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Les frissons de la vertu

Marc Alpozzo publie son « Petit traité de la vertu » (Guy Trédaniel)


Les frissons de la vertu
Marc Alpozzo. DR.

À l’aube de la nouvelle année, je relis Kundera, écrivain de l’exil, et soudain cette phrase : « La France n’est pas seulement un pays, c’est un rêve de civilisation. » Je ne suis pas sûr que cela soit encore exact. Nos valeurs suprêmes semblent s’effacer. Seul triomphe l’individualisme exacerbé par le consumérisme. L’une de ces valeurs essentielles est la vertu. Elle paraît pourtant discréditée. Marc Alpozzo, dans un petit livre rafraichissant, parsemé d’exemples littéraires, de références cinématographiques et de citations empreintes de sagesse, tente d’analyser ce discrédit qui frappe la vertu.

Alpozzo est professeur de philosophie et critique littéraire. Admirateur des Anciens, il s’est progressivement spécialisé en philosophie morale. Il nous révèle qu’il s’est tardivement intéressé à cette discipline. Il cherchait alors une réponse au chaos du monde à travers quelques grands textes. C’était à l’époque des « désarrois de l’après-communisme ». Sartre ne faisait plus recette, même si ses oukases lancés à la figure de ses contradicteurs continuaient – et continuent toujours – d’empoisonner les débats pourtant salutaires dans une démocratie. La quête de pureté était dénoncée par Bernard-Henri Lévy, et cette dénonciation visait tous les totalitarismes du XXᵉ siècle. La violente critique, du reste, ne se limitait pas au siècle du goulag et d’Auschwitz, elle incluait les sanglants massacres de la Révolution française. BHL, dans son livre intitulé La pureté dangereuse, cité par Alpozzo, note en substance : « Pourquoi le pire en politique, se confond-il si souvent avec une certaine idée de la vertu ? » La vertu serait donc à l’origine de la tentation totalitaire en voulant imposer l’égalité au détriment de la liberté et en perdant en route la fraternité. C’est pour cela qu’elle fait dire, dans Mort d’un pourri, film de Georges Lautner, à Alain Delon : « Les deux fléaux qui menacent l’humanité sont le désordre et l’ordre. La corruption me dégoûte. La vertu me donne le frisson. » L’un des buts de ce Petit traité de la vertu est de démontrer que la vertu est, au contraire, un bienfait qui permet à l’homme de trouver un équilibre en lui-même, en rejetant les dérives dont on l’accable, parfois à juste titre. De frissonner d’aise et non de peur.

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La vertu, précise Alpozzo, doit nous donner la force spirituelle de résister à la société qui ne cesse de nous culpabiliser en nous assénant des leçons de morale, des leçons de moraline, pour reprendre le mot de Nietzsche, qui nous éloigne du récit commun en nous plongeant dans le communautarisme. Le bonheur, s’il existe, n’est ni dans la soumission à la planification socialiste, ni dans l’écologisme social, rappelle l’auteur. Luc Ferry, pour ne citer que lui, voit dans le « nouvel ordre écologiste une dérive totalitaire et humaniste ». La vertu doit contrecarrer toute forme de modèle « vertueux ». Là est l’enjeu de ce livre.

Je ne sais pas si la vertu est l’antidote à la barbarie comme le pense Alpozzo, car le nihilisme attaque sur tous les fronts, et l’idée même de patrie fait immédiatement surgir du bois les progressistes. La France semble se complaire dans la probable dépouille d’un grand cadavre à la renverse. Mais il reste l’aventure individuelle, électrisante, à condition de se tenir à distance des tentaculaires institutions officielles si bien décrites par George Orwell dans 1984. Il convient également d’être vertueux, mais sans ostentation. C’est Kirk Douglas qui disait que « la vertu n’est pas photogénique. » Cette valeur, qu’on se doit de révérer, est une « doctrine de la juste mesure ». Alpozzo : « Entre l’hubris et la metrios, la vertu devient une habitude trouvée dans un usage proportionné de la raison, guide de nos actions. » Il ajoute : « L’homme vertueux est précisément l’homme mesuré et équilibré. C’est ainsi que l’on peut d’ores et déjà dire que la vertu est propice à la vie bonne. »

Je vous souhaite donc d’être vertueux.

Marc Alpozzo, Petit traité de la vertu, à l’usage de ceux qui ne sont pas sages, Guy Trédaniel éditeur. 132 pages

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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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