts officiellement agréés. Selon la législation de Sturgeon, désormais toute personne née en Écosse ou y résidant pourrait changer de genre à partir de 16 ans, sans avoir besoin de fournir de documents médicaux. Le délai se réduirait à trois mois, ou six mois pour quelqu’un de moins de 18 ans, plus une période de réflexion de trois mois. A ceux qui objectaient que cette mesure donnerait aux femmes trans (des hommes ayant changé de genre, avec ou sans intervention chirurgicale) accès aux espaces réservés exclusivement aux femmes, comme les refuges, les salles d’hôpital et les prisons, la Première ministre répondait que ce danger n’était pas réel. Selon elle, il n’y avait même pas besoin de sauvegardes dans la législation pour protéger les femmes d’une telle menace.  

Quels étaient les objectifs de la Première ministre, au-delà du désir de donner une nouvelle dimension à l’image de l’Écosse comme pays progressiste ? Dans un premier temps, il s’agissait de creuser un abîme juridique entre l’Écosse et le reste du Royaume Uni. Un individu pourrait avoir un genre en Écosse et un autre genre ailleurs, semant la confusion et réconfortant l’idée que ce serait peut-être mieux pour tout le monde si l’Écosse et le Royaume Uni étaient deux pays distincts. Mais dans un deuxième temps, la menace que représente ce désordre potentiel pourrait inciter Londres à intervenir pour faire obstruction au processus législatif en Écosse. Ce qui donnerait l’impression d’une puissance étrangère arrogante s’immisçant dans les affaires des pauvres Écossais. Effectivement, une telle intervention ne s’est pas fait attendre. Le 16 janvier, le secrétaire d’État pour l’Écosse du gouvernement de Rishi Sunak a annoncé que le lendemain, le jour où la nouvelle loi écossaise devait entrer en vigueur, il allait bloquer la promulgation de la législation en vertu des pouvoirs accordés par la Section 35 de la Loi sur l’Écosse (Scotland Act) de 1998. Ces pouvoirs permettent l’annulation de toute législation ayant un effet négatif sur l’application de lois promulguées à Westminster au nom de tout le Royaume Uni. En effet, la nouvelle loi écossaise sur le genre serait en contradiction avec la Loi sur l’égalité (Equalities Act) applicable à tout le Royaume Uni qui priorise pour les femmes l’accès à certains emplois et régit le calcul des cotisations pour la retraite selon le genre de la personne qui cotise. Et quid des enfants nés en Écosse mais scolarisés en Angleterre ou au Pays de Galles de 16 à 18 ans (ils seraient environ 16 000) qui pourraient changer de genre ? Ou des Écossais qui, après un changement de genre, viendraient s’installer ailleurs au Royaume Uni ? Leur genre « écossais » serait en contradictions avec leur genre « britannique » !

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L’affaire Isla Bryson

De manière prévisible, Mme Sturgeon dénonce cette intervention comme celle d’un « gouverneur général ». L’allusion au colonialisme est curieuse : l’Écosse n’a jamais été colonisée et les Écossais ont joué un rôle de premier plan dans l’empire britannique, disproportionné même par rapport à leur démographie. Mais le vrai problème pour la Première ministre, c’est que ses concitoyens, y compris ceux qui votent SNP, partagent la méfiance du secrétaire d’État pour l’Écosse. Selon un sondage récent, 76% des Écossais considèrent que la loi sur le changement de genre présente un risque inacceptable pour les femmes. Et c’est au moment fatidique où Londres fait opposition à Édimbourg qu’arrive un cas d’école qui constitue une démonstration parfaite de ce risque. Tout le monde connaît aujourd’hui « la » célèbre Isla Bryson. Arrêté en 2019 pour le viol de deux femmes, l’une en 2016 et l’autre en 2019, il s’appelait Adam Graham avant de commencer une thérapie de changement de genre en 2020.

D.R.

