Le géopolitologue Alexandre Del Valle l’avait prédit dans son essai: le président Trump est en réalité adepte d’un « impérialisme dé-globalisé » ! L’Europe, définitivement annexée cognitivement par l’impérialisme libéral américain, ne comprend pas ce qui lui arrive. Grand entretien.

Causeur. Depuis le retour de Trump au pouvoir, beaucoup ont évoqué un retrait stratégique des États-Unis. Dans votre dernier livre, Le nouvel ordre post-occidental, vous nuanciez, voire contestiez largement cette vision. L’enlèvement spectaculaire de Nicolás Maduro au Venezuela ne vous donne-t-il pas raison ?
Alexandre Del Valle. En effet, dans mon livre, je n’emploie pas le terme de « retrait », mais plutôt de recentrage des Etats-Unis dans leur hémisphère ouest, leurs sphères d’influence, et autour de leurs domaines d’intérêt vital. Je cite autant le Canada, l’Amérique latine (dont Panamà) que le Groenland. Je m’oppose justement à l’idée chère à certains d’un Trump isolationniste, anti-unilatéraliste et anti-impérialiste. J’affirme à l’opposé que Trump est adepte d’un impérialisme « dé-globalisé » ou « hémisphérique », c’est-à-dire débarrassé de l’interventionnisme planétaire des néo-cons et du moralisme des adeptes de l’OIL (Ordre International Libéral). A chacun sa chasse gardée, notamment le Moyen-Orient, les pays du Golfe, et l’hémisphère occidental pour les Etats-Unis. Les sphères d’influences revendiquées par d’autres puissances sont de ce fait négociables (Ukraine, Moldavie, Géorgie, Taiwan, Libye, Mer de Chine), mais suivant les rapports de force évolutifs et les transactions en cours, certes âpres. On peut ajouter bien sûr l’impératif de préserver la manne des pétrodollars, l’accès aux terres rares, la guerre des semi-conducteurs. Concernant l’OTAN, cette dernière n’intéresse Trump, tout comme l’Europe occidentale, que si l’engagement n’est pas contraignant et s’il ne consiste pas à prendre des risques inutiles et à dépenser pour les autres. Trump raisonne ainsi : « je ne m’engage pas dans l’article 5 [qui prévoit qu’une attaque armée contre un ou plusieurs Alliés sera considérée comme une attaque contre tous, ndlr], les Européens achètent mes armes, mon énergie, mon soft-power audiovisuel et mes applications. Et si l’OTAN veut m’engager dans une guerre qui n’est pas mon intérêt, l’article 5 ne compte pas ». Comme on l’a vu avec la Stratégie Nationale de Sécurité (National Security Strategy), publiée le 4 décembre 2025, la dénonciation de « l’effacement civilisationnel » de l’Europe (dénatalité, culpabilisation identitaire et submersion par le monde islamo-africain), est à la fois un regret réel et un prétexte pour lâcher la solidarité inter-atlantique. L’idée est la suivante : « les pays avec lesquels nous avions signé dans les années 1950 ne sont plus les mêmes, donc nos engagements aussi »…. En ce sens, ce soi-disant « retrait » trumpien, conditionné dans certains domaines et dans certaines zones, est plus une sortie du globalisme et des institutions couteuses et contraignantes non compatibles avec l’Amérique d’Abord qu’un non-interventionnisme.
