Jeune trentenaire, il est considéré comme l’étoile montante de la Democratic Alliance (DA), le premier parti multiracial sud-africain d’opposition. Populaire maire d’uMngeni, Chris’ Pappas pourrait devenir le prochain Premier ministre de la province du Kwazulu. Anglo-Afrikaner, blanc, ouvertement gay, parlant couramment le zoulou, certains lui prédisent déjà un destin national. Une révolution dans ce pays qui a aboli l’Apartheid…
Son visage est encore inconnu en France, mais il pourrait très vite s’afficher sur vos écrans de télévision. Christopher John Pappas est surnommé le « Johnny Clegg » de la politique sud-africaine. Située dans la province du Kwazulu, la ville d’uMngeni (100 000 habitants) est composée de 75% d’Africains.
Lors des élections municipales de 2021, une majorité d’entre eux ont été charmés par ce jeune homme blanc de 31 ans qui parle couramment le zoulou, une langue qu’il maitrise et qu’il a apprise dans sa jeunesse, dans la ferme familiale du Midlands où il a grandi. Il est membre de la Democratic Alliance (DA), un parti multiracial, centriste et libéral considéré comme le premier parti d’opposition à l’African National Congress (ANC) qui dirige le pays depuis 1994.
Un pays qui reste obsédé par la question raciale
Très rapidement, Chris’ Pappas a démontré des capacités de gestionnaire, stabilisant financièrement sa ville, « un navire qui était dangereusement proche de heurter les rochers » comme le fait remarquer le site d’information News24. En offrant sa première municipalité à la DA, dans cette province qui est habituellement le théâtre d’un conflit fratricide entre l’ANC et l’Inkhata Freedom Party (IFP) du prince Buthelezi, il a très vite attiré l’attention des médias qui suivent désormais sa carrière politique débutée très tôt sur les bancs de l’université de Pretoria.
Chris’ Pappas est un passionné dont la simplicité détonne. Durant sa campagne, il n’a pas hésité à se jeter dans la fosse aux requins et à répondre à toutes les questions qui lui étaient posées sur son compte Twitter. Questionné sur le débat racial qui empoisonne quotidiennement la vie politique sud-africaine, notamment sur le récent incident qui s’est produit dans une piscine du complexe hôtelier de Maselspoort en janvier (des Blancs ont violemment attaqué des adolescents noirs présents dans le bassin et les ont éjectés de l’eau), l’ancien conseiller municipal avait vivement regretté que le pays se focalise uniquement sur ce sujet au lieu de chercher à résoudre les problèmes de pauvreté, d’inégalités et le chômage. « Nous avons laissé les politiciens entretenir la haine basée sur nos différences de couleur sans nous focaliser sur nos vrais problèmes » déclare Chris’ Pappas. Ce pur produit de la société sud-africaine entend réconcilier les peuples au-delà des barrières ethniques qui les séparent. Il n’a pas connu le régime de ségrégation raciale et n’a aucun regret à exprimer. Chris’ Pappas ne cache pas ses préférences sexuelles dans un pays qui a été le premier à légaliser l’homosexualité et le mariage pour tous peu de temps après l’élection de Nelson Mandela, héros de la lutte anti-apartheid, à la tête du pays entre 1994 et 1999. « C’est qui je suis. Je ne peux pas changer cela et je ne le souhaite de toute façon pas, je me devais d’être honnête envers mes électeurs » explique celui qui s’affiche ouvertement avec son fiancé, J.P. Prinsloo, sur les réseaux sociaux, très fier d’appartenir à un parti qui a la particularité d’avoir présenté le plus de candidats homosexuels aux élections.
Un ambitieux
Critique virulent de la politique économique mise en place par l’ANC, lequel est devenu très fragile politiquement et a plongé le pays dans un état de désastre national, Chris’ Pappas vise désormais le poste de Premier ministre de la province du Kwazulu. « Nous savons que l’ANC ne sera plus au pouvoir en 2024 et qu’il y aura un gouvernement de coalition en place, que la DA jouera un rôle important dans cette coalition » a déclaré le maire d’uMngeni qui entend fédérer autour de lui.
On lui prédit même un destin national. Pour l’ analyste politique Thabani Khumalo, les appels en faveur de sa candidature n’ont rien d’étonnant. « Il est le leader le plus populaire de la DA dans la province en ce moment, et son profil est plus influent que celui de l’actuel chef du parti » explique-t-il. « Si vous regardez les commentaires à son sujet, il est loué par toutes les communautés noires. Il semble qu’il ait pu apporter des changements notables en peu de temps à uMngeni. Les gens l’ont même appelé à faire acte de candidature pour le poste de maire d’eThekwini (nom de la métropole de Durban-NDLR) » ajoute t-il.
Invité au couronnement du roi Misuzulu, haute autorité royale de la province, c’est désormais un chemin pavé d’or qui s’ouvre pour Chris’ Pappas. Une figure qui pourrait révolutionner la politique sud-africaine dans un avenir proche, et, ses soutiens en rêvent, réconcilier Blancs comme Noirs sous le drapeau de la République fédérale d’Afrique du Sud.
Voilà bien longtemps qu’on ne fait plus ça sur la scène lyrique: un décor qui n’incruste aucune image de cinéma, aucune image de synthèse, aucune captation vidéo, aucun écran !
Tel est pourtant le cas de cette régie signée Andrei Serban, 80 ans, grande figure du théâtre roumain installé aux États-Unis dès les années 70. Millésimée 1995, celle-ci reprend du service pour une nouvelle reprise de Lucia de Lamermoor à l’Opéra-Bastille.
Un opéra adapté d’un roman de Walter Scott
Adaptation, comme l’on sait, du roman The Bride of Lamermoor publié en 1819 par Walter Scott, sur un livret concocté par Salvatore Cammarano en 1835 pour un Donizetti qui dès 1838 choisira de délaisser Naples pour Paris, le célèbre « dramma dragico » italien se voit ici transposé, très loin des brumes écossaises qui en étaient la toile de fond originelle, dans une architecture renvoyant au panoptique carcéral tel qu’imaginé, à la fin du XVIIIème siècle, par Jeremy et Samuel Bentham, et si bien appliqué en France par Hippolyte Le Bas pour la prison parisienne de la Petite Roquette : structure architecturale close, géométriquement oppressante, elle illustre ici, non sans intelligence plastique, entre asile et prison, la dimension psychotique de Lucia, incurablement amoureuse de son Edgardo di Ravenswood, au point d’occire le mari que son frère Enrico veut despotiquement lui imposer, et de sombrer dans la démence avant de passer elle-même l’arme à gauche, après quoi l’amant éperdu se trucidera d’un bon coup de poignard dans l’abdomen… Voilà qui n’est pas gai, et le décor circulaire couleur de ciment de William Dudley, avec ses chœurs d’hommes en redingote noire et haut-de-forme, ses femmes en tablier accroupies sur la dalle qu’elles aspergent, avec ses cordages, ses passerelles de fer mobiles, ses équipements de gymnase datés « siècle industriel », nous ramène à l’époque même du compositeur romantique. L’avantage de cette scénographie qui pourrait passer aujourd’hui pour convenue, c’est qu’au bout de presque 30 ans, elle tient tout de même encore la route.
Emilie Brouchon / Opéra national de Paris
Lucia di Lammermoor, un « must »
On ne peut pas en dire autant de Lucia, hélas, magnifiquement chantée en 2016 par Pretty Yende, rôle très difficile il est vrai car exigeant une agilité sans pareille pour nouer les coloratures virtuoses des arias aux notes suraigües de la fameuse scène de folie du 3ème acte, en passant par le morceau de bravoure du sublime sextuor par quoi s’achève le 2ème acte… À présent sous les traits de la soprano allemande Brenda Rae (qu’on retrouvera dès le 11 mars prochain à l’Opéra-Bastille, en alternance avec Lisette Oropesa, en Ophélie dans Hamlet, le chef d’œuvre d’Ambroise Thomas), Lucia paraît manquer singulièrement de rondeur, de délié et d’aisance dans les volutes d’une partition qui appellerait un timbre moins criard, plus chaud, et pour tout dire plus intensément dramatique. C’est dommage, car sous la baguette d’Aziz Shokhakimov, chef d’origine ouzbèque qui fait son entrée à l’Opéra de Paris, les chœurs sonnent dans une splendeur d’airain. Et tout autant le baryton italien Mattia Olivieri dans le rôle d’Enrico, que les deux ténors, le Mexicain Javier Camarena (Edgardo) comme le Français Thomas Bettinger (Arturo), mais surtout la basse polonaise Adam Palka (Raimondo) portent chacun leur signature vocale au plus haut de ce qui reste, quoiqu’il en soit, un « must » absolu du bel canto.
Lucia di Lammermoor. Opéra en trois actes (1835) de Gaetano Donizetti. Avec Brenda Rae (Lucia), Quinn kelsey (Enrico Ashton), Javier Camarena (Edgardo di Ravenswood)… Direction Aziz Shokhakimov, Mise en scène Andrei Serban. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.
Opéra Bastille les 21, 23, 28 février, 4, 7, 10 mars à 19h30 ; 26 février à 14h30.
« Joyeuses Pâques », la célèbre pièce écrite par Jean Poiret, est reprise au Théâtre Marigny dans une mise en scène de et avec Nicolas Briançon.
J’en ai assez d’assister à des joutes télévisuelles où l’on se renvoie mollement la balle. Arguments glaiseux contre charisme en cellophane. Marre de tous ces besogneux satisfaits d’eux-mêmes qui occupent l’antenne du soir au matin, dont la partition est rédigée par des technocrates en vacances de l’esprit.
Tout le monde n’a pas la chance d’avoir à disposition un texte écrit par Jean Poiret (1926-1992) pour briller en société ou sur un plateau, séduire un hémicycle ou amuser son auditoire, suspendre le temps et cabotiner jusqu’à plus soif sur une scène parisienne.
Alors, il est temps de retourner au théâtre et d’éteindre votre poste durant les vacances d’hiver. À Marigny depuis une semaine, Nicolas Briançon reprend « Joyeuses Pâques » jusqu’au 30 avril avec une troupe de professionnels, c’est-à-dire d’acteurs (Claire Nadeau, Muriel Combeau, Pascal Elso, Raphaël Duléry) qui jouent la pièce avec l’intention initiale de l’auteur. Du rythme ! Du rythme ! Et encore du rythme ! Briançon est un derviche-tourneur qui s’épuise à merveille dans la dialectique du mensonge. Il s’enferre, il s’enfonce, il creuse sans cesse son puit dans une argutie vaseuse, il nous régale par son affolement et sa science du placement. Et surtout, quelle générosité avec ses partenaires ! Il ne phagocyte pas leur talent par une présence despotique.
L’adultère est une affaire délicate
Dans le boulevard, on sait que la vedette a tendance à vampiriser son environnement proche. Briançon est un gentleman qui ne gâche pas les effets comiques des autres comédiens par des pitreries et des tirages intempestifs de la couverture à soi. Il ne vient couper ni leur respiration, ni briser leur silence. L’histoire de cette pièce créée en 1980 par et avec Jean Poiret dans le rôle-titre, accompagné de Maria Pacôme et de Nicole Calfan, sur une mise en scène de Pierre Mondy, est aussi connue que celle du Débarquement de Normandie. Elle fut même adaptée au cinéma avec le trio Belmondo-Marie Laforêt-Sophie Marceau pour un résultat poussif et sans charme si ce n’était la présence de Rosy Varte.
Lors du long week-end de Pâques, Stéphane, le héros sémillant interprété par Nicolas Briançon, croyant avoir déposé son épouse Sophie (Gwendoline Hamon) à l’aéroport, et s’estimant libre de ses mouvements nocturnes, ramène dans son appartement Julie (Alice Dufour), une jeune et désirable femme de vingt/trente ans sa cadette afin de vérifier si son sex-appeal opère toujours en milieu urbain. Mais, l’adultère est une affaire délicate qui demande du sang-froid et de la méthode. Stéphane en manque cruellement, il est néophyte en la matière, il compense son amateurisme par une propension à mentir, à s’énerver, à feindre l’apoplexie et à s’enkyster dans des explications de plus en plus incohérentes, donc terriblement réjouissantes pour le public. Sa perdition est un régal d’errances verbales et de duperies conjugales. Briançon affûté a suivi un entraînement intensif pour supporter de telles fréquences cardiaques. En son temps, Poiret avait tenu 450 représentations, soit près de deux années, puis il avait laissé sa place à Pierre Mondy, tellement il était lessivé par ce rôle énergivore. En 2023, on pourrait croire qu’une pièce genrée sur des rapports hommes-femmes serait complètement démodée et perçue comme le témoignage d’un classicisme douteux et d’une époque à abattre. La pertinence de son ton, l’arabesque des répliques qui s’enchevêtrent, la maïeutique de l’escalade en font un modèle du genre. Oui, en 2023, on peut rire de la crise de la cinquantaine, du démon de midi et des lois inhérentes au mariage.
Le couple, éternel sujet
Les hommes s’y révèlent lâches et fascinants d’imagination, les femmes corrosives et amoureuses, le couple, un sujet de débat ou de chaos éternel. « Lorsque le rideau s’ouvre, l’action est déjà commencée depuis cinq heures (comme dans Corneille, on arrive juste au bon moment !). Nous sommes dans la nuit du vendredi au samedi saint. Il est 1 heure du matin », voilà comment Jean Poiret présentait le décor.
Un homme malhabile et portant encore beau face à une jeune à la puissance érotique certaine sans domicile fixe. Là, dans un salon faiblement éclairé, à l’affleurement du désir, l’épouse sûre de son bon droit débarque, entre en piste dans ce manège infernal. Les nerfs de son mari résisteront-ils à ses assauts ? Gwendoline Hamon est une Cassandre sublime d’aplomb, vipérine et drôle à la fois, de ces bourgeoises meurtries qui ne s’en laissent pas conter. Quant à Alice Dufour, elle fait oublier son corps de gymnaste affermie par une puissance faussement candide, elle possède l’art du divertissement avec cette pointe d’émotion qu’il faut pour durer dans ce métier. Dominique Frot est une bonne burlesque, monty-pythonesque à souhait.
Courez-y ! Mon rêve serait que Nicolas Briançon monte la saison prochaine « L’Habit vert » de Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet avec Gérald Sibleyras.
En 1981, la chanteuse québécoise Diane Tell rêvait d’être un homme. En 2023, on lui proposerait une transition de genre fissa. Mais de nos jours, la différence entre les sexes est paradoxalement combattue, et la «toxicité» de la masculinité chassée partout. Ainsi, alors qu’il fait la promotion de sa nouvelle série «Liaison » au Royaume-Uni, et revendique sa masculinité en affirmant que l’influenceur mascu Andrew Tate ne dit pas que des sottises, l’acteur Vincent Cassel s’attire les foudres des féministes.
Cette fois-ci c’est Vincent Cassel qui s’y colle ! Je parle évidemment de la dernière polémique qui a agité les réseaux ce week-end :
Cette interview de Vincent Cassel sur la masculinité et Andrew Tate a du mal à passer https://t.co/QrERKVA2CC
Je dis n’importe quoi, mais je ne suis pas misogyne parce que "j'ai trois filles, une femme, une ex-femme et une mère". On atteint un peu trop vite le niveau Nadine Morano de nos jours. https://t.co/2NvyCmCyTQ
Voici les faits : au cours d’une interview accordée au Guardian, le quotidien britannique de gauche à côté duquel Libération fait désormais pâle figure, Vincent Cassel a déclaré ceci : « si les hommes deviennent trop vulnérables et trop féminins, il va y avoir un problème ». Un propos qui semble empreint de bon sens, mais celui-ci n’est hélas plus de ce monde, il a disparu des radars depuis une bonne dizaine d’années concernant le genre. Après de tels propos, des « syncopes en série chez les émules de Sandrine Rousseau » sont à craindre, prévoit Elisabeth Lévy (voir vidéo plus bas).