Dans la photographie de Graham qui circule dans les médias, on voit un costaud tatoué sur le visage susceptible de gagner le premier prix dans un concours pour le plus parfait psychopathe macho. Des images postérieures à sa transition montrent un personnage encapuchonné afin de cacher son apparence, habillé dans des vêtements de différents tons de rose selon une idée caricaturale de la féminité, et arborant une perruque blonde décolorée. Le pantalon de ski moulant laisse voir une protubérance qui ne peut pas être attribuée à un clitoris, même surdéveloppé. Condamné enfin le 24 janvier de cette année, il est détenu dans une prison pour femmes. Il serait difficile d’imaginer un cas plus cynique de changement de genre pour échapper à son sort. Ce n’est pas le premier homme violeur emprisonné chez les femmes après un changement de genre apparent, mais c’est le cas le plus flagrant. Sa présence dans une telle prison est permise par une politique adoptée par le système pénitentiaire écossais en 2014, sous la pression d’une ONG trans, qui recommande d’enfermer les criminels selon le genre qu’ils ont choisi pour eux-mêmes. Il est évident que la loi de Nicola Sturgeon va institutionnaliser, pérenniser et multiplier de tels cas. Devant l’esclandre, Bryson/Graham est transféré dans une prison pour hommes. La Première ministre, dont la communication politique est normalement si efficace, fait deux interventions catastrophiques devant les médias. Lors d’une conférence de presse, elle confirme que Bryson est maintenant chez les hommes, mais le désigne par un pronom féminin. Repris par les journalistes, elle abonde en bafouillements. Dans une interview, elle se révèle incapable de décider s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, ou pourquoi une femme serait enfermée chez les hommes si « elle » n’est pas un homme.

À Glasgow, deux femmes politiques du SNP se joignent à une manifestation en faveur de la nouvelle loi sur l’identification de genre. Derrière elles, une pancarte appelle à la décapitation des « TERF », c’est-à-dire des féministes qui refusent l’empiètement des femmes trans sur les droits des femmes biologiques. J.K. Rowling a tweeté la photo accompagnée d’un commentaire ironique : « Quelques-unes des politiques merveilleusement progressistes et bienveillants de l’Écosse qui posent fièrement devant des banderoles demandant que des femmes soient décapitées et mangées ».

C’est ainsi que, l’air fatigué et se disant usée par la politique, Mme Sturgeon annonce sa démission le 15 février. A 52 ans, possédant une grande expérience de l’exercice du pouvoir, elle devrait avoir le plus beau de sa carrière politique devant elle. Selon un sondage conduit au moment de son départ, 42% des Écossais croient qu’elle devrait s’en aller. Le problème, c’est que sa poursuite de l’indépendance écossaise a conduit à une impasse. Malgré son habileté reconnue, elle a évolué dans une bulle indépendantiste qui l’a éloignée des préoccupations quotidiennes de ses électeurs. La politique wokiste de son gouvernement – sa Loi sur les crimes de haine et l’ordre public, promulguée en 2021, est un chef-d’œuvre de répression de la liberté d’expression – ne correspond pas du tout à ce que veut la majorité de l’électorat. Le débat entre nationalistes (pro-indépendance) et unionistes (pro-Royaume Uni) est souvent toxique et l’habileté de Sturgeon ne servait souvent qu’à exacerber cette opposition intransigeante. Dans son discours de départ, elle reconnaît qu’il faudrait quelqu’un d’autre « pour combler le fossé qui sépare les deux camps ». Le projet de l’indépendance n’a jamais été expliqué dans le détail (pas plus que celui du Brexit en 2016). Quelle serait la monnaie d’une Écosse indépendante ? Comment être sûr que le pays coche toutes les cases pour réintégrer l’UE ? Un nouveau leader sera élu. La campagne pour l’indépendance continuera. Mais dans l’avenir proche, il n’y aura aucun espoir d’une évolution quelconque. L’Écosse continuera à être divisée comme auparavant, incapable de réaliser l’ambition indépendantiste, mais toute aussi incapable de définir une ambition alternative. Sa seule consolation, ce sera l’abandon éventuel par son gouvernement du progressisme et la focalisation sur les vrais problèmes des Écossais.

