A huit mois de la présidentielle, la course est bel et bien lancée : au Medef, les prétendants au trône se sont affrontés cette semaine, tandis que les sondages continuent de dessiner un paysage peu réjouissant pour le « bloc central ». À force de confondre gestion et politique, ceux qui prétendent incarner l’alternative au RN et aux « extrêmes » pourraient bien avoir déjà perdu la bataille essentielle : celle des idées. Et si la campagne présidentielle était déjà pliée ?
En cause, une pitoyable confusion des genres. Là où la nation attend une vision, un projet de société ou, mieux encore, un projet de civilisation, capable d’enflammer les esprits et les cœurs, nous devrons une fois encore nous contenter de la platitude de programmes qui tiennent autant de la liste des commissions de la ménagère ménopausée (ou pas) que de l’inventaire à la Prévert. En panne de vision – parce que tout simplement en panne de réelle conviction –, « le bloc central » se trouve d’ores et déjà enferré dans ce piège de la médiocrité et du vide. Ses candidats – il nous en tombe ces jours-ci presque autant que les feuilles des marronniers en ce précoce automne – n’ont apparemment rien retenu des résultats de la précédente élection présidentielle.
Si Madame Pécresse, pour LR, et Madame Hidalgo, pour le PS, ne se sont retrouvées qu’avec, respectivement, quelque chose comme 4,7 % pour la première et 1,7 % pour la seconde (le pittoresque Jean Lassalle fait deux fois mieux !), autrement dit une misère, ce n’est pas – en tout cas pas seulement – parce qu’elles n’auraient pas été de bonnes candidates, mais surtout et avant tout parce qu’elles portaient le fardeau de l’indigence politique et idéologique de leurs formations, de leurs mouvements d’origine. Elles étaient les candidates du vide, du rien, brandissant comme un étendard, ou pire encore comme les Tables de la Loi, leur catalogue de recettes éculées, inspirées non pas par une vision de ce que doit être la Nation, la France, la civilisation française à l’horizon des vingt ou trente ans qui viennent, mais uniquement dictées par la soumission à la loi non dite du clientélisme.
Comme hier, ce que proposent les candidats de ce « bloc central », allant des LR dits fréquentables aux sociaux-démocrates bien tempérés du PS, en passant par la très flasque pâte à modeler des officines centristes, s’avère, là encore, d’une indigence effarante. Rien d’autre à mettre sur la table que des annonces catégorielles, fortement gauchies de démagogie, rien de plus qu’un fatras archi-mâché de faux remèdes, façon cautère sur une jambe de bois, ou de baratin en mode bonimenteur de foire vantant les mérites supposés du fil à couper le beurre génération 2.0. Cela manque de souffle tout simplement parce que cela n’a pas d’âme.
Au bout du bout – nous le constaterons une fois encore –, ils n’auront plus qu’une ligne, qu’une oriflamme, qu’un slogan à nous jeter à la figure : « Nous ou le chaos des extrêmes », incapables qu’ils sont de se rendre à la cruelle évidence que ces extrêmes qu’ils conchient avec tant de gourmandise malsaine ne font que prospérer sur leur médiocrité, sur le vide de ce qu’ils sont devenus et de ce qu’ils traînent avec eux. Triste spectacle, en effet, que ces arrogants qui osent se faire forts de redresser demain le pays des ruines sous lesquelles ils l’ont eux-mêmes enfoui hier.
Il reste huit mois. Huit mois pour s’acheter une âme, se doter d’un souffle enthousiasmant : ça paraît bien court. En farfouillant avec ardeur sur Le Bon Coin ou en faisant les vide-greniers de la France profonde, peut-être pourraient-ils dénicher un petit quelque chose qui fasse illusion ? Peu probable. Car là également se niche une des leçons qu’ils devraient tirer de la dernière tournée présidentielle. De cela aussi – faire illusion –, ils sont devenus incapables.
Monsieur Nostalgie fait un bond en arrière dans sa saga de l’été consacrée à sa Bédéthèque idéale. Après des épisodes très « eighties », il revient aux origines de l’école de Marcinelle avec la naissance du Marsupilami en 1952 du génial et indépassable Franquin (1924-1997)…
Il fallait bien revenir à la source. Au commencement de la bande dessinée belge. Au cul du chaudron magique. En la matière, il existe deux écoles de pensée opposées sur le papier qui finissent aujourd’hui par se rejoindre dans l’esprit de nombreux bédéphiles. Comment les départager ? Laquelle choisir ? Ne surtout pas heurter les sensibilités ! Les héritages sont susceptibles de nos jours. Nous avons été nourris aux deux mamelles, Tintin et Spirou, aux deux filons, Hergé et Franquin.
Ne jouons pas l’audace stylistique de l’un contre l’académisme de l’autre, le fouillis et le rangé, la ligne claire et le foutraque organisé, le catéchisme scout à l’anarchie palombienne, le carré au zébré ; à ce petit jeu-là, des sept différences, nous trouverons que chez ces deux maîtres du 9e art, la narration et l’action, la bulle et le mouvement, le cadre et le hors-cadre, le dit et le non-dit s’interpénètrent. Ils ne sont pas réductibles à une image ou à un type de case. Ils sont plus grands, plus profonds et encore plus étranges qu’on ne les imagine. Il fallait pourtant bien se décider, j’ai tranché à pile ou face, c’est Franquin qui l’a emporté avec son animal « mystérieux et légendaire de la forêt vierge ». Nous célébrerons en janvier 2027 les 50 ans de la disparition de Franquin, le joyeux aux idées noires, le dépressif au pinceau virtuose.
Qui est donc ce Marsupilami, invité surprise, passager clandestin dans l’univers de Spirou et Fantasio ? Comme Gaston, c’est un hors des lignes, un libre-penseur ou plutôt un libre-grimpeur. Plus agile que Tarzan entre les lianes, plus fort qu’un bœuf pour mater les braconniers, plus sensible qu’un piou-piou, c’est un justicier dans l’âme, un farceur au bon cœur, un animaliste apolitique. En juin 2002, pour fêter les 50 ans de sa naissance, les éditions Marsu Productions avaient compilé un album de gags composé à 100 % par Franquin sous le titre générique Capturez un Marsupilami !. Rassurez-vous, personne n’y est arrivé. Certains ont essayé… à leurs dépens.
Franquin, l’alchimiste du neuvième art
L’éditeur expliquait qu’il « était reparti de zéro. Les planches originales ont été extraites des archives Franquin ou empruntées à des collections privées, afin de les scanner avec toute la finesse des techniques d’aujourd’hui ». L’objectif était d’offrir un « album à la hauteur du génie de Franquin ». Car, à n’en pas douter, Franquin est un alchimiste, il transforme les cases en or. La BD avec lui, sous son magistère rieur, prend une autre altitude, elle reste un pur divertissement, mais elle est constellée d’une beauté, d’une frénésie, d’une bonté qui émeut, d’un arc de fraternité. Il est le conteur des temps modernes, le chevalier des enfants uniques et des parents divorcés, l’ami sur qui on peut compter, les soirs de déprime.
Franquin (en a-t-on bien conscience ?) est un artiste majeur du XXe siècle. Un successeur de Chrétien de Troyes ou des rupestres de Lascaux. Il a tout du créateur total, c’est un orfèvre dans la découpe de la page, un artificier du mouvement, il possède la fantaisie et la rigueur, l’élan salvateur et la tendresse du trait. Son Marsupilami est un combattant du désespoir, un perturbateur nécessaire à notre bon équilibre mental. Il est jaune tacheté de points noirs, sa queue est un lasso, une catapulte ou un trampoline, selon les occasions, il vient d’une jungle lointaine, mais il s’est fort bien acclimaté au parc du château à Champignac. Le comte a peur qu’il s’ennuie dans cette campagne verdoyante. Il le trouve trop sage. Il suffit d’une minute d’inattention pour que le Marsupilami s’évade, parte en ville et en vrille, semant la zizanie au cri de Houba ! Houba !
Franquin aura été visionnaire dans la protection des animaux, il y a de ça presque 75 ans. Nous sommes collectivement scandalisés de voir nos amis encore souffrir, surtout durant la période estivale propice aux abandons. Nous attendons la fermeté de la justice à l’encontre de quiconque maltraite un animal. Notre pays s’accorde sur peu de choses, mais sur ce sujet-là, il y a unanimité. Le Marsupilami est particulièrement le défenseur des oiseaux, il a une passion pour les rouges-gorges. L’hiver, il les réchauffe dans son épaisse fourrure et, au printemps, à l’éclosion des œufs, il surveille, émerveillé, le miracle de la nature. Les chats n’ont pas intérêt à pointer leurs griffes. Le Marsupilami veille comme il veille sur notre jeunesse enfouie.
Franquin, Capturez un Marsupilami, Marsu Productions, 48 pages.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Les détracteurs de cette chronique (et ils sont nombreux dans le courrier des lecteurs, mauvais comme des teignes, haineux, bêtes comme des sangliers en harde – les cochons, eux, sont intelligents ; j’en apporte la preuve dans mon recueil de nouvelles Des porcs très célèbres, paru en 2001, au Castor astral) vont encore râler ; je les entends déjà : « Le Lacoche, il doit nous donner des informations de Picardie et le voilà qu’il nous parle de la Normandie ! Quelle buse égotiste ! (N.D.A. : les lecteurs planqués derrière les pseudos qui me détestent n’ont toujours pas compris que, dans le genre journalistique qu’est la chronique, il est conseillé d’employer le « je », qui renforce la subjectivité exigée par l’exercice). »
Détracteurs potentiels et imminents, vous faites erreur : c’est mon ami picard (il est originaire d’Albert, dans la Somme) qui nous a gentiment invités, la Sauvageonne et moi, dans son adorable fermette de Réville, dans la Manche, village situé au nord-est de la péninsule du Cotentin, dans le petit territoire du Val de Saire. Raymond Pronier, journaliste et écrivain (il est notamment l’auteur du beau roman Le Milan noir, paru chez Stock en 1986), et sa compagne Yinsu nous ont accueillis royalement et nous ont fait visiter les lieux. Avant d’arriver jusqu’à eux, nous avons fait du tourisme à Coutances ; nous découvrîmes la sublime cathédrale des XIe-XIIe siècles.
Sur les traces de nos libérateurs
À Saint-Sauveur-Villages, nous fûmes émus en contemplant, au carrefour des routes de Saint-Malo et de Carentan, au-dessus d’un magasin de vente de matériel médical, une énorme photographie en noir et blanc représentant un soldat américain embrassé par un vieux Normand, symbole de la reconnaissance éternelle que nous devons à nos amis alliés qui, avec les Soviétiques à l’Est (décisive bataille de Stalingrad qui mit la pâtée aux Teutons), nous débarrassèrent de la vermine nazie.
