Les éditions Paulsen font reparaître pour les 30 ans de Guérin les Commentaires de Louis Lachenal (1921-1955), l’alpiniste français qui conquit l’Annapurna le 3 juin 1950 avec Maurice Herzog. Au-delà de la controverse autour du récit officiel et des différentes philosophies de la haute-montagne, le souffle de ces héros vient nous chahuter dans notre confort sédentaire.
Coll. Lachenal
Les années 1950 sont loin. Brumeuses. La victoire de l’Homme sur les plus hauts sommets de la planète n’a plus aujourd’hui la même saveur, le même retentissement médiatique. La montagne jadis inaccessible a marchandé son ticket d’entrée, elle souffre d’une ruée continuelle et d’une détérioration de son habitat. Sa majesté est à la portée des plus fortunés, les explorateurs n’ont plus d’avenir. Bientôt, les voyages dans l’espace subiront le même effet et les Hommes auront perdu toute faculté de rêver à l’impossible et de se mesurer au chaos. L’exploit physique et sportif, l’aventure folle et splendide, la conquête dérisoire et grandiose, le prestige des nations qui allèrent planter leur piolet sur le toit du monde, tout ça semble surgir du brouillard des Trente Glorieuses. Un temps révolu, celui des contes et des légendes. Nous sortions d’un long cauchemar, les souillures de l’Occupation nous réveillaient en sursaut. Nous avions besoin d’eux, de leur féérie, de leur courage et un peu de leur honneur aussi, ce n’est pas un crime. On a presque oublié cette première cordée de juin 1950 qui fit des alpinistes français des surhommes adoubés par la République reconnaissante. Leur gloire n’était pas factice, quoiqu’en disent les commentateurs a posteriori, n’oublions pas leurs souffrances et leurs doutes, le poids des responsabilités et la part de mystère.
8000 mètres !
Ils ont écrit l’histoire de la montagne, ils ont mis des mots et leurs pas sur des planètes non-identifiées, le territoire des 8 000 mètres. Ils étaient là-haut, seuls, avec des cartes fausses, une météo déplorable, des semaines en lévitation dans ces hautes vallées du Népal, avec un équipement qui ferait sourire de nos jours, une forme de naïveté juvénile, une peur morbide, souvent en manque d’oxygène et de visibilité, ils sont pourtant redescendus. Ne restent que des confettis de mémoire, des couvertures de Paris Match jaunies, des images en noir et blanc où l’on vit ces héros aux extrémités meurtries, portés en vestales, les pieds enrubannés, le regard un peu vide. Ne reste de cette épopée que des histoires de montagnards savoyards, histoires chuchotées, un peu secrètes ; les anciens se racontent, enjolivent, eux savent la vérité, ils font perdurer le feu sacré. Notre génération supersonique, qui n’a connu ni la guerre, ni l’ascèse, a bien du mal à comprendre ces grimpeurs, ces artistes des altitudes qui affrontèrent l’Himalaya avec l’innocence et la foi des premiers croyants. Ils s’appelaient Gaston Rébuffat, Lionel Terray ou Jean Couzy. Quand les frontières du Népal s’ouvrirent, une expédition française s’engouffra et monta, de camp en camp, cornaquée par des sherpas. « Qu’ils sont beaux, ces salariés ! On dirait qu’ils sont là pour leur plaisir » écrit Louis Lachenal. Comme toutes les équipées fantastiques, elles étaient composées d’hommes complexes, aux destins et ou préoccupations contradictoires, certains escaladaient pour la France, pour le Général, d’autres pour se prouver quelque chose. Dans cette chevauchée des glaciers, Maurice Herzog, le capitaine de cet escadron en tira une aura immense. Toutes les familles, d’Annecy à Brest, avaient dans leur bibliothèque Annapurna, premier 8000, best-seller encore plus retentissant que Bonjour tristesse de Sagan. Maumau eut tous les honneurs, il fut secrétaire d’État à la jeunesse et aux sports, membre du CIO, maire de Chamonix, député, il fut le récipiendaire des lauriers. Alors, naturellement, ce statut trop grand pour un mortel se fissura au fil des décennies.
Héros oublié
Les éditions Paulsen ont mis en lumière l’autre héros oublié, à travers un travail sur les archives et une contextualisation remarquable (la préface de Charlie Buffet pose parfaitement les enjeux de cette expédition). Louis Lachenal est mort en 1955 d’une chute dans une crevasse de la vallée Blanche. Ce personnage hors-norme, difficilement sondable, rapide, félin, « virtuose », surnommé Biscante (de Biscantin, le cidre originaire de Haute-Savoie), funambule d’un alpinisme chronométré était membre de la Compagnie des guides de Chamonix. Il a écrit son Annapurna qui n’est pas tout à fait celui de Herzog, « Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une affaire de cordée », résume-t-il. Il faut lire le journal de Lachenal pour comprendre sa vision, son éthique de la montagne : « La montagne n’était pas mon occupation du dimanche, c’était ma vie, à moi. Pour d’autres, vivre c’est se pencher sur des livres, peindre ou donner des ordres ; cela peut se faire avec les pieds coupés, avec les jambes coupées. Pour moi, vivre c’était choisir une montagne, choisir son défaut et sentir les rugosités de granit sous la plante des pieds. Chaque phalange enlevée emportait un peu d’espoir ».
Sur l’Annapurna – Louis Lachenal – Guérin éditions Paulsen 58 pages
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Adapté et mis en scène par Arnaud Denis, Les Liaisons dangereuses, chef-d’œuvre de Pierre Choderlos de Laclos a été donné à la Comédie de Picardie, à Amiens. A peine arrivé sur place, une question m’a taraudé le peu d’esprit qu’il me reste : pourquoi donc la bonne ville d’Amiens – où Laclos est né 18 octobre 1741- ignore royalement (est-ce bien le terme?) l’immense écrivain ? Au bar, je n’ai pu m’empêcher d’en parler à mes amis Etienne Desjonquères, directeur du Centre culture Jacques-Tati, et Thierry Griois, journaliste au Courrier picard et comédien au sein de la troupe Le Théâtre de l’Alambic ; comme moi, ils se demandaient bien pourquoi la capitale picarde n’a d’yeux et de fierté (légitime, c’est vrai) que pour Jules Verne. Je m’en suis longuement entretenu avec ma Sauvageonne, comédienne elle aussi, et férue de théâtre. Elle non plus ne comprend pas et s’insurge. Il fallait la voir se révolter, trépigner, hurler à travers le bar. Quand la Sauvageonne s’adonne à une colère de fille, il est préférable de se mettre à l’abri. Je la contemplais, l’admirais car, c’est vrai, elle avait totalement raison. Mais pourquoi donc Amiens snobe-t-elle à ce point Laclos ? (Seul un talentueux fleuriste sis au 22 de la rue des Sergents a eu l’élégance et la bonne idée de baptiser sa boutique du célèbre militaire, inventeur du boulet creux). Son œuvre serait-elle trop sulfureuse, trop libertine pour les belles âmes locales, largement concurrencées par les adeptes du wokisme qui, très certainement, considèrent que les femmes y sont trop brutalement courtisées ? Nous nous disions qu’il se passe la même chose à Reims avec le tout aussi sulfureux et génial romancier Roger Vailland, trop communiste peut-être, par ailleurs inconditionnel de Laclos, victime d’un cruel ostracisme dans la ville où il a passé son enfance et son adolescence. Pas une plaque dans la maison de ses parents, avenue de Laon. Un scandale. Et que dire de cette totale absence de plaque d’hommage sur sa maison natale d’Acy-en-Multien, dans l’Oise ? Scandaleux ! Nous nous disions, la Sauvageonne et moi, que le monde allait mal. Alors, nous avons pris place, et attendu que le rideau se lève. Il s’est levé. Quel régal ! Une heure quarante de pur régal. Grâce à une mise en scène subtile et efficace, on retrouve toute la force du roman de Laclos et ses thèmes : la liberté, bien sûr, mais aussi et surtout la cruauté perverse qui anime certains personnages, en particulier le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil. Les comédiens sont exceptionnels : Delphine Depardieu (Merteuil), Valentin de Carbonnières (Danceny), Jean-Benoît Souilh (le valet), Michèle André (Madame de Rosemonde), Marjorie Dubus (Cécile de Volanges), Salomé Villiers (Mme de Tourvel). Les costumes d’époque : un ravissement. La langue est sublime. Arnaud Denis s’est permis d’ajouter au texte quelques métaphores animalières et fort amusantes. Le message politique est mis en valeur : on comprend que, quand le valet rend son tablier, le franc-maçon Laclos n’a rien voulu montrer d’autre que la Révolution était imminente. Le peuple en a assez d’être opprimé, humilié ; il ne va pas tarder à le faire savoir.
De dix à seize ans, la romancière Noëlle Châtelet a été pensionnaire à Fontenay- sous-Bois. Une expérience qui a largement contribué à faire d’elle la femme qu’elle est devenue.
Dans la famille Jospin, elle est la petite dernière. Noëlle de son prénom. Pas forcément désirée mais absolument adorée. « Mademoiselle J » ainsi qu’elle se prénomme pudiquement dans A l’école des filles, son nouveau livre. Devenue sociologue et écrivaine, Noëlle Châtelet, qui fut l’épouse du philosophe François Châtelet, s’est intéressée entre autres aux métamorphoses du corps et, de fait, au vieillissement. En 2004 elle nous avait bouleversé avec La dernière leçon, texte autobiographique dans lequel elle racontait comment elle avait accompagné sa mère nonagénaire jusqu’à sa mort programmée. Le livre, essentiel, avait été suivi d’un second récit Suite à la dernière leçon qui revenait sur l’impression de trahison ressentie au moment de l’adaptation de son best-seller au cinéma. Depuis l’écrivaine a fait sien le combat sur l’aide active à mourir. Une thématique à l’opposé de celle de son nouvel opus, lequel se place résolument du côté de la vie. Des premières leçons, en quelque sorte. Le 1er octobre 1954, à tout juste 10 ans, Mademoiselle J quitte la chaleur du foyer familial pour un austère pensionnat. Le choc est brutal. Violent même.
« On m’arrache à tout ce que j’aime et qui m’aime. On m’enferme au nom de l’Education (…) Je quitte ce que j’aime et qui m’aime. Je me quitte moi-même ». Fini les feux de cheminée auprès du père, les petits déjeuners du dimanche dans le lit de la mère, les cavalcades seule en forêt, place aux petits lits dans un dortoir de filles, aux toilettes de chat devant des lavabos communs, aux brimades incessantes et aux humiliations qui vont avec. La jeune fille a beau avoir du tempérament, les premiers temps sont difficiles. Sous ses allures bravaches, une sensibilité d’écorchée vive. Jusqu’au jour où elle découvre le pouvoir insoupçonné de l’amitié puis de ce que l’on ne nomme pas encore la sororité. Pour faire face à l’adversité et mettre à mal les injustices, l’adolescente et ses amies vont former un Ordre. Celui des Trois mousquetaires. Au féminin. « Une pour toutes, toutes pour une ». Ensemble elles oseront tenir tête à la plus immonde des enseignantes : Quasimoda la bien nommée. Qu’on ne s’y méprenne pas. L’école des filles n’est pas un réquisitoire en règle contre l’Education nationale mais l’histoire intime d’une jeune fille dans les années 50. Un temps où les adolescents craignaient les enseignants et non l’inverse. C’est entre les murs gris de cet internat que Mademoiselle J vivra des révolutions d’importance : les premières menstruations, la découverte de l’amour. Noëlle Châtelet dit tout avec pudeur mais sans tabou. La masturbation, les amours féminines, le corps qui déborde. « Et moi ? Et mes désirs ? Qu’est-ce que j’allais en faire ? Comment les vivre et avec qui ? » Récit d’apprentissage, L’école des filles brille par son authenticité. Tout sonne juste et vrai. L’écrivaine ne se place jamais au-dessus de son sujet. En choisissant le « Je » elle trempe directement sa plume dans l’encre de l’adolescence dont elle retranscrit avec subtilité, les élans, les excès, les craintes et les fragilités. Une formidable leçon de vie.
A l’école des filles de Noëlle Châtelet Editions Robert Laffont 257 p
Pour la sociologue, iranologue et enseignante, malgré la colère importante dans les rues, « le système reste suffisamment structuré » pour empêcher toute chute du régime à court terme. Parler de renversement est donc prématuré.
Causeur. En ce début d’année, tous les regards se tournent vers l’Iran. Sans faire de futurologie (bien que vous veniez de publier un livre intitulé Paris, 13 novembre 2045), une question nous taraude : l’hypothèse d’une chute prochaine du régime est-elle plausible ? Amélie-Mariam Chelly. Je ne fais pas partie de ces chercheurs qui, depuis quarante ans, répondent « oui » lorsque la classe médiatique pose cette question. Depuis la fin de la guerre entre l’Irak et l’Iran (1980-1988), le pays est régulièrement traversé par des manifestations. À cette époque, on a commencé à voir poindre des insatisfactions nées de nombreuses désillusions. J’aurais tendance à penser que l’hypothèse de la chute est désormais légèrement plus forte. La période où la probabilité d’un renversement était la moins grande, c’était lorsque Hassan Rohani était au pouvoir, de 2013 à 2021, en particulier au moment de la signature des accords de Vienne sur le nucléaire (2015). Donald Trump ne s’était pas encore retiré unilatéralement des accords, et l’on se trouvait alors plutôt dans la perspective d’une révolution à la chinoise. C’est-à-dire que, peu à peu, on voyait des idées émanant de la raison commencer à se faire une place aux côtés des idées tirées de la charia et des textes religieux. La perspective du renversement fait un peu plus sens aujourd’hui, mais j’ai tout de même du mal à y croire réellement. Si l’on parle de chute, c’est parce que Donald Trump avance d’un pas, recule de deux et s’est déjà montré capable de déstabiliser d’autres contrées. C’est un élément qui permet certes d’entretenir un peu d’espoir. Vu de l’extérieur, on a le sentiment que ce qui s’est passé au Venezuela pourrait être transposé en Iran. Mais si l’on ne considère que les éléments intérieurs, l’élan protestataire actuel ne montre pas de perspectives particulières de chute. Pour qu’un renversement survienne, il faudrait que les gardiens de la Révolution, les Pâsdârân, se rangent du côté des manifestants, ce qui est pour le moment impensable.
Un scénario à la vénézuélienne vous paraît donc inconcevable. Totalement inconcevable. Par ailleurs, contrairement à ce que la Constitution pourrait laisser supposer, le régime des mollahs n’est pas un système pyramidal. On a l’impression que le Guide suprême se trouve au sommet d’une grande pyramide : ce n’est pas faux dans la mesure où, sur le papier, il dispose d’un droit de veto dans tous les domaines. En revanche, la pyramide n’est pas régulière : juste après lui, on trouve des institutions (entre cinq et neuf) dont le rôle est d’une importance comparable et si deux à trois d’entre elles venaient à être paralysées, le régime continuerait de fonctionner. De plus, tout le monde sait que Donald Trump est avant tout un chef d’entreprise et qu’il suffirait qu’une majorité d’acteurs au sein du système iranien accepte une négociation allant dans le sens de ses intérêts économiques pour que le régime soit maintenu. On s’en était d’ailleurs rendu compte lorsqu’il s’est retiré unilatéralement des accords durant son premier mandat : ce qui le dérangeait n’était pas tant les accords eux-mêmes que le multilatéralisme. Il avait demandé, par l’intermédiaire de l’ambassade suisse en Iran, l’ouverture d’une ligne téléphonique directe entre Khamenei et lui-même.
