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Rentrée scolaire: morale obligatoire, mais ascenseur social toujours en option

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À force de confondre égalité et uniformité, l’école française risque de se priver des instruments mêmes qui permettraient aux enfants les moins favorisés de s’élever. On a démocratisé le diplôme ; on a privatisé son mode d’emploi. Sélection invisibilisée, autorité sapée, savoirs contestés : notre contributeur revient sur les effets pervers d’une égalité idéologisée.


Chaque rentrée scolaire remet en scène les mêmes cérémonies : on compte les professeurs manquants, on pèse les cartables et le nouveau ministre, avec cette fraîcheur admirable que confère l’absence de mémoire institutionnelle, promet de revenir aux fondamentaux.

Il en est pourtant un que l’école française maîtrise à la perfection : l’égalité. Du moins dans son vocabulaire.

Égalité des chances, inclusion, mixité, lutte contre les déterminismes : l’ambition est difficilement contestable. L’école républicaine repose sur une promesse magnifique, celle selon laquelle la naissance ne doit pas décider entièrement du destin.

Le problème est que les résultats semblent assez peu sensibles aux intentions. Dans PISA 2022, 113 points séparent en mathématiques le quart des élèves français les plus favorisés du quart le moins favorisé, contre 93 points en moyenne dans l’OCDE. Le statut socio-économique explique 21 % de la variation des performances en France, contre 15 % dans l’ensemble de l’OCDE.[1]

Et si une partie du problème venait justement de notre manière de penser l’égalité ?

L’égalité n’est pas l’uniformité

La Finlande offre un contre-exemple instructif. Elle n’est guère connue pour ses nostalgies de l’école à la blouse grise. Son système appartient à une tradition fortement égalitaire. Pourtant, dans PISA 2022, l’écart en mathématiques entre élèves favorisés et défavorisés n’y est que de 83 points, contre 113 en France ; le milieu socio-économique n’y explique que 12 % de la variation des résultats, contre 21 % chez nous. Et son curriculum national prévoit explicitement de différencier les objectifs, les travaux, les matériels, le degré d’aide ou encore le recours aux petits groupes.[1]

Voilà qui complique singulièrement l’équation selon laquelle l’égalité exigerait de traiter scolairement chacun de manière identique.

Reconnaître qu’un élève maîtrise déjà une notion quand son voisin ne maîtrise pas la précédente ne crée pas une hiérarchie : elle existe avant qu’on la mesure. Cela ne signifie pas que les classes de niveau permanentes constituent une potion magique : les synthèses de l’Education Endowment Foundation leur trouvent en moyenne peu d’effet et signalent même des risques pour les élèves les plus faibles.[2]

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Mais l’échec d’un instrument de différenciation ne transforme pas les différences d’acquis en hallucinations réactionnaires.

L’égalité de dignité n’implique ni l’égalité des acquis ni l’identité des besoins. Refuser de constater un écart par peur de stigmatiser celui qui le subit ressemble un peu à casser le thermomètre pour épargner au malade la brutalité de la température.

Une partie de ces contradictions obéit à un mécanisme assez simple : certaines pratiques demeurent parfaitement autorisées, parfois exigées, mais leur coût social, administratif ou moral augmente pour celui qui doit les assumer. C’est ce que j’appellerai le « veto sans texte » : il n’interdit rien, il modifie le prix de ce qui reste permis.

Quand la sélection devient invisible

Prenons le baccalauréat. En 2025, la proportion de bacheliers dans une génération atteint 80,1 % ; 91,6 % des candidats sont admis, et 96,2 % dans la voie générale.[3]

Cette massification constitue évidemment une démocratisation de l’accès au diplôme. Mais un diplôme peut remplir deux fonctions différentes : certifier qu’un seuil a été atteint et différencier fortement les parcours.

Le permis de conduire permet d’en comprendre la logique. Personne ne lui demande de distinguer Ayrton Senna de votre belle-mère : il atteste simplement qu’un seuil a été franchi. De même, plus un diplôme devient une certification ordinaire pour une large part d’une génération, moins il suffit à lui seul à organiser la sélection ultérieure.

Or personne n’a interdit de sélectionner. On a surtout rendu politiquement plus délicat d’assumer certaines formes explicites de sélection. Elle a donc déménagé : dossier, spécialités, lycée fréquenté, appréciations, Parcoursup, formation obtenue, puis master, stages, concours et réseaux.

La sélection visible recule ; une sélection plus diffuse prend sa place. Et celle-ci est infiniment plus facile à décrypter lorsque la famille sait déjà quelle option choisir, quel lycée éviter, quelle formation vaut réellement quelque chose derrière son intitulé rassurant et à quelle porte il convient de frapper.

On a démocratisé le diplôme ; on a privatisé son mode d’emploi.

La composition sociale des établissements produit une mécanique voisine. À la rentrée 2023, 42,3 % des collégiens du privé sous contrat appartenaient aux milieux très favorisés, contre 20,5 % dans le public. Les élèves défavorisés représentaient 16,6 % du privé, contre 40,1 % du public. La Cour des comptes constate elle-même un « net recul » de la mixité sociale et scolaire dans le privé sous contrat et relève des stratégies d’évitement du public.[4]

Personne ne décrète pourtant cette ségrégation depuis un bureau du ministère. Chaque famille choisit ce qu’elle estime préférable pour son enfant. Décider explicitement d’une différenciation expose l’institution et désigne un responsable ; laisser des milliers de décisions individuelles produire la même différenciation diffuse la responsabilité jusqu’à la rendre presque invisible. L’inégalité explicite porte une signature ; l’inégalité agrégée n’a pas d’auteur.

Sanctionner quelqu’un ou pénaliser tout le monde

L’autorité scolaire révèle encore plus clairement cette asymétrie.

Dans PISA 2022, 29 % des élèves français interrogés déclarent ne pas pouvoir bien travailler dans la plupart ou la totalité de leurs cours de mathématiques, contre 23 % dans l’OCDE ; 42 % disent que les élèves n’écoutent pas l’enseignant, contre 30 %. Dans TALIS 2024, les professeurs français déclarent consacrer 18 % du temps de classe au maintien de l’ordre, contre 15 % en moyenne dans l’OCDE.[5]

Celui qu’on sanctionne possède un visage. Son exclusion, son avertissement ou sa retenue peuvent être discutés, contestés, parfois jugés disproportionnés. Les autres élèves qui perdent quelques minutes d’apprentissage chaque jour forment un préjudice beaucoup moins spectaculaire. Le coût de la sanction est concentré sur l’élève sanctionné ; celui de l’absence de sanction est diffusé sur toute la classe.

Le veto sans texte fonctionne précisément dans cet écart : personne n’interdit de sanctionner, mais celui qui sanctionne assume immédiatement le conflit quand le coût du renoncement se répartit silencieusement sur les autres.

Une limite imposée à un élève peut pourtant constituer la condition de la liberté d’apprendre des autres. L’autorité scolaire n’est pas nécessairement le contraire de l’émancipation ; elle peut en être l’organisation pratique.

Le programme est obligatoire. Son application, parfois moins

Le mécanisme devient plus préoccupant encore lorsqu’il atteint non plus seulement l’ordre scolaire, mais la transmission des savoirs elle-même.

L’article 12 de la Charte de la laïcité à l’École est remarquablement clair : aucun sujet ne doit être exclu a priori du questionnement scientifique et pédagogique et aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester au professeur le droit de traiter une question prévue au programme.[6] Sur le papier, la souveraineté pédagogique est entière.

Un rapport sénatorial de 2024 reprend pourtant une série d’enquêtes selon lesquelles 56 % des enseignants du secondaire public interrogés en 2022 déclaraient s’être déjà autocensurés pour éviter de possibles incidents relatifs aux questions religieuses, contre 49 % en 2020 et 36 % en 2018. La proportion disant le faire régulièrement ou de temps en temps est passée de 13 % à 29 %.[7]

Ces chiffres sont déclaratifs : ils ne signifient évidemment pas que la moitié des professeurs amputent régulièrement leur programme. Le rapport relève néanmoins des stratégies d’évitement et des renoncements à certains documents pédagogiques par crainte de contestations ou d’incidents.[7]

Le président Macron et son ministre Gabriel Attal en déplacement au Lycée Gambetta d’Arras, après l’assassinat au couteau du professeur de lettres Dominique Bernard par un ancien élève musulman fiché S, le 13 octobre 2023 (C) LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA

Aucune loi n’a changé, aucun chapitre n’a été supprimé, aucun document n’a été officiellement interdit. Mais entre le programme prescrit et le programme effectivement enseigné vient s’interposer un troisième acteur : l’anticipation de la réaction de l’auditoire.

Le professeur conserve son droit ; son exercice lui coûte simplement davantage.

Voilà le veto sans texte : le texte demeure, l’incitation change.

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Le mouvement inverse mérite la même vigilance. L’école doit évidemment transmettre des valeurs communes : liberté de conscience, égalité devant la loi, laïcité, refus des discriminations. Mais enseigner une règle commune n’est pas enseigner comme vérité scientifique chaque conclusion politique que l’on peut en tirer.

L’école forme l’esprit critique lorsqu’elle apprend à distinguer les faits, les arguments, les interprétations et les valeurs. Elle devient idéologique lorsqu’elle fixe à l’avance la conclusion morale à laquelle un élève correctement éduqué est supposé parvenir.

Tout n’est pas idéologique

Il serait absurde d’attribuer tous les problèmes de l’école française à l’égalitarisme ou à quelque mystérieux complot pédagogique.

Le recrutement et la formation des enseignants, l’organisation administrative, les méthodes pédagogiques et l’instabilité chronique des réformes comptent énormément. L’allocation des moyens mérite elle aussi d’être examinée : en 2022, la France dépensait par élève 13 % de moins que la moyenne de l’OCDE dans le primaire, mais 24 % de plus dans le second cycle du secondaire.[8]

Autrement dit, nul besoin d’invoquer l’idéologie pour expliquer chaque tableau Excel de la rue de Grenelle.

L’idéologie commence lorsqu’une valeur rend plus coûteux les moyens mêmes qui permettraient de la réaliser.

Ceux qui peuvent compenser

Tous les élèves ne supportent pas également les conséquences d’une institution qui transmet moins bien, différencie mal ou maintient difficilement son exigence.

Les familles les mieux dotées disposent d’une assurance complémentaire scolaire. Elles connaissent les filières, surveillent les établissements, comprennent Parcoursup, paient éventuellement des cours, déménagent ou choisissent le privé. Les chiffres de composition sociale des collèges montrent assez bien que les possibilités d’évitement ne sont pas distribuées au hasard.

L’enfant qui ne possède ni ces codes, ni ces réseaux, ni ces moyens dépend davantage de ce que l’école lui donnera effectivement.

Voilà pourquoi l’affaiblissement de l’exigence peut produire un résultat profondément inégalitaire tout en étant défendu au nom de l’égalité et investi d’une valeur morale supérieure. Plus l’école renonce à mesurer clairement, transmettre fortement, différencier intelligemment ou faire respecter ses règles, plus elle restitue au milieu familial une partie du pouvoir qu’elle prétendait lui retirer…

Mesurer devient discriminer. Différencier devient trier. Sélectionner devient exclure. Sanctionner devient stigmatiser. Exiger devient maltraiter. Pendant ce temps, ceux qui disposent des moyens nécessaires contournent tranquillement les conséquences de cette délicatesse. Les autres restent à l’école. Pour l’enfant qui ne possède aucun autre capital, l’exigence scolaire n’est pas l’ennemie de l’égalité. Elle peut en être l’une des dernières conditions.


[1] OCDE, PISA 2022 Results (Volumes I and II) – Country Notes: France, 2023 : écart de 113 points en mathématiques entre les quarts socio-économiques supérieur et inférieur en France, contre 93 dans l’OCDE ; le statut socio-économique explique 21 % de la variance des résultats, contre 15 %. Pour la Finlande : écart de 83 points et 12 % de variance expliquée. Finnish National Agency for Education, National Core Curriculum for Basic Education, sur la différenciation des tâches, objectifs, matériels et formes de soutien.

[2] Education Endowment Foundation, « Setting and streaming », Teaching and Learning Toolkit : effet moyen global proche de zéro, résultats moins favorables pour les élèves initialement faibles et légèrement plus favorables pour les plus avancés ; niveau de preuve limité.

[3] DEPP, « Résultats définitifs du baccalauréat 2025 : moins de bacheliers dans les voies générale et technologique, plus dans la voie professionnelle », Note d’information, 17 février 2026.

[4] Louise Piquemal, « Évolution de la mixité sociale des collèges », DEPP, Note d’information n° 24.19, mai 2024 ; Cour des comptes, L’enseignement privé sous contrat, rapport public thématique, juin 2023.

[5] OCDE, PISA 2022 Results – Country Notes: France ; OCDE, Results from TALIS 2024: France, 2025.

[6] Ministère de l’Éducation nationale, Charte de la laïcité à l’École, art. 12 : aucun sujet ne doit être exclu a priori du questionnement scientifique et pédagogique et aucune conviction religieuse ou politique ne peut être invoquée pour contester le droit d’un enseignant à traiter une question au programme.

[7] François-Noël Buffet et Laurent Lafon, L’École de la République attaquée : agir pour éviter de nouveaux drames, rapport d’information du Sénat n° 377 (2023-2024), 5 mars 2024, notamment « Une autocensure croissante » ; données issues notamment des enquêtes IFOP sur les enseignants et le fait religieux à l’école.

[8] OCDE, Education at a Glance 2025 – Country Note: France : en 2022, dépense par élève inférieure de 13 % à la moyenne OCDE dans le primaire et supérieure de 24 % dans le second cycle du secondaire.

Ecce Eisenstein

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Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine: Sergueï Eisenstein, réalisateur russe de Ivan le Terrible


Eprouvée maintes fois par votre serviteur, certaine prévention de principe contre le roman biographique trouve parfois sa réfutation – c’est chose rare, mais ça arrive ! Native de Kazan en 1977 et aujourd’hui réfugiée dans l’hospitalière Almaty, ex. capitale du Kazakhstan jadis nommée Alma-Ata comme l’on sait, Gouzel Iakhina, déjà auréolée de succès, tant en Russie qu’à l’étranger, pour plusieurs volumes bardés de prix littéraires et abondamment traduits (cf. Convoi pour Samarcande), a travaillé trois années durant, soit de 2021 à 2024, sur Eisen : ainsi, dit-on, les familiers du génial cinéaste soviétique appelaient-ils Sergueï Eisenstein (1898-1948). Va pour Eisen, donc.  Il faut s’en féliciter : magnifié par une somptueuse traduction, captivant de bout en bout, le roman Eisen est un joyau.  

Puissance d’évocation

Fils d’une bonne famille établie à Petrograd, passionné de cirque, féru de théâtre et de littérature, Eisen – embonpoint précoce, voix de fausset – a 20 ans quand, en 1917, éclate la Révolution bolchevique. Flanqué de Tissé, opérateur du même âge, il se révèle avec La Grève; le film ne sortira qu’en 1925. Le livre de Gouzel Iakhina néglige à dessein les repères de dates : la vraie force de Eisen, son incomparable puissance d’évocation tiennent à ce que l’auteur, dans une langue capiteuse et nacrée, par endroits transpercée par les éclats d’une ironie mordante et subtilement sarcastique, déduit de la genèse et de la teneur de ses films la vie même de l’artiste, chargée de péripéties hautes en couleur. Car l’œuvre de Sergueï Eisenstein est bel et bien le palimpseste où la tragédie du stalinisme se déchiffre dans toute sa monstruosité, le buvard où s’imprime l’atroce réalité de ce XXème siècle qu’aucun art n’aura jamais sauvé de l’épouvante communiste : « l’Histoire était devenue religion […], l’Histoire était devenue culture. Désormais, tout ce que produisait l’homme servait la Révolution, était la Révolution […], l’Histoire était devenue éthique. Chez certains, elle remplaçait la conscience. Au nom de la Révolution et à sa gloire, on construisait des chemins de fer et des camps de rééducation […] Le bien et le mal étaient étroitement entrelacés, et l’on ne parvenait déjà plus à séparer les reptiles de l’humain. A présent, il ne manquait plus qu’une chose à l’Histoire : devenir Art ». Mais, comme le développe Gouzel Iakhina dans quelques pages superbes, « l’Histoire et l’Hystérie étaient les deux ailes du jeune Etat soviétique. »

Ainsi le cinéma d’Eisenstein est-il le creuset d’une impossible transfiguration. Il l’est d’abord sous le regard de sa mère, rescapée d’un monde disparu, et dont Sergueï Mickaïlovitch « dut fuir les soins étouffants » : « il aurait voulu faire tomber les écailles des yeux de ces aveugles, pour qu’ils voient mieux ». Précocement célèbre, l’enfant fusionnel et rebelle tourne Potemkine à Odessa puis à Sébastopol, assisté de « l’ingénu Gricha » dont Eisen sera « pendant de longues années » […] « à la fois son père, son ami et son mentor », et du « cultivé Tissé », l’opérateur attitré. Rivalité avec son compatriote Dziga Vertov, l’éternel adversaire ; compétition tissée d’adoration pour l’Allemand Fritz Lang… L’épigone du dramaturge et futur martyr Meyerhold (1874-1940) invente, à travers le montage, l’alphabet d’une nouvelle langue cinématographique. Octobre sera pourtant massacré par la critique.

Film détruit par la Guépéou

Secrètement homosexuel, Eisen vouvoie Pera, épouse sacrificielle qui, par amour, devient « son assistante, sa secrétaire, sa traductrice, son agente littéraire, son employée de maison ». Commande de Staline en personne – « il était la bienveillance, la bénévolence, la sincérité, la bonté », écrit férocement Gouzel Iakhina – La ligne générale sera un fiasco. Intitulé par dérision La vie est belle, le chapitre central de Eisen parcourt ce temps du « premier plan quinquennal » où, à 33 ans, le cinéaste assiégé de propositions est l’invité de marque des puissances occidentales – Allemagne, Angleterre, Etats-Unis. Hélas, il « se révélait un réalisateur entièrement soviétique. […] Et ce n’était pas une question de clichés de la propagande, eux étaient faciles à enlever. C’est sa façon de penser elle-même qui restait soviétique ». Aussi la Paramount finit-elle par rompre « ce contrat malheureux » après que « le star director raté » eût « gâché quinze mois de sa vie et une masse d’argent de l’Etat », pour « devoir rentrer en Union soviétique »… sans nouveau film sous le bras !

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C’est au Mexique qu’Eisen trouvera son salut : « pour la première fois, il sentit physiquement la beauté du corps masculin, comme on sent la chaleur ou la faim. Elle était si abondante autour de lui, qu’il était impossible de ne pas la remarquer ». Sous la plume savoureuse de la romancière-biographe, le récit de cette équipée tout à la fois radieuse et amère prend l’accent d’une aventure épique. Y succombe d’ailleurs la triade Tissé/Gricha/Eisen. A Que viva Mexico, film amputé, inachevé, succède Le pré de Béjine : « … une histoire très actuelle, qui venait de bouleverser toute l’URSS: un garçon avait dénoncé son propre père koulak au pouvoir soviétique, et son père, par vengeance, l’avait tué ». Le film « n’entrant pas dans le lit de Procuste du réalisme socialiste », la Guépéou s’empare des bobines. « Le 5 mars 1937, le Comité central du Parti émit un décret interdisant Le Pré Béjine ». En vingt minutes, les pellicules sont détruites.

Dans ce monde atrophié, sur fond rouge, où les exécutions s’enchaînent, Eisen est nommé directeur artistique de Mosfilm. Datcha, chauffeur, vaste logis, et partout « des livres, des livres, des livres »… Eisen y recueille les archives de Meyerhold, exécuté en 1940 (« ce n’est qu’un demi-siècle plus tard, quand les persécuteurs du maître, indics et délateurs, enquêteurs et interrogateurs, gardes, signataires des listes de condamnés et bourreaux, quand toute cette engeance du diable pourrira sous terre, qu’on apprendra que Meyerhold avait consacré les dernières semaines de sa vie à réfuter ses aveux » arrachés sous la torture, écrit magnifiquement Gouzel Iaknina. Tourné en quelques mois seulement, Alexandre Nevski, premier film parlant d’Eisen, lauréat du prestigieux ‘’Prix Staline’’, est sorti en 1938 – une « commande d’en haut, une œuvre patriotique » […], « feu vert sur tous les front » lui avait été donné ! Staline a lu le scénario, et « personnellement coupé la scène finale avec la mort du prince ». Un blockbuster soviétique ! « L’acteur Tcherkassov […] cessa de se déplacer en métro : il provoquait chaque fois un attroupement, toute une foule désirant recevoir un autographe de ‘’Nevski’’ ». (Bizarrement, Iakhina ne souffle mot de la célèbre partition de Prokofiev, il est vrai réorchestrée après coup par les soins du compositeur).  

Ultime chef-d’œuvre

Soudain, la géhenne se nappe de la guerre. Pour Eisen, celle-ci reste loin : le studio Mosfilm se voit déplacé, en effet, au milieu de la steppe kazakhe, à Alma-Ata (l’actuelle Almaty, ex capitale du pays aujourd’hui remplacée par Astana) : la « ville des pommes », « arôme tentateur […] pour la nature artistique d’Eisen » ! Tandis que « quelque part en Europe, à des milliers de kilomètres de là, les nazis s’approchaient de Moscou, claquant des mâchoires, et Leningrad assiégée frissonnait de froid et de faim ». Eisen décide « d’appeler le beau Tcherkassov pour jouer le premier rôle », celui d’Ivan le Terrible. Le film serait « sur le Monarque – sur tous les rois, padichahs, pharaons, empereurs, qui étaient montés sur le trône dans l’éclat de leurs espoirs, et qui avaient fini despotes et tyrans, les mains ensanglantées, l’âme noire, car telle est la destinée de tout homme doté d’un pouvoir absolu » : la figure d’Ivan IV s’y fait allégorique.

L’allié américain livre les pellicules Kodak ! Une constellation de Soviet stars est convoquée au casting de cette superproduction, supposément en trois parties (deux seulement seront finalisées). Eisen passe tout l’an 1942 à peaufiner son scénario ; commencé au printemps 43, le tournage durera quinze mois.  Tissé, l’opérateur, a été remercié après deux décennies de collaboration : il est remplacé par Andreï Moskvine. Eisen a une nouvelle liaison : Elizaveta Telecheva l’assiste pour la mise en scène ; elle commence ses lettres par « mon Maîtrinou chéri ». Un cancer du sein l’emportera en juillet de la même année.

En 1944, Staline autorise la sortie de la première partie. Le film est montré à Stockholm, Prague, Berlin. Mais la fresque hérétique – Ivan IV dépeint comme « un sadique clinique, un despote, un grand inquisiteur, presque un Hitler du XVIè siècle » – n’a pas l’heur de plaire au camarade Djanov, patron de la Propagande. Gouzel Iakhina nous réserve ici quelques pages acides, d’une fine drôlerie. Curieusement, dans ce chapitre consacré à l’ultime chef d’œuvre de Sergueï Eisenstein, pas une allusion au personnage pourtant essentiel de Vladimir Staritski, le fils infantile, efféminé, manipulé par les boyards, sacrifié à la logique du pouvoir. Merveilleusement campé par l’acteur Pavel Petrovitch Kadotchnikov (1915-1988), ce rôle ouvre sans doute une clef de lecture des hantises du génial cinéaste : étonnante éviction, tout de même, au dénouement d’un livre qui se met, pour ainsi dire, dans la peau d’Eisen ! Passons. Celui-ci fait un infarctus à la Maison du cinéma de Moscou. Il y survivra encore deux ans.

