Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Adapté et mis en scène par Arnaud Denis, Les Liaisons dangereuses, chef-d’œuvre de Pierre Choderlos de Laclos a été donné à la Comédie de Picardie, à Amiens. A peine arrivé sur place, une question m’a taraudé le peu d’esprit qu’il me reste : pourquoi donc la bonne ville d’Amiens – où Laclos est né 18 octobre 1741- ignore royalement (est-ce bien le terme?) l’immense écrivain ? Au bar, je n’ai pu m’empêcher d’en parler à mes amis Etienne Desjonquères, directeur du Centre culture Jacques-Tati, et Thierry Griois, journaliste au Courrier picard et comédien au sein de la troupe Le Théâtre de l’Alambic ; comme moi, ils se demandaient bien pourquoi la capitale picarde n’a d’yeux et de fierté (légitime, c’est vrai) que pour Jules Verne. Je m’en suis longuement entretenu avec ma Sauvageonne, comédienne elle aussi, et férue de théâtre. Elle non plus ne comprend pas et s’insurge. Il fallait la voir se révolter, trépigner, hurler à travers le bar. Quand la Sauvageonne s’adonne à une colère de fille, il est préférable de se mettre à l’abri. Je la contemplais, l’admirais car, c’est vrai, elle avait totalement raison. Mais pourquoi donc Amiens snobe-t-elle à ce point Laclos ? (Seul un talentueux fleuriste sis au 22 de la rue des Sergents a eu l’élégance et la bonne idée de baptiser sa boutique du célèbre militaire, inventeur du boulet creux). Son œuvre serait-elle trop sulfureuse, trop libertine pour les belles âmes locales, largement concurrencées par les adeptes du wokisme qui, très certainement, considèrent que les femmes y sont trop brutalement courtisées ? Nous nous disions qu’il se passe la même chose à Reims avec le tout aussi sulfureux et génial romancier Roger Vailland, trop communiste peut-être, par ailleurs inconditionnel de Laclos, victime d’un cruel ostracisme dans la ville où il a passé son enfance et son adolescence. Pas une plaque dans la maison de ses parents, avenue de Laon. Un scandale. Et que dire de cette totale absence de plaque d’hommage sur sa maison natale d’Acy-en-Multien, dans l’Oise ? Scandaleux ! Nous nous disions, la Sauvageonne et moi, que le monde allait mal. Alors, nous avons pris place, et attendu que le rideau se lève. Il s’est levé. Quel régal ! Une heure quarante de pur régal. Grâce à une mise en scène subtile et efficace, on retrouve toute la force du roman de Laclos et ses thèmes : la liberté, bien sûr, mais aussi et surtout la cruauté perverse qui anime certains personnages, en particulier le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil. Les comédiens sont exceptionnels : Delphine Depardieu (Merteuil), Valentin de Carbonnières (Danceny), Jean-Benoît Souilh (le valet), Michèle André (Madame de Rosemonde), Marjorie Dubus (Cécile de Volanges), Salomé Villiers (Mme de Tourvel). Les costumes d’époque : un ravissement. La langue est sublime. Arnaud Denis s’est permis d’ajouter au texte quelques métaphores animalières et fort amusantes. Le message politique est mis en valeur : on comprend que, quand le valet rend son tablier, le franc-maçon Laclos n’a rien voulu montrer d’autre que la Révolution était imminente. Le peuple en a assez d’être opprimé, humilié ; il ne va pas tarder à le faire savoir.




