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«Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

Entretien avec Marcel Gauchet


«Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»
Marcel Gauchet © Hannah Assouline

Emmanuel Macron a-t-il remis la République en marche, comme il le promettait en 2017 ? Pour le plus fin des analystes du « nœud démocratique », rien n’est moins sûr. Le chef de l’État, si brillant soit-il, n’a pas compris la dimension populaire et patriotique de notre contrat social…


Causeur. Dès 2022, vous constatiez que la révolution annoncée s’était transformée en « statu quo agité ». Mais en est-il le seul ou même le premier responsable ? Les Français ont élu deux fois un homme dont ils ont refusé les réformes avec constance. Comment gouverner un peuple qui refuse de travailler plus, mais veut quand même une protection maximale ?

Marcel Gauchet. Je n’aurais pas l’idée de faire du peuple français un modèle de vertu civique, de rationalité économique et d’intelligence politique ! Heureusement, il est divers et contradictoire. Mais il a quelques excuses. Souvenez-vous du climat dans lequel se sont déroulées les élections de 2022. Pour commencer, une population déboussolée par le confinement et le quoi qu’il en coûte. Dans quelles conditions Macron aurait-il terminé son premier mandat sans le Covid et la peur dont il a joué à fond pour se rendre irremplaçable ? Là-dessus, l’agression russe de l’Ukraine, la guerre pour de bon, cette fois, pas loin de nous. Renforcement de la peur, et renforcement concomitant du réflexe légitimiste. Enfin, la peur, toujours la peur, devant la perspective de l’arrivée du Rassemblement national au pouvoir et du saut dans l’inconnu qu’elle aurait représenté. Macron II est le produit de cet empilement de peurs. Une peur qui est déjà le sentiment naturellement dominant d’une société de vieux et qui pousse à l’immobilisme. Si on veut faire bouger les choses, ce n’est pas sur ce socle affectif qu’il faut compter. Macron a réussi à se proroger en s’appuyant sur des ressorts qui allaient l’empêcher d’agir.

En 2022, on savait qu’Emmanuel Macron était immigrationniste et européiste. Si les Français ont cédé au chantage au populisme, n’est-ce pas que l’alternative manquait de crédibilité ?

Il y avait pire que le manque de crédibilité, il y avait la crainte de l’amateurisme et de l’incompétence du personnel du RN et la crainte en plus des troubles que son arrivée au pouvoir ne manquerait pas de susciter.

On a beaucoup reproché au président son mépris, mais n’avons-nous pas tendance à nous sentir méprisés dès qu’on ne nous traite pas en victimes ?

Le mépris qui lui est reproché n’est pas tellement le sien – c’est un reproche dont on peut l’exonérer – que celui du milieu qu’il représente. Ce mépris a la particularité d’être largement inconscient. Il est imprimé dans un discours qui suppose que, si vous n’êtes pas d’accord, vous êtes un barbare en plus d’un ignorant. La clé du malaise politique est dans ce sentiment d’une très grande partie de la population de n’être pas compris, d’être méconnu avec bonne conscience. Cela peut donner le victimisme, en effet, mais ce n’est pas le moteur principal.

La crise politique que nous traversons est-elle la marque de son échec ou signe-t-elle l’incapacité de nos institutions à représenter/civiliser nos clivages ? La Ve est-elle encore adaptée à un paysage politique aussi fragmenté que le nôtre ? Pourquoi les élections ne fabriquent-elles plus de légitimité ?

L’échec de Macron couronne et parachève celui de ses prédécesseurs. Ce n’est pas une question de République. La proportionnelle qu’on nous concocte comme le remède à tous nos maux ne fera qu’aggraver les choses. Le problème est culturel. Il a sa source dans un changement de monde auquel la société française est profondément réfractaire. Les élites dirigeantes jouent le jeu et le gros de la troupe ne suit pas. Cela s’aggrave avec le nouveau changement de monde qui est en train de s’engager par contrecoup du précédent et prend à contrepied l’Europe dysfonctionnelle qui servait à faire passer la pilule. Comment des gens manifestement dépassés par ce qui se passe pourraient-ils compter sur une légitimité solide ? Seules la protestation ou la sécession ont un peu de légitimité.

Macron a échoué à remplacer le clivage droite-gauche par le clivage progressistes/conservateurs. Était-il si absurde de rassembler la droite et la gauche, anciennement dites « de gouvernement », qui pensaient à peu près la même chose dans l’« extrême centre » ?

Ce n’était pas absurde, mais ces « partis de gouvernement » étaient eux-mêmes en voie d’implosion par fuite de leur base. Les additionner ne pouvait aboutir qu’à renforcer une gauche de gauche et une droite de droite. Une gauche de gauche vouée en dernier ressort à s’allier au centre progressiste (le « front républicain ») face à une droite de droite faite d’une grande partie de l’ancien électorat de gauche. Le macronisme aura été un accélérateur de recomposition.

Le discours du chef d’état-major des armées nous appelant au réarmement a suscité des critiques violentes sur le thème « nous ne mourrons pas pour Kiev » (ce qu’il ne demande pas). Mais sommes-nous prêts à mourir pour quoi que ce soit ? Voulons-nous rester une puissance ou sortir de l’histoire ?

C’est l’exemple même du télescopage d’un discours de fond somme toute banal par un contexte qui lui donne un autre sens en créant une confusion inextricable. Comme les gens ont parfaitement identifié les ficelles de la communication – qui n’a abouti, soit dit au passage, qu’à renforcer la défiance envers le discours officiel –, ils ont vu dans les propos du CEMA une annonce sournoise de notre engagement en Ukraine. C’était fatal. Rien à voir avec le problème du dévouement patriotique. Pour le mobiliser, cet épisode en est l’illustration, il y faut ce qui nous manque le plus : la confiance dans le commandement.

Vous avez parlé au sujet de Macron d’un progressisme autoritaire. Sa volonté de lutter contre les fake news confirme-t-elle cette appréciation ? Ne faut-il pas déplorer son impuissance (y compris sur ce sujet) plutôt que son autoritarisme ?

Quand je parlais de progressisme autoritaire, je visais moins des actes qu’une attitude. J’y faisais déjà allusion, il y a une fermeture intolérante étrange dans ce discours progressiste qui se veut pourtant libéral, mais qui disqualifie a priori les gens qui ne pensent « pas bien ». Pour ce sectarisme par ailleurs mou, il ne peut s’agir que d’imbéciles potentiellement criminels. Des cons et des salauds, comme dirait Alain Souchon. D’où l’invocation d’une nécessaire sévérité sans faille à l’égard de ces malotrus. Or l’exigence démocratique par excellence, c’est d’être capable de se mettre à la place des gens qui ne pensent pas comme vous, y compris pour les combattre. En fait, cet autoritarisme inconséquent ne peut aller très loin. Ce qu’il faut reprocher à Macron, en l’occurrence, c’est son irréalisme. Sa « labellisation » n’aboutirait qu’à polluer un peu plus un espace public déjà mal en point sans élever le niveau de l’information en circulation. L’absurdité de l’idée devrait suffire à la tuer.

Qu’a-t-il manqué à Emmanuel Macron pour être un grand président ?

Beaucoup de choses, à commencer par la principale : la connaissance et l’amour de son pays, au lieu de la préférence pour sa petite personne et son minable bagage de bon élève. Macron aura eu l’air d’un président, il faut le lui accorder, mais il n’avait pas la chanson.

Janvier 2026 – #141

Article extrait du Magazine Causeur




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Elisabeth Lévy est directrice de la rédaction de Causeur. Jean-Baptiste Roques est directeur adjoint de la rédaction.

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