Péroraison en forme de poème en prose intitulé La Matrice, un chapitre conclusif (qui ne figurait pas dans l’édition russe du roman) défie lyriquement la figure du Pouvoir –  « ô khan, sultan, shah ou empereur, émir ou kaiser, kagan ou prince »…  Il ne sera pas dit que la littérature est vaine !         

A lire : Eisen, roman de Gouzel Iakhina. Traduit du russe par Maud Mabillard. 528p., Les Editions Noir sur Blanc, 2026.

David Engels: l’Europe est morte, vive le roi?

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Dans son roman dystopique Le Retour du Roi, David Engels ne croit plus aux lendemains qui chantent…


Professeur d’histoire romaine et essayiste politique, David Engels (1979) s’était naguère fait connaître du public cultivé par un stimulant essai, Le Déclin (Éditions du Toucan), où il comparait certains aspects de l’Union européenne avec des symptômes de la décadence romaine. Dans un autre essai, Que faire ? Vivre avec le déclin de l’Europe (De Blauwe Tijger), il proposait des pistes pour résister à ce déclin et au désespoir qu’il peut susciter.

Dans un Occident « à bout de souffle », où le moment de vérité — l’inévitable collision entre l’idéologie bien-pensante (croissance durable & vivre ensemble) et le réel — approche à grands pas, le nihilisme gagne du terrain. Dualisation féroce de la société, immigration de masse et mutation anthropologique du continent, crise financière, radicalisations idéologiques et/ou religieuses, déclin des codes et de la famille naturelle, dissolution de la culture européenne sous les coups du mercantilisme et des dogmes relativistes — le tableau est loin d’être rose, en tout cas pour qui fait encore preuve de recul, d’esprit critique et de culture historique.

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Le Retour du Roi est son premier roman, dont le personnage principal, un intellectuel dissident et nomade, ressemble beaucoup à l’auteur. Nous le suivons de Berlin à Oxford, de Łódź à Bruxelles, traqué par l’appareil sécuritaire d’une UE à peine dystopique. De colloques en conférences, le proscrit rencontre une kyrielle de figures, du dénonciateur à l’illuminé luciférien, du résistant au vendu. Engels se contente en effet de forcer un peu le trait, sans exagérer, pour donner de notre bel aujourd’hui un tableau qui fait froid dans le dos : chômage de masse et effondrement de la classe moyenne, mainmise chinoise (avec présence militaire !), loi islamique appliquée avec générosité et wokisme obligatoire, guerre civile de moins en moins larvée… Et, partout, l’aveuglement, le fanatisme et la lâcheté. 

En vérité, Engels décrit un effrayant phénomène que les historiens de la Rome républicaine connaissent bien : la proscription. Le crime de son proscrit ? « Inciter à la haine », pour citer l’incantation officielle, qui permet de priver une cible, n’importe laquelle, de ses libertés. La réalité est tout autre : cet intellectuel nourri, comme Engels, de Tolkien et de Spengler, se cabre face à l’effondrement de sa civilisation. Les pages les plus émouvantes du roman illustrent cette mélancolie qui frappe les amoureux de l’Europe, qu’il faut désormais qualifier d’ancienne. Un fragile espoir naît avec le couronnement d’un roi… en Syldavie, possible étape vers la Restauratio Imperii.

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Engels confie qu’il s’agit là d’un livre de commande, ce qui apparaît vite aux yeux du lecteur attentif. Roman à thèse, engagé donc, rédigé à la hâte et dans une optique explicative (avec quelques ficelles un peu grosses), Le Retour du Roi n’évite pas toujours une sorte de prêchi-prêcha paléo-conservateur, rendu plus indigeste encore par des affirmations sur la foi catholique, « seule et unique voie salutaire », ou sur le Notre-Père comme universelle formule magique. Le salut par la messe en latin paraît bien illusoire…

Une citation me paraît résumer l’éthique, respectable, de David Engels : « Fortifier et défendre une civilisation vieillissante n’est pas moins héroïque que d’étendre ses frontières au temps de sa jeunesse. »

David Engels, Le Retour du Roi, Editions du Verbe haut, 294 pages.

Macron-Burnham, Farage-Bardella: dansons le quadrille à Londres !

Le président Macron était à Londres pour rencontrer le nouveau Premier ministre Andy Burnham et rappeler que, depuis le Brexit, l’entente cordiale demande encore quelques séances de thérapie. Pendant ce temps, Jordan Bardella était à Birmingham pour sceller avec Nigel Farage une nouvelle «entente cordiale» anti-immigration, avant que Channel 4 ne vienne gâcher la fête… Jeremy Stubbs raconte. 


Mercredi soir, c’était la Tapisserie de Bayeux, le roi et la reine, des petites blagues diplomatiques et des grandes déclarations d’amitié entre les peuples… Jeudi, c’étaient plutôt des négociations tendues sur des questions vitales – comme l’immigration illégale à travers la Manche – pour Emmanuel Macron et son hôte, le Premier ministre travailliste, Andy Burnham. Presque au même moment, Jordan Bardella faisait lui aussi la traversée de la Manche – afin de soutenir son homologue populiste de droite, Nigel Farage. Cet autre binôme a fait une tentative conjointe, à l’occasion de l’université d’été de Reform UK, de voler la vedette au couple Macron-Burnham sur la question de l’immigration. Mais c’était sans compter sur une intervention calculée par les forces du progressisme…

« Les Tories et le Labour ne mettront jamais fin à l’invasion de notre pays. Jordan Bardella et moi arrêterons les bateaux pour toujours », a promis Nigel Farage à son auditoire. Birmingham, aujourd’hui. Photo RS.

Une partie de canotage dans la Manche ?

Pour le président Macron, sa visite à Londres prolongeait ses tentatives pour réparer les relations franco-britanniques, après l’ère des bisbilles avec Theresa May, Boris Johnson et Liz Truss. Du côté de M. Burnham, la visite du président français représentait son premier vrai défi à l’international. Simple maire d’une ville (malgré l’importance de Manchester) jusqu’au 20 juillet dernier, parachuté au 10 Downing Street sans la légitimité qu’apporte une élection nationale, Burnham n’était pas du tout une figure internationale et a peu d’expérience géopolitique. Sa première visite à l’étranger, le mois dernier, pour soutenir M. Zelensky à Kiev, dans la pure tradition de la « Coalition des volontaires », n’a rien eu de controversé. Macron était son premier invité de marque à Downing Street. Bien que l’occasion ait été l’arrivée au British Museum de la tapisserie (en fait une broderie) de Bayeux, la venue du chef de l’État français symbolise bien les nouvelles priorités en politique étrangère des uns et des autres. Burnham, comme presque tous les travaillistes, comme beaucoup de Britanniques, veut resserrer les liens avec l’Europe, et la France est, depuis toujours, la porte d’entrée du continent terrestre. Et l’UE, la France en tête, a besoin du Royaume Uni pour renforcer à la fois ses capacités dans le domaine de la défense et sa résistance, sur le plan économique, face à la Chine et aux Etats-Unis. MM. Burnham et Macron se sont donné une grande accolade comme de vieux amis. En réalité, c’était deux ex-grandes puissances qui se serraient de froid dans un monde qu’elles ne font plus trembler.

Ils ont pu néanmoins se féliciter de la réduction du nombre de migrants qui traversent la Manche. Le total est au plus bas depuis 2019. Cette année a vu, pour l’instant, l’arrivée de 16 500 personnes dans des canots pneumatiques, une réduction de 43% par rapport à 2025. Les autorités françaises interceptent 61% des embarcations lancées. Certes, ce succès est le résultat de la nouvelle approche des autorités des deux côtés de la Manche, mais c’est dû aussi à des facteurs géopolitiques comme la stabilisation relative de la Syrie. Burnham et Macron ont annoncé la création d’une nouvelle force de 45 policiers français capable de se déplacer sur toute la côte à l’ouest de Calais, jusqu’à Dieppe et au-delà. Car, comme l’a souligné M. Burnham, les trafiquants de migrants sont constamment en train de changer de tactique. Sous la pression des interventions des forces de l’ordre autour de Calais, ils vont plus loin pour lancer leurs bateaux. Ils ont recours aussi à des canots de plus grandes dimensions – des méga-dinghys qui transportent en moyenne 80 personnes. En août, le record a été battu quand un dinghy de 15 mètres a traversé la Manche avec 230 migrants à bord.

La nouvelle équipe de 45 agents tricolores n’aura pas le droit automatique d’intervenir une fois que les canots sont dans l’eau (sauf en cas de danger de mort pour les « passagers »). Aujourd’hui, 1 050 membres des forces de l’ordre sont déployés côté français, financés en grande partie par le Royaume Uni. Sur ce nombre, seules deux unités, totalisant 125 agents, sont habilitées à intervenir dans l’eau. Outre-Manche, les médias de droite, surtout de la droite populiste, font grand cas de vidéos où on voit des gendarmes qui, les bras croisés, regardent des canots chargés de migrants partir pour l’Angleterre. Les commentateurs mettent l’impuissance des gendarmes sur le compte de la mauvaise volonté, sans comprendre – ou vouloir comprendre – que l’action de ces derniers est entravée par la loi exactement comme celle de leurs homologues anglais.

Le tabloïd de droite The Sun n’a pas été impressionné par la diplomatie de Burnham, le comparant, sur sa une, au roi anglais, Harold, réputé blessé à l’œil par une flèche normande à la bataille de Hastings. Une scène de la tapisserie de Bayeux figurait au-dessus du commentaire suivant, caractérisé par la mauvaise foi habituelle : « Pendant que les canots pneumatiques continuent d’arriver, la France ne propose que 45 flics fainéants de plus ».

Du Brexit au « Made in Europe »

A part la question des migrants, il y a eu des échanges sérieux sur l’avenir du détroit d’Ormuz, ainsi que l’aide à donner à Kiev, notamment la permission de fabriquer en Ukraine le missile franco-britannique, le Scalp/Storm Shadow. Mais surtout, les deux dirigeants ont discuté du rapprochement en cours entre le Royaume Uni et l’Union européenne. Ici, deux des grandes rubriques sont la défense et l’échange de droits d’émission de carbone. Pourtant, Londres craint que le grand plan développé par l’Europe pour sauvegarder et relancer son industrie, « Made in Europe », fasse du tort à des secteurs-clés de l’industrie britannique, notamment l’acier. Le gouvernement a entrepris une campagne de lobbying dans toutes les capitales de l’UE afin de persuader les États-membres que, exclure le Royaume Uni de certains aspects du plan, conçu par exemple pour protéger l’acier européen contre les importations chinoises, mettrait en danger la contribution britannique à des chaînes d’approvisionnement vitales pour Europe. De son côté, l’UE exige du Royaume Uni des concessions au sujet de la circulation des étudiants, notamment la possibilité pour des étudiants européens de payer les mêmes frais de scolarité dans les universités outre-Manche que les Britanniques – plutôt que les prix faramineux payés par les autres étudiants étrangers. Il devait y avoir une réunion au sommet en juillet pour discuter de ces questions, mais comme M. Starmer partait et M. Burnham arrivait, l’événement a été remis à novembre. Entretemps, donc, Burnham a essayé d’amadouer Macron, qui reste toujours un des leaders européens les plus intransigeants sur les concessions à faire aux Britanniques après le Brexit.

Danse avec les stars

Pendant ces discussions au 10 Downing Street, Nigel Farage, autrefois l’homme du Brexit, aujourd’hui le patriote anti-immigrationniste, lançait l’université d’été (en anglais, on dit « Party conference ») de sa formation politique, Reform UK. Après des accusations cette année concernant ses finances personnelles et le financement du parti, qui ont conduit Farage à démissionner de son siège et à se faire réélire dans la même circonscription au mois d’août, l’objectif principal de l’événement était de faire oublier les questions de finance et de probité pour focaliser l’attention générale sur l’offre politique du parti. Bref, il s’agissait de présenter Reform UK comme un parti de gouvernement plutôt que comme la bande à Nigel. A cette fin, M. Farage voulait – comme M. Burnham – rehausser son image d’homme politique international, en invitant Jordan Bardella à l’ouverture du grand événement à Birmingham. Le dauphin de Marine Le Pen a fait un discours devant les militants britanniques qui ressemblent le plus aux siens de l’autre côté de la Manche. Il leur a assuré – utilisant un vocabulaire qui rend hommage à l’esprit, sinon à la lettre, du Brexit – que la France, comme le Royaume Uni, doit « reprendre le contrôle de l’immigration ». Il a promis que, si le RN arrive au pouvoir, le gouvernement français « fera tout son possible pour garantir que la France ne soit plus une porte d’entrée pour l’immigration illégale au Royaume Uni ». Farage a répondu en parlant d’une « nouvelle entente cordiale » et les deux hommes ont exhibé à la foule une sorte de parchemin qui représentait un protocole d’accord (« memorandum of understanding ») pour mettre fin définitivement au trafic de migrants à travers la Manche. Voilà de quoi en emboucher un coin au deux dirigeants élus qui à Downing Street ne discutaient que de leurs modestes succès contre les canots.

Sauf que… les forces du progressisme ont réalisé un grand coup pour essayer de plomber tout l’événement de Reform… et non sans un certain succès. Car jeudi soir, la veille de la grande prestation Farage-Bardella, le journal de la chaîne Channel 4 a livré les résultats d’une enquête menée par une équipe de reporters qui sont aussi des militants écologistes. Faisant grand usage de vidéos filmées en caméra cachée, des scènes montraient deux personnalités de la hiérarchie de Reform évoquer des manières de contourner la loi qui interdit des dons aux partis politiques en provenance d’étrangers. Par conséquent, très tôt vendredi matin, Farage a dû annoncer aux médias que Dan Jukes, son conseiller principal, et James Orr, responsable de l’élaboration des politiques, avaient quitté leurs fonctions en attendant les conclusions d’une enquête interne. Mais les Travaillistes et les Lib-Dems ont saisi l’occasion pour porter plainte auprès de la police qui pourrait décider de mener sa propre enquête, criminelle cette fois. Peu après l’intervention de Farage, le président de Reform Lee Anderson informait la BBC que, non, les deux hommes ne reprendraient jamais leur poste. Quelle que soit la légitimité du reportage, dont la diffusion sert à merveille les intérêts de tous les politiques et idéologues de la gauche et du centre, il est indéniable que Channel 4 a réussi à faire un croche-pied à Farage au moment où il en avait le moins besoin.

A la fin, il reste une question : qui a vraiment volé la vedette au couple de Londres et à celui de Birmingham ? Étant donné l’attention médiatique dont il a fait l’objet, même en France, c’est certainement, Larry, le célèbre chat de Downing Street. Ce matou, blanc et tabby de couleur, né en 2007 est, depuis 2011, le sourcier en chef du « Cabinet » (conseil des ministres). Au moins, lui, il n’a jamais été accusé d’accepter de l’argent douteux ou de laisser passer des intrus, des interlopes ou des illégaux.

Laurent Ruquier: toujours pas la grosse tête!

France 2 l’a congédié sans élégance. Laurent Ruquier ne s’est pas plaint, n’a pas lancé de pétition ni dénoncé un complot fasciste: il a gardé les « Grosses Têtes » sur RTL et s’est tourné vers le théâtre, en reprenant la Comédie des Champs-Élysées. À 63 ans, ce fils d’ouvrier normand se lance dans une nouvelle carrière. On voulait le mettre au placard, le voilà sur les planches !


C’est le type de phrase qui peut jeter un sacré froid. « J’écoute “Les Grosses Têtes !” » Essayez de la prononcer dans un dîner en ville bon chic bon genre, et vous verrez que l’effet produit est encore plus glacial que si vous faisiez publiquement l’aveu de voter Le Pen. À Causeur, nous le confessons sans vergogne : le fameux jeu de RTL nous fait énormément rire.

À l’heure où certains veulent encadrer l’art de la plaisanterie comme d’autres rêvent de codifier celui de la drague, nous pensons que les gauloiseries qui font le succès du programme créé en 1977 par Philippe Bouvard et présenté depuis 2014 par Laurent Ruquier, telles que les blagues de Laurent Baffie sur les travelos du bois de Boulogne ou les histoires drôles de Bernard Mabille sur Macron à Jarnac et Strauss-Kahn à Pornic, sont de véritables trésors nationaux, et que Ruquier, qui n’est pourtant pas notre genre de beauté politique, mériterait d’être décoré pour service rendu à la liberté d’expression.

Car « Les Grosses Têtes » sont sans aucun doute l’un des derniers lieux où l’on pratique ce que Charles Rojzman appelle le « rire de transgression », si différent du « rire de connivence » qui à présent règne dans tant de médias, de France Inter à Radio Nova, s’attaquant toujours aux mêmes cibles pour complaire toujours aux mêmes clientèles.

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« Le rire de transgression, écrit Rojzman, exige cette disposition, devenue rare, d’accepter que le réel résiste à nos croyances. » Bref, tout l’inverse de l’humiliation ricaneuse, de la barbarie qui s’esclaffe, de la menace qui se gondole. Laissons à cet égard le dernier mot au maître du genre Pierre Desproges, auquel notre ami Walter consacre un bel article, et qui résume bien cette affaire plus sérieuse qu’elle en a l’air : « Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que de jouer au Scrabble avec Klaus Barbie. »


Causeur. Merci d’avoir accepté cette interview. Vous allez vous faire remonter les bretelles par vos amis de gauche !

Laurent Ruquier. Si je me prête volontiers à cet exercice, c’est d’abord par amitié pour vous, Élisabeth, mais aussi parce que j’aime échanger avec les gens dont les positions sont aux antipodes des miennes. Il y a trente ans déjà, je recevais régulièrement Geneviève Dormann sur France Inter et aussi dans « On va s’gêner ! » sur Europe 1 et je peux vous dire qu’elle était sacrément réactionnaire ! Tout comme vous :))).

Vous êtes en effet l’un des rares animateurs, peut-être même le seul, à pratiquer un authentique pluralisme sur les ondes. À l’heure de la cancel culture, vos « Grosses Têtes » sur RTL constituent un îlot de résistance au politiquement correct. En avez-vous conscience ?

Depuis mes débuts dans ce métier, il y a trente-cinq ans, je n’ai pas trouvé mieux que la diversité et la liberté de ton pour divertir le public. Et j’ai toujours tenu à ce que mes émissions donnent la parole à des gens de droite et de gauche, des hétéros et des homos, des Blancs et des Noirs, des chrétiens, des athées, des juifs et des musulmans. Et même des femmes (rires). C’était un peu moins le cas à l’époque de mon prédécesseur, même si Philippe Bouvard savait également composer des plateaux variés et cultiver un style sans filtre à l’antenne.

Laurent Ruquier et l’équipe des Grosses Têtes, festival du film d’Angoulême, 29 août 2024. © Laurent VU/SIPA

Philippe Bouvard vient de mourir. Vous étiez notoirement fâché avec lui et on vous a souvent opposés, lui le bourgeois qui écrivait dans Le Figaro Magazine et vous l’électeur de gauche assumé. Pourtant il y a beaucoup de ressemblances entre vous : même tendance à l’hyper-hyperactivité, même capacité à vous effacer devant les invités, même carrière de brillant touche-à-tout, même dent gentiment dure. N’êtes-vous pas, malgré tout, son meilleur héritier ?

Je n’étais pas fâché avec lui. Il l’était, lui, parce que c’était difficile d’accepter qu’on lui succède, qui que ce fût, et en l’occurrence, ce fut moi. Cependant, il m’avait choisi comme « Grosse Tête » dans les années 1990 et je l’avais « recueilli » sur Europe 1 en 2000, pendant son bannissement de RTL quand il avait été remplacé par Christophe Dechavanne. Nous avions de l’admiration l’un pour l’autre mais, en 2014, c’était difficile pour lui d’accepter une retraite forcée. Je ne lui en ai jamais voulu de m’en vouloir ! Et les choses s’étaient apaisées : le 6 décembre 2024, pour ses 94 ans, il avait même accepté une interview dans « Les Grosses Têtes » et j’ai eu plaisir à lui offrir ce moment.

Vous auto-censurez-vous aux « Grosses Têtes » ?

On fait quand même attention à ne jamais enfreindre la loi. Il arrive aussi que, lors de nos enregistrements, les participants les plus turbulents, et souvent les plus brillants, je pense à Sébastien Thoen en particulier, aillent trop loin, par goût de l’absurde et de la provocation. Quand cela se produit, mon fidèle réalisateur François Renucci supprime au montage les passages les plus limites. On se connaît tellement bien que je n’ai même pas besoin de lui signaler les rares nettoyages à effectuer.

Les dirigeants de RTL surveillent-ils ce qui se dit à votre micro ?

Je n’ai le souvenir d’aucune intervention de leur part. D’ailleurs ils ne demandent même pas à écouter les émissions avant diffusion. Et après coup, je n’ai jamais eu la moindre remarque. Il faut dire que tous les patrons qui se sont succédé à RTL depuis la naissance des « Grosses Têtes », voilà presque cinquante ans, savent bien que l’irrévérence est la clé des audiences record de l’émission.

Résultat de cette irrévérence, en 2020, l’Association des journalistes lesbiennes, gays, bi-e-s, trans et intersexes a publié une étude selon laquelle « Les Grosses Têtes » comptent « en moyenne 19 propos discriminants » par émission. Cela vous a-t-il fait réfléchir ?

Nullement. Cette histoire a fait quatre jours dans les journaux et la direction n’en a pas tenu compte. Ce qui m’inspire un conseil, que je donne à tous mes amis : si un jour vous subissez une attaque dans la presse, faites le dos rond ! Le plus souvent, la tempête est oubliée la semaine suivante.

Vous êtes donc imperméable à l’air du temps « inclusif » ?

Je vous mentirais en vous disant que « Les Grosses Têtes » n’ont pas évolué depuis que j’en ai pris les commandes il y a douze ans. Ne serait-ce que parce que moi aussi j’ai évolué. Je m’en suis rendu compte récemment en lisant L’Homme humilié, le livre magnifique que Pierre Vavasseur vient de consacrer à son père ouvrier, qui était difforme à cause d’un accident du travail et qui était la cible permanente de railleries. Aujourd’hui, dans la vie , on ne se moque plus des handicapés comme cela. Tant mieux. C’est un progrès de la société.

Certes, mais faut-il aussi renoncer à faire des blagues sur les Belges et les blondes ?

Il n’y a pas de règle absolue. Certaines histoires drôles ne me font plus du tout marrer, par exemple celles sur les yeux bridés des Asiatiques. Mais quand Stéphane Beaugrand imite l’accent belge dans « Les Grosses Têtes », ça reste hilarant.

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D’après vous, pourquoi peut-on blaguer sur l’accent belge et pas sur les yeux bridés ?

Parce que l’émission est diffusée aussi sur Bel RTL et pas sur Radio Pékin !

Et quand Thoen chambre les Portugais ?

Les Portugais qui ont de l’humour se marrent, certains sont plus chatouilleux. Moi, évidemment, à chaque fois, je joue le rôle de celui qui est consterné. Lorsqu’on brocarde les travers d’une communauté, il est indispensable de rajouter une bonne couche de second degré. Prenons un cas qui me concerne directement : les blagues sur les homos. On en raconte souvent dans « Les Grosses Têtes », et parfois elles frôlent l’homophobie. Mais comme je suis moi-même homo – au cas où vous ne le sauriez pas (rires) – ma simple présence dans le studio fait que, par définition, elles ne peuvent pas être prises à la lettre.