Dans le chapitre 2 de mon livre, j’explique que l’interventionnisme et l’unilatéralisme restent des instruments qui permettent justement à Donald Trump de donner des bonbons aux néoconservateurs qui rodent toujours et qu’il doit satisfaire un peu (Sénat, Deep State, Armée, etc). Trump n’a jamais rechigné à user de la violence militaire (« la paix par la force »), ici ou là (Syrie, Nigeria, Venezuela, etc), mais à condition que les interventions soient courtes, spectaculaires, sidérantes, scénarisées, aux antipodes des campagnes militaires de changements de régime. Sa préférence va aux deals sous contrainte (Venezuéla, Iran, UE), aux interventions éclairs, mais il s’oppose à la gestion directe des problèmes du monde. J’explique dans mon livre que cette stratégie repose sur la doctrine-clef de l’école réaliste américaine des relations internationales : le « offshore balancing » ou équilibrage à distance : je délègue le plus possible la gestion des différentes zones à des vassaux et des pivots régionaux qui vont équilibrer des rivaux ou les récalcitrants au lieu de devoir intervenir directement et couteusement comme les néo-cons. C’est ce que j’appelle la « déglobalisation de l’Empire américain ». Cela signifie aussi que Washington ne finance plus l’exportation de la démocratie, du libéralisme politique ou sociétal (« liberal hegemony »), d’où le rejet du wokisme. Exemple : on capture Maduro, en tentant de s’entendre avec la numéro deux du régime, Delcy Rodríguez, plutôt que de tenter de mettre au pouvoir par la force la leader de l’opposition, María Corina Machado [prix Nobel de la paix 2025 et désignée par l’Occident comme devant prendre la relève du régime de Maduro en cas de chute de celui-ci, ndlr]. Cet impérialisme dé-globalisé et « hémisphérique » n’est plus fondé sur des valeurs morales universelles ou des institutions de l’OIL chères aux démocrates, mais sur l’intérêt national pur.

Trump s’est déclaré officiellement nationaliste, il a fait l’éloge de la frontière, notamment dans le discours de Varsovie de juillet 2017, ce qui était assez neuf dans le discours d’un président américain. N’y a-t-il pas dans ce changement de nature de l’impérialisme américain un élément de politique intérieure ? Les Américains, à force de globalisation, n’ont-ils pas été victimes de leur propre impérialisme ?
C’est exactement ça. L’idée de Donald Trump, de J.D. Vance et de son entourage anti-interventionniste est que l’empire américain a conçu l’OIL (ordre international libéral), notion créée par l’universitaire de Princeton John Ikenberry (membre du CFR), pour légitimer moralement et masquer l’hégémonie globale étatsunienne. Cet OIL était composé d’institutions, règles, normes, modes, et lois extraterritoriales, fondées sur une morale universelle, une idéologie libérale et une conception anglosaxonne du droit et de la géostratégie. Le démocrate Biden comme le néo-cons Bush défendaient « l’ordre international libéral fondé sur des règles », mais ces règles sont celles de l’Empire américain et non celles du droit international et du multilatéralisme, qui excluent l’unilatéralisme et l’extraterritorialité du droit américain. La forme la plus achevée de ce libéralisme hégémonique a été le wokisme et la déconstruction des identités, familles, frontières et nations, sorte de boomerang autodestructeur. Car ce libéralisme progressiste, comme la drogue, a toujours besoin d’augmenter la dose : de libéral-classique dans les années 1950, il est devenu toujours plus libéral-libertaire, ensuite, et maintenant carrément déconstructiviste. Le trumpisme, adepte des rapports de force, des frontières et des identités civilisationnelles, combat cette dérive non par vertu chrétienne puriste mais parce que l’OIL de plus en plus subversif est devenu un élément d’autodestruction nationale – que l’empire US avait au départ conçu pour affaiblir les vassaux et non pour contaminer les Etats-Unis de l’intérieur. L’OIL a donc affaibli l’empire américain par une immigration de masse et une dispersion universaliste inutile.
… Vous voulez dire que l’OIL américain s’est retourné contre la nation qui en est à l’origine ?
Oui ! Lorsque l’OIL américain-anglosaxon a diffusé partout (y compris chez lui) la pop culture pop anarchisante, l’hédonisme consumériste, l’anti-hiérarchisme, le wokisme anti-nationaliste et christianophobe, cela a affaibli les Américains, car le soft power universel, comme la radioactivité ou la pollution, n’a pas de frontières. Le mondialisme que l’Amérique a mis en place pour justifier son propre impérialisme en diluant les autres nations (« McWorld ») a fini par affaiblir existentiellement la nation américaine. Conscients de ce boomerang mortel, les « nationalistes-impériaux » trumpiens ont commencé à réagir.