Emmanuel Macron n’a pas mis fin au clivage gauche-droite!

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Palais de l'Elysée, 5 janvier 2023 © Jacques Witt/SIPA

Seuls les soutiens les plus zélés du pouvoir actuel peuvent soutenir la thèse de la fin d’un clivage gauche/droite, hypothèse envisageable seulement si l’on se borne à des définitions très étroites et récentes de ce que sont la droite et la gauche. Vous rappelez-vous, par exemple, qu’au cours de notre histoire politique, la gauche a longtemps été nationaliste et hostile aux particularismes? Grande analyse.


Pour plusieurs analystes politiques, il est vrai fort serviles, le clivage gauche-droite est mort, en France, avec l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir.

Trois observations, essentiellement, permettent selon eux de le constater.

La première, c’est l’effondrement ou la déliquescence avancée des deux grands partis politiques dont l’affrontement, depuis 1981 et sous différentes appellations, incarnait censément cette partition, à savoir Les Républicains et le Parti socialiste. 2022, à cet égard, n’a jamais été, pour ces deux formations, que 2017 « en un peu pire », si je paraphrase Michel Houellebecq.

La deuxième, c’est le caractère cosmétique qu’en était venu à prendre l’alternance de ces deux partis aux affaires, alors même que l’un et l’autre s’étaient convertis au libéralisme et gouvernaient en pratique au centre. Le clivage gauche-droite, ainsi mis en scène, était de fait devenu une partition de pure convention, la « langue morte » à usage exclusivement parlementaire que dénonçait déjà Jean-Jacques Servan-Schreiber en 1953, sous la IVème République.

La troisième enfin, c’est la victoire à l’élection présidentielle d’un candidat qui refusait de s’inscrire dans cette opposition historique, et se faisait fort, au contraire, de la transcender en sa personne [1].

Le clivage gauche-droite est mort, vive le clivage gauche-droite

Ces mêmes éléments, pourtant, devraient inciter les tenants de la fin du clivage gauche-droite à réviser leur jugement. Comme le rappelait Marcel Gauchet, cette partition politique, en effet, ne se manifeste pas « dans un système à deux partis […], mais dans un système où les camps sont irréductiblement composites ». Loin de s’affaiblir avec la dispersion des familles d’esprit, elle est alors d’autant plus vivace que s’instaure « un partage des tâches tacite entre la conduite des affaires » – revenant aux centristes des deux bords – « et la direction des esprits » – que les extrêmes assurent. Comme le synthétise l’historien, « ce n’est pas en fonction [de ces derniers] que l’on agit, mais c’est par rapport à eux que l’on se définit ». La remigration et le wokisme s’apparentent à cet égard assez bien aux « options ultimes du salut social », évoquées par Marcel Gauchet, autour desquelles l’antagonisme politique, dans cette configuration, en vient alors à cristalliser.

Une autre raison, à la fois plus simple et quelque part plus fondamentale, aurait toutefois du suffire à dissiper la thèse d’une disparition du clivage gauche-droite : c’est l’incompréhension radicale que n’a cessée d’en manifester celui par qui, précisément, son dépassement était censé intervenir – à savoir Emmanuel Macron.

Coquecigrues macronistes

L’interprétation jupitérienne de cette partition, énoncée depuis au moins 2017, n’a de fait pas évolué avec le temps. Elle consiste à définir le clivage gauche-droite comme l’opposition de deux familles politiques incarnant chacune la prévalence d’une idée : à gauche, celle d’égalité ; à droite, celle de liberté. Or, cette perspective est au moins deux fois fausse.