L’Iran a perdu en un an son allié syrien, tandis que ses proxies du Hezbollah et du Hamas ont été sérieusement affaiblis. Est-ce que la perte de ces atouts géopolitiques a une incidence quelconque sur la viabilité du régime ou, au contraire, le repli sur son pré carré national peut-il le renforcer ? Non, ces pertes l’affaiblissent réellement. À l’intérieur du pays, l’idéologie ne fait plus d’émules. Au maximum, 20 % de la population donne des signes d’adhésion au régime, dont la moitié sont des fonctionnaires qui n’ont pas d’autre choix que d’en manifester… À l’époque de la guerre en Syrie (2011-2017), l’existence des satellites étrangers et de « l’axe de la Résistance » constituait l’un des rares éléments maintenant un semblant de reconnaissance populaire envers le système. L’ancien dirigeant des forces Al-Qods, Qassem Soleimani, assassiné début 2020, pouvait même bénéficier d’une bonne réputation auprès de personnes qui n’aimaient pourtant pas le régime.
Dans certaines manifestations, on distingue le portrait du shah. La restauration de la monarchie est-elle imaginable ? Quel souvenir les Iraniens ont-ils conservé de la monarchie ? Nous sommes un peu trompés en France par les pôles diasporiques que l’on rencontre ici. Il existe une composante monarchiste forte, parfois issue de la haute aristocratie. Mais il faut distinguer les Iraniens de la diaspora de ceux vivant en Iran. La diaspora a eu la possibilité de fantasmer un certain passé monarchiste (il y a eu de très belles choses ; de moins belles aussi). En Iran, on avait moins l’occasion de fantasmer cette période, car la République islamique a lourdement insisté sur les aspects négatifs de la monarchie, en les accentuant, voire en en inventant certains. Lorsque des personnes en Iran scandent « Pahlavi ! Pahlavi ! », certaines sont monarchistes (et c’est de plus en plus manifeste), mais pour beaucoup d’autres, il s’agit surtout d’exprimer leur désaveu du régime en place. Le dernier shah était, de plus, un grand « défroqueur » de mollahs. On entend aussi beaucoup le slogan « Reza Shah, Roi des rois ». Reza Shah était le premier Pahlavi. Sous son règne, les comptes publics étaient bien tenus : c’est une manière de dire « Voyez ce que vous avez fait de notre économie ». Ceux qui crient « Pahlavi » ne sont donc pas automatiquement favorables au retour du shah. Une partie grandissante y serait favorable, une autre préférerait simplement les Pahlavi aux dirigeants actuels sans être pleinement convaincue. D’autres encore veulent avant tout faire tomber ce régime, sans souhaiter pour autant une restauration monarchique.
Le nombre d’enfants par femme en Iran est le plus faible du monde musulman. Il est même plus faible qu’en France.
La société iranienne est-elle sécularisée au point qu’on pourrait imaginer un système laïc à la française, ou bien l’arrière-pays reste-t-il profondément musulman ? En France, on associe, abusivement à mon sens, le nombre d’enfants par femme à la sécularisation. Il faut distinguer la mentalité iranienne de celle du monde arabe. En Iran, quel que soit votre degré de sécularisation, si vous n’avez pas d’argent, vous ne faites pas d’enfants. Ce n’est pas forcément le cas dans le monde arabe, où l’on peut avoir des familles nombreuses même sans moyens financiers. Par ailleurs, en Iran, ce n’est pas parce qu’on est religieux que l’on est pro–République islamique, ni parce qu’on est opposé au pouvoir que l’on est nécessairement irréligieux.
Est-il vrai qu’il existe un petit élan discret de conversions au christianisme ? C’est un phénomène qui existe vraiment, observé depuis une trentaine d’années. Il existe deux types de conversions : celles pratiquées en secret, par réaction à la République islamique (l’apostasie est passible de la peine de mort), et celles motivées par la volonté d’obtenir un statut de réfugié.
Israël et les États-Unis œuvrent à l’affaiblissement du régime. La détestation de la théocratie est-elle suffisante pour que la population accepte, de fait, de s’allier à des puissances étrangères, ou bien un surmoi nationaliste traverse-t-il la rue persane ? D’abord, Israël n’est pas si mal vu de la rue, contrairement aux rues arabes, où antisémitisme et antisionisme sont souvent structurels. En Iran, on se soucie peu du conflit israélo-palestinien. Il existe même une très grande proximité culturelle entre la Perse et le monde juif. S’il peut y avoir des irritations, ce n’est pas tant à cause de la question palestinienne que d’une rivalité culturelle, artistique et philosophique. Une frange marginale de la population adopte des positions compatibles avec le néo-conservatisme américain et la cause israélienne, de même qu’une autre frange, acquise à l’idéologie de la République islamique, est réellement hostile à Israël. En revanche, la perspective d’être mis sous tutelle, infantilisé, délivré par d’autres plutôt que par soi-même serait perçue par beaucoup à la fois comme nécessaire et comme déshonorante.
Dans son nouveau livre, l’historien Pierre Birnbaum estime qu’aucun écrivain juif d’Europe au tournant du XXe siècle n’est parvenu à se débarrasser de sa judéité. Une thèse problématique qui ouvre la voie aux amalgames.
Le roman juif du tournant du siècle serait-il l’expression d’un état de « malheur » ? C’est la thèse de Pierre Birnbaum dans son nouveau livre, à mi-chemin entre essai littéraire et histoire intellectuelle. Birnbaum met dans le même panier des écrivains aussi divers que Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Israël Zangwill, Marcel Proust, Albert Cohen, Franz Kafka, Irène Némirovsky, Giorgio Bassani, Henry Roth et Saul Bellow [1].
Il explique qu’à la différence de leurs confrères non-juifs, ceux-là savent « l’ambiguïté de leur statut » et la « précarité de leurs succès » au sein des sociétés chrétiennes ; ils demeurent des « intrus », mis en porte-à-faux à cause de leur « judéité ». Alors même que le tournant du XXe siècle marque un moment unique dans l’histoire des écrivains juifs : pour la première fois, ils vivent dans des pays où règnent « l’individualisme libéral » et « le triomphe progressif de la démocratie », mais où ils doivent relever les défis posés par la « société ouverte » à l’égard de la survivance des « fidélités collectives et des mémoires particulières ».
Cette thèse nous paraît problématique, et ce, pour au moins trois raisons. D’abord, on n’est pas convaincu par la lecture de ces auteurs « à la lumière de la sociologie comparative », ce qui mène à un amalgame entre vie et œuvre, comme dans cette phrase : « Aucun des écrivains du tournant du XXe siècle n’est parvenu à se « débarrasser » de son judaïsme, tous hésitent entre fidélité et renoncement : dans leurs romans comme dans leur vie, ils pourraient faire leur la sentence pessimiste de Heine » (« le judaïsme n’est pas une religion, c’est un malheur »).
Birnbaum semble partir du postulat que les juifs laïcs n’ont aucune notion du sacré : « Aucun n’est religieux : le monde du sacré leur demeure étranger, ils se tiennent à l’écart de la synagogue et rejettent dans leur espace privé toute forme traditionnelle de rituel. » C’est mal comprendre le judaïsme que de renvoyer la non-pratique à une absence de sentiment religieux. À notre avis, l’expérience transcendante réside précisément dans le sentiment d’attachement à la tribu, sentiment partagé par les auteurs étudiés ici. Pour citer le cas de Henry Roth, il a beau rejeter la religion, son chef-œuvre, L’or de la terre promise, baigne dans une ambiance mystique.
Enfin, Birnbaum sous-estime l’importance de la langue. Il affirme que Kafka aurait rejeté le sionisme, mais ne prend pas en compte sa fascination pour la renaissance de l’hébreu, comme on l’a vu dans le livre de Keren Mock[2]. Pour de nombreux écrivains juifs, le sionisme n’avait pas seulement une dimension politique, il était surtout un projet linguistique.
Ignorer la question linguistique permet à Birnbaum de balayer les écrivains yiddish. Il explique que Sholem Asch, Sholem-Aleikhem et Isaac Leib Peretz ne correspondent pas à ses critères parce qu’ils habitaient un pays – l’Empire russe – qui n’était pas une démocratie libérale. Il nous semble que la véritable raison de leur exclusion tient du fait que les yiddishophones étaient relativement « assimilés » : à la langue et à la culture de leurs lecteurs ! D’ailleurs, pendant la dernière période de leur vie, Asch et Sholem-Aleikhem ont beaucoup publié à New York[3] ; Birnbaum aurait dû les considérer rien que pour cela.
L’incapacité de s’assimiler, est-ce un « malheur » ou une richesse ? Est-ce l’apanage des seuls juifs ? Tout écrivain véritable n’échoue-t-il pas dans son propre processus d’assimilation, d’où sa nécessité de créer sa langue propre, en dissonance avec les normes de la société ambiante ?
Le roman du malheur : De Vienne à New York, les écrivains juifs au tournant du XXe siècle, Pierre Birnbaum, Gallimard, 2025.
Le géopolitologue Alexandre Del Valle l’avait prédit dans son essai: le président Trump est en réalité adepte d’un « impérialisme dé-globalisé » ! L’Europe, définitivement annexée cognitivement par l’impérialisme libéral américain, ne comprend pas ce qui lui arrive. Grand entretien.
Causeur. Depuis le retour de Trump au pouvoir, beaucoup ont évoqué un retrait stratégique des États-Unis. Dans votre dernier livre, Le nouvel ordre post-occidental, vous nuanciez, voire contestiez largement cette vision. L’enlèvement spectaculaire de Nicolás Maduro au Venezuela ne vous donne-t-il pas raison ?
Alexandre Del Valle. En effet, dans mon livre, je n’emploie pas le terme de « retrait », mais plutôt de recentrage des Etats-Unis dans leur hémisphère ouest, leurs sphères d’influence, et autour de leurs domaines d’intérêt vital. Je cite autant le Canada, l’Amérique latine (dont Panamà) que le Groenland. Je m’oppose justement à l’idée chère à certains d’un Trump isolationniste, anti-unilatéraliste et anti-impérialiste. J’affirme à l’opposé que Trump est adepte d’un impérialisme « dé-globalisé » ou « hémisphérique », c’est-à-dire débarrassé de l’interventionnisme planétaire des néo-cons et du moralisme des adeptes de l’OIL (Ordre International Libéral). A chacun sa chasse gardée, notamment le Moyen-Orient, les pays du Golfe, et l’hémisphère occidental pour les Etats-Unis. Les sphères d’influences revendiquées par d’autres puissances sont de ce fait négociables (Ukraine, Moldavie, Géorgie, Taiwan, Libye, Mer de Chine), mais suivant les rapports de force évolutifs et les transactions en cours, certes âpres. On peut ajouter bien sûr l’impératif de préserver la manne des pétrodollars, l’accès aux terres rares, la guerre des semi-conducteurs. Concernant l’OTAN, cette dernière n’intéresse Trump, tout comme l’Europe occidentale, que si l’engagement n’est pas contraignant et s’il ne consiste pas à prendre des risques inutiles et à dépenser pour les autres. Trump raisonne ainsi : « je ne m’engage pas dans l’article 5 [qui prévoit qu’une attaque armée contre un ou plusieurs Alliés sera considérée comme une attaque contre tous, ndlr], les Européens achètent mes armes, mon énergie, mon soft-power audiovisuel et mes applications. Et si l’OTAN veut m’engager dans une guerre qui n’est pas mon intérêt, l’article 5 ne compte pas ». Comme on l’a vu avec la Stratégie Nationale de Sécurité (National Security Strategy), publiée le 4 décembre 2025, la dénonciation de « l’effacement civilisationnel » de l’Europe (dénatalité, culpabilisation identitaire et submersion par le monde islamo-africain), est à la fois un regret réel et un prétexte pour lâcher la solidarité inter-atlantique. L’idée est la suivante : « les pays avec lesquels nous avions signé dans les années 1950 ne sont plus les mêmes, donc nos engagements aussi »…. En ce sens, ce soi-disant « retrait » trumpien, conditionné dans certains domaines et dans certaines zones, est plus une sortie du globalisme et des institutions couteuses et contraignantes non compatibles avec l’Amérique d’Abord qu’un non-interventionnisme.
Dans le chapitre 2 de mon livre, j’explique que l’interventionnisme et l’unilatéralisme restent des instruments qui permettent justement à Donald Trump de donner des bonbons aux néoconservateurs qui rodent toujours et qu’il doit satisfaire un peu (Sénat, Deep State, Armée, etc). Trump n’a jamais rechigné à user de la violence militaire (« la paix par la force »), ici ou là (Syrie, Nigeria, Venezuela, etc), mais à condition que les interventions soient courtes, spectaculaires, sidérantes, scénarisées, aux antipodes des campagnes militaires de changements de régime. Sa préférence va aux deals sous contrainte (Venezuéla, Iran, UE), aux interventions éclairs, mais il s’oppose à la gestion directe des problèmes du monde. J’explique dans mon livre que cette stratégie repose sur la doctrine-clef de l’école réaliste américaine des relations internationales : le « offshore balancing » ou équilibrage à distance : je délègue le plus possible la gestion des différentes zones à des vassaux et des pivots régionaux qui vont équilibrer des rivaux ou les récalcitrants au lieu de devoir intervenir directement et couteusement comme les néo-cons. C’est ce que j’appelle la « déglobalisation de l’Empire américain ». Cela signifie aussi que Washington ne finance plus l’exportation de la démocratie, du libéralisme politique ou sociétal (« liberal hegemony »), d’où le rejet du wokisme. Exemple : on capture Maduro, en tentant de s’entendre avec la numéro deux du régime, Delcy Rodríguez, plutôt que de tenter de mettre au pouvoir par la force la leader de l’opposition, María Corina Machado [prix Nobel de la paix 2025 et désignée par l’Occident comme devant prendre la relève du régime de Maduro en cas de chute de celui-ci, ndlr]. Cet impérialisme dé-globalisé et « hémisphérique » n’est plus fondé sur des valeurs morales universelles ou des institutions de l’OIL chères aux démocrates, mais sur l’intérêt national pur.
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United States Senator John Curtis (Republican of Utah), US Senator Ruben Gallego (Democrat of Arizona) US Senator Dick Durbin (Democrat of Illinois) with Venezuelan opposition leader María Corina Machado in the United States Capitol in Washington, DC, USA,.
María Corina Machado Visits US Capitol, Washington, District of Columbia, USA – 15 Jan 2026/shutterstock_editorial_Maria_Corina_Machado_Visits_U_16340678ad//2601160401
Trump s’est déclaré officiellement nationaliste, il a fait l’éloge de la frontière, notamment dans le discours de Varsovie de juillet 2017, ce qui était assez neuf dans le discours d’un président américain. N’y a-t-il pas dans ce changement de nature de l’impérialisme américain un élément de politique intérieure ? Les Américains, à force de globalisation, n’ont-ils pas été victimes de leur propre impérialisme ?
C’est exactement ça. L’idée de Donald Trump, de J.D. Vance et de son entourage anti-interventionniste est que l’empire américain a conçu l’OIL (ordre international libéral), notion créée par l’universitaire de Princeton John Ikenberry (membre du CFR), pour légitimer moralement et masquer l’hégémonie globale étatsunienne. Cet OIL était composé d’institutions, règles, normes, modes, et lois extraterritoriales, fondées sur une morale universelle, une idéologie libérale et une conception anglosaxonne du droit et de la géostratégie. Le démocrate Biden comme le néo-cons Bush défendaient « l’ordre international libéral fondé sur des règles », mais ces règles sont celles de l’Empire américain et non celles du droit international et du multilatéralisme, qui excluent l’unilatéralisme et l’extraterritorialité du droit américain. La forme la plus achevée de ce libéralisme hégémonique a été le wokisme et la déconstruction des identités, familles, frontières et nations, sorte de boomerang autodestructeur. Car ce libéralisme progressiste, comme la drogue, a toujours besoin d’augmenter la dose : de libéral-classique dans les années 1950, il est devenu toujours plus libéral-libertaire, ensuite, et maintenant carrément déconstructiviste. Le trumpisme, adepte des rapports de force, des frontières et des identités civilisationnelles, combat cette dérive non par vertu chrétienne puriste mais parce que l’OIL de plus en plus subversif est devenu un élément d’autodestruction nationale – que l’empire US avait au départ conçu pour affaiblir les vassaux et non pour contaminer les Etats-Unis de l’intérieur. L’OIL a donc affaibli l’empire américain par une immigration de masse et une dispersion universaliste inutile.