L’« hégémonie libérale » que l’Amérique trumpienne freine trouve paradoxalement un relais aujourd’hui dans la vieille Europe, devenue la roue de secours du parti démocrate.
C’est très bien dit ! L’UE est devenue le dindon de la farce de l’OIL, parce que celui-ci a été créé au départ pour « dé-souverainiser » les Européens. Il n’a pas été créé pour que les Américains et les Européens soient des égaux dans l’illusion qu’est la catégorie faussement unitaire « d’Occident », mais pour que les Européens soient des vassaux volontaires. Or, le paradoxe, c’est que les plus grands défenseurs de l’OIL sont effectivement aujourd’hui ceux contre qui il a été instauré mais qui l’observent à la lettre : les Européens, alors que son créateur, l’Amérique trumpienne, donc, n’en veut plus. L’Europe est donc le dindon de la farce du mondialisme, le dernier (non-)acteur géopolitique qui poursuit le projet que l’Amérique a créé pour justifier son impérialisme.
Est-ce dû à une forme de colonialisme mental, ou bien à la corruption des élites ?
Ce phénomène est décrit cyniquement par Zbigniew Brzeziński, en 1997, dans son essai Le grand échiquier, lequel est bizarrement souvent oublié. L’auteur affirme que l’Europe serait le plus grand concurrent des Etats-Unis si elle devenait une puissance, mais qu’il n’y a presque aucun risque qu’elle devienne si forte face à l’Empire américain, car elle est tellement imprégnée des idées, modes, soft power ou normes américaines, qu’elle a été définitivement annexée cognitivement… A côté de ce volet culturel-psychologique, il y a celui de la corruption des élites. José Durao Barroso, l’ex-président de la Commission européenne, après avoir quitté son poste, devint employé de Goldmann Sachs ; Mario Draghi et Mario Monti, deux présidents du Conseil italien, venaient de Goldmann Sachs ; Monsieur Macron a tout donné à Uber, McKinsey, a vendu Alstom aux Etats-Unis, et vient de Rothschild. Beaucoup de nos dirigeants européens sont ainsi issus de multinationales anglosaxonnes et ont des intérêts planétaires liés aux Etats-Unis directement et indirectement.
Peut-être, mais on pourrait vous rétorquer que Gerhard Schröder et François Fillon, eux, sont passés chez les Russes…
Effectivement. Mais ceci est une exception et en outre notez que M. Fillon a vite démissionné. Maints dirigeants européens sont liés à des puissances étrangères ou privées : Chine (Raffarin), Qatar (Villepin, Sarkozy), Azerbaïdjan (Dati), Afrique (Strauss-Kahn)… Beaucoup se vendent à des fonds de pensions, à des multinationales, ou aspirent à prendre la tête d’institutions supranationales, comme Mark Rutte [ancien Premier ministre des Pays-Bas devenu secrétaire général de l’OTAN en 2024], ou son prédécesseur Jens Stoltenberg [ancien ministre des Finances norvégien], ce qui les oblige à complaire à Washington. L’Europe est structurellement américanisée, de manière psycho-idéologique, financière et géopolitique. Et malgré la guerre économique que l’Oncle Sam nous livre, les élites européennes anti-trumpistes demeurent philo-américaines, car l’empire étatsunien, qui survivra à Trump, a généré l’OIL et ses multinationales.
D’ailleurs, on voit qu’entre l’Europe et les Etats-Unis, il y a actuellement l’affaire du Groenland, qui est presqu’un casus belli puisqu’ils nous agressent. Or, nous semblons incapables de nous en prendre à nos alliés.