Elle est fausse, d’abord, sur le plan historique. Comme le rappelle Marcel Gauchet, le clivage gauche-droite se manifeste substantiellement pour la première fois en France à la fin du mois d’août 1789, sur la double question des droits relatifs à la liberté religieuse, d’une part ; et du veto royal, d’autre part. La division met alors aux prises, de manière schématique : d’un côté, ceux qui défendent un droit de veto absolu pour le roi et le maintien du catholicisme comme religion d’État (siégeant à droite) ; de l’autre, ceux qui s’y opposent, et défendent les libertés “bourgeoises” (siégeant à gauche). Dans cette « scène primitive », la partie gauche de l’Assemblée, comme le note Duquesnoy, est donc celle qui défend les positions les plus libérales et les positions les plus égalitaires. Autrement dit, non seulement l’identification macronienne de la droite au libéralisme est un contresens, mais son opposition même des deux termes extrêmes de la devise républicaine est inopérante : entre la liberté et l’égalité, il n’y a pas alors concurrence mais convergence des luttes.

Cette perspective est fausse, ensuite, même en se limitant à une période très récente, dès qu’on sort du seul champ économique auquel le macronisme tend naturellement à réduire la politique. Sur le plan sociétal, en effet, qu’il s’agisse de mœurs ou de questions bio-éthiques (mariage, avortement, euthanasie, procréation médicalement assistée, …) , de lutte contre la drogue, de lutte contre la submersion migratoire, etc., c’est la gauche, systématiquement, qui défend les positions les plus libérales, et non la droite. Là encore, d’ailleurs, chaque fois que cela a du sens, ces positions les plus libérales correspondent aussi aux positions les plus égalitaires, contrairement à ce que prévoit la doctrine jupitérienne. Le champ sociétal, à cet égard, constitue aujourd’hui le meilleur baromètre du clivage gauche-droite, parce que, à la différence de la sphère économique, l’objet de fond de la querelle n’a pas changé depuis 89 : la question est toujours celle des privilèges légitimes ou illégitimes (« privilèges » en matière sexuelle, pour ce qui touche au mariage ou à la PMA ; « privilèges » d’antécédence sur le territoire, pour ce qui touche à l’identité ; etc.).

Vers une essentialisation du clivage gauche-droite

S’il faut se méfier d’une chose, c’est des définitions contingentes, ou conjoncturelles, qui, voulant serrer au plus près leur objet, s’acharnent à en restituer l’apparente confusion plutôt qu’à la démêler, et échouent, par là, à nous en livrer le sens, quand elles ne nous induisent pas carrément en erreur. Ainsi, par exemple, d’une caractérisation du clivage gauche-droite comme opposition entre un parti laxiste et un parti répressif en matière d’ordre et de sécurité. On rendrait peut-être compte d’un passé relativement récent, mais certainement pas du temps long ; une expérience politique aussi structurante, pour la gauche, que le communisme, par exemple, deviendrait incompréhensible, de même, à l’échelle française, que la Terreur, la répression de la Commune (sous l’égide d’Adolphe Thiers) ou la mise au pas de l’Église par la IIIème République. On oublierait alors que la gauche, marxiste comme bourgeoise, quand elle fut au pouvoir, plus encore que la droite sans doute, put avoir la passion de l’ordre et le faire impitoyablement assurer.

Ma thèse est simple : on ne saisit l’essence du clivage gauche-droite et sa dynamique historique que si on le lit comme une opposition entre l’enracinement (à droite) et le déracinement (à gauche). On comprendra alors que l’on n’assiste pas à l’extinction de cette partition politique, mais au contraire à son renouveau ou à sa recrudescence.

Application au cas de la Révolution française

L’enracinement, c’est l’attachement à ce qui dure, la valorisation du passé, l’inscription dans une filiation ; pour le dire en une phrase, inspirée de Chesterton, l’enracinement, c’est la démocratie des morts opposée à la toute-puissance élective des vivants.