Carentan, justement ; nous nous y arrêtâmes. Le très bel hôtel de Dey nous séduisit ; il aurait, dit-on, servi de cadre à la nouvelle « Le Réquisitionnaire », d’Honoré de Balzac. Nous eûmes encore une pensée pour nos amis alliés car, dès le 6 juin 1944, la commune fut le théâtre de terribles affrontements entre parachutistes américains de la 101e Airborne Division et les Fallschirmjäger allemands. Ce sera finalement à la baïonnette que la ville sera prise par les Américains le 12 juin 1944. À la baïonnette : histoire de rappeler aux Prussiens les tranchées de la Somme et les combats de la Marne pendant la Grande Guerre. Dans ses mémoires, le général Eisenhower, commandant suprême des Forces alliées en Europe, écrit que Carentan fut la clé du débarquement.
Nous fîmes ensuite un détour par Sainte-Mère-Église, histoire de revoir le mannequin imitant le parachutiste américain John Steele (1912-1969), qui est resté accroché au clocher de l’église au cours de la nuit du 5 au 6 juin 1944. Puis nous nous recueillîmes devant la plage d’Utah Beach, plage située à l’ouest des zones du débarquement allié, la seule située dans le département de la Manche sur la côte nord-est du Cotentin. Utah Beach s’étend de Sainte-Marie-du-Mont jusqu’à Quinéville sur environ 5 km de long, avec une zone d’assaut principale à hauteur de Varreville.
Et, pour satisfaire mes lecteurs détracteurs, faut-il leur rappeler que la 2e DB, commandée par le général Leclerc, y débarqua le 30 juillet 1944. Le général Leclerc, né le 22 novembre 1902 à Belloy-Saint-Léonard, dans la Somme, donc éminemment picard. Na !
La présidentielle de 2027 est à peine lancée que chacun semble déjà sommé de choisir son camp, ses ennemis et les idées qu’il faudra haïr. De Raphaël Glucksmann à Bruno Le Maire, les candidatures et les projets devraient pourtant être examinés pour ce qu’ils sont, et non rejetés par réflexe partisan. C’est ce que suppose une « bienveillance démocratique » : combattre les idées sans déclarer la guerre à ceux qui les portent.
Ce titre met en évidence un contraste auquel je tiens. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il ne s’agit pas de l’expression d’une incommensurable naïveté, mais de la volonté de séparer des domaines distincts pour rendre notre vie publique plus respirable.
Il y a bien sûr celui de l’affrontement et de la contradiction : le combat pour éviter que des idées que l’on juge mauvaises pour la France soient validées par une majorité ; la lutte pour démontrer que les programmes des adversaires sont, ponctuellement ou globalement, préjudiciables au pays. Il s’agit d’une opposition politique qui sera au cœur des mois qui viennent et dont aucune fatalité n’impose qu’elle se dégrade en antagonismes de charretiers. On peut dénoncer avec force les extrémismes sans leur dénier le droit d’exister dès lors qu’ils s’inscrivent dans notre espace républicain et, formellement, je n’en vois aucun qui échappe à cette obligation. Il est permis de pourfendre les courants dominants sans les caricaturer ni les estimer indignes.
Ce que je nomme « bienveillance démocratique » est ce qui manque absolument dans notre climat actuel. Ce devrait être une sorte de curiosité naturelle et d’intérêt sincère pour ce qui émane de la pensée de nos compatriotes, qui sont aussi parfois des opposants politiques. On constate chaque jour l’inverse. Comme s’il convenait à toute force, pour prévenir le péché mortel d’être dupe ou complaisant, d’apposer immédiatement sur n’importe quoi le grief de la médiocrité et du conformisme, le reproche de n’être pas à la hauteur, avant même d’avoir examiné le détail des mesures.
En ce sens, j’ai été récemment agacé, mais pas surpris, par les réactions qui ont suivi l’annonce de la candidature à la primaire socialiste de Raphaël Glucksmann ou par l’atonie des appréciations sur le projet présidentiel de Bruno Le Maire, pourtant aussi éblouissant dans la forme qu’il peut solliciter l’intelligence et l’esprit critique sur le fond. Cette bienveillance démocratique, à laquelle je fais référence, devrait nous conduire également à ne jamais confondre la partie avec le tout. Ce n’est pas parce que Jean-Luc Mélenchon est inconditionnellement encensé par ses soutiens qu’il faut traiter tous ceux-ci à la même aune. De la même manière, pour l’écologie, quoi de commun entre Yannick Jadot et Marine Tondelier ?
Le seul motif de rejet, dans notre univers républicain, devrait concerner ceux qui dénient l’esprit républicain de leurs adversaires, révélant ainsi, par là même, l’inexistence du leur. Dans un monde partisan qui n’aurait pas perdu tous ses repères, ceux qui prônent « l’insurrection » ou « la désobéissance », si venait à l’emporter l’ennemi — comme si, entre citoyens d’une même nation, on pouvait se permettre d’avoir des ennemis ! —, devraient être ostracisés pour immoralité démocratique.
À l’exception de ces mauvais coucheurs, il me semble qu’un processus pourrait se mettre en place qui, commençant par la bienveillance démocratique, déboucherait, s’il y a lieu, sur l’opposition politique. Ce ne serait pas une mince révolution que celle qui substituerait à la haine la curiosité et aux stigmatisations de principe la bonne foi et la lucidité. Rien d’angélique dans cette approche, mais l’espérance d’une paix permettant de choisir les meilleurs en connaissance de cause.
Il n’y a pas que le champagne qui émoustille. Il y a des livres. La Raison du sport en est un. C’est-à-dire qu’il porte à la gaîté, éveille les sens, l’intelligence, la réflexion, en nous menant où ne croyions pas. Il a été publié cette année par Jean-Luc Marion, philosophe et académicien.
Jean-Luc Marion ? Vous le croyiez un philosophe, dans un fauteuil, parlant de phénoménologie, avec sa pipe et son nœud papillon ? Vous n’aviez pas tort… sauf que nous ne saviez pas qu’il est un ancien coureur de fond, entré en philosophie, via Normale, non sans avoir reçu, du sport, une leçon décisive. Et comme son rêve fut longtemps de parler de sport dans un séminaire, ce qu’il n’a pu faire à l’université,il le fait dans ce livre La Raison du sport.
Dédié à Michel Jazy, réuni,à Dax, par Denis Tillinac, en 2019, avec Guy Lagorce, André Darrigade, et tous les autres… ce livre se lit rigoureusement et se savoure comme un Pommard, donnant lieu aux questions qui s’imposent. Où mène le sport ?De quoi se desporte-t-il ? Est-il uniquement compétition ? Ne serait-il pas également accès à soi-même et à autrui de manière spécifique et intime ? De ce petit cours de philosophie illustrée, je ne garde que quelques exemples.
Pour bien parler du sport, il faut, d’abord, parler en première personne, donc l’avoir pratiqué ; en connaître la légende, donc savoir le raconter, puis savoir le penser. Pari réussi ! Le premier chapitre, personnel, est tout entier sous les ailes de « l’ange de la piste », Jazy, qui révèle Marion à lui-même. En deux chapitres haletants, l’auteur évoque le dernier record du monde qu’il a battu à Saint-Maur, en 1966 : « la tête haute, poitrine ouverte, les genoux qui montent droit mais pas trop », battant son propre record de 1962, par lequel, éloigné du stade pendant quelque temps, Jazy « renaît » à lui-même tout en signant là son adieu. Et la leçon décisive que Marion tire pour lui est celle-là : « Qui ne renaît pas ne naît jamais ».
Le tour de France, on le sait (ne pas trop le dire quand même à l’historien Patrick Boucheron) fait partie du « roman national ». Événement – tout peut arriver – autant que légende, chacun y trouve son bonheur. Que serait un tour sans spectateurs ? M’est ainsi revenu le nom d’Henry Anglade, cet « homme d’honneur » dont je ne me rappelais pas qu’il avait créé les vitraux de Notre-Dame-des-Cyclistes à Labastide d’Armagnac. Quant aux pages sur le rugby, elles me furent particulièrement source de plaisir, en me confirmant dans l’idée que « ce sport de voyou pratiqué par des gentlemen », ce jeu étrange, avec « sa logique infernale » me demeurait aussi incompréhensible après avoir lu qu’en le regardant.Impossible de raconter l’histoire du sport. Mais on peut évoquer le sport non plus comme confrontation mais exercice de soi. Non pas réflexion sur la maîtrise du corps mais véritable état de grâce où on n’est plus un corps et une âme séparés, mais pure jouissance de soi-même orientée vers autrui car on ne lutte jamais seul. Une jolie page illustre cette idée avec l’évocation de deux coureurs cyclistes luttant roue contre roue, « amis-par-la-foulée » tout droit sortis de Montherlantdans Les Olympiques, ce phénomène qui extasie deux chairs ensemble, un peu comme le phénomène érotique. Ou encore des exemples : faire le Galibier ou le Ventoux ensemble, courir le marathon ensemble ou descendre la Verte, cela peut se raconter mais nul besoin, on se reconnaît tout de suite.
Reste l’angle théologique du récit biblique. Qu’est-ce que l’élection sinon une marche, en réponse à un appel, énigmatique, de Dieu ? Mais si l’homme marche, Dieu, lui, court; rapide, son verbe parcourt les collines. C’est ici que l’érudition prend toute sa place. Quelle course, quelle foulée ? Course messianique de Jean, course à deux de Pierre et Jean au tombeau. Foulée impeccable de Paul, dont l’auteur fait une étude mot à mot. Car Paul, entraîneur hors pair, a une ferveur « quasi marseillaise » d’aller « droit au but » et d’emporter la couronne du vainqueur où personne n’est vaincu mais où chacun entraîne l’autre pour la partager. Foulée qui échappe à la compétition pour devenir communion. Aucune rivalité mimétique puisque c’est « loi à loi qu’elle se fait ». C’est une très belle étude de l’analogie entre sport et vie spirituelle que le philosophe nous offre ici. Le livre se clôt sur une page très personnelle adressée à « A mon ami, Henri Laëthier », meilleur marathonien français après Simoun, « au talent athlétique brut », homme admirable, maquisard, s’entraînant à l’écart de tous, amateur au plein sens du terme auquel avait rendu hommage, à sa mort, le philosophe, à Lods, le 25 avril 2012.
Jean-Luc Marion, La raison du sport (Grasset, 2026), 240pp.