L’UE en est incapable mentalement. Certes, en amassant des troupes, dans la logique du faible au fort, comme le préconise le président Macron, on pourrait envoyer ce message : « Essayez, ça va vous coûter ». Mais le Danemark demeure le pays le plus pro-américain d’Europe, stratégiquement, et l’UE a comme structure de défense l’OTAN, entité contrôlée par les Etats-Unis…
Aujourd’hui, l’Amérique semble davantage utiliser les éléments du hard power que du soft power.
Il y a en réalité toujours les deux. Trump utilise la coercition politique, mais il y a aussi toujours les séries américaines, les modes, les musiques et toutes les superproductions américaines d’Hollywood où un super-héros va massacrer cinquante personnes. Et Trump est moins violent que les Bush, les Clinton, Obama et Biden l’ont été. En revanche, il est un génie de la scénarisation des menaces et de ses désirs de grandeur. Marc Fumaroli a montré dans l’Etat culturel (1991) que le génie de l’Amérique, c’est de faire rêver avec de l’irréel prométhéen, comme l’a fait la mythologie grecque. Il y a un super-héros, presqu’un demi-dieu, qui a un moment va tuer tous les « ennemis ». Et dans les nouvelles séries occidentales américanisées, ce super-héros, ce ne sont même plus des Rambo ultra-musclés, mais des midinettes de 50 kg, jolies, menues, qui massacrent des types de 90 kg ! On ne cherche pas à coller à la réalité, mais à faire rêver. Marc Fumaroli dit, dans L’Etat culturel : « Ce qui fait bouger les peuples, ce n’est pas le réel, ce sont les projections irréelles, les mythes ». L’Amérique de Trump et de ses prédécesseurs ne gère pas seulement le monde par la coercition, mais surtout par les mythes.
Excusez-nous d’insister, mais avec Trump, c’est quand même la coercition qui semble vraiment être passée au premier plan.
Quand Trump capture Maduro, il ne renverse pas le régime, il a laissé « la tigresse » Rodriguez au pouvoir, la plus dure du régime. Avec très peu de frais, Trump fait croire au monde entier qu’il a renversé le régime. En réalité, il a juste capturé le chef. Ce n’est pas franchement pareil que d’envoyer des hommes pour soumettre tout un peuple…
Il y a donc bien des signes de fébrilité…
Non. Je dirais plutôt que l’Amérique sait très bien communiquer. On montre Nicolas Maduro menotté, humilié avec un bonnet d’âne, on produit une séquence d’Hollywood. Le cowboy a traduit en justice le méchant. Mais le résultat sera meilleur que les guerres des Néo-cons en Afghanistan, Irak, Libye, etc… puisque Caracas va composer, seule chose qui intéresse Trump.
En 2003, George Bush n’aurait-il pas pu capturer Saddam Hussein en hélicoptère ? A l’époque, on avait sorti la grosse artillerie. Est-ce que l’Amérique a encore les moyens de faire une guerre comme elle le faisait en Irak et en Afghanistan ?
M. Trump est issu de la télé-réalité : il fait croire qu’il a réglé un conflit entre deux pays, qu’il a renversé un régime, alors que ce n’est pas encore vrai. Ce qui compte, c’est d’être scénarisé : avec beaucoup moins de coûts que les guerres de Bush, il obtient un résultat meilleur. Il ne s’est pas enlisé, puisqu’il n’est pas allé au contact plus de quelques heures sur le terrain, et qu’il n’y a pas de morts américains. La capture de Maduro reprend les codes d’une série hollywoodienne.
Ne souscrivez-vous pas à l’idée d’Emmanuel Todd qu’il s’agit d’un Empire décadent, vicié de l’intérieur ?