Une autre des déclarations de l’acteur français remet vraiment l’église au milieu du village, comme on dit : « Regardez ce qui se passe. Instagram et TikTok regorgent de personnes donnant des images fausses. Les hommes devraient être comme ci, les femmes devraient être comme ça. Vous voyez ? C’est un fantasme total de ce que devrait être la sexualité. Et on a tendance à oublier de quoi il s’agit vraiment. Il s’agit d’être soi-même. » Il est vertigineux de constater qu’une affirmation aussi banale fasse polémique.
Nous voilà transportés dans une sorte de dystopie grotesque, comme dans Woody et les Robots de Woody Allen (lequel est d’ailleurs lui aussi victime d’une fatwa bien-pensante, organisée par son ex-compagne Mia Farrow). Ce film hilarant, dont l’action se déroule en l’an 3000, présente un futur très lointain dans lequel les pauvres Terriens font l’amour en posant leurs mains sur une espèce de boule nommée orgasmatron. Cela m’avait fait hurler de rire il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, nous pouvons rire jaune, car cette idée délicieusement absurde fait presque figure de prédiction. En effet, en 2023, notre sexualité est placée sous la haute surveillance du commissariat du « Wokistur ».
Shocking !
Bien sûr, les internautes ont eu tôt fait de chercher des poux dans la tête de l’ex-monsieur Bellucci, faisant appel à la désormais classique mais toujours efficace « masculinité toxique », mais aussi en le traitant à demi-mot de pédophile, car sa nouvelle femme est de 30 ans a cadette. Vincent Cassel serait un gros dégueu attiré par les jeunes femmes, chose que l’on reproche aussi à Leonardo di Caprio. Non, Vincent Cassel n’est pas un gros dégueulasse, Vincent Cassel représente seulement la « banalité du mâle », car cette manie qu’ont les hommes d’âge mûr d’être attirés par les jeunes filles est vieille comme le monde et la littérature. Agnès, convoitée par Arnolphe dans L’école des femmes de Molière, peut en témoigner.
Nous sommes maintenant habitués à ce genre de polémiques stériles qui éclatent comme des bulles de savon, pour laisser place à la prochaine. Cependant, elles laissent toujours un arrière-goût d’amertume et de nostalgie. « Moi si j’étais un homme, je serais capitaine d’un bateau vert et blanc », ai-je envie de chanter.
Publié il y a près d’un an, alors que l’invasion russe de l’Ukraine ne faisait que commencer, Le mage du Kremlin (Gallimard) a reçu à l’automne le prix de l’Académie française, et a manqué de très peu de remporter aussi le prix Goncourt.
Son auteur, Giuliano Da Empoli, Italo-suisse né en 1973, est le fils d’un conseiller politique blessé lors d’un attentat en 1986. Il a lui-même été conseiller politique pour Matteo Renzi.
Politique-fiction
Depuis le succès de son livre, qui mêle politique et littérature, on voit régulièrement passer sa chevelure grisonnante sur les télévisions et les radios françaises. Avec son léger accent italien trainant, il y gratifie ses auditeurs de formules marquantes, comme, par exemple « j’ai l’habitude de dire que l’Italie est la Silicon Valley du populisme ».
Le Russe Vladislav Sourkov, cofondateur du parti Russie unie, qui mena Vladimir Poutine au pouvoir, photographié ici en 2010. Photo : Wikimedia Commons.
L’ouvrage se penche sur un personnage énigmatique, Vadim Baranov, largement inspiré par Vladislav Sourkov, conseiller politique et idéologue de Vladimir Poutine depuis la fin des années 1990 jusqu’à sa prise de distance avec le Kremlin, en 2020. Au milieu des anciens du KGB, Sourkov, fan de John Lennon et du rappeur Tupac, détonnait quelque peu. En quelque sorte, il était l’un des derniers vestiges, sous l’ère Poutine, de la Russie hédoniste des années 1990, même s’il a lui aussi participé à la forte verticalisation du pouvoir.
Un grand-père aristo, un père communiste
La part de fiction qu’ajoute Da Empoli semble se résumer à l’histoire d’amour compliquée de Baranov (« il n’existe pas une femme qui soit aussi précieuse que la vérité qu’elle nous révèle en nous faisant souffrir »), à sa solide culture classique, très française, pétrie de citations de Chamfort et de La Bruyère, et à sa généalogie.
Baranov est le petit-fils d’un aristocrate excentrique, insolent à l’égard du pouvoir soviétique, qui « se serait fait pendre plutôt que de renoncer à un bon mot ». Et le fils d’un apparatchik conformiste, qui a mené sa fronde à l’égard du paternel en adhérant totalement au régime communiste. « Je peux comprendre. C’est aussi une rébellion à sa façon. Quand tu grandis auprès d’un personnage tellement hors du commun, la seule révolte possible est le conformisme ».
Quatre décennies de politique russe
Au tout début du roman, un narrateur français, de passage en Russie, échange avec un inconnu sur Twitter à coup d’allusions à Evgueni Zamiatine, auteur de science-fiction et compagnon de route très rapidement désillusionné de la Révolution de 1917. Un beau jour, il se laisse entrainer dans une grosse berline qui parcourt les kilomètres dans la forêt russe, avec une inquiétude montante au fil des heures : « La curiosité amusée qui m’avait habité jusque-là était en train de faire place à une certaine appréhension. En Russie, me disais-je, tout se passe en général très bien, mais quand les choses vont mal, elles vont vraiment très mal. À Paris, la pire chose qui puisse vous arriver c’est un restaurant surestimé, le regard méprisant d’une jolie fille, une amende. À Moscou, la gamme des expériences déplaisantes est considérablement plus vaste ». Le narrateur se retrouve dans la riche demeure de Vadim Baranov et laisse débuter le long monologue de son hôte qui passe en revue quatre décennies de vie politique russe. Baranov raconte sa jeunesse soviétique et les paniers de victuailles réservés aux hauts fonctionnaires, puis la parenthèse libérale de la décennie 90, au cours de laquelle Baranov devient producteur d’une télévision plus trash encore que celle de l’Occident de la même époque, et l’ascension de Poutine, que l’oligarque Boris Berezovski vient dénicher dans les profondeurs du deep state.
La première rencontre entre Poutine et Baranov, présentés l’un à l’autre par Berezovsky, est marquante : à ce moment-là, « le Tsar n’était pas encore le Tsar » ; c’est un fonctionnaire un peu terne, la main presque moite, à l’air un peu idiot. Bref, l’homme idéal selon Berezovsky (le vrai maître de la Russie de cette époque) pour donner un tour de vis au régime russe sans sacrifier pour autant les privilèges glanés par les oligarques. Avoir l’air un peu idiot n’a jamais été une mauvaise chose en politique : Louis-Napoléon Bonaparte avait volontiers joué ce jeu auprès des tenants de la droite de son époque, avant de ravir le pouvoir pendant plus de deux décennies. Juan Carlos avait également usé de la même stratégie auprès de Franco : « Faire l’idiot est une discipline fatigante, très dure pour les nerfs », confia-t-il plus tard.
Berezovsky, capable, lui, de combiner à un haut niveau « intelligence pointue » et « stupidité abyssale », s’aperçoit mais un peu tard qu’il ne maîtrise plus du tout sa créature politique.
Hantises obsidionales et égo russes
Da Empoli parvient à se placer dans la tête du conseiller russe, à restituer les hantises obsidionales d’un pays qui se sent encerclé et qui a eu le sentiment d’être humilié par l’Occident pendant toutes les années 1990. On se souvient de la fameuse scène du fou rire de Clinton face à un Eltsine ivre mort et l’on se dit, nostalgiques, que le monde était globalement plus sûr quand nous étions coincés entre une Russie gouvernée par un alcoolique et une Amérique par un obsédé sexuel. Si la séquence a alimenté pendant des années le bêtisier des Enfants de la télé, elle a aussi mis plus bas que terre l’égo national russe. Lors de la première rencontre Poutine-Clinton, le nouveau président russe fixe tout de suite les nouvelles règles. Baranov raconte : « Avec lui ce serait différent. Plus de claques dans le dos ni de gros rires. Clinton a été déçu, c’est évident. Il pensait que désormais tous les présidents russes seraient de braves portiers d’hôtels, gardiens des plus vastes ressources de gaz de la planète pour le compte de multinationales américaines. Pour une fois, lui et ses conseillers sont repartis un peu moins souriants que lorsqu’ils sont arrivés ». Da Empoli restitue donc la mentalité du conseiller russe, sans entrer dans le jeu de la propagande russe. De toute façon, Baranov-Sourkov est un peu trop décalé, un peu trop occidental pour être totalement dupe de celle-ci.
Écrit avant le début de l’invasion russe, le livre n’avait évidemment pas anticipé le contexte actuel explosif. L’Ukraine n’est toutefois pas absente du roman, Baranov ayant observé attentivement la contestation ukrainienne des élections de 2004 autour d’une jeunesse rassemblée sur la place Maïdan et appuyée notamment par l’argent de Berezovsky. Cette subversion ukrainienne va inspirer directement le régime russe, qui va tenter de se mettre dans la poche tout ce que la Russie compte de marginaux et de subversifs, des bikers aux communistes en passant par l’extrême-droite, afin de maîtriser le mouvement. Baranov reçoit dans son bureau du Kremlin un certain Zaldostanov, chef d’un gang de motards. Baranov le met rapidement au service du pouvoir, grâce à une observation politique froide et clinique : « J’ai pu constater à plusieurs reprises que les rebelles les plus féroces sont parmi les sujets les plus sensibles à la pompe du pouvoir. Et plus ils grognent quand ils sont devant la porte, plus ils glapissent de joie une fois passé le seuil. Contrairement aux notables, qui cachent parfois des pulsions anarchiques sous l’habitude des dorures, les rebelles sont immanquablement éblouis comme les animaux sauvages face aux phares des routiers ».
Porté par son écriture mais aussi par l’actualité, le livre connait un grand succès et a fait l’objet de plusieurs tirages depuis sa sortie. Un livre que l’auteur n’écrirait peut-être plus aujourd’hui. En décembre dernier, dans l’Express, il confiait : « il y a quelques années, Vladislav Sourkov m’apparaissait comme un personnage romanesque. C’était déjà un « méchant », mais il était aussi féru de théâtre d’avant-garde et présentait un profil atypique pour un homme de pouvoir. J’ai écrit Le Mage du Kremlin dans un autre contexte. Aujourd’hui, avec la guerre en Ukraine, je n’en aurais plus envie… »
Une réponse à la dernière « péroraison » de Jérôme Leroy…
Les communistes, au même titre que le globicéphale noir ou le dugong dugon, appartiennent à une espèce protégée. Personne ne sait vraiment pourquoi mais c’est un fait patent, depuis toujours. A contrario, les électeurs de Monsieur Zemmour appartiennent à une espèce nuisible, si l’on en croit les propos d’un professeur en Sorbonne adressés à ses étudiants, et rapportés par le sénateur Stéphane Ravier : « si certains ont voté Zemmour, je les considère comme des bêtes à abattre ». Il est vrai qu’il ne suit en cela que les traces du ministre de l’Education nationale qui déclarait il y a peu que Monsieur Zemmour était « un poison lent contre lequel il faut mettre les Français en garde, et nous avons, nous, du côté de l’Éducation nationale, notre rôle à jouer » [1].
Après ce petit rappel, revenons aux communistes. Donc en tant qu’espèce protégée ils se portent bien et maintiennent une présence tous azimuts au cœur de notre société attendrie par leur belle âme si sympathique. Même une revue plutôt de droite comme Causeur a son communiste, comme les dames de la bonne société avaient autrefois leurs pauvres. Ainsi pouvons-nous avoir régulièrement le sempiternel catéchisme marxiste (tellement ressassé qu’on le croirait parfois tiré des œuvres de Groucho plutôt que de celles de Karl). Un catéchisme qui a toujours su manier les grands mots et les phrases ronflantes pour mobiliser les damnés de la terre et faire du passé table rase. Dernier exemple en date, la péroraison de « l’adresse aux vieux cons » de Monsieur Leroy, à propos des jeunes qui manifestent contre la réforme des retraites : « Ils manifestent contre Macron et son monde. Ils manifestent contre la culture de mort que fait régner le libéralisme en phase terminale. Ils manifestent pour vivre sur Terre, d’une vie réellement humaine. » Que dire devant tant de grandeur d’âme… peut-être simplement que les beaux sentiments communistes, les lendemains qui chantent ont toujours été des lendemains qui pleurent. Tous ceux qui ont un peu de bouteille devraient le savoir, les sociétés qui se réclament du marxisme aboutissent à des catastrophes, à l’oppression et à la mort. Malheureusement, plutôt que d’expliquer cela sans relâche aux jeunes générations, plutôt que de démonter le mécanisme fatal d’une idéologie mortifère, on laisse chanter les sirènes d’« une vie réellement humaine ». Et ça marche toujours, parce que les gens sont de braves gens et que bien sûr ils veulent une vie « réellement humaine ». Et ça marche toujours parce que la solution semble simple : supprimer le libéralisme (ou le capitalisme comme on disait autrefois). Et si l’on en croit Monsieur Leroy, ça commence par faire taire les vieux de droite.
En tant que vieux boomer de droite je veux donc répondre aux propos passablement fielleux de Monsieur Leroy. D’abord que l’on peut être un vieux de droite, même pas riche, après avoir été soixante-huitard gauchiste, époque à laquelle notre procureur anti-vieux était encore un petit enfant. Ce passage progressif de gauche à droite fut le destin logique de tous ceux qui eurent la révélation progressive, et consternante, des mensonges, des ignominies et des crimes d’une idéologie qui leur avait paru si belle. Que l’on ose encore se réclamer, de près ou de loin, de cette philosophie, de la « lutte des classes », de l’« anticapitalisme », pour la jeunesse, contre les vieux, pour les pauvres contre les riches, tout cela montre qu’effectivement les braises de la guerre civile dont rêve tout bon léniniste ne sont pas encore éteintes.
2023 est une année Picasso. Pourtant, cinquante ans après sa mort, il est difficile de lui rendre hommage. Le peintre de génie était un homme, et un homme à femmes, ce qui est bien plus important que son art aux yeux des professionnels de la vertu. De part et d’autre des Pyrénées, il aura droit à une «célébration», ce qui est déjà beaucoup.
