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Iran: «L’hypothèse de la chute est désormais légèrement plus forte»

Entretien avec Amélie-Mariam Chelly


Iran: «L’hypothèse de la chute est désormais légèrement plus forte»
Amélie M Chelly. DR.

Pour la sociologue, iranologue et enseignante, malgré la colère importante dans les rues, « le système reste suffisamment structuré » pour empêcher toute chute du régime à court terme. Parler de renversement est donc prématuré.


Causeur. En ce début d’année, tous les regards se tournent vers l’Iran. Sans faire de futurologie (bien que vous veniez de publier un livre intitulé Paris, 13 novembre 2045), une question nous taraude : l’hypothèse d’une chute prochaine du régime est-elle plausible ?
Amélie-Mariam Chelly. Je ne fais pas partie de ces chercheurs qui, depuis quarante ans, répondent « oui » lorsque la classe médiatique pose cette question. Depuis la fin de la guerre entre l’Irak et l’Iran (1980-1988), le pays est régulièrement traversé par des manifestations. À cette époque, on a commencé à voir poindre des insatisfactions nées de nombreuses désillusions. J’aurais tendance à penser que l’hypothèse de la chute est désormais légèrement plus forte. La période où la probabilité d’un renversement était la moins grande, c’était lorsque Hassan Rohani était au pouvoir, de 2013 à 2021, en particulier au moment de la signature des accords de Vienne sur le nucléaire (2015). Donald Trump ne s’était pas encore retiré unilatéralement des accords, et l’on se trouvait alors plutôt dans la perspective d’une révolution à la chinoise. C’est-à-dire que, peu à peu, on voyait des idées émanant de la raison commencer à se faire une place aux côtés des idées tirées de la charia et des textes religieux.
La perspective du renversement fait un peu plus sens aujourd’hui, mais j’ai tout de même du mal à y croire réellement. Si l’on parle de chute, c’est parce que Donald Trump avance d’un pas, recule de deux et s’est déjà montré capable de déstabiliser d’autres contrées. C’est un élément qui permet certes d’entretenir un peu d’espoir. Vu de l’extérieur, on a le sentiment que ce qui s’est passé au Venezuela pourrait être transposé en Iran. Mais si l’on ne considère que les éléments intérieurs, l’élan protestataire actuel ne montre pas de perspectives particulières de chute. Pour qu’un renversement survienne, il faudrait que les gardiens de la Révolution, les Pâsdârân, se rangent du côté des manifestants, ce qui est pour le moment impensable.

Un scénario à la vénézuélienne vous paraît donc inconcevable.
Totalement inconcevable. Par ailleurs, contrairement à ce que la Constitution pourrait laisser supposer, le régime des mollahs n’est pas un système pyramidal. On a l’impression que le Guide suprême se trouve au sommet d’une grande pyramide : ce n’est pas faux dans la mesure où, sur le papier, il dispose d’un droit de veto dans tous les domaines. En revanche, la pyramide n’est pas régulière : juste après lui, on trouve des institutions (entre cinq et neuf) dont le rôle est d’une importance comparable et si deux à trois d’entre elles venaient à être paralysées, le régime continuerait de fonctionner.
De plus, tout le monde sait que Donald Trump est avant tout un chef d’entreprise et qu’il suffirait qu’une majorité d’acteurs au sein du système iranien accepte une négociation allant dans le sens de ses intérêts économiques pour que le régime soit maintenu. On s’en était d’ailleurs rendu compte lorsqu’il s’est retiré unilatéralement des accords durant son premier mandat : ce qui le dérangeait n’était pas tant les accords eux-mêmes que le multilatéralisme. Il avait demandé, par l’intermédiaire de l’ambassade suisse en Iran, l’ouverture d’une ligne téléphonique directe entre Khamenei et lui-même.

L’Iran a perdu en un an son allié syrien, tandis que ses proxies du Hezbollah et du Hamas ont été sérieusement affaiblis. Est-ce que la perte de ces atouts géopolitiques a une incidence quelconque sur la viabilité du régime ou, au contraire, le repli sur son pré carré national peut-il le renforcer ?
Non, ces pertes l’affaiblissent réellement. À l’intérieur du pays, l’idéologie ne fait plus d’émules. Au maximum, 20 % de la population donne des signes d’adhésion au régime, dont la moitié sont des fonctionnaires qui n’ont pas d’autre choix que d’en manifester… À l’époque de la guerre en Syrie (2011-2017), l’existence des satellites étrangers et de « l’axe de la Résistance » constituait l’un des rares éléments maintenant un semblant de reconnaissance populaire envers le système. L’ancien dirigeant des forces Al-Qods, Qassem Soleimani, assassiné début 2020, pouvait même bénéficier d’une bonne réputation auprès de personnes qui n’aimaient pourtant pas le régime.

