Dans son nouveau livre, l’historien Pierre Birnbaum estime qu’aucun écrivain juif d’Europe au tournant du XXe siècle n’est parvenu à se débarrasser de sa judéité. Une thèse problématique qui ouvre la voie aux amalgames.

Le roman juif du tournant du siècle serait-il l’expression d’un état de « malheur » ? C’est la thèse de Pierre Birnbaum dans son nouveau livre, à mi-chemin entre essai littéraire et histoire intellectuelle. Birnbaum met dans le même panier des écrivains aussi divers que Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Israël Zangwill, Marcel Proust, Albert Cohen, Franz Kafka, Irène Némirovsky, Giorgio Bassani, Henry Roth et Saul Bellow [1].
Il explique qu’à la différence de leurs confrères non-juifs, ceux-là savent « l’ambiguïté de leur statut » et la « précarité de leurs succès » au sein des sociétés chrétiennes ; ils demeurent des « intrus », mis en porte-à-faux à cause de leur « judéité ». Alors même que le tournant du XXe siècle marque un moment unique dans l’histoire des écrivains juifs : pour la première fois, ils vivent dans des pays où règnent « l’individualisme libéral » et « le triomphe progressif de la démocratie », mais où ils doivent relever les défis posés par la « société ouverte » à l’égard de la survivance des « fidélités collectives et des mémoires particulières ».
Cette thèse nous paraît problématique, et ce, pour au moins trois raisons. D’abord, on n’est pas convaincu par la lecture de ces auteurs « à la lumière de la sociologie comparative », ce qui mène à un amalgame entre vie et œuvre, comme dans cette phrase : « Aucun des écrivains du tournant du XXe siècle n’est parvenu à se « débarrasser » de son judaïsme, tous hésitent entre fidélité et renoncement : dans leurs romans comme dans leur vie, ils pourraient faire leur la sentence pessimiste de Heine » (« le judaïsme n’est pas une religion, c’est un malheur »).
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Birnbaum semble partir du postulat que les juifs laïcs n’ont aucune notion du sacré : « Aucun n’est religieux : le monde du sacré leur demeure étranger, ils se tiennent à l’écart de la synagogue et rejettent dans leur espace privé toute forme traditionnelle de rituel. » C’est mal comprendre le judaïsme que de renvoyer la non-pratique à une absence de sentiment religieux. À notre avis, l’expérience transcendante réside précisément dans le sentiment d’attachement à la tribu, sentiment partagé par les auteurs étudiés ici. Pour citer le cas de Henry Roth, il a beau rejeter la religion, son chef-œuvre, L’or de la terre promise, baigne dans une ambiance mystique.
Enfin, Birnbaum sous-estime l’importance de la langue. Il affirme que Kafka aurait rejeté le sionisme, mais ne prend pas en compte sa fascination pour la renaissance de l’hébreu, comme on l’a vu dans le livre de Keren Mock[2]. Pour de nombreux écrivains juifs, le sionisme n’avait pas seulement une dimension politique, il était surtout un projet linguistique.
Ignorer la question linguistique permet à Birnbaum de balayer les écrivains yiddish. Il explique que Sholem Asch, Sholem-Aleikhem et Isaac Leib Peretz ne correspondent pas à ses critères parce qu’ils habitaient un pays – l’Empire russe – qui n’était pas une démocratie libérale. Il nous semble que la véritable raison de leur exclusion tient du fait que les yiddishophones étaient relativement « assimilés » : à la langue et à la culture de leurs lecteurs ! D’ailleurs, pendant la dernière période de leur vie, Asch et Sholem-Aleikhem ont beaucoup publié à New York[3] ; Birnbaum aurait dû les considérer rien que pour cela.
L’incapacité de s’assimiler, est-ce un « malheur » ou une richesse ? Est-ce l’apanage des seuls juifs ? Tout écrivain véritable n’échoue-t-il pas dans son propre processus d’assimilation, d’où sa nécessité de créer sa langue propre, en dissonance avec les normes de la société ambiante ?
Le roman du malheur : De Vienne à New York, les écrivains juifs au tournant du XXe siècle, Pierre Birnbaum, Gallimard, 2025.
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[1] https://www.en-attendant-nadeau.fr/2017/12/26/carpe-diem-bellow/
[2] https://www.en-attendant-nadeau.fr/2025/03/25/les-blagues-de-guerre-de-franz-kafka/
[3] https://www.en-attendant-nadeau.fr/2024/07/26/sholem-aleikhem-a-new-york/