À l’occasion du 50e anniversaire de la mort de Pablo Picasso, survenue à Mougins (Alpes-Maritimes), le 8 avril 1973, l’Espagne, la France et cinq autres pays organisent une cinquantaine d’expositions autourde son œuvre. Mais l’hommage s’annonce pour le moins délicat, dans des sociétés constamment hystérisées par la question du rapport homme/femme,prêtes à réclamer le décrochage de toiles prétendument sexistes, et qui promeuvent des artistesau diapason des nouvelles causessociétales,plus proches du sociologue quedu génial créateur obsédé par son art. L’hommage attendu (mais qui supposait,par définition, l’adhésion et un sentiment d’admirationplutôt unanime) sera donc une « célébration », c’est-à-dire la commémoration d’un événement appelé à rester dans la mémoire collective. Et c’est à Madrid, devant le monumental et symbolique Guernica (1937), exposé au Musée Reina Sofía, que les ministres de la Culture espagnol et français ont inauguré, le 12 septembre dernier, la « Célébration Picasso : 1973-2023 », se prêtant à des figures d’équilibriste tout aussi délicates que celles de l’Acrobate à la boule (1905)pour ne tomber ni dans le panégyrique ni dans la condamnation : « Nous ne pouvons pas ne pas promouvoir l’œuvre de Picassoau prétexte que certains aspects de sa vie personnelle ne nous plairaient pas, de même l’on ne peut écartercertains aspects discutables de sa vie » ;«Nous voulons présenter Picasso tel qu’il fut, célébrer son œuvre mais sans occulter certaines facettes de sa vie qui, à la lumière d’aujourd’hui, peuvent être contestées », a-t-on entendu du côté espagnol. « Œuvre foisonnante, inventive, souvent radicale » ; « Si actuelle » ;« Qui parle de politique, de démocratie, d’engagement » ;« À interroger »,toutefois, et à « appréhender à la lumière de notre époque », a-t-on enchaîné du côté français. Toutes ces contorsions oratoires et ces pudeurs sémantiques tranchent nettement avec les mots qui couraient, il y a cinquante ans encore, sur des lèvres moins frileuseslorsqu’on parlait de Picasso : « titan », « statue »,« géant », « grand Pan », « dernier des maîtres anciens ». Qu’on l’aimât ou non, d’ailleurs.
À bas le Minotaure, vive Sisyphe !
Mais, fini les titans et les formules grandiloquentes ! Ce qui doit nous intéresser maintenant, c’est Picasso tel qu’il a été, dépouillé de ses oripeaux de grand maître de la peinture du xxesiècle par le fameux « regard actuel », le salutaire « prisme contemporain » qui remet les gens à leur place – de préférence plus bas que terre – de leur vivant, et leur fait en rabattre post-mortem. Vu à travers le prisme déformant de nos nouvelles sensibilités,qu’a donc été Picasso sinon un horrible bonhomme qui, entre deux coups de pinceau, a passé son temps à maltraiter les femmes qu’il a connues, Fernande, Olga, Marie-Thérèse, Françoise, Jacqueline et les autres ? Un « prédateur », un « manipulateur », un « misogyne », un « violent », un « minotaure » qui les a avilies, déformées, méprisées, accaparées, dévorées, qui les trompait sans remords, prenait un malin plaisir à les voir se crêper le chignon devant lui, lisait les lettres de l’une en compagnie de l’autre, esquissait, en couple avec la précédente, des portraits de la suivante, se morfondait avec toutes une fois éprouvée l’harmonie familiale,les serinant chaque matin avec sa complainte de l’artiste qui n’a plus goût à rien avant de les entraîner jusqu’à tard le soir à ne vivre que pour sa peinture. Renouant avec une certaine éthique qui exigede l’art qu’il soit un discours vertueux et de l’artiste un modèle de bien-pensancetaillé sur mesure, la néopudibonderie contemporaine découvre avec effroi que Picasso, pourtant amateur de déconstructions artistiques en tous genres, n’avait riend’un homme déconstruitou inquiet de savoir qui-des-deux-rangera-l’atelier-aujourd’hui : pas vraiment le Sisyphe contemporain réduit à pousser devant lui un chromosome XY devenu un peu lourd, mais bien plutôt un homme génial de son temps, créateur fascinant, démiurge déroutant, rivalisant avec la nature, etqu’on imagine en effet assez difficile à vivre au quotidien. Scandalisés de voir que l’on a pu, dans un passé encore récent, admirer un créateur pour ce qu’il a créé, et non pour sa conduite domestique, nombreux sont les acteurs de cette effervescence d’un nouveau genre à détresser des couronnes de laurier et à réclamer de toute urgence la révision de notre jugement collectif. Comment pourrait-on rendre hommage au peintre deLa Pisseuse (1965), de La femme qui pleure(1937),ou encore à l’auteur du Désir attrapé par la queue, cette petite pièce surréaliste que Picassoa écrite en janvier 1941,où l’un des personnages fantasques, Le Gros Pied, trouvant La Tarte (autre personnage folklorique) à son goût, lui déclare sa flamme en des termes à faire pâlir les nouvelles vestales du féminisme : « Tu as la jambe bien faite et le nombril bien tourné, la taille fine et les nichons parfaits, l’arcade sourcilière affolante et ta bouche est un nid de fleurs, tes hanches un sofa et le strapontin de ton ventre une loge aux courses de taureaux aux arènes de Nîmes, tes fesses un plat de cassoulet […] » ? Selon ce que la philosophe de l’art Carole Talon-Hugon nomme « la chaîne de contamination » (L’Art sous contrôle, 2019), dans un monde artistique de plus en plus moralisateur, la malignité de la conduite personnelle de l’artiste comme individu se communique à son œuvre.
La toile Guernica de Pablo Picasso, au musée Reina Sofía de Madrid, 2 décembre 2021 Photo : Anadoulou Agency VIA AFP
L’hommage est-il encore possible ?
C’est donc aux musées que revient la lourde tâche de ne pas céder aux coups de semonce de la moraline et de permettre au public de venir regarder les œuvres de Pablo Picasso. Qu’on l’aime ou pas, encore une fois.Tâche complexe, à l’heure où de nombreuses expositionssont davantage les vitrinescomplaisantes des débats sociétaux du momentque l’occasion renouvelée de montrer des œuvres avec lesquelles nous entretenons collectivement un dialogue silencieux, enrichi de nos sensibilités individuelles plus disertes. Repu de toutes ces séances artistico-didactiquespendant lesquelles on lui reproche d’avoir été si oublieux ou si aveugle, le public aimerait être convié à regarder des œuvres qui lui plaisent beaucoup, lui plaisent moins ou ne lui plaisent pas, sans être abreuvé de messages sublimino-moraux à la finesse toute relative.
Ce défi est relevé. Après la très belle exposition « Maya Picasso » du musée Picasso à Paris, le Musée national Thyssen-Bornemisza de Madrid, présente un« Picasso/Chanel »(jusqu’au 15 janvier 2023) où le parti a été pris de « désactiver la supposée masculinité toxique de l’artiste »(on appréciera la formulation psychiatrisante) selon les termes de Guillermo Solana, directeur artistique du musée Thyssen, en le présentant sous un jour fort inhabituel, dans un magnifique dialogue de créations avec sa contemporaine, la célèbre couturière Gabrielle Chanel (1883-1971).Celle-ci disait d’ailleursapprécier Picassocomme homme et aimer sa peinture,tout en confessantne pas vraiment la comprendre, ce qui, au passage, est peut-être la meilleure définition du plaisir esthétique de tout un chacun. Avouons que le rapport entre les deux créateurs estassez mince,puisque Pablo Picasso et Gabrielle Chanel n’ont collaboré qu’à deux reprises, d’abord sur la mise en scène d’Antigone de Jean Cocteau, en 1922, puis surcelle du ballet Le Train bleu de Diaghilev, en 1924. Et mis à part le goût prononcé de sa première femme, OlgaKhokhlova, pour les créations de la géniale couturière dont elle était cliente, on ne voit aprioripas vraiment le lien entre l’iconique marinière du peintre et une robe du soir griffée Chanel. Mais c’est là que le charme opère et l’exposition est un enchantement. Pas de regard contemporainanachronique, aucun cartel poisseux d’idéologie, pas de cours de morale pour les nuls, pas de débat sur le rapport homme/femme et, fait anecdotique mais suffisamment rare pour être souligné, il n’est nulle part écrit : « Pas de planète B » ! Nous voici plongés dans une autre époque, celle des ballets russes, du cubisme, des premiers maillots de bain en tricot. Dans un parcours fait de tableaux et de robes, de corps-peinture, de corps-fusain, de silhouettes imaginaires sublimées par le vêtement, les tons des toiles du maître et des tissus de la créatrice de mode entament une troublante correspondance chromatique, les textureset lesformes se répondent en un dialogue incessant : lignes géométriques épurées du cubisme,goût pour les matières simples, esprit « collage » de certaines créations. Ici un manteau et le visage de Fernande Olivier, la compagne de Picasso à ses débuts au Bateau-Lavoir (Montmartre) ; là un sac à main en soie et acier chromé (1928) qui côtoie Femme en corsetlisant un livre (1914-1917) dans de bien fascinantes similitudes de motifs et de couleurs. Et des femmes, Olga bien sûr, mais d’autres aussi,toutes belles, parfois inachevées, énigmatiques, sérieuses, tendres, avec ces masques de visage qui puisent à la source de la magie, massives, imposantes, mais vêtues de tuniques fluides qui libèrent le mouvement de leur corps.L’exposition s’achève sur les photographies des mains des deux créateurs : les mains fines et effilées de Gabrielle Chanel (photographiées par André Kertérsz en 1938) délicatement posées sur un tissu d’une blancheur immaculée, un crayon entre les doigts, prêtes à dessiner la mode d’après ; les mains ouvertes de Pablo Picasso (photographiées par Nick de Morgoli en 1947) avec des ongles prêts à égratigner la peinture.
« Je donne arrache tords et tue je traverse incendie et brûle – je caresse lèche embrasse et regarde – je fais sonner à toute volée les cloches jusqu’à ce qu’elles saignent »(Carnets, 17 septembre 1935). Pablo Picasso a été un créateuret n’a déconstruit que pour reconstruire, plongeant plus avant dans la peinture, assumant avec passion l’héritage de ses grands prédécesseurs, Le Greco, Velázquez, Goya, les imitant, les mêlant, les dépassant, les métamorphosant, creusant au cœur de la peinture son style ou plutôt ses styles, car rien de plus ennuyeux pour lui que la continuité d’un style. Obsédé par la couleur et la forme, il n’a été l’artiste d’aucune cause extérieure à son art. Ni des femmes dont il ne se souciait pas de savoir si elles étaient plutôt « déesses ou tapis brosses » (Françoise Gilot, Vivre avec Picasso, 1965), mais qu’il a peintes à l’infini avec passion, maigres, lourdes, tristes, songeuses, rêveuses, accablées, épanouies, ivres de liberté. Ni des courants artistiques, trop à l’étroit dans leurs dogmes respectifs. Ni de la politique, étant allé au communisme « comme on va à la fontaine ». Ni du public dont il disait ne s’être jamais soucié. Ni des gens qu’il aimait certes, mais comme on aime aussi « un bouton de porte, un pot de chambre, n’importe quoi » (interview télévisée de 1966). Pour lui, « risquertout », pour reprendre sesmotstirés du film Le Mystère Picasso(1956), d’Henri-Georges Clouzot, c’était aller plus avant encore dans son aventure de créateur. Et autant le fantasme de le censurer au nom de nouvelles sensibilités émergentes est d’une immaturité intellectuelle désarmante, autant en faire la figure tutélaire de l’artiste engagé – ce qu’il n’a jamais cherché à être au demeurant–est une surprenante relecture de l’histoire.La tentation de le censurer et celle d’en faire le hérault de valeurs collectives exténuées se rejoignent dans une même méprise de ce que furent sa peinture et sa vie, sa peinture ayant été d’ailleurs pour lui, ni plus ni moins, que son autobiographie. Ni victime expiatoire du néoféminisme, ni symbole politique, Picasso ne peut continuer à être que lui-même. Face à la menace du décrochage et de la culture d’annulation, face aussi à la surinterprétation de son œuvre à l’aune du récent conflit en Ukraine (le président ukrainien ne s’est-il pas adressé à l’Espagne en avril dernier en comparant le bombardement de son pays avec celui de la ville de Guernica en avril 1937 ?), il reste à aller se confronter à ses œuvres. Car « à la fin, c’est la peinture qui gagne ».
« Je veux un équilibre précaire. Je veux que tout tienne ensemble, mais à peine. »(Françoise Gilot, op. cit.). Que Picasso se rassure, alors, car en 2023, il sera servi.
Benjamin Barthe, correspondant au Proche-Orient et rédacteur en chef adjoint pour l’étranger au Monde, est également un militant acharné de la cause palestinienne. Son épouse, Muzna Shihabi, défend ouvertement le nationalisme palestinien le plus extrême, quitte à flirter avec l’antisémitisme et l’apologie du terrorisme. Un couple en parfaite harmonie idéologique.
Le Monde, comme tant d’autres médias français de gauche, a presque toujours été résolument propalestinien. Les sionistes, dont l’auteur de ces lignes, l’ont intégré dans leur logiciel depuis fort longtemps. De propalestinien, Le Monde, qui se veut un journal objectif, a cependant versé ces dernières années dans le palestinisme et l’anti-israélisme radical. C’est ainsi que s’y relaient des envoyés spéciaux en Israël tous plus hostiles à l’État hébreu les uns que les autres. Ainsi, la journaliste Clothilde Mraffko, profondément anti-israélienne et transfuge de la revue Middle East Eye, financée par des capitaux arabes, se plaît désormais à utiliser à tour de bras dans Le Monde l’expression « suprémacistes juifs » pour qualifier les plus droitiers des hommes politiques israéliens (par exemple dans les articles du 28 avril 2021[1], du 28 mai 2022[2] ou encore du 4 janvier 2023[3]), sans jamais user d’un terme équivalent pour les plus nationalistes des Palestiniens. Ces derniers ne brillent pourtant pas toujours par leur modération, pour user d’un euphémisme. Dans un autre article consacré à la démolition d’habitations érigées illégalement par des Bédouins israéliens[4], Clothilde Mraffko feint de confondre ces Bédouins israéliens avec des Palestiniens : « Mercredi 7 juillet, l’État hébreu a détruit pour la septième fois les structures d’une communauté bédouine où vivaient quarante-deux Palestiniens, dont vingt-quatre enfants, dans le nord de la Cisjordanie. » Ces deux populations sont pourtant absolument distinctes mais la journaliste espérait sans doute ainsi faire bénéficier les Bédouins d’Israël du capital de sympathie et de victimisation dont jouissent déjà les Palestiniens auprès de ses lecteurs.
L’éditorial publié le 30 décembre 2022, au lendemain des dernières élections israéliennes, intitulé avec un rare sens de la nuance « Israël, une démocratie devenue illusoire », est un modèle de parti-pris radicalement anti-israélien. Si on peut y trouver l’ensemble des poncifs antisionistes (des « suprématistes juifs », encore eux, à la « colonisation » en passant par « l’apartheid » et « la volonté de domination des territoires palestiniens »), nulle trace du moindre commencement du début d’une critique du côté palestinien. Inutile d’y chercher une référence au Hamas, au Jihad islamique ou plus généralement au terrorisme.
Cette hémiplégie idéologique du Monde concernant le conflit israélo-arabe est largement connue et régulièrement dénoncée par certains. Ce que l’on connaît moins, c’est l’arrière-boutique du quotidien de référence concernant Israël. Cette dernière a un nom, celui de Benjamin Barthe, rédacteur en chef adjoint pour l’étranger, chargé de la supervision de la couverture proche-orientale du journal. Sa personnalité et ses liens familiaux sont pour le moins intéressants.
Avant d’occuper ces fonctions, Benjamin Barthe a lui-même été correspondant du Monde en Israël et dans les territoires palestiniens de 2002 à 2011. Le visionnage de certaines de ses conférences anciennes révèle un homme intelligent aux positions qui pouvaient donner l’illusion d’être assez équilibrées.