Oui, mais à force de ne vouloir offenser personne, on va s’emmerder ferme ! Par exemple, la nouvelle mouture de La Cage aux folles, mise en scène par Olivier Py au Châtelet, est très édulcorée par rapport à l’œuvre de Jean Poiret…

Il s’agit en fait de la version américaine transposée en français. En 1983, dix ans après son succès au Palais-Royal, La Cage aux folles a été adaptée en comédie musicale pour Broadway. Le résultat est effectivement beaucoup plus progressiste, au point qu’il est devenu une référence dans les milieux LGBT, avec la chanson I am What I am, traduite en français par « J’ai le droit d’être moi ». Reste que je suis certain qu’on pourrait remonter le texte original de Poiret, que je trouve quand même un peu daté. Mais quitte à s’amuser avec des homos, je vous conseille plutôt ma nouvelle pièce, à l’affiche de la Comédie des Champs-Élysées à la rentrée. Le sujet y est traité de façon plus moderne, sans être gnangnan non plus.

Il ne s’agit surtout pas d’interdire les blagues sur les juifs ou les homos. On a le droit de les préférer drôles. Qu’avez-vous pensé de celle de Guillaume Meurice sur le nazi sans prépuce ?

Elle n’était pas drôle, mais elle ne m’a pas semblé grave sachant que la personne visée, Benyamin Netanyahou, est un haut dirigeant. J’avais en revanche été scandalisé quand Dieudonné avait fait monter Robert Faurisson en pyjama rayé sur scène. Il s’en prenait non pas à un homme puissant, mais à des victimes.

Le problème n’est-il pas plus profond ? L’humour politique, ça ne marche plus…

Ça marche encore sur moi en tout cas. La plupart des dessins qui paraissent chaque semaine dans Le Canard enchaîné, Marianne et Charlie Hebdo me font rire.

Vous êtes un homme plutôt bienveillant. L’humour ne suppose-t-il pas un peu de méchanceté ?

Mon maître était Pierre Doris et ses histoires méchantes. Je ne peux pas mieux vous répondre.

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Avez-vous aimé la une de Charlie sur la mère de Didier Deschamps ? Le mauvais goût doit-il avoir une limite ?

C’est un dessin dont on aurait pu se passer, plus par respect pour la maman de Didier Deschamps que pour lui qui est un homme public, mais quand on achète Charlie Hebdo, ce qui est mon cas, on sait ce qu’on peut y trouver. C’est la reproduction des dessins sur les réseaux sociaux qui changent la donne.

En parlant de Charlie Hebdo, faites-vous des plaisanteries sur l’islam dans « Les Grosses Têtes » ?

On tourne en dérision toutes les croyances, donc cela peut arriver. Mais aussi parce que dans l’émission, il y a des cathos, des protestants, des juifs, des musulmans et même des agnostiques ! Il faut savoir accepter le deuxième degré. On est avant tout une émission de détente.

Pour Philippe Muray, qui est mort en 2006, l’humour était une arme de destruction massive dirigée contre l’époque et ses lubies. Pour vous, c’est juste un moyen de divertissement ?

Non, s’il peut aider aussi à réfléchir tant mieux, mais je n’ai rien contre quelque chose de drôle et totalement gratuit. On dit même parfois le contraire de ce qu’on pense, uniquement pour faire rire ! C’est ce qui nous sauve.

Qu’est-ce qui vous fait rire ? Plutôt que s’attaquer éternellement aux mêmes cibles (les fachos, les réacs, CNews, etc.), les humoristes ne devraient-ils pas se payer la tête des artistes engagés, féministes enragées et autres « mutins de Panurge » ?

Je le fais ! On peut se moquer de Pascal Praud tout comme de Sandrine Rousseau. L’un n’empêche pas l’autre !

Vous pourriez travailler avec Meurice ?

Lui, précisément, je ne sais pas mais il est doué, comme d’ailleurs certains de ses complices sur Radio Nova, mais pas tous. Une chose est toutefois regrettable : leur militantisme affiché. Je le déplore d’autant plus que je partage leurs convictions de gauche. Mais quand on s’enferme autant dans des certitudes partisanes, on passe à côté de génies comiques tels que Jacques Martin, qui était de droite, ou Jean Yanne, qui était anarchiste et qui disait « voter à gauche pour ses idées et à droite pour son confort ». On oublie souvent de le préciser, mais ces deux-là ont été les véritables artisans du succès des « Grosses Têtes » dans les années 1980 et 1990.

Laurent Ruquier et Jacques Martin dans « Ainsi font, font, font », 15 mars 1990. © AUTHIER PHILIPPE/SIPA

Vous êtes sympa avec les humoristes de Nova. Non seulement ce sont des militants, mais en plus ils fonctionnent en meute et ils tirent systématiquement sur les mêmes, les gens de droite, c’est-à-dire sur une ambulance idéologique. C’est un peu facile…

Pardon, mais depuis que CNews existe, on ne peut plus dire que la droite et l’extrême droite soient des ambulances idéologiques !

Sans doute, mais cogner sur Pascal Praud ou Marine Le Pen, c’est sans risques.

Vous savez mieux que moi que oui, ça peut être risqué ! Surtout si on travaille à CNews ou Europe 1 !

Partagez-vous l’énervement de Michel Fau devant les cérémonies des Césars ou des Molières qui deviennent des meetings ?

Michel Fau est un génie du théâtre, mais les Molières sont nécessaires, on peut entendre une fois par an le discours d’un intermittent du spectacle. Ce n’est pas tous les soirs !

Du reste, dans le monde du spectacle, il est difficile d’être de droite. Vous en savez quelque chose. Vous produisez Gaspard Proust et il a suffi qu’il participe à un gala de Valeurs actuelles pour qu’il devienne tricard dans beaucoup de médias.

C’est d’autant plus injuste que dans ses spectacles, Gaspard tape sur tout le monde, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Il ne vote même pas en France, il est suisse !

Vous voyez bien que la gauche pratique un sectarisme de fer qui n’a pas (ou pas encore) d’équivalent à droite. D’ailleurs, vous le subissez aussi. Récemment encore, Libération et Télérama vous ont critiqué parce que vous n’inviteriez que des gens connus, comme votre ami Kev Adams, dans vos émissions. Comment prenez-vous ces leçons de maintien ?

Ça me chagrine, parce que c’est distordre la réalité et oublier tous ceux que j’invite pour leur première ou trop rare présence à la télé, et ça me rappelle que j’ai beau avoir des idées de gauche, je ne fais pas partie de cette élite. Contrairement à ce que s’imaginent les électeurs du RN…

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Les électeurs du RN vous voient comme un bobo coupé du peuple, parce que vous avez plusieurs fois fait savoir que vous préférez Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen.

Oui, mais on confond tout. Je n’ai jamais manqué de respect envers ceux qui votent pour Marine Le Pen. Certes, je déteste les dirigeants du RN, mais pas les électeurs. Parce que les électeurs, ça pourrait être mes parents. Vous savez, je viens d’une famille modeste. Donc je comprends que l’on puisse croire que Marine Le Pen pourrait résoudre les problèmes de la France d’en bas. Même si c’est une tragique erreur à mon avis.

Cependant, n’est-il pas problématique que dans l’audiovisuel public, l’antilepénisme se porte en bandoulière chez les humoristes et chez les éditorialistes ?

Au moins ils sont souvent drôles ! Vous avez vu les pastilles d’humour de CNews ? C’est pathétique.

Vous avez publiquement regretté d’avoir fait la gloire d’Éric Zemmour. D’abord, c’est son talent qui a fait son succès. Ensuite, au nom de quoi décideriez-vous que le public doit être protégé contre certaines idées ?

Je ne dis absolument pas qu’il aurait fallu censurer Éric Zemmour, qui était un éditorialiste respecté au Figaro quand il participait à « On n’est pas couché », et qui à mon avis aurait mieux fait de rester journaliste plutôt que de se lancer en politique. Je remarque au passage que ses idées n’ont pas changé depuis cette époque, tandis qu’Éric Naulleau a vraiment viré de bord. Au moins on ne peut pas nier la cohérence intellectuelle de Zemmour ! Seulement, j’ai regretté avoir participé à la banalisation de ses thèses en lui donnant la parole toutes les semaines pendant cinq ans au lieu de l’inviter de temps en temps. Mais souvent je rappelle aussi que Jean-Marie Le Pen était au deuxième tour en 2002 et Zemmour n’était pas à la télévision.

Pour l’écrasante majorité des salariés de l’audiovisuel public, être de droite est une sorte de maladie (comme dans le film de Woody Allen Tout le monde dit I love you). Cependant vos convictions de gauche n’ont pas suffi à vous maintenir sur France 2. Que s’est-il passé ?

J’ai tenu à rester discret sur mon départ du service public il y a trois ans parce que j’estime qu’être viré fait partie des risques du métier. Je regrette juste que Stéphane Sitbon-Gomez m’ait annoncé l’arrêt de mes émissions en prime time en toute fin de saison, un 20 juin, ce qui a restreint mes possibilités de rebondir ensuite ailleurs. Pas très chic…

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Vous vous êtes en somme retrouvé dans la peau de Patrick Sébastien, lui aussi écarté de France Télévisions malgré son immense succès. Est-ce pour cela que vous l’invitez régulièrement dans « Les Grosses Têtes » ?

Non, je le reçois parce que c’est, comme on dit, un « bon client ». Mais je dois vous avouer que j’hésite de plus en plus à le faire. Je n’ai rien contre ses dernières chansons comme « Il est beau le cucul ». Mais « Delphine, si tu avais connu ma pine », qui est une attaque évidente contre Delphine Ernotte, franchement je trouve cela inutile… Je lui ai dit d’ailleurs : « Ne fais pas plaisir à tes ennemis en devenant encore plus beauf ou plus vulgaire que tu n’es ! »

Vous voilà donc pour la première fois depuis vingt-cinq ans sans émission de télévision, mais avec une nouvelle vie sur les planches, non seulement comme auteur de pièces et producteur de spectacles, mais aussi désormais comme acteur et même comme directeur de théâtre puisque vous reprenez d’un coup deux établissements. Pourquoi deux ?

À cause d’un concours de circonstances. J’avais l’an dernier la proposition de racheter le théâtre Tête d’Or à Lyon. Or il se trouve que pendant les négociations, on est venu me parler d’un autre lieu à vendre : la Comédie des Champs-Élysées, qui appartient à la famille Fagadau depuis 1994. Michel Fagadau, décédé en 2015, l’a dirigée pendant vingt ans, et sa fille Stéphanie a pris la suite pendant quinze ans. Seulement aujourd’hui elle veut passer à autre chose et m’a proposé, sans que je la sollicite, de me céder son affaire. Bref, elle m’a choisi ! Et j’aime être choisi. J’ai ce petit orgueil. Un orgueil de Normand.

Tout Normand que vous êtes, vous êtes devenu la quintessence de l’esprit parisien, non seulement avec cette adresse avenue Montaigne, mais aussi avec certains sociétaires des « Grosses Têtes », notamment Arielle Dombasle, Michel Fau ou Karine Le Marchand, qui incarnent si bien le côté pétillant de la capitale. Qui manque-t-il pour compléter cette bande ?

Il n’y a pas qu’eux ! Yoan Riou, Az ou Fabrizio Bucella ne font pas partie du « Parisianisme ». Et l’esprit parisien n’est pas une honte. Dans le genre, Édouard Baer serait une excellente Grosse Tête ! On se connaît à peine. Si Causeur peut nous aider à rentrer en contact… Pour moi, c’est l’exemple même de l’artiste qui sait improviser comme Kersauson, Martin, Yanne, Bénichou ou Thoen. Il ferait forcément des prodiges.

Laurent Ruquier, Charlotte de Turckheim et Péri Cochin lors du filage d’ »Open Bed », au théâtre des Bouffes-Parisiens, Paris, 11 février 2008. © SIPA

Édouard Baer sort d’une mauvaise passe MeToo…

Oui, mais à tort. Il n’y a eu aucune plainte contre lui.

Beaucoup d’artistes n’ont pas été condamnés, mais ont vu toutes les portes se fermer par peur des réactions de quelques escouades militantes. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis ni avocat de la défense, ni juge, mais je suis contre le tribunal médiatique qui prend de plus en plus d’importance.

Il est vrai que vous ne hurlez pas avec les woke. Quand Nicolas Bedos a été condamné suite à un geste sexuel déplacé dans un bar, vous avez déclaré qu’il restait votre ami.

Nicolas a traversé des moments difficiles. Il n’avait plus aucune proposition. Mais je suis sûr qu’il va retravailler, c’est une question de temps. Il a reconnu sa faute, a payé sa dette à la société, n’a pas fait appel. Même Andréa Bescond a reconnu qu’il avait droit à une seconde chance.

Trop aimable à elle ! Pour une main posée quelques secondes sur le blue-jean d’une demoiselle à la hauteur de son entrejambe, il se retrouve à implorer la grâce des dames patronnesses pour éviter la mort sociale !

Quand les féministes obtiennent que les hommes fassent davantage attention à leur comportement avec les femmes, moi j’applaudis. Désolé de vous décevoir, mais si je ne hurle pas avec les woke, je vois bien aussi les progrès qu’on peut en tirer.

Vous dites que Nicolas a droit à une deuxième chance. La lui donnerez-vous ?

S’il me propose une bonne pièce, bien sûr.


Votre rentrée avec Ruquier

Il y a une vie hors de la télé. Cet été, l’ancien animateur d’« On n’est pas couché » a annoncé qu’il mettait ses activités cathodiques en « pause ». Tout en conservant son émission de radio quotidienne, il devient un homme de théâtre à part entière – acteur, auteur, producteur et désormais directeur de théâtre.

On pourra le voir dès septembre pour la première fois à l’affiche d’une comédie en tant qu’acteur : Chante et tais-toi, avec Vincent Niclo, à 21 heures à la Comédie des Champs-Élysées. Et pour ceux qui trouveraient tout cela trop parisien, signalons aussi les deux excellentes pièces dont il est l’auteur et qui tourneront dans toute la France cette année : L’Expérience théâtrale, avec François Berléand et Max Boublil, et La Joconde parle enfin avec la si bien choisie Karina Marimon.

Voile: la France face au Mur de la cécité

Le président Macron a reconnu par le passé que le port du voile était contraire à notre « civilité ». Pourtant, le bloc central refuse que les Français s’emparent de la question par la voie du référendum, alors que Mélenchon se frotte les mains, affirmant avoir changé d’avis et commis par le passé « une erreur terrible » en défendant la laïcité. De son côté, l’interdiction du voile dans la rue prônée par Marine Le Pen présente un inquiétant paradoxe: cette proposition de loi prétend combattre la fragmentation du pays par une mesure susceptible de la rendre plus profonde encore. Analyse.


La proposition du Rassemblement national d’interdire le voile islamique dans l’espace public vient de rouvrir l’une de ces querelles françaises où, derrière une mesure particulière, surgit aussitôt une question beaucoup plus vaste. On peut discuter cette interdiction, sa légitimité, sa faisabilité juridique, ses conséquences, bien sûr. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs : dans l’extraordinaire difficulté à discuter du problème auquel elle prétend répondre.

Mœurs étrangères

Car le voile n’est plus seulement un vêtement ni même un signe religieux. Il est devenu le symbole visible d’une transformation de la société française que les uns considèrent comme l’exercice normal de la liberté religieuse et que les autres perçoivent comme l’avancée progressive de normes culturelles et religieuses étrangères à l’histoire française. Or, entre ces deux perceptions, le débat devient presque impossible : la question politique se transforme immédiatement en question morale, et celui qui interroge la transformation elle-même risque d’être disqualifié avant même que ses arguments aient été examinés.

Mais c’est précisément ici que le Rassemblement national risque, par électoralisme populiste, de tomber dans le piège que lui tend l’islamisme. En proposant l’interdiction générale du voile dans l’espace public, il lui offre la possibilité de déplacer entièrement le terrain de l’affrontement. Il ne sera bientôt plus question de l’islamisme, de son influence, de ses stratégies d’emprise ou de la progression de normes religieuses dans la société française, mais d’une question autrement plus mobilisatrice : l’État a-t-il le droit de dire à une femme adulte comment elle doit s’habiller dans la rue ?

Le piège est d’autant plus redoutable qu’il dépasse très largement les seuls musulmans. Une telle interdiction peut heurter tous ceux qui, sans aucune sympathie pour l’islamisme et parfois même profondément hostiles à celui-ci, considèrent la liberté individuelle comme une frontière que l’État ne doit pas franchir. Elle risque tout particulièrement de rencontrer l’opposition d’une partie de la jeunesse, pour laquelle la liberté de disposer de soi, de son corps, de son apparence et de son identité constitue désormais une valeur cardinale. L’islamisme disposerait alors d’un avantage politique considérable : faire oublier la question de son emprise en se présentant comme le défenseur d’une liberté menacée.

Nouvelle fracture française

La fracture qui en résulterait ne séparerait donc nullement, de manière simple, musulmans et non-musulmans. Elle traverserait la société française elle-même, les générations, les familles politiques et jusqu’aux adversaires de l’islamisme. Aux fractures déjà existantes viendrait s’ajouter une nouvelle guerre morale opposant ceux qui invoqueraient la sauvegarde de la civilisation française à ceux qui défendraient les libertés individuelles — comme s’il fallait désormais choisir entre les deux.

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Ce serait peut-être là le paradoxe le plus inquiétant : prétendre combattre la fragmentation du pays par une mesure susceptible de la rendre plus profonde encore, et offrir ainsi à l’islamisme la possibilité de transformer un conflit politique sur son projet de société en un conflit moral entre oppresseurs et victimes.

On peut donc refuser cette réponse du Rassemblement national sans fermer les yeux sur la réalité à laquelle il prétend répondre. C’est même tout l’enjeu : ne céder ni au déni de l’islamisme, ni à des réponses qui, sous couvert de le combattre, risquent de renforcer les fractures dont il prospère.

Car derrière la querelle du voile se profile une question autrement décisive : la France est-elle encore capable de nommer les transformations qu’elle connaît et de décider politiquement de ce qu’elle veut demeurer ?

Ce qui se joue ici n’est donc pas l’impuissance du politique. Ce sont des choix politiques : ce que l’on accepte, ce que l’on refuse, ce que l’on protège, ce que l’on transforme et, surtout, ce que l’on décide de ne plus voir.

C’est devant cette question que se dresse aujourd’hui le mur de la cécité.

Le consensus des élites : la fin du politique

La droite, la gauche et le centre ne diffèrent plus aujourd’hui que par la musique de leurs discours.

L’harmonie d’ensemble, elle, reste la même : celle d’un ordre politique qui s’est donné pour tâche non plus de gouverner le réel, mais d’en neutraliser la conflictualité. À travers des styles et des postures différentes, ils partagent tous la même hantise : empêcher l’irruption du peuple réel — celui qui vote, souffre et se souvient — à travers la menace électorale du Rassemblement national.

« C’est trop tard de dire : on va interdire le voile dans l’espace public. On ne va pas envoyer les carabiniers pour arracher les voiles » résumait ainsi le maire de Meaux Jean-François Copé au micro de Télématin sur France 2 mercredi.

Cette peur n’est pas seulement celle d’une alternance. Elle exprime une angoisse plus profonde : celle de voir surgir une France qu’on croyait disparue, enracinée, inquiète de son destin, attachée à son identité. Car ce peuple-là, celui des classes populaires, pressent ce que les élites refusent de voir : que la France marche, à pas forcés, vers un mur. Ce mur, c’est celui du déni ; il cache derrière lui une immigration devenue de masse, et avec elle la lente islamisation d’une partie du territoire national.

Mais que le Rassemblement national soit devenu le principal véhicule électoral de cette inquiétude populaire ne signifie nullement qu’il apporte nécessairement les réponses capables d’y répondre. Il peut lui aussi céder à la simplification, transformer une question politique complexe en mesure symbolique et, croyant répondre à la fragmentation du pays, contribuer à l’approfondir. L’affaire du voile en donne précisément l’exemple : voir ce que les autres refusent de voir ne garantit pas que l’on sache quoi en faire.

L’unité de la classe dirigeante, c’est sa dépolitisation. La droite gère, la gauche moralise, le centre arbitre ; tous administrent le même vide. On ne gouverne plus au nom d’un projet collectif, mais au nom d’un ordre moral. La question du peuple, celle du pouvoir de la majorité à définir les conditions de son existence, a disparu sous la rhétorique des droits et la religion du vivre-ensemble.

Mais quand le politique s’efface, le religieux revient — sous des formes nouvelles. Les grandes religions séculières du progrès, de l’antiracisme ou de la diversité ont remplacé l’idée nationale. Elles assignent les consciences, distribuent le Bien et le Mal, définissent ce qu’il est permis de dire. Dans cet espace neutralisé, la moindre inquiétude identitaire devient faute morale. Dire que l’immigration inquiète, c’est déjà être suspect. Constater la fragmentation du pays, c’est trahir la République. Et vouloir redonner un sens commun à la France, c’est verser dans la réaction…

Le peuple réduit au silence

Les milieux populaires, eux, vivent la mutation démographique non dans les chiffres mais dans la chair du quotidien. Ils perçoivent la déliaison, les changements de mœurs, la montée d’un communautarisme islamique qui s’impose sans qu’on ose le nommer. Mais leur expérience n’a plus droit de cité : elle est disqualifiée avant même d’être formulée.

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C’est ici que se vérifie la prophétie de Christopher Lasch. Les talking classes, les classes qui parlent sans vivre, ont confisqué la parole publique. Les autres, celles qui vivent sans être écoutées, ne peuvent plus qu’exprimer leur désarroi dans le vote, ou dans le silence. La France des plateaux de télévision n’a plus rien à voir avec celle des supermarchés, des cités ou des bourgs délaissés.

De cette fracture naît une colère sans langage. Le peuple voit bien qu’on ne l’écoute plus, et qu’à chaque élection on lui intime de « faire barrage ». Mais il comprend aussi qu’on ne fait barrage à rien, sinon à lui-même.

L’immigration comme refoulé collectif

L’immigration de masse, par son ampleur et sa nature, n’est plus seulement un phénomène social. Elle est devenue un fait anthropologique, une transformation du paysage humain. Et c’est parce qu’on n’ose pas le dire qu’elle agit avec d’autant plus de force.

Le refus de nommer cette réalité n’est pas le signe d’une générosité, mais celui d’une peur. Peur d’affronter ce qu’elle révèle : la désagrégation du modèle d’intégration, la perte de confiance dans la culture nationale, la culpabilité postcoloniale qui paralyse toute volonté politique.

Or cette immigration, majoritairement issue de mondes islamisés, importe avec elle des valeurs et des hiérarchies symboliques qui défient les fondements laïques et égalitaires de la civilisation européenne. Ce n’est pas seulement une question de coexistence, mais de cohérence : peut-on encore faire société lorsqu’on ne partage plus ni le rapport au sacré, ni la place de la femme, ni le sens de la liberté ?

Le symptôme juif : quand un peuple pressent sa fin

C’est ici qu’intervient un signe plus grave, un indice presque eschatologique : les Juifs ont raison de partir.

Non pas parce qu’ils fuiraient par lâcheté, mais parce qu’ils perçoivent plus tôt que les autres la rupture du pacte républicain. Leur départ n’est pas une fuite : c’est une alarme.

Depuis deux décennies, les agressions, les insultes, les silences gênés se sont accumulés. La France a vu revenir, dans ses rues et ses écoles, une haine qu’elle croyait conjurée. Or cette haine n’est pas née d’un retour du fascisme européen, mais de la combinaison explosive entre un antisionisme militant, un islamisme importé et une lâcheté politique généralisée.

Lorsque les enfants d’un peuple qui a été au cœur de la mémoire nationale doivent renoncer à y vivre sereinement, cela signifie que la nation a cessé d’être protectrice. Ce qui s’effondre ici, c’est le socle même de la République : la promesse que chacun puisse être chez soi, sans avoir à se justifier d’exister. Le départ des Juifs est donc le miroir du dérèglement français. Car si ceux qui furent les premiers intégrés se sentent aujourd’hui étrangers, que restera-t-il demain de l’idée même d’appartenance ?

Le mur du déni et la politique de la peur

Tout se passe comme si la France préférait se condamner au mensonge plutôt que d’affronter la vérité.

Les dirigeants redoutent davantage le jugement moral des médias que la colère des peuples. Ils invoquent la démocratie, mais en redoutent les effets. Ils parlent de fraternité, mais ne fréquentent plus le peuple dont ils se réclament.

Ce refus du réel, cette cécité organisée, nous conduit à un point de rupture. On ne peut indéfiniment vivre dans la dissonance entre les mots et les faits. Une société qui s’interdit de nommer ce qu’elle vit finit toujours par être submergée par ce qu’elle tait.

Une question de civilisation

Les Juifs qui partent, les classes populaires qui se taisent, les élites qui s’enferment dans le bavardage : tout cela dessine la même scène. Celle d’un pays qui ne se parle plus à lui-même, d’une nation qui perd conscience de ce qu’elle fut.

La France n’est pas seulement menacée politiquement ; elle l’est spirituellement. Ce qu’elle risque de perdre, ce n’est pas une majorité parlementaire, mais le sens de sa propre histoire. Or aucune démocratie ne survit longtemps à la disparition de la confiance symbolique qui relie les individus à la collectivité.

Tant que les Juifs avaient foi en la France, la France pouvait encore croire en elle-même. Le jour où ils s’en vont, ce n’est pas seulement une communauté qui s’éloigne — c’est la mémoire d’une promesse universelle qui s’éteint.

Le retour du réel

Il viendra un moment où la nation ne pourra plus esquiver la confrontation avec ce qu’elle est devenue. Ce moment approche. Le réel a toujours le dernier mot.

Le peuple qu’on a méprisé parlera à nouveau, d’une manière ou d’une autre. Ceux qui partent aujourd’hui laissent derrière eux un avertissement : aucune société ne demeure indemne lorsqu’elle ne protège plus ses enfants les plus vulnérables.

Le mur du déni, tôt ou tard, se fissure. Et c’est à travers ces fissures que renaît, parfois douloureusement, la possibilité d’un avenir.

Après moi, le déluge? Non. Avec nous, le désastre

Danse. Les trois auteurs d’un déplorable spectacle l’ont titré Après moi, le déluge… quand il eut été plus judicieux de l’intituler Avec nous, le désastre, persifle notre critique


Faut-il nommer imposture cette calamiteuse production du collectif (La) Horde voulue pour le Ballet national de Marseille et titrée Après moi, le déluge ?

Ou ne faut-il pas plutôt fustiger l’irresponsabilité des pouvoirs publics qui subventionnent (délégation à la Danse au ministère de la Culture, Région de Provence-Alpes-Côte d’Azur, Ville de Marseille) et qui ont conjointement choisi un groupe d’animateurs de hip hop et de jumpstyle pour les placer à la tête de ce qui était en son temps la deuxième compagnie de ballet française, ici réduite à un groupe de jeunes gens qui s’agitent comme des possédés, mais qui visiblement ne savent guère danser ?

Dénoncer aussi la majorité des médias qui, par bêtise ou malhonnêteté intellectuelle, ferment les yeux sur une entreprise qui depuis plusieurs années offre l’exemple d’un parcours erratique ressemblant fort à une supercherie.

Populisme

Il fallait certes être bien présomptueux pour oser se porter candidat à la direction artistique du Ballet national de Marseille en 2019 quand on n’était jamais qu’un groupe de trois personnes formées dans une école d’art, design, communication et musique (HEAR) pour deux d’entre elles, ou dans un conservatoire municipal pour la troisième.

Mais il fallait surtout être bien aveugle, incompétent ou lamentablement populiste pour nommer des artistes auto-proclamés chorégraphes sur les réseaux sociaux.  Populiste oui, pour obéir à cette politique désormais générale qui veut que l’on s’impose de s’adresser avant toute chose à un public nécessairement jeune, issu des quartiers populaires, et préférablement inculte, en confondant allégrement manifestation artistique et divertissement facile.

Nommer le collectif (La) Horde, avec sa graphie bêtement poseuse, à la tête de ce qui fut le Ballet national de Marseille et qui n’en est plus désormais que le spectre, c’est un peu comme si l’on avait placé un musicien de bal musette à la tête d’un orchestre symphonique ou un tenancier de friterie à celle d’un restaurant étoilé.

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Suspect, malsain

On ne saurait détailler la production, ou mieux dit le produit, qui assure aujourd’hui l’ouverture de la saison du Théâtre de la Ville.

A quoi bon d’ailleurs ? Décrirait-on un verre d’eau tiède, un terrain vague, une attente interminable dans une salle d’aéroport ?

Est-il besoin de retracer un chapelet d’insignifiances, de séquences indigentes, le néant d’une pensée ? Quelque chose qui ressemblerait à une fin de soirée dans une discothèque minable et qui se traîne misérablement jusqu’à l’achèvement de ce « non spectacle » ? 

Absence totale d’écriture chorégraphique, de mise en scène un peu solide, d’argument structuré, de sensibilité, mais en revanche effets aussi racoleurs  qu’ils sont creux, agitation aussi vaine que permanente, accumulation de poncifs et reprises éhontées de choses déjà vues ailleurs ; bref vide abyssal pour tout résumer en deux mots : voilà cet Après moi, le déluge qui occupe bruyamment la scène dans un temps qui paraît interminable. Et ce sur un fond de violence suspect autant que malsain.

Enthousiasme forcé

Au Festival de Montpellier Danse où début juillet a été créé Après moi, le déluge, la réaction d’une grosse part des spectateurs accourus par la grâce des vidéos et des clips publicitaires montés par le collectif, était particulièrement éloquente. Il s’agissait d’un public avant tout recruté sur les réseaux sociaux et qui a rempli la vaste salle de l’Opéra Berlioz. Dès le spectacle achevé, nombre de spectateurs se sont levés comme il est à la mode de le faire désormais, quoi que l’on voie, pour exhiber leur adhésion et afficher un enthousiasme forcé.

Acclamations bruyantes, ostentatoires, comme mécaniques. Mais rien qui traduise, et pour cause, une quelconque sincérité, une émotion vraie. Acclamations fugitives, vite éteintes. Comme si, le produit étant payé et consommé, il était temps de passer à autre chose. 

Main basse sur des traditions séculaires

Au Théâtre de la Ville où l’on est bien conscient de cette déroute qui traduit, non pas une erreur de parcours, mais une faiblesse récurrente, on plaide l’indulgence en invoquant un précédent spectacle de (La) Horde : Marry Me in Bassiani.

Effectivement y apparaissaient quelques plaisantes séquences dansées qui brisaient la monotonie d’un ensemble totalement dépourvu d’intérêt : c’était des danses traditionnelles de Géorgie exécutées par un groupe de danseurs de Tbilissi, l’ensemble Iveroni, et qui constituaient au fond l’essentiel du spectacle.  Des danses ancestrales venues des confins de l’Europe… enchâssées dans une production crânement signée par le collectif (La) Horde, comme si c’était le trio lui-même qui les avait composées.  

1h15


Après moi, le déluge
Théâtre de la Ville, 2 Place du Châtelet, Paris, du 5 au 12 septembre

Algériens d’opérette

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Qu’est-ce que les Algériens ont bien pu faire à notre chroniqueur? Ceux qui vivent « là-bas » sont généralement pacifiques, pas du tout obnubilés par le passé, ils forment la première nation d’Afrique grâce à leur sage gestion de ressources infinies, et ils n’exercent aucune discrimination sur les Kabyles. Quant à ceux qui vivent ici, ils sont généralement polis, amicaux, travailleurs, et tout à fait disposés à s’intégrer. Et ne s’adonnent pas à la délinquance, ni à l’islam des caves et des cavernes. Alors? Comment expliquer la diatribe qui suit?


« Pourquoi il se casse le cul avec son nationalisme, Nonœil1 ? Pourquoi ressent-il l’étranger comme une souillure ? Il a rien pigé ! Qu’on les laisse venir et s’installer à leur guise, jamais la France ne deviendra maghrébine, parce que c’est la terre qui fait les hommes. En trois générations : gloup ! Absorbés, nos petits crouilles. Français, fils de Gaulois ! Ramadan mon cul ! Champagne pour tout le monde ! Coq au vin ! Le Chat Noir aura remplacé le tchador ! Ils seront bretons, comme le Jean-Marie. Ils fêteront l’arrivée du beaujolais nouveau. J’en connais des tombereaux : fils et déjà plus français que toi. Assimilés à outrance. Diplômés, techniqués. Tamanrasset ? Fume ! Ils préfèreront Dunkerque. T’as oublié les bagnoles à kroum, les syndicats, le club Med, la machine à laver, la bouffe congelée, l’école laïque, la Roue de la Fortune et toutes ces françaiseries amollissantes qui nous enveloppent de graisse et de cholestérol. Voilà le mot-clef lâché, on les annexera par le cholestérol, mon vieux Cyclope. Ils seront francisés grâce au cochon qui leur faisait si peur. »
(Frédéric Dard, alias San-Antonio, Y en avait dans les pâtes, 1992)

Mais ça, c’était avant. Né en 1921, Frédéric Dard a connu les Algériens venus en France, avant et après l’indépendance de leur pays, pour travailler à la reconstruction du pays puis à l’essor des Trente Glorieuses. Des hommes (principalement) travailleurs, souvent adeptes du veston-cravate, le dimanche, portés par un désir d’intégration — que la politique du logement et des salaires pratiquée alors ne favorisait qu’à la marge. Lorsque Lionel Stoléru, jamais en retard d’une idée saugrenue, leur proposa un « million » (en fait, 10 000 francs) comme prime de départ, il n’eut aucun succès : ces Algériens avaient été naturalisés par leur travail, et par un certain air de liberté qui régnait alors sur l’Hexagone.

Leurs enfants — la deuxième génération — furent élevés d’une main de fer, et incités à devenir de bons petits Français. Cette attitude s’est maintenue et intensifiée après le rapprochement familial instauré en 1976. La pratique de l’islam était fort discrète, le ramadan était une pratique privée, aucune femme n’était voilée (« C’est bon pour là-bas », m’a expliqué un jour une Algérienne récemment immigrée).

Parenthèse. Les petits Algériens arrivés en France dans les années 1970 n’étaient pas plus stupides que leurs homologues français. Mais ils étaient quasiment illettrés, grâce à l’habile politique du gouvernement algérien. Leur attribuer la responsabilité de la baisse de niveau qui résulta du collège unique, instauré la même année, est fort injuste — et en même temps, c’est vrai : mieux formés, mis dans des classes à horaires renforcés, nourri de français et de maths, ils auraient sans peine rattrapé les petits Français de souche — comme le firent à la même époque les jeunes boat people qui s’étaient enfuis du Vietnam et du Kampuchéa libérés…

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Vint la troisième génération, née vers la fin des années 1980 — que San-Antonio, qui meurt en 2000, n’a pas vraiment connue. Ces enfants-là retournent encore parfois au pays pour les vacances, et se prendront pleine face les répercussions des horreurs de la guerre civile algérienne (la « décennie noire » de 1992-2002). Travaillés au corps par l’islam rigoriste du Front Islamique du Salut et les pratiques terroristes du GIA, influencés plus tard par l’entrisme des Frères musulmans, certains d’entre eux se revendiquent plus Algériens que les natifs du pays — en tout cas plus Algériens que leurs parents et leurs grands-parents, accusés d’être des « Oncle Tom », comme disent les Noirs américains.

Généralement incapables de parler et de lire l’arabe littéraire, ces néo-fondamentalistes n’ont avec le Coran que des rapports incertains. Mais ils en répètent les mantras que leur enseignent les prêcheurs islamistes : voilement des femmes, prières en public, hurlements hystériques à l’occasion des matchs de foot de leur pays rêvé où ils ne se rendent quasiment plus jamais (on se rappelle la Marseillaise huée et l’envahissement du terrain, lors d’un France-Algérie de sinistre mémoire au Stade de France le 6 octobre 2001). Ainsi est née une frange de Français résolument hostiles à la France.

Les réseaux sociaux, en permettant la diffusion à grande échelle des prêches et des anathèmes antisémites, n’ont rien arrangé. Voilà une génération dont la tête est farcie de slogans imbéciles et de directives abrutissantes. Convaincus que les femmes sont des créatures inférieures, ils les voilent, les malmènent, les insultent, et refusent d’écouter en classe pour peu que l’enseignant soit une enseignante.

Il y a un cercle vicieux de la bêtise : arrivés ignares, ils repartent fanatiques, chantant les louanges d’un pays où ils ne retournent jamais, de peur de ne pas avoir une prise pour recharger leur portable.

Ajoutons que fidèles à l’enseignement de Tebboune et de ses sbires, ils rejettent sur l’héritage de la « colonisation » le retard intellectuel et économique de leur pays rêvé. On devrait leur imposer la lecture obligatoire de Boualem Sansal.

Le plus désolant, ce sont les filles. Alors que leurs aînées ont bossé dur pour échapper (avec succès souvent) à l’emprise familiale, certaines gamines d’aujourd’hui, intoxiquées de slogans abrutissants, militent désormais pour une littérature halal : Zola ou Maupassant sont nécessairement haram. Pas de sexe hors mariage, pas de violence, pas de blasphèmes — toutes choses qu’elles pratiquent, comme leurs frangins, à l’abri des regards. Tant pis pour la littérature arabe classique, si fertiles en combinaisons acrobatiques — voir les Mille et une nuits.

On mesure ce que des programmes pédagogiques honteux nous ont fait perdre en quarante ans. Pour récupérer ces irrécupérables, il faudrait les isoler de leurs familles, de leur quartier, de leur « communauté », dans des internats où les bruits du monde n’entreraient pas, selon le vœu jadis formulé par cet homme de gauche véritable qu’était Jean Zay sous le Front Populaire.

Mais allez faire comprendre ça aux partis de gauche, qui voient un nouvel électorat chez des gens hostiles à toute démocratie…

  1. Jean-Marie Le Pen, bien sûr. ↩︎

Peut-on rire de tout?

Si le rire est apparemment présent un peu partout dans la société française, il est devenu un produit de consommation qui a perdu son sel.


Peut-on rire de tout ? Réponse : oui. Pour trois raisons : rire est le propre de l’homme ; nous sommes en République ; et le rire, c’est bon pour la planète. La liberté d’expression règne dans notre beau pays et, Dieu merci, le blasphème n’existe plus.

Si une certaine mode intellectuelle est encore au tragique de Nietzsche et de Cioran, au sérieux démodé des hussards de la République, à la ville et dans les médias, le rire, un certain rire, est devenu un impératif et une addiction collective avec son revers : le pathos et l’indignation. On rit par désinhibition et panurgisme. Il suffit de voir et entendre, à la télé et dans les radios, de grands gars et filles de 50 piges, littéralement morts de rire pour tout, sauf pour les vaches sacrées du racisme, de l’extrémisme et du faire famille.

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De l’humour qui caresse à l’ironie qui blesse. Du rire rabelaisien au comique de Molière, au rire « hénaurme » de Jarry ou distancié de Beckett. Du dessin de Voutch à celui de Daumier. Des chansonniers aux humoristes aux caricatures, le rire, avec ses registres et ses nuances –fin, grossier, grinçant, amer– était censé corriger les mœurs, distraire et déjouer la censure. On le voyait par le théâtre. Ce temps n’est plus. À condition de ne pas rire de certainesreligions ni des arcs-en-ciel, on peut rire de tout. De préférence à gorge déployée. Si on ne badine pas avec Allah, on peut se moquer du Dieu des catholiques. Dieu lui-même n’est-il pas un humoriste ? En témoignent « les blagues » du Christ. Aux noces de Cana, ne donne-t-il pas, aux convives, du Saint-Amour et non de la piquette ? Sur le chemin d’Emmaüs, ressuscité, ne rigole-t-il pas en disant aux deux copains : de quoi parliez-vous ? Quant aux caricatures sales, son église les a bien méritées, non ?

Dans les meetings politiques, la puissance de faire rire, elle, ne vient pas d’un désir de distraire et d’amuser ; elle veut convaincre et persuader, amener aux urnes ou dans la rue. Le rire, libérateur, y est une arme redoutable car il fait des promesses de bonheur et de revanche. Il impose des idées simples, il soulève les cœurs et les esprits. Mélenchon l’a montré dernièrement encore : ce rire est terriblement efficace. En revanche, dans le domaine sociétal, interdit de rigoler. Là, pas touche ! C’est indignation et retour aux heures les plus sombres de notre République.

Mais une arme s’émousse ou bien est empêchée. On le voit dans la vie de tous les jours. Contre le totalitarisme bien-pensant, le rire ne peut plus être dénonciateur. La censure règne avec ses mille yeux comme Argus. Elle détruit l’ironie, maîtresse de l’intelligence, donc de liberté qui permet de tout dire en frondant par la puissance du verbe. Ironie désarmante car elle échappe à l’adversaire ! L’ironie indépassable des Provinciales avait plus fait contre la morale jésuite qu’un traité de mille pages. A présent, le rire règne en maître partout mais il est devenu, avec ses clichés et ses salves automatiques, un produit de consommation qui a perdu son sel.

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Surtout, tout est prétexte à la polémique et l’anathème. Dans le livre XV de l’Esprit des Lois, Montesquieu, utilisant le masque d’un esclavagiste, propose une argumentation faussée pour dénoncer l’esclavage. Exemple de l’ironie que donnait jadis le professeur pour initier ses élèves à l’argumentation : sa puissance et ses limites incarnées dans l’Histoire. Le 9 août 2019, un youtubeur connu « accuse » Montesquieu de « pratiquer la négrophobie » ! L’affaire est relayée un temps par Libération puis retirée. On suppose que les professeurs ne font plus étudier le texte de Montesquieu.

Deuxième exemple de « second degré » :le discours d’Alain Finkielkraut, en décembre 2019, sous la Coupole, sur « tante Céline », auquel nous renvoyons, en réponse à Caroline de Haas l’ayant accusé d’avoir fait l’apologie du viol lors de l’émission avec David Pujadas. Ce qui avait donné lieu à une polémique. L’ironie, plaisir de l’esprit, n’est plus. On ne peut plus rire de tout parce qu’on ne sait plus ce qu’est le comique, cette « vis comica » que montrait le théâtre. La seule chose qu’on sache faire, actuellement, à la perfection est tourner en dérision, s’indigner, ou accuser, toujours en sens unique de la bien-pensance.

🎙️ Podcast : L’été diplomatique et la fin du multilatéralisme

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Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


Au cours du mois d’août, beaucoup prenaient des vacances, certains faisant du bronzage, de l’escalade, du badminton ou même du jet ski. D’autres faisaient – ou défaisaient – des alliances internationales, rebattant les cartes diplomatiques. En compagnie de Harold Hyman, chroniqueur international à CNews, nous faisons le tour des événements.

Notre voyage commence en Islande où, le 29 août, l’électorat a voté – à 52,8% – pour ne pas rouvrir les discussions avec Bruxelles en vue d’une adhésion de leur pays à l’Union européenne. Ce référendum, promis par le gouvernement centriste, n’a provoqué ni tensions ni dissensions idéologiques comme le Brexit au Royaume Uni en 2016. Les Islandais en en discuté comme de quelque match sportif dont le résultat serait intéressant mais pas d’une importance vitale. L’Islande a commencé des pourparlers avec l’UE en 2009, après la crise financière qui a durement frappé le pays. Mais en 2013, quand tout semblait aller mieux, elle les a arrêtés. Aujourd’hui, le pays ne semble pas craindre une menace imminente de la part de la Russie, de la Chine ou même des Etats-Unis dont le président, Donald Trump, voudrait mettre main basse sur le Groenland, un proche partenaire de l’Islande. Donc, aucune urgence de la part des Islandais pour rejoindre l’Europe. Comme les Norvégiens, ils sont déjà membres de l’Espace économique européen.

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Les 31 août et 1er septembre, les membres de l’Organisation de coopération de Shanghai – la Chine, la Russie, l’Inde, la Pakistan, l’Iran, les républiques de l’Asie centrale… – se sont rencontrés à Bichkek, capitale du Kirghizistan, accompagnés de différents pays « observateurs » ou « partenaires de dialogue ». Cette organisation constitue un bloc eurasiatique de nations qui ne sont pas très regardantes sur des questions de démocratie et qui sont d’accord pour croire que l’ordre mondial ne devrait pas être régi par les seuls Etats-Unis. De manière prévisible, à Bichkek, ils ont signé une déclaration condamnant l’attaque américaine contre l’Iran.

Le mois d’août a vu aussi une nouveauté : le 7, à La Mecque, un accord de défense conjointe a été signée par l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Ce dernier avait déjà signé un accord avec l’Arabie saoudite l’année dernière : en échange de l’argent saoudien pour soutenir son économie chancelante, le Pakistan fournit des troupes et aide le royaume de MBS à développer ses défenses. L’arrivée de la Turquie dans le dispositif crée un véritable front sunnite au Moyen Orient en opposition à l’Iran chiite. Pourtant, si l’Arabie saoudite voit en l’Iran un pays ennemi qui se pose en rival des Saoudiens pour le leadership du monde musulman, le Pakistan ne s’oppose pas à l’Iran. Ses élites ont même une certaine admiration pour la culture perse. En revanche, aucun front chiite ne se dessine sur l’échiquier géopolitique.

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Que reste-t-il des accords d’Abraham qui, en 2020, au cours du premier mandat de Donald Trump, ont normalisé les relations diplomatiques entre Israël et les Emirats, Bahreïn, le Maroc, et un certain nombre d’autres pays musulmans. Aujourd’hui, ça marche bien avec les Emirats et Bahreïn, mais il semble peu probable que l’Arabie saoudite se lance et signe.

Que conclure de toute cette activité – ou inactivité ? On peut y voir une confirmation du déclin actuel du multilatéralisme, dont le monde n’est pas loin de signer l’acte de décès. L’ordre international se fragmente en blocs définis par des accords entre un nombre limité de partenaires. Ces alliances se font, se défont, se recomposent et se superposent à volonté. L’Union européenne est en train de devenir un bloc comme les autres, mais un bloc que le reste du monde reconnait, surtout sur le plan économique.

Rentrée scolaire: morale obligatoire, mais ascenseur social toujours en option

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Rentrée des classes à Saulnot, Haute-Saône, 2026 © Christine BIAU/SIPA

À force de confondre égalité et uniformité, l’école française risque de se priver des instruments mêmes qui permettraient aux enfants les moins favorisés de s’élever. On a démocratisé le diplôme ; on a privatisé son mode d’emploi. Sélection invisibilisée, autorité sapée, savoirs contestés : notre contributeur revient sur les effets pervers d’une égalité idéologisée.


Chaque rentrée scolaire remet en scène les mêmes cérémonies : on compte les professeurs manquants, on pèse les cartables et le nouveau ministre, avec cette fraîcheur admirable que confère l’absence de mémoire institutionnelle, promet de revenir aux fondamentaux.

Il en est pourtant un que l’école française maîtrise à la perfection : l’égalité. Du moins dans son vocabulaire.

Égalité des chances, inclusion, mixité, lutte contre les déterminismes : l’ambition est difficilement contestable. L’école républicaine repose sur une promesse magnifique, celle selon laquelle la naissance ne doit pas décider entièrement du destin.

Le problème est que les résultats semblent assez peu sensibles aux intentions. Dans PISA 2022, 113 points séparent en mathématiques le quart des élèves français les plus favorisés du quart le moins favorisé, contre 93 points en moyenne dans l’OCDE. Le statut socio-économique explique 21 % de la variation des performances en France, contre 15 % dans l’ensemble de l’OCDE.[1]

Et si une partie du problème venait justement de notre manière de penser l’égalité ?

L’égalité n’est pas l’uniformité

La Finlande offre un contre-exemple instructif. Elle n’est guère connue pour ses nostalgies de l’école à la blouse grise. Son système appartient à une tradition fortement égalitaire. Pourtant, dans PISA 2022, l’écart en mathématiques entre élèves favorisés et défavorisés n’y est que de 83 points, contre 113 en France ; le milieu socio-économique n’y explique que 12 % de la variation des résultats, contre 21 % chez nous. Et son curriculum national prévoit explicitement de différencier les objectifs, les travaux, les matériels, le degré d’aide ou encore le recours aux petits groupes.[1]

Voilà qui complique singulièrement l’équation selon laquelle l’égalité exigerait de traiter scolairement chacun de manière identique.

Reconnaître qu’un élève maîtrise déjà une notion quand son voisin ne maîtrise pas la précédente ne crée pas une hiérarchie : elle existe avant qu’on la mesure. Cela ne signifie pas que les classes de niveau permanentes constituent une potion magique : les synthèses de l’Education Endowment Foundation leur trouvent en moyenne peu d’effet et signalent même des risques pour les élèves les plus faibles.[2]

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Mais l’échec d’un instrument de différenciation ne transforme pas les différences d’acquis en hallucinations réactionnaires.

L’égalité de dignité n’implique ni l’égalité des acquis ni l’identité des besoins. Refuser de constater un écart par peur de stigmatiser celui qui le subit ressemble un peu à casser le thermomètre pour épargner au malade la brutalité de la température.

Une partie de ces contradictions obéit à un mécanisme assez simple : certaines pratiques demeurent parfaitement autorisées, parfois exigées, mais leur coût social, administratif ou moral augmente pour celui qui doit les assumer. C’est ce que j’appellerai le « veto sans texte » : il n’interdit rien, il modifie le prix de ce qui reste permis.

Quand la sélection devient invisible

Prenons le baccalauréat. En 2025, la proportion de bacheliers dans une génération atteint 80,1 % ; 91,6 % des candidats sont admis, et 96,2 % dans la voie générale.[3]

Cette massification constitue évidemment une démocratisation de l’accès au diplôme. Mais un diplôme peut remplir deux fonctions différentes : certifier qu’un seuil a été atteint et différencier fortement les parcours.

Le permis de conduire permet d’en comprendre la logique. Personne ne lui demande de distinguer Ayrton Senna de votre belle-mère : il atteste simplement qu’un seuil a été franchi. De même, plus un diplôme devient une certification ordinaire pour une large part d’une génération, moins il suffit à lui seul à organiser la sélection ultérieure.

Or personne n’a interdit de sélectionner. On a surtout rendu politiquement plus délicat d’assumer certaines formes explicites de sélection. Elle a donc déménagé : dossier, spécialités, lycée fréquenté, appréciations, Parcoursup, formation obtenue, puis master, stages, concours et réseaux.

La sélection visible recule ; une sélection plus diffuse prend sa place. Et celle-ci est infiniment plus facile à décrypter lorsque la famille sait déjà quelle option choisir, quel lycée éviter, quelle formation vaut réellement quelque chose derrière son intitulé rassurant et à quelle porte il convient de frapper.

On a démocratisé le diplôme ; on a privatisé son mode d’emploi.

La composition sociale des établissements produit une mécanique voisine. À la rentrée 2023, 42,3 % des collégiens du privé sous contrat appartenaient aux milieux très favorisés, contre 20,5 % dans le public. Les élèves défavorisés représentaient 16,6 % du privé, contre 40,1 % du public. La Cour des comptes constate elle-même un « net recul » de la mixité sociale et scolaire dans le privé sous contrat et relève des stratégies d’évitement du public.[4]

Personne ne décrète pourtant cette ségrégation depuis un bureau du ministère. Chaque famille choisit ce qu’elle estime préférable pour son enfant. Décider explicitement d’une différenciation expose l’institution et désigne un responsable ; laisser des milliers de décisions individuelles produire la même différenciation diffuse la responsabilité jusqu’à la rendre presque invisible. L’inégalité explicite porte une signature ; l’inégalité agrégée n’a pas d’auteur.

Sanctionner quelqu’un ou pénaliser tout le monde

L’autorité scolaire révèle encore plus clairement cette asymétrie.

Dans PISA 2022, 29 % des élèves français interrogés déclarent ne pas pouvoir bien travailler dans la plupart ou la totalité de leurs cours de mathématiques, contre 23 % dans l’OCDE ; 42 % disent que les élèves n’écoutent pas l’enseignant, contre 30 %. Dans TALIS 2024, les professeurs français déclarent consacrer 18 % du temps de classe au maintien de l’ordre, contre 15 % en moyenne dans l’OCDE.[5]

Celui qu’on sanctionne possède un visage. Son exclusion, son avertissement ou sa retenue peuvent être discutés, contestés, parfois jugés disproportionnés. Les autres élèves qui perdent quelques minutes d’apprentissage chaque jour forment un préjudice beaucoup moins spectaculaire. Le coût de la sanction est concentré sur l’élève sanctionné ; celui de l’absence de sanction est diffusé sur toute la classe.

Le veto sans texte fonctionne précisément dans cet écart : personne n’interdit de sanctionner, mais celui qui sanctionne assume immédiatement le conflit quand le coût du renoncement se répartit silencieusement sur les autres.

Une limite imposée à un élève peut pourtant constituer la condition de la liberté d’apprendre des autres. L’autorité scolaire n’est pas nécessairement le contraire de l’émancipation ; elle peut en être l’organisation pratique.

Le programme est obligatoire. Son application, parfois moins

Le mécanisme devient plus préoccupant encore lorsqu’il atteint non plus seulement l’ordre scolaire, mais la transmission des savoirs elle-même.

L’article 12 de la Charte de la laïcité à l’École est remarquablement clair : aucun sujet ne doit être exclu a priori du questionnement scientifique et pédagogique et aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester au professeur le droit de traiter une question prévue au programme.[6] Sur le papier, la souveraineté pédagogique est entière.

Un rapport sénatorial de 2024 reprend pourtant une série d’enquêtes selon lesquelles 56 % des enseignants du secondaire public interrogés en 2022 déclaraient s’être déjà autocensurés pour éviter de possibles incidents relatifs aux questions religieuses, contre 49 % en 2020 et 36 % en 2018. La proportion disant le faire régulièrement ou de temps en temps est passée de 13 % à 29 %.[7]

Ces chiffres sont déclaratifs : ils ne signifient évidemment pas que la moitié des professeurs amputent régulièrement leur programme. Le rapport relève néanmoins des stratégies d’évitement et des renoncements à certains documents pédagogiques par crainte de contestations ou d’incidents.[7]

Le président Macron et son ministre Gabriel Attal en déplacement au Lycée Gambetta d’Arras, après l’assassinat au couteau du professeur de lettres Dominique Bernard par un ancien élève musulman fiché S, le 13 octobre 2023 (C) LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA

Aucune loi n’a changé, aucun chapitre n’a été supprimé, aucun document n’a été officiellement interdit. Mais entre le programme prescrit et le programme effectivement enseigné vient s’interposer un troisième acteur : l’anticipation de la réaction de l’auditoire.

Le professeur conserve son droit ; son exercice lui coûte simplement davantage.

Voilà le veto sans texte : le texte demeure, l’incitation change.

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Le mouvement inverse mérite la même vigilance. L’école doit évidemment transmettre des valeurs communes : liberté de conscience, égalité devant la loi, laïcité, refus des discriminations. Mais enseigner une règle commune n’est pas enseigner comme vérité scientifique chaque conclusion politique que l’on peut en tirer.

L’école forme l’esprit critique lorsqu’elle apprend à distinguer les faits, les arguments, les interprétations et les valeurs. Elle devient idéologique lorsqu’elle fixe à l’avance la conclusion morale à laquelle un élève correctement éduqué est supposé parvenir.

Tout n’est pas idéologique

Il serait absurde d’attribuer tous les problèmes de l’école française à l’égalitarisme ou à quelque mystérieux complot pédagogique.

Le recrutement et la formation des enseignants, l’organisation administrative, les méthodes pédagogiques et l’instabilité chronique des réformes comptent énormément. L’allocation des moyens mérite elle aussi d’être examinée : en 2022, la France dépensait par élève 13 % de moins que la moyenne de l’OCDE dans le primaire, mais 24 % de plus dans le second cycle du secondaire.[8]

Autrement dit, nul besoin d’invoquer l’idéologie pour expliquer chaque tableau Excel de la rue de Grenelle.

L’idéologie commence lorsqu’une valeur rend plus coûteux les moyens mêmes qui permettraient de la réaliser.

Ceux qui peuvent compenser

Tous les élèves ne supportent pas également les conséquences d’une institution qui transmet moins bien, différencie mal ou maintient difficilement son exigence.

Les familles les mieux dotées disposent d’une assurance complémentaire scolaire. Elles connaissent les filières, surveillent les établissements, comprennent Parcoursup, paient éventuellement des cours, déménagent ou choisissent le privé. Les chiffres de composition sociale des collèges montrent assez bien que les possibilités d’évitement ne sont pas distribuées au hasard.

L’enfant qui ne possède ni ces codes, ni ces réseaux, ni ces moyens dépend davantage de ce que l’école lui donnera effectivement.

Voilà pourquoi l’affaiblissement de l’exigence peut produire un résultat profondément inégalitaire tout en étant défendu au nom de l’égalité et investi d’une valeur morale supérieure. Plus l’école renonce à mesurer clairement, transmettre fortement, différencier intelligemment ou faire respecter ses règles, plus elle restitue au milieu familial une partie du pouvoir qu’elle prétendait lui retirer…

Mesurer devient discriminer. Différencier devient trier. Sélectionner devient exclure. Sanctionner devient stigmatiser. Exiger devient maltraiter. Pendant ce temps, ceux qui disposent des moyens nécessaires contournent tranquillement les conséquences de cette délicatesse. Les autres restent à l’école. Pour l’enfant qui ne possède aucun autre capital, l’exigence scolaire n’est pas l’ennemie de l’égalité. Elle peut en être l’une des dernières conditions.


[1] OCDE, PISA 2022 Results (Volumes I and II) – Country Notes: France, 2023 : écart de 113 points en mathématiques entre les quarts socio-économiques supérieur et inférieur en France, contre 93 dans l’OCDE ; le statut socio-économique explique 21 % de la variance des résultats, contre 15 %. Pour la Finlande : écart de 83 points et 12 % de variance expliquée. Finnish National Agency for Education, National Core Curriculum for Basic Education, sur la différenciation des tâches, objectifs, matériels et formes de soutien.

[2] Education Endowment Foundation, « Setting and streaming », Teaching and Learning Toolkit : effet moyen global proche de zéro, résultats moins favorables pour les élèves initialement faibles et légèrement plus favorables pour les plus avancés ; niveau de preuve limité.

[3] DEPP, « Résultats définitifs du baccalauréat 2025 : moins de bacheliers dans les voies générale et technologique, plus dans la voie professionnelle », Note d’information, 17 février 2026.

[4] Louise Piquemal, « Évolution de la mixité sociale des collèges », DEPP, Note d’information n° 24.19, mai 2024 ; Cour des comptes, L’enseignement privé sous contrat, rapport public thématique, juin 2023.

[5] OCDE, PISA 2022 Results – Country Notes: France ; OCDE, Results from TALIS 2024: France, 2025.

[6] Ministère de l’Éducation nationale, Charte de la laïcité à l’École, art. 12 : aucun sujet ne doit être exclu a priori du questionnement scientifique et pédagogique et aucune conviction religieuse ou politique ne peut être invoquée pour contester le droit d’un enseignant à traiter une question au programme.

[7] François-Noël Buffet et Laurent Lafon, L’École de la République attaquée : agir pour éviter de nouveaux drames, rapport d’information du Sénat n° 377 (2023-2024), 5 mars 2024, notamment « Une autocensure croissante » ; données issues notamment des enquêtes IFOP sur les enseignants et le fait religieux à l’école.

[8] OCDE, Education at a Glance 2025 – Country Note: France : en 2022, dépense par élève inférieure de 13 % à la moyenne OCDE dans le primaire et supérieure de 24 % dans le second cycle du secondaire.

Ecce Eisenstein

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Le cinéaste russe Sergueï Eisenstein en 1926 © LOMOVA/SIPA

Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine: Sergueï Eisenstein, réalisateur russe de Ivan le Terrible


Eprouvée maintes fois par votre serviteur, certaine prévention de principe contre le roman biographique trouve parfois sa réfutation – c’est chose rare, mais ça arrive ! Native de Kazan en 1977 et aujourd’hui réfugiée dans l’hospitalière Almaty, ex. capitale du Kazakhstan jadis nommée Alma-Ata comme l’on sait, Gouzel Iakhina, déjà auréolée de succès, tant en Russie qu’à l’étranger, pour plusieurs volumes bardés de prix littéraires et abondamment traduits (cf. Convoi pour Samarcande), a travaillé trois années durant, soit de 2021 à 2024, sur Eisen : ainsi, dit-on, les familiers du génial cinéaste soviétique appelaient-ils Sergueï Eisenstein (1898-1948). Va pour Eisen, donc.  Il faut s’en féliciter : magnifié par une somptueuse traduction, captivant de bout en bout, le roman Eisen est un joyau.  

Puissance d’évocation

Fils d’une bonne famille établie à Petrograd, passionné de cirque, féru de théâtre et de littérature, Eisen – embonpoint précoce, voix de fausset – a 20 ans quand, en 1917, éclate la Révolution bolchevique. Flanqué de Tissé, opérateur du même âge, il se révèle avec La Grève; le film ne sortira qu’en 1925. Le livre de Gouzel Iakhina néglige à dessein les repères de dates : la vraie force de Eisen, son incomparable puissance d’évocation tiennent à ce que l’auteur, dans une langue capiteuse et nacrée, par endroits transpercée par les éclats d’une ironie mordante et subtilement sarcastique, déduit de la genèse et de la teneur de ses films la vie même de l’artiste, chargée de péripéties hautes en couleur. Car l’œuvre de Sergueï Eisenstein est bel et bien le palimpseste où la tragédie du stalinisme se déchiffre dans toute sa monstruosité, le buvard où s’imprime l’atroce réalité de ce XXème siècle qu’aucun art n’aura jamais sauvé de l’épouvante communiste : « l’Histoire était devenue religion […], l’Histoire était devenue culture. Désormais, tout ce que produisait l’homme servait la Révolution, était la Révolution […], l’Histoire était devenue éthique. Chez certains, elle remplaçait la conscience. Au nom de la Révolution et à sa gloire, on construisait des chemins de fer et des camps de rééducation […] Le bien et le mal étaient étroitement entrelacés, et l’on ne parvenait déjà plus à séparer les reptiles de l’humain. A présent, il ne manquait plus qu’une chose à l’Histoire : devenir Art ». Mais, comme le développe Gouzel Iakhina dans quelques pages superbes, « l’Histoire et l’Hystérie étaient les deux ailes du jeune Etat soviétique. »

Ainsi le cinéma d’Eisenstein est-il le creuset d’une impossible transfiguration. Il l’est d’abord sous le regard de sa mère, rescapée d’un monde disparu, et dont Sergueï Mickaïlovitch « dut fuir les soins étouffants » : « il aurait voulu faire tomber les écailles des yeux de ces aveugles, pour qu’ils voient mieux ». Précocement célèbre, l’enfant fusionnel et rebelle tourne Potemkine à Odessa puis à Sébastopol, assisté de « l’ingénu Gricha » dont Eisen sera « pendant de longues années » […] « à la fois son père, son ami et son mentor », et du « cultivé Tissé », l’opérateur attitré. Rivalité avec son compatriote Dziga Vertov, l’éternel adversaire ; compétition tissée d’adoration pour l’Allemand Fritz Lang… L’épigone du dramaturge et futur martyr Meyerhold (1874-1940) invente, à travers le montage, l’alphabet d’une nouvelle langue cinématographique. Octobre sera pourtant massacré par la critique.

Film détruit par la Guépéou

Secrètement homosexuel, Eisen vouvoie Pera, épouse sacrificielle qui, par amour, devient « son assistante, sa secrétaire, sa traductrice, son agente littéraire, son employée de maison ». Commande de Staline en personne – « il était la bienveillance, la bénévolence, la sincérité, la bonté », écrit férocement Gouzel Iakhina – La ligne générale sera un fiasco. Intitulé par dérision La vie est belle, le chapitre central de Eisen parcourt ce temps du « premier plan quinquennal » où, à 33 ans, le cinéaste assiégé de propositions est l’invité de marque des puissances occidentales – Allemagne, Angleterre, Etats-Unis. Hélas, il « se révélait un réalisateur entièrement soviétique. […] Et ce n’était pas une question de clichés de la propagande, eux étaient faciles à enlever. C’est sa façon de penser elle-même qui restait soviétique ». Aussi la Paramount finit-elle par rompre « ce contrat malheureux » après que « le star director raté » eût « gâché quinze mois de sa vie et une masse d’argent de l’Etat », pour « devoir rentrer en Union soviétique »… sans nouveau film sous le bras !

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C’est au Mexique qu’Eisen trouvera son salut : « pour la première fois, il sentit physiquement la beauté du corps masculin, comme on sent la chaleur ou la faim. Elle était si abondante autour de lui, qu’il était impossible de ne pas la remarquer ». Sous la plume savoureuse de la romancière-biographe, le récit de cette équipée tout à la fois radieuse et amère prend l’accent d’une aventure épique. Y succombe d’ailleurs la triade Tissé/Gricha/Eisen. A Que viva Mexico, film amputé, inachevé, succède Le pré de Béjine : « … une histoire très actuelle, qui venait de bouleverser toute l’URSS: un garçon avait dénoncé son propre père koulak au pouvoir soviétique, et son père, par vengeance, l’avait tué ». Le film « n’entrant pas dans le lit de Procuste du réalisme socialiste », la Guépéou s’empare des bobines. « Le 5 mars 1937, le Comité central du Parti émit un décret interdisant Le Pré Béjine ». En vingt minutes, les pellicules sont détruites.

Dans ce monde atrophié, sur fond rouge, où les exécutions s’enchaînent, Eisen est nommé directeur artistique de Mosfilm. Datcha, chauffeur, vaste logis, et partout « des livres, des livres, des livres »… Eisen y recueille les archives de Meyerhold, exécuté en 1940 (« ce n’est qu’un demi-siècle plus tard, quand les persécuteurs du maître, indics et délateurs, enquêteurs et interrogateurs, gardes, signataires des listes de condamnés et bourreaux, quand toute cette engeance du diable pourrira sous terre, qu’on apprendra que Meyerhold avait consacré les dernières semaines de sa vie à réfuter ses aveux » arrachés sous la torture, écrit magnifiquement Gouzel Iaknina. Tourné en quelques mois seulement, Alexandre Nevski, premier film parlant d’Eisen, lauréat du prestigieux ‘’Prix Staline’’, est sorti en 1938 – une « commande d’en haut, une œuvre patriotique » […], « feu vert sur tous les front » lui avait été donné ! Staline a lu le scénario, et « personnellement coupé la scène finale avec la mort du prince ». Un blockbuster soviétique ! « L’acteur Tcherkassov […] cessa de se déplacer en métro : il provoquait chaque fois un attroupement, toute une foule désirant recevoir un autographe de ‘’Nevski’’ ». (Bizarrement, Iakhina ne souffle mot de la célèbre partition de Prokofiev, il est vrai réorchestrée après coup par les soins du compositeur).  

Ultime chef-d’œuvre

Soudain, la géhenne se nappe de la guerre. Pour Eisen, celle-ci reste loin : le studio Mosfilm se voit déplacé, en effet, au milieu de la steppe kazakhe, à Alma-Ata (l’actuelle Almaty, ex capitale du pays aujourd’hui remplacée par Astana) : la « ville des pommes », « arôme tentateur […] pour la nature artistique d’Eisen » ! Tandis que « quelque part en Europe, à des milliers de kilomètres de là, les nazis s’approchaient de Moscou, claquant des mâchoires, et Leningrad assiégée frissonnait de froid et de faim ». Eisen décide « d’appeler le beau Tcherkassov pour jouer le premier rôle », celui d’Ivan le Terrible. Le film serait « sur le Monarque – sur tous les rois, padichahs, pharaons, empereurs, qui étaient montés sur le trône dans l’éclat de leurs espoirs, et qui avaient fini despotes et tyrans, les mains ensanglantées, l’âme noire, car telle est la destinée de tout homme doté d’un pouvoir absolu » : la figure d’Ivan IV s’y fait allégorique.

L’allié américain livre les pellicules Kodak ! Une constellation de Soviet stars est convoquée au casting de cette superproduction, supposément en trois parties (deux seulement seront finalisées). Eisen passe tout l’an 1942 à peaufiner son scénario ; commencé au printemps 43, le tournage durera quinze mois.  Tissé, l’opérateur, a été remercié après deux décennies de collaboration : il est remplacé par Andreï Moskvine. Eisen a une nouvelle liaison : Elizaveta Telecheva l’assiste pour la mise en scène ; elle commence ses lettres par « mon Maîtrinou chéri ». Un cancer du sein l’emportera en juillet de la même année.

En 1944, Staline autorise la sortie de la première partie. Le film est montré à Stockholm, Prague, Berlin. Mais la fresque hérétique – Ivan IV dépeint comme « un sadique clinique, un despote, un grand inquisiteur, presque un Hitler du XVIè siècle » – n’a pas l’heur de plaire au camarade Djanov, patron de la Propagande. Gouzel Iakhina nous réserve ici quelques pages acides, d’une fine drôlerie. Curieusement, dans ce chapitre consacré à l’ultime chef d’œuvre de Sergueï Eisenstein, pas une allusion au personnage pourtant essentiel de Vladimir Staritski, le fils infantile, efféminé, manipulé par les boyards, sacrifié à la logique du pouvoir. Merveilleusement campé par l’acteur Pavel Petrovitch Kadotchnikov (1915-1988), ce rôle ouvre sans doute une clef de lecture des hantises du génial cinéaste : étonnante éviction, tout de même, au dénouement d’un livre qui se met, pour ainsi dire, dans la peau d’Eisen ! Passons. Celui-ci fait un infarctus à la Maison du cinéma de Moscou. Il y survivra encore deux ans.

Péroraison en forme de poème en prose intitulé La Matrice, un chapitre conclusif (qui ne figurait pas dans l’édition russe du roman) défie lyriquement la figure du Pouvoir –  « ô khan, sultan, shah ou empereur, émir ou kaiser, kagan ou prince »…  Il ne sera pas dit que la littérature est vaine !         