Non. Je n’ai jamais été fan d’Emmanuel Todd. Il enfonce souvent des portes ouvertes. Nous sommes nombreux depuis 30 ans à constater la décadence de l’Occident, puis les faiblesses et contradictions de l’Empire américain. Quand il servait la soupe à l’islamisme, j’alertais depuis 1997 sur des dangers de l’islamisme… Quant à l’Empire déclinant américain, je suis moins affirmatif que lui, la messe est loin d’être dite : la Chine (comme la Russie) a des faiblesses à long terme, comme sa démographie. L’Inde est en revanche à ne pas sous-estimer à long terme. L’Empire américain arrive encore à imposer des lois extraterritoriales partout. Même en Chine et en Turquie, des grandes banques chinoises ont peur de l’extraterritorialité américaine et n’osent plus travailler avec la Russie, même si dans mon livre je démontre que les sanctions inefficaces contre la Russie ont mécaniquement accéléré l’extension des BRICS+ et favorisé la dédollarisation – sans nier pour autant que le dollar représente encore 80% des échanges en devises… La dédollarisation en cours n’est pas encore flagrante. L’Empire américain sera vraiment en déclin quand l’utilisation du dollar sera descendue à 10%. Même chose pour l’armée : quand on a 1000 milliards de budget militaire, on a encore de l’avance, même sur la Chine. Le déclin civilisationnel et démographique de l’Europe est en fait bien plus grave et profond que le déclin américain. L’empire américain est plus résilient que l’UE, car il a décidé de ne plus décliner et s’en donne les moyens. Et il est combattif, il a toujours une « volonté de puissance ».
Ne peut-on pas imaginer un sursaut similaire du côté des Européens ?
Oui, je le dis à la fin de mon livre, il y a une petite chance que l’Europe survive, si les partis identitaires – qui mettent au centre le contrôle de l’immigration et la défense des racines euro-chrétiennes – arrivent au pouvoir. S’ils n’arrivent pas d’ici quinze ans aux responsabilités, la sortie de l’Histoire de l’Europe et de sa civilisation sera définitive. Les Européens deviendront des masses de vieillards dévirilisés, culpabilisés et dominés par des masses de jeunes issus de l’Afrique et du monde islamique revanchards. L’Amérique WASP est combattive, fait plus d’enfants, et importe une majorité de chrétiens latinos. Et le wokisme y est combattu comme la religion nihiliste et suicidaire de l’avortement, à la différence de l’Europe occidentale inféconde et auto-raciste.
La stratégie nationale de sécurité de Trump évoquait justement le risque que les Européens changent de nature et ne soient plus des alliés fiables. Si l’Amérique va chercher Maduro chez lui et veille sur son jardin sud-américain, pourquoi ne s’intéresse-t-elle pas à son pré-carré européen ?
L’Amérique de Trump s’y intéresse ! Elle valorise Tommy Robinson et Reform UK, ainsi que l’AFD en Allemagne, les Néo-Suédois, Vox en Espagne, Meloni en Italie, Chega au Portugal, ou le RN et Sarah Knafo en France… Elle n’a pas abandonné l’Europe : elle la veut alignée sur elle idéologiquement. L’Amérique a compris qu’une Europe social-démocrate immigrationniste ne sera plus fiable car elle sera un ennemi d’Israël et une terre de peuplement pour le tiers-monde, donc anti-américaine par islamo-africanisation sociologique. Pleine de taxes, l’Europe fait dans le même temps fuir ses élites économiques. Elle va se tiers-mondiser et s’effacer civilisationnellement. Trump redoute cette mutation. Dans la Stratégie Nationale de Sécurité, l’Europe tient une place importante, tandis que la Chine et la Russie sont vues comme des adversaires avec qui ont peu dealer. Bizarrement, il n’y a pas de déclaration de guerre contre les ennemis chinois et russes. Il est question en revanche de faire de nouveau de l’Europe une Europe des Etats-nations, vue plus fiable que l’eurocratie mondialiste bruxelloise.
Compte tenu de l’épisode vénézuélien auquel nous venons d’assister, peut-on s’attendre à ce que la Chine se sente encore plus en droit d’envahir Taiwan prochainement ?