Un examen de son compte Twitter conduit cependant à une tout autre conclusion. Barthe y poste quasi quotidiennement, depuis des années, des publications liées au conflit israélo-arabe. Toutes, sans la moindre exception, expriment une très vive hostilité à l’égard de l’État hébreu. Absolument aucune ne contient le moindre esprit critique vis-à-vis des voisins de ce dernier. Il arrive même que Barthe dérape et exprime clairement, peut-être dans une sorte de cri du cœur, sa profonde détestation pour Israël.
Barthe s’est déjà fait épingler à plusieurs reprises pour des publications fleurant l’anti-israélisme primaire. Le journaliste Clément Weill-Raynal (qui révéla également notamment l’existence du « Mur des cons ») rapportait par exemple les faits suivants :
Traduction du post Facebook applaudi par Benjamin Barthe : « Ils haïssent, ils tuent, ils rejettent. C’est ce qu’ils font depuis plus de 74 ans. / Un pays construit sur une éthique négative : négation de l’autre, négation de sa présence, négation de son histoire, négation de son humanité. Mais ils nient également ce qu’ils sont eux-mêmes devenus : une force négative produisant l’oppression, le mensonge et la mort. Cela ne peut pas durer éternellement, Shireen. Cela ne le pourra pas. »
Commentaire de Barthe : « Bien dit mon ami ».
En 2008, Benjamin Barthe épouse Muzna Shihabi. Née en Libye, cette dernière détient entre autres la nationalité palestinienne et vit actuellement à Paris. Shihabi est également une militante radicale défendant le nationalisme palestinien le plus extrême. Proche du Fatah de Yasser Arafat, Shihabi clame publiquement son refus d’accorder la moindre légitimité au droit à l’existence d’Israël (voir notamment le hashtag #ZionismIsRacism dans sa bio Tweeter). Il lui arrive d’aller plus loin encore.
Muzna Shihabi coiffée du keffieh et brandissant un drapeau palestinien lors de la coupe du Monde au Qatar.
Shihabi publie frénétiquement sur les réseaux sociaux, du matin au soir, la nuit, tous les jours. Ses comptes Twitter et Facebook sont intégralement consacrés à la lutte pour la libération de la Palestine et à la délégitimation de l’État d’Israël. Il est rigoureusement impossible d’y trouver un autre thème.
Muzna Shihabi est également très active au sein du BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions est un mouvement qui vise par des campagnes au boycott économique, académique, culturel et politique d’Israël et de ses citoyens).
Il n’est pas inintéressant de souligner que Benjamin Barthe a, dans un article d’octobre 2022 sur la préparation de la Coupe du monde de football au Qatar[5], fait la part belle à ceux qui imputaient les appels au boycott à l’islamophobie…
Plus inquiétant encore, au-delà de son antisionisme obsessionnel et radical jusqu’au bout de ses ongles, il arrive que son épouse se laisse aller à des propos flirtant avec l’antisémitisme. En septembre 2022, Shihabi écrit, à propos d’une vidéo montrant des policiers israéliens procédant à une arrestation musclée à Jérusalem : « Tant que c’est le peuple élu de Dieu qui fait ça, ça va. » Le « peuple élu de Dieu », ce sont les juifs et Shihabi semble fortement dénoncer ici le fait que ces derniers, et seulement eux, seraient, selon elle, épargnés par les remontrances internationales. Veut-elle entendre que les juifs sont si puissants que nul n’ose les critiquer ? Sommes-nous toujours ici dans la critique potentiellement saine et légitime de la politique israélienne ?
Autre exemple, Shihabi s’est tranquillement livrée à une apologie du terrorisme, rendant hommage à un Palestinien qui avait tiré sur des Israéliens. Ce tweet a ensuite été supprimé. Avait-elle eu conscience de s’être un peu trop dévoilée ?
On dira que lui, c’est lui et elle, c’est elle, autrement dit que les hommes ne sont pas responsables des propos de leur femme (et inversement). Certes. Sauf que Barthe like ou retweete fréquemment des publications de son épouse.
Selon Muzna Shihabi, les membres des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, milice armée palestinienne ayant commis de nombreux attentats contre des civils israéliens et considérée comme terroriste notamment par le Canada, les États-Unis et l’Union européenne, sont « des résistants ».
On aimerait savoir si Benjamin Barthe, chargé de la supervision de la couverture du Proche-Orient pour Le Monde, estime comme son épouse que tuer des civils israéliens s’apparente à de la résistance légitime.
En 2010, Muzna Shihabi publie dans un livre collectif[6] un texte intitulé « Où devrais-je accoucher ? ». Elle y révèle notamment avoir travaillé comme chargée de communication pour l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Elle décrit les hésitations qu’elle et son mari ont eues pour choisir le lieu adéquat où devait naître leur enfant franco-palestinien. Serait-ce Ramallah, Jérusalem ou la France ? Elle y explique les avantages et inconvénients inhérents à chaque lieu pour l’enfant.
Dans le paragraphe « The solution », Shihabi, s’exprimant de toute évidence au nom du couple explique : « Puisque nous voulons que notre bébé naisse à Jérusalem, à la fois pour des raisons nationalistes (notre future capitale palestinienne) et pour que le bébé obtienne rapidement son passeport français, nous avons décidé de défier l’occupation israélienne et d’aller à Jérusalem. » Tout porte à croire que les époux Barthe jouissent d’une grande harmonie politique et idéologique.
Pour conclure, on laissera Barthe lui-même expliquer que confier la rédaction d’articles à un journaliste trop impliqué « n’est pas exactement la marque d’une revue de référence » ? Voilà au moins un point sur lequel on lui donnera raison à 100 %.
« Le Monde / Israël : un lynchage sans fin » (dossier spécial de Tribune Juive, décembre 2022).
[1] « En Israël, le camp suprémaciste juif de retour à la Knesset », Le Monde, 18 avril 2021.
[2] « En Israël, les défenseurs du Temple gagnent du terrain », Le Monde, 15 juillet 2021.
[3] « En Israël, le nouveau ministre Itamar Ben Gvir joue les incendiaires sur l’esplanade des Mosquées », Le Monde, 4 janvier 2023.
[4] « Dans la vallée du Jourdain, l’UE impuissante face aux violations israéliennes », Le Monde, 15 juillet 2021.
[5] « Mondial au Qatar : les ”leçons de morale des Français” passent très mal à Doha », Le Monde, 8 octobre 1922.
[6] “Letter from Muzna: Where should I deliver”, in Kenneth Ring et Ghassan Abdullah (dir.), Letters from Palestine, Wheatmark, 2010.
Le Classico Macron-Syndicats promet d’être un grand cru. Macron, Martinez et Berger, sur leur dernier mandat, vont jouer le coup à fond. Sur les boulevards va circuler l’odeur de la poudre, pas de l’essence. Avec Le Maire au shaker, le cocktail molotov est cette année au prix du Dom Pérignon rosé. Le billet satirique de Denis Hatchondo.
Le plein “d’indessence”. Rendez-vous est pris pour le 6 mars avec le blocage des raffineries, préambule indispensable avant la mise à l’arrêt du pays. On n’a pas fini de réentendre parler des profits insensés faits par Total. Des profits dus à la crise, à la guerre et non à un forage miraculeux ou au flair de son patron, Patrick Pouyanné. Le PDG de Total incarne le mépris décomplexé des nababs du CAC40 pour le monde du travail. Plus personne n’ignore sa fiche de paie. Il a même versé deux litres de larmes, par rapport à ses homologues de l’OPEP son salaire est digne d’un porteur de jerricane. Son spleen de crocodile bouleverse Le Maire, qui persiste à lui faire le plein et le pare-brise. Quand ses ouvriers ne lui lâchent pas la pompe, il fait fuiter leurs salaires pour les siphonner dans l’opinion. Il omet juste de faire savoir qu’à force de s’envoyer du kérosène dans la narine, leur espérance de vie est inférieure 6 et 7 ans aux cadres de l’entreprise.
Le Maire, le pompiste franchisé. Il faut voir sa tête de carbu encrassé quand il est question de taxer les superprofits. C’est limite suspect son acharnement à ne pas prendre le flouze alors qu’il a la cuve à sec. Il se voit beau comme un camion-citerne en 2027. Il en oublie son score ridicule à la primaire de 2012. Mais à quoi carbure Houellebecq pour voir Le Maire en héron cendré balzacien ? Autant voir Dupont-Aignan déchiré à l’opium Excellium, une créole à chaque oreille, une Viet dans chaque bras, avant une roulette russe dans un bouge de Hanoï.
Macron au balcon, Mars au tison. Tous les corps de métier sont à l’os. Pas un secteur n’échappe à la crise. Si la rue s’enflamme, il n’est même pas sûr que la police fasse le job. Elle a la matraque molle. Macron n’a plus rien pour se planquer. Il ne peut plus jouer sur le Covid, la guerre et ses coups de fil diplomatiques. Sa partie de cache-cache avec les électeurs lui a évité une campagne présidentielle. C’est d’ailleurs cette campagne squeezée qui s’invite aujourd’hui au cœur du mandat. Si l’opinion reste favorable aux blocages quand le pays sera à l’arrêt, une surenchère au niveau des revendications est à prévoir. Pour solde de tous comptes. À ce moment-là tout peut arriver.
Mélenchon idiot utile de Macron. Seul Mélenchon peut dynamiter ce scénario en brisant l’harmonie et la cohésion du mouvement. Il a bordélisé le passage de la réforme à l’Assemblée. Laissant LFI en slip kangourou et la Nup’s en caleçon. Les syndicats demandaient à la Nup’s de retirer ses amendements afin que les députés, placés devant leur responsabilité, puissent voter l’article 7, celui qui met deux ans fermes aux futurs retraités. Les cocos, les socialos et les Verts se sont exécutés. La moitié de LFI s’apprêtait à le faire. Méluche a piqué sa crise dans le mégaphone et ses ouailles se sont rangées à son injonction. Les grévistes l’appellent à rester discret, mais il ne cesse de vampiriser le rendez-vous du 7 mars, pronostiquant le Grand Soir, la Lutte Finale, la Révolution. Plus le thé à la menthe et la chicha obligatoires ! Il terrorise, quand Martinez rassure. Ce qui n’est pas un mince exploit. Bref, seul Méluche et sa grande gueule peuvent sortir le président du pétrin. Une grève générale pourrait pousser Macron à la démission, un stratagème qui préserve une chance pour un retour futur…
Ok il se casse mais il fait quoi? Il se prend un bar-tabac avec Brigitte. Oui, mais où? Pas à Amiens, c’est Ruffin le parrain, il va les mettre à l’amende. Dans les Pyrénées, pour se rapprocher de mamie? Mouais, Lassalle sera tous les soirs au comptoir, à s’envoyer des 102 en matant Bridget à la caisse. Mais s’il paye sans laisser un clou ça peut le faire.
Né en 1943, le chanteur à la barbe fleurie et aux refrains marrants aurait fêté ses 80 ans, le 20 février
Il y a des rigolos qui me rendent triste et joyeux à la fois. « Big bisou » me tire les larmes d’un bonheur perdu, d’une Atlantide de souvenirs, une terre que je ne foulerai plus jamais. Qu’il est loin le temps des Carpentier, de Jean-Jacques Debout superstar et de Claude Luter à la clarinette, d’un Paris zazou, d’une télé à paillettes, d’un show-business à visage presque humain, du divertissement exercé avec une certaine dignité. Ils étaient tous créatifs quand ce mot avait encore un sens et n’avait pas été dévitalisé par les cyniques et les blasés.
Carlos, chanteur comique à la dimension irénique, était le réceptacle de cette enfance où se fondaient l’âge bête des farces et attrapes et, déjà, l’adulte en construction, en proie aux doutes et à la nostalgie. Était-ce à cause de sa voix essoufflée, gravement cajoleuse de patriarche orthodoxe que je ressentais chez lui une forme de sagesse et, dois-je le confesser, une légère peine, de ces brisures qui rendent les Hommes moins cruels et moins cons ? Carlos imprimait dans nos têtes en formation, quelque chose de plus gros que lui, de plus tendrement fissuré que ses chemises à larges fleurs de tiaré, de plus rêveur aussi que le Tirlipimpon.
Une sympathie immédiate
Derrière le clown de Saint-Germain-des-Prés, l’enjôleur de nos samedis soir, l’amuseur débonnaire des Grosses Têtes, sans qu’il en ait vraiment conscience, il était porteur d’une autre histoire épique et tragique, du cabinet de Françoise Dolto au viager du baron de Ville d’Avray, du Vème arrondissement à Antibes, des révolutions de canons au swing des caves. Cette génération d’artistes du music-hall, je pense à Joe Dassin et à Mort Shuman, faisait de la variété un art noble, respectueux et inventif, ils savaient garder la bonne distance avec leur public. Carlos attirait la sympathie immédiate, le salut affectueux et, en même temps, nous ne pouvions passer à côté de sa profondeur. Il nous troublait par son humilité et son écoute sincère.
Petit, chez Dorothée ou Drucker, nous présentions imperceptiblement qu’il était doué d’une intelligence supérieure, à sa manière de se comporter sur les plateaux avec les autres, jamais avare d’un mot, d’un clin d’œil, d’une tape amicale, jamais rance dans une profession si prompte à générer de la rancœur, il renvoyait la balle à Dave, à Chantal Goya ou à Jeane Manson avec suavité, il était ce partenaire délicat et attentionné, ce confident qui ne juge pas et qui se trouvera toujours sur votre chemin quoique vous fassiez.
À sa mort, en 2008, à soixante-cinq ans à peine, Sylvie Vartan, si pudique et réservée d’habitude, fut dévastée. Carlos fut son ami intime, son secrétaire particulier, son accompagnateur sur des tournées picaresques, le témoin d’une gloire frénétique et d’une jeunesse enflammée, le parrain de son fils David, le trublion d’une nuit sans fin qui avait démarré dans les années 1960. Déboussolée et inconsolable, elle n’avait que des superlatifs à son attention, l’affublant joliment de toutes les qualités. « Très profond, très sensible, très intelligent, très cultivé, etc. » dit-elle de lui, son chagrin était immense. Johnny, sous le choc, K.O débout, déclara : « J’ai perdu un frère ». Le jour de ses obsèques, Hugues Aufray, Philippe Lavil, Michel Delpech ou Eddy sont venus soutenir Mimi, son épouse, non pour la photo, pour la frime, mais parce qu’ils perdaient ce jour-là un copain précieux, que s’envolaient leurs plus belles années et qu’ils mesuraient tous la chance d’avoir croisé sa route. Qu’assurément la fête serait moins folle sans sa présence et que les conversations, quand les projecteurs s’éteignent, n’auraient plus la même intensité.
Fantaisie et bienveillance
Carlos était un seigneur russe qui ne roulait pas des mécaniques, il aimait la pêche, Jean Rostand, Sidney Bechet, le homard, les voyages et les lumières de la Crimée. « Le loup-garou du bougalou » et « Rosalie » participaient d’une même émotion venue des brumes des années 1970. Que nous étions heureux de le retrouver dans nos salons, vêtu d’improbables déguisements. Un soir, il était arrivé en grenouille pour chanter « Señor météo », c’était complètement loufoque et assumé, la fantaisie l’habillait, sa bienveillance l’honorait. Ce gros bonhomme aux yeux d’asiate fut également un fils, celui de Boris Dolto, son héros, un temps clochard à Constantinople puis pape de la kinésithérapie en France. Carlos se définissait ainsi dans une chanson : « Je suis chanteur comique. Je fais dans la musique. Je joue pour les bambinos des petits refrains rigolos ».