La démocratie des morts, en 1789, ce sont d’abord les privilèges, non seulement des deux premiers ordres, du clergé et de la noblesse, mais encore des provinces, des villes et des corporations. La démocratie des morts, c’est, ensuite, la primauté des puissances sédentaires, liées au sang ou à la terre (l’Église et l’aristocratie) sur les puissances nomades, associées à l’argent (la bourgeoisie). La démocratie des morts, c’est, enfin, le catholicisme comme religion d’État et la monarchie comme système politique.

On constate ainsi que les termes du clivage gauche-droite de l’époque sont reconstitués sans erreur.

Sans parcourir pas à pas toute l’Histoire depuis la Révolution, entreprise à laquelle ce format se prête peu, je vous propose, pour la suite, de regarder ce que permet d’éclairer l’essentialisation des trois thèmes suivants : la nation, l’écologie, et le libéralisme.

La question nationale

La question de la nation mérite examen car elle a fait l’objet, sur le plan historique, d’un revirement complet de positions qui semble à première vue incompréhensible. Comment la gauche, en effet, qui avait pour ainsi dire forgé le concept (et davantage, même, en avait fait son étendard), en est-elle venue à abhorrer, et l’idée, et le mot, passés entre temps à droite ?

Ma réponse sera simple : c’est que la nation, qui était en 89 une modalité du déracinement, est aujourd’hui, au contraire, une modalité de l’enracinement. Même chose, d’ailleurs, pour la question de la centralisation ou, en miroir, des régionalismes ou du fédéralisme.

En 1789, la nation est une négation des suffrages du passé, et un arasement des disparités en découlant. Son avènement se traduit ainsi, non seulement par l’abolition des privilèges et des droits féodaux, mais encore par une centralisation et une bureaucratisation inédites, dont le jacobinisme reste le nom et la philosophie rationaliste l’inspiration. La Révolution, à cet égard, dans sa liquidation des corps intermédiaires, se montrera acharnée à réaliser le projet rousseauiste : que rien, entre le citoyen et l’exercice de la volonté générale, ne subsiste ou puisse s’interposer, « en sorte que le Souverain connoit seulement le corps de la nation et ne distingue aucun de ceux qui la composent ». La gauche est alors nationaliste et hostile aux particularismes locaux. Je précise, à l’attention de ceux qui m’opposeront l’éternelle machine à perdre des girondins, que cette hostilité aux « régionalismes » persistera voire culminera avec la IIIème République, preuve qu’elle est structurante et non pas accidentelle. La droite non libérale – mais c’est un pléonasme, comme nous aurons l’occasion de le voir – restera quant à elle longtemps nostalgique des provinces, tout au long du XIXème siècle et encore au siècle suivant.

Si l’on se rapproche des temps présents, maintenant, il me semble évident que la nation, avec l’idée unitaire qu’elle charrie, est devenue une modalité de l’enracinement, dans un horizon se voulant au contraire multiculturel et post-national. La question de la décentralisation et du régionalisme pourrait sembler plus complexe. Elle cesse de l’être, néanmoins, si l’on comprend qu’elle ne s’inscrit pas, en réalité, à gauche, dans un projet de renforcement des identités locales, mais dans la perspective d’un affaiblissement de l’État central comme condition d’un approfondissement supranational, en particulier européen. Cette convergence des agendas régionaliste et européen apparaît, par exemple, dans les revendications indépendantistes de la Catalogne et de l’Écosse, mais la réforme territoriale, réalisée sous François Hollande, à l’échelle française, marque une même inspiration. Cette dernière, à cet égard, est emblématique du peu de cas fait, par les actes décentralisateurs, notamment sous des gouvernements de gauche, de la question du sens, sur le plan historique, des entités auxquelles il s’agit de parvenir, ou dont il s’agit de renforcer les pouvoirs. On pourra aisément se convaincre, j’espère, que la création de la région Grand Est ne répondait pas à un objectif de réenracinement…