… Vous voulez dire que l’OIL américain s’est retourné contre la nation qui en est à l’origine ?
Oui ! Lorsque l’OIL américain-anglosaxon a diffusé partout (y compris chez lui) la pop culture pop anarchisante, l’hédonisme consumériste, l’anti-hiérarchisme, le wokisme anti-nationaliste et christianophobe, cela a affaibli les Américains, car le soft power universel, comme la radioactivité ou la pollution, n’a pas de frontières. Le mondialisme que l’Amérique a mis en place pour justifier son propre impérialisme en diluant les autres nations (« McWorld ») a fini par affaiblir existentiellement la nation américaine. Conscients de ce boomerang mortel, les « nationalistes-impériaux » trumpiens ont commencé à réagir.
L’« hégémonie libérale » que l’Amérique trumpienne freine trouve paradoxalement un relais aujourd’hui dans la vieille Europe, devenue la roue de secours du parti démocrate.
C’est très bien dit ! L’UE est devenue le dindon de la farce de l’OIL, parce que celui-ci a été créé au départ pour « dé-souverainiser » les Européens. Il n’a pas été créé pour que les Américains et les Européens soient des égaux dans l’illusion qu’est la catégorie faussement unitaire « d’Occident », mais pour que les Européens soient des vassaux volontaires. Or, le paradoxe, c’est que les plus grands défenseurs de l’OIL sont effectivement aujourd’hui ceux contre qui il a été instauré mais qui l’observent à la lettre : les Européens, alors que son créateur, l’Amérique trumpienne, donc, n’en veut plus. L’Europe est donc le dindon de la farce du mondialisme, le dernier (non-)acteur géopolitique qui poursuit le projet que l’Amérique a créé pour justifier son impérialisme.
Est-ce dû à une forme de colonialisme mental, ou bien à la corruption des élites ?
Ce phénomène est décrit cyniquement par Zbigniew Brzeziński, en 1997, dans son essai Le grand échiquier, lequel est bizarrement souvent oublié. L’auteur affirme que l’Europe serait le plus grand concurrent des Etats-Unis si elle devenait une puissance, mais qu’il n’y a presque aucun risque qu’elle devienne si forte face à l’Empire américain, car elle est tellement imprégnée des idées, modes, soft power ou normes américaines, qu’elle a été définitivement annexée cognitivement… A côté de ce volet culturel-psychologique, il y a celui de la corruption des élites. José Durao Barroso, l’ex-président de la Commission européenne, après avoir quitté son poste, devint employé de Goldmann Sachs ; Mario Draghi et Mario Monti, deux présidents du Conseil italien, venaient de Goldmann Sachs ; Monsieur Macron a tout donné à Uber, McKinsey, a vendu Alstom aux Etats-Unis, et vient de Rothschild. Beaucoup de nos dirigeants européens sont ainsi issus de multinationales anglosaxonnes et ont des intérêts planétaires liés aux Etats-Unis directement et indirectement.
Peut-être, mais on pourrait vous rétorquer que Gerhard Schröder et François Fillon, eux, sont passés chez les Russes…
Effectivement. Mais ceci est une exception et en outre notez que M. Fillon a vite démissionné. Maints dirigeants européens sont liés à des puissances étrangères ou privées : Chine (Raffarin), Qatar (Villepin, Sarkozy), Azerbaïdjan (Dati), Afrique (Strauss-Kahn)… Beaucoup se vendent à des fonds de pensions, à des multinationales, ou aspirent à prendre la tête d’institutions supranationales, comme Mark Rutte [ancien Premier ministre des Pays-Bas devenu secrétaire général de l’OTAN en 2024], ou son prédécesseur Jens Stoltenberg [ancien ministre des Finances norvégien], ce qui les oblige à complaire à Washington. L’Europe est structurellement américanisée, de manière psycho-idéologique, financière et géopolitique. Et malgré la guerre économique que l’Oncle Sam nous livre, les élites européennes anti-trumpistes demeurent philo-américaines, car l’empire étatsunien, qui survivra à Trump, a généré l’OIL et ses multinationales.
D’ailleurs, on voit qu’entre l’Europe et les Etats-Unis, il y a actuellement l’affaire du Groenland, qui est presqu’un casus belli puisqu’ils nous agressent. Or, nous semblons incapables de nous en prendre à nos alliés.
L’UE en est incapable mentalement. Certes, en amassant des troupes, dans la logique du faible au fort, comme le préconise le président Macron, on pourrait envoyer ce message : « Essayez, ça va vous coûter ». Mais le Danemark demeure le pays le plus pro-américain d’Europe, stratégiquement, et l’UE a comme structure de défense l’OTAN, entité contrôlée par les Etats-Unis…
Aujourd’hui, l’Amérique semble davantage utiliser les éléments du hard power que du soft power.
Il y a en réalité toujours les deux. Trump utilise la coercition politique, mais il y a aussi toujours les séries américaines, les modes, les musiques et toutes les superproductions américaines d’Hollywood où un super-héros va massacrer cinquante personnes. Et Trump est moins violent que les Bush, les Clinton, Obama et Biden l’ont été. En revanche, il est un génie de la scénarisation des menaces et de ses désirs de grandeur. Marc Fumaroli a montré dans l’Etat culturel (1991) que le génie de l’Amérique, c’est de faire rêver avec de l’irréel prométhéen, comme l’a fait la mythologie grecque. Il y a un super-héros, presqu’un demi-dieu, qui a un moment va tuer tous les « ennemis ». Et dans les nouvelles séries occidentales américanisées, ce super-héros, ce ne sont même plus des Rambo ultra-musclés, mais des midinettes de 50 kg, jolies, menues, qui massacrent des types de 90 kg ! On ne cherche pas à coller à la réalité, mais à faire rêver. Marc Fumaroli dit, dans L’Etat culturel : « Ce qui fait bouger les peuples, ce n’est pas le réel, ce sont les projections irréelles, les mythes ». L’Amérique de Trump et de ses prédécesseurs ne gère pas seulement le monde par la coercition, mais surtout par les mythes.
Excusez-nous d’insister, mais avec Trump, c’est quand même la coercition qui semble vraiment être passée au premier plan.
Quand Trump capture Maduro, il ne renverse pas le régime, il a laissé « la tigresse » Rodriguez au pouvoir, la plus dure du régime. Avec très peu de frais, Trump fait croire au monde entier qu’il a renversé le régime. En réalité, il a juste capturé le chef. Ce n’est pas franchement pareil que d’envoyer des hommes pour soumettre tout un peuple…
Il y a donc bien des signes de fébrilité…
Non. Je dirais plutôt que l’Amérique sait très bien communiquer. On montre Nicolas Maduro menotté, humilié avec un bonnet d’âne, on produit une séquence d’Hollywood. Le cowboy a traduit en justice le méchant. Mais le résultat sera meilleur que les guerres des Néo-cons en Afghanistan, Irak, Libye, etc… puisque Caracas va composer, seule chose qui intéresse Trump.
En 2003, George Bush n’aurait-il pas pu capturer Saddam Hussein en hélicoptère ? A l’époque, on avait sorti la grosse artillerie. Est-ce que l’Amérique a encore les moyens de faire une guerre comme elle le faisait en Irak et en Afghanistan ?
M. Trump est issu de la télé-réalité : il fait croire qu’il a réglé un conflit entre deux pays, qu’il a renversé un régime, alors que ce n’est pas encore vrai. Ce qui compte, c’est d’être scénarisé : avec beaucoup moins de coûts que les guerres de Bush, il obtient un résultat meilleur. Il ne s’est pas enlisé, puisqu’il n’est pas allé au contact plus de quelques heures sur le terrain, et qu’il n’y a pas de morts américains. La capture de Maduro reprend les codes d’une série hollywoodienne.
Ne souscrivez-vous pas à l’idée d’Emmanuel Todd qu’il s’agit d’un Empire décadent, vicié de l’intérieur ?
Non. Je n’ai jamais été fan d’Emmanuel Todd. Il enfonce souvent des portes ouvertes. Nous sommes nombreux depuis 30 ans à constater la décadence de l’Occident, puis les faiblesses et contradictions de l’Empire américain. Quand il servait la soupe à l’islamisme, j’alertais depuis 1997 sur des dangers de l’islamisme… Quant à l’Empire déclinant américain, je suis moins affirmatif que lui, la messe est loin d’être dite : la Chine (comme la Russie) a des faiblesses à long terme, comme sa démographie. L’Inde est en revanche à ne pas sous-estimer à long terme. L’Empire américain arrive encore à imposer des lois extraterritoriales partout. Même en Chine et en Turquie, des grandes banques chinoises ont peur de l’extraterritorialité américaine et n’osent plus travailler avec la Russie, même si dans mon livre je démontre que les sanctions inefficaces contre la Russie ont mécaniquement accéléré l’extension des BRICS+ et favorisé la dédollarisation – sans nier pour autant que le dollar représente encore 80% des échanges en devises… La dédollarisation en cours n’est pas encore flagrante. L’Empire américain sera vraiment en déclin quand l’utilisation du dollar sera descendue à 10%. Même chose pour l’armée : quand on a 1000 milliards de budget militaire, on a encore de l’avance, même sur la Chine. Le déclin civilisationnel et démographique de l’Europe est en fait bien plus grave et profond que le déclin américain. L’empire américain est plus résilient que l’UE, car il a décidé de ne plus décliner et s’en donne les moyens. Et il est combattif, il a toujours une « volonté de puissance ».
Ne peut-on pas imaginer un sursaut similaire du côté des Européens ?
Oui, je le dis à la fin de mon livre, il y a une petite chance que l’Europe survive, si les partis identitaires – qui mettent au centre le contrôle de l’immigration et la défense des racines euro-chrétiennes – arrivent au pouvoir. S’ils n’arrivent pas d’ici quinze ans aux responsabilités, la sortie de l’Histoire de l’Europe et de sa civilisation sera définitive. Les Européens deviendront des masses de vieillards dévirilisés, culpabilisés et dominés par des masses de jeunes issus de l’Afrique et du monde islamique revanchards. L’Amérique WASP est combattive, fait plus d’enfants, et importe une majorité de chrétiens latinos. Et le wokisme y est combattu comme la religion nihiliste et suicidaire de l’avortement, à la différence de l’Europe occidentale inféconde et auto-raciste.
La stratégie nationale de sécurité de Trump évoquait justement le risque que les Européens changent de nature et ne soient plus des alliés fiables. Si l’Amérique va chercher Maduro chez lui et veille sur son jardin sud-américain, pourquoi ne s’intéresse-t-elle pas à son pré-carré européen ?
L’Amérique de Trump s’y intéresse ! Elle valorise Tommy Robinson et Reform UK, ainsi que l’AFD en Allemagne, les Néo-Suédois, Vox en Espagne, Meloni en Italie, Chega au Portugal, ou le RN et Sarah Knafo en France… Elle n’a pas abandonné l’Europe : elle la veut alignée sur elle idéologiquement. L’Amérique a compris qu’une Europe social-démocrate immigrationniste ne sera plus fiable car elle sera un ennemi d’Israël et une terre de peuplement pour le tiers-monde, donc anti-américaine par islamo-africanisation sociologique. Pleine de taxes, l’Europe fait dans le même temps fuir ses élites économiques. Elle va se tiers-mondiser et s’effacer civilisationnellement. Trump redoute cette mutation. Dans la Stratégie Nationale de Sécurité, l’Europe tient une place importante, tandis que la Chine et la Russie sont vues comme des adversaires avec qui ont peu dealer. Bizarrement, il n’y a pas de déclaration de guerre contre les ennemis chinois et russes. Il est question en revanche de faire de nouveau de l’Europe une Europe des Etats-nations, vue plus fiable que l’eurocratie mondialiste bruxelloise.
Compte tenu de l’épisode vénézuélien auquel nous venons d’assister, peut-on s’attendre à ce que la Chine se sente encore plus en droit d’envahir Taiwan prochainement ?
C’est possible. Mais cela n’a pas empêché les Américains d’envoyer des armes récemment. Si les Chinois montrent leur capacité de nuisance, et apportent quelque chose d’intéressant pour Trump, Taiwan pourrait être livrée… Mais, l’île reste vitale pour les puces et son détroit, passage obligé de routes commerciales contrôlées, comme Malacca, par l’empire américain. La chose va donc se négocier âprement. Mais il n’est pas totalement à exclure qu’un jour Taiwan soit moins importante pour les Américains, surtout quand ils auront récupéré le savoir-faire des puces de la société TSMC et ses ingénieurs, qui ont commencé à revenir aux Etats-Unis…
Concernant l’Iran, est-ce que vous croyez à un changement de régime rapide ?
Le changement de régime est difficile et sera très douloureux, car les pasdarans ont au minimum 200 000 hommes, plus 150 000 Bassidji [les milices populaires des jeunes iraniens] et 450 000 mobilisables. L’armée n’a que 350 000 hommes, soit moins que les Gardiens de la Révolution et est moins équipée qu’eux. Le régime va tomber quand l’armée se sera désolidarisée des Pasdarans et quand beaucoup de militaires auront fait défection. Les pasdarans répriment de plus en plus massivement. Les Américains ont sorti un plan de plusieurs scenarios d’action. Ça ne sera pas un regime change mais plutôt une action spectaculaire, soit à la Maduro, soit par des cyberattaques, sabotages et frappes ciblées sur les Pasdarans, avec des bombardements de ce qui reste de la défense aérienne iranienne. Le peuple iranien doit pouvoir se libérer lui-même des pasdarans.
Est-ce que la base populaire iranienne anti-mollah est prête à s’allier de fait avec les Américains et les Israéliens, ou bien le nationalisme perse peut reprendre le dessus ?
Beaucoup d’Iraniens veulent d’une aide américaine, mais peu souhaitent voir les Etats-Unis s’installer en Iran. Cela engendrerait un réflexe de défense. Ce pays est presque impossible à envahir de par sa taille. Une guerre, qui serait davantage que des bombardements ciblés comme l’été dernier, ferait perdre à la rébellion nombre de ses soutiens internes. Beaucoup considèrent qu’une intervention américaine massive ne serait pas positive. En revanche, ils attendent des sanctions, des aides, des kidnappings ciblés et des sabotages…
La Russie et la Chine, qui ont perdu Bachar al-Assad et Maduro en un an, vont-ils laisser tomber un autre allié, l’Iran ?
Relativisons : pour le Venezuela, il y a toujours un régime chaviste en place ; pour la Syrie, Al-Joulani est allé à Moscou en octobre 2025, et il y a renégocié la reconduction de tous les accords de défense et le maintien des bases russes… La Russie a même installé des bases en Libye, après avoir retourné le Général Khalifa Haftar, ex-agent américain qui a fini par devenir proche des Russes. Moscou et Pékin demeurent très présents au Venezuela. Quant à l’Iran, même si le pouvoir était renversé, le régime suivant garderait une géopolitique cohérente avec Moscou, New Dehli et Pékin. Je crois aux « temps longs » (Braudel) de l’histoire et de la géographie. Les préoccupations des Etats survivent à l’alternance des régimes. Le chah voulait déjà la bombe atomique. Les mollahs l’ont voulue également, les futurs dirigeants de l’Iran la voudront probablement ! Le dernier Shah avait scellé des accords avec les pays du Pacte de Varsovie, donc avec Moscou, comme plus tard Khomeiny puis Khamenei. Les futurs dirigeants le voudront aussi. Si le régime tombe, comme en Syrie, Poutine prendra vite langue avec les nouveaux dirigeants. L’Iran, la Russie et l’Inde ont trop d’intérêts, avec notamment le corridor Nord Sud qui passe sur leurs territoires, pour rompre à cause de changements idéologico-institutionnels. Idem pour la Chine, grand acheteur de gaz et de pétrole. Les intérêts géo-éco-politiques dépassent les régimes.