Le Sud-Africain Chris Pappas. Photo : Facebook / Municipalité d'UMngeni
Jeune trentenaire, il est considéré comme l’étoile montante de la Democratic Alliance (DA), le premier parti multiracial sud-africain d’opposition. Populaire maire d’uMngeni, Chris’ Pappas pourrait devenir le prochain Premier ministre de la province du Kwazulu. Anglo-Afrikaner, blanc, ouvertement gay, parlant couramment le zoulou, certains lui prédisent déjà un destin national. Une révolution dans ce pays qui a aboli l’Apartheid…
Son visage est encore inconnu en France, mais il pourrait très vite s’afficher sur vos écrans de télévision. Christopher John Pappas est surnommé le « Johnny Clegg » de la politique sud-africaine. Située dans la province du Kwazulu, la ville d’uMngeni (100 000 habitants) est composée de 75% d’Africains.
Lors des élections municipales de 2021, une majorité d’entre eux ont été charmés par ce jeune homme blanc de 31 ans qui parle couramment le zoulou, une langue qu’il maitrise et qu’il a apprise dans sa jeunesse, dans la ferme familiale du Midlands où il a grandi. Il est membre de la Democratic Alliance (DA), un parti multiracial, centriste et libéral considéré comme le premier parti d’opposition à l’African National Congress (ANC) qui dirige le pays depuis 1994.
Un pays qui reste obsédé par la question raciale
Très rapidement, Chris’ Pappas a démontré des capacités de gestionnaire, stabilisant financièrement sa ville, « un navire qui était dangereusement proche de heurter les rochers » comme le fait remarquer le site d’information News24. En offrant sa première municipalité à la DA, dans cette province qui est habituellement le théâtre d’un conflit fratricide entre l’ANC et l’Inkhata Freedom Party (IFP) du prince Buthelezi, il a très vite attiré l’attention des médias qui suivent désormais sa carrière politique débutée très tôt sur les bancs de l’université de Pretoria.
Chris’ Pappas est un passionné dont la simplicité détonne. Durant sa campagne, il n’a pas hésité à se jeter dans la fosse aux requins et à répondre à toutes les questions qui lui étaient posées sur son compte Twitter. Questionné sur le débat racial qui empoisonne quotidiennement la vie politique sud-africaine, notamment sur le récent incident qui s’est produit dans une piscine du complexe hôtelier de Maselspoort en janvier (des Blancs ont violemment attaqué des adolescents noirs présents dans le bassin et les ont éjectés de l’eau), l’ancien conseiller municipal avait vivement regretté que le pays se focalise uniquement sur ce sujet au lieu de chercher à résoudre les problèmes de pauvreté, d’inégalités et le chômage. « Nous avons laissé les politiciens entretenir la haine basée sur nos différences de couleur sans nous focaliser sur nos vrais problèmes » déclare Chris’ Pappas. Ce pur produit de la société sud-africaine entend réconcilier les peuples au-delà des barrières ethniques qui les séparent. Il n’a pas connu le régime de ségrégation raciale et n’a aucun regret à exprimer. Chris’ Pappas ne cache pas ses préférences sexuelles dans un pays qui a été le premier à légaliser l’homosexualité et le mariage pour tous peu de temps après l’élection de Nelson Mandela, héros de la lutte anti-apartheid, à la tête du pays entre 1994 et 1999. « C’est qui je suis. Je ne peux pas changer cela et je ne le souhaite de toute façon pas, je me devais d’être honnête envers mes électeurs » explique celui qui s’affiche ouvertement avec son fiancé, J.P. Prinsloo, sur les réseaux sociaux, très fier d’appartenir à un parti qui a la particularité d’avoir présenté le plus de candidats homosexuels aux élections.
Un ambitieux
Critique virulent de la politique économique mise en place par l’ANC, lequel est devenu très fragile politiquement et a plongé le pays dans un état de désastre national, Chris’ Pappas vise désormais le poste de Premier ministre de la province du Kwazulu. « Nous savons que l’ANC ne sera plus au pouvoir en 2024 et qu’il y aura un gouvernement de coalition en place, que la DA jouera un rôle important dans cette coalition » a déclaré le maire d’uMngeni qui entend fédérer autour de lui.
On lui prédit même un destin national. Pour l’ analyste politique Thabani Khumalo, les appels en faveur de sa candidature n’ont rien d’étonnant. « Il est le leader le plus populaire de la DA dans la province en ce moment, et son profil est plus influent que celui de l’actuel chef du parti » explique-t-il. « Si vous regardez les commentaires à son sujet, il est loué par toutes les communautés noires. Il semble qu’il ait pu apporter des changements notables en peu de temps à uMngeni. Les gens l’ont même appelé à faire acte de candidature pour le poste de maire d’eThekwini (nom de la métropole de Durban-NDLR) » ajoute t-il.
Invité au couronnement du roi Misuzulu, haute autorité royale de la province, c’est désormais un chemin pavé d’or qui s’ouvre pour Chris’ Pappas. Une figure qui pourrait révolutionner la politique sud-africaine dans un avenir proche, et, ses soutiens en rêvent, réconcilier Blancs comme Noirs sous le drapeau de la République fédérale d’Afrique du Sud.
Voilà bien longtemps qu’on ne fait plus ça sur la scène lyrique: un décor qui n’incruste aucune image de cinéma, aucune image de synthèse, aucune captation vidéo, aucun écran !
Tel est pourtant le cas de cette régie signée Andrei Serban, 80 ans, grande figure du théâtre roumain installé aux États-Unis dès les années 70. Millésimée 1995, celle-ci reprend du service pour une nouvelle reprise de Lucia de Lamermoor à l’Opéra-Bastille.
Un opéra adapté d’un roman de Walter Scott
Adaptation, comme l’on sait, du roman The Bride of Lamermoor publié en 1819 par Walter Scott, sur un livret concocté par Salvatore Cammarano en 1835 pour un Donizetti qui dès 1838 choisira de délaisser Naples pour Paris, le célèbre « dramma dragico » italien se voit ici transposé, très loin des brumes écossaises qui en étaient la toile de fond originelle, dans une architecture renvoyant au panoptique carcéral tel qu’imaginé, à la fin du XVIIIème siècle, par Jeremy et Samuel Bentham, et si bien appliqué en France par Hippolyte Le Bas pour la prison parisienne de la Petite Roquette : structure architecturale close, géométriquement oppressante, elle illustre ici, non sans intelligence plastique, entre asile et prison, la dimension psychotique de Lucia, incurablement amoureuse de son Edgardo di Ravenswood, au point d’occire le mari que son frère Enrico veut despotiquement lui imposer, et de sombrer dans la démence avant de passer elle-même l’arme à gauche, après quoi l’amant éperdu se trucidera d’un bon coup de poignard dans l’abdomen… Voilà qui n’est pas gai, et le décor circulaire couleur de ciment de William Dudley, avec ses chœurs d’hommes en redingote noire et haut-de-forme, ses femmes en tablier accroupies sur la dalle qu’elles aspergent, avec ses cordages, ses passerelles de fer mobiles, ses équipements de gymnase datés « siècle industriel », nous ramène à l’époque même du compositeur romantique. L’avantage de cette scénographie qui pourrait passer aujourd’hui pour convenue, c’est qu’au bout de presque 30 ans, elle tient tout de même encore la route.
Emilie Brouchon / Opéra national de Paris
Lucia di Lammermoor, un « must »
On ne peut pas en dire autant de Lucia, hélas, magnifiquement chantée en 2016 par Pretty Yende, rôle très difficile il est vrai car exigeant une agilité sans pareille pour nouer les coloratures virtuoses des arias aux notes suraigües de la fameuse scène de folie du 3ème acte, en passant par le morceau de bravoure du sublime sextuor par quoi s’achève le 2ème acte… À présent sous les traits de la soprano allemande Brenda Rae (qu’on retrouvera dès le 11 mars prochain à l’Opéra-Bastille, en alternance avec Lisette Oropesa, en Ophélie dans Hamlet, le chef d’œuvre d’Ambroise Thomas), Lucia paraît manquer singulièrement de rondeur, de délié et d’aisance dans les volutes d’une partition qui appellerait un timbre moins criard, plus chaud, et pour tout dire plus intensément dramatique. C’est dommage, car sous la baguette d’Aziz Shokhakimov, chef d’origine ouzbèque qui fait son entrée à l’Opéra de Paris, les chœurs sonnent dans une splendeur d’airain. Et tout autant le baryton italien Mattia Olivieri dans le rôle d’Enrico, que les deux ténors, le Mexicain Javier Camarena (Edgardo) comme le Français Thomas Bettinger (Arturo), mais surtout la basse polonaise Adam Palka (Raimondo) portent chacun leur signature vocale au plus haut de ce qui reste, quoiqu’il en soit, un « must » absolu du bel canto.
Lucia di Lammermoor. Opéra en trois actes (1835) de Gaetano Donizetti. Avec Brenda Rae (Lucia), Quinn kelsey (Enrico Ashton), Javier Camarena (Edgardo di Ravenswood)… Direction Aziz Shokhakimov, Mise en scène Andrei Serban. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.
Opéra Bastille les 21, 23, 28 février, 4, 7, 10 mars à 19h30 ; 26 février à 14h30.
« Joyeuses Pâques », la célèbre pièce écrite par Jean Poiret, est reprise au Théâtre Marigny dans une mise en scène de et avec Nicolas Briançon.
J’en ai assez d’assister à des joutes télévisuelles où l’on se renvoie mollement la balle. Arguments glaiseux contre charisme en cellophane. Marre de tous ces besogneux satisfaits d’eux-mêmes qui occupent l’antenne du soir au matin, dont la partition est rédigée par des technocrates en vacances de l’esprit.
Tout le monde n’a pas la chance d’avoir à disposition un texte écrit par Jean Poiret (1926-1992) pour briller en société ou sur un plateau, séduire un hémicycle ou amuser son auditoire, suspendre le temps et cabotiner jusqu’à plus soif sur une scène parisienne.
Alors, il est temps de retourner au théâtre et d’éteindre votre poste durant les vacances d’hiver. À Marigny depuis une semaine, Nicolas Briançon reprend « Joyeuses Pâques » jusqu’au 30 avril avec une troupe de professionnels, c’est-à-dire d’acteurs (Claire Nadeau, Muriel Combeau, Pascal Elso, Raphaël Duléry) qui jouent la pièce avec l’intention initiale de l’auteur. Du rythme ! Du rythme ! Et encore du rythme ! Briançon est un derviche-tourneur qui s’épuise à merveille dans la dialectique du mensonge. Il s’enferre, il s’enfonce, il creuse sans cesse son puit dans une argutie vaseuse, il nous régale par son affolement et sa science du placement. Et surtout, quelle générosité avec ses partenaires ! Il ne phagocyte pas leur talent par une présence despotique.
L’adultère est une affaire délicate
Dans le boulevard, on sait que la vedette a tendance à vampiriser son environnement proche. Briançon est un gentleman qui ne gâche pas les effets comiques des autres comédiens par des pitreries et des tirages intempestifs de la couverture à soi. Il ne vient couper ni leur respiration, ni briser leur silence. L’histoire de cette pièce créée en 1980 par et avec Jean Poiret dans le rôle-titre, accompagné de Maria Pacôme et de Nicole Calfan, sur une mise en scène de Pierre Mondy, est aussi connue que celle du Débarquement de Normandie. Elle fut même adaptée au cinéma avec le trio Belmondo-Marie Laforêt-Sophie Marceau pour un résultat poussif et sans charme si ce n’était la présence de Rosy Varte.
Lors du long week-end de Pâques, Stéphane, le héros sémillant interprété par Nicolas Briançon, croyant avoir déposé son épouse Sophie (Gwendoline Hamon) à l’aéroport, et s’estimant libre de ses mouvements nocturnes, ramène dans son appartement Julie (Alice Dufour), une jeune et désirable femme de vingt/trente ans sa cadette afin de vérifier si son sex-appeal opère toujours en milieu urbain. Mais, l’adultère est une affaire délicate qui demande du sang-froid et de la méthode. Stéphane en manque cruellement, il est néophyte en la matière, il compense son amateurisme par une propension à mentir, à s’énerver, à feindre l’apoplexie et à s’enkyster dans des explications de plus en plus incohérentes, donc terriblement réjouissantes pour le public. Sa perdition est un régal d’errances verbales et de duperies conjugales. Briançon affûté a suivi un entraînement intensif pour supporter de telles fréquences cardiaques. En son temps, Poiret avait tenu 450 représentations, soit près de deux années, puis il avait laissé sa place à Pierre Mondy, tellement il était lessivé par ce rôle énergivore. En 2023, on pourrait croire qu’une pièce genrée sur des rapports hommes-femmes serait complètement démodée et perçue comme le témoignage d’un classicisme douteux et d’une époque à abattre. La pertinence de son ton, l’arabesque des répliques qui s’enchevêtrent, la maïeutique de l’escalade en font un modèle du genre. Oui, en 2023, on peut rire de la crise de la cinquantaine, du démon de midi et des lois inhérentes au mariage.
Le couple, éternel sujet
Les hommes s’y révèlent lâches et fascinants d’imagination, les femmes corrosives et amoureuses, le couple, un sujet de débat ou de chaos éternel. « Lorsque le rideau s’ouvre, l’action est déjà commencée depuis cinq heures (comme dans Corneille, on arrive juste au bon moment !). Nous sommes dans la nuit du vendredi au samedi saint. Il est 1 heure du matin », voilà comment Jean Poiret présentait le décor.
Un homme malhabile et portant encore beau face à une jeune à la puissance érotique certaine sans domicile fixe. Là, dans un salon faiblement éclairé, à l’affleurement du désir, l’épouse sûre de son bon droit débarque, entre en piste dans ce manège infernal. Les nerfs de son mari résisteront-ils à ses assauts ? Gwendoline Hamon est une Cassandre sublime d’aplomb, vipérine et drôle à la fois, de ces bourgeoises meurtries qui ne s’en laissent pas conter. Quant à Alice Dufour, elle fait oublier son corps de gymnaste affermie par une puissance faussement candide, elle possède l’art du divertissement avec cette pointe d’émotion qu’il faut pour durer dans ce métier. Dominique Frot est une bonne burlesque, monty-pythonesque à souhait.
Courez-y ! Mon rêve serait que Nicolas Briançon monte la saison prochaine « L’Habit vert » de Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet avec Gérald Sibleyras.
En 1981, la chanteuse québécoise Diane Tell rêvait d’être un homme. En 2023, on lui proposerait une transition de genre fissa. Mais de nos jours, la différence entre les sexes est paradoxalement combattue, et la «toxicité» de la masculinité chassée partout. Ainsi, alors qu’il fait la promotion de sa nouvelle série «Liaison » au Royaume-Uni, et revendique sa masculinité en affirmant que l’influenceur mascu Andrew Tate ne dit pas que des sottises, l’acteur Vincent Cassel s’attire les foudres des féministes.
Cette fois-ci c’est Vincent Cassel qui s’y colle ! Je parle évidemment de la dernière polémique qui a agité les réseaux ce week-end :
Cette interview de Vincent Cassel sur la masculinité et Andrew Tate a du mal à passer https://t.co/QrERKVA2CC
Je dis n’importe quoi, mais je ne suis pas misogyne parce que "j'ai trois filles, une femme, une ex-femme et une mère". On atteint un peu trop vite le niveau Nadine Morano de nos jours. https://t.co/2NvyCmCyTQ
Voici les faits : au cours d’une interview accordée au Guardian, le quotidien britannique de gauche à côté duquel Libération fait désormais pâle figure, Vincent Cassel a déclaré ceci : « si les hommes deviennent trop vulnérables et trop féminins, il va y avoir un problème ». Un propos qui semble empreint de bon sens, mais celui-ci n’est hélas plus de ce monde, il a disparu des radars depuis une bonne dizaine d’années concernant le genre. Après de tels propos, des « syncopes en série chez les émules de Sandrine Rousseau » sont à craindre, prévoit Elisabeth Lévy (voir vidéo plus bas).
