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Douglas Murray: se battre à l’israélienne

Dans son nouveau livre, Douglas Murray estime que les Occidentaux ont tout à apprendre de la combativité d’Israël face à ses ennemis. Le journaliste britannique tire un trait d’union entre nazis et terroristes propalestiniens: leur culte de la mort qui vise à anéantir les juifs est un défi existentiel pour toutes les sociétés démocratiques.


Parmi les trop nombreuses victimes de la tuerie de Bondi Beach en Australie, le 14 décembre 2025, se trouvait Alexander Kleytman. Il a succombé aux tirs d’un terroriste en tentant de protéger son épouse. Né en 1938, il avait fui son Ukraine natale pour échapper à la Shoah par balles. Réfugié en Sibérie avec sa mère, il y a connu des conditions de vie très dures avant de pouvoir, un jour, émigrer en Australie. L’engrenage mortel qu’il avait évité dans son enfance l’a rattrapé des décennies plus tard, de l’autre côté de la planète. Un trait d’union direct peut en effet être tracé entre les nazis du passé et les terroristes propalestiniens d’aujourd’hui. Ils partagent un même culte de la mort qui vise l’anéantissement des juifs et constitue un défi existentiel pour les sociétés démocratiques. C’est la thèse du dernier livre de Douglas Murray, Les Démocraties et la Mort. Israël, l’islamisme et nous. Sorti en anglais en avril, il vient de paraître aux presses de L’Artilleur dans l’excellente traduction de Niels Le Saux.

Culte macabre

Dans la langue de Shakespeare qui cultive les formules ramassées, le titre d’origine est plus explicite : On Democracies and Death Cults. Israel, Hamas and the Future of the West. On comprend déjà que, selon l’auteur, ce qui caractérise l’organisation terroriste palestinienne, c’est sa façon de placer la mort au-dessus de la vie dans toutes les circonstances. Ce culte macabre permet à ses « soldats » d’agir avec une absence totale de pitié et d’aller le plus loin possible pour inspirer la terreur à leurs victimes réelles et potentielles. Comment les sociétés démocratiques peuvent-elles résister à une telle force ? Entretenir un culte similaire serait contraire à leurs principes fondamentaux. Mais jusqu’ici, nos dirigeants se sont contentés de déclarations creuses et louvoyantes ainsi que d’actions timides et incohérentes. Pour Murray, nous avons tout à apprendre d’Israël qui a réussi à survivre contre vents et marées, et à faire preuve de combativité face aux ennemis les plus déterminés. Or on nous répète à satiété qu’Israël est un État d’apartheid génocidaire, que c’est lui l’adversaire de la civilisation et que le Hamas est du côté du Bien. Murray réfute cette inversion des valeurs. Son livre est un récit fouillé de ce qui s’est passé depuis le 7-Octobre. C’est aussi une défense d’Israël, de son existence et de sa riposte au Hamas. Enfin, c’est une réflexion sur l’étrange haine de soi des Occidentaux et un appel à l’action face aux adorateurs de la mort qui menacent le monde libre.

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Bien que connu pour ses livres, Douglas Murray est aussi un reporter de guerre. Son nouveau titre est enrichi par ses expériences. Après le 7-Octobre, il a passé au total six mois en Israël et a été deux fois à Gaza avec l’armée israélienne. Il a recueilli les témoignages de survivants, de familles de victimes et d’otages. Il a discuté longuement avec des militaires, des médecins et des psychothérapeutes. Il a interviewé les dirigeants du gouvernement et des partis d’opposition, sans omettre Benyamin Netanyahou. Il a rencontré des Arabes musulmans d’Israël et des Druzes. Et le Hamas ? Ce dernier a refusé d’accueillir le Britannique. Murray a pu pénétrer dans les prisons de haute sécurité pour parler avec les pires terroristes qui y sont détenus, mais ils n’avaient rien à ajouter aux déclarations de haine que le monde a déjà entendues.