Contrairement à d’autres qui, aujourd’hui se répandent en sermons droitiers XXL, je n’ai jamais voté pour lui. En revanche, je l’ai interviewé deux fois. C’était avant 1981. Et sur des sujets en marge de la politique. Son attachement au Morvan et à Château-Chinon, puis ses lectures de collégien. Visiblement, cela l’amusait. Alors, le moment fut des plus agréables. L’œil pétillait. Il se montrait enjoué, mais on comprenait vite qu’il n’était pas question de franchir une certaine limite. Il avait manifestement son quant à soi. Il savait tenir à distance, avec délicatesse cependant, sans arrogance. Avec une sorte de classe, dirais-je. Ce qui n’est pas donné à tout le monde, convenons-en.
C’était l’époque où il avait encore cette denture un rien carnassière qu’il veilla à faire limer lorsqu’il se sentit pousser les ailes qui allaient le porter au sommet. Dommage, cela conférait au sourire un supplément de caractère. Le phrasé, légèrement susurrant, suranné, était davantage d’un bourgeois sophistiqué que d’un apôtre du prolétariat. Jamais il ne changea dans ce registre. On prit pour de la sincérité, de la fidélité de classe ce qui n’était peut-être au fond qu’habileté. En fait, toute sa vie, toute sa carrière fut marquée du sceau de l’habileté. De cet esprit canaille que les gens de chez nous, les Français, absolvent si facilement et qu’ils ont aimé chez Figaro et les pieds nickelés.
Car il en faut de l’habileté pour se remettre d’une pantalonnade aussi pathétique, aussi affligeante que celle du faux attentat de l’observatoire. Il en faut, de la rouerie pour ne pas avoir pâti davantage de son passage par Vichy avec décoration de la francisque en prime. Comme s’il n’avait fait que d’aller y prendre les eaux. Il en faut encore pour avoir mené une double vie, ou plus exactement deux vies conjugales quasiment officialisées à égalité. Et pareillement deux états de santé en parallèle, l’officiel – tout va bien brave gens, les urines sont claires – et le secret, un cancer au long cours. Et puis cette enfant cachée, comme dans les romans interdits aux jeunes filles. L’enfant dont il s’arrange pour révéler au grand jour l’existence quand le caprice l’en a pris. Pour tout cela, qu’on ne dise pas que les Français ne savaient pas. Ils savaient sans savoir vraiment tout en sachant quand même. Mais ça passait. Ça passait aussi électoralement, puisque réélection confortable il y eut en 1988. La performance d’exception, le coup de maître. Le cher homme parvint même, lors de la campagne du second mandat, à assumer pleinement, presque gaiement, le sobriquet pourtant si familier, tellement en décalage avec son personnage, de Tonton. Pourtant, je suis bien persuadé que personne – je dis bien personne – ne s’est aventuré à l’appeler ainsi, face à lui !
De l’habileté encore, teintée de joyeuse désinvolture cette fois, pour réussir à se faire élire, en 71, Premier secrétaire d’un parti dont il avait négligé jusqu’à ce jour de prendre la carte. À cette occasion, d’ailleurs, il eut l’occasion de mettre en pratique cette capacité qu’il avait de garder ses distances. À l’issue du congrès, un militant vient à lui et lui lance : « Maintenant, camarade, on se tutoie! » Et Mitterrand, imperturbable, de répondre : « Comme vous voulez. » Jamais plus quiconque n’a tenté le tutoiement… Et on se souvient bien sûr du débat face à Jacques Chirac. Celui-ci, ayant sans doute assez mal jaugé l’habileté, justement, de son adversaire, se lance avec un sérieux de pape dans une mise en garde dont il attendait sans doute qu’elle désarmât l’autre. « Ce soir, il n’y a plus ici ni de président de la République ni de Premier ministre, seulement deux candidats à l’élection présidentielle. » Et le vieux renard de répliquer, doucereux, l’œil allumé : « Mais vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier ministre. » Je me souviens. À la rédaction dont je faisais partie à l’époque, on a échangé des regards. Mais pas de commentaire. Nous pensions les uns et les autres la même chose : « Le débat est d’ores et déjà plié. » Chapeau l’artiste. Et il l’était, plié, en effet.
Habileté enfin, pour, sur une si longue période, persuader les foules qu’on est suffisamment de gauche pour les servir alors qu’on l’est si peu.
Le pire, si j’ose dire, est que au fond personne n’était vraiment dupe. Je n’ai jamais voté pour lui, ai-je précisé. Mais s’il s’était agi de décerner l’Oscar toute catégorie du meilleur acteur dans le rôle de canaille à la française, là, j’aurais volontiers bourré les urnes.
Le premier président « disruptif » de la République française a fait beaucoup de déçus. Il n’est pas parvenu à faire prendre à la France le tournant libéral dont elle aurait besoin. Pendant ce temps, les citoyens continuent de demander l’impossible: moins d’impôts et plus de services publics.
Disons-le d’emblée, j’ai été enthousiasmé par l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République en 2017 et je n’ai pas tardé, dès le premier quinquennat, à être déçu, si ce n’est très déçu, des résultats de son action.
Alors pourquoi plaider pour l’auteur de Révolution, qui n’en a même pas esquissé le début ?
D’abord, quelques constats :
Emmanuel Macron est un des présidents les plus intelligents et les plus brillants que la Ve République ait eus ; je ne le pense surpassé que par François Mitterrand ;
Sans doute porte-t-il le stigmate d’être issu de l’Inspection générale des finances, mais le contexte dans lequel il est arrivé à la présidence, dans une trajectoire fulgurante et totalement étrangère au cursus politique français traditionnel, pouvait donner à penser qu’il serait porteur d’un réel changement ;
Son courage politique, sa détermination, son mépris pour la langue de bois et son franc-parler, loin des modes de langage convenus, ne pouvaient que renforcer cette espérance ;
Tout comme son couple atypique, sa trajectoire hors du commun, ses soutiens économiques et certaines prises de position apparemment disruptives…
Une démocratie périmée ?
Tout cela, pour arriver, à un an de la fin utile de sa deuxième mandature, au constat, aujourd’hui très probable, d’un échec dont se réjouit la plus grande partie de l’arc politique, spécialement les extrêmes devenus, ensemble, majoritaires.
La mission d’Emmanuel Macron était de parvenir à faire sortir la France de ses archaïsmes, de la domination totale de l’entre soi de ses élites hors-sols, de son économie de connivence, quasi mafieuse, de son système social périmé et, non en dernier lieu, de sa crise structurelle économique, financière, politique, sociale et morale.
Les 12 travaux d’Hercule. Mais le président de la République n’est pas Hercule et ce n’est pas ce qui lui est demandé.
En quelques mots, tout est résumé : depuis la fin du XIXe siècle, la convergence du mouvement social et des aspirations illibérales et corporatistes de la haute bourgeoisie catholique (représentée successivement, dans une continuité parfaite, par le pétainisme puis par le gaullisme) a construit, spécialement depuis 1945 un système collectiviste (holiste) de plus en plus structuré et verrouillé.
Un peuple drogué aux allocations sociales
Bien que le président de la Ve République, sorte de monarque électif, soit doté de pouvoirs considérables, sans équivalents dans aucun pays démocratique, il lui était impossible d’obtenir des résultats tangibles en ramant à contre-courant d’une évolution séculaire défendue par l’essentiel de l’establishment et plébiscitée par une majorité d’un peuple drogué à la protection, aux allocations, à l’assistance, à l’irresponsabilité, à la valorisation de la paresse, et à l’inconséquence de revendications contradictoires, mais que peu osent stigmatiser, tels que « moins d’impôts et plus de services publics ».
Alors quel que soit le brio, l’intelligence et le courage d’Emmanuel Macron, l’échec était inscrit dans l’irréductible contradiction entre le cahier des charges et la réalité de ce qu’est devenue la société française.
L’échec évident de la réforme en profondeur de la haute fonction publique, qui s’est finalement limité à de fines retouches cosmétiques, l’échec cinglant de la réforme des retraites, qui n’était pas celle par laquelle il fallait commencer, ne font que souligner l’impuissance du politique, fût-il le monarque électif, face à l’appareil.
Alors, non, Emmanuel Macron n’a pas failli, car nul ne peut se voir reprocher d’avoir échoué dans une tâche impossible.
Il est à craindre qu’il soit impossible de sortir de l’impasse française autrement que par des mesures drastiques, telles qu’une révolution dite « de couleur », à l’instar de la révolution orange de Kiev 2004 ou de la révolution de jasmin en Tunisie, laquelle entraînerait un bouleversement institutionnel comparable à ce qu’a connu la Russie avec la chute du communisme, dont le système français d’aujourd’hui est d’ailleurs largement inspiré.
Il restera au crédit d’Emmanuel Macron ce qui lui est largement reproché dans le monde politique et médiatique : la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, coup de génie qui, en mettant fin au « partenariat » pendulaire « droite-gauche », amorce la fissuration des institutions délétères de la Ve République, largement appuyées sur cette pantomime.
À l’aube de la nouvelle année, je relis Kundera, écrivain de l’exil, et soudain cette phrase : « La France n’est pas seulement un pays, c’est un rêve de civilisation. » Je ne suis pas sûr que cela soit encore exact. Nos valeurs suprêmes semblent s’effacer. Seul triomphe l’individualisme exacerbé par le consumérisme. L’une de ces valeurs essentielles est la vertu. Elle paraît pourtant discréditée. Marc Alpozzo, dans un petit livre rafraichissant, parsemé d’exemples littéraires, de références cinématographiques et de citations empreintes de sagesse, tente d’analyser ce discrédit qui frappe la vertu.
Alpozzo est professeur de philosophie et critique littéraire. Admirateur des Anciens, il s’est progressivement spécialisé en philosophie morale. Il nous révèle qu’il s’est tardivement intéressé à cette discipline. Il cherchait alors une réponse au chaos du monde à travers quelques grands textes. C’était à l’époque des « désarrois de l’après-communisme ». Sartre ne faisait plus recette, même si ses oukases lancés à la figure de ses contradicteurs continuaient – et continuent toujours – d’empoisonner les débats pourtant salutaires dans une démocratie. La quête de pureté était dénoncée par Bernard-Henri Lévy, et cette dénonciation visait tous les totalitarismes du XXᵉ siècle. La violente critique, du reste, ne se limitait pas au siècle du goulag et d’Auschwitz, elle incluait les sanglants massacres de la Révolution française. BHL, dans son livre intitulé La pureté dangereuse, cité par Alpozzo, note en substance : « Pourquoi le pire en politique, se confond-il si souvent avec une certaine idée de la vertu ? » La vertu serait donc à l’origine de la tentation totalitaire en voulant imposer l’égalité au détriment de la liberté et en perdant en route la fraternité. C’est pour cela qu’elle fait dire, dans Mort d’un pourri, film de Georges Lautner, à Alain Delon : « Les deux fléaux qui menacent l’humanité sont le désordre et l’ordre. La corruption me dégoûte. La vertu me donne le frisson. » L’un des buts de ce Petit traité de la vertu est de démontrer que la vertu est, au contraire, un bienfait qui permet à l’homme de trouver un équilibre en lui-même, en rejetant les dérives dont on l’accable, parfois à juste titre. De frissonner d’aise et non de peur.
La vertu, précise Alpozzo, doit nous donner la force spirituelle de résister à la société qui ne cesse de nous culpabiliser en nous assénant des leçons de morale, des leçons de moraline, pour reprendre le mot de Nietzsche, qui nous éloigne du récit commun en nous plongeant dans le communautarisme. Le bonheur, s’il existe, n’est ni dans la soumission à la planification socialiste, ni dans l’écologisme social, rappelle l’auteur. Luc Ferry, pour ne citer que lui, voit dans le « nouvel ordre écologiste une dérive totalitaire et humaniste ». La vertu doit contrecarrer toute forme de modèle « vertueux ». Là est l’enjeu de ce livre.
Je ne sais pas si la vertu est l’antidote à la barbarie comme le pense Alpozzo, car le nihilisme attaque sur tous les fronts, et l’idée même de patrie fait immédiatement surgir du bois les progressistes. La France semble se complaire dans la probable dépouille d’un grand cadavre à la renverse. Mais il reste l’aventure individuelle, électrisante, à condition de se tenir à distance des tentaculaires institutions officielles si bien décrites par George Orwell dans 1984. Il convient également d’être vertueux, mais sans ostentation. C’est Kirk Douglas qui disait que « la vertu n’est pas photogénique. » Cette valeur, qu’on se doit de révérer, est une « doctrine de la juste mesure ». Alpozzo : « Entre l’hubris et la metrios, la vertu devient une habitude trouvée dans un usage proportionné de la raison, guide de nos actions. » Il ajoute : « L’homme vertueux est précisément l’homme mesuré et équilibré. C’est ainsi que l’on peut d’ores et déjà dire que la vertu est propice à la vie bonne. »
Je vous souhaite donc d’être vertueux.
Marc Alpozzo, Petit traité de la vertu, à l’usage de ceux qui ne sont pas sages, Guy Trédaniel éditeur. 132 pages
Dans un contexte de polarisation et de radicalisation, les deux mamelles d’une société malade et d’un imaginaire en cale sèche, est-il possible de préserver la dignité humaine ?
Il est tard. Après une journée de radio et de télé, je choisis la compagnie des livres. La volupté de la lecture. Je te dis toute ma tendresse, écrit François Mauriac à son fils Claude (Albin Michel). Flamme, volcan, tempête, le portrait de Christine Pawlowska par Pierre Boisson (Sous-Sol) est une pépite. Alors pourquoi, ce soir-là, se saisir de la télécommande ?
À l’écran, un animateur et des chroniqueurs. Je connais bien ce format. Et un thème : l’immigration. Je n’ai jamais fait partie d’une certaine gauche qui, ne voyant pas le réel, refuse le débat sur cette crise. L’écran est partagé en deux. D’un côté, une famille de migrants. Un père et une mère encadrent un jeune enfant. Il a un bonnet de laine. Dans un jour naissant, son corps est immergé dans l’eau de mer que l’on imagine glacée. Ils attendent très certainement le bateau pneumatique d’un réseau de passeurs criminels. Puis une autre image, un autre enfant qui semble plus fragile encore. Je pense à Aylan Kurdi, ce petit Syrien de 3 ans, étendu à plat ventre, sans vie, sur une plage de Turquie en septembre 2015. De l’autre côté de l’écran, les chroniqueurs sont d’humeur joyeuse. L’esprit est roi dans un entre-soi idéologique et mondain. L’un d’entre eux profite d’un écran de contrôle pour réajuster son nœud de cravate. Ad nauseam.
Tiens, justement, ad nauseam… Au Sénat, le vice-président Pierre Ouzoulias a fait l’objet d’une « exclu » du média Frontières. « Le sénateur communiste de Nanterre Pierre Ouzoulias SE VOMIT DESSUS[en lettres capitales et en gras] en direct. Au perchoir du Sénat hier soir peu avant minuit, où il présidait la séance. La séquence a été depuis retirée du replay (du site du Sénat) ». Garen Shnorhokian, « journaliste et éditorialiste » qui « décrypte sans filtre » ajoute : « Ils se gavent tellement de votre argent qu’ils en vomissent. » Du bel ouvrage… du journalisme d’investigation… qui n’obtiendra pas le prix Albert-Londres : le sénateur a une maladie génétique. « Ces dernières semaines, souvent tard dans la nuit, j’ai assuré de nombreuses présidences de séance », écrit Ouzoulias. Le syndrome de Gilbert peut provoquer de tels symptômes en cas de fatigue importante ou de stress. Pierre Ouzoulias a une « pensée toute particulière pour toutes les personnes qui souffrent du même syndrome et qui savent combien il est difficile de vivre avec cela ».
Si BFM a aussitôt retiré les images, sur Frontières, elles sont toujours en ligne. Pierre Ouzoulias a déposé plainte. « Des propos diffamatoires ont été tenus, sans preuve, avec une intention manifeste de nuire, la liberté de la presse n’autorise pas le mensonge, ni l’atteinte à la dignité humaine. »
Nous y voilà. Dans un contexte de polarisation et de radicalisation, les deux mamelles d’une société malade et d’un imaginaire en cale sèche, est-il possible de préserver la dignité humaine ? Est-il encore possible de débattre, de se confronter politiquement, d’aborder des sujets clivants tout en se respectant ?
