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Mitterrand sous l’empire des livres

On parle encore de tonton !


Mitterrand sous l’empire des livres
Bernard Pivot et François Mitterrand, "Apostrophes", 1975 © PECCOUX/SIPA

Pour les 30 ans de la mort du président socialiste, télévision et édition ont multiplié les « hommages » en mettant l’accent sur le Mitterrand, homme de(s) lettres. Le documentaire de Mazarine Pingeot sur LCP, les Conversations intimes de Jean Glavany chez Perrin ou les archives exhumées par INA Madelen nous en apprennent un peu plus sur cette relation durable, la seule peut-être, entre l’homme politique et la lecture


Encore une chronique sur François Mitterrand. Ça vire à l’obsession. Au matraquage. Laissez-nous respirer ! Faites enfermer ce Monsieur Nostalgie ! Il faut dire que les actualités se bousculent autour de l’anniversaire des 30 ans de sa disparition. Rassurez-vous, bientôt nous entrerons dans la fantasia des municipales et nous oublierons qu’un homme politique, en dehors de son action ou de son inaction, pouvait être un grand lecteur, et à l’occasion, un auteur sincère.

Le florentin n’était plus du tout « truqueur » quand il s’ouvrait sur son vice impuni avec une forme de gourmandise et de précision devant les caméras. On pouvait lui reprocher sa plasticité face aux événements internationaux mais aucunement la sûreté de ses goûts même quand ceux-ci n’étaient pas populaires. Ce qui frappe l’œil du citoyen lessivé par une fin de régime chaotique et des assemblées brouillonnes, écœuré par la médiocrité du langage et une communication bêlante, toute cette indécence, toute cette arrogance fate, est l’absence du livre réel dans l’espace publique. On ne parle pas ici de livres-témoignages, de livres-gadgets, de livres-programmes ou de livres-accusations, toute cette production imprimée qui engorge, mais de livres qui façonnent une personnalité tout au long d’une vie. Cette présence physique qui nous rattache à un lieu, à une époque et à des sentiments éprouvés. La présence du livre au quotidien, dans l’intimité, fut pour la génération née avant l’écran, aussi naturelle que la respiration. Le livre accompagnait chaque étape de la vie d’un Homme, ce voyage cabossé fait d’engouements à quinze ans pour l’aventure épique, pour le roman découverte, pour l’exaltation des cœurs, virait à cinquante ans dans le royaume de la non-fiction, dans l’introspective des mémoires ou des journaux.

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Seule la poésie peut faire vibrer le jeune homme et le vieillard à l’unisson. Mitterrand expliqua souvent son évolution, des livres de la bibliothèque familiale dans le Saintonge aux lectures historiques et philosophiques durant ses études, tout en conservant toujours un regard attendri pour son Lamartine, le défendant même avec brio. C’est un paradoxe, il ne s’est jamais autant publié d’ouvrages éphémères, vite digérés par l’ogre médiatique, sans réelle consistance et dont les ventes ne satisfont ni les maisons, ni les auteurs, alimentant une machine infernale. Et jamais, les responsables politiques n’ont aussi peu parlé de leurs propres lectures (En-ont-ils ?), de leurs bornes culturelles, et aucun ne se risquerait librement à cette analyse, radiographiant une vie de lectures. On se souvient que François Hollande ayant habituellement réponse à tout sécha quand on lui demanda ce qu’il lisait comme roman actuellement. En l’espèce, Mitterrand fait figure de dernier mohican, arpentant les quais des bouquinistes ou choisissant « distraitement » un ouvrage dans sa bibliothèque, l’extirpant d’un rayonnage, lisant quelques lignes à voix haute et tentant de poser des mots sur ceux des autres. Il excellait dans cet exercice frisant parfois la caricature.

Mazarine Pingeot s’interroge sur « Une autre vie possible » dans un documentaire diffusé sur LCP. Les images anciennes se mêlent aux impressions personnelles de sa fille et sur cette vocation d’écrivain qui ne se concrétisa pas complètement. Quand Duras demande au président à brûle-pourpoint de disserter sur l’Afrique, il sourit, esquive une demi-seconde et se lance dans le grand bain. Il faut bien admettre que lorsque Mitterrand parle des livres, il nous intéresse. INA Madelen a réuni en ce mois de janvier de nombreuses archives, délicieux moments, en suspension, notamment « Bibliothèque de poche » en 1970 où Michel Polac se laisse guider par son interviewé. Mitterrand passant allégrement dans une érudition enchanteresse de la Bible à Freud, de Paul Bourget à Marx, évoquant Tacite et Déroulède, Les liaisons dangereuses et la révélation nrf, insistant sur les qualités méconnues de Mauriac, le poète et filant bille en tête vers Tolstoï. Puis les Apostrophes de 1975 et 1978, à l’occasion de la parution de La paille et le grain et de L’abeille et l’architecte sont à revoir. On est à Medrano, tel un trapéziste virtuose, il s’attarde sur Barrès, Blondin, Chardonne et, d’un saut d’ange, se jette sur l’œuvre Jules Renard, « édile » nivernais en son temps. En 1978, ses invités s’appelaient Michel Tournier, Paul Guimard, Patrick Modiano et Emmanuel Le Roy Ladurie. Quel président serait capable d’aligner un tel quarteron ? Jean Glavany, dans ses Conversations intimes plaisantes et instructives, évoque cette maîtresse infatigable que fut la lecture pour son « patron » : « cette passion incroyable pour la lecture au quotidien, à tout moment, comme une évasion, une pause, un ressourcement incontournable. Son temps de lecture quotidien était aussi, [j’y reviendrai], l’affirmation de sa liberté personnelle ». Accordons au moins à notre ex-président qu’en matière de livres, il se posait à la fois en gardien du temple et en passeur.

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Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

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