Une nuit d’été, une rupture et un bar peuplé de créatures inquiétantes : avec Fuck Circus (Grasset), Esther Teillard plonge sa narratrice dans un cauchemar aussi drôle que désespéré. Entre sexe, littérature et nihilisme, ce roman déjanté ausculte au scalpel les névroses de notre époque.
Une seule nuit pour renverser la vie de la narratrice. Elle vient d’être larguée par Gabriel, qui n’était pas un ange, un soir d’été transpirant, saturé de miasmes. Elle l’avait rencontré il y a trois ans, en plein hiver, rue de Lisbonne, à Paris. Attaque : « Il saignait. Je l’ai nettoyé avec un mouchoir. Une fois propre, il m’a laissé son numéro. » Leur idylle a résisté au froid, pas à la chaleur. « L’été est pervers, l’hiver est intègre », déclare la narratrice, dont on ne connaîtra pas le visage. C’est mieux pour les lecteurs imaginatifs. Elle rôde dans une ville jamais nommée, mais qui ressemble à Marseille, elle échoue dans un bar bizarre, Le Mythe, à étages et pièces louches. La nuit va être longue et l’aube sera sale. C’est la description au scalpel de notre époque, en mode confinée. Il est question de l’impudicité des corps, du dérèglement des sens, de la honte de soi, du retour permanent à l’enfance. La narratrice sait ce qui cloche en elle, enfin, elle le suppose : un père absent, une mère qui n’a rien d’une mère, l’absence d’amour. La boiterie pour arpenter la longue marche. Confession : « Depuis, ma soif inextinguible d’amour angoisse les garçons. Ils s’en vont, les uns après les autres, après m’avoir baisée pendant quelques jours, parfois quelques saisons. » La vie sentimentale de la narratrice sans âge est un Vietnam.
La littérature contre le chaos
Quelque chose pour tenir face au nihilisme froid ? La littérature. Elle en connaît des auteurs et des bons. À commencer par Baudelaire, qu’elle a embarqué pour ce voyage au bout de la détresse. Elle avoue un faible pour Emmanuel Bove, découvert à treize ans – qui lit encore ce si subtil écrivain ? Depuis la découverte de Mes Amis, elle est « sévèrement atteinte : j’accumule compulsivement des livres que je stocke à même le sol de mon petit appartement. Dans la rue, si je porte un livre sur moi, je regarde les passants avec bienveillance. Je leur pardonne. Parfois, je les aime. »
Dans ce bar, ça va tourner au cauchemar psychédélique. La violence est au rendez-vous puisqu’il s’agit de scanner notre époque désinhibée. Un des clients, producteur de cinéma, descendant direct de Chateaubriand, pète les plombs. Il prend en otage la bande de dingues présente. Ça vire au sang. On pourrait croire que c’est tragique. Ça l’est, en effet, mais c’est surtout écrit avec une ironie mordante, à l’image du roman – la description des avocats et banquiers du parc Monceau est jubilatoire. Les personnages de Fuck Circus ne s’aiment pas, ils sont lucides.
Esther Teillard a publié Carnes en 2025, aux éditions Pauvert, qui fut couronné du prix Sade du premier roman. Fuck Circus ne passera pas inaperçu en cette rentrée littéraire morose, car c’est un roman original et déjanté, sans fioritures, le style atteint vite l’os. Il est également multicolore et peut être comparé à certaines toiles de l’artiste américaine Grace Hartigan – même effacement des visages. Il fait surtout rire, d’un rire diabolique, ce qui est un atout majeur pour se jouer des puissants agents du cirque social.
Avec ses trois parcs d’attractions saoudiens, dont un consacré à Dragon Ball Z, la France macronienne semble avoir trouvé sa nouvelle politique culturelle : du soft power étranger, du divertissement et des emplois. Mais les Français attendent-ils vraiment qu’on transforme leur pays en parc d’attractions ?
L’ingérence islamique en France, forte de ses pétrodollars, est un commerce avalisé benoîtement par le régime. Seule l’ingérence russe, dont la presse parle sans l’avoir encore montrée, est dénoncée par Emmanuel Macron, tout à son obsession de vaincre Vladimir Poutine dans sa guerre intestine en Ukraine. Lundi, l’Élysée enthousiaste a qualifié de « colossal » le projet signé entre le chef de l’État et le prince saoudien Mohammed Ben Salmane, tous deux présentés comme amateurs de mangas. L’accord porte sur la construction de trois parcs d’attractions à Cergy-Pontoise (Val-d’Oise) inspirés notamment de l’univers de Dragon Ball Z.
L’investissement saoudien serait de 6 milliards d’euros. 22 000 emplois devraient y voir le jour. La Qiddiya Investment Company, à la tête de l’entreprise, a expliqué que ce chantier permettra « de renforcer la présence du modèle saoudien ». Cette infiltration souriante de l’Arabie, par le biais du « soft power », s’ajoute notamment à celle du Qatar, propriétaire entre autres du PSG. Ces influences arabo-musulmanes viennent compléter les subversions plus agressives menées par l’Algérie, l’Iran, les Frères musulmans et d’autres réseaux djihadistes qui ont pour cible la déstabilisation de la nation, voire sa soumission à l’idéologie coranique. Le scandale est bien sûr d’observer la France officielle applaudir à sa lente colonisation, en répondant si médiocrement aux attentes populaires par « du pain et des jeux ». Or les Français ne se réduisent pas à des consommateurs de loisirs mondialisés et interchangeables. Ils sont d’abord en attente d’ambitions plus valorisantes.
Du pain, des jeux et des pétrodollars
L’univers déculturé et consumériste que promeut fièrement le gouvernement répond sans doute à une nouvelle clientèle postnationale, rendue indifférente aux traditions françaises et à ses exigences. Il n’en reste pas moins que la politique macronienne se montre incapable de comprendre les subtiles aspirations existentielles de la France oubliée. Celle-ci ne réclame pas seulement des investissements et des emplois. Elle attend des considérations plus immatérielles, détachées des rentabilités et des bilans comptables. Dans Émile (1762), Jean-Jacques Rousseau pressent 1789 et l’effondrement de la monarchie, quand il écrit : « Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions ». Cette fois, la révolution conservatrice, en gestation depuis des décennies dans la France silencieuse des périphéries et de la ruralité, est sur le point d’aboutir en 2027.
L’extrême centre, gardien d’une oligarchie qui tourne en rond, n’arrive plus à produire d’idées novatrices ni même de nouveaux leaders. De telles annonces indigentes, venues d’une élite persuadée de faire le bonheur des Français en transformant leur pays en grand parc d’attractions planétaire, ne peuvent qu’alimenter l’exaspération d’une opinion attachée à la protection et à la valorisation de sa culture, de son passé, de son patrimoine. Le succès du Puy du Fou en est une démonstration. La fabrique des accusations d’ingérences russes va s’emballer ces prochains mois. C’est sur ce prétexte que les élections présidentielles roumaines avaient été annulées en 2024. Mais le silence du pouvoir sur les vraies ingérences étrangères, liées parfois au terrorisme islamiste, donne la mesure de la dangerosité d’un régime agonisant.
Série d’été: personnages historiques (ou fictifs), écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine : Tarzan
Robinson Crusoé, Don Quichotte, Peter Pan, Gulliver, Sinbad le Marin n’existent-ils pas dans notre imaginaire, tout autant que des personnages réels ? Tarzan, lui aussi, n’est pas né de rien. Entre 1931 et 1937, le dessinateur Hal Foster, que sa création de Prince Vaillant rendra célébrissime, réalise 292 planches en couleur. Elles figurent la première immortalisation visuelle de « l’homme-singe », en bandes dessinées. Dans un volume XXL, voilà ces planches réunies pour la première fois sous les auspices de l’éditeur allemand Taschen. Retour aux sources, donc.
Hal Foster, l’homme derrière Tarzan
En l’an de grâce 1919, le jeune Hal Foster pédale du Manitoba à Chicago. Plus cycliste que métaphysicien, il avait aiguisé son trait en dessinant des sous-vêtements féminins pour le catalogue de la Hudson’s Bay Company. En 1915, à 21 ans, il épouse Helen Welles – elle restera la femme de sa vie. L’enfant au cursus scolaire rudimentaire s’est perfectionné à l’Académie des Beaux-Arts de Chicago. Helen est fertile – naissent vite trois enfants : une famille à nourrir. Hal décroche un job de publicitaire, mais rêve d’un avenir où la création serait son métier. Établi à Chicago, il accepte tout ce qui se présente.
Comme souvent, tout commence par la littérature. Auteur prolifique, Edgar Rice Burroughs (1875-1950) se met à pondre sa saga Tarzan circa 1911, tout en écrivant des romans de science-fiction… et des westerns. Tarzan connaît d’emblée un succès phénoménal. Le graphomane saura exploiter la franchise, jusqu’à créer, à l’occasion du tournage des Nouvelles aventures de Tarzan (1935), la société Burroughs-Tarzan Enterprises. Il marie Joan, sa fille, avec l’acteur James Pierce (qui, en 1927, tient le rôle dans Tarzan et le lion d’or). Flanquée de son époux, Joan prêtera sa voix de 1932 à 1934 dans l’adaptation radiophonique de Tarzan. Et Tarzana, le ranch californien acquis par Burroughs en 1919 au nord de Los Angeles, donnera son nom dès 1927 à la localité…
Dès 1918 sort un premier long métrage (muet, of course) : Tarzan chez les singes, rôle campé par Elmo Lincoln. Deux ans plus tard, ce sera Le Retour de Tarzan, de Harry Revier et George M. Merrick. Ils remettent le couvert avec The Son of Tarzan la même année 1920. Suit The Adventures of Tarzan (1922). Puis The Lion, The Tiger (1929) ! Tarzan, l’homme singe (1931) devient « parlant », si l’on peut dire. En France, le film cartonne. À Robert F. Hill l’on devra Tarzan l’intrépide l’année suivante. Puis il y aura Tarzan and His Mate (1934), The New Adventures of Tarzan (1935), Tarzan Escapes (1936), etc. Le gymnaste blanc, glabre, aux cheveux de jais bondit en Inde, et même à New York, flanqué bientôt d’un fils, d’amazones, d’une femme-léopard, de sirènes, d’une appétissante esclave, d’une reine de la jungle, son incarnation la plus fameuse étant celle de l’ancien champion olympique Johnny Weissmuller, 12 films au compteur : Tarzan ne meurt jamais. Christophe Lambert, sous l’objectif de Hugh Hudson, transposera le personnage de façon moins consternante en 1984 dans Greystoke, la légende de Tarzan. Voilà pour Tarzan à l’enseigne du 7e art.