Les éditions Paulsen font reparaître pour les 30 ans de Guérin les Commentaires de Louis Lachenal (1921-1955), l’alpiniste français qui conquit l’Annapurna le 3 juin 1950 avec Maurice Herzog. Au-delà de la controverse autour du récit officiel et des différentes philosophies de la haute-montagne, le souffle de ces héros vient nous chahuter dans notre confort sédentaire.
Coll. Lachenal
Les années 1950 sont loin. Brumeuses. La victoire de l’Homme sur les plus hauts sommets de la planète n’a plus aujourd’hui la même saveur, le même retentissement médiatique. La montagne jadis inaccessible a marchandé son ticket d’entrée, elle souffre d’une ruée continuelle et d’une détérioration de son habitat. Sa majesté est à la portée des plus fortunés, les explorateurs n’ont plus d’avenir. Bientôt, les voyages dans l’espace subiront le même effet et les Hommes auront perdu toute faculté de rêver à l’impossible et de se mesurer au chaos. L’exploit physique et sportif, l’aventure folle et splendide, la conquête dérisoire et grandiose, le prestige des nations qui allèrent planter leur piolet sur le toit du monde, tout ça semble surgir du brouillard des Trente Glorieuses. Un temps révolu, celui des contes et des légendes. Nous sortions d’un long cauchemar, les souillures de l’Occupation nous réveillaient en sursaut. Nous avions besoin d’eux, de leur féérie, de leur courage et un peu de leur honneur aussi, ce n’est pas un crime. On a presque oublié cette première cordée de juin 1950 qui fit des alpinistes français des surhommes adoubés par la République reconnaissante. Leur gloire n’était pas factice, quoiqu’en disent les commentateurs a posteriori, n’oublions pas leurs souffrances et leurs doutes, le poids des responsabilités et la part de mystère.
8000 mètres !
Ils ont écrit l’histoire de la montagne, ils ont mis des mots et leurs pas sur des planètes non-identifiées, le territoire des 8 000 mètres. Ils étaient là-haut, seuls, avec des cartes fausses, une météo déplorable, des semaines en lévitation dans ces hautes vallées du Népal, avec un équipement qui ferait sourire de nos jours, une forme de naïveté juvénile, une peur morbide, souvent en manque d’oxygène et de visibilité, ils sont pourtant redescendus. Ne restent que des confettis de mémoire, des couvertures de Paris Match jaunies, des images en noir et blanc où l’on vit ces héros aux extrémités meurtries, portés en vestales, les pieds enrubannés, le regard un peu vide. Ne reste de cette épopée que des histoires de montagnards savoyards, histoires chuchotées, un peu secrètes ; les anciens se racontent, enjolivent, eux savent la vérité, ils font perdurer le feu sacré. Notre génération supersonique, qui n’a connu ni la guerre, ni l’ascèse, a bien du mal à comprendre ces grimpeurs, ces artistes des altitudes qui affrontèrent l’Himalaya avec l’innocence et la foi des premiers croyants. Ils s’appelaient Gaston Rébuffat, Lionel Terray ou Jean Couzy. Quand les frontières du Népal s’ouvrirent, une expédition française s’engouffra et monta, de camp en camp, cornaquée par des sherpas. « Qu’ils sont beaux, ces salariés ! On dirait qu’ils sont là pour leur plaisir » écrit Louis Lachenal. Comme toutes les équipées fantastiques, elles étaient composées d’hommes complexes, aux destins et ou préoccupations contradictoires, certains escaladaient pour la France, pour le Général, d’autres pour se prouver quelque chose. Dans cette chevauchée des glaciers, Maurice Herzog, le capitaine de cet escadron en tira une aura immense. Toutes les familles, d’Annecy à Brest, avaient dans leur bibliothèque Annapurna, premier 8000, best-seller encore plus retentissant que Bonjour tristesse de Sagan. Maumau eut tous les honneurs, il fut secrétaire d’État à la jeunesse et aux sports, membre du CIO, maire de Chamonix, député, il fut le récipiendaire des lauriers. Alors, naturellement, ce statut trop grand pour un mortel se fissura au fil des décennies.
Héros oublié
Les éditions Paulsen ont mis en lumière l’autre héros oublié, à travers un travail sur les archives et une contextualisation remarquable (la préface de Charlie Buffet pose parfaitement les enjeux de cette expédition). Louis Lachenal est mort en 1955 d’une chute dans une crevasse de la vallée Blanche. Ce personnage hors-norme, difficilement sondable, rapide, félin, « virtuose », surnommé Biscante (de Biscantin, le cidre originaire de Haute-Savoie), funambule d’un alpinisme chronométré était membre de la Compagnie des guides de Chamonix. Il a écrit son Annapurna qui n’est pas tout à fait celui de Herzog, « Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une affaire de cordée », résume-t-il. Il faut lire le journal de Lachenal pour comprendre sa vision, son éthique de la montagne : « La montagne n’était pas mon occupation du dimanche, c’était ma vie, à moi. Pour d’autres, vivre c’est se pencher sur des livres, peindre ou donner des ordres ; cela peut se faire avec les pieds coupés, avec les jambes coupées. Pour moi, vivre c’était choisir une montagne, choisir son défaut et sentir les rugosités de granit sous la plante des pieds. Chaque phalange enlevée emportait un peu d’espoir ».
Sur l’Annapurna – Louis Lachenal – Guérin éditions Paulsen 58 pages
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Adapté et mis en scène par Arnaud Denis, Les Liaisons dangereuses, chef-d’œuvre de Pierre Choderlos de Laclos a été donné à la Comédie de Picardie, à Amiens. A peine arrivé sur place, une question m’a taraudé le peu d’esprit qu’il me reste : pourquoi donc la bonne ville d’Amiens – où Laclos est né 18 octobre 1741- ignore royalement (est-ce bien le terme?) l’immense écrivain ? Au bar, je n’ai pu m’empêcher d’en parler à mes amis Etienne Desjonquères, directeur du Centre culture Jacques-Tati, et Thierry Griois, journaliste au Courrier picard et comédien au sein de la troupe Le Théâtre de l’Alambic ; comme moi, ils se demandaient bien pourquoi la capitale picarde n’a d’yeux et de fierté (légitime, c’est vrai) que pour Jules Verne. Je m’en suis longuement entretenu avec ma Sauvageonne, comédienne elle aussi, et férue de théâtre. Elle non plus ne comprend pas et s’insurge. Il fallait la voir se révolter, trépigner, hurler à travers le bar. Quand la Sauvageonne s’adonne à une colère de fille, il est préférable de se mettre à l’abri. Je la contemplais, l’admirais car, c’est vrai, elle avait totalement raison. Mais pourquoi donc Amiens snobe-t-elle à ce point Laclos ? (Seul un talentueux fleuriste sis au 22 de la rue des Sergents a eu l’élégance et la bonne idée de baptiser sa boutique du célèbre militaire, inventeur du boulet creux). Son œuvre serait-elle trop sulfureuse, trop libertine pour les belles âmes locales, largement concurrencées par les adeptes du wokisme qui, très certainement, considèrent que les femmes y sont trop brutalement courtisées ? Nous nous disions qu’il se passe la même chose à Reims avec le tout aussi sulfureux et génial romancier Roger Vailland, trop communiste peut-être, par ailleurs inconditionnel de Laclos, victime d’un cruel ostracisme dans la ville où il a passé son enfance et son adolescence. Pas une plaque dans la maison de ses parents, avenue de Laon. Un scandale. Et que dire de cette totale absence de plaque d’hommage sur sa maison natale d’Acy-en-Multien, dans l’Oise ? Scandaleux ! Nous nous disions, la Sauvageonne et moi, que le monde allait mal. Alors, nous avons pris place, et attendu que le rideau se lève. Il s’est levé. Quel régal ! Une heure quarante de pur régal. Grâce à une mise en scène subtile et efficace, on retrouve toute la force du roman de Laclos et ses thèmes : la liberté, bien sûr, mais aussi et surtout la cruauté perverse qui anime certains personnages, en particulier le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil. Les comédiens sont exceptionnels : Delphine Depardieu (Merteuil), Valentin de Carbonnières (Danceny), Jean-Benoît Souilh (le valet), Michèle André (Madame de Rosemonde), Marjorie Dubus (Cécile de Volanges), Salomé Villiers (Mme de Tourvel). Les costumes d’époque : un ravissement. La langue est sublime. Arnaud Denis s’est permis d’ajouter au texte quelques métaphores animalières et fort amusantes. Le message politique est mis en valeur : on comprend que, quand le valet rend son tablier, le franc-maçon Laclos n’a rien voulu montrer d’autre que la Révolution était imminente. Le peuple en a assez d’être opprimé, humilié ; il ne va pas tarder à le faire savoir.
De dix à seize ans, la romancière Noëlle Châtelet a été pensionnaire à Fontenay- sous-Bois. Une expérience qui a largement contribué à faire d’elle la femme qu’elle est devenue.
Dans la famille Jospin, elle est la petite dernière. Noëlle de son prénom. Pas forcément désirée mais absolument adorée. « Mademoiselle J » ainsi qu’elle se prénomme pudiquement dans A l’école des filles, son nouveau livre. Devenue sociologue et écrivaine, Noëlle Châtelet, qui fut l’épouse du philosophe François Châtelet, s’est intéressée entre autres aux métamorphoses du corps et, de fait, au vieillissement. En 2004 elle nous avait bouleversé avec La dernière leçon, texte autobiographique dans lequel elle racontait comment elle avait accompagné sa mère nonagénaire jusqu’à sa mort programmée. Le livre, essentiel, avait été suivi d’un second récit Suite à la dernière leçon qui revenait sur l’impression de trahison ressentie au moment de l’adaptation de son best-seller au cinéma. Depuis l’écrivaine a fait sien le combat sur l’aide active à mourir. Une thématique à l’opposé de celle de son nouvel opus, lequel se place résolument du côté de la vie. Des premières leçons, en quelque sorte. Le 1er octobre 1954, à tout juste 10 ans, Mademoiselle J quitte la chaleur du foyer familial pour un austère pensionnat. Le choc est brutal. Violent même.
« On m’arrache à tout ce que j’aime et qui m’aime. On m’enferme au nom de l’Education (…) Je quitte ce que j’aime et qui m’aime. Je me quitte moi-même ». Fini les feux de cheminée auprès du père, les petits déjeuners du dimanche dans le lit de la mère, les cavalcades seule en forêt, place aux petits lits dans un dortoir de filles, aux toilettes de chat devant des lavabos communs, aux brimades incessantes et aux humiliations qui vont avec. La jeune fille a beau avoir du tempérament, les premiers temps sont difficiles. Sous ses allures bravaches, une sensibilité d’écorchée vive. Jusqu’au jour où elle découvre le pouvoir insoupçonné de l’amitié puis de ce que l’on ne nomme pas encore la sororité. Pour faire face à l’adversité et mettre à mal les injustices, l’adolescente et ses amies vont former un Ordre. Celui des Trois mousquetaires. Au féminin. « Une pour toutes, toutes pour une ». Ensemble elles oseront tenir tête à la plus immonde des enseignantes : Quasimoda la bien nommée. Qu’on ne s’y méprenne pas. L’école des filles n’est pas un réquisitoire en règle contre l’Education nationale mais l’histoire intime d’une jeune fille dans les années 50. Un temps où les adolescents craignaient les enseignants et non l’inverse. C’est entre les murs gris de cet internat que Mademoiselle J vivra des révolutions d’importance : les premières menstruations, la découverte de l’amour. Noëlle Châtelet dit tout avec pudeur mais sans tabou. La masturbation, les amours féminines, le corps qui déborde. « Et moi ? Et mes désirs ? Qu’est-ce que j’allais en faire ? Comment les vivre et avec qui ? » Récit d’apprentissage, L’école des filles brille par son authenticité. Tout sonne juste et vrai. L’écrivaine ne se place jamais au-dessus de son sujet. En choisissant le « Je » elle trempe directement sa plume dans l’encre de l’adolescence dont elle retranscrit avec subtilité, les élans, les excès, les craintes et les fragilités. Une formidable leçon de vie.
A l’école des filles de Noëlle Châtelet Editions Robert Laffont 257 p
Pour la sociologue, iranologue et enseignante, malgré la colère importante dans les rues, « le système reste suffisamment structuré » pour empêcher toute chute du régime à court terme. Parler de renversement est donc prématuré.
Causeur. En ce début d’année, tous les regards se tournent vers l’Iran. Sans faire de futurologie (bien que vous veniez de publier un livre intitulé Paris, 13 novembre 2045), une question nous taraude : l’hypothèse d’une chute prochaine du régime est-elle plausible ? Amélie-Mariam Chelly. Je ne fais pas partie de ces chercheurs qui, depuis quarante ans, répondent « oui » lorsque la classe médiatique pose cette question. Depuis la fin de la guerre entre l’Irak et l’Iran (1980-1988), le pays est régulièrement traversé par des manifestations. À cette époque, on a commencé à voir poindre des insatisfactions nées de nombreuses désillusions. J’aurais tendance à penser que l’hypothèse de la chute est désormais légèrement plus forte. La période où la probabilité d’un renversement était la moins grande, c’était lorsque Hassan Rohani était au pouvoir, de 2013 à 2021, en particulier au moment de la signature des accords de Vienne sur le nucléaire (2015). Donald Trump ne s’était pas encore retiré unilatéralement des accords, et l’on se trouvait alors plutôt dans la perspective d’une révolution à la chinoise. C’est-à-dire que, peu à peu, on voyait des idées émanant de la raison commencer à se faire une place aux côtés des idées tirées de la charia et des textes religieux. La perspective du renversement fait un peu plus sens aujourd’hui, mais j’ai tout de même du mal à y croire réellement. Si l’on parle de chute, c’est parce que Donald Trump avance d’un pas, recule de deux et s’est déjà montré capable de déstabiliser d’autres contrées. C’est un élément qui permet certes d’entretenir un peu d’espoir. Vu de l’extérieur, on a le sentiment que ce qui s’est passé au Venezuela pourrait être transposé en Iran. Mais si l’on ne considère que les éléments intérieurs, l’élan protestataire actuel ne montre pas de perspectives particulières de chute. Pour qu’un renversement survienne, il faudrait que les gardiens de la Révolution, les Pâsdârân, se rangent du côté des manifestants, ce qui est pour le moment impensable.
Un scénario à la vénézuélienne vous paraît donc inconcevable. Totalement inconcevable. Par ailleurs, contrairement à ce que la Constitution pourrait laisser supposer, le régime des mollahs n’est pas un système pyramidal. On a l’impression que le Guide suprême se trouve au sommet d’une grande pyramide : ce n’est pas faux dans la mesure où, sur le papier, il dispose d’un droit de veto dans tous les domaines. En revanche, la pyramide n’est pas régulière : juste après lui, on trouve des institutions (entre cinq et neuf) dont le rôle est d’une importance comparable et si deux à trois d’entre elles venaient à être paralysées, le régime continuerait de fonctionner. De plus, tout le monde sait que Donald Trump est avant tout un chef d’entreprise et qu’il suffirait qu’une majorité d’acteurs au sein du système iranien accepte une négociation allant dans le sens de ses intérêts économiques pour que le régime soit maintenu. On s’en était d’ailleurs rendu compte lorsqu’il s’est retiré unilatéralement des accords durant son premier mandat : ce qui le dérangeait n’était pas tant les accords eux-mêmes que le multilatéralisme. Il avait demandé, par l’intermédiaire de l’ambassade suisse en Iran, l’ouverture d’une ligne téléphonique directe entre Khamenei et lui-même.
