Contrairement à d’autres qui, aujourd’hui se répandent en sermons droitiers XXL, je n’ai jamais voté pour lui. En revanche, je l’ai interviewé deux fois. C’était avant 1981. Et sur des sujets en marge de la politique. Son attachement au Morvan et à Château-Chinon, puis ses lectures de collégien. Visiblement, cela l’amusait. Alors, le moment fut des plus agréables. L’œil pétillait. Il se montrait enjoué, mais on comprenait vite qu’il n’était pas question de franchir une certaine limite. Il avait manifestement son quant à soi. Il savait tenir à distance, avec délicatesse cependant, sans arrogance. Avec une sorte de classe, dirais-je. Ce qui n’est pas donné à tout le monde, convenons-en.
C’était l’époque où il avait encore cette denture un rien carnassière qu’il veilla à faire limer lorsqu’il se sentit pousser les ailes qui allaient le porter au sommet. Dommage, cela conférait au sourire un supplément de caractère. Le phrasé, légèrement susurrant, suranné, était davantage d’un bourgeois sophistiqué que d’un apôtre du prolétariat. Jamais il ne changea dans ce registre. On prit pour de la sincérité, de la fidélité de classe ce qui n’était peut-être au fond qu’habileté. En fait, toute sa vie, toute sa carrière fut marquée du sceau de l’habileté. De cet esprit canaille que les gens de chez nous, les Français, absolvent si facilement et qu’ils ont aimé chez Figaro et les pieds nickelés.
Car il en faut de l’habileté pour se remettre d’une pantalonnade aussi pathétique, aussi affligeante que celle du faux attentat de l’observatoire. Il en faut, de la rouerie pour ne pas avoir pâti davantage de son passage par Vichy avec décoration de la francisque en prime. Comme s’il n’avait fait que d’aller y prendre les eaux. Il en faut encore pour avoir mené une double vie, ou plus exactement deux vies conjugales quasiment officialisées à égalité. Et pareillement deux états de santé en parallèle, l’officiel – tout va bien brave gens, les urines sont claires – et le secret, un cancer au long cours. Et puis cette enfant cachée, comme dans les romans interdits aux jeunes filles. L’enfant dont il s’arrange pour révéler au grand jour l’existence quand le caprice l’en a pris. Pour tout cela, qu’on ne dise pas que les Français ne savaient pas. Ils savaient sans savoir vraiment tout en sachant quand même. Mais ça passait. Ça passait aussi électoralement, puisque réélection confortable il y eut en 1988. La performance d’exception, le coup de maître. Le cher homme parvint même, lors de la campagne du second mandat, à assumer pleinement, presque gaiement, le sobriquet pourtant si familier, tellement en décalage avec son personnage, de Tonton. Pourtant, je suis bien persuadé que personne – je dis bien personne – ne s’est aventuré à l’appeler ainsi, face à lui !
A lire aussi: Mitterrand sous l’empire des livres
De l’habileté encore, teintée de joyeuse désinvolture cette fois, pour réussir à se faire élire, en 71, Premier secrétaire d’un parti dont il avait négligé jusqu’à ce jour de prendre la carte. À cette occasion, d’ailleurs, il eut l’occasion de mettre en pratique cette capacité qu’il avait de garder ses distances. À l’issue du congrès, un militant vient à lui et lui lance : « Maintenant, camarade, on se tutoie! » Et Mitterrand, imperturbable, de répondre : « Comme vous voulez. » Jamais plus quiconque n’a tenté le tutoiement… Et on se souvient bien sûr du débat face à Jacques Chirac. Celui-ci, ayant sans doute assez mal jaugé l’habileté, justement, de son adversaire, se lance avec un sérieux de pape dans une mise en garde dont il attendait sans doute qu’elle désarmât l’autre. « Ce soir, il n’y a plus ici ni de président de la République ni de Premier ministre, seulement deux candidats à l’élection présidentielle. » Et le vieux renard de répliquer, doucereux, l’œil allumé : « Mais vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier ministre. » Je me souviens. À la rédaction dont je faisais partie à l’époque, on a échangé des regards. Mais pas de commentaire. Nous pensions les uns et les autres la même chose : « Le débat est d’ores et déjà plié. » Chapeau l’artiste. Et il l’était, plié, en effet.
Habileté enfin, pour, sur une si longue période, persuader les foules qu’on est suffisamment de gauche pour les servir alors qu’on l’est si peu.
Le pire, si j’ose dire, est que au fond personne n’était vraiment dupe. Je n’ai jamais voté pour lui, ai-je précisé. Mais s’il s’était agi de décerner l’Oscar toute catégorie du meilleur acteur dans le rôle de canaille à la française, là, j’aurais volontiers bourré les urnes.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