Tarzan change de visage
Dès 1927, l’agence Campbell Ewald cherche à transposer les Tarzan du susnommé Burroughs en bandes dessinées. Tarzan est vendu à Tit-Bits, journal à sensation britannique ; les journaux américains et canadiens se raccrochent aux wagons : Tarzan of the Apes Picturized paraît dans quinze journaux d’Amérique du Nord. Il s’agit d’adapter les romans dans leur ordre de publication – quitte à broder sur l’intrigue.
En 1929, le krach boursier fait s’étioler les commandes publicitaires. C’est là que débarque notre Harold Rudolf Foster, dit Hal Foster (1892-1982). À sa honte, le publicitaire au chômage se résout à accepter cet expédient alimentaire d’illustrateur-pigiste sous-payé : va pour Tarzan. Les planches sont en noir et blanc, la couleur ajoutée ensuite – procédé technique laborieux. De 1931 à 1937, l’homme natif d’Halifax (plus tard naturalisé Américain) aura donc été, pour ainsi dire malgré lui, le forgeron graphique de Tarzan, à travers ces Sunday Comics que dévorent alors des légions de teenagers.
On pourra regretter que Dian Hanson, dans son introduction au table book de 5 kg que Taschen consacre à Hal Foster, effleure à peine les avatars de Tarzan à l’écran, pour se concentrer exclusivement sur son effigie telle que ces planches en ont fixé les traits, à mesure que le « ‘strip’ évolue et produit de mieux en mieux les ombres profondes et humides de la jungle et les étendues désertiques africaines blanchies par le soleil »… Survol largement compensé par la riche iconographie jalonnant ce pavé : ascendances, filiations esthétiques, contexte historique s’y révèlent.
Hal bosse toujours en duo avec un scénariste. Fin 1931, Palmer, pas précisément raffiné, sera remplacé par George Carlin, plus cultivé. Commence alors la « séquence égyptienne », si populaire qu’elle s’étirera sur 84 épisodes, entre 1933 et 1934. L’immersion historique est totale ; entre Carlin et Foster, l’émulation transpire : « ne pas lésiner sur la nudité féminine », insiste le scénariste. Princesse Niktoris [sic], robes vaporeuses, indigènes noirs ou vaguement tartares, et même un mouflet à poil (p. 210-11, 218) : en 2026, ça ne passerait plus ! Le sauvage emplumé craint et vénère l’homme blanc. Cancel Tarzan ?…
Il advient que Don Garden, auteur moins imaginatif, s’approprie le script. Puis les griefs d’ordre matériel s’enveniment entre United Feature et Hal. C’est là que lui vient l’idée de Prince Vaillant. En 1936, le numéro 254 inaugure In the City of Gold, le plus long feuilleton du « *strip » : il court sur 89 semaines. « L’intrigue se joue dans une cité perdue, avec un vieux souverain, une belle jeune femme et un mal que seul Tarzan peut vaincre. » Mais Hal a jeté l’éponge. Le 2 mai 1937, il met fin à ses six années de Tarzan sous son paraphe.
En novembre 1938, Hal Foster et sa tribu finissent par s’installer à Redding Ridge, dans le Connecticut, belle propriété baptisée Val-Hal-En, contraction de Vailant (qui ne prend deux l qu’en français : Vaillant), Hal et Helen. En 1954, il recevra les hommages de la naissante télévision. En 1970, Hal Foster exécute son ultime Prince Vaillant. Il vivra encore jusqu’en 1982, entré « dans un crépuscule amnésique », sans nul souvenir, ni de sa carrière artistique, ni de son Hélène adorée. Le « strip » dominical hebdomadaire Tarzan paraît jusqu’en mai 1982, dessiné, les derniers temps, par Eric Battle. Prince Vaillant perdure en 2026.
Tarzan, un dinosaure ?
En concurrence de longue date avec Batman, Superman, bientôt relayés par Spiderman, Hulk, etc., à l’heure où les superhéros et autres humanoïdes en réalité augmentée (X-Men, Supergirl, Ghost Rider, Storm, Rogue, Black Panther…) occupent définitivement, semble-t-il, le terrain de l’imaginaire héroïque à destination des jeunes débiles, Tarzan est un dinosaure. C’est le rescapé d’une planète vernaculaire, chaste mâle dominant, ne comptant, sans nulle séance de « cardio » en salle de fitness, ni ingestion d’aucun supplément nutritif protéiné, que sur sa seule force brute et sa souplesse naturelle, le rustique garçon au cri primal, nu sous son pagne en peau de bête, par miracle assujetti d’une lanière en vrai cuir, est bel et bien une survivance écologique du monde d’avant. Comme l’on sait, la forêt brûle.
A lire : Hal Foster’s Tarzan – The Sunday Comics.1931-1937.Volume XXL, 392p. couleur. Introduction (texte trilingue anglais, allemand, français) par Dian Hanson.
Alors que le chef du RSS, puissant mouvement idéologique du nationalisme hindou, doit se rendre à New York, son organisation poursuit en Inde son entreprise de réappropriation du passé.
Connaissez-vous Chhatrapati Shivaji Maharaj (Shivaji) ? Général et fondateur de l’État marathe au XVIIe siècle, il est devenu aujourd’hui une figure de proue du nationalisme hindou, notamment pour le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS). À Sangareddy, dans le Telangana, ses militants défilent régulièrement devant une statue du souverain marathe, érigée à des centaines de kilomètres de son ancien royaume. Derrière cette mise en scène se joue une bataille mémorielle qui oppose, en filigrane, les deux principales communautés religieuses de l’Inde.
Mort en 1680, Shivaji est notamment connu pour ses affrontements avec l’empereur moghol Aurangzeb. Ce dernier est aujourd’hui une figure honnie des nationalistes hindous, qui voient en lui le symbole de siècles de domination musulmane sur le sous-continent. Des États dirigés par le BJP du Premier ministre Narendra Modi, proche allié du RSS, ont ainsi financé plusieurs projets destinés à promouvoir l’héritage de Shivaji. Depuis 2022, des centaines de statues du souverain ont été érigées bien au-delà du Maharashtra, parfois clandestinement ou avec le soutien d’élus locaux. En mars 2026, l’armée indienne en a même sciemment inauguré une au Ladakh, à la frontière du Pakistan, l’ennemi héréditaire. Cette prolifération dépasse désormais la simple commémoration historique. Les statues sont devenues des marqueurs identitaires, matérialisant dans l’espace public la volonté de faire de Shivaji un symbole de l’Inde hindoue, face à une minorité musulmane dont la place dans ce nouveau récit national est de plus en plus questionnée.
Cette lecture manichéenne est pourtant contestée par les historiens. Réduire les guerres de Shivaji à un simple affrontement entre hindous et musulmans reste un anachronisme : des musulmans servaient dans son armée, tandis qu’Aurangzeb employait lui-même de nombreux hindous. Les conflits du XVIIe siècle relevaient avant tout de rivalités politiques, territoriales et dynastiques. À travers Shivaji, ce n’est donc pas seulement l’histoire que le RSS entend réécrire, mais le présent. En transformant le héros marathe en symbole de la résistance hindoue, le nationalisme indien redessine peu à peu les contours d’une nation où l’islam semble devoir occuper une place toujours plus marginale, quitte à vouloir l’éradiquer un jour de l’Inde du Mahatma Gandhi.
« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites… Cette fois : La Bêtise parisienne, de Paul Hervieu (Paris : Charavay Frères éditeurs, 1884).
Paul Hervieu (1857-1915) est un nom qui circulait dans le Paris flamboyant de la IIIe République. Ce littérateur mondain, auteur d’une quinzaine de romans, de recueils de nouvelles et autant de pièces de théâtre, n’est pas passé de mode. Il a été oublié. Il fréquentait pourtant chez Mme Bizet, papotait avec Proust, Bourget et Maupassant, causait avec la princesse Mathilde et le prince Bibesco, frayait avec Réjane et Degas, et noua une amitié indéfectible avec Octave Mirbeau. Les deux hommes collaborèrent à différentes revues et à l’hebdomadaire satirique Les Grimaces.
Hervieu est un observateur, un scrutateur de son époque, et pointe avec plaisir – on le devine sous sa plume – les travers de ses contemporains. La Bêtise parisienne relève davantage du bestiaire que de la galerie de portraits. C’est une sorte au zoo qui permet d’étudier au plus près l’étrange faune qui peuple la capitale, ses mœurs et ses curieuses manières. Chaque chapitre étant adressé à un ami de l’auteur (parmi des dizaines de noms aujourd’hui inconnus surgissent parfois « À Jules Vallès », « À Anatole France », « À Jean-Louis Forain »), l’ouvrage prend des allures de Lettres persanes. Et l’on découvre cette civilisation exotique qui se rend au champ de courses, à l’Opéra, au café-concert, qui baptise ses rues, édifie des statues, et qui part sur la côte Normande pour jouer au casino. « Ce qui se dépense d’argent, par ces façons diverses et sans raison plausible, est incalculable. Avec une somme moindre, on pourrait certainement armer une escadre, percer un nouveau canal de Suez, acheter dix députés de valeur moyenne, dans chaque groupe de la Chambre. »
Notre ethnologue attache une grande importance à la vie politique, il lui consacre la première partie du livre, et ces pages sont particulièrement savoureuses. Les descriptions des séances au Sénat et à l’Assemblée nationale font bien rire, celles des crises ministérielles et des attributions de portefeuilles sont hilarantes, autant que les trois caractères qui dessinent le parlementaire type et la description, emplie d’empathie, du préfet de la Seine systématiquement martyrisé par le conseil municipal. « C’est la population parisienne qui en est la victime et expie ainsi les fautes qu’elle a commises dans ses choix édilitiens. » Toute ressemblance avec des faits actuels…
Paul Hervieu s’intéresse aussi aux négociations visant à creuser un tunnel sous la Manche, et s’étonne, avant même le premier coup de pioche, que les seuls points sur lesquels la France et la Grande-Bretagne se soient immédiatement entendues concernent les modalités de sa destruction « sans indemnités ni formalités ». On suit sa visite chaotique au Salon de peintures, on se frotte au Tout-Paris où « les uns parlent toutes les langues, excepté le français ; d’autres ne connaissent que cet idiome, et d’une façon imparfaite », et on finit dans les gares où, aux premiers jours de l’été, la foule de vacanciers se presse dans une cohue qui fait oublier là une malle, ici un enfant, car « le Parisien ne peut voyager pour son agrément sans paraître avoir le choléra à ses trousses ».
La Bêtise parisienne, Paul Hervieu, Paris Charavay Frères Éditeurs, 1884.