L’Iran a perdu en un an son allié syrien, tandis que ses proxies du Hezbollah et du Hamas ont été sérieusement affaiblis. Est-ce que la perte de ces atouts géopolitiques a une incidence quelconque sur la viabilité du régime ou, au contraire, le repli sur son pré carré national peut-il le renforcer ? Non, ces pertes l’affaiblissent réellement. À l’intérieur du pays, l’idéologie ne fait plus d’émules. Au maximum, 20 % de la population donne des signes d’adhésion au régime, dont la moitié sont des fonctionnaires qui n’ont pas d’autre choix que d’en manifester… À l’époque de la guerre en Syrie (2011-2017), l’existence des satellites étrangers et de « l’axe de la Résistance » constituait l’un des rares éléments maintenant un semblant de reconnaissance populaire envers le système. L’ancien dirigeant des forces Al-Qods, Qassem Soleimani, assassiné début 2020, pouvait même bénéficier d’une bonne réputation auprès de personnes qui n’aimaient pourtant pas le régime.
Dans certaines manifestations, on distingue le portrait du shah. La restauration de la monarchie est-elle imaginable ? Quel souvenir les Iraniens ont-ils conservé de la monarchie ? Nous sommes un peu trompés en France par les pôles diasporiques que l’on rencontre ici. Il existe une composante monarchiste forte, parfois issue de la haute aristocratie. Mais il faut distinguer les Iraniens de la diaspora de ceux vivant en Iran. La diaspora a eu la possibilité de fantasmer un certain passé monarchiste (il y a eu de très belles choses ; de moins belles aussi). En Iran, on avait moins l’occasion de fantasmer cette période, car la République islamique a lourdement insisté sur les aspects négatifs de la monarchie, en les accentuant, voire en en inventant certains. Lorsque des personnes en Iran scandent « Pahlavi ! Pahlavi ! », certaines sont monarchistes (et c’est de plus en plus manifeste), mais pour beaucoup d’autres, il s’agit surtout d’exprimer leur désaveu du régime en place. Le dernier shah était, de plus, un grand « défroqueur » de mollahs. On entend aussi beaucoup le slogan « Reza Shah, Roi des rois ». Reza Shah était le premier Pahlavi. Sous son règne, les comptes publics étaient bien tenus : c’est une manière de dire « Voyez ce que vous avez fait de notre économie ». Ceux qui crient « Pahlavi » ne sont donc pas automatiquement favorables au retour du shah. Une partie grandissante y serait favorable, une autre préférerait simplement les Pahlavi aux dirigeants actuels sans être pleinement convaincue. D’autres encore veulent avant tout faire tomber ce régime, sans souhaiter pour autant une restauration monarchique.
Le nombre d’enfants par femme en Iran est le plus faible du monde musulman. Il est même plus faible qu’en France.
La société iranienne est-elle sécularisée au point qu’on pourrait imaginer un système laïc à la française, ou bien l’arrière-pays reste-t-il profondément musulman ? En France, on associe, abusivement à mon sens, le nombre d’enfants par femme à la sécularisation. Il faut distinguer la mentalité iranienne de celle du monde arabe. En Iran, quel que soit votre degré de sécularisation, si vous n’avez pas d’argent, vous ne faites pas d’enfants. Ce n’est pas forcément le cas dans le monde arabe, où l’on peut avoir des familles nombreuses même sans moyens financiers. Par ailleurs, en Iran, ce n’est pas parce qu’on est religieux que l’on est pro–République islamique, ni parce qu’on est opposé au pouvoir que l’on est nécessairement irréligieux.
Est-il vrai qu’il existe un petit élan discret de conversions au christianisme ? C’est un phénomène qui existe vraiment, observé depuis une trentaine d’années. Il existe deux types de conversions : celles pratiquées en secret, par réaction à la République islamique (l’apostasie est passible de la peine de mort), et celles motivées par la volonté d’obtenir un statut de réfugié.
Israël et les États-Unis œuvrent à l’affaiblissement du régime. La détestation de la théocratie est-elle suffisante pour que la population accepte, de fait, de s’allier à des puissances étrangères, ou bien un surmoi nationaliste traverse-t-il la rue persane ? D’abord, Israël n’est pas si mal vu de la rue, contrairement aux rues arabes, où antisémitisme et antisionisme sont souvent structurels. En Iran, on se soucie peu du conflit israélo-palestinien. Il existe même une très grande proximité culturelle entre la Perse et le monde juif. S’il peut y avoir des irritations, ce n’est pas tant à cause de la question palestinienne que d’une rivalité culturelle, artistique et philosophique. Une frange marginale de la population adopte des positions compatibles avec le néo-conservatisme américain et la cause israélienne, de même qu’une autre frange, acquise à l’idéologie de la République islamique, est réellement hostile à Israël. En revanche, la perspective d’être mis sous tutelle, infantilisé, délivré par d’autres plutôt que par soi-même serait perçue par beaucoup à la fois comme nécessaire et comme déshonorante.
Dans son nouveau livre, l’historien Pierre Birnbaum estime qu’aucun écrivain juif d’Europe au tournant du XXe siècle n’est parvenu à se débarrasser de sa judéité. Une thèse problématique qui ouvre la voie aux amalgames.
Le roman juif du tournant du siècle serait-il l’expression d’un état de « malheur » ? C’est la thèse de Pierre Birnbaum dans son nouveau livre, à mi-chemin entre essai littéraire et histoire intellectuelle. Birnbaum met dans le même panier des écrivains aussi divers que Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Israël Zangwill, Marcel Proust, Albert Cohen, Franz Kafka, Irène Némirovsky, Giorgio Bassani, Henry Roth et Saul Bellow [1].
Il explique qu’à la différence de leurs confrères non-juifs, ceux-là savent « l’ambiguïté de leur statut » et la « précarité de leurs succès » au sein des sociétés chrétiennes ; ils demeurent des « intrus », mis en porte-à-faux à cause de leur « judéité ». Alors même que le tournant du XXe siècle marque un moment unique dans l’histoire des écrivains juifs : pour la première fois, ils vivent dans des pays où règnent « l’individualisme libéral » et « le triomphe progressif de la démocratie », mais où ils doivent relever les défis posés par la « société ouverte » à l’égard de la survivance des « fidélités collectives et des mémoires particulières ».
Cette thèse nous paraît problématique, et ce, pour au moins trois raisons. D’abord, on n’est pas convaincu par la lecture de ces auteurs « à la lumière de la sociologie comparative », ce qui mène à un amalgame entre vie et œuvre, comme dans cette phrase : « Aucun des écrivains du tournant du XXe siècle n’est parvenu à se « débarrasser » de son judaïsme, tous hésitent entre fidélité et renoncement : dans leurs romans comme dans leur vie, ils pourraient faire leur la sentence pessimiste de Heine » (« le judaïsme n’est pas une religion, c’est un malheur »).
Birnbaum semble partir du postulat que les juifs laïcs n’ont aucune notion du sacré : « Aucun n’est religieux : le monde du sacré leur demeure étranger, ils se tiennent à l’écart de la synagogue et rejettent dans leur espace privé toute forme traditionnelle de rituel. » C’est mal comprendre le judaïsme que de renvoyer la non-pratique à une absence de sentiment religieux. À notre avis, l’expérience transcendante réside précisément dans le sentiment d’attachement à la tribu, sentiment partagé par les auteurs étudiés ici. Pour citer le cas de Henry Roth, il a beau rejeter la religion, son chef-œuvre, L’or de la terre promise, baigne dans une ambiance mystique.
Enfin, Birnbaum sous-estime l’importance de la langue. Il affirme que Kafka aurait rejeté le sionisme, mais ne prend pas en compte sa fascination pour la renaissance de l’hébreu, comme on l’a vu dans le livre de Keren Mock[2]. Pour de nombreux écrivains juifs, le sionisme n’avait pas seulement une dimension politique, il était surtout un projet linguistique.
Ignorer la question linguistique permet à Birnbaum de balayer les écrivains yiddish. Il explique que Sholem Asch, Sholem-Aleikhem et Isaac Leib Peretz ne correspondent pas à ses critères parce qu’ils habitaient un pays – l’Empire russe – qui n’était pas une démocratie libérale. Il nous semble que la véritable raison de leur exclusion tient du fait que les yiddishophones étaient relativement « assimilés » : à la langue et à la culture de leurs lecteurs ! D’ailleurs, pendant la dernière période de leur vie, Asch et Sholem-Aleikhem ont beaucoup publié à New York[3] ; Birnbaum aurait dû les considérer rien que pour cela.
L’incapacité de s’assimiler, est-ce un « malheur » ou une richesse ? Est-ce l’apanage des seuls juifs ? Tout écrivain véritable n’échoue-t-il pas dans son propre processus d’assimilation, d’où sa nécessité de créer sa langue propre, en dissonance avec les normes de la société ambiante ?
Le roman du malheur : De Vienne à New York, les écrivains juifs au tournant du XXe siècle, Pierre Birnbaum, Gallimard, 2025.
Le géopolitologue Alexandre Del Valle l’avait prédit dans son essai: le président Trump est en réalité adepte d’un « impérialisme dé-globalisé » ! L’Europe, définitivement annexée cognitivement par l’impérialisme libéral américain, ne comprend pas ce qui lui arrive. Grand entretien.
Causeur. Depuis le retour de Trump au pouvoir, beaucoup ont évoqué un retrait stratégique des États-Unis. Dans votre dernier livre, Le nouvel ordre post-occidental, vous nuanciez, voire contestiez largement cette vision. L’enlèvement spectaculaire de Nicolás Maduro au Venezuela ne vous donne-t-il pas raison ?
Alexandre Del Valle. En effet, dans mon livre, je n’emploie pas le terme de « retrait », mais plutôt de recentrage des Etats-Unis dans leur hémisphère ouest, leurs sphères d’influence, et autour de leurs domaines d’intérêt vital. Je cite autant le Canada, l’Amérique latine (dont Panamà) que le Groenland. Je m’oppose justement à l’idée chère à certains d’un Trump isolationniste, anti-unilatéraliste et anti-impérialiste. J’affirme à l’opposé que Trump est adepte d’un impérialisme « dé-globalisé » ou « hémisphérique », c’est-à-dire débarrassé de l’interventionnisme planétaire des néo-cons et du moralisme des adeptes de l’OIL (Ordre International Libéral). A chacun sa chasse gardée, notamment le Moyen-Orient, les pays du Golfe, et l’hémisphère occidental pour les Etats-Unis. Les sphères d’influences revendiquées par d’autres puissances sont de ce fait négociables (Ukraine, Moldavie, Géorgie, Taiwan, Libye, Mer de Chine), mais suivant les rapports de force évolutifs et les transactions en cours, certes âpres. On peut ajouter bien sûr l’impératif de préserver la manne des pétrodollars, l’accès aux terres rares, la guerre des semi-conducteurs. Concernant l’OTAN, cette dernière n’intéresse Trump, tout comme l’Europe occidentale, que si l’engagement n’est pas contraignant et s’il ne consiste pas à prendre des risques inutiles et à dépenser pour les autres. Trump raisonne ainsi : « je ne m’engage pas dans l’article 5 [qui prévoit qu’une attaque armée contre un ou plusieurs Alliés sera considérée comme une attaque contre tous, ndlr], les Européens achètent mes armes, mon énergie, mon soft-power audiovisuel et mes applications. Et si l’OTAN veut m’engager dans une guerre qui n’est pas mon intérêt, l’article 5 ne compte pas ». Comme on l’a vu avec la Stratégie Nationale de Sécurité (National Security Strategy), publiée le 4 décembre 2025, la dénonciation de « l’effacement civilisationnel » de l’Europe (dénatalité, culpabilisation identitaire et submersion par le monde islamo-africain), est à la fois un regret réel et un prétexte pour lâcher la solidarité inter-atlantique. L’idée est la suivante : « les pays avec lesquels nous avions signé dans les années 1950 ne sont plus les mêmes, donc nos engagements aussi »…. En ce sens, ce soi-disant « retrait » trumpien, conditionné dans certains domaines et dans certaines zones, est plus une sortie du globalisme et des institutions couteuses et contraignantes non compatibles avec l’Amérique d’Abord qu’un non-interventionnisme.
Dans le chapitre 2 de mon livre, j’explique que l’interventionnisme et l’unilatéralisme restent des instruments qui permettent justement à Donald Trump de donner des bonbons aux néoconservateurs qui rodent toujours et qu’il doit satisfaire un peu (Sénat, Deep State, Armée, etc). Trump n’a jamais rechigné à user de la violence militaire (« la paix par la force »), ici ou là (Syrie, Nigeria, Venezuela, etc), mais à condition que les interventions soient courtes, spectaculaires, sidérantes, scénarisées, aux antipodes des campagnes militaires de changements de régime. Sa préférence va aux deals sous contrainte (Venezuéla, Iran, UE), aux interventions éclairs, mais il s’oppose à la gestion directe des problèmes du monde. J’explique dans mon livre que cette stratégie repose sur la doctrine-clef de l’école réaliste américaine des relations internationales : le « offshore balancing » ou équilibrage à distance : je délègue le plus possible la gestion des différentes zones à des vassaux et des pivots régionaux qui vont équilibrer des rivaux ou les récalcitrants au lieu de devoir intervenir directement et couteusement comme les néo-cons. C’est ce que j’appelle la « déglobalisation de l’Empire américain ». Cela signifie aussi que Washington ne finance plus l’exportation de la démocratie, du libéralisme politique ou sociétal (« liberal hegemony »), d’où le rejet du wokisme. Exemple : on capture Maduro, en tentant de s’entendre avec la numéro deux du régime, Delcy Rodríguez, plutôt que de tenter de mettre au pouvoir par la force la leader de l’opposition, María Corina Machado [prix Nobel de la paix 2025 et désignée par l’Occident comme devant prendre la relève du régime de Maduro en cas de chute de celui-ci, ndlr]. Cet impérialisme dé-globalisé et « hémisphérique » n’est plus fondé sur des valeurs morales universelles ou des institutions de l’OIL chères aux démocrates, mais sur l’intérêt national pur.
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United States Senator John Curtis (Republican of Utah), US Senator Ruben Gallego (Democrat of Arizona) US Senator Dick Durbin (Democrat of Illinois) with Venezuelan opposition leader María Corina Machado in the United States Capitol in Washington, DC, USA,.
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Trump s’est déclaré officiellement nationaliste, il a fait l’éloge de la frontière, notamment dans le discours de Varsovie de juillet 2017, ce qui était assez neuf dans le discours d’un président américain. N’y a-t-il pas dans ce changement de nature de l’impérialisme américain un élément de politique intérieure ? Les Américains, à force de globalisation, n’ont-ils pas été victimes de leur propre impérialisme ?
C’est exactement ça. L’idée de Donald Trump, de J.D. Vance et de son entourage anti-interventionniste est que l’empire américain a conçu l’OIL (ordre international libéral), notion créée par l’universitaire de Princeton John Ikenberry (membre du CFR), pour légitimer moralement et masquer l’hégémonie globale étatsunienne. Cet OIL était composé d’institutions, règles, normes, modes, et lois extraterritoriales, fondées sur une morale universelle, une idéologie libérale et une conception anglosaxonne du droit et de la géostratégie. Le démocrate Biden comme le néo-cons Bush défendaient « l’ordre international libéral fondé sur des règles », mais ces règles sont celles de l’Empire américain et non celles du droit international et du multilatéralisme, qui excluent l’unilatéralisme et l’extraterritorialité du droit américain. La forme la plus achevée de ce libéralisme hégémonique a été le wokisme et la déconstruction des identités, familles, frontières et nations, sorte de boomerang autodestructeur. Car ce libéralisme progressiste, comme la drogue, a toujours besoin d’augmenter la dose : de libéral-classique dans les années 1950, il est devenu toujours plus libéral-libertaire, ensuite, et maintenant carrément déconstructiviste. Le trumpisme, adepte des rapports de force, des frontières et des identités civilisationnelles, combat cette dérive non par vertu chrétienne puriste mais parce que l’OIL de plus en plus subversif est devenu un élément d’autodestruction nationale – que l’empire US avait au départ conçu pour affaiblir les vassaux et non pour contaminer les Etats-Unis de l’intérieur. L’OIL a donc affaibli l’empire américain par une immigration de masse et une dispersion universaliste inutile.
… Vous voulez dire que l’OIL américain s’est retourné contre la nation qui en est à l’origine ?