Propagande mensongère

Car le discours du Hamas est aussi implacable que cohérent. Il est fondé sur une propagande mensongère qui, depuis le retrait d’Israël en 2005, présente Gaza comme un vaste camp de concentration où la population civile est soumise à des conditions de vie inhumaines. Murray détaille les sommes colossales données par les Américains, les Européens et le Qatar qui ont servi, non à secourir les Gazaouis, mais à enrichir les dirigeants du Hamas, et surtout à l’achat d’armes et à la construction du vaste réseau souterrain – plus de 560 kilomètres de tunnels avec 6 000 points d’entrée – destiné à abriter les combattants sous les structures civiles. Si les enfants souffrent tellement, c’est parce que le Hamas ne craint pas de les mettre en avant. Les soldats israéliens ont trouvé d’innombrables caches d’armes dans les écoles et les maisons, surtout dans les chambres d’enfants. En clair, le Hamas sacrifie sa population, enfants compris, en l’utilisant comme bouclier humain et comme vecteur de mobilisation de l’opinion internationale. Le chef Ismaël Haniyeh a déclaré en 2017 : « Les enfants sont des outils à utiliser contre Israël. Nous les sacrifions pour obtenir le soutien politique du monde. »

Comme prévu, une grande partie de l’opinion publique occidentale gobe ces mensonges et approuve ce culte de la mort. Dès le 7 octobre 2023, avant que Tsahal lance sa riposte, il y a des manifestations dans de nombreuses capitales pour protester, non contre la barbarie du Hamas, mais contre Israël. À la mort de Yahya Sinouar, les propalestiniens – qu’ils soient musulmans ou de gauche – pleurent sa disparition sur les campus et les places publiques. C’est une forme de compassion à l’envers, qui met les bourreaux à la place des victimes. Murray cite la militante canadienne Naomi Klein, qui prétend qu’Israël exhibe ses citoyens traumatisés comme arme de guerre. Elle et ses camarades sont totalement anesthésiés vis-à-vis des souffrances des juifs. Ces derniers seraient à la fois diaboliques par leur habileté et leur perversité, et des moins-que-rien ne méritant aucune empathie. Exactement le point de vue des nazis. Pas surprenant que dans les résidences gazaouies on ait trouvé des exemplaires de Mein Kampf. Pour ne pas être en reste, lors d’une manifestation propalestinienne devant l’opéra de Sydney, le 9 octobre 2023, les participants scandaient : « Gazons les juifs ! »

Après l’attentat de Bondi Beach, le Premier ministre australien Anthony Albanese a prononcé des discours où on ne trouve pas un seul mot sur le fait que les terroristes agissaient au nom de l’islam. En revanche, il a évoqué la menace de l’extrême droite. Entre une telle incapacité à nommer l’adversaire et le culte mortifère des islamistes, Murray identifie une autre voie, celle des Israéliens qui ont su combattre le mal sans célébrer la mort.

Douglas Murray, Les Démocraties et la Mort. Israël, l’islamisme et nous, L’Artilleur, 2025.

Les démocraties et la mort: Israël, l'islamisme et nous

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Et l’intime, bordel ? 

La psychiatrie, de nos jours dans les sociétés occidentales, est devenue le lieu où se dépose et se médicalise une crise profondément politique et démocratique, transformant la souffrance collective, la perte de sens et l’effondrement du monde commun en troubles individuels que l’on soigne à défaut d’être autorisé à les penser vraiment.


L’année 2026 ne s’ouvre pas dans l’incertitude, mais dans la sidération. L’enlèvement de Maduro — événement que l’on disait impensable — a brutalement rappelé que même les régimes réputés les plus verrouillés peuvent se dissoudre en une nuit ; en Iran, le soulèvement a franchi un seuil irréversible, prenant le visage d’une révolution dont nul ne peut encore mesurer l’issue ni le prix humain ; la reconnaissance du Somaliland par Israël, geste diplomatique à la fois discret et lourd de conséquences, redessine en silence des équilibres que l’Occident regarde à peine, trop occupé à commenter ses propres peurs ; enfin, le coup de force de Trump sur le Groenland, assumé comme un acte de prédation stratégique à ciel ouvert, marque la fin officielle des pudeurs géopolitiques et consacre le retour d’un monde où la souveraineté se négocie désormais sans le langage du droit. Ces faits ne sont pas de simples nouvelles : ils disent quelque chose d’un monde qui ne tient plus par ses récits, mais par des ruptures, des fractures, des surgissements.