La question écologique

La coloration politique de l’écologie est un deuxième objet qui mérite qu’on s’y arrête. Le rattachement de cette thématique à la gauche, en effet, a quelque chose d’illogique, comme le note René Rémond. « A s’en tenir à une analyse purement thématique, l’écologie aurait plutôt une inclination à droite en raison de certaines affinités. La droite traditionnelle préconise le respect des cycles naturels, croit à l’immutabilité d’une nature humaine, se défie des initiatives orgueilleuses de l’homme qui risquent de dérégler les équilibres voulus par la Providence ou fruits de la nécessité. La gauche est portée, au contraire, à faire confiance au génie humain et à la possibilité d’améliorer la condition des hommes et leur emprise sur la nature et les éléments. Les premiers écologistes n’ont-ils pas été ces nobles légitimistes exaltant le travail de la terre, source de vertu, et qui, retournant à la terre après 1830 dénonçaient dans la ville la Babylone moderne, sentine de tous les vices ? La droite est plutôt agrarienne et la gauche plutôt industrialiste [on retrouve ici notre antithèse enracinement/déracinement NDLA] – en particulier sa branche socialiste, qui magnifie le travail de l’homme. L’écologie devait pencher à droite dans la mesure où son inspiration première est réactionnaire : l’homme abîme la nature, dégrade le milieu, saccage la terre. Que la nature était belle avant que l’homme s’en mêle ! » Ici, pourtant, après ce superbe développement, l’historien rate, à mon sens, l’idée fondamentale : c’est que seule une écologie très incomplète, une écologie oxymorique, pouvait suivre les Verts dans leur arrimage à la gauche.

Cette écologie oxymorique, c’est d’abord celle du « développement durable », autrement dit, d’une écologie qui n’entend pas choisir, et a la prétention de continuer à faire croître le nombre des hommes et leur niveau d’équipement, tout en diminuant notre empreinte sur notre environnement, comme s’il était possible de découpler totalement les deux. Plus fondamentalement, c’est une écologie qui ne voit pas que l’artificialisation de la vie humaine elle-même est un problème, quand bien même elle ne s’accompagnerait pas d’une dénaturation du reste du monde.

Mais la dimension contradictoire de cette écologie réside encore davantage, à mes yeux, dans son caractère désincarné ; c’est proprement, pour paraphraser Alain Supiot, l’écologie de la gouvernance par les nombres, une écologie de la seule objectivation quantitative et scientifique, aveugle, par construction, à tout ce qui ne saurait être retranscrit, avec exactitude, dans un tableur Excel. C’est, par excellence, l’écologie des gigatonnes de CO2, c’est-à-dire des problèmes planétaires et diffus, fondamentalement statistiques, sur lesquels le particulier n’a guère de prise et dont il peine, d’ailleurs, à se faire une image, faute qu’ils aient une origine et même des conséquences isolables et précises. Cette écologie de l’insaisissable et du lointain, c’est aussi l’écologie des néologismes terrifiants par leur degré d’abstraction, celle qui se soucie de la préservation des « zones humides » ou de la multiplication des « espaces verts », une écologie qui a la froideur d’une taxidermie, et des objets de préoccupation aussi peu charnels que les mathématiques elles-mêmes.

Il existe bien, en revanche, une écologie de droite, pour laquelle le chiffre ne dira jamais le tout de la réalité, une écologie pour laquelle la préservation de la prodigalité de la Nature va de pair avec l’engagement d’en cultiver la beauté, bref, une écologie des paysages, une écologie de l’habitabilité du monde, une écologie du proche plutôt que des confins ; une écologie, aussi, qui n’exclut pas de son souhait de conservation la « biodiversité » des peuples, et dont l’horizon ultime n’est pas l’impossibilité de tout dépaysement ou la suppression de toute « étrangèreté ».