Oui ! Lorsque l’OIL américain-anglosaxon a diffusé partout (y compris chez lui) la pop culture pop anarchisante, l’hédonisme consumériste, l’anti-hiérarchisme, le wokisme anti-nationaliste et christianophobe, cela a affaibli les Américains, car le soft power universel, comme la radioactivité ou la pollution, n’a pas de frontières. Le mondialisme que l’Amérique a mis en place pour justifier son propre impérialisme en diluant les autres nations (« McWorld ») a fini par affaiblir existentiellement la nation américaine. Conscients de ce boomerang mortel, les « nationalistes-impériaux » trumpiens ont commencé à réagir.
L’« hégémonie libérale » que l’Amérique trumpienne freine trouve paradoxalement un relais aujourd’hui dans la vieille Europe, devenue la roue de secours du parti démocrate.
C’est très bien dit ! L’UE est devenue le dindon de la farce de l’OIL, parce que celui-ci a été créé au départ pour « dé-souverainiser » les Européens. Il n’a pas été créé pour que les Américains et les Européens soient des égaux dans l’illusion qu’est la catégorie faussement unitaire « d’Occident », mais pour que les Européens soient des vassaux volontaires. Or, le paradoxe, c’est que les plus grands défenseurs de l’OIL sont effectivement aujourd’hui ceux contre qui il a été instauré mais qui l’observent à la lettre : les Européens, alors que son créateur, l’Amérique trumpienne, donc, n’en veut plus. L’Europe est donc le dindon de la farce du mondialisme, le dernier (non-)acteur géopolitique qui poursuit le projet que l’Amérique a créé pour justifier son impérialisme.
Est-ce dû à une forme de colonialisme mental, ou bien à la corruption des élites ?
Ce phénomène est décrit cyniquement par Zbigniew Brzeziński, en 1997, dans son essai Le grand échiquier, lequel est bizarrement souvent oublié. L’auteur affirme que l’Europe serait le plus grand concurrent des Etats-Unis si elle devenait une puissance, mais qu’il n’y a presque aucun risque qu’elle devienne si forte face à l’Empire américain, car elle est tellement imprégnée des idées, modes, soft power ou normes américaines, qu’elle a été définitivement annexée cognitivement… A côté de ce volet culturel-psychologique, il y a celui de la corruption des élites. José Durao Barroso, l’ex-président de la Commission européenne, après avoir quitté son poste, devint employé de Goldmann Sachs ; Mario Draghi et Mario Monti, deux présidents du Conseil italien, venaient de Goldmann Sachs ; Monsieur Macron a tout donné à Uber, McKinsey, a vendu Alstom aux Etats-Unis, et vient de Rothschild. Beaucoup de nos dirigeants européens sont ainsi issus de multinationales anglosaxonnes et ont des intérêts planétaires liés aux Etats-Unis directement et indirectement.
Peut-être, mais on pourrait vous rétorquer que Gerhard Schröder et François Fillon, eux, sont passés chez les Russes…
Effectivement. Mais ceci est une exception et en outre notez que M. Fillon a vite démissionné. Maints dirigeants européens sont liés à des puissances étrangères ou privées : Chine (Raffarin), Qatar (Villepin, Sarkozy), Azerbaïdjan (Dati), Afrique (Strauss-Kahn)… Beaucoup se vendent à des fonds de pensions, à des multinationales, ou aspirent à prendre la tête d’institutions supranationales, comme Mark Rutte [ancien Premier ministre des Pays-Bas devenu secrétaire général de l’OTAN en 2024], ou son prédécesseur Jens Stoltenberg [ancien ministre des Finances norvégien], ce qui les oblige à complaire à Washington. L’Europe est structurellement américanisée, de manière psycho-idéologique, financière et géopolitique. Et malgré la guerre économique que l’Oncle Sam nous livre, les élites européennes anti-trumpistes demeurent philo-américaines, car l’empire étatsunien, qui survivra à Trump, a généré l’OIL et ses multinationales.
D’ailleurs, on voit qu’entre l’Europe et les Etats-Unis, il y a actuellement l’affaire du Groenland, qui est presqu’un casus belli puisqu’ils nous agressent. Or, nous semblons incapables de nous en prendre à nos alliés.
L’UE en est incapable mentalement. Certes, en amassant des troupes, dans la logique du faible au fort, comme le préconise le président Macron, on pourrait envoyer ce message : « Essayez, ça va vous coûter ». Mais le Danemark demeure le pays le plus pro-américain d’Europe, stratégiquement, et l’UE a comme structure de défense l’OTAN, entité contrôlée par les Etats-Unis…
Aujourd’hui, l’Amérique semble davantage utiliser les éléments du hard power que du soft power.
Il y a en réalité toujours les deux. Trump utilise la coercition politique, mais il y a aussi toujours les séries américaines, les modes, les musiques et toutes les superproductions américaines d’Hollywood où un super-héros va massacrer cinquante personnes. Et Trump est moins violent que les Bush, les Clinton, Obama et Biden l’ont été. En revanche, il est un génie de la scénarisation des menaces et de ses désirs de grandeur. Marc Fumaroli a montré dans l’Etat culturel (1991) que le génie de l’Amérique, c’est de faire rêver avec de l’irréel prométhéen, comme l’a fait la mythologie grecque. Il y a un super-héros, presqu’un demi-dieu, qui a un moment va tuer tous les « ennemis ». Et dans les nouvelles séries occidentales américanisées, ce super-héros, ce ne sont même plus des Rambo ultra-musclés, mais des midinettes de 50 kg, jolies, menues, qui massacrent des types de 90 kg ! On ne cherche pas à coller à la réalité, mais à faire rêver. Marc Fumaroli dit, dans L’Etat culturel : « Ce qui fait bouger les peuples, ce n’est pas le réel, ce sont les projections irréelles, les mythes ». L’Amérique de Trump et de ses prédécesseurs ne gère pas seulement le monde par la coercition, mais surtout par les mythes.
Excusez-nous d’insister, mais avec Trump, c’est quand même la coercition qui semble vraiment être passée au premier plan.
Quand Trump capture Maduro, il ne renverse pas le régime, il a laissé « la tigresse » Rodriguez au pouvoir, la plus dure du régime. Avec très peu de frais, Trump fait croire au monde entier qu’il a renversé le régime. En réalité, il a juste capturé le chef. Ce n’est pas franchement pareil que d’envoyer des hommes pour soumettre tout un peuple…
Il y a donc bien des signes de fébrilité…
Non. Je dirais plutôt que l’Amérique sait très bien communiquer. On montre Nicolas Maduro menotté, humilié avec un bonnet d’âne, on produit une séquence d’Hollywood. Le cowboy a traduit en justice le méchant. Mais le résultat sera meilleur que les guerres des Néo-cons en Afghanistan, Irak, Libye, etc… puisque Caracas va composer, seule chose qui intéresse Trump.
En 2003, George Bush n’aurait-il pas pu capturer Saddam Hussein en hélicoptère ? A l’époque, on avait sorti la grosse artillerie. Est-ce que l’Amérique a encore les moyens de faire une guerre comme elle le faisait en Irak et en Afghanistan ?
M. Trump est issu de la télé-réalité : il fait croire qu’il a réglé un conflit entre deux pays, qu’il a renversé un régime, alors que ce n’est pas encore vrai. Ce qui compte, c’est d’être scénarisé : avec beaucoup moins de coûts que les guerres de Bush, il obtient un résultat meilleur. Il ne s’est pas enlisé, puisqu’il n’est pas allé au contact plus de quelques heures sur le terrain, et qu’il n’y a pas de morts américains. La capture de Maduro reprend les codes d’une série hollywoodienne.
Ne souscrivez-vous pas à l’idée d’Emmanuel Todd qu’il s’agit d’un Empire décadent, vicié de l’intérieur ?
Non. Je n’ai jamais été fan d’Emmanuel Todd. Il enfonce souvent des portes ouvertes. Nous sommes nombreux depuis 30 ans à constater la décadence de l’Occident, puis les faiblesses et contradictions de l’Empire américain. Quand il servait la soupe à l’islamisme, j’alertais depuis 1997 sur des dangers de l’islamisme… Quant à l’Empire déclinant américain, je suis moins affirmatif que lui, la messe est loin d’être dite : la Chine (comme la Russie) a des faiblesses à long terme, comme sa démographie. L’Inde est en revanche à ne pas sous-estimer à long terme. L’Empire américain arrive encore à imposer des lois extraterritoriales partout. Même en Chine et en Turquie, des grandes banques chinoises ont peur de l’extraterritorialité américaine et n’osent plus travailler avec la Russie, même si dans mon livre je démontre que les sanctions inefficaces contre la Russie ont mécaniquement accéléré l’extension des BRICS+ et favorisé la dédollarisation – sans nier pour autant que le dollar représente encore 80% des échanges en devises… La dédollarisation en cours n’est pas encore flagrante. L’Empire américain sera vraiment en déclin quand l’utilisation du dollar sera descendue à 10%. Même chose pour l’armée : quand on a 1000 milliards de budget militaire, on a encore de l’avance, même sur la Chine. Le déclin civilisationnel et démographique de l’Europe est en fait bien plus grave et profond que le déclin américain. L’empire américain est plus résilient que l’UE, car il a décidé de ne plus décliner et s’en donne les moyens. Et il est combattif, il a toujours une « volonté de puissance ».
Ne peut-on pas imaginer un sursaut similaire du côté des Européens ?
Oui, je le dis à la fin de mon livre, il y a une petite chance que l’Europe survive, si les partis identitaires – qui mettent au centre le contrôle de l’immigration et la défense des racines euro-chrétiennes – arrivent au pouvoir. S’ils n’arrivent pas d’ici quinze ans aux responsabilités, la sortie de l’Histoire de l’Europe et de sa civilisation sera définitive. Les Européens deviendront des masses de vieillards dévirilisés, culpabilisés et dominés par des masses de jeunes issus de l’Afrique et du monde islamique revanchards. L’Amérique WASP est combattive, fait plus d’enfants, et importe une majorité de chrétiens latinos. Et le wokisme y est combattu comme la religion nihiliste et suicidaire de l’avortement, à la différence de l’Europe occidentale inféconde et auto-raciste.
La stratégie nationale de sécurité de Trump évoquait justement le risque que les Européens changent de nature et ne soient plus des alliés fiables. Si l’Amérique va chercher Maduro chez lui et veille sur son jardin sud-américain, pourquoi ne s’intéresse-t-elle pas à son pré-carré européen ?
L’Amérique de Trump s’y intéresse ! Elle valorise Tommy Robinson et Reform UK, ainsi que l’AFD en Allemagne, les Néo-Suédois, Vox en Espagne, Meloni en Italie, Chega au Portugal, ou le RN et Sarah Knafo en France… Elle n’a pas abandonné l’Europe : elle la veut alignée sur elle idéologiquement. L’Amérique a compris qu’une Europe social-démocrate immigrationniste ne sera plus fiable car elle sera un ennemi d’Israël et une terre de peuplement pour le tiers-monde, donc anti-américaine par islamo-africanisation sociologique. Pleine de taxes, l’Europe fait dans le même temps fuir ses élites économiques. Elle va se tiers-mondiser et s’effacer civilisationnellement. Trump redoute cette mutation. Dans la Stratégie Nationale de Sécurité, l’Europe tient une place importante, tandis que la Chine et la Russie sont vues comme des adversaires avec qui ont peu dealer. Bizarrement, il n’y a pas de déclaration de guerre contre les ennemis chinois et russes. Il est question en revanche de faire de nouveau de l’Europe une Europe des Etats-nations, vue plus fiable que l’eurocratie mondialiste bruxelloise.
Compte tenu de l’épisode vénézuélien auquel nous venons d’assister, peut-on s’attendre à ce que la Chine se sente encore plus en droit d’envahir Taiwan prochainement ?
C’est possible. Mais cela n’a pas empêché les Américains d’envoyer des armes récemment. Si les Chinois montrent leur capacité de nuisance, et apportent quelque chose d’intéressant pour Trump, Taiwan pourrait être livrée… Mais, l’île reste vitale pour les puces et son détroit, passage obligé de routes commerciales contrôlées, comme Malacca, par l’empire américain. La chose va donc se négocier âprement. Mais il n’est pas totalement à exclure qu’un jour Taiwan soit moins importante pour les Américains, surtout quand ils auront récupéré le savoir-faire des puces de la société TSMC et ses ingénieurs, qui ont commencé à revenir aux Etats-Unis…
Concernant l’Iran, est-ce que vous croyez à un changement de régime rapide ?
Le changement de régime est difficile et sera très douloureux, car les pasdarans ont au minimum 200 000 hommes, plus 150 000 Bassidji [les milices populaires des jeunes iraniens] et 450 000 mobilisables. L’armée n’a que 350 000 hommes, soit moins que les Gardiens de la Révolution et est moins équipée qu’eux. Le régime va tomber quand l’armée se sera désolidarisée des Pasdarans et quand beaucoup de militaires auront fait défection. Les pasdarans répriment de plus en plus massivement. Les Américains ont sorti un plan de plusieurs scenarios d’action. Ça ne sera pas un regime change mais plutôt une action spectaculaire, soit à la Maduro, soit par des cyberattaques, sabotages et frappes ciblées sur les Pasdarans, avec des bombardements de ce qui reste de la défense aérienne iranienne. Le peuple iranien doit pouvoir se libérer lui-même des pasdarans.
Est-ce que la base populaire iranienne anti-mollah est prête à s’allier de fait avec les Américains et les Israéliens, ou bien le nationalisme perse peut reprendre le dessus ?
Beaucoup d’Iraniens veulent d’une aide américaine, mais peu souhaitent voir les Etats-Unis s’installer en Iran. Cela engendrerait un réflexe de défense. Ce pays est presque impossible à envahir de par sa taille. Une guerre, qui serait davantage que des bombardements ciblés comme l’été dernier, ferait perdre à la rébellion nombre de ses soutiens internes. Beaucoup considèrent qu’une intervention américaine massive ne serait pas positive. En revanche, ils attendent des sanctions, des aides, des kidnappings ciblés et des sabotages…
La Russie et la Chine, qui ont perdu Bachar al-Assad et Maduro en un an, vont-ils laisser tomber un autre allié, l’Iran ?
Relativisons : pour le Venezuela, il y a toujours un régime chaviste en place ; pour la Syrie, Al-Joulani est allé à Moscou en octobre 2025, et il y a renégocié la reconduction de tous les accords de défense et le maintien des bases russes… La Russie a même installé des bases en Libye, après avoir retourné le Général Khalifa Haftar, ex-agent américain qui a fini par devenir proche des Russes. Moscou et Pékin demeurent très présents au Venezuela. Quant à l’Iran, même si le pouvoir était renversé, le régime suivant garderait une géopolitique cohérente avec Moscou, New Dehli et Pékin. Je crois aux « temps longs » (Braudel) de l’histoire et de la géographie. Les préoccupations des Etats survivent à l’alternance des régimes. Le chah voulait déjà la bombe atomique. Les mollahs l’ont voulue également, les futurs dirigeants de l’Iran la voudront probablement ! Le dernier Shah avait scellé des accords avec les pays du Pacte de Varsovie, donc avec Moscou, comme plus tard Khomeiny puis Khamenei. Les futurs dirigeants le voudront aussi. Si le régime tombe, comme en Syrie, Poutine prendra vite langue avec les nouveaux dirigeants. L’Iran, la Russie et l’Inde ont trop d’intérêts, avec notamment le corridor Nord Sud qui passe sur leurs territoires, pour rompre à cause de changements idéologico-institutionnels. Idem pour la Chine, grand acheteur de gaz et de pétrole. Les intérêts géo-éco-politiques dépassent les régimes.