Une autre des déclarations de l’acteur français remet vraiment l’église au milieu du village, comme on dit : « Regardez ce qui se passe. Instagram et TikTok regorgent de personnes donnant des images fausses. Les hommes devraient être comme ci, les femmes devraient être comme ça. Vous voyez ? C’est un fantasme total de ce que devrait être la sexualité. Et on a tendance à oublier de quoi il s’agit vraiment. Il s’agit d’être soi-même. » Il est vertigineux de constater qu’une affirmation aussi banale fasse polémique.
Nous voilà transportés dans une sorte de dystopie grotesque, comme dans Woody et les Robots de Woody Allen (lequel est d’ailleurs lui aussi victime d’une fatwa bien-pensante, organisée par son ex-compagne Mia Farrow). Ce film hilarant, dont l’action se déroule en l’an 3000, présente un futur très lointain dans lequel les pauvres Terriens font l’amour en posant leurs mains sur une espèce de boule nommée orgasmatron. Cela m’avait fait hurler de rire il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, nous pouvons rire jaune, car cette idée délicieusement absurde fait presque figure de prédiction. En effet, en 2023, notre sexualité est placée sous la haute surveillance du commissariat du « Wokistur ».
Shocking !
Bien sûr, les internautes ont eu tôt fait de chercher des poux dans la tête de l’ex-monsieur Bellucci, faisant appel à la désormais classique mais toujours efficace « masculinité toxique », mais aussi en le traitant à demi-mot de pédophile, car sa nouvelle femme est de 30 ans a cadette. Vincent Cassel serait un gros dégueu attiré par les jeunes femmes, chose que l’on reproche aussi à Leonardo di Caprio. Non, Vincent Cassel n’est pas un gros dégueulasse, Vincent Cassel représente seulement la « banalité du mâle », car cette manie qu’ont les hommes d’âge mûr d’être attirés par les jeunes filles est vieille comme le monde et la littérature. Agnès, convoitée par Arnolphe dans L’école des femmes de Molière, peut en témoigner.
Nous sommes maintenant habitués à ce genre de polémiques stériles qui éclatent comme des bulles de savon, pour laisser place à la prochaine. Cependant, elles laissent toujours un arrière-goût d’amertume et de nostalgie. « Moi si j’étais un homme, je serais capitaine d’un bateau vert et blanc », ai-je envie de chanter.
Publié il y a près d’un an, alors que l’invasion russe de l’Ukraine ne faisait que commencer, Le mage du Kremlin (Gallimard) a reçu à l’automne le prix de l’Académie française, et a manqué de très peu de remporter aussi le prix Goncourt.
Son auteur, Giuliano Da Empoli, Italo-suisse né en 1973, est le fils d’un conseiller politique blessé lors d’un attentat en 1986. Il a lui-même été conseiller politique pour Matteo Renzi.
Politique-fiction
Depuis le succès de son livre, qui mêle politique et littérature, on voit régulièrement passer sa chevelure grisonnante sur les télévisions et les radios françaises. Avec son léger accent italien trainant, il y gratifie ses auditeurs de formules marquantes, comme, par exemple « j’ai l’habitude de dire que l’Italie est la Silicon Valley du populisme ».
Le Russe Vladislav Sourkov, cofondateur du parti Russie unie, qui mena Vladimir Poutine au pouvoir, photographié ici en 2010. Photo : Wikimedia Commons.
L’ouvrage se penche sur un personnage énigmatique, Vadim Baranov, largement inspiré par Vladislav Sourkov, conseiller politique et idéologue de Vladimir Poutine depuis la fin des années 1990 jusqu’à sa prise de distance avec le Kremlin, en 2020. Au milieu des anciens du KGB, Sourkov, fan de John Lennon et du rappeur Tupac, détonnait quelque peu. En quelque sorte, il était l’un des derniers vestiges, sous l’ère Poutine, de la Russie hédoniste des années 1990, même s’il a lui aussi participé à la forte verticalisation du pouvoir.
Un grand-père aristo, un père communiste
La part de fiction qu’ajoute Da Empoli semble se résumer à l’histoire d’amour compliquée de Baranov (« il n’existe pas une femme qui soit aussi précieuse que la vérité qu’elle nous révèle en nous faisant souffrir »), à sa solide culture classique, très française, pétrie de citations de Chamfort et de La Bruyère, et à sa généalogie.
Baranov est le petit-fils d’un aristocrate excentrique, insolent à l’égard du pouvoir soviétique, qui « se serait fait pendre plutôt que de renoncer à un bon mot ». Et le fils d’un apparatchik conformiste, qui a mené sa fronde à l’égard du paternel en adhérant totalement au régime communiste. « Je peux comprendre. C’est aussi une rébellion à sa façon. Quand tu grandis auprès d’un personnage tellement hors du commun, la seule révolte possible est le conformisme ».
Quatre décennies de politique russe
Au tout début du roman, un narrateur français, de passage en Russie, échange avec un inconnu sur Twitter à coup d’allusions à Evgueni Zamiatine, auteur de science-fiction et compagnon de route très rapidement désillusionné de la Révolution de 1917. Un beau jour, il se laisse entrainer dans une grosse berline qui parcourt les kilomètres dans la forêt russe, avec une inquiétude montante au fil des heures : « La curiosité amusée qui m’avait habité jusque-là était en train de faire place à une certaine appréhension. En Russie, me disais-je, tout se passe en général très bien, mais quand les choses vont mal, elles vont vraiment très mal. À Paris, la pire chose qui puisse vous arriver c’est un restaurant surestimé, le regard méprisant d’une jolie fille, une amende. À Moscou, la gamme des expériences déplaisantes est considérablement plus vaste ». Le narrateur se retrouve dans la riche demeure de Vadim Baranov et laisse débuter le long monologue de son hôte qui passe en revue quatre décennies de vie politique russe. Baranov raconte sa jeunesse soviétique et les paniers de victuailles réservés aux hauts fonctionnaires, puis la parenthèse libérale de la décennie 90, au cours de laquelle Baranov devient producteur d’une télévision plus trash encore que celle de l’Occident de la même époque, et l’ascension de Poutine, que l’oligarque Boris Berezovski vient dénicher dans les profondeurs du deep state.
La première rencontre entre Poutine et Baranov, présentés l’un à l’autre par Berezovsky, est marquante : à ce moment-là, « le Tsar n’était pas encore le Tsar » ; c’est un fonctionnaire un peu terne, la main presque moite, à l’air un peu idiot. Bref, l’homme idéal selon Berezovsky (le vrai maître de la Russie de cette époque) pour donner un tour de vis au régime russe sans sacrifier pour autant les privilèges glanés par les oligarques. Avoir l’air un peu idiot n’a jamais été une mauvaise chose en politique : Louis-Napoléon Bonaparte avait volontiers joué ce jeu auprès des tenants de la droite de son époque, avant de ravir le pouvoir pendant plus de deux décennies. Juan Carlos avait également usé de la même stratégie auprès de Franco : « Faire l’idiot est une discipline fatigante, très dure pour les nerfs », confia-t-il plus tard.
Berezovsky, capable, lui, de combiner à un haut niveau « intelligence pointue » et « stupidité abyssale », s’aperçoit mais un peu tard qu’il ne maîtrise plus du tout sa créature politique.
Hantises obsidionales et égo russes
Da Empoli parvient à se placer dans la tête du conseiller russe, à restituer les hantises obsidionales d’un pays qui se sent encerclé et qui a eu le sentiment d’être humilié par l’Occident pendant toutes les années 1990. On se souvient de la fameuse scène du fou rire de Clinton face à un Eltsine ivre mort et l’on se dit, nostalgiques, que le monde était globalement plus sûr quand nous étions coincés entre une Russie gouvernée par un alcoolique et une Amérique par un obsédé sexuel. Si la séquence a alimenté pendant des années le bêtisier des Enfants de la télé, elle a aussi mis plus bas que terre l’égo national russe. Lors de la première rencontre Poutine-Clinton, le nouveau président russe fixe tout de suite les nouvelles règles. Baranov raconte : « Avec lui ce serait différent. Plus de claques dans le dos ni de gros rires. Clinton a été déçu, c’est évident. Il pensait que désormais tous les présidents russes seraient de braves portiers d’hôtels, gardiens des plus vastes ressources de gaz de la planète pour le compte de multinationales américaines. Pour une fois, lui et ses conseillers sont repartis un peu moins souriants que lorsqu’ils sont arrivés ». Da Empoli restitue donc la mentalité du conseiller russe, sans entrer dans le jeu de la propagande russe. De toute façon, Baranov-Sourkov est un peu trop décalé, un peu trop occidental pour être totalement dupe de celle-ci.
Écrit avant le début de l’invasion russe, le livre n’avait évidemment pas anticipé le contexte actuel explosif. L’Ukraine n’est toutefois pas absente du roman, Baranov ayant observé attentivement la contestation ukrainienne des élections de 2004 autour d’une jeunesse rassemblée sur la place Maïdan et appuyée notamment par l’argent de Berezovsky. Cette subversion ukrainienne va inspirer directement le régime russe, qui va tenter de se mettre dans la poche tout ce que la Russie compte de marginaux et de subversifs, des bikers aux communistes en passant par l’extrême-droite, afin de maîtriser le mouvement. Baranov reçoit dans son bureau du Kremlin un certain Zaldostanov, chef d’un gang de motards. Baranov le met rapidement au service du pouvoir, grâce à une observation politique froide et clinique : « J’ai pu constater à plusieurs reprises que les rebelles les plus féroces sont parmi les sujets les plus sensibles à la pompe du pouvoir. Et plus ils grognent quand ils sont devant la porte, plus ils glapissent de joie une fois passé le seuil. Contrairement aux notables, qui cachent parfois des pulsions anarchiques sous l’habitude des dorures, les rebelles sont immanquablement éblouis comme les animaux sauvages face aux phares des routiers ».
Porté par son écriture mais aussi par l’actualité, le livre connait un grand succès et a fait l’objet de plusieurs tirages depuis sa sortie. Un livre que l’auteur n’écrirait peut-être plus aujourd’hui. En décembre dernier, dans l’Express, il confiait : « il y a quelques années, Vladislav Sourkov m’apparaissait comme un personnage romanesque. C’était déjà un « méchant », mais il était aussi féru de théâtre d’avant-garde et présentait un profil atypique pour un homme de pouvoir. J’ai écrit Le Mage du Kremlin dans un autre contexte. Aujourd’hui, avec la guerre en Ukraine, je n’en aurais plus envie… »
Affiche de René Dubosc pour le Parti Communiste français, années 30. D.R.
Une réponse à la dernière « péroraison » de Jérôme Leroy…
Les communistes, au même titre que le globicéphale noir ou le dugong dugon, appartiennent à une espèce protégée. Personne ne sait vraiment pourquoi mais c’est un fait patent, depuis toujours. A contrario, les électeurs de Monsieur Zemmour appartiennent à une espèce nuisible, si l’on en croit les propos d’un professeur en Sorbonne adressés à ses étudiants, et rapportés par le sénateur Stéphane Ravier : « si certains ont voté Zemmour, je les considère comme des bêtes à abattre ». Il est vrai qu’il ne suit en cela que les traces du ministre de l’Education nationale qui déclarait il y a peu que Monsieur Zemmour était « un poison lent contre lequel il faut mettre les Français en garde, et nous avons, nous, du côté de l’Éducation nationale, notre rôle à jouer » [1].
Après ce petit rappel, revenons aux communistes. Donc en tant qu’espèce protégée ils se portent bien et maintiennent une présence tous azimuts au cœur de notre société attendrie par leur belle âme si sympathique. Même une revue plutôt de droite comme Causeur a son communiste, comme les dames de la bonne société avaient autrefois leurs pauvres. Ainsi pouvons-nous avoir régulièrement le sempiternel catéchisme marxiste (tellement ressassé qu’on le croirait parfois tiré des œuvres de Groucho plutôt que de celles de Karl). Un catéchisme qui a toujours su manier les grands mots et les phrases ronflantes pour mobiliser les damnés de la terre et faire du passé table rase. Dernier exemple en date, la péroraison de « l’adresse aux vieux cons » de Monsieur Leroy, à propos des jeunes qui manifestent contre la réforme des retraites : « Ils manifestent contre Macron et son monde. Ils manifestent contre la culture de mort que fait régner le libéralisme en phase terminale. Ils manifestent pour vivre sur Terre, d’une vie réellement humaine. » Que dire devant tant de grandeur d’âme… peut-être simplement que les beaux sentiments communistes, les lendemains qui chantent ont toujours été des lendemains qui pleurent. Tous ceux qui ont un peu de bouteille devraient le savoir, les sociétés qui se réclament du marxisme aboutissent à des catastrophes, à l’oppression et à la mort. Malheureusement, plutôt que d’expliquer cela sans relâche aux jeunes générations, plutôt que de démonter le mécanisme fatal d’une idéologie mortifère, on laisse chanter les sirènes d’« une vie réellement humaine ». Et ça marche toujours, parce que les gens sont de braves gens et que bien sûr ils veulent une vie « réellement humaine ». Et ça marche toujours parce que la solution semble simple : supprimer le libéralisme (ou le capitalisme comme on disait autrefois). Et si l’on en croit Monsieur Leroy, ça commence par faire taire les vieux de droite.
En tant que vieux boomer de droite je veux donc répondre aux propos passablement fielleux de Monsieur Leroy. D’abord que l’on peut être un vieux de droite, même pas riche, après avoir été soixante-huitard gauchiste, époque à laquelle notre procureur anti-vieux était encore un petit enfant. Ce passage progressif de gauche à droite fut le destin logique de tous ceux qui eurent la révélation progressive, et consternante, des mensonges, des ignominies et des crimes d’une idéologie qui leur avait paru si belle. Que l’on ose encore se réclamer, de près ou de loin, de cette philosophie, de la « lutte des classes », de l’« anticapitalisme », pour la jeunesse, contre les vieux, pour les pauvres contre les riches, tout cela montre qu’effectivement les braises de la guerre civile dont rêve tout bon léniniste ne sont pas encore éteintes.
2023 est une année Picasso. Pourtant, cinquante ans après sa mort, il est difficile de lui rendre hommage. Le peintre de génie était un homme, et un homme à femmes, ce qui est bien plus important que son art aux yeux des professionnels de la vertu. De part et d’autre des Pyrénées, il aura droit à une «célébration», ce qui est déjà beaucoup.