A huit mois de la présidentielle, la course est bel et bien lancée : au Medef, les prétendants au trône se sont affrontés cette semaine, tandis que les sondages continuent de dessiner un paysage peu réjouissant pour le « bloc central ». À force de confondre gestion et politique, ceux qui prétendent incarner l’alternative au RN et aux « extrêmes » pourraient bien avoir déjà perdu la bataille essentielle : celle des idées. Et si la campagne présidentielle était déjà pliée ?
En cause, une pitoyable confusion des genres. Là où la nation attend une vision, un projet de société ou, mieux encore, un projet de civilisation, capable d’enflammer les esprits et les cœurs, nous devrons une fois encore nous contenter de la platitude de programmes qui tiennent autant de la liste des commissions de la ménagère ménopausée (ou pas) que de l’inventaire à la Prévert. En panne de vision – parce que tout simplement en panne de réelle conviction –, « le bloc central » se trouve d’ores et déjà enferré dans ce piège de la médiocrité et du vide. Ses candidats – il nous en tombe ces jours-ci presque autant que les feuilles des marronniers en ce précoce automne – n’ont apparemment rien retenu des résultats de la précédente élection présidentielle.
Si Madame Pécresse, pour LR, et Madame Hidalgo, pour le PS, ne se sont retrouvées qu’avec, respectivement, quelque chose comme 4,7 % pour la première et 1,7 % pour la seconde (le pittoresque Jean Lassalle fait deux fois mieux !), autrement dit une misère, ce n’est pas – en tout cas pas seulement – parce qu’elles n’auraient pas été de bonnes candidates, mais surtout et avant tout parce qu’elles portaient le fardeau de l’indigence politique et idéologique de leurs formations, de leurs mouvements d’origine. Elles étaient les candidates du vide, du rien, brandissant comme un étendard, ou pire encore comme les Tables de la Loi, leur catalogue de recettes éculées, inspirées non pas par une vision de ce que doit être la Nation, la France, la civilisation française à l’horizon des vingt ou trente ans qui viennent, mais uniquement dictées par la soumission à la loi non dite du clientélisme.
Comme hier, ce que proposent les candidats de ce « bloc central », allant des LR dits fréquentables aux sociaux-démocrates bien tempérés du PS, en passant par la très flasque pâte à modeler des officines centristes, s’avère, là encore, d’une indigence effarante. Rien d’autre à mettre sur la table que des annonces catégorielles, fortement gauchies de démagogie, rien de plus qu’un fatras archi-mâché de faux remèdes, façon cautère sur une jambe de bois, ou de baratin en mode bonimenteur de foire vantant les mérites supposés du fil à couper le beurre génération 2.0. Cela manque de souffle tout simplement parce que cela n’a pas d’âme.
Au bout du bout – nous le constaterons une fois encore –, ils n’auront plus qu’une ligne, qu’une oriflamme, qu’un slogan à nous jeter à la figure : « Nous ou le chaos des extrêmes », incapables qu’ils sont de se rendre à la cruelle évidence que ces extrêmes qu’ils conchient avec tant de gourmandise malsaine ne font que prospérer sur leur médiocrité, sur le vide de ce qu’ils sont devenus et de ce qu’ils traînent avec eux. Triste spectacle, en effet, que ces arrogants qui osent se faire forts de redresser demain le pays des ruines sous lesquelles ils l’ont eux-mêmes enfoui hier.
Il reste huit mois. Huit mois pour s’acheter une âme, se doter d’un souffle enthousiasmant : ça paraît bien court. En farfouillant avec ardeur sur Le Bon Coin ou en faisant les vide-greniers de la France profonde, peut-être pourraient-ils dénicher un petit quelque chose qui fasse illusion ? Peu probable. Car là également se niche une des leçons qu’ils devraient tirer de la dernière tournée présidentielle. De cela aussi – faire illusion –, ils sont devenus incapables.
Monsieur Nostalgie fait un bond en arrière dans sa saga de l’été consacrée à sa Bédéthèque idéale. Après des épisodes très « eighties », il revient aux origines de l’école de Marcinelle avec la naissance du Marsupilami en 1952 du génial et indépassable Franquin (1924-1997)…
Il fallait bien revenir à la source. Au commencement de la bande dessinée belge. Au cul du chaudron magique. En la matière, il existe deux écoles de pensée opposées sur le papier qui finissent aujourd’hui par se rejoindre dans l’esprit de nombreux bédéphiles. Comment les départager ? Laquelle choisir ? Ne surtout pas heurter les sensibilités ! Les héritages sont susceptibles de nos jours. Nous avons été nourris aux deux mamelles, Tintin et Spirou, aux deux filons, Hergé et Franquin.
Ne jouons pas l’audace stylistique de l’un contre l’académisme de l’autre, le fouillis et le rangé, la ligne claire et le foutraque organisé, le catéchisme scout à l’anarchie palombienne, le carré au zébré ; à ce petit jeu-là, des sept différences, nous trouverons que chez ces deux maîtres du 9e art, la narration et l’action, la bulle et le mouvement, le cadre et le hors-cadre, le dit et le non-dit s’interpénètrent. Ils ne sont pas réductibles à une image ou à un type de case. Ils sont plus grands, plus profonds et encore plus étranges qu’on ne les imagine. Il fallait pourtant bien se décider, j’ai tranché à pile ou face, c’est Franquin qui l’a emporté avec son animal « mystérieux et légendaire de la forêt vierge ». Nous célébrerons en janvier 2027 les 50 ans de la disparition de Franquin, le joyeux aux idées noires, le dépressif au pinceau virtuose.
Qui est donc ce Marsupilami, invité surprise, passager clandestin dans l’univers de Spirou et Fantasio ? Comme Gaston, c’est un hors des lignes, un libre-penseur ou plutôt un libre-grimpeur. Plus agile que Tarzan entre les lianes, plus fort qu’un bœuf pour mater les braconniers, plus sensible qu’un piou-piou, c’est un justicier dans l’âme, un farceur au bon cœur, un animaliste apolitique. En juin 2002, pour fêter les 50 ans de sa naissance, les éditions Marsu Productions avaient compilé un album de gags composé à 100 % par Franquin sous le titre générique Capturez un Marsupilami !. Rassurez-vous, personne n’y est arrivé. Certains ont essayé… à leurs dépens.
Franquin, l’alchimiste du neuvième art
L’éditeur expliquait qu’il « était reparti de zéro. Les planches originales ont été extraites des archives Franquin ou empruntées à des collections privées, afin de les scanner avec toute la finesse des techniques d’aujourd’hui ». L’objectif était d’offrir un « album à la hauteur du génie de Franquin ». Car, à n’en pas douter, Franquin est un alchimiste, il transforme les cases en or. La BD avec lui, sous son magistère rieur, prend une autre altitude, elle reste un pur divertissement, mais elle est constellée d’une beauté, d’une frénésie, d’une bonté qui émeut, d’un arc de fraternité. Il est le conteur des temps modernes, le chevalier des enfants uniques et des parents divorcés, l’ami sur qui on peut compter, les soirs de déprime.
Franquin (en a-t-on bien conscience ?) est un artiste majeur du XXe siècle. Un successeur de Chrétien de Troyes ou des rupestres de Lascaux. Il a tout du créateur total, c’est un orfèvre dans la découpe de la page, un artificier du mouvement, il possède la fantaisie et la rigueur, l’élan salvateur et la tendresse du trait. Son Marsupilami est un combattant du désespoir, un perturbateur nécessaire à notre bon équilibre mental. Il est jaune tacheté de points noirs, sa queue est un lasso, une catapulte ou un trampoline, selon les occasions, il vient d’une jungle lointaine, mais il s’est fort bien acclimaté au parc du château à Champignac. Le comte a peur qu’il s’ennuie dans cette campagne verdoyante. Il le trouve trop sage. Il suffit d’une minute d’inattention pour que le Marsupilami s’évade, parte en ville et en vrille, semant la zizanie au cri de Houba ! Houba !
Franquin aura été visionnaire dans la protection des animaux, il y a de ça presque 75 ans. Nous sommes collectivement scandalisés de voir nos amis encore souffrir, surtout durant la période estivale propice aux abandons. Nous attendons la fermeté de la justice à l’encontre de quiconque maltraite un animal. Notre pays s’accorde sur peu de choses, mais sur ce sujet-là, il y a unanimité. Le Marsupilami est particulièrement le défenseur des oiseaux, il a une passion pour les rouges-gorges. L’hiver, il les réchauffe dans son épaisse fourrure et, au printemps, à l’éclosion des œufs, il surveille, émerveillé, le miracle de la nature. Les chats n’ont pas intérêt à pointer leurs griffes. Le Marsupilami veille comme il veille sur notre jeunesse enfouie.
Franquin, Capturez un Marsupilami, Marsu Productions, 48 pages.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Les détracteurs de cette chronique (et ils sont nombreux dans le courrier des lecteurs, mauvais comme des teignes, haineux, bêtes comme des sangliers en harde – les cochons, eux, sont intelligents ; j’en apporte la preuve dans mon recueil de nouvelles Des porcs très célèbres, paru en 2001, au Castor astral) vont encore râler ; je les entends déjà : « Le Lacoche, il doit nous donner des informations de Picardie et le voilà qu’il nous parle de la Normandie ! Quelle buse égotiste ! (N.D.A. : les lecteurs planqués derrière les pseudos qui me détestent n’ont toujours pas compris que, dans le genre journalistique qu’est la chronique, il est conseillé d’employer le « je », qui renforce la subjectivité exigée par l’exercice). »
Détracteurs potentiels et imminents, vous faites erreur : c’est mon ami picard (il est originaire d’Albert, dans la Somme) qui nous a gentiment invités, la Sauvageonne et moi, dans son adorable fermette de Réville, dans la Manche, village situé au nord-est de la péninsule du Cotentin, dans le petit territoire du Val de Saire. Raymond Pronier, journaliste et écrivain (il est notamment l’auteur du beau roman Le Milan noir, paru chez Stock en 1986), et sa compagne Yinsu nous ont accueillis royalement et nous ont fait visiter les lieux. Avant d’arriver jusqu’à eux, nous avons fait du tourisme à Coutances ; nous découvrîmes la sublime cathédrale des XIe-XIIe siècles.
Sur les traces de nos libérateurs
À Saint-Sauveur-Villages, nous fûmes émus en contemplant, au carrefour des routes de Saint-Malo et de Carentan, au-dessus d’un magasin de vente de matériel médical, une énorme photographie en noir et blanc représentant un soldat américain embrassé par un vieux Normand, symbole de la reconnaissance éternelle que nous devons à nos amis alliés qui, avec les Soviétiques à l’Est (décisive bataille de Stalingrad qui mit la pâtée aux Teutons), nous débarrassèrent de la vermine nazie.