Contrairement à d’autres qui, aujourd’hui se répandent en sermons droitiers XXL, je n’ai jamais voté pour lui. En revanche, je l’ai interviewé deux fois. C’était avant 1981. Et sur des sujets en marge de la politique. Son attachement au Morvan et à Château-Chinon, puis ses lectures de collégien. Visiblement, cela l’amusait. Alors, le moment fut des plus agréables. L’œil pétillait. Il se montrait enjoué, mais on comprenait vite qu’il n’était pas question de franchir une certaine limite. Il avait manifestement son quant à soi. Il savait tenir à distance, avec délicatesse cependant, sans arrogance. Avec une sorte de classe, dirais-je. Ce qui n’est pas donné à tout le monde, convenons-en.
C’était l’époque où il avait encore cette denture un rien carnassière qu’il veilla à faire limer lorsqu’il se sentit pousser les ailes qui allaient le porter au sommet. Dommage, cela conférait au sourire un supplément de caractère. Le phrasé, légèrement susurrant, suranné, était davantage d’un bourgeois sophistiqué que d’un apôtre du prolétariat. Jamais il ne changea dans ce registre. On prit pour de la sincérité, de la fidélité de classe ce qui n’était peut-être au fond qu’habileté. En fait, toute sa vie, toute sa carrière fut marquée du sceau de l’habileté. De cet esprit canaille que les gens de chez nous, les Français, absolvent si facilement et qu’ils ont aimé chez Figaro et les pieds nickelés.
Car il en faut de l’habileté pour se remettre d’une pantalonnade aussi pathétique, aussi affligeante que celle du faux attentat de l’observatoire. Il en faut, de la rouerie pour ne pas avoir pâti davantage de son passage par Vichy avec décoration de la francisque en prime. Comme s’il n’avait fait que d’aller y prendre les eaux. Il en faut encore pour avoir mené une double vie, ou plus exactement deux vies conjugales quasiment officialisées à égalité. Et pareillement deux états de santé en parallèle, l’officiel – tout va bien brave gens, les urines sont claires – et le secret, un cancer au long cours. Et puis cette enfant cachée, comme dans les romans interdits aux jeunes filles. L’enfant dont il s’arrange pour révéler au grand jour l’existence quand le caprice l’en a pris. Pour tout cela, qu’on ne dise pas que les Français ne savaient pas. Ils savaient sans savoir vraiment tout en sachant quand même. Mais ça passait. Ça passait aussi électoralement, puisque réélection confortable il y eut en 1988. La performance d’exception, le coup de maître. Le cher homme parvint même, lors de la campagne du second mandat, à assumer pleinement, presque gaiement, le sobriquet pourtant si familier, tellement en décalage avec son personnage, de Tonton. Pourtant, je suis bien persuadé que personne – je dis bien personne – ne s’est aventuré à l’appeler ainsi, face à lui !
De l’habileté encore, teintée de joyeuse désinvolture cette fois, pour réussir à se faire élire, en 71, Premier secrétaire d’un parti dont il avait négligé jusqu’à ce jour de prendre la carte. À cette occasion, d’ailleurs, il eut l’occasion de mettre en pratique cette capacité qu’il avait de garder ses distances. À l’issue du congrès, un militant vient à lui et lui lance : « Maintenant, camarade, on se tutoie! » Et Mitterrand, imperturbable, de répondre : « Comme vous voulez. » Jamais plus quiconque n’a tenté le tutoiement… Et on se souvient bien sûr du débat face à Jacques Chirac. Celui-ci, ayant sans doute assez mal jaugé l’habileté, justement, de son adversaire, se lance avec un sérieux de pape dans une mise en garde dont il attendait sans doute qu’elle désarmât l’autre. « Ce soir, il n’y a plus ici ni de président de la République ni de Premier ministre, seulement deux candidats à l’élection présidentielle. » Et le vieux renard de répliquer, doucereux, l’œil allumé : « Mais vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier ministre. » Je me souviens. À la rédaction dont je faisais partie à l’époque, on a échangé des regards. Mais pas de commentaire. Nous pensions les uns et les autres la même chose : « Le débat est d’ores et déjà plié. » Chapeau l’artiste. Et il l’était, plié, en effet.
Habileté enfin, pour, sur une si longue période, persuader les foules qu’on est suffisamment de gauche pour les servir alors qu’on l’est si peu.
Le pire, si j’ose dire, est que au fond personne n’était vraiment dupe. Je n’ai jamais voté pour lui, ai-je précisé. Mais s’il s’était agi de décerner l’Oscar toute catégorie du meilleur acteur dans le rôle de canaille à la française, là, j’aurais volontiers bourré les urnes.
Le premier président « disruptif » de la République française a fait beaucoup de déçus. Il n’est pas parvenu à faire prendre à la France le tournant libéral dont elle aurait besoin. Pendant ce temps, les citoyens continuent de demander l’impossible: moins d’impôts et plus de services publics.
Disons-le d’emblée, j’ai été enthousiasmé par l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République en 2017 et je n’ai pas tardé, dès le premier quinquennat, à être déçu, si ce n’est très déçu, des résultats de son action.
Alors pourquoi plaider pour l’auteur de Révolution, qui n’en a même pas esquissé le début ?
D’abord, quelques constats :
Emmanuel Macron est un des présidents les plus intelligents et les plus brillants que la Ve République ait eus ; je ne le pense surpassé que par François Mitterrand ;
Sans doute porte-t-il le stigmate d’être issu de l’Inspection générale des finances, mais le contexte dans lequel il est arrivé à la présidence, dans une trajectoire fulgurante et totalement étrangère au cursus politique français traditionnel, pouvait donner à penser qu’il serait porteur d’un réel changement ;
Son courage politique, sa détermination, son mépris pour la langue de bois et son franc-parler, loin des modes de langage convenus, ne pouvaient que renforcer cette espérance ;
Tout comme son couple atypique, sa trajectoire hors du commun, ses soutiens économiques et certaines prises de position apparemment disruptives…
Une démocratie périmée ?
Tout cela, pour arriver, à un an de la fin utile de sa deuxième mandature, au constat, aujourd’hui très probable, d’un échec dont se réjouit la plus grande partie de l’arc politique, spécialement les extrêmes devenus, ensemble, majoritaires.
La mission d’Emmanuel Macron était de parvenir à faire sortir la France de ses archaïsmes, de la domination totale de l’entre soi de ses élites hors-sols, de son économie de connivence, quasi mafieuse, de son système social périmé et, non en dernier lieu, de sa crise structurelle économique, financière, politique, sociale et morale.
Les 12 travaux d’Hercule. Mais le président de la République n’est pas Hercule et ce n’est pas ce qui lui est demandé.
En quelques mots, tout est résumé : depuis la fin du XIXe siècle, la convergence du mouvement social et des aspirations illibérales et corporatistes de la haute bourgeoisie catholique (représentée successivement, dans une continuité parfaite, par le pétainisme puis par le gaullisme) a construit, spécialement depuis 1945 un système collectiviste (holiste) de plus en plus structuré et verrouillé.
Un peuple drogué aux allocations sociales
Bien que le président de la Ve République, sorte de monarque électif, soit doté de pouvoirs considérables, sans équivalents dans aucun pays démocratique, il lui était impossible d’obtenir des résultats tangibles en ramant à contre-courant d’une évolution séculaire défendue par l’essentiel de l’establishment et plébiscitée par une majorité d’un peuple drogué à la protection, aux allocations, à l’assistance, à l’irresponsabilité, à la valorisation de la paresse, et à l’inconséquence de revendications contradictoires, mais que peu osent stigmatiser, tels que « moins d’impôts et plus de services publics ».
Alors quel que soit le brio, l’intelligence et le courage d’Emmanuel Macron, l’échec était inscrit dans l’irréductible contradiction entre le cahier des charges et la réalité de ce qu’est devenue la société française.
L’échec évident de la réforme en profondeur de la haute fonction publique, qui s’est finalement limité à de fines retouches cosmétiques, l’échec cinglant de la réforme des retraites, qui n’était pas celle par laquelle il fallait commencer, ne font que souligner l’impuissance du politique, fût-il le monarque électif, face à l’appareil.
Alors, non, Emmanuel Macron n’a pas failli, car nul ne peut se voir reprocher d’avoir échoué dans une tâche impossible.
Il est à craindre qu’il soit impossible de sortir de l’impasse française autrement que par des mesures drastiques, telles qu’une révolution dite « de couleur », à l’instar de la révolution orange de Kiev 2004 ou de la révolution de jasmin en Tunisie, laquelle entraînerait un bouleversement institutionnel comparable à ce qu’a connu la Russie avec la chute du communisme, dont le système français d’aujourd’hui est d’ailleurs largement inspiré.
Il restera au crédit d’Emmanuel Macron ce qui lui est largement reproché dans le monde politique et médiatique : la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, coup de génie qui, en mettant fin au « partenariat » pendulaire « droite-gauche », amorce la fissuration des institutions délétères de la Ve République, largement appuyées sur cette pantomime.
À l’aube de la nouvelle année, je relis Kundera, écrivain de l’exil, et soudain cette phrase : « La France n’est pas seulement un pays, c’est un rêve de civilisation. » Je ne suis pas sûr que cela soit encore exact. Nos valeurs suprêmes semblent s’effacer. Seul triomphe l’individualisme exacerbé par le consumérisme. L’une de ces valeurs essentielles est la vertu. Elle paraît pourtant discréditée. Marc Alpozzo, dans un petit livre rafraichissant, parsemé d’exemples littéraires, de références cinématographiques et de citations empreintes de sagesse, tente d’analyser ce discrédit qui frappe la vertu.
Alpozzo est professeur de philosophie et critique littéraire. Admirateur des Anciens, il s’est progressivement spécialisé en philosophie morale. Il nous révèle qu’il s’est tardivement intéressé à cette discipline. Il cherchait alors une réponse au chaos du monde à travers quelques grands textes. C’était à l’époque des « désarrois de l’après-communisme ». Sartre ne faisait plus recette, même si ses oukases lancés à la figure de ses contradicteurs continuaient – et continuent toujours – d’empoisonner les débats pourtant salutaires dans une démocratie. La quête de pureté était dénoncée par Bernard-Henri Lévy, et cette dénonciation visait tous les totalitarismes du XXᵉ siècle. La violente critique, du reste, ne se limitait pas au siècle du goulag et d’Auschwitz, elle incluait les sanglants massacres de la Révolution française. BHL, dans son livre intitulé La pureté dangereuse, cité par Alpozzo, note en substance : « Pourquoi le pire en politique, se confond-il si souvent avec une certaine idée de la vertu ? » La vertu serait donc à l’origine de la tentation totalitaire en voulant imposer l’égalité au détriment de la liberté et en perdant en route la fraternité. C’est pour cela qu’elle fait dire, dans Mort d’un pourri, film de Georges Lautner, à Alain Delon : « Les deux fléaux qui menacent l’humanité sont le désordre et l’ordre. La corruption me dégoûte. La vertu me donne le frisson. » L’un des buts de ce Petit traité de la vertu est de démontrer que la vertu est, au contraire, un bienfait qui permet à l’homme de trouver un équilibre en lui-même, en rejetant les dérives dont on l’accable, parfois à juste titre. De frissonner d’aise et non de peur.
La vertu, précise Alpozzo, doit nous donner la force spirituelle de résister à la société qui ne cesse de nous culpabiliser en nous assénant des leçons de morale, des leçons de moraline, pour reprendre le mot de Nietzsche, qui nous éloigne du récit commun en nous plongeant dans le communautarisme. Le bonheur, s’il existe, n’est ni dans la soumission à la planification socialiste, ni dans l’écologisme social, rappelle l’auteur. Luc Ferry, pour ne citer que lui, voit dans le « nouvel ordre écologiste une dérive totalitaire et humaniste ». La vertu doit contrecarrer toute forme de modèle « vertueux ». Là est l’enjeu de ce livre.
Je ne sais pas si la vertu est l’antidote à la barbarie comme le pense Alpozzo, car le nihilisme attaque sur tous les fronts, et l’idée même de patrie fait immédiatement surgir du bois les progressistes. La France semble se complaire dans la probable dépouille d’un grand cadavre à la renverse. Mais il reste l’aventure individuelle, électrisante, à condition de se tenir à distance des tentaculaires institutions officielles si bien décrites par George Orwell dans 1984. Il convient également d’être vertueux, mais sans ostentation. C’est Kirk Douglas qui disait que « la vertu n’est pas photogénique. » Cette valeur, qu’on se doit de révérer, est une « doctrine de la juste mesure ». Alpozzo : « Entre l’hubris et la metrios, la vertu devient une habitude trouvée dans un usage proportionné de la raison, guide de nos actions. » Il ajoute : « L’homme vertueux est précisément l’homme mesuré et équilibré. C’est ainsi que l’on peut d’ores et déjà dire que la vertu est propice à la vie bonne. »
Je vous souhaite donc d’être vertueux.
Marc Alpozzo, Petit traité de la vertu, à l’usage de ceux qui ne sont pas sages, Guy Trédaniel éditeur. 132 pages
Dans un contexte de polarisation et de radicalisation, les deux mamelles d’une société malade et d’un imaginaire en cale sèche, est-il possible de préserver la dignité humaine ?
Il est tard. Après une journée de radio et de télé, je choisis la compagnie des livres. La volupté de la lecture. Je te dis toute ma tendresse, écrit François Mauriac à son fils Claude (Albin Michel). Flamme, volcan, tempête, le portrait de Christine Pawlowska par Pierre Boisson (Sous-Sol) est une pépite. Alors pourquoi, ce soir-là, se saisir de la télécommande ?
À l’écran, un animateur et des chroniqueurs. Je connais bien ce format. Et un thème : l’immigration. Je n’ai jamais fait partie d’une certaine gauche qui, ne voyant pas le réel, refuse le débat sur cette crise. L’écran est partagé en deux. D’un côté, une famille de migrants. Un père et une mère encadrent un jeune enfant. Il a un bonnet de laine. Dans un jour naissant, son corps est immergé dans l’eau de mer que l’on imagine glacée. Ils attendent très certainement le bateau pneumatique d’un réseau de passeurs criminels. Puis une autre image, un autre enfant qui semble plus fragile encore. Je pense à Aylan Kurdi, ce petit Syrien de 3 ans, étendu à plat ventre, sans vie, sur une plage de Turquie en septembre 2015. De l’autre côté de l’écran, les chroniqueurs sont d’humeur joyeuse. L’esprit est roi dans un entre-soi idéologique et mondain. L’un d’entre eux profite d’un écran de contrôle pour réajuster son nœud de cravate. Ad nauseam.
Tiens, justement, ad nauseam… Au Sénat, le vice-président Pierre Ouzoulias a fait l’objet d’une « exclu » du média Frontières. « Le sénateur communiste de Nanterre Pierre Ouzoulias SE VOMIT DESSUS[en lettres capitales et en gras] en direct. Au perchoir du Sénat hier soir peu avant minuit, où il présidait la séance. La séquence a été depuis retirée du replay (du site du Sénat) ». Garen Shnorhokian, « journaliste et éditorialiste » qui « décrypte sans filtre » ajoute : « Ils se gavent tellement de votre argent qu’ils en vomissent. » Du bel ouvrage… du journalisme d’investigation… qui n’obtiendra pas le prix Albert-Londres : le sénateur a une maladie génétique. « Ces dernières semaines, souvent tard dans la nuit, j’ai assuré de nombreuses présidences de séance », écrit Ouzoulias. Le syndrome de Gilbert peut provoquer de tels symptômes en cas de fatigue importante ou de stress. Pierre Ouzoulias a une « pensée toute particulière pour toutes les personnes qui souffrent du même syndrome et qui savent combien il est difficile de vivre avec cela ».
Si BFM a aussitôt retiré les images, sur Frontières, elles sont toujours en ligne. Pierre Ouzoulias a déposé plainte. « Des propos diffamatoires ont été tenus, sans preuve, avec une intention manifeste de nuire, la liberté de la presse n’autorise pas le mensonge, ni l’atteinte à la dignité humaine. »
Nous y voilà. Dans un contexte de polarisation et de radicalisation, les deux mamelles d’une société malade et d’un imaginaire en cale sèche, est-il possible de préserver la dignité humaine ? Est-il encore possible de débattre, de se confronter politiquement, d’aborder des sujets clivants tout en se respectant ?