C’est possible. Mais cela n’a pas empêché les Américains d’envoyer des armes récemment. Si les Chinois montrent leur capacité de nuisance, et apportent quelque chose d’intéressant pour Trump, Taiwan pourrait être livrée… Mais, l’île reste vitale pour les puces et son détroit, passage obligé de routes commerciales contrôlées, comme Malacca, par l’empire américain. La chose va donc se négocier âprement. Mais il n’est pas totalement à exclure qu’un jour Taiwan soit moins importante pour les Américains, surtout quand ils auront récupéré le savoir-faire des puces de la société TSMC et ses ingénieurs, qui ont commencé à revenir aux Etats-Unis…
Concernant l’Iran, est-ce que vous croyez à un changement de régime rapide ?
Le changement de régime est difficile et sera très douloureux, car les pasdarans ont au minimum 200 000 hommes, plus 150 000 Bassidji [les milices populaires des jeunes iraniens] et 450 000 mobilisables. L’armée n’a que 350 000 hommes, soit moins que les Gardiens de la Révolution et est moins équipée qu’eux. Le régime va tomber quand l’armée se sera désolidarisée des Pasdarans et quand beaucoup de militaires auront fait défection. Les pasdarans répriment de plus en plus massivement. Les Américains ont sorti un plan de plusieurs scenarios d’action. Ça ne sera pas un regime change mais plutôt une action spectaculaire, soit à la Maduro, soit par des cyberattaques, sabotages et frappes ciblées sur les Pasdarans, avec des bombardements de ce qui reste de la défense aérienne iranienne. Le peuple iranien doit pouvoir se libérer lui-même des pasdarans.
Est-ce que la base populaire iranienne anti-mollah est prête à s’allier de fait avec les Américains et les Israéliens, ou bien le nationalisme perse peut reprendre le dessus ?
Beaucoup d’Iraniens veulent d’une aide américaine, mais peu souhaitent voir les Etats-Unis s’installer en Iran. Cela engendrerait un réflexe de défense. Ce pays est presque impossible à envahir de par sa taille. Une guerre, qui serait davantage que des bombardements ciblés comme l’été dernier, ferait perdre à la rébellion nombre de ses soutiens internes. Beaucoup considèrent qu’une intervention américaine massive ne serait pas positive. En revanche, ils attendent des sanctions, des aides, des kidnappings ciblés et des sabotages…
La Russie et la Chine, qui ont perdu Bachar al-Assad et Maduro en un an, vont-ils laisser tomber un autre allié, l’Iran ?
Relativisons : pour le Venezuela, il y a toujours un régime chaviste en place ; pour la Syrie, Al-Joulani est allé à Moscou en octobre 2025, et il y a renégocié la reconduction de tous les accords de défense et le maintien des bases russes… La Russie a même installé des bases en Libye, après avoir retourné le Général Khalifa Haftar, ex-agent américain qui a fini par devenir proche des Russes. Moscou et Pékin demeurent très présents au Venezuela. Quant à l’Iran, même si le pouvoir était renversé, le régime suivant garderait une géopolitique cohérente avec Moscou, New Dehli et Pékin. Je crois aux « temps longs » (Braudel) de l’histoire et de la géographie. Les préoccupations des Etats survivent à l’alternance des régimes. Le chah voulait déjà la bombe atomique. Les mollahs l’ont voulue également, les futurs dirigeants de l’Iran la voudront probablement ! Le dernier Shah avait scellé des accords avec les pays du Pacte de Varsovie, donc avec Moscou, comme plus tard Khomeiny puis Khamenei. Les futurs dirigeants le voudront aussi. Si le régime tombe, comme en Syrie, Poutine prendra vite langue avec les nouveaux dirigeants. L’Iran, la Russie et l’Inde ont trop d’intérêts, avec notamment le corridor Nord Sud qui passe sur leurs territoires, pour rompre à cause de changements idéologico-institutionnels. Idem pour la Chine, grand acheteur de gaz et de pétrole. Les intérêts géo-éco-politiques dépassent les régimes.
592 pages
Price: 23,00 €
14 used & new available from 17,76 €