Carentan, justement ; nous nous y arrêtâmes. Le très bel hôtel de Dey nous séduisit ; il aurait, dit-on, servi de cadre à la nouvelle « Le Réquisitionnaire », d’Honoré de Balzac. Nous eûmes encore une pensée pour nos amis alliés car, dès le 6 juin 1944, la commune fut le théâtre de terribles affrontements entre parachutistes américains de la 101e Airborne Division et les Fallschirmjäger allemands. Ce sera finalement à la baïonnette que la ville sera prise par les Américains le 12 juin 1944. À la baïonnette : histoire de rappeler aux Prussiens les tranchées de la Somme et les combats de la Marne pendant la Grande Guerre. Dans ses mémoires, le général Eisenhower, commandant suprême des Forces alliées en Europe, écrit que Carentan fut la clé du débarquement.
Nous fîmes ensuite un détour par Sainte-Mère-Église, histoire de revoir le mannequin imitant le parachutiste américain John Steele (1912-1969), qui est resté accroché au clocher de l’église au cours de la nuit du 5 au 6 juin 1944. Puis nous nous recueillîmes devant la plage d’Utah Beach, plage située à l’ouest des zones du débarquement allié, la seule située dans le département de la Manche sur la côte nord-est du Cotentin. Utah Beach s’étend de Sainte-Marie-du-Mont jusqu’à Quinéville sur environ 5 km de long, avec une zone d’assaut principale à hauteur de Varreville.
Et, pour satisfaire mes lecteurs détracteurs, faut-il leur rappeler que la 2e DB, commandée par le général Leclerc, y débarqua le 30 juillet 1944. Le général Leclerc, né le 22 novembre 1902 à Belloy-Saint-Léonard, dans la Somme, donc éminemment picard. Na !
La présidentielle de 2027 est à peine lancée que chacun semble déjà sommé de choisir son camp, ses ennemis et les idées qu’il faudra haïr. De Raphaël Glucksmann à Bruno Le Maire, les candidatures et les projets devraient pourtant être examinés pour ce qu’ils sont, et non rejetés par réflexe partisan. C’est ce que suppose une « bienveillance démocratique » : combattre les idées sans déclarer la guerre à ceux qui les portent.
Ce titre met en évidence un contraste auquel je tiens. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il ne s’agit pas de l’expression d’une incommensurable naïveté, mais de la volonté de séparer des domaines distincts pour rendre notre vie publique plus respirable.
Il y a bien sûr celui de l’affrontement et de la contradiction : le combat pour éviter que des idées que l’on juge mauvaises pour la France soient validées par une majorité ; la lutte pour démontrer que les programmes des adversaires sont, ponctuellement ou globalement, préjudiciables au pays. Il s’agit d’une opposition politique qui sera au cœur des mois qui viennent et dont aucune fatalité n’impose qu’elle se dégrade en antagonismes de charretiers. On peut dénoncer avec force les extrémismes sans leur dénier le droit d’exister dès lors qu’ils s’inscrivent dans notre espace républicain et, formellement, je n’en vois aucun qui échappe à cette obligation. Il est permis de pourfendre les courants dominants sans les caricaturer ni les estimer indignes.
Ce que je nomme « bienveillance démocratique » est ce qui manque absolument dans notre climat actuel. Ce devrait être une sorte de curiosité naturelle et d’intérêt sincère pour ce qui émane de la pensée de nos compatriotes, qui sont aussi parfois des opposants politiques. On constate chaque jour l’inverse. Comme s’il convenait à toute force, pour prévenir le péché mortel d’être dupe ou complaisant, d’apposer immédiatement sur n’importe quoi le grief de la médiocrité et du conformisme, le reproche de n’être pas à la hauteur, avant même d’avoir examiné le détail des mesures.
En ce sens, j’ai été récemment agacé, mais pas surpris, par les réactions qui ont suivi l’annonce de la candidature à la primaire socialiste de Raphaël Glucksmann ou par l’atonie des appréciations sur le projet présidentiel de Bruno Le Maire, pourtant aussi éblouissant dans la forme qu’il peut solliciter l’intelligence et l’esprit critique sur le fond. Cette bienveillance démocratique, à laquelle je fais référence, devrait nous conduire également à ne jamais confondre la partie avec le tout. Ce n’est pas parce que Jean-Luc Mélenchon est inconditionnellement encensé par ses soutiens qu’il faut traiter tous ceux-ci à la même aune. De la même manière, pour l’écologie, quoi de commun entre Yannick Jadot et Marine Tondelier ?
Le seul motif de rejet, dans notre univers républicain, devrait concerner ceux qui dénient l’esprit républicain de leurs adversaires, révélant ainsi, par là même, l’inexistence du leur. Dans un monde partisan qui n’aurait pas perdu tous ses repères, ceux qui prônent « l’insurrection » ou « la désobéissance », si venait à l’emporter l’ennemi — comme si, entre citoyens d’une même nation, on pouvait se permettre d’avoir des ennemis ! —, devraient être ostracisés pour immoralité démocratique.
À l’exception de ces mauvais coucheurs, il me semble qu’un processus pourrait se mettre en place qui, commençant par la bienveillance démocratique, déboucherait, s’il y a lieu, sur l’opposition politique. Ce ne serait pas une mince révolution que celle qui substituerait à la haine la curiosité et aux stigmatisations de principe la bonne foi et la lucidité. Rien d’angélique dans cette approche, mais l’espérance d’une paix permettant de choisir les meilleurs en connaissance de cause.
Michel Jazy, athlete. FRANCE, 15/06/1965. LE CAMPION/SIPA
Il n’y a pas que le champagne qui émoustille. Il y a des livres. La Raison du sport en est un. C’est-à-dire qu’il porte à la gaîté, éveille les sens, l’intelligence, la réflexion, en nous menant où ne croyions pas. Il a été publié cette année par Jean-Luc Marion, philosophe et académicien.
Jean-Luc Marion ? Vous le croyiez un philosophe, dans un fauteuil, parlant de phénoménologie, avec sa pipe et son nœud papillon ? Vous n’aviez pas tort… sauf que nous ne saviez pas qu’il est un ancien coureur de fond, entré en philosophie, via Normale, non sans avoir reçu, du sport, une leçon décisive. Et comme son rêve fut longtemps de parler de sport dans un séminaire, ce qu’il n’a pu faire à l’université,il le fait dans ce livre La Raison du sport.
Dédié à Michel Jazy, réuni,à Dax, par Denis Tillinac, en 2019, avec Guy Lagorce, André Darrigade, et tous les autres… ce livre se lit rigoureusement et se savoure comme un Pommard, donnant lieu aux questions qui s’imposent. Où mène le sport ?De quoi se desporte-t-il ? Est-il uniquement compétition ? Ne serait-il pas également accès à soi-même et à autrui de manière spécifique et intime ? De ce petit cours de philosophie illustrée, je ne garde que quelques exemples.
Pour bien parler du sport, il faut, d’abord, parler en première personne, donc l’avoir pratiqué ; en connaître la légende, donc savoir le raconter, puis savoir le penser. Pari réussi ! Le premier chapitre, personnel, est tout entier sous les ailes de « l’ange de la piste », Jazy, qui révèle Marion à lui-même. En deux chapitres haletants, l’auteur évoque le dernier record du monde qu’il a battu à Saint-Maur, en 1966 : « la tête haute, poitrine ouverte, les genoux qui montent droit mais pas trop », battant son propre record de 1962, par lequel, éloigné du stade pendant quelque temps, Jazy « renaît » à lui-même tout en signant là son adieu. Et la leçon décisive que Marion tire pour lui est celle-là : « Qui ne renaît pas ne naît jamais ».
Le tour de France, on le sait (ne pas trop le dire quand même à l’historien Patrick Boucheron) fait partie du « roman national ». Événement – tout peut arriver – autant que légende, chacun y trouve son bonheur. Que serait un tour sans spectateurs ? M’est ainsi revenu le nom d’Henry Anglade, cet « homme d’honneur » dont je ne me rappelais pas qu’il avait créé les vitraux de Notre-Dame-des-Cyclistes à Labastide d’Armagnac. Quant aux pages sur le rugby, elles me furent particulièrement source de plaisir, en me confirmant dans l’idée que « ce sport de voyou pratiqué par des gentlemen », ce jeu étrange, avec « sa logique infernale » me demeurait aussi incompréhensible après avoir lu qu’en le regardant.Impossible de raconter l’histoire du sport. Mais on peut évoquer le sport non plus comme confrontation mais exercice de soi. Non pas réflexion sur la maîtrise du corps mais véritable état de grâce où on n’est plus un corps et une âme séparés, mais pure jouissance de soi-même orientée vers autrui car on ne lutte jamais seul. Une jolie page illustre cette idée avec l’évocation de deux coureurs cyclistes luttant roue contre roue, « amis-par-la-foulée » tout droit sortis de Montherlantdans Les Olympiques, ce phénomène qui extasie deux chairs ensemble, un peu comme le phénomène érotique. Ou encore des exemples : faire le Galibier ou le Ventoux ensemble, courir le marathon ensemble ou descendre la Verte, cela peut se raconter mais nul besoin, on se reconnaît tout de suite.
Reste l’angle théologique du récit biblique. Qu’est-ce que l’élection sinon une marche, en réponse à un appel, énigmatique, de Dieu ? Mais si l’homme marche, Dieu, lui, court; rapide, son verbe parcourt les collines. C’est ici que l’érudition prend toute sa place. Quelle course, quelle foulée ? Course messianique de Jean, course à deux de Pierre et Jean au tombeau. Foulée impeccable de Paul, dont l’auteur fait une étude mot à mot. Car Paul, entraîneur hors pair, a une ferveur « quasi marseillaise » d’aller « droit au but » et d’emporter la couronne du vainqueur où personne n’est vaincu mais où chacun entraîne l’autre pour la partager. Foulée qui échappe à la compétition pour devenir communion. Aucune rivalité mimétique puisque c’est « loi à loi qu’elle se fait ». C’est une très belle étude de l’analogie entre sport et vie spirituelle que le philosophe nous offre ici. Le livre se clôt sur une page très personnelle adressée à « A mon ami, Henri Laëthier », meilleur marathonien français après Simoun, « au talent athlétique brut », homme admirable, maquisard, s’entraînant à l’écart de tous, amateur au plein sens du terme auquel avait rendu hommage, à sa mort, le philosophe, à Lods, le 25 avril 2012.
Jean-Luc Marion, La raison du sport (Grasset, 2026), 240pp.