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Dans certaines manifestations, on distingue le portrait du shah. La restauration de la monarchie est-elle imaginable ? Quel souvenir les Iraniens ont-ils conservé de la monarchie ?
Nous sommes un peu trompés en France par les pôles diasporiques que l’on rencontre ici. Il existe une composante monarchiste forte, parfois issue de la haute aristocratie. Mais il faut distinguer les Iraniens de la diaspora de ceux vivant en Iran. La diaspora a eu la possibilité de fantasmer un certain passé monarchiste (il y a eu de très belles choses ; de moins belles aussi). En Iran, on avait moins l’occasion de fantasmer cette période, car la République islamique a lourdement insisté sur les aspects négatifs de la monarchie, en les accentuant, voire en en inventant certains.
Lorsque des personnes en Iran scandent « Pahlavi ! Pahlavi ! », certaines sont monarchistes (et c’est de plus en plus manifeste), mais pour beaucoup d’autres, il s’agit surtout d’exprimer leur désaveu du régime en place. Le dernier shah était, de plus, un grand « défroqueur » de mollahs. On entend aussi beaucoup le slogan « Reza Shah, Roi des rois ». Reza Shah était le premier Pahlavi. Sous son règne, les comptes publics étaient bien tenus : c’est une manière de dire « Voyez ce que vous avez fait de notre économie ».
Ceux qui crient « Pahlavi » ne sont donc pas automatiquement favorables au retour du shah. Une partie grandissante y serait favorable, une autre préférerait simplement les Pahlavi aux dirigeants actuels sans être pleinement convaincue. D’autres encore veulent avant tout faire tomber ce régime, sans souhaiter pour autant une restauration monarchique.

Le nombre d’enfants par femme en Iran est le plus faible du monde musulman.
Il est même plus faible qu’en France.

La société iranienne est-elle sécularisée au point qu’on pourrait imaginer un système laïc à la française, ou bien l’arrière-pays reste-t-il profondément musulman ?
En France, on associe, abusivement à mon sens, le nombre d’enfants par femme à la sécularisation. Il faut distinguer la mentalité iranienne de celle du monde arabe. En Iran, quel que soit votre degré de sécularisation, si vous n’avez pas d’argent, vous ne faites pas d’enfants. Ce n’est pas forcément le cas dans le monde arabe, où l’on peut avoir des familles nombreuses même sans moyens financiers. Par ailleurs, en Iran, ce n’est pas parce qu’on est religieux que l’on est pro–République islamique, ni parce qu’on est opposé au pouvoir que l’on est nécessairement irréligieux.

Est-il vrai qu’il existe un petit élan discret de conversions au christianisme ?
C’est un phénomène qui existe vraiment, observé depuis une trentaine d’années. Il existe deux types de conversions : celles pratiquées en secret, par réaction à la République islamique (l’apostasie est passible de la peine de mort), et celles motivées par la volonté d’obtenir un statut de réfugié.

Israël et les États-Unis œuvrent à l’affaiblissement du régime. La détestation de la théocratie est-elle suffisante pour que la population accepte, de fait, de s’allier à des puissances étrangères, ou bien un surmoi nationaliste traverse-t-il la rue persane ?
D’abord, Israël n’est pas si mal vu de la rue, contrairement aux rues arabes, où antisémitisme et antisionisme sont souvent structurels. En Iran, on se soucie peu du conflit israélo-palestinien. Il existe même une très grande proximité culturelle entre la Perse et le monde juif. S’il peut y avoir des irritations, ce n’est pas tant à cause de la question palestinienne que d’une rivalité culturelle, artistique et philosophique.
Une frange marginale de la population adopte des positions compatibles avec le néo-conservatisme américain et la cause israélienne, de même qu’une autre frange, acquise à l’idéologie de la République islamique, est réellement hostile à Israël. En revanche, la perspective d’être mis sous tutelle, infantilisé, délivré par d’autres plutôt que par soi-même serait perçue par beaucoup à la fois comme nécessaire et comme déshonorante.

Paris, le 13 novembre 2045

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