La question libérale

La troisième et dernière question que je souhaiterais évoquer est celle du libéralisme, en raison de l’immense quiproquo dont elle fait l’objet : je veux parler de la croyance selon laquelle le libéralisme serait de droite, alors qu’il est de gauche et fondamentalement de gauche. Ce qui est de droite, en effet, c’est le capitalisme, non le libéralisme ; encore faut-il, évidemment, savoir différencier l’un et l’autre…

Contrairement à ce que beaucoup semblent croire, le capitalisme et le libéralisme ne sont pas des amis, et encore moins des jumeaux. La distance qui sépare l’un de l’autre, en effet, est celle qui sépare l’enracinement du déracinement.

L’enracinement, je l’ai déjà sous-entendu, c’est l’hymne spartiate rappelé par Renan : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes ». C’est la clé de voûte de cette croyance fondamentale dont Nietzsche constatait l’extinction, « en vertu de laquelle un homme peut compter, promettre, anticiper l’avenir par ses projets », et s’engager dans des œuvres dont il ne verra pas lui-même la fin, parce qu’il sait qu’elles seront achevées après lui. L’enracinement, c’est le sédentaire opposé au nomade, le nom opposé au prénom, la transmission opposée au reset. L’enracinement, c’est une vision patrimoniale et chronophile des choses.

Or, qu’est-ce que le capitalisme ? Sur le plan étymologique, le mot dérive de l’ancien français chatel, que l’on retrouve dans notre plus moderne cheptel. Le capitalisme, littéralement, renvoie donc à la détention de têtes (caput, capitis), au sens de têtes de bétail. Sa nature, au moins originellement, le tire donc du côté agraire, c’est-à-dire du côté de l’enracinement, bien davantage que du côté industriel. Concernant l’ancien français chatel, ensuite, le CNRTL mentionne, au côté de l’acception déjà relevée (« biens mobiliers, particulièrement en bétail »), celle de « patrimoine ».

Si j’en viens à ma définition du capitalisme, maintenant, je dirais classiquement qu’il s’agit d’un processus d’accumulation de biens, certes, mais que le point le plus saillant est qu’il s’agit d’une accumulation de biens sur le temps long, et plus exactement, d’une accumulation de biens intervenant sur plusieurs générations ; c’est en ce sens que le capitalisme a une dimension patrimoniale, qui autrement disparaît. C’est en ce sens aussi que le capitalisme est liée au sang et à la terre, et a une dimension clanique ou dynastique.

A contrario, il est difficile d’imaginer plus anti-clanique que le libéralisme économique, dont le mot d’ordre est précisément : la concurrence libre et non faussée (avec accentuation sur « non faussée »). Le libéralisme, dans son essence, est une méritocratie extrémiste, qui ne déteste donc rien tant qu’une reproduction économique ou sociale décorrélant la réussite d’un individu des qualités qu’il détient personnellement. Son indicateur le plus sûr, à cet égard, ne réside pas dans le niveau de prélèvements obligatoires, mais dans une imposition très lourde des successions ; le principe fondamental, c’est qu’hier ne doit présager en rien de demain. Soulignons ici, d’ailleurs, que cette hostilité à la sédimentation des choses humaines n’est pas propre au libéralisme, mais irrigue au contraire l’ensemble des utopies de gauche. Le mythique mot d’ordre : « Du passé, faisons table rase », en particulier, n’est pas un cri de ralliement communiste, mais celui de toutes les forces associées au déracinement, et du libéralisme tout aussi bien.