À l’occasion du 50e anniversaire de la mort de Pablo Picasso, survenue à Mougins (Alpes-Maritimes), le 8 avril 1973, l’Espagne, la France et cinq autres pays organisent une cinquantaine d’expositions autourde son œuvre. Mais l’hommage s’annonce pour le moins délicat, dans des sociétés constamment hystérisées par la question du rapport homme/femme,prêtes à réclamer le décrochage de toiles prétendument sexistes, et qui promeuvent des artistesau diapason des nouvelles causessociétales,plus proches du sociologue quedu génial créateur obsédé par son art. L’hommage attendu (mais qui supposait,par définition, l’adhésion et un sentiment d’admirationplutôt unanime) sera donc une « célébration », c’est-à-dire la commémoration d’un événement appelé à rester dans la mémoire collective. Et c’est à Madrid, devant le monumental et symbolique Guernica (1937), exposé au Musée Reina Sofía, que les ministres de la Culture espagnol et français ont inauguré, le 12 septembre dernier, la « Célébration Picasso : 1973-2023 », se prêtant à des figures d’équilibriste tout aussi délicates que celles de l’Acrobate à la boule (1905)pour ne tomber ni dans le panégyrique ni dans la condamnation : « Nous ne pouvons pas ne pas promouvoir l’œuvre de Picassoau prétexte que certains aspects de sa vie personnelle ne nous plairaient pas, de même l’on ne peut écartercertains aspects discutables de sa vie » ;«Nous voulons présenter Picasso tel qu’il fut, célébrer son œuvre mais sans occulter certaines facettes de sa vie qui, à la lumière d’aujourd’hui, peuvent être contestées », a-t-on entendu du côté espagnol. « Œuvre foisonnante, inventive, souvent radicale » ; « Si actuelle » ;« Qui parle de politique, de démocratie, d’engagement » ;« À interroger »,toutefois, et à « appréhender à la lumière de notre époque », a-t-on enchaîné du côté français. Toutes ces contorsions oratoires et ces pudeurs sémantiques tranchent nettement avec les mots qui couraient, il y a cinquante ans encore, sur des lèvres moins frileuseslorsqu’on parlait de Picasso : « titan », « statue »,« géant », « grand Pan », « dernier des maîtres anciens ». Qu’on l’aimât ou non, d’ailleurs.
À bas le Minotaure, vive Sisyphe !
Mais, fini les titans et les formules grandiloquentes ! Ce qui doit nous intéresser maintenant, c’est Picasso tel qu’il a été, dépouillé de ses oripeaux de grand maître de la peinture du xxesiècle par le fameux « regard actuel », le salutaire « prisme contemporain » qui remet les gens à leur place – de préférence plus bas que terre – de leur vivant, et leur fait en rabattre post-mortem. Vu à travers le prisme déformant de nos nouvelles sensibilités,qu’a donc été Picasso sinon un horrible bonhomme qui, entre deux coups de pinceau, a passé son temps à maltraiter les femmes qu’il a connues, Fernande, Olga, Marie-Thérèse, Françoise, Jacqueline et les autres ? Un « prédateur », un « manipulateur », un « misogyne », un « violent », un « minotaure » qui les a avilies, déformées, méprisées, accaparées, dévorées, qui les trompait sans remords, prenait un malin plaisir à les voir se crêper le chignon devant lui, lisait les lettres de l’une en compagnie de l’autre, esquissait, en couple avec la précédente, des portraits de la suivante, se morfondait avec toutes une fois éprouvée l’harmonie familiale,les serinant chaque matin avec sa complainte de l’artiste qui n’a plus goût à rien avant de les entraîner jusqu’à tard le soir à ne vivre que pour sa peinture. Renouant avec une certaine éthique qui exigede l’art qu’il soit un discours vertueux et de l’artiste un modèle de bien-pensancetaillé sur mesure, la néopudibonderie contemporaine découvre avec effroi que Picasso, pourtant amateur de déconstructions artistiques en tous genres, n’avait riend’un homme déconstruitou inquiet de savoir qui-des-deux-rangera-l’atelier-aujourd’hui : pas vraiment le Sisyphe contemporain réduit à pousser devant lui un chromosome XY devenu un peu lourd, mais bien plutôt un homme génial de son temps, créateur fascinant, démiurge déroutant, rivalisant avec la nature, etqu’on imagine en effet assez difficile à vivre au quotidien. Scandalisés de voir que l’on a pu, dans un passé encore récent, admirer un créateur pour ce qu’il a créé, et non pour sa conduite domestique, nombreux sont les acteurs de cette effervescence d’un nouveau genre à détresser des couronnes de laurier et à réclamer de toute urgence la révision de notre jugement collectif. Comment pourrait-on rendre hommage au peintre deLa Pisseuse (1965), de La femme qui pleure(1937),ou encore à l’auteur du Désir attrapé par la queue, cette petite pièce surréaliste que Picassoa écrite en janvier 1941,où l’un des personnages fantasques, Le Gros Pied, trouvant La Tarte (autre personnage folklorique) à son goût, lui déclare sa flamme en des termes à faire pâlir les nouvelles vestales du féminisme : « Tu as la jambe bien faite et le nombril bien tourné, la taille fine et les nichons parfaits, l’arcade sourcilière affolante et ta bouche est un nid de fleurs, tes hanches un sofa et le strapontin de ton ventre une loge aux courses de taureaux aux arènes de Nîmes, tes fesses un plat de cassoulet […] » ? Selon ce que la philosophe de l’art Carole Talon-Hugon nomme « la chaîne de contamination » (L’Art sous contrôle, 2019), dans un monde artistique de plus en plus moralisateur, la malignité de la conduite personnelle de l’artiste comme individu se communique à son œuvre.
La toile Guernica de Pablo Picasso, au musée Reina Sofía de Madrid, 2 décembre 2021 Photo : Anadoulou Agency VIA AFP
L’hommage est-il encore possible ?
C’est donc aux musées que revient la lourde tâche de ne pas céder aux coups de semonce de la moraline et de permettre au public de venir regarder les œuvres de Pablo Picasso. Qu’on l’aime ou pas, encore une fois.Tâche complexe, à l’heure où de nombreuses expositionssont davantage les vitrinescomplaisantes des débats sociétaux du momentque l’occasion renouvelée de montrer des œuvres avec lesquelles nous entretenons collectivement un dialogue silencieux, enrichi de nos sensibilités individuelles plus disertes. Repu de toutes ces séances artistico-didactiquespendant lesquelles on lui reproche d’avoir été si oublieux ou si aveugle, le public aimerait être convié à regarder des œuvres qui lui plaisent beaucoup, lui plaisent moins ou ne lui plaisent pas, sans être abreuvé de messages sublimino-moraux à la finesse toute relative.
Ce défi est relevé. Après la très belle exposition « Maya Picasso » du musée Picasso à Paris, le Musée national Thyssen-Bornemisza de Madrid, présente un« Picasso/Chanel »(jusqu’au 15 janvier 2023) où le parti a été pris de « désactiver la supposée masculinité toxique de l’artiste »(on appréciera la formulation psychiatrisante) selon les termes de Guillermo Solana, directeur artistique du musée Thyssen, en le présentant sous un jour fort inhabituel, dans un magnifique dialogue de créations avec sa contemporaine, la célèbre couturière Gabrielle Chanel (1883-1971).Celle-ci disait d’ailleursapprécier Picassocomme homme et aimer sa peinture,tout en confessantne pas vraiment la comprendre, ce qui, au passage, est peut-être la meilleure définition du plaisir esthétique de tout un chacun. Avouons que le rapport entre les deux créateurs estassez mince,puisque Pablo Picasso et Gabrielle Chanel n’ont collaboré qu’à deux reprises, d’abord sur la mise en scène d’Antigone de Jean Cocteau, en 1922, puis surcelle du ballet Le Train bleu de Diaghilev, en 1924. Et mis à part le goût prononcé de sa première femme, OlgaKhokhlova, pour les créations de la géniale couturière dont elle était cliente, on ne voit aprioripas vraiment le lien entre l’iconique marinière du peintre et une robe du soir griffée Chanel. Mais c’est là que le charme opère et l’exposition est un enchantement. Pas de regard contemporainanachronique, aucun cartel poisseux d’idéologie, pas de cours de morale pour les nuls, pas de débat sur le rapport homme/femme et, fait anecdotique mais suffisamment rare pour être souligné, il n’est nulle part écrit : « Pas de planète B » ! Nous voici plongés dans une autre époque, celle des ballets russes, du cubisme, des premiers maillots de bain en tricot. Dans un parcours fait de tableaux et de robes, de corps-peinture, de corps-fusain, de silhouettes imaginaires sublimées par le vêtement, les tons des toiles du maître et des tissus de la créatrice de mode entament une troublante correspondance chromatique, les textureset lesformes se répondent en un dialogue incessant : lignes géométriques épurées du cubisme,goût pour les matières simples, esprit « collage » de certaines créations. Ici un manteau et le visage de Fernande Olivier, la compagne de Picasso à ses débuts au Bateau-Lavoir (Montmartre) ; là un sac à main en soie et acier chromé (1928) qui côtoie Femme en corsetlisant un livre (1914-1917) dans de bien fascinantes similitudes de motifs et de couleurs. Et des femmes, Olga bien sûr, mais d’autres aussi,toutes belles, parfois inachevées, énigmatiques, sérieuses, tendres, avec ces masques de visage qui puisent à la source de la magie, massives, imposantes, mais vêtues de tuniques fluides qui libèrent le mouvement de leur corps.L’exposition s’achève sur les photographies des mains des deux créateurs : les mains fines et effilées de Gabrielle Chanel (photographiées par André Kertérsz en 1938) délicatement posées sur un tissu d’une blancheur immaculée, un crayon entre les doigts, prêtes à dessiner la mode d’après ; les mains ouvertes de Pablo Picasso (photographiées par Nick de Morgoli en 1947) avec des ongles prêts à égratigner la peinture.
« Je donne arrache tords et tue je traverse incendie et brûle – je caresse lèche embrasse et regarde – je fais sonner à toute volée les cloches jusqu’à ce qu’elles saignent »(Carnets, 17 septembre 1935). Pablo Picasso a été un créateuret n’a déconstruit que pour reconstruire, plongeant plus avant dans la peinture, assumant avec passion l’héritage de ses grands prédécesseurs, Le Greco, Velázquez, Goya, les imitant, les mêlant, les dépassant, les métamorphosant, creusant au cœur de la peinture son style ou plutôt ses styles, car rien de plus ennuyeux pour lui que la continuité d’un style. Obsédé par la couleur et la forme, il n’a été l’artiste d’aucune cause extérieure à son art. Ni des femmes dont il ne se souciait pas de savoir si elles étaient plutôt « déesses ou tapis brosses » (Françoise Gilot, Vivre avec Picasso, 1965), mais qu’il a peintes à l’infini avec passion, maigres, lourdes, tristes, songeuses, rêveuses, accablées, épanouies, ivres de liberté. Ni des courants artistiques, trop à l’étroit dans leurs dogmes respectifs. Ni de la politique, étant allé au communisme « comme on va à la fontaine ». Ni du public dont il disait ne s’être jamais soucié. Ni des gens qu’il aimait certes, mais comme on aime aussi « un bouton de porte, un pot de chambre, n’importe quoi » (interview télévisée de 1966). Pour lui, « risquertout », pour reprendre sesmotstirés du film Le Mystère Picasso(1956), d’Henri-Georges Clouzot, c’était aller plus avant encore dans son aventure de créateur. Et autant le fantasme de le censurer au nom de nouvelles sensibilités émergentes est d’une immaturité intellectuelle désarmante, autant en faire la figure tutélaire de l’artiste engagé – ce qu’il n’a jamais cherché à être au demeurant–est une surprenante relecture de l’histoire.La tentation de le censurer et celle d’en faire le hérault de valeurs collectives exténuées se rejoignent dans une même méprise de ce que furent sa peinture et sa vie, sa peinture ayant été d’ailleurs pour lui, ni plus ni moins, que son autobiographie. Ni victime expiatoire du néoféminisme, ni symbole politique, Picasso ne peut continuer à être que lui-même. Face à la menace du décrochage et de la culture d’annulation, face aussi à la surinterprétation de son œuvre à l’aune du récent conflit en Ukraine (le président ukrainien ne s’est-il pas adressé à l’Espagne en avril dernier en comparant le bombardement de son pays avec celui de la ville de Guernica en avril 1937 ?), il reste à aller se confronter à ses œuvres. Car « à la fin, c’est la peinture qui gagne ».
« Je veux un équilibre précaire. Je veux que tout tienne ensemble, mais à peine. »(Françoise Gilot, op. cit.). Que Picasso se rassure, alors, car en 2023, il sera servi.
Benjamin Barthe, correspondant au Proche-Orient et rédacteur en chef adjoint pour l’étranger au Monde, est également un militant acharné de la cause palestinienne. Son épouse, Muzna Shihabi, défend ouvertement le nationalisme palestinien le plus extrême, quitte à flirter avec l’antisémitisme et l’apologie du terrorisme. Un couple en parfaite harmonie idéologique.
Le Monde, comme tant d’autres médias français de gauche, a presque toujours été résolument propalestinien. Les sionistes, dont l’auteur de ces lignes, l’ont intégré dans leur logiciel depuis fort longtemps. De propalestinien, Le Monde, qui se veut un journal objectif, a cependant versé ces dernières années dans le palestinisme et l’anti-israélisme radical. C’est ainsi que s’y relaient des envoyés spéciaux en Israël tous plus hostiles à l’État hébreu les uns que les autres. Ainsi, la journaliste Clothilde Mraffko, profondément anti-israélienne et transfuge de la revue Middle East Eye, financée par des capitaux arabes, se plaît désormais à utiliser à tour de bras dans Le Monde l’expression « suprémacistes juifs » pour qualifier les plus droitiers des hommes politiques israéliens (par exemple dans les articles du 28 avril 2021[1], du 28 mai 2022[2] ou encore du 4 janvier 2023[3]), sans jamais user d’un terme équivalent pour les plus nationalistes des Palestiniens. Ces derniers ne brillent pourtant pas toujours par leur modération, pour user d’un euphémisme. Dans un autre article consacré à la démolition d’habitations érigées illégalement par des Bédouins israéliens[4], Clothilde Mraffko feint de confondre ces Bédouins israéliens avec des Palestiniens : « Mercredi 7 juillet, l’État hébreu a détruit pour la septième fois les structures d’une communauté bédouine où vivaient quarante-deux Palestiniens, dont vingt-quatre enfants, dans le nord de la Cisjordanie. » Ces deux populations sont pourtant absolument distinctes mais la journaliste espérait sans doute ainsi faire bénéficier les Bédouins d’Israël du capital de sympathie et de victimisation dont jouissent déjà les Palestiniens auprès de ses lecteurs.
L’éditorial publié le 30 décembre 2022, au lendemain des dernières élections israéliennes, intitulé avec un rare sens de la nuance « Israël, une démocratie devenue illusoire », est un modèle de parti-pris radicalement anti-israélien. Si on peut y trouver l’ensemble des poncifs antisionistes (des « suprématistes juifs », encore eux, à la « colonisation » en passant par « l’apartheid » et « la volonté de domination des territoires palestiniens »), nulle trace du moindre commencement du début d’une critique du côté palestinien. Inutile d’y chercher une référence au Hamas, au Jihad islamique ou plus généralement au terrorisme.
Cette hémiplégie idéologique du Monde concernant le conflit israélo-arabe est largement connue et régulièrement dénoncée par certains. Ce que l’on connaît moins, c’est l’arrière-boutique du quotidien de référence concernant Israël. Cette dernière a un nom, celui de Benjamin Barthe, rédacteur en chef adjoint pour l’étranger, chargé de la supervision de la couverture proche-orientale du journal. Sa personnalité et ses liens familiaux sont pour le moins intéressants.
Avant d’occuper ces fonctions, Benjamin Barthe a lui-même été correspondant du Monde en Israël et dans les territoires palestiniens de 2002 à 2011. Le visionnage de certaines de ses conférences anciennes révèle un homme intelligent aux positions qui pouvaient donner l’illusion d’être assez équilibrées.
