Les éditions Paulsen font reparaître pour les 30 ans de Guérin les Commentaires de Louis Lachenal (1921-1955), l’alpiniste français qui conquit l’Annapurna le 3 juin 1950 avec Maurice Herzog. Au-delà de la controverse autour du récit officiel et des différentes philosophies de la haute-montagne, le souffle de ces héros vient nous chahuter dans notre confort sédentaire.




Les années 1950 sont loin. Brumeuses. La victoire de l’Homme sur les plus hauts sommets de la planète n’a plus aujourd’hui la même saveur, le même retentissement médiatique. La montagne jadis inaccessible a marchandé son ticket d’entrée, elle souffre d’une ruée continuelle et d’une détérioration de son habitat. Sa majesté est à la portée des plus fortunés, les explorateurs n’ont plus d’avenir. Bientôt, les voyages dans l’espace subiront le même effet et les Hommes auront perdu toute faculté de rêver à l’impossible et de se mesurer au chaos. L’exploit physique et sportif, l’aventure folle et splendide, la conquête dérisoire et grandiose, le prestige des nations qui allèrent planter leur piolet sur le toit du monde, tout ça semble surgir du brouillard des Trente Glorieuses. Un temps révolu, celui des contes et des légendes. Nous sortions d’un long cauchemar, les souillures de l’Occupation nous réveillaient en sursaut. Nous avions besoin d’eux, de leur féérie, de leur courage et un peu de leur honneur aussi, ce n’est pas un crime. On a presque oublié cette première cordée de juin 1950 qui fit des alpinistes français des surhommes adoubés par la République reconnaissante. Leur gloire n’était pas factice, quoiqu’en disent les commentateurs a posteriori, n’oublions pas leurs souffrances et leurs doutes, le poids des responsabilités et la part de mystère.
8000 mètres !
Ils ont écrit l’histoire de la montagne, ils ont mis des mots et leurs pas sur des planètes non-identifiées, le territoire des 8 000 mètres. Ils étaient là-haut, seuls, avec des cartes fausses, une météo déplorable, des semaines en lévitation dans ces hautes vallées du Népal, avec un équipement qui ferait sourire de nos jours, une forme de naïveté juvénile, une peur morbide, souvent en manque d’oxygène et de visibilité, ils sont pourtant redescendus. Ne restent que des confettis de mémoire, des couvertures de Paris Match jaunies, des images en noir et blanc où l’on vit ces héros aux extrémités meurtries, portés en vestales, les pieds enrubannés, le regard un peu vide. Ne reste de cette épopée que des histoires de montagnards savoyards, histoires chuchotées, un peu secrètes ; les anciens se racontent, enjolivent, eux savent la vérité, ils font perdurer le feu sacré. Notre génération supersonique, qui n’a connu ni la guerre, ni l’ascèse, a bien du mal à comprendre ces grimpeurs, ces artistes des altitudes qui affrontèrent l’Himalaya avec l’innocence et la foi des premiers croyants. Ils s’appelaient Gaston Rébuffat, Lionel Terray ou Jean Couzy. Quand les frontières du Népal s’ouvrirent, une expédition française s’engouffra et monta, de camp en camp, cornaquée par des sherpas. « Qu’ils sont beaux, ces salariés ! On dirait qu’ils sont là pour leur plaisir » écrit Louis Lachenal. Comme toutes les équipées fantastiques, elles étaient composées d’hommes complexes, aux destins et ou préoccupations contradictoires, certains escaladaient pour la France, pour le Général, d’autres pour se prouver quelque chose. Dans cette chevauchée des glaciers, Maurice Herzog, le capitaine de cet escadron en tira une aura immense. Toutes les familles, d’Annecy à Brest, avaient dans leur bibliothèque Annapurna, premier 8000, best-seller encore plus retentissant que Bonjour tristesse de Sagan. Maumau eut tous les honneurs, il fut secrétaire d’État à la jeunesse et aux sports, membre du CIO, maire de Chamonix, député, il fut le récipiendaire des lauriers. Alors, naturellement, ce statut trop grand pour un mortel se fissura au fil des décennies.
Héros oublié
Les éditions Paulsen ont mis en lumière l’autre héros oublié, à travers un travail sur les archives et une contextualisation remarquable (la préface de Charlie Buffet pose parfaitement les enjeux de cette expédition). Louis Lachenal est mort en 1955 d’une chute dans une crevasse de la vallée Blanche. Ce personnage hors-norme, difficilement sondable, rapide, félin, « virtuose », surnommé Biscante (de Biscantin, le cidre originaire de Haute-Savoie), funambule d’un alpinisme chronométré était membre de la Compagnie des guides de Chamonix. Il a écrit son Annapurna qui n’est pas tout à fait celui de Herzog, « Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une affaire de cordée », résume-t-il. Il faut lire le journal de Lachenal pour comprendre sa vision, son éthique de la montagne : « La montagne n’était pas mon occupation du dimanche, c’était ma vie, à moi. Pour d’autres, vivre c’est se pencher sur des livres, peindre ou donner des ordres ; cela peut se faire avec les pieds coupés, avec les jambes coupées. Pour moi, vivre c’était choisir une montagne, choisir son défaut et sentir les rugosités de granit sous la plante des pieds. Chaque phalange enlevée emportait un peu d’espoir ».
Sur l’Annapurna – Louis Lachenal – Guérin éditions Paulsen 58 pages