Une nuit d’été, une rupture et un bar peuplé de créatures inquiétantes : avec Fuck Circus (Grasset), Esther Teillard plonge sa narratrice dans un cauchemar aussi drôle que désespéré. Entre sexe, littérature et nihilisme, ce roman déjanté ausculte au scalpel les névroses de notre époque.
Une seule nuit pour renverser la vie de la narratrice. Elle vient d’être larguée par Gabriel, qui n’était pas un ange, un soir d’été transpirant, saturé de miasmes. Elle l’avait rencontré il y a trois ans, en plein hiver, rue de Lisbonne, à Paris. Attaque : « Il saignait. Je l’ai nettoyé avec un mouchoir. Une fois propre, il m’a laissé son numéro. » Leur idylle a résisté au froid, pas à la chaleur. « L’été est pervers, l’hiver est intègre », déclare la narratrice, dont on ne connaîtra pas le visage. C’est mieux pour les lecteurs imaginatifs. Elle rôde dans une ville jamais nommée, mais qui ressemble à Marseille, elle échoue dans un bar bizarre, Le Mythe, à étages et pièces louches. La nuit va être longue et l’aube sera sale. C’est la description au scalpel de notre époque, en mode confinée. Il est question de l’impudicité des corps, du dérèglement des sens, de la honte de soi, du retour permanent à l’enfance. La narratrice sait ce qui cloche en elle, enfin, elle le suppose : un père absent, une mère qui n’a rien d’une mère, l’absence d’amour. La boiterie pour arpenter la longue marche. Confession : « Depuis, ma soif inextinguible d’amour angoisse les garçons. Ils s’en vont, les uns après les autres, après m’avoir baisée pendant quelques jours, parfois quelques saisons. » La vie sentimentale de la narratrice sans âge est un Vietnam.
La littérature contre le chaos
Quelque chose pour tenir face au nihilisme froid ? La littérature. Elle en connaît des auteurs et des bons. À commencer par Baudelaire, qu’elle a embarqué pour ce voyage au bout de la détresse. Elle avoue un faible pour Emmanuel Bove, découvert à treize ans – qui lit encore ce si subtil écrivain ? Depuis la découverte de Mes Amis, elle est « sévèrement atteinte : j’accumule compulsivement des livres que je stocke à même le sol de mon petit appartement. Dans la rue, si je porte un livre sur moi, je regarde les passants avec bienveillance. Je leur pardonne. Parfois, je les aime. »
Dans ce bar, ça va tourner au cauchemar psychédélique. La violence est au rendez-vous puisqu’il s’agit de scanner notre époque désinhibée. Un des clients, producteur de cinéma, descendant direct de Chateaubriand, pète les plombs. Il prend en otage la bande de dingues présente. Ça vire au sang. On pourrait croire que c’est tragique. Ça l’est, en effet, mais c’est surtout écrit avec une ironie mordante, à l’image du roman – la description des avocats et banquiers du parc Monceau est jubilatoire. Les personnages de Fuck Circus ne s’aiment pas, ils sont lucides.
Esther Teillard a publié Carnes en 2025, aux éditions Pauvert, qui fut couronné du prix Sade du premier roman. Fuck Circus ne passera pas inaperçu en cette rentrée littéraire morose, car c’est un roman original et déjanté, sans fioritures, le style atteint vite l’os. Il est également multicolore et peut être comparé à certaines toiles de l’artiste américaine Grace Hartigan – même effacement des visages. Il fait surtout rire, d’un rire diabolique, ce qui est un atout majeur pour se jouer des puissants agents du cirque social.
Avec ses trois parcs d’attractions saoudiens, dont un consacré à Dragon Ball Z, la France macronienne semble avoir trouvé sa nouvelle politique culturelle : du soft power étranger, du divertissement et des emplois. Mais les Français attendent-ils vraiment qu’on transforme leur pays en parc d’attractions ?
L’ingérence islamique en France, forte de ses pétrodollars, est un commerce avalisé benoîtement par le régime. Seule l’ingérence russe, dont la presse parle sans l’avoir encore montrée, est dénoncée par Emmanuel Macron, tout à son obsession de vaincre Vladimir Poutine dans sa guerre intestine en Ukraine. Lundi, l’Élysée enthousiaste a qualifié de « colossal » le projet signé entre le chef de l’État et le prince saoudien Mohammed Ben Salmane, tous deux présentés comme amateurs de mangas. L’accord porte sur la construction de trois parcs d’attractions à Cergy-Pontoise (Val-d’Oise) inspirés notamment de l’univers de Dragon Ball Z.
L’investissement saoudien serait de 6 milliards d’euros. 22 000 emplois devraient y voir le jour. La Qiddiya Investment Company, à la tête de l’entreprise, a expliqué que ce chantier permettra « de renforcer la présence du modèle saoudien ». Cette infiltration souriante de l’Arabie, par le biais du « soft power », s’ajoute notamment à celle du Qatar, propriétaire entre autres du PSG. Ces influences arabo-musulmanes viennent compléter les subversions plus agressives menées par l’Algérie, l’Iran, les Frères musulmans et d’autres réseaux djihadistes qui ont pour cible la déstabilisation de la nation, voire sa soumission à l’idéologie coranique. Le scandale est bien sûr d’observer la France officielle applaudir à sa lente colonisation, en répondant si médiocrement aux attentes populaires par « du pain et des jeux ». Or les Français ne se réduisent pas à des consommateurs de loisirs mondialisés et interchangeables. Ils sont d’abord en attente d’ambitions plus valorisantes.
Du pain, des jeux et des pétrodollars
L’univers déculturé et consumériste que promeut fièrement le gouvernement répond sans doute à une nouvelle clientèle postnationale, rendue indifférente aux traditions françaises et à ses exigences. Il n’en reste pas moins que la politique macronienne se montre incapable de comprendre les subtiles aspirations existentielles de la France oubliée. Celle-ci ne réclame pas seulement des investissements et des emplois. Elle attend des considérations plus immatérielles, détachées des rentabilités et des bilans comptables. Dans Émile (1762), Jean-Jacques Rousseau pressent 1789 et l’effondrement de la monarchie, quand il écrit : « Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions ». Cette fois, la révolution conservatrice, en gestation depuis des décennies dans la France silencieuse des périphéries et de la ruralité, est sur le point d’aboutir en 2027.
L’extrême centre, gardien d’une oligarchie qui tourne en rond, n’arrive plus à produire d’idées novatrices ni même de nouveaux leaders. De telles annonces indigentes, venues d’une élite persuadée de faire le bonheur des Français en transformant leur pays en grand parc d’attractions planétaire, ne peuvent qu’alimenter l’exaspération d’une opinion attachée à la protection et à la valorisation de sa culture, de son passé, de son patrimoine. Le succès du Puy du Fou en est une démonstration. La fabrique des accusations d’ingérences russes va s’emballer ces prochains mois. C’est sur ce prétexte que les élections présidentielles roumaines avaient été annulées en 2024. Mais le silence du pouvoir sur les vraies ingérences étrangères, liées parfois au terrorisme islamiste, donne la mesure de la dangerosité d’un régime agonisant.
Série d’été: personnages historiques (ou fictifs), écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine : Tarzan
Robinson Crusoé, Don Quichotte, Peter Pan, Gulliver, Sinbad le Marin n’existent-ils pas dans notre imaginaire, tout autant que des personnages réels ? Tarzan, lui aussi, n’est pas né de rien. Entre 1931 et 1937, le dessinateur Hal Foster, que sa création de Prince Vaillant rendra célébrissime, réalise 292 planches en couleur. Elles figurent la première immortalisation visuelle de « l’homme-singe », en bandes dessinées. Dans un volume XXL, voilà ces planches réunies pour la première fois sous les auspices de l’éditeur allemand Taschen. Retour aux sources, donc.
Hal Foster, l’homme derrière Tarzan
En l’an de grâce 1919, le jeune Hal Foster pédale du Manitoba à Chicago. Plus cycliste que métaphysicien, il avait aiguisé son trait en dessinant des sous-vêtements féminins pour le catalogue de la Hudson’s Bay Company. En 1915, à 21 ans, il épouse Helen Welles – elle restera la femme de sa vie. L’enfant au cursus scolaire rudimentaire s’est perfectionné à l’Académie des Beaux-Arts de Chicago. Helen est fertile – naissent vite trois enfants : une famille à nourrir. Hal décroche un job de publicitaire, mais rêve d’un avenir où la création serait son métier. Établi à Chicago, il accepte tout ce qui se présente.
Comme souvent, tout commence par la littérature. Auteur prolifique, Edgar Rice Burroughs (1875-1950) se met à pondre sa saga Tarzan circa 1911, tout en écrivant des romans de science-fiction… et des westerns. Tarzan connaît d’emblée un succès phénoménal. Le graphomane saura exploiter la franchise, jusqu’à créer, à l’occasion du tournage des Nouvelles aventures de Tarzan (1935), la société Burroughs-Tarzan Enterprises. Il marie Joan, sa fille, avec l’acteur James Pierce (qui, en 1927, tient le rôle dans Tarzan et le lion d’or). Flanquée de son époux, Joan prêtera sa voix de 1932 à 1934 dans l’adaptation radiophonique de Tarzan. Et Tarzana, le ranch californien acquis par Burroughs en 1919 au nord de Los Angeles, donnera son nom dès 1927 à la localité…
Dès 1918 sort un premier long métrage (muet, of course) : Tarzan chez les singes, rôle campé par Elmo Lincoln. Deux ans plus tard, ce sera Le Retour de Tarzan, de Harry Revier et George M. Merrick. Ils remettent le couvert avec The Son of Tarzan la même année 1920. Suit The Adventures of Tarzan (1922). Puis The Lion, The Tiger (1929) ! Tarzan, l’homme singe (1931) devient « parlant », si l’on peut dire. En France, le film cartonne. À Robert F. Hill l’on devra Tarzan l’intrépide l’année suivante. Puis il y aura Tarzan and His Mate (1934), The New Adventures of Tarzan (1935), Tarzan Escapes (1936), etc. Le gymnaste blanc, glabre, aux cheveux de jais bondit en Inde, et même à New York, flanqué bientôt d’un fils, d’amazones, d’une femme-léopard, de sirènes, d’une appétissante esclave, d’une reine de la jungle, son incarnation la plus fameuse étant celle de l’ancien champion olympique Johnny Weissmuller, 12 films au compteur : Tarzan ne meurt jamais. Christophe Lambert, sous l’objectif de Hugh Hudson, transposera le personnage de façon moins consternante en 1984 dans Greystoke, la légende de Tarzan. Voilà pour Tarzan à l’enseigne du 7e art.