Un examen de son compte Twitter conduit cependant à une tout autre conclusion. Barthe y poste quasi quotidiennement, depuis des années, des publications liées au conflit israélo-arabe. Toutes, sans la moindre exception, expriment une très vive hostilité à l’égard de l’État hébreu. Absolument aucune ne contient le moindre esprit critique vis-à-vis des voisins de ce dernier. Il arrive même que Barthe dérape et exprime clairement, peut-être dans une sorte de cri du cœur, sa profonde détestation pour Israël.
Barthe s’est déjà fait épingler à plusieurs reprises pour des publications fleurant l’anti-israélisme primaire. Le journaliste Clément Weill-Raynal (qui révéla également notamment l’existence du « Mur des cons ») rapportait par exemple les faits suivants :
Traduction du post Facebook applaudi par Benjamin Barthe : « Ils haïssent, ils tuent, ils rejettent. C’est ce qu’ils font depuis plus de 74 ans. / Un pays construit sur une éthique négative : négation de l’autre, négation de sa présence, négation de son histoire, négation de son humanité. Mais ils nient également ce qu’ils sont eux-mêmes devenus : une force négative produisant l’oppression, le mensonge et la mort. Cela ne peut pas durer éternellement, Shireen. Cela ne le pourra pas. »
Commentaire de Barthe : « Bien dit mon ami ».
En 2008, Benjamin Barthe épouse Muzna Shihabi. Née en Libye, cette dernière détient entre autres la nationalité palestinienne et vit actuellement à Paris. Shihabi est également une militante radicale défendant le nationalisme palestinien le plus extrême. Proche du Fatah de Yasser Arafat, Shihabi clame publiquement son refus d’accorder la moindre légitimité au droit à l’existence d’Israël (voir notamment le hashtag #ZionismIsRacism dans sa bio Tweeter). Il lui arrive d’aller plus loin encore.
Muzna Shihabi coiffée du keffieh et brandissant un drapeau palestinien lors de la coupe du Monde au Qatar.
Shihabi publie frénétiquement sur les réseaux sociaux, du matin au soir, la nuit, tous les jours. Ses comptes Twitter et Facebook sont intégralement consacrés à la lutte pour la libération de la Palestine et à la délégitimation de l’État d’Israël. Il est rigoureusement impossible d’y trouver un autre thème.
Muzna Shihabi est également très active au sein du BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions est un mouvement qui vise par des campagnes au boycott économique, académique, culturel et politique d’Israël et de ses citoyens).
Il n’est pas inintéressant de souligner que Benjamin Barthe a, dans un article d’octobre 2022 sur la préparation de la Coupe du monde de football au Qatar[5], fait la part belle à ceux qui imputaient les appels au boycott à l’islamophobie…
Plus inquiétant encore, au-delà de son antisionisme obsessionnel et radical jusqu’au bout de ses ongles, il arrive que son épouse se laisse aller à des propos flirtant avec l’antisémitisme. En septembre 2022, Shihabi écrit, à propos d’une vidéo montrant des policiers israéliens procédant à une arrestation musclée à Jérusalem : « Tant que c’est le peuple élu de Dieu qui fait ça, ça va. » Le « peuple élu de Dieu », ce sont les juifs et Shihabi semble fortement dénoncer ici le fait que ces derniers, et seulement eux, seraient, selon elle, épargnés par les remontrances internationales. Veut-elle entendre que les juifs sont si puissants que nul n’ose les critiquer ? Sommes-nous toujours ici dans la critique potentiellement saine et légitime de la politique israélienne ?
Autre exemple, Shihabi s’est tranquillement livrée à une apologie du terrorisme, rendant hommage à un Palestinien qui avait tiré sur des Israéliens. Ce tweet a ensuite été supprimé. Avait-elle eu conscience de s’être un peu trop dévoilée ?
On dira que lui, c’est lui et elle, c’est elle, autrement dit que les hommes ne sont pas responsables des propos de leur femme (et inversement). Certes. Sauf que Barthe like ou retweete fréquemment des publications de son épouse.
Selon Muzna Shihabi, les membres des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, milice armée palestinienne ayant commis de nombreux attentats contre des civils israéliens et considérée comme terroriste notamment par le Canada, les États-Unis et l’Union européenne, sont « des résistants ».
On aimerait savoir si Benjamin Barthe, chargé de la supervision de la couverture du Proche-Orient pour Le Monde, estime comme son épouse que tuer des civils israéliens s’apparente à de la résistance légitime.
En 2010, Muzna Shihabi publie dans un livre collectif[6] un texte intitulé « Où devrais-je accoucher ? ». Elle y révèle notamment avoir travaillé comme chargée de communication pour l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Elle décrit les hésitations qu’elle et son mari ont eues pour choisir le lieu adéquat où devait naître leur enfant franco-palestinien. Serait-ce Ramallah, Jérusalem ou la France ? Elle y explique les avantages et inconvénients inhérents à chaque lieu pour l’enfant.
Dans le paragraphe « The solution », Shihabi, s’exprimant de toute évidence au nom du couple explique : « Puisque nous voulons que notre bébé naisse à Jérusalem, à la fois pour des raisons nationalistes (notre future capitale palestinienne) et pour que le bébé obtienne rapidement son passeport français, nous avons décidé de défier l’occupation israélienne et d’aller à Jérusalem. » Tout porte à croire que les époux Barthe jouissent d’une grande harmonie politique et idéologique.
Pour conclure, on laissera Barthe lui-même expliquer que confier la rédaction d’articles à un journaliste trop impliqué « n’est pas exactement la marque d’une revue de référence » ? Voilà au moins un point sur lequel on lui donnera raison à 100 %.
« Le Monde / Israël : un lynchage sans fin » (dossier spécial de Tribune Juive, décembre 2022).
[1] « En Israël, le camp suprémaciste juif de retour à la Knesset », Le Monde, 18 avril 2021.
[2] « En Israël, les défenseurs du Temple gagnent du terrain », Le Monde, 15 juillet 2021.
[3] « En Israël, le nouveau ministre Itamar Ben Gvir joue les incendiaires sur l’esplanade des Mosquées », Le Monde, 4 janvier 2023.
[4] « Dans la vallée du Jourdain, l’UE impuissante face aux violations israéliennes », Le Monde, 15 juillet 2021.
[5] « Mondial au Qatar : les ”leçons de morale des Français” passent très mal à Doha », Le Monde, 8 octobre 1922.
[6] “Letter from Muzna: Where should I deliver”, in Kenneth Ring et Ghassan Abdullah (dir.), Letters from Palestine, Wheatmark, 2010.
Le Classico Macron-Syndicats promet d’être un grand cru. Macron, Martinez et Berger, sur leur dernier mandat, vont jouer le coup à fond. Sur les boulevards va circuler l’odeur de la poudre, pas de l’essence. Avec Le Maire au shaker, le cocktail molotov est cette année au prix du Dom Pérignon rosé. Le billet satirique de Denis Hatchondo.
Le plein “d’indessence”. Rendez-vous est pris pour le 6 mars avec le blocage des raffineries, préambule indispensable avant la mise à l’arrêt du pays. On n’a pas fini de réentendre parler des profits insensés faits par Total. Des profits dus à la crise, à la guerre et non à un forage miraculeux ou au flair de son patron, Patrick Pouyanné. Le PDG de Total incarne le mépris décomplexé des nababs du CAC40 pour le monde du travail. Plus personne n’ignore sa fiche de paie. Il a même versé deux litres de larmes, par rapport à ses homologues de l’OPEP son salaire est digne d’un porteur de jerricane. Son spleen de crocodile bouleverse Le Maire, qui persiste à lui faire le plein et le pare-brise. Quand ses ouvriers ne lui lâchent pas la pompe, il fait fuiter leurs salaires pour les siphonner dans l’opinion. Il omet juste de faire savoir qu’à force de s’envoyer du kérosène dans la narine, leur espérance de vie est inférieure 6 et 7 ans aux cadres de l’entreprise.
Le Maire, le pompiste franchisé. Il faut voir sa tête de carbu encrassé quand il est question de taxer les superprofits. C’est limite suspect son acharnement à ne pas prendre le flouze alors qu’il a la cuve à sec. Il se voit beau comme un camion-citerne en 2027. Il en oublie son score ridicule à la primaire de 2012. Mais à quoi carbure Houellebecq pour voir Le Maire en héron cendré balzacien ? Autant voir Dupont-Aignan déchiré à l’opium Excellium, une créole à chaque oreille, une Viet dans chaque bras, avant une roulette russe dans un bouge de Hanoï.
Macron au balcon, Mars au tison. Tous les corps de métier sont à l’os. Pas un secteur n’échappe à la crise. Si la rue s’enflamme, il n’est même pas sûr que la police fasse le job. Elle a la matraque molle. Macron n’a plus rien pour se planquer. Il ne peut plus jouer sur le Covid, la guerre et ses coups de fil diplomatiques. Sa partie de cache-cache avec les électeurs lui a évité une campagne présidentielle. C’est d’ailleurs cette campagne squeezée qui s’invite aujourd’hui au cœur du mandat. Si l’opinion reste favorable aux blocages quand le pays sera à l’arrêt, une surenchère au niveau des revendications est à prévoir. Pour solde de tous comptes. À ce moment-là tout peut arriver.
Mélenchon idiot utile de Macron. Seul Mélenchon peut dynamiter ce scénario en brisant l’harmonie et la cohésion du mouvement. Il a bordélisé le passage de la réforme à l’Assemblée. Laissant LFI en slip kangourou et la Nup’s en caleçon. Les syndicats demandaient à la Nup’s de retirer ses amendements afin que les députés, placés devant leur responsabilité, puissent voter l’article 7, celui qui met deux ans fermes aux futurs retraités. Les cocos, les socialos et les Verts se sont exécutés. La moitié de LFI s’apprêtait à le faire. Méluche a piqué sa crise dans le mégaphone et ses ouailles se sont rangées à son injonction. Les grévistes l’appellent à rester discret, mais il ne cesse de vampiriser le rendez-vous du 7 mars, pronostiquant le Grand Soir, la Lutte Finale, la Révolution. Plus le thé à la menthe et la chicha obligatoires ! Il terrorise, quand Martinez rassure. Ce qui n’est pas un mince exploit. Bref, seul Méluche et sa grande gueule peuvent sortir le président du pétrin. Une grève générale pourrait pousser Macron à la démission, un stratagème qui préserve une chance pour un retour futur…
Ok il se casse mais il fait quoi? Il se prend un bar-tabac avec Brigitte. Oui, mais où? Pas à Amiens, c’est Ruffin le parrain, il va les mettre à l’amende. Dans les Pyrénées, pour se rapprocher de mamie? Mouais, Lassalle sera tous les soirs au comptoir, à s’envoyer des 102 en matant Bridget à la caisse. Mais s’il paye sans laisser un clou ça peut le faire.
Né en 1943, le chanteur à la barbe fleurie et aux refrains marrants aurait fêté ses 80 ans, le 20 février
Il y a des rigolos qui me rendent triste et joyeux à la fois. « Big bisou » me tire les larmes d’un bonheur perdu, d’une Atlantide de souvenirs, une terre que je ne foulerai plus jamais. Qu’il est loin le temps des Carpentier, de Jean-Jacques Debout superstar et de Claude Luter à la clarinette, d’un Paris zazou, d’une télé à paillettes, d’un show-business à visage presque humain, du divertissement exercé avec une certaine dignité. Ils étaient tous créatifs quand ce mot avait encore un sens et n’avait pas été dévitalisé par les cyniques et les blasés.
Carlos, chanteur comique à la dimension irénique, était le réceptacle de cette enfance où se fondaient l’âge bête des farces et attrapes et, déjà, l’adulte en construction, en proie aux doutes et à la nostalgie. Était-ce à cause de sa voix essoufflée, gravement cajoleuse de patriarche orthodoxe que je ressentais chez lui une forme de sagesse et, dois-je le confesser, une légère peine, de ces brisures qui rendent les Hommes moins cruels et moins cons ? Carlos imprimait dans nos têtes en formation, quelque chose de plus gros que lui, de plus tendrement fissuré que ses chemises à larges fleurs de tiaré, de plus rêveur aussi que le Tirlipimpon.
Une sympathie immédiate
Derrière le clown de Saint-Germain-des-Prés, l’enjôleur de nos samedis soir, l’amuseur débonnaire des Grosses Têtes, sans qu’il en ait vraiment conscience, il était porteur d’une autre histoire épique et tragique, du cabinet de Françoise Dolto au viager du baron de Ville d’Avray, du Vème arrondissement à Antibes, des révolutions de canons au swing des caves. Cette génération d’artistes du music-hall, je pense à Joe Dassin et à Mort Shuman, faisait de la variété un art noble, respectueux et inventif, ils savaient garder la bonne distance avec leur public. Carlos attirait la sympathie immédiate, le salut affectueux et, en même temps, nous ne pouvions passer à côté de sa profondeur. Il nous troublait par son humilité et son écoute sincère.
Petit, chez Dorothée ou Drucker, nous présentions imperceptiblement qu’il était doué d’une intelligence supérieure, à sa manière de se comporter sur les plateaux avec les autres, jamais avare d’un mot, d’un clin d’œil, d’une tape amicale, jamais rance dans une profession si prompte à générer de la rancœur, il renvoyait la balle à Dave, à Chantal Goya ou à Jeane Manson avec suavité, il était ce partenaire délicat et attentionné, ce confident qui ne juge pas et qui se trouvera toujours sur votre chemin quoique vous fassiez.
À sa mort, en 2008, à soixante-cinq ans à peine, Sylvie Vartan, si pudique et réservée d’habitude, fut dévastée. Carlos fut son ami intime, son secrétaire particulier, son accompagnateur sur des tournées picaresques, le témoin d’une gloire frénétique et d’une jeunesse enflammée, le parrain de son fils David, le trublion d’une nuit sans fin qui avait démarré dans les années 1960. Déboussolée et inconsolable, elle n’avait que des superlatifs à son attention, l’affublant joliment de toutes les qualités. « Très profond, très sensible, très intelligent, très cultivé, etc. » dit-elle de lui, son chagrin était immense. Johnny, sous le choc, K.O débout, déclara : « J’ai perdu un frère ». Le jour de ses obsèques, Hugues Aufray, Philippe Lavil, Michel Delpech ou Eddy sont venus soutenir Mimi, son épouse, non pour la photo, pour la frime, mais parce qu’ils perdaient ce jour-là un copain précieux, que s’envolaient leurs plus belles années et qu’ils mesuraient tous la chance d’avoir croisé sa route. Qu’assurément la fête serait moins folle sans sa présence et que les conversations, quand les projecteurs s’éteignent, n’auraient plus la même intensité.
Fantaisie et bienveillance
Carlos était un seigneur russe qui ne roulait pas des mécaniques, il aimait la pêche, Jean Rostand, Sidney Bechet, le homard, les voyages et les lumières de la Crimée. « Le loup-garou du bougalou » et « Rosalie » participaient d’une même émotion venue des brumes des années 1970. Que nous étions heureux de le retrouver dans nos salons, vêtu d’improbables déguisements. Un soir, il était arrivé en grenouille pour chanter « Señor météo », c’était complètement loufoque et assumé, la fantaisie l’habillait, sa bienveillance l’honorait. Ce gros bonhomme aux yeux d’asiate fut également un fils, celui de Boris Dolto, son héros, un temps clochard à Constantinople puis pape de la kinésithérapie en France. Carlos se définissait ainsi dans une chanson : « Je suis chanteur comique. Je fais dans la musique. Je joue pour les bambinos des petits refrains rigolos ».