Les rapports du libéralisme et du capitalisme devraient donc être antagoniques, le libéralisme cherchant continuellement à défaire les empires, le capitalisme à en édifier, l’exemple canonique étant le démantèlement de la Standard Oil, au début du XXème siècle, sous l’effet des lois anti-trust. Leur nature antithétique n’empêche pas, cela dit, l’existence, entre eux, de points d’adhérence, pour au moins deux raisons : la première, c’est que l’élargissement (spatial) et l’approfondissement (social) de l’espace ouvert à la compétition économique, permis par le libéralisme, offre au capitalisme de nouvelles possibilités d’accumulation ; la seconde, c’est que le libéralisme, au moins transitoirement, en mettant désormais en concurrence les États entre eux, affaiblit leurs velléités d’agir contre leurs géants nationaux.

Élargissement de la perspective

La difficulté à saisir le clivage gauche-droite en France tient avant tout à une tectonique des plaques qui décale continûment le barycentre de notre vie politique vers la gauche, ainsi que l’avait noté Thibaudet, et qu’il appelle sinistrisme. « Ce phénomène », écrit René Rémond, « est une constante : c’est à gauche, et même à l’extrême gauche que de nouvelles tendances politiques pointent le nez ; si elles ont un avenir, par un effet quasi mécanique qui fait penser à une sorte de tapis roulant, elles repoussent vers la droite les gauches plus anciennes, auxquelles elles disputent le terrain que celles-ci occupaient. Ainsi les libéraux débordés par les démocrates, plus radicaux, ceux-ci étant à leur tour exposés à la surenchère des socialistes, et ainsi de suite dans un glissement qui entraîne l’ensemble du système depuis quelque deux cents ans dans un mouvement indéfini. »

Ce qu’il importe ici de voir, c’est que ce glissement continu, non seulement n’est pas propre à la France, mais est plus largement la marche naturelle de toutes les civilisations. Cette marche, c’est celle d’un déracinement croissant qui s’achève avec la disparition des civilisations concernées ; celle par laquelle on transite d’une domination de la campagne à une domination des petites villes puis d’une poignée de villes mondiales ; celle, encore, par laquelle on passe, comme l’écrivait Spengler, « d’un peuple aux formes abondantes, [enraciné, ayant] grandi dans le terroir » à une constellation gazeuse de « nouveau[x] nomade[s], […] habitant la grande ville, homme[s] des réalités tout pur, sans tradition », sans passé, et par là « irréligieux, intelligent[s], stérile[s], haïssant profondément le paysannat (et la noblesse terrienne qui en est la suprême expression) » ; dans lesquels on reconnaît le portrait, non seulement d’Emmanuel Macron, mais de toute la gauche grande citadine.

Deux conclusions peuvent être tirées de cela : la première, que le clivage gauche-droite, sur le plan des principes, ne naît évidemment pas en 1789, d’un surgissement magique, et qu’on pourrait remonter les traces d’un sinistrisme bien au-delà (philosophie des Lumières, rationalisme cartésien, centralisation amorcée de longue date, par la monarchie elle-même) ; la seconde, que dans cette vaste tectonique, l’enracinement est voué à être broyé, même si les temps du césarisme sont peut-être devant nous.

Cette ultime perspective, toutefois, ne nous dispense pas, comme le consignait encore l’historien allemand, de « suivre vaillamment et jusqu’à son terme la voie qui nous a été tracée. [Car] il n’y en a pas d’autre. Être comme la sentinelle sacrifiée, sans espoir, sans salut, est un devoir. Persévérer comme ce soldat romain dont on retrouva les ossements devant une porte de Pompéi, et qui périt parce qu’on avait oublié de le relever lorsque le Vésuve entra en éruption. Voilà de la grandeur, voilà ce qu’on appelle être racé. Cette fin loyale est la seule que l’on ne puisse pas retirer à l’homme. »


[1] Rappelons-nous : le porteur d’eau de Paul Ricœur, se prenant pour Hegel ressuscité, investissait alors l’arène politique française en nous promettant, quant au clivage gauche-droite, un aufhebung comme nous n’en avions jamais vu. La Révolution promise se fait toujours attendre.