Fatigue morale

Et pourtant, à mesure que l’événement s’impose comme horizon unique de l’attention, quelque chose d’essentiel disparaît. Le vacarme du monde — stratégies, coups de force, révolutions spectaculaires, recompositions géopolitiques — occupe tout l’espace, au point d’écraser ce qui se vit à hauteur d’homme. On nous dit ce qui est important, ce qui mérite d’être regardé, pensé, commenté ; on ne nous dit plus rien de ce que vivent réellement les individus. L’actualité devient un écran, et le réel se retire.

Car ce que vivent les gens aujourd’hui ne relève plus seulement du malaise privé. C’est une expérience diffuse de désajustement, de fatigue morale, de perte de prise sur un monde qui se transforme sans eux et souvent contre eux. Peur de l’effondrement, colère sans mots, sentiment d’invisibilité, impression d’être sommé d’endurer pendant que tout se décide ailleurs : cette matière intime, silencieuse, est devenue le cœur battant de la crise démocratique. Mais elle ne trouve plus ni langage, ni lieu, ni reconnaissance.

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La démocratie se dégrade lorsqu’elle cesse d’entendre ce qui se joue dans l’intime, lorsqu’elle ne sait plus reconnaître que la souffrance individuelle est aussi un fait politique. L’écart grandissant entre le récit officiel du monde et l’expérience vécue des existences ordinaires produit une désaffiliation profonde : on ne se reconnaît plus dans la parole publique, on ne s’y sent plus inclus, parfois même plus concerné. De cet écart naissent le ressentiment, la tentation de la violence, le repli, ou le désir d’en finir avec un monde jugé mensonger.

C’est dans ce silence imposé aux vies ordinaires, au cœur même du fracas du monde, que se loge aujourd’hui la maladie de nos démocraties.

Dissolution des limites et de la société

Je reviens aujourd’hui vers des lieux que j’avais laissés derrière moi, non par oubli, mais par nécessité de survie intérieure. Je parle des institutions de santé mentale, de la pédopsychiatrie, de l’addictologie, de ces espaces où l’on recueille désormais ce que la société ne veut plus voir d’elle-même. Ce retour est récent, presque brutal, et il me surprend moi-même. J’y entre comme on entre dans une chambre trop longtemps fermée : l’air y est lourd, saturé de douleurs anciennes, d’angoisses sans mots, de violences retenues jusqu’à l’asphyxie.

Ce que je découvre là n’est pas seulement la souffrance psychique — elle a toujours existé — mais son changement de statut. Elle n’est plus l’exception, ni même la pathologie : elle est devenue le langage ordinaire d’une démocratie épuisée. Des enfants arrivent déjà vieux, chargés d’une peur qui ne leur appartient pas. Des adolescents parlent de la violence comme d’une météo intérieure. Des familles se présentent comme on se rend, vidées de toute espérance que le monde leur soit encore habitable.

Ces lieux sont devenus les dépotoirs moraux d’un ordre social qui n’ose plus se nommer en faillite. On y dépose ce que la cité refuse de penser : l’échec de la transmission, la dissolution des limites, la haine rentrée, la colère sans destinataire. Tout ce qui relevait autrefois du politique, du conflit, de la responsabilité collective, est désormais traduit en symptômes, en diagnostics, en troubles. La démocratie, incapable d’affronter ce qu’elle engendre, a confié son désarroi au soin, comme si l’on pouvait réparer une civilisation à coups de protocoles.