A lire : Eisen, roman de Gouzel Iakhina. Traduit du russe par Maud Mabillard. 528p., Les Editions Noir sur Blanc, 2026.

David Engels: l’Europe est morte, vive le roi?

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L'historien et romancier belge David Engels. Photo DR.

Dans son roman dystopique Le Retour du Roi, David Engels ne croit plus aux lendemains qui chantent…


Professeur d’histoire romaine et essayiste politique, David Engels (1979) s’était naguère fait connaître du public cultivé par un stimulant essai, Le Déclin (Éditions du Toucan), où il comparait certains aspects de l’Union européenne avec des symptômes de la décadence romaine. Dans un autre essai, Que faire ? Vivre avec le déclin de l’Europe (De Blauwe Tijger), il proposait des pistes pour résister à ce déclin et au désespoir qu’il peut susciter.

Dans un Occident « à bout de souffle », où le moment de vérité — l’inévitable collision entre l’idéologie bien-pensante (croissance durable & vivre ensemble) et le réel — approche à grands pas, le nihilisme gagne du terrain. Dualisation féroce de la société, immigration de masse et mutation anthropologique du continent, crise financière, radicalisations idéologiques et/ou religieuses, déclin des codes et de la famille naturelle, dissolution de la culture européenne sous les coups du mercantilisme et des dogmes relativistes — le tableau est loin d’être rose, en tout cas pour qui fait encore preuve de recul, d’esprit critique et de culture historique.

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Le Retour du Roi est son premier roman, dont le personnage principal, un intellectuel dissident et nomade, ressemble beaucoup à l’auteur. Nous le suivons de Berlin à Oxford, de Łódź à Bruxelles, traqué par l’appareil sécuritaire d’une UE à peine dystopique. De colloques en conférences, le proscrit rencontre une kyrielle de figures, du dénonciateur à l’illuminé luciférien, du résistant au vendu. Engels se contente en effet de forcer un peu le trait, sans exagérer, pour donner de notre bel aujourd’hui un tableau qui fait froid dans le dos : chômage de masse et effondrement de la classe moyenne, mainmise chinoise (avec présence militaire !), loi islamique appliquée avec générosité et wokisme obligatoire, guerre civile de moins en moins larvée… Et, partout, l’aveuglement, le fanatisme et la lâcheté. 

En vérité, Engels décrit un effrayant phénomène que les historiens de la Rome républicaine connaissent bien : la proscription. Le crime de son proscrit ? « Inciter à la haine », pour citer l’incantation officielle, qui permet de priver une cible, n’importe laquelle, de ses libertés. La réalité est tout autre : cet intellectuel nourri, comme Engels, de Tolkien et de Spengler, se cabre face à l’effondrement de sa civilisation. Les pages les plus émouvantes du roman illustrent cette mélancolie qui frappe les amoureux de l’Europe, qu’il faut désormais qualifier d’ancienne. Un fragile espoir naît avec le couronnement d’un roi… en Syldavie, possible étape vers la Restauratio Imperii.

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Engels confie qu’il s’agit là d’un livre de commande, ce qui apparaît vite aux yeux du lecteur attentif. Roman à thèse, engagé donc, rédigé à la hâte et dans une optique explicative (avec quelques ficelles un peu grosses), Le Retour du Roi n’évite pas toujours une sorte de prêchi-prêcha paléo-conservateur, rendu plus indigeste encore par des affirmations sur la foi catholique, « seule et unique voie salutaire », ou sur le Notre-Père comme universelle formule magique. Le salut par la messe en latin paraît bien illusoire…

Une citation me paraît résumer l’éthique, respectable, de David Engels : « Fortifier et défendre une civilisation vieillissante n’est pas moins héroïque que d’étendre ses frontières au temps de sa jeunesse. »

David Engels, Le Retour du Roi, Editions du Verbe haut, 294 pages.

Macron-Burnham, Farage-Bardella: dansons le quadrille à Londres !

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Le roi et la reine d'Angleterre, accompagnés du président français, Emmanuel Macron, et de Mme Brigitte Macron, ainsi que du Premier ministre, Andy Burnham, et de Marie-France Van-Heel, visitent l’exposition consacrée à la tapisserie de Bayeux au British Museum, Londres, 2 septembre 2026 © Richard Pohle/WPA Pool/Shutterstock/SIPA

Le président Macron était à Londres pour rencontrer le nouveau Premier ministre Andy Burnham et rappeler que, depuis le Brexit, l’entente cordiale demande encore quelques séances de thérapie. Pendant ce temps, Jordan Bardella était à Birmingham pour sceller avec Nigel Farage une nouvelle «entente cordiale» anti-immigration, avant que Channel 4 ne vienne gâcher la fête… Jeremy Stubbs raconte. 


Mercredi soir, c’était la Tapisserie de Bayeux, le roi et la reine, des petites blagues diplomatiques et des grandes déclarations d’amitié entre les peuples… Jeudi, c’étaient plutôt des négociations tendues sur des questions vitales – comme l’immigration illégale à travers la Manche – pour Emmanuel Macron et son hôte, le Premier ministre travailliste, Andy Burnham. Presque au même moment, Jordan Bardella faisait lui aussi la traversée de la Manche – afin de soutenir son homologue populiste de droite, Nigel Farage. Cet autre binôme a fait une tentative conjointe, à l’occasion de l’université d’été de Reform UK, de voler la vedette au couple Macron-Burnham sur la question de l’immigration. Mais c’était sans compter sur une intervention calculée par les forces du progressisme…

« Les Tories et le Labour ne mettront jamais fin à l’invasion de notre pays. Jordan Bardella et moi arrêterons les bateaux pour toujours », a promis Nigel Farage à son auditoire. Birmingham, aujourd’hui. Photo RS.

Une partie de canotage dans la Manche ?

Pour le président Macron, sa visite à Londres prolongeait ses tentatives pour réparer les relations franco-britanniques, après l’ère des bisbilles avec Theresa May, Boris Johnson et Liz Truss. Du côté de M. Burnham, la visite du président français représentait son premier vrai défi à l’international. Simple maire d’une ville (malgré l’importance de Manchester) jusqu’au 20 juillet dernier, parachuté au 10 Downing Street sans la légitimité qu’apporte une élection nationale, Burnham n’était pas du tout une figure internationale et a peu d’expérience géopolitique. Sa première visite à l’étranger, le mois dernier, pour soutenir M. Zelensky à Kiev, dans la pure tradition de la « Coalition des volontaires », n’a rien eu de controversé. Macron était son premier invité de marque à Downing Street. Bien que l’occasion ait été l’arrivée au British Museum de la tapisserie (en fait une broderie) de Bayeux, la venue du chef de l’État français symbolise bien les nouvelles priorités en politique étrangère des uns et des autres. Burnham, comme presque tous les travaillistes, comme beaucoup de Britanniques, veut resserrer les liens avec l’Europe, et la France est, depuis toujours, la porte d’entrée du continent terrestre. Et l’UE, la France en tête, a besoin du Royaume Uni pour renforcer à la fois ses capacités dans le domaine de la défense et sa résistance, sur le plan économique, face à la Chine et aux Etats-Unis. MM. Burnham et Macron se sont donné une grande accolade comme de vieux amis. En réalité, c’était deux ex-grandes puissances qui se serraient de froid dans un monde qu’elles ne font plus trembler.

Ils ont pu néanmoins se féliciter de la réduction du nombre de migrants qui traversent la Manche. Le total est au plus bas depuis 2019. Cette année a vu, pour l’instant, l’arrivée de 16 500 personnes dans des canots pneumatiques, une réduction de 43% par rapport à 2025. Les autorités françaises interceptent 61% des embarcations lancées. Certes, ce succès est le résultat de la nouvelle approche des autorités des deux côtés de la Manche, mais c’est dû aussi à des facteurs géopolitiques comme la stabilisation relative de la Syrie. Burnham et Macron ont annoncé la création d’une nouvelle force de 45 policiers français capable de se déplacer sur toute la côte à l’ouest de Calais, jusqu’à Dieppe et au-delà. Car, comme l’a souligné M. Burnham, les trafiquants de migrants sont constamment en train de changer de tactique. Sous la pression des interventions des forces de l’ordre autour de Calais, ils vont plus loin pour lancer leurs bateaux. Ils ont recours aussi à des canots de plus grandes dimensions – des méga-dinghys qui transportent en moyenne 80 personnes. En août, le record a été battu quand un dinghy de 15 mètres a traversé la Manche avec 230 migrants à bord.

La nouvelle équipe de 45 agents tricolores n’aura pas le droit automatique d’intervenir une fois que les canots sont dans l’eau (sauf en cas de danger de mort pour les « passagers »). Aujourd’hui, 1 050 membres des forces de l’ordre sont déployés côté français, financés en grande partie par le Royaume Uni. Sur ce nombre, seules deux unités, totalisant 125 agents, sont habilitées à intervenir dans l’eau. Outre-Manche, les médias de droite, surtout de la droite populiste, font grand cas de vidéos où on voit des gendarmes qui, les bras croisés, regardent des canots chargés de migrants partir pour l’Angleterre. Les commentateurs mettent l’impuissance des gendarmes sur le compte de la mauvaise volonté, sans comprendre – ou vouloir comprendre – que l’action de ces derniers est entravée par la loi exactement comme celle de leurs homologues anglais.

Le tabloïd de droite The Sun n’a pas été impressionné par la diplomatie de Burnham, le comparant, sur sa une, au roi anglais, Harold, réputé blessé à l’œil par une flèche normande à la bataille de Hastings. Une scène de la tapisserie de Bayeux figurait au-dessus du commentaire suivant, caractérisé par la mauvaise foi habituelle : « Pendant que les canots pneumatiques continuent d’arriver, la France ne propose que 45 flics fainéants de plus ».

Du Brexit au « Made in Europe »

A part la question des migrants, il y a eu des échanges sérieux sur l’avenir du détroit d’Ormuz, ainsi que l’aide à donner à Kiev, notamment la permission de fabriquer en Ukraine le missile franco-britannique, le Scalp/Storm Shadow. Mais surtout, les deux dirigeants ont discuté du rapprochement en cours entre le Royaume Uni et l’Union européenne. Ici, deux des grandes rubriques sont la défense et l’échange de droits d’émission de carbone. Pourtant, Londres craint que le grand plan développé par l’Europe pour sauvegarder et relancer son industrie, « Made in Europe », fasse du tort à des secteurs-clés de l’industrie britannique, notamment l’acier. Le gouvernement a entrepris une campagne de lobbying dans toutes les capitales de l’UE afin de persuader les États-membres que, exclure le Royaume Uni de certains aspects du plan, conçu par exemple pour protéger l’acier européen contre les importations chinoises, mettrait en danger la contribution britannique à des chaînes d’approvisionnement vitales pour Europe. De son côté, l’UE exige du Royaume Uni des concessions au sujet de la circulation des étudiants, notamment la possibilité pour des étudiants européens de payer les mêmes frais de scolarité dans les universités outre-Manche que les Britanniques – plutôt que les prix faramineux payés par les autres étudiants étrangers. Il devait y avoir une réunion au sommet en juillet pour discuter de ces questions, mais comme M. Starmer partait et M. Burnham arrivait, l’événement a été remis à novembre. Entretemps, donc, Burnham a essayé d’amadouer Macron, qui reste toujours un des leaders européens les plus intransigeants sur les concessions à faire aux Britanniques après le Brexit.

Danse avec les stars

Pendant ces discussions au 10 Downing Street, Nigel Farage, autrefois l’homme du Brexit, aujourd’hui le patriote anti-immigrationniste, lançait l’université d’été (en anglais, on dit « Party conference ») de sa formation politique, Reform UK. Après des accusations cette année concernant ses finances personnelles et le financement du parti, qui ont conduit Farage à démissionner de son siège et à se faire réélire dans la même circonscription au mois d’août, l’objectif principal de l’événement était de faire oublier les questions de finance et de probité pour focaliser l’attention générale sur l’offre politique du parti. Bref, il s’agissait de présenter Reform UK comme un parti de gouvernement plutôt que comme la bande à Nigel. A cette fin, M. Farage voulait – comme M. Burnham – rehausser son image d’homme politique international, en invitant Jordan Bardella à l’ouverture du grand événement à Birmingham. Le dauphin de Marine Le Pen a fait un discours devant les militants britanniques qui ressemblent le plus aux siens de l’autre côté de la Manche. Il leur a assuré – utilisant un vocabulaire qui rend hommage à l’esprit, sinon à la lettre, du Brexit – que la France, comme le Royaume Uni, doit « reprendre le contrôle de l’immigration ». Il a promis que, si le RN arrive au pouvoir, le gouvernement français « fera tout son possible pour garantir que la France ne soit plus une porte d’entrée pour l’immigration illégale au Royaume Uni ». Farage a répondu en parlant d’une « nouvelle entente cordiale » et les deux hommes ont exhibé à la foule une sorte de parchemin qui représentait un protocole d’accord (« memorandum of understanding ») pour mettre fin définitivement au trafic de migrants à travers la Manche. Voilà de quoi en emboucher un coin au deux dirigeants élus qui à Downing Street ne discutaient que de leurs modestes succès contre les canots.

Sauf que… les forces du progressisme ont réalisé un grand coup pour essayer de plomber tout l’événement de Reform… et non sans un certain succès. Car jeudi soir, la veille de la grande prestation Farage-Bardella, le journal de la chaîne Channel 4 a livré les résultats d’une enquête menée par une équipe de reporters qui sont aussi des militants écologistes. Faisant grand usage de vidéos filmées en caméra cachée, des scènes montraient deux personnalités de la hiérarchie de Reform évoquer des manières de contourner la loi qui interdit des dons aux partis politiques en provenance d’étrangers. Par conséquent, très tôt vendredi matin, Farage a dû annoncer aux médias que Dan Jukes, son conseiller principal, et James Orr, responsable de l’élaboration des politiques, avaient quitté leurs fonctions en attendant les conclusions d’une enquête interne. Mais les Travaillistes et les Lib-Dems ont saisi l’occasion pour porter plainte auprès de la police qui pourrait décider de mener sa propre enquête, criminelle cette fois. Peu après l’intervention de Farage, le président de Reform Lee Anderson informait la BBC que, non, les deux hommes ne reprendraient jamais leur poste. Quelle que soit la légitimité du reportage, dont la diffusion sert à merveille les intérêts de tous les politiques et idéologues de la gauche et du centre, il est indéniable que Channel 4 a réussi à faire un croche-pied à Farage au moment où il en avait le moins besoin.

A la fin, il reste une question : qui a vraiment volé la vedette au couple de Londres et à celui de Birmingham ? Étant donné l’attention médiatique dont il a fait l’objet, même en France, c’est certainement, Larry, le célèbre chat de Downing Street. Ce matou, blanc et tabby de couleur, né en 2007 est, depuis 2011, le sourcier en chef du « Cabinet » (conseil des ministres). Au moins, lui, il n’a jamais été accusé d’accepter de l’argent douteux ou de laisser passer des intrus, des interlopes ou des illégaux.

Laurent Ruquier: toujours pas la grosse tête!

Laurent Ruquier lors de la finale des « Nouveaux Talents du rire », au théâtre Déjazet, Paris, 8 juin 2011 © Florent Dupuy/SIPA

France 2 l’a congédié sans élégance. Laurent Ruquier ne s’est pas plaint, n’a pas lancé de pétition ni dénoncé un complot fasciste: il a gardé les « Grosses Têtes » sur RTL et s’est tourné vers le théâtre, en reprenant la Comédie des Champs-Élysées. À 63 ans, ce fils d’ouvrier normand se lance dans une nouvelle carrière. On voulait le mettre au placard, le voilà sur les planches !


C’est le type de phrase qui peut jeter un sacré froid. « J’écoute “Les Grosses Têtes !” » Essayez de la prononcer dans un dîner en ville bon chic bon genre, et vous verrez que l’effet produit est encore plus glacial que si vous faisiez publiquement l’aveu de voter Le Pen. À Causeur, nous le confessons sans vergogne : le fameux jeu de RTL nous fait énormément rire.

À l’heure où certains veulent encadrer l’art de la plaisanterie comme d’autres rêvent de codifier celui de la drague, nous pensons que les gauloiseries qui font le succès du programme créé en 1977 par Philippe Bouvard et présenté depuis 2014 par Laurent Ruquier, telles que les blagues de Laurent Baffie sur les travelos du bois de Boulogne ou les histoires drôles de Bernard Mabille sur Macron à Jarnac et Strauss-Kahn à Pornic, sont de véritables trésors nationaux, et que Ruquier, qui n’est pourtant pas notre genre de beauté politique, mériterait d’être décoré pour service rendu à la liberté d’expression.

Car « Les Grosses Têtes » sont sans aucun doute l’un des derniers lieux où l’on pratique ce que Charles Rojzman appelle le « rire de transgression », si différent du « rire de connivence » qui à présent règne dans tant de médias, de France Inter à Radio Nova, s’attaquant toujours aux mêmes cibles pour complaire toujours aux mêmes clientèles.

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« Le rire de transgression, écrit Rojzman, exige cette disposition, devenue rare, d’accepter que le réel résiste à nos croyances. » Bref, tout l’inverse de l’humiliation ricaneuse, de la barbarie qui s’esclaffe, de la menace qui se gondole. Laissons à cet égard le dernier mot au maître du genre Pierre Desproges, auquel notre ami Walter consacre un bel article, et qui résume bien cette affaire plus sérieuse qu’elle en a l’air : « Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que de jouer au Scrabble avec Klaus Barbie. »


Causeur. Merci d’avoir accepté cette interview. Vous allez vous faire remonter les bretelles par vos amis de gauche !

Laurent Ruquier. Si je me prête volontiers à cet exercice, c’est d’abord par amitié pour vous, Élisabeth, mais aussi parce que j’aime échanger avec les gens dont les positions sont aux antipodes des miennes. Il y a trente ans déjà, je recevais régulièrement Geneviève Dormann sur France Inter et aussi dans « On va s’gêner ! » sur Europe 1 et je peux vous dire qu’elle était sacrément réactionnaire ! Tout comme vous :))).

Vous êtes en effet l’un des rares animateurs, peut-être même le seul, à pratiquer un authentique pluralisme sur les ondes. À l’heure de la cancel culture, vos « Grosses Têtes » sur RTL constituent un îlot de résistance au politiquement correct. En avez-vous conscience ?

Depuis mes débuts dans ce métier, il y a trente-cinq ans, je n’ai pas trouvé mieux que la diversité et la liberté de ton pour divertir le public. Et j’ai toujours tenu à ce que mes émissions donnent la parole à des gens de droite et de gauche, des hétéros et des homos, des Blancs et des Noirs, des chrétiens, des athées, des juifs et des musulmans. Et même des femmes (rires). C’était un peu moins le cas à l’époque de mon prédécesseur, même si Philippe Bouvard savait également composer des plateaux variés et cultiver un style sans filtre à l’antenne.

Laurent Ruquier et l’équipe des Grosses Têtes, festival du film d’Angoulême, 29 août 2024. © Laurent VU/SIPA

Philippe Bouvard vient de mourir. Vous étiez notoirement fâché avec lui et on vous a souvent opposés, lui le bourgeois qui écrivait dans Le Figaro Magazine et vous l’électeur de gauche assumé. Pourtant il y a beaucoup de ressemblances entre vous : même tendance à l’hyper-hyperactivité, même capacité à vous effacer devant les invités, même carrière de brillant touche-à-tout, même dent gentiment dure. N’êtes-vous pas, malgré tout, son meilleur héritier ?

Je n’étais pas fâché avec lui. Il l’était, lui, parce que c’était difficile d’accepter qu’on lui succède, qui que ce fût, et en l’occurrence, ce fut moi. Cependant, il m’avait choisi comme « Grosse Tête » dans les années 1990 et je l’avais « recueilli » sur Europe 1 en 2000, pendant son bannissement de RTL quand il avait été remplacé par Christophe Dechavanne. Nous avions de l’admiration l’un pour l’autre mais, en 2014, c’était difficile pour lui d’accepter une retraite forcée. Je ne lui en ai jamais voulu de m’en vouloir ! Et les choses s’étaient apaisées : le 6 décembre 2024, pour ses 94 ans, il avait même accepté une interview dans « Les Grosses Têtes » et j’ai eu plaisir à lui offrir ce moment.

Vous auto-censurez-vous aux « Grosses Têtes » ?

On fait quand même attention à ne jamais enfreindre la loi. Il arrive aussi que, lors de nos enregistrements, les participants les plus turbulents, et souvent les plus brillants, je pense à Sébastien Thoen en particulier, aillent trop loin, par goût de l’absurde et de la provocation. Quand cela se produit, mon fidèle réalisateur François Renucci supprime au montage les passages les plus limites. On se connaît tellement bien que je n’ai même pas besoin de lui signaler les rares nettoyages à effectuer.

Les dirigeants de RTL surveillent-ils ce qui se dit à votre micro ?

Je n’ai le souvenir d’aucune intervention de leur part. D’ailleurs ils ne demandent même pas à écouter les émissions avant diffusion. Et après coup, je n’ai jamais eu la moindre remarque. Il faut dire que tous les patrons qui se sont succédé à RTL depuis la naissance des « Grosses Têtes », voilà presque cinquante ans, savent bien que l’irrévérence est la clé des audiences record de l’émission.

Résultat de cette irrévérence, en 2020, l’Association des journalistes lesbiennes, gays, bi-e-s, trans et intersexes a publié une étude selon laquelle « Les Grosses Têtes » comptent « en moyenne 19 propos discriminants » par émission. Cela vous a-t-il fait réfléchir ?

Nullement. Cette histoire a fait quatre jours dans les journaux et la direction n’en a pas tenu compte. Ce qui m’inspire un conseil, que je donne à tous mes amis : si un jour vous subissez une attaque dans la presse, faites le dos rond ! Le plus souvent, la tempête est oubliée la semaine suivante.

Vous êtes donc imperméable à l’air du temps « inclusif » ?

Je vous mentirais en vous disant que « Les Grosses Têtes » n’ont pas évolué depuis que j’en ai pris les commandes il y a douze ans. Ne serait-ce que parce que moi aussi j’ai évolué. Je m’en suis rendu compte récemment en lisant L’Homme humilié, le livre magnifique que Pierre Vavasseur vient de consacrer à son père ouvrier, qui était difforme à cause d’un accident du travail et qui était la cible permanente de railleries. Aujourd’hui, dans la vie , on ne se moque plus des handicapés comme cela. Tant mieux. C’est un progrès de la société.

Certes, mais faut-il aussi renoncer à faire des blagues sur les Belges et les blondes ?

Il n’y a pas de règle absolue. Certaines histoires drôles ne me font plus du tout marrer, par exemple celles sur les yeux bridés des Asiatiques. Mais quand Stéphane Beaugrand imite l’accent belge dans « Les Grosses Têtes », ça reste hilarant.

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D’après vous, pourquoi peut-on blaguer sur l’accent belge et pas sur les yeux bridés ?

Parce que l’émission est diffusée aussi sur Bel RTL et pas sur Radio Pékin !

Et quand Thoen chambre les Portugais ?

Les Portugais qui ont de l’humour se marrent, certains sont plus chatouilleux. Moi, évidemment, à chaque fois, je joue le rôle de celui qui est consterné. Lorsqu’on brocarde les travers d’une communauté, il est indispensable de rajouter une bonne couche de second degré. Prenons un cas qui me concerne directement : les blagues sur les homos. On en raconte souvent dans « Les Grosses Têtes », et parfois elles frôlent l’homophobie. Mais comme je suis moi-même homo – au cas où vous ne le sauriez pas (rires) – ma simple présence dans le studio fait que, par définition, elles ne peuvent pas être prises à la lettre.

Oui, mais à force de ne vouloir offenser personne, on va s’emmerder ferme ! Par exemple, la nouvelle mouture de La Cage aux folles, mise en scène par Olivier Py au Châtelet, est très édulcorée par rapport à l’œuvre de Jean Poiret…

Il s’agit en fait de la version américaine transposée en français. En 1983, dix ans après son succès au Palais-Royal, La Cage aux folles a été adaptée en comédie musicale pour Broadway. Le résultat est effectivement beaucoup plus progressiste, au point qu’il est devenu une référence dans les milieux LGBT, avec la chanson I am What I am, traduite en français par « J’ai le droit d’être moi ». Reste que je suis certain qu’on pourrait remonter le texte original de Poiret, que je trouve quand même un peu daté. Mais quitte à s’amuser avec des homos, je vous conseille plutôt ma nouvelle pièce, à l’affiche de la Comédie des Champs-Élysées à la rentrée. Le sujet y est traité de façon plus moderne, sans être gnangnan non plus.

Il ne s’agit surtout pas d’interdire les blagues sur les juifs ou les homos. On a le droit de les préférer drôles. Qu’avez-vous pensé de celle de Guillaume Meurice sur le nazi sans prépuce ?

Elle n’était pas drôle, mais elle ne m’a pas semblé grave sachant que la personne visée, Benyamin Netanyahou, est un haut dirigeant. J’avais en revanche été scandalisé quand Dieudonné avait fait monter Robert Faurisson en pyjama rayé sur scène. Il s’en prenait non pas à un homme puissant, mais à des victimes.

Le problème n’est-il pas plus profond ? L’humour politique, ça ne marche plus…

Ça marche encore sur moi en tout cas. La plupart des dessins qui paraissent chaque semaine dans Le Canard enchaîné, Marianne et Charlie Hebdo me font rire.

Vous êtes un homme plutôt bienveillant. L’humour ne suppose-t-il pas un peu de méchanceté ?

Mon maître était Pierre Doris et ses histoires méchantes. Je ne peux pas mieux vous répondre.

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Avez-vous aimé la une de Charlie sur la mère de Didier Deschamps ? Le mauvais goût doit-il avoir une limite ?

C’est un dessin dont on aurait pu se passer, plus par respect pour la maman de Didier Deschamps que pour lui qui est un homme public, mais quand on achète Charlie Hebdo, ce qui est mon cas, on sait ce qu’on peut y trouver. C’est la reproduction des dessins sur les réseaux sociaux qui changent la donne.

En parlant de Charlie Hebdo, faites-vous des plaisanteries sur l’islam dans « Les Grosses Têtes » ?

On tourne en dérision toutes les croyances, donc cela peut arriver. Mais aussi parce que dans l’émission, il y a des cathos, des protestants, des juifs, des musulmans et même des agnostiques ! Il faut savoir accepter le deuxième degré. On est avant tout une émission de détente.

Pour Philippe Muray, qui est mort en 2006, l’humour était une arme de destruction massive dirigée contre l’époque et ses lubies. Pour vous, c’est juste un moyen de divertissement ?

Non, s’il peut aider aussi à réfléchir tant mieux, mais je n’ai rien contre quelque chose de drôle et totalement gratuit. On dit même parfois le contraire de ce qu’on pense, uniquement pour faire rire ! C’est ce qui nous sauve.

Qu’est-ce qui vous fait rire ? Plutôt que s’attaquer éternellement aux mêmes cibles (les fachos, les réacs, CNews, etc.), les humoristes ne devraient-ils pas se payer la tête des artistes engagés, féministes enragées et autres « mutins de Panurge » ?

Je le fais ! On peut se moquer de Pascal Praud tout comme de Sandrine Rousseau. L’un n’empêche pas l’autre !

Vous pourriez travailler avec Meurice ?

Lui, précisément, je ne sais pas mais il est doué, comme d’ailleurs certains de ses complices sur Radio Nova, mais pas tous. Une chose est toutefois regrettable : leur militantisme affiché. Je le déplore d’autant plus que je partage leurs convictions de gauche. Mais quand on s’enferme autant dans des certitudes partisanes, on passe à côté de génies comiques tels que Jacques Martin, qui était de droite, ou Jean Yanne, qui était anarchiste et qui disait « voter à gauche pour ses idées et à droite pour son confort ». On oublie souvent de le préciser, mais ces deux-là ont été les véritables artisans du succès des « Grosses Têtes » dans les années 1980 et 1990.

Laurent Ruquier et Jacques Martin dans « Ainsi font, font, font », 15 mars 1990. © AUTHIER PHILIPPE/SIPA

Vous êtes sympa avec les humoristes de Nova. Non seulement ce sont des militants, mais en plus ils fonctionnent en meute et ils tirent systématiquement sur les mêmes, les gens de droite, c’est-à-dire sur une ambulance idéologique. C’est un peu facile…

Pardon, mais depuis que CNews existe, on ne peut plus dire que la droite et l’extrême droite soient des ambulances idéologiques !

Sans doute, mais cogner sur Pascal Praud ou Marine Le Pen, c’est sans risques.

Vous savez mieux que moi que oui, ça peut être risqué ! Surtout si on travaille à CNews ou Europe 1 !

Partagez-vous l’énervement de Michel Fau devant les cérémonies des Césars ou des Molières qui deviennent des meetings ?

Michel Fau est un génie du théâtre, mais les Molières sont nécessaires, on peut entendre une fois par an le discours d’un intermittent du spectacle. Ce n’est pas tous les soirs !

Du reste, dans le monde du spectacle, il est difficile d’être de droite. Vous en savez quelque chose. Vous produisez Gaspard Proust et il a suffi qu’il participe à un gala de Valeurs actuelles pour qu’il devienne tricard dans beaucoup de médias.

C’est d’autant plus injuste que dans ses spectacles, Gaspard tape sur tout le monde, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Il ne vote même pas en France, il est suisse !

Vous voyez bien que la gauche pratique un sectarisme de fer qui n’a pas (ou pas encore) d’équivalent à droite. D’ailleurs, vous le subissez aussi. Récemment encore, Libération et Télérama vous ont critiqué parce que vous n’inviteriez que des gens connus, comme votre ami Kev Adams, dans vos émissions. Comment prenez-vous ces leçons de maintien ?

Ça me chagrine, parce que c’est distordre la réalité et oublier tous ceux que j’invite pour leur première ou trop rare présence à la télé, et ça me rappelle que j’ai beau avoir des idées de gauche, je ne fais pas partie de cette élite. Contrairement à ce que s’imaginent les électeurs du RN…

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Les électeurs du RN vous voient comme un bobo coupé du peuple, parce que vous avez plusieurs fois fait savoir que vous préférez Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen.

Oui, mais on confond tout. Je n’ai jamais manqué de respect envers ceux qui votent pour Marine Le Pen. Certes, je déteste les dirigeants du RN, mais pas les électeurs. Parce que les électeurs, ça pourrait être mes parents. Vous savez, je viens d’une famille modeste. Donc je comprends que l’on puisse croire que Marine Le Pen pourrait résoudre les problèmes de la France d’en bas. Même si c’est une tragique erreur à mon avis.

Cependant, n’est-il pas problématique que dans l’audiovisuel public, l’antilepénisme se porte en bandoulière chez les humoristes et chez les éditorialistes ?

Au moins ils sont souvent drôles ! Vous avez vu les pastilles d’humour de CNews ? C’est pathétique.

Vous avez publiquement regretté d’avoir fait la gloire d’Éric Zemmour. D’abord, c’est son talent qui a fait son succès. Ensuite, au nom de quoi décideriez-vous que le public doit être protégé contre certaines idées ?

Je ne dis absolument pas qu’il aurait fallu censurer Éric Zemmour, qui était un éditorialiste respecté au Figaro quand il participait à « On n’est pas couché », et qui à mon avis aurait mieux fait de rester journaliste plutôt que de se lancer en politique. Je remarque au passage que ses idées n’ont pas changé depuis cette époque, tandis qu’Éric Naulleau a vraiment viré de bord. Au moins on ne peut pas nier la cohérence intellectuelle de Zemmour ! Seulement, j’ai regretté avoir participé à la banalisation de ses thèses en lui donnant la parole toutes les semaines pendant cinq ans au lieu de l’inviter de temps en temps. Mais souvent je rappelle aussi que Jean-Marie Le Pen était au deuxième tour en 2002 et Zemmour n’était pas à la télévision.

Pour l’écrasante majorité des salariés de l’audiovisuel public, être de droite est une sorte de maladie (comme dans le film de Woody Allen Tout le monde dit I love you). Cependant vos convictions de gauche n’ont pas suffi à vous maintenir sur France 2. Que s’est-il passé ?

J’ai tenu à rester discret sur mon départ du service public il y a trois ans parce que j’estime qu’être viré fait partie des risques du métier. Je regrette juste que Stéphane Sitbon-Gomez m’ait annoncé l’arrêt de mes émissions en prime time en toute fin de saison, un 20 juin, ce qui a restreint mes possibilités de rebondir ensuite ailleurs. Pas très chic…

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Vous vous êtes en somme retrouvé dans la peau de Patrick Sébastien, lui aussi écarté de France Télévisions malgré son immense succès. Est-ce pour cela que vous l’invitez régulièrement dans « Les Grosses Têtes » ?

Non, je le reçois parce que c’est, comme on dit, un « bon client ». Mais je dois vous avouer que j’hésite de plus en plus à le faire. Je n’ai rien contre ses dernières chansons comme « Il est beau le cucul ». Mais « Delphine, si tu avais connu ma pine », qui est une attaque évidente contre Delphine Ernotte, franchement je trouve cela inutile… Je lui ai dit d’ailleurs : « Ne fais pas plaisir à tes ennemis en devenant encore plus beauf ou plus vulgaire que tu n’es ! »

Vous voilà donc pour la première fois depuis vingt-cinq ans sans émission de télévision, mais avec une nouvelle vie sur les planches, non seulement comme auteur de pièces et producteur de spectacles, mais aussi désormais comme acteur et même comme directeur de théâtre puisque vous reprenez d’un coup deux établissements. Pourquoi deux ?

À cause d’un concours de circonstances. J’avais l’an dernier la proposition de racheter le théâtre Tête d’Or à Lyon. Or il se trouve que pendant les négociations, on est venu me parler d’un autre lieu à vendre : la Comédie des Champs-Élysées, qui appartient à la famille Fagadau depuis 1994. Michel Fagadau, décédé en 2015, l’a dirigée pendant vingt ans, et sa fille Stéphanie a pris la suite pendant quinze ans. Seulement aujourd’hui elle veut passer à autre chose et m’a proposé, sans que je la sollicite, de me céder son affaire. Bref, elle m’a choisi ! Et j’aime être choisi. J’ai ce petit orgueil. Un orgueil de Normand.

Tout Normand que vous êtes, vous êtes devenu la quintessence de l’esprit parisien, non seulement avec cette adresse avenue Montaigne, mais aussi avec certains sociétaires des « Grosses Têtes », notamment Arielle Dombasle, Michel Fau ou Karine Le Marchand, qui incarnent si bien le côté pétillant de la capitale. Qui manque-t-il pour compléter cette bande ?

Il n’y a pas qu’eux ! Yoan Riou, Az ou Fabrizio Bucella ne font pas partie du « Parisianisme ». Et l’esprit parisien n’est pas une honte. Dans le genre, Édouard Baer serait une excellente Grosse Tête ! On se connaît à peine. Si Causeur peut nous aider à rentrer en contact… Pour moi, c’est l’exemple même de l’artiste qui sait improviser comme Kersauson, Martin, Yanne, Bénichou ou Thoen. Il ferait forcément des prodiges.

Laurent Ruquier, Charlotte de Turckheim et Péri Cochin lors du filage d’ »Open Bed », au théâtre des Bouffes-Parisiens, Paris, 11 février 2008. © SIPA

Édouard Baer sort d’une mauvaise passe MeToo…

Oui, mais à tort. Il n’y a eu aucune plainte contre lui.

Beaucoup d’artistes n’ont pas été condamnés, mais ont vu toutes les portes se fermer par peur des réactions de quelques escouades militantes. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis ni avocat de la défense, ni juge, mais je suis contre le tribunal médiatique qui prend de plus en plus d’importance.

Il est vrai que vous ne hurlez pas avec les woke. Quand Nicolas Bedos a été condamné suite à un geste sexuel déplacé dans un bar, vous avez déclaré qu’il restait votre ami.

Nicolas a traversé des moments difficiles. Il n’avait plus aucune proposition. Mais je suis sûr qu’il va retravailler, c’est une question de temps. Il a reconnu sa faute, a payé sa dette à la société, n’a pas fait appel. Même Andréa Bescond a reconnu qu’il avait droit à une seconde chance.

Trop aimable à elle ! Pour une main posée quelques secondes sur le blue-jean d’une demoiselle à la hauteur de son entrejambe, il se retrouve à implorer la grâce des dames patronnesses pour éviter la mort sociale !

Quand les féministes obtiennent que les hommes fassent davantage attention à leur comportement avec les femmes, moi j’applaudis. Désolé de vous décevoir, mais si je ne hurle pas avec les woke, je vois bien aussi les progrès qu’on peut en tirer.

Vous dites que Nicolas a droit à une deuxième chance. La lui donnerez-vous ?

S’il me propose une bonne pièce, bien sûr.


Votre rentrée avec Ruquier

Il y a une vie hors de la télé. Cet été, l’ancien animateur d’« On n’est pas couché » a annoncé qu’il mettait ses activités cathodiques en « pause ». Tout en conservant son émission de radio quotidienne, il devient un homme de théâtre à part entière – acteur, auteur, producteur et désormais directeur de théâtre.

On pourra le voir dès septembre pour la première fois à l’affiche d’une comédie en tant qu’acteur : Chante et tais-toi, avec Vincent Niclo, à 21 heures à la Comédie des Champs-Élysées. Et pour ceux qui trouveraient tout cela trop parisien, signalons aussi les deux excellentes pièces dont il est l’auteur et qui tourneront dans toute la France cette année : L’Expérience théâtrale, avec François Berléand et Max Boublil, et La Joconde parle enfin avec la si bien choisie Karina Marimon.

Voile: la France face au Mur de la cécité

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Militante du collectif communautariste "Les hidjabeuses", Paris, 2022 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Le président Macron a reconnu par le passé que le port du voile était contraire à notre « civilité ». Pourtant, le bloc central refuse que les Français s’emparent de la question par la voie du référendum, alors que Mélenchon se frotte les mains, affirmant avoir changé d’avis et commis par le passé « une erreur terrible » en défendant la laïcité. De son côté, l’interdiction du voile dans la rue prônée par Marine Le Pen présente un inquiétant paradoxe: cette proposition de loi prétend combattre la fragmentation du pays par une mesure susceptible de la rendre plus profonde encore. Analyse.


La proposition du Rassemblement national d’interdire le voile islamique dans l’espace public vient de rouvrir l’une de ces querelles françaises où, derrière une mesure particulière, surgit aussitôt une question beaucoup plus vaste. On peut discuter cette interdiction, sa légitimité, sa faisabilité juridique, ses conséquences, bien sûr. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs : dans l’extraordinaire difficulté à discuter du problème auquel elle prétend répondre.

Mœurs étrangères

Car le voile n’est plus seulement un vêtement ni même un signe religieux. Il est devenu le symbole visible d’une transformation de la société française que les uns considèrent comme l’exercice normal de la liberté religieuse et que les autres perçoivent comme l’avancée progressive de normes culturelles et religieuses étrangères à l’histoire française. Or, entre ces deux perceptions, le débat devient presque impossible : la question politique se transforme immédiatement en question morale, et celui qui interroge la transformation elle-même risque d’être disqualifié avant même que ses arguments aient été examinés.

Mais c’est précisément ici que le Rassemblement national risque, par électoralisme populiste, de tomber dans le piège que lui tend l’islamisme. En proposant l’interdiction générale du voile dans l’espace public, il lui offre la possibilité de déplacer entièrement le terrain de l’affrontement. Il ne sera bientôt plus question de l’islamisme, de son influence, de ses stratégies d’emprise ou de la progression de normes religieuses dans la société française, mais d’une question autrement plus mobilisatrice : l’État a-t-il le droit de dire à une femme adulte comment elle doit s’habiller dans la rue ?

Le piège est d’autant plus redoutable qu’il dépasse très largement les seuls musulmans. Une telle interdiction peut heurter tous ceux qui, sans aucune sympathie pour l’islamisme et parfois même profondément hostiles à celui-ci, considèrent la liberté individuelle comme une frontière que l’État ne doit pas franchir. Elle risque tout particulièrement de rencontrer l’opposition d’une partie de la jeunesse, pour laquelle la liberté de disposer de soi, de son corps, de son apparence et de son identité constitue désormais une valeur cardinale. L’islamisme disposerait alors d’un avantage politique considérable : faire oublier la question de son emprise en se présentant comme le défenseur d’une liberté menacée.

Nouvelle fracture française

La fracture qui en résulterait ne séparerait donc nullement, de manière simple, musulmans et non-musulmans. Elle traverserait la société française elle-même, les générations, les familles politiques et jusqu’aux adversaires de l’islamisme. Aux fractures déjà existantes viendrait s’ajouter une nouvelle guerre morale opposant ceux qui invoqueraient la sauvegarde de la civilisation française à ceux qui défendraient les libertés individuelles — comme s’il fallait désormais choisir entre les deux.

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Ce serait peut-être là le paradoxe le plus inquiétant : prétendre combattre la fragmentation du pays par une mesure susceptible de la rendre plus profonde encore, et offrir ainsi à l’islamisme la possibilité de transformer un conflit politique sur son projet de société en un conflit moral entre oppresseurs et victimes.

On peut donc refuser cette réponse du Rassemblement national sans fermer les yeux sur la réalité à laquelle il prétend répondre. C’est même tout l’enjeu : ne céder ni au déni de l’islamisme, ni à des réponses qui, sous couvert de le combattre, risquent de renforcer les fractures dont il prospère.

Car derrière la querelle du voile se profile une question autrement décisive : la France est-elle encore capable de nommer les transformations qu’elle connaît et de décider politiquement de ce qu’elle veut demeurer ?

Ce qui se joue ici n’est donc pas l’impuissance du politique. Ce sont des choix politiques : ce que l’on accepte, ce que l’on refuse, ce que l’on protège, ce que l’on transforme et, surtout, ce que l’on décide de ne plus voir.

C’est devant cette question que se dresse aujourd’hui le mur de la cécité.

Le consensus des élites : la fin du politique

La droite, la gauche et le centre ne diffèrent plus aujourd’hui que par la musique de leurs discours.

L’harmonie d’ensemble, elle, reste la même : celle d’un ordre politique qui s’est donné pour tâche non plus de gouverner le réel, mais d’en neutraliser la conflictualité. À travers des styles et des postures différentes, ils partagent tous la même hantise : empêcher l’irruption du peuple réel — celui qui vote, souffre et se souvient — à travers la menace électorale du Rassemblement national.

« C’est trop tard de dire : on va interdire le voile dans l’espace public. On ne va pas envoyer les carabiniers pour arracher les voiles » résumait ainsi le maire de Meaux Jean-François Copé au micro de Télématin sur France 2 mercredi.

Cette peur n’est pas seulement celle d’une alternance. Elle exprime une angoisse plus profonde : celle de voir surgir une France qu’on croyait disparue, enracinée, inquiète de son destin, attachée à son identité. Car ce peuple-là, celui des classes populaires, pressent ce que les élites refusent de voir : que la France marche, à pas forcés, vers un mur. Ce mur, c’est celui du déni ; il cache derrière lui une immigration devenue de masse, et avec elle la lente islamisation d’une partie du territoire national.

Mais que le Rassemblement national soit devenu le principal véhicule électoral de cette inquiétude populaire ne signifie nullement qu’il apporte nécessairement les réponses capables d’y répondre. Il peut lui aussi céder à la simplification, transformer une question politique complexe en mesure symbolique et, croyant répondre à la fragmentation du pays, contribuer à l’approfondir. L’affaire du voile en donne précisément l’exemple : voir ce que les autres refusent de voir ne garantit pas que l’on sache quoi en faire.

L’unité de la classe dirigeante, c’est sa dépolitisation. La droite gère, la gauche moralise, le centre arbitre ; tous administrent le même vide. On ne gouverne plus au nom d’un projet collectif, mais au nom d’un ordre moral. La question du peuple, celle du pouvoir de la majorité à définir les conditions de son existence, a disparu sous la rhétorique des droits et la religion du vivre-ensemble.

Mais quand le politique s’efface, le religieux revient — sous des formes nouvelles. Les grandes religions séculières du progrès, de l’antiracisme ou de la diversité ont remplacé l’idée nationale. Elles assignent les consciences, distribuent le Bien et le Mal, définissent ce qu’il est permis de dire. Dans cet espace neutralisé, la moindre inquiétude identitaire devient faute morale. Dire que l’immigration inquiète, c’est déjà être suspect. Constater la fragmentation du pays, c’est trahir la République. Et vouloir redonner un sens commun à la France, c’est verser dans la réaction…

Le peuple réduit au silence

Les milieux populaires, eux, vivent la mutation démographique non dans les chiffres mais dans la chair du quotidien. Ils perçoivent la déliaison, les changements de mœurs, la montée d’un communautarisme islamique qui s’impose sans qu’on ose le nommer. Mais leur expérience n’a plus droit de cité : elle est disqualifiée avant même d’être formulée.

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C’est ici que se vérifie la prophétie de Christopher Lasch. Les talking classes, les classes qui parlent sans vivre, ont confisqué la parole publique. Les autres, celles qui vivent sans être écoutées, ne peuvent plus qu’exprimer leur désarroi dans le vote, ou dans le silence. La France des plateaux de télévision n’a plus rien à voir avec celle des supermarchés, des cités ou des bourgs délaissés.

De cette fracture naît une colère sans langage. Le peuple voit bien qu’on ne l’écoute plus, et qu’à chaque élection on lui intime de « faire barrage ». Mais il comprend aussi qu’on ne fait barrage à rien, sinon à lui-même.

L’immigration comme refoulé collectif

L’immigration de masse, par son ampleur et sa nature, n’est plus seulement un phénomène social. Elle est devenue un fait anthropologique, une transformation du paysage humain. Et c’est parce qu’on n’ose pas le dire qu’elle agit avec d’autant plus de force.

Le refus de nommer cette réalité n’est pas le signe d’une générosité, mais celui d’une peur. Peur d’affronter ce qu’elle révèle : la désagrégation du modèle d’intégration, la perte de confiance dans la culture nationale, la culpabilité postcoloniale qui paralyse toute volonté politique.

Or cette immigration, majoritairement issue de mondes islamisés, importe avec elle des valeurs et des hiérarchies symboliques qui défient les fondements laïques et égalitaires de la civilisation européenne. Ce n’est pas seulement une question de coexistence, mais de cohérence : peut-on encore faire société lorsqu’on ne partage plus ni le rapport au sacré, ni la place de la femme, ni le sens de la liberté ?

Le symptôme juif : quand un peuple pressent sa fin

C’est ici qu’intervient un signe plus grave, un indice presque eschatologique : les Juifs ont raison de partir.

Non pas parce qu’ils fuiraient par lâcheté, mais parce qu’ils perçoivent plus tôt que les autres la rupture du pacte républicain. Leur départ n’est pas une fuite : c’est une alarme.

Depuis deux décennies, les agressions, les insultes, les silences gênés se sont accumulés. La France a vu revenir, dans ses rues et ses écoles, une haine qu’elle croyait conjurée. Or cette haine n’est pas née d’un retour du fascisme européen, mais de la combinaison explosive entre un antisionisme militant, un islamisme importé et une lâcheté politique généralisée.

Lorsque les enfants d’un peuple qui a été au cœur de la mémoire nationale doivent renoncer à y vivre sereinement, cela signifie que la nation a cessé d’être protectrice. Ce qui s’effondre ici, c’est le socle même de la République : la promesse que chacun puisse être chez soi, sans avoir à se justifier d’exister. Le départ des Juifs est donc le miroir du dérèglement français. Car si ceux qui furent les premiers intégrés se sentent aujourd’hui étrangers, que restera-t-il demain de l’idée même d’appartenance ?

Le mur du déni et la politique de la peur

Tout se passe comme si la France préférait se condamner au mensonge plutôt que d’affronter la vérité.

Les dirigeants redoutent davantage le jugement moral des médias que la colère des peuples. Ils invoquent la démocratie, mais en redoutent les effets. Ils parlent de fraternité, mais ne fréquentent plus le peuple dont ils se réclament.

Ce refus du réel, cette cécité organisée, nous conduit à un point de rupture. On ne peut indéfiniment vivre dans la dissonance entre les mots et les faits. Une société qui s’interdit de nommer ce qu’elle vit finit toujours par être submergée par ce qu’elle tait.

Une question de civilisation

Les Juifs qui partent, les classes populaires qui se taisent, les élites qui s’enferment dans le bavardage : tout cela dessine la même scène. Celle d’un pays qui ne se parle plus à lui-même, d’une nation qui perd conscience de ce qu’elle fut.

La France n’est pas seulement menacée politiquement ; elle l’est spirituellement. Ce qu’elle risque de perdre, ce n’est pas une majorité parlementaire, mais le sens de sa propre histoire. Or aucune démocratie ne survit longtemps à la disparition de la confiance symbolique qui relie les individus à la collectivité.

Tant que les Juifs avaient foi en la France, la France pouvait encore croire en elle-même. Le jour où ils s’en vont, ce n’est pas seulement une communauté qui s’éloigne — c’est la mémoire d’une promesse universelle qui s’éteint.

Le retour du réel

Il viendra un moment où la nation ne pourra plus esquiver la confrontation avec ce qu’elle est devenue. Ce moment approche. Le réel a toujours le dernier mot.

Le peuple qu’on a méprisé parlera à nouveau, d’une manière ou d’une autre. Ceux qui partent aujourd’hui laissent derrière eux un avertissement : aucune société ne demeure indemne lorsqu’elle ne protège plus ses enfants les plus vulnérables.

Le mur du déni, tôt ou tard, se fissure. Et c’est à travers ces fissures que renaît, parfois douloureusement, la possibilité d’un avenir.

Après moi, le déluge? Non. Avec nous, le désastre

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Danse. Les trois auteurs d’un déplorable spectacle l’ont titré Après moi, le déluge… quand il eut été plus judicieux de l’intituler Avec nous, le désastre, persifle notre critique


Faut-il nommer imposture cette calamiteuse production du collectif (La) Horde voulue pour le Ballet national de Marseille et titrée Après moi, le déluge ?

Ou ne faut-il pas plutôt fustiger l’irresponsabilité des pouvoirs publics qui subventionnent (délégation à la Danse au ministère de la Culture, Région de Provence-Alpes-Côte d’Azur, Ville de Marseille) et qui ont conjointement choisi un groupe d’animateurs de hip hop et de jumpstyle pour les placer à la tête de ce qui était en son temps la deuxième compagnie de ballet française, ici réduite à un groupe de jeunes gens qui s’agitent comme des possédés, mais qui visiblement ne savent guère danser ?

Dénoncer aussi la majorité des médias qui, par bêtise ou malhonnêteté intellectuelle, ferment les yeux sur une entreprise qui depuis plusieurs années offre l’exemple d’un parcours erratique ressemblant fort à une supercherie.

Populisme

Il fallait certes être bien présomptueux pour oser se porter candidat à la direction artistique du Ballet national de Marseille en 2019 quand on n’était jamais qu’un groupe de trois personnes formées dans une école d’art, design, communication et musique (HEAR) pour deux d’entre elles, ou dans un conservatoire municipal pour la troisième.

Mais il fallait surtout être bien aveugle, incompétent ou lamentablement populiste pour nommer des artistes auto-proclamés chorégraphes sur les réseaux sociaux.  Populiste oui, pour obéir à cette politique désormais générale qui veut que l’on s’impose de s’adresser avant toute chose à un public nécessairement jeune, issu des quartiers populaires, et préférablement inculte, en confondant allégrement manifestation artistique et divertissement facile.

Nommer le collectif (La) Horde, avec sa graphie bêtement poseuse, à la tête de ce qui fut le Ballet national de Marseille et qui n’en est plus désormais que le spectre, c’est un peu comme si l’on avait placé un musicien de bal musette à la tête d’un orchestre symphonique ou un tenancier de friterie à celle d’un restaurant étoilé.

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Suspect, malsain

On ne saurait détailler la production, ou mieux dit le produit, qui assure aujourd’hui l’ouverture de la saison du Théâtre de la Ville.

A quoi bon d’ailleurs ? Décrirait-on un verre d’eau tiède, un terrain vague, une attente interminable dans une salle d’aéroport ?

Est-il besoin de retracer un chapelet d’insignifiances, de séquences indigentes, le néant d’une pensée ? Quelque chose qui ressemblerait à une fin de soirée dans une discothèque minable et qui se traîne misérablement jusqu’à l’achèvement de ce « non spectacle » ? 

Absence totale d’écriture chorégraphique, de mise en scène un peu solide, d’argument structuré, de sensibilité, mais en revanche effets aussi racoleurs  qu’ils sont creux, agitation aussi vaine que permanente, accumulation de poncifs et reprises éhontées de choses déjà vues ailleurs ; bref vide abyssal pour tout résumer en deux mots : voilà cet Après moi, le déluge qui occupe bruyamment la scène dans un temps qui paraît interminable. Et ce sur un fond de violence suspect autant que malsain.

Enthousiasme forcé

Au Festival de Montpellier Danse où début juillet a été créé Après moi, le déluge, la réaction d’une grosse part des spectateurs accourus par la grâce des vidéos et des clips publicitaires montés par le collectif, était particulièrement éloquente. Il s’agissait d’un public avant tout recruté sur les réseaux sociaux et qui a rempli la vaste salle de l’Opéra Berlioz. Dès le spectacle achevé, nombre de spectateurs se sont levés comme il est à la mode de le faire désormais, quoi que l’on voie, pour exhiber leur adhésion et afficher un enthousiasme forcé.

Acclamations bruyantes, ostentatoires, comme mécaniques. Mais rien qui traduise, et pour cause, une quelconque sincérité, une émotion vraie. Acclamations fugitives, vite éteintes. Comme si, le produit étant payé et consommé, il était temps de passer à autre chose. 

Main basse sur des traditions séculaires

Au Théâtre de la Ville où l’on est bien conscient de cette déroute qui traduit, non pas une erreur de parcours, mais une faiblesse récurrente, on plaide l’indulgence en invoquant un précédent spectacle de (La) Horde : Marry Me in Bassiani.

Effectivement y apparaissaient quelques plaisantes séquences dansées qui brisaient la monotonie d’un ensemble totalement dépourvu d’intérêt : c’était des danses traditionnelles de Géorgie exécutées par un groupe de danseurs de Tbilissi, l’ensemble Iveroni, et qui constituaient au fond l’essentiel du spectacle.  Des danses ancestrales venues des confins de l’Europe… enchâssées dans une production crânement signée par le collectif (La) Horde, comme si c’était le trio lui-même qui les avait composées.  

1h15


Après moi, le déluge
Théâtre de la Ville, 2 Place du Châtelet, Paris, du 5 au 12 septembre

Algériens d’opérette

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Quartier du Vieux-Port à Marseille, après le match Algérie / Congo, le 6 janvier 2026 © Frederic MUNSCH/SIPA

Qu’est-ce que les Algériens ont bien pu faire à notre chroniqueur? Ceux qui vivent « là-bas » sont généralement pacifiques, pas du tout obnubilés par le passé, ils forment la première nation d’Afrique grâce à leur sage gestion de ressources infinies, et ils n’exercent aucune discrimination sur les Kabyles. Quant à ceux qui vivent ici, ils sont généralement polis, amicaux, travailleurs, et tout à fait disposés à s’intégrer. Et ne s’adonnent pas à la délinquance, ni à l’islam des caves et des cavernes. Alors? Comment expliquer la diatribe qui suit?


« Pourquoi il se casse le cul avec son nationalisme, Nonœil1 ? Pourquoi ressent-il l’étranger comme une souillure ? Il a rien pigé ! Qu’on les laisse venir et s’installer à leur guise, jamais la France ne deviendra maghrébine, parce que c’est la terre qui fait les hommes. En trois générations : gloup ! Absorbés, nos petits crouilles. Français, fils de Gaulois ! Ramadan mon cul ! Champagne pour tout le monde ! Coq au vin ! Le Chat Noir aura remplacé le tchador ! Ils seront bretons, comme le Jean-Marie. Ils fêteront l’arrivée du beaujolais nouveau. J’en connais des tombereaux : fils et déjà plus français que toi. Assimilés à outrance. Diplômés, techniqués. Tamanrasset ? Fume ! Ils préfèreront Dunkerque. T’as oublié les bagnoles à kroum, les syndicats, le club Med, la machine à laver, la bouffe congelée, l’école laïque, la Roue de la Fortune et toutes ces françaiseries amollissantes qui nous enveloppent de graisse et de cholestérol. Voilà le mot-clef lâché, on les annexera par le cholestérol, mon vieux Cyclope. Ils seront francisés grâce au cochon qui leur faisait si peur. »
(Frédéric Dard, alias San-Antonio, Y en avait dans les pâtes, 1992)

Mais ça, c’était avant. Né en 1921, Frédéric Dard a connu les Algériens venus en France, avant et après l’indépendance de leur pays, pour travailler à la reconstruction du pays puis à l’essor des Trente Glorieuses. Des hommes (principalement) travailleurs, souvent adeptes du veston-cravate, le dimanche, portés par un désir d’intégration — que la politique du logement et des salaires pratiquée alors ne favorisait qu’à la marge. Lorsque Lionel Stoléru, jamais en retard d’une idée saugrenue, leur proposa un « million » (en fait, 10 000 francs) comme prime de départ, il n’eut aucun succès : ces Algériens avaient été naturalisés par leur travail, et par un certain air de liberté qui régnait alors sur l’Hexagone.

Leurs enfants — la deuxième génération — furent élevés d’une main de fer, et incités à devenir de bons petits Français. Cette attitude s’est maintenue et intensifiée après le rapprochement familial instauré en 1976. La pratique de l’islam était fort discrète, le ramadan était une pratique privée, aucune femme n’était voilée (« C’est bon pour là-bas », m’a expliqué un jour une Algérienne récemment immigrée).

Parenthèse. Les petits Algériens arrivés en France dans les années 1970 n’étaient pas plus stupides que leurs homologues français. Mais ils étaient quasiment illettrés, grâce à l’habile politique du gouvernement algérien. Leur attribuer la responsabilité de la baisse de niveau qui résulta du collège unique, instauré la même année, est fort injuste — et en même temps, c’est vrai : mieux formés, mis dans des classes à horaires renforcés, nourri de français et de maths, ils auraient sans peine rattrapé les petits Français de souche — comme le firent à la même époque les jeunes boat people qui s’étaient enfuis du Vietnam et du Kampuchéa libérés…

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Vint la troisième génération, née vers la fin des années 1980 — que San-Antonio, qui meurt en 2000, n’a pas vraiment connue. Ces enfants-là retournent encore parfois au pays pour les vacances, et se prendront pleine face les répercussions des horreurs de la guerre civile algérienne (la « décennie noire » de 1992-2002). Travaillés au corps par l’islam rigoriste du Front Islamique du Salut et les pratiques terroristes du GIA, influencés plus tard par l’entrisme des Frères musulmans, certains d’entre eux se revendiquent plus Algériens que les natifs du pays — en tout cas plus Algériens que leurs parents et leurs grands-parents, accusés d’être des « Oncle Tom », comme disent les Noirs américains.

Généralement incapables de parler et de lire l’arabe littéraire, ces néo-fondamentalistes n’ont avec le Coran que des rapports incertains. Mais ils en répètent les mantras que leur enseignent les prêcheurs islamistes : voilement des femmes, prières en public, hurlements hystériques à l’occasion des matchs de foot de leur pays rêvé où ils ne se rendent quasiment plus jamais (on se rappelle la Marseillaise huée et l’envahissement du terrain, lors d’un France-Algérie de sinistre mémoire au Stade de France le 6 octobre 2001). Ainsi est née une frange de Français résolument hostiles à la France.

Les réseaux sociaux, en permettant la diffusion à grande échelle des prêches et des anathèmes antisémites, n’ont rien arrangé. Voilà une génération dont la tête est farcie de slogans imbéciles et de directives abrutissantes. Convaincus que les femmes sont des créatures inférieures, ils les voilent, les malmènent, les insultent, et refusent d’écouter en classe pour peu que l’enseignant soit une enseignante.

Il y a un cercle vicieux de la bêtise : arrivés ignares, ils repartent fanatiques, chantant les louanges d’un pays où ils ne retournent jamais, de peur de ne pas avoir une prise pour recharger leur portable.

Ajoutons que fidèles à l’enseignement de Tebboune et de ses sbires, ils rejettent sur l’héritage de la « colonisation » le retard intellectuel et économique de leur pays rêvé. On devrait leur imposer la lecture obligatoire de Boualem Sansal.

Le plus désolant, ce sont les filles. Alors que leurs aînées ont bossé dur pour échapper (avec succès souvent) à l’emprise familiale, certaines gamines d’aujourd’hui, intoxiquées de slogans abrutissants, militent désormais pour une littérature halal : Zola ou Maupassant sont nécessairement haram. Pas de sexe hors mariage, pas de violence, pas de blasphèmes — toutes choses qu’elles pratiquent, comme leurs frangins, à l’abri des regards. Tant pis pour la littérature arabe classique, si fertiles en combinaisons acrobatiques — voir les Mille et une nuits.

On mesure ce que des programmes pédagogiques honteux nous ont fait perdre en quarante ans. Pour récupérer ces irrécupérables, il faudrait les isoler de leurs familles, de leur quartier, de leur « communauté », dans des internats où les bruits du monde n’entreraient pas, selon le vœu jadis formulé par cet homme de gauche véritable qu’était Jean Zay sous le Front Populaire.

Mais allez faire comprendre ça aux partis de gauche, qui voient un nouvel électorat chez des gens hostiles à toute démocratie…

  1. Jean-Marie Le Pen, bien sûr. ↩︎

Peut-on rire de tout?

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DR

Si le rire est apparemment présent un peu partout dans la société française, il est devenu un produit de consommation qui a perdu son sel.


Peut-on rire de tout ? Réponse : oui. Pour trois raisons : rire est le propre de l’homme ; nous sommes en République ; et le rire, c’est bon pour la planète. La liberté d’expression règne dans notre beau pays et, Dieu merci, le blasphème n’existe plus.

Si une certaine mode intellectuelle est encore au tragique de Nietzsche et de Cioran, au sérieux démodé des hussards de la République, à la ville et dans les médias, le rire, un certain rire, est devenu un impératif et une addiction collective avec son revers : le pathos et l’indignation. On rit par désinhibition et panurgisme. Il suffit de voir et entendre, à la télé et dans les radios, de grands gars et filles de 50 piges, littéralement morts de rire pour tout, sauf pour les vaches sacrées du racisme, de l’extrémisme et du faire famille.

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De l’humour qui caresse à l’ironie qui blesse. Du rire rabelaisien au comique de Molière, au rire « hénaurme » de Jarry ou distancié de Beckett. Du dessin de Voutch à celui de Daumier. Des chansonniers aux humoristes aux caricatures, le rire, avec ses registres et ses nuances –fin, grossier, grinçant, amer– était censé corriger les mœurs, distraire et déjouer la censure. On le voyait par le théâtre. Ce temps n’est plus. À condition de ne pas rire de certainesreligions ni des arcs-en-ciel, on peut rire de tout. De préférence à gorge déployée. Si on ne badine pas avec Allah, on peut se moquer du Dieu des catholiques. Dieu lui-même n’est-il pas un humoriste ? En témoignent « les blagues » du Christ. Aux noces de Cana, ne donne-t-il pas, aux convives, du Saint-Amour et non de la piquette ? Sur le chemin d’Emmaüs, ressuscité, ne rigole-t-il pas en disant aux deux copains : de quoi parliez-vous ? Quant aux caricatures sales, son église les a bien méritées, non ?

Dans les meetings politiques, la puissance de faire rire, elle, ne vient pas d’un désir de distraire et d’amuser ; elle veut convaincre et persuader, amener aux urnes ou dans la rue. Le rire, libérateur, y est une arme redoutable car il fait des promesses de bonheur et de revanche. Il impose des idées simples, il soulève les cœurs et les esprits. Mélenchon l’a montré dernièrement encore : ce rire est terriblement efficace. En revanche, dans le domaine sociétal, interdit de rigoler. Là, pas touche ! C’est indignation et retour aux heures les plus sombres de notre République.

Mais une arme s’émousse ou bien est empêchée. On le voit dans la vie de tous les jours. Contre le totalitarisme bien-pensant, le rire ne peut plus être dénonciateur. La censure règne avec ses mille yeux comme Argus. Elle détruit l’ironie, maîtresse de l’intelligence, donc de liberté qui permet de tout dire en frondant par la puissance du verbe. Ironie désarmante car elle échappe à l’adversaire ! L’ironie indépassable des Provinciales avait plus fait contre la morale jésuite qu’un traité de mille pages. A présent, le rire règne en maître partout mais il est devenu, avec ses clichés et ses salves automatiques, un produit de consommation qui a perdu son sel.

A lire aussi, notre entretien avec Laurent Ruquier: Toujours pas la grosse tête !

Surtout, tout est prétexte à la polémique et l’anathème. Dans le livre XV de l’Esprit des Lois, Montesquieu, utilisant le masque d’un esclavagiste, propose une argumentation faussée pour dénoncer l’esclavage. Exemple de l’ironie que donnait jadis le professeur pour initier ses élèves à l’argumentation : sa puissance et ses limites incarnées dans l’Histoire. Le 9 août 2019, un youtubeur connu « accuse » Montesquieu de « pratiquer la négrophobie » ! L’affaire est relayée un temps par Libération puis retirée. On suppose que les professeurs ne font plus étudier le texte de Montesquieu.

Deuxième exemple de « second degré » :le discours d’Alain Finkielkraut, en décembre 2019, sous la Coupole, sur « tante Céline », auquel nous renvoyons, en réponse à Caroline de Haas l’ayant accusé d’avoir fait l’apologie du viol lors de l’émission avec David Pujadas. Ce qui avait donné lieu à une polémique. L’ironie, plaisir de l’esprit, n’est plus. On ne peut plus rire de tout parce qu’on ne sait plus ce qu’est le comique, cette « vis comica » que montrait le théâtre. La seule chose qu’on sache faire, actuellement, à la perfection est tourner en dérision, s’indigner, ou accuser, toujours en sens unique de la bien-pensance.

🎙️ Podcast : L’été diplomatique et la fin du multilatéralisme

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Le Premier ministre indien, Narendra Modi, le président russe, Vladimir Poutine, et le président d'Ouzbékistan, Shavkat Mirziyoyev. Bichkek, Kirghizistan, 1/9/2026. Vyacheslav Prokofyev/Russian Gov/ZUMA/SIPA

Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


Au cours du mois d’août, beaucoup prenaient des vacances, certains faisant du bronzage, de l’escalade, du badminton ou même du jet ski. D’autres faisaient – ou défaisaient – des alliances internationales, rebattant les cartes diplomatiques. En compagnie de Harold Hyman, chroniqueur international à CNews, nous faisons le tour des événements.

Notre voyage commence en Islande où, le 29 août, l’électorat a voté – à 52,8% – pour ne pas rouvrir les discussions avec Bruxelles en vue d’une adhésion de leur pays à l’Union européenne. Ce référendum, promis par le gouvernement centriste, n’a provoqué ni tensions ni dissensions idéologiques comme le Brexit au Royaume Uni en 2016. Les Islandais en en discuté comme de quelque match sportif dont le résultat serait intéressant mais pas d’une importance vitale. L’Islande a commencé des pourparlers avec l’UE en 2009, après la crise financière qui a durement frappé le pays. Mais en 2013, quand tout semblait aller mieux, elle les a arrêtés. Aujourd’hui, le pays ne semble pas craindre une menace imminente de la part de la Russie, de la Chine ou même des Etats-Unis dont le président, Donald Trump, voudrait mettre main basse sur le Groenland, un proche partenaire de l’Islande. Donc, aucune urgence de la part des Islandais pour rejoindre l’Europe. Comme les Norvégiens, ils sont déjà membres de l’Espace économique européen.

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Les 31 août et 1er septembre, les membres de l’Organisation de coopération de Shanghai – la Chine, la Russie, l’Inde, la Pakistan, l’Iran, les républiques de l’Asie centrale… – se sont rencontrés à Bichkek, capitale du Kirghizistan, accompagnés de différents pays « observateurs » ou « partenaires de dialogue ». Cette organisation constitue un bloc eurasiatique de nations qui ne sont pas très regardantes sur des questions de démocratie et qui sont d’accord pour croire que l’ordre mondial ne devrait pas être régi par les seuls Etats-Unis. De manière prévisible, à Bichkek, ils ont signé une déclaration condamnant l’attaque américaine contre l’Iran.

Le mois d’août a vu aussi une nouveauté : le 7, à La Mecque, un accord de défense conjointe a été signée par l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Ce dernier avait déjà signé un accord avec l’Arabie saoudite l’année dernière : en échange de l’argent saoudien pour soutenir son économie chancelante, le Pakistan fournit des troupes et aide le royaume de MBS à développer ses défenses. L’arrivée de la Turquie dans le dispositif crée un véritable front sunnite au Moyen Orient en opposition à l’Iran chiite. Pourtant, si l’Arabie saoudite voit en l’Iran un pays ennemi qui se pose en rival des Saoudiens pour le leadership du monde musulman, le Pakistan ne s’oppose pas à l’Iran. Ses élites ont même une certaine admiration pour la culture perse. En revanche, aucun front chiite ne se dessine sur l’échiquier géopolitique.

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Que reste-t-il des accords d’Abraham qui, en 2020, au cours du premier mandat de Donald Trump, ont normalisé les relations diplomatiques entre Israël et les Emirats, Bahreïn, le Maroc, et un certain nombre d’autres pays musulmans. Aujourd’hui, ça marche bien avec les Emirats et Bahreïn, mais il semble peu probable que l’Arabie saoudite se lance et signe.

Que conclure de toute cette activité – ou inactivité ? On peut y voir une confirmation du déclin actuel du multilatéralisme, dont le monde n’est pas loin de signer l’acte de décès. L’ordre international se fragmente en blocs définis par des accords entre un nombre limité de partenaires. Ces alliances se font, se défont, se recomposent et se superposent à volonté. L’Union européenne est en train de devenir un bloc comme les autres, mais un bloc que le reste du monde reconnait, surtout sur le plan économique.