Tarzan change de visage
Dès 1927, l’agence Campbell Ewald cherche à transposer les Tarzan du susnommé Burroughs en bandes dessinées. Tarzan est vendu à Tit-Bits, journal à sensation britannique ; les journaux américains et canadiens se raccrochent aux wagons : Tarzan of the Apes Picturized paraît dans quinze journaux d’Amérique du Nord. Il s’agit d’adapter les romans dans leur ordre de publication – quitte à broder sur l’intrigue.
En 1929, le krach boursier fait s’étioler les commandes publicitaires. C’est là que débarque notre Harold Rudolf Foster, dit Hal Foster (1892-1982). À sa honte, le publicitaire au chômage se résout à accepter cet expédient alimentaire d’illustrateur-pigiste sous-payé : va pour Tarzan. Les planches sont en noir et blanc, la couleur ajoutée ensuite – procédé technique laborieux. De 1931 à 1937, l’homme natif d’Halifax (plus tard naturalisé Américain) aura donc été, pour ainsi dire malgré lui, le forgeron graphique de Tarzan, à travers ces Sunday Comics que dévorent alors des légions de teenagers.
On pourra regretter que Dian Hanson, dans son introduction au table book de 5 kg que Taschen consacre à Hal Foster, effleure à peine les avatars de Tarzan à l’écran, pour se concentrer exclusivement sur son effigie telle que ces planches en ont fixé les traits, à mesure que le « ‘strip’ évolue et produit de mieux en mieux les ombres profondes et humides de la jungle et les étendues désertiques africaines blanchies par le soleil »… Survol largement compensé par la riche iconographie jalonnant ce pavé : ascendances, filiations esthétiques, contexte historique s’y révèlent.
Hal bosse toujours en duo avec un scénariste. Fin 1931, Palmer, pas précisément raffiné, sera remplacé par George Carlin, plus cultivé. Commence alors la « séquence égyptienne », si populaire qu’elle s’étirera sur 84 épisodes, entre 1933 et 1934. L’immersion historique est totale ; entre Carlin et Foster, l’émulation transpire : « ne pas lésiner sur la nudité féminine », insiste le scénariste. Princesse Niktoris [sic], robes vaporeuses, indigènes noirs ou vaguement tartares, et même un mouflet à poil (p. 210-11, 218) : en 2026, ça ne passerait plus ! Le sauvage emplumé craint et vénère l’homme blanc. Cancel Tarzan ?…
Il advient que Don Garden, auteur moins imaginatif, s’approprie le script. Puis les griefs d’ordre matériel s’enveniment entre United Feature et Hal. C’est là que lui vient l’idée de Prince Vaillant. En 1936, le numéro 254 inaugure In the City of Gold, le plus long feuilleton du « *strip » : il court sur 89 semaines. « L’intrigue se joue dans une cité perdue, avec un vieux souverain, une belle jeune femme et un mal que seul Tarzan peut vaincre. » Mais Hal a jeté l’éponge. Le 2 mai 1937, il met fin à ses six années de Tarzan sous son paraphe.
En novembre 1938, Hal Foster et sa tribu finissent par s’installer à Redding Ridge, dans le Connecticut, belle propriété baptisée Val-Hal-En, contraction de Vailant (qui ne prend deux l qu’en français : Vaillant), Hal et Helen. En 1954, il recevra les hommages de la naissante télévision. En 1970, Hal Foster exécute son ultime Prince Vaillant. Il vivra encore jusqu’en 1982, entré « dans un crépuscule amnésique », sans nul souvenir, ni de sa carrière artistique, ni de son Hélène adorée. Le « strip » dominical hebdomadaire Tarzan paraît jusqu’en mai 1982, dessiné, les derniers temps, par Eric Battle. Prince Vaillant perdure en 2026.
Tarzan, un dinosaure ?
En concurrence de longue date avec Batman, Superman, bientôt relayés par Spiderman, Hulk, etc., à l’heure où les superhéros et autres humanoïdes en réalité augmentée (X-Men, Supergirl, Ghost Rider, Storm, Rogue, Black Panther…) occupent définitivement, semble-t-il, le terrain de l’imaginaire héroïque à destination des jeunes débiles, Tarzan est un dinosaure. C’est le rescapé d’une planète vernaculaire, chaste mâle dominant, ne comptant, sans nulle séance de « cardio » en salle de fitness, ni ingestion d’aucun supplément nutritif protéiné, que sur sa seule force brute et sa souplesse naturelle, le rustique garçon au cri primal, nu sous son pagne en peau de bête, par miracle assujetti d’une lanière en vrai cuir, est bel et bien une survivance écologique du monde d’avant. Comme l’on sait, la forêt brûle.
A lire : Hal Foster’s Tarzan – The Sunday Comics.1931-1937.Volume XXL, 392p. couleur. Introduction (texte trilingue anglais, allemand, français) par Dian Hanson.
Alors que le chef du RSS, puissant mouvement idéologique du nationalisme hindou, doit se rendre à New York, son organisation poursuit en Inde son entreprise de réappropriation du passé.
Connaissez-vous Chhatrapati Shivaji Maharaj (Shivaji) ? Général et fondateur de l’État marathe au XVIIe siècle, il est devenu aujourd’hui une figure de proue du nationalisme hindou, notamment pour le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS). À Sangareddy, dans le Telangana, ses militants défilent régulièrement devant une statue du souverain marathe, érigée à des centaines de kilomètres de son ancien royaume. Derrière cette mise en scène se joue une bataille mémorielle qui oppose, en filigrane, les deux principales communautés religieuses de l’Inde.
Mort en 1680, Shivaji est notamment connu pour ses affrontements avec l’empereur moghol Aurangzeb. Ce dernier est aujourd’hui une figure honnie des nationalistes hindous, qui voient en lui le symbole de siècles de domination musulmane sur le sous-continent. Des États dirigés par le BJP du Premier ministre Narendra Modi, proche allié du RSS, ont ainsi financé plusieurs projets destinés à promouvoir l’héritage de Shivaji. Depuis 2022, des centaines de statues du souverain ont été érigées bien au-delà du Maharashtra, parfois clandestinement ou avec le soutien d’élus locaux. En mars 2026, l’armée indienne en a même sciemment inauguré une au Ladakh, à la frontière du Pakistan, l’ennemi héréditaire. Cette prolifération dépasse désormais la simple commémoration historique. Les statues sont devenues des marqueurs identitaires, matérialisant dans l’espace public la volonté de faire de Shivaji un symbole de l’Inde hindoue, face à une minorité musulmane dont la place dans ce nouveau récit national est de plus en plus questionnée.
Cette lecture manichéenne est pourtant contestée par les historiens. Réduire les guerres de Shivaji à un simple affrontement entre hindous et musulmans reste un anachronisme : des musulmans servaient dans son armée, tandis qu’Aurangzeb employait lui-même de nombreux hindous. Les conflits du XVIIe siècle relevaient avant tout de rivalités politiques, territoriales et dynastiques. À travers Shivaji, ce n’est donc pas seulement l’histoire que le RSS entend réécrire, mais le présent. En transformant le héros marathe en symbole de la résistance hindoue, le nationalisme indien redessine peu à peu les contours d’une nation où l’islam semble devoir occuper une place toujours plus marginale, quitte à vouloir l’éradiquer un jour de l’Inde du Mahatma Gandhi.
« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites… Cette fois : La Bêtise parisienne, de Paul Hervieu (Paris : Charavay Frères éditeurs, 1884).
Paul Hervieu (1857-1915) est un nom qui circulait dans le Paris flamboyant de la IIIe République. Ce littérateur mondain, auteur d’une quinzaine de romans, de recueils de nouvelles et autant de pièces de théâtre, n’est pas passé de mode. Il a été oublié. Il fréquentait pourtant chez Mme Bizet, papotait avec Proust, Bourget et Maupassant, causait avec la princesse Mathilde et le prince Bibesco, frayait avec Réjane et Degas, et noua une amitié indéfectible avec Octave Mirbeau. Les deux hommes collaborèrent à différentes revues et à l’hebdomadaire satirique Les Grimaces.
Hervieu est un observateur, un scrutateur de son époque, et pointe avec plaisir – on le devine sous sa plume – les travers de ses contemporains. La Bêtise parisienne relève davantage du bestiaire que de la galerie de portraits. C’est une sorte au zoo qui permet d’étudier au plus près l’étrange faune qui peuple la capitale, ses mœurs et ses curieuses manières. Chaque chapitre étant adressé à un ami de l’auteur (parmi des dizaines de noms aujourd’hui inconnus surgissent parfois « À Jules Vallès », « À Anatole France », « À Jean-Louis Forain »), l’ouvrage prend des allures de Lettres persanes. Et l’on découvre cette civilisation exotique qui se rend au champ de courses, à l’Opéra, au café-concert, qui baptise ses rues, édifie des statues, et qui part sur la côte Normande pour jouer au casino. « Ce qui se dépense d’argent, par ces façons diverses et sans raison plausible, est incalculable. Avec une somme moindre, on pourrait certainement armer une escadre, percer un nouveau canal de Suez, acheter dix députés de valeur moyenne, dans chaque groupe de la Chambre. »
Notre ethnologue attache une grande importance à la vie politique, il lui consacre la première partie du livre, et ces pages sont particulièrement savoureuses. Les descriptions des séances au Sénat et à l’Assemblée nationale font bien rire, celles des crises ministérielles et des attributions de portefeuilles sont hilarantes, autant que les trois caractères qui dessinent le parlementaire type et la description, emplie d’empathie, du préfet de la Seine systématiquement martyrisé par le conseil municipal. « C’est la population parisienne qui en est la victime et expie ainsi les fautes qu’elle a commises dans ses choix édilitiens. » Toute ressemblance avec des faits actuels…
Paul Hervieu s’intéresse aussi aux négociations visant à creuser un tunnel sous la Manche, et s’étonne, avant même le premier coup de pioche, que les seuls points sur lesquels la France et la Grande-Bretagne se soient immédiatement entendues concernent les modalités de sa destruction « sans indemnités ni formalités ». On suit sa visite chaotique au Salon de peintures, on se frotte au Tout-Paris où « les uns parlent toutes les langues, excepté le français ; d’autres ne connaissent que cet idiome, et d’une façon imparfaite », et on finit dans les gares où, aux premiers jours de l’été, la foule de vacanciers se presse dans une cohue qui fait oublier là une malle, ici un enfant, car « le Parisien ne peut voyager pour son agrément sans paraître avoir le choléra à ses trousses ».
La Bêtise parisienne, Paul Hervieu, Paris Charavay Frères Éditeurs, 1884.