Je vois ainsi se déployer, sous mes yeux, le grand mensonge de notre temps : faire croire que la souffrance est toujours individuelle, que la violence est toujours personnelle, que l’effondrement du monde commun n’est qu’une somme de fragilités intimes. Ce déplacement est commode. Il permet de soigner sans accuser, d’apaiser sans comprendre, de gérer sans juger. Il transforme la démocratie en hospice, et le citoyen en patient.

Les soignants le savent. Leur fatigue n’est pas seulement celle des corps ; elle est morale, métaphysique presque. Ils tiennent debout dans un mensonge institutionnalisé : on leur demande de contenir ce que personne n’ose nommer. Ils voient bien que l’enfant violent est souvent un messager, que l’adolescent perdu est une prophétie, que l’addict est un survivant. Mais ils n’ont plus le droit de dire ce que ces vies révèlent : la décomposition lente, feutrée, de nos sociétés occidentales.

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Et pourtant, dans ces lieux dévastés, quelque chose résiste encore. Une obstination presque héroïque à ne pas réduire un être humain à son trouble. Une parole maintenue, fragile, menacée, mais vivante. Une limite posée, parfois, là où tout s’effondre. Ce sont de petites choses, presque invisibles, mais elles portent plus de vérité que tous les discours officiels sur le vivre-ensemble. C’est là, paradoxalement, que subsiste encore une forme de démocratie — non pas triomphante, mais vivante, blessée, agonisante peut-être, mais non encore morte.

Car une démocratie vivante n’est pas celle qui promet le bonheur, ni celle qui élimine le conflit. C’est celle qui accepte la tragédie de l’humain, qui sait que la peur, la colère, la haine font partie de l’histoire des hommes, et qu’il faut leur donner des formes pour éviter qu’elles ne deviennent meurtrières. Lorsqu’une démocratie renonce à cette tâche, elle ouvre la voie aux totalitarismes, toujours.

Et ils sont là, aujourd’hui, sous des visages multiples, souvent séduisants. La gauche révolutionnaire, lorsqu’elle transforme toute dissidence en faute morale et rêve d’un monde purifié de ses contradictions. Le wokisme, lorsqu’il remplace la pensée par l’anathème et réduit les êtres à leurs blessures identitaires. Le marché, lorsqu’il dissout toute idée de bien commun dans la jouissance solitaire et marchande. Et l’islamisme, surtout, lorsqu’il propose une sortie radicale de l’histoire européenne elle-même, substituant à la loi humaine une loi sacrée, close, totalisante, mortifère.

Toutes ces forces ont un point commun : elles haïssent la démocratie vivante, parce qu’elle est imparfaite, contradictoire, douloureuse. Elles préfèrent la certitude au doute, la pureté à la complexité, l’obéissance à la responsabilité. Elles prospèrent sur la fatigue des peuples, sur leur désir d’en finir avec la liberté comme fardeau.

Ce que la démocratie exige désormais de chacun est rude. Elle n’offre plus de confort moral. Elle oblige à regarder ce que nous sommes devenus. Elle demande le courage de ne pas se défausser, de ne pas tout confier au soin, à la morale, à la technique. Elle exige que chacun accepte de porter une part du conflit, de l’incertitude, de la responsabilité.

Je ne sais pas si nous en serons capables. Je sais seulement que ce qui se joue aujourd’hui, dans ces lieux de soin silencieux, annonce ce qui attend l’ensemble de nos sociétés. Tant qu’il restera des hommes et des femmes pour refuser de réduire l’humain à un cas, à un trouble, à une identité close, quelque chose de notre monde survivra.

Le reste — slogans, indignations, utopies — n’est que littérature de ruines.

La société malade

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L’Empire romain en chute libre?

Dans son livre, Tiphaine Moreau contredit la vision d’une chute brutale de Rome pour montrer un lent processus de transformations et de résiliences, dont l’héritage culturel relativise nos discours déclinistes contemporains.


Evidemment, les analogies sont tentantes ; elles fleurent l’air du temps : auteur d’un essai intitulé La Tragédie migratoire et la chute des empires (éditions Odile Jacob), Chantal Delsol, par exemple, l’assurait dans un entretien donné au Figaro : « comme à l’époque de la chute de Rome, l’Occident vit l’effondrement d’un vieil Empire ». L’historienne Tiphaine Moreau, penchée quant à elle sur « les derniers feux de l’Occident romain », ne se risque pas pour sa part à ces oracles de Cassandre.

Un lent effondrement

Plus sobrement intitulé Le Bas–Empire, mais nourri de très haute érudition, son livre explore, avec une minutie quasi horlogère et dans un luxe de détails parfois intimidant pour le lecteur non spécialiste,  la chronologie de ce « crépuscule » : Tiphaine Moreau en révise à nouveaux frais les étapes, moins pour en déplorer l’improbable fatalité que pour, tout au contraire, brosser, de cet empire romain tardif, dans son inextricable complexité, un panorama propre à « réviser la boussole, compléter le puzzle », pour reprendre sa formule imagée. Car d’après elle, les fameuses « invasions barbares » s’inscrivent bien plutôt dans un contexte de longues « résiliences » politiques, qui servent d’amortisseur à l’effondrement du vieil édifice impérial. Tout ne serait donc pas perdu pour le Vieux Continent, si l’on tient absolument à s’accrocher à ces téméraires rapprochements entre l’Antiquité tardive et notre Occident si malmené à l’aube du troisième millénaire !

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Quelques cartes liminaires posent fort utilement les jalons de cette lente désintégration (les diocèses de l’Empire romain à la fin du IIIè siècle ; son partage en 395 ; la géographie de l’occident romain en 475), tandis que, ponctuant un récit nourri, il faut le reconnaître, jusqu’à la saturation, des tableaux renseignent, par exemple, sur l’état de l’administration au temps de Constance II, ou encore sur « la dynastie théodosienne »…  Autant dire que, si Rome ne s’est pas défaite en un jour, elle n’est pas, s’il faut en croire l’émérite Bertrand Lançon, « un vieillard au bout du rouleau ». Mais, poursuit le docte préfacier, « l’histoire du Vè siècle a été construite a posteriori, avec le point de mire qu’est la ‘’chute’’ de l’Empire romain d’Occident, cela à une époque qui préfère le ‘’bang’’ au murmure et, non sans un attrait morbide, l’effondrement à la discrète extinction ». De fait, surenchérit Tiphaine Moreau, « jusqu’au XXème siècle, le ‘’Bas-Empire‘’ est essentiellement pensé par des historiens déclinistes. Tout un champ lexical rapporté au déclin (‘’décadence’’, ‘’agonie’’, ‘’vieillesse’’) a durablement caractérisé cette période ». Et d’évoquer la toile captivante, si délicieusement kitsch de Thomas Couture (1815-1879), Les Romains de la décadence, millésimée 1847, laquelle trône à bon escient dans la nef du musée d’Orsay.

Dérèglements monétaires, épidémies, troubles militaires et religieux…

A rebours d’une supposée sénescence, cet empire qui, au début de la période considérée, « s’étire sur cinq de nos fuseaux horaires et réunit environ 50 millions d’habitants », va donc se transformer sous la pression de « l’altérité barbare […], en partie une construction mentale des Romains, utile à leur patriotisme », précise l’historienne : « c’est au IIIè siècle que le vocable barbarium vient à désigner l’espace situé au-delà des frontières de l’Empire ». Et de dérouler, sur quelque 350 pages d’une impressionnante – et quelque peu suffocante – densité factuelle, les péripéties hautes en couleur de ce bouleversement, depuis Gallien jusqu’au temps de Théodose. Il serait vain, dans les limites du présent article, d’en résumer les enchaînements et les articulations, tant surabondent, de chapitre en chapitre, les noms des lieux et des acteurs de ce drame aux intrigues enchevêtrées : dérèglements monétaires, épidémies, troubles politico-militaires, changements climatiques, persécution et affirmation du christianisme au sein du paganisme, usurpations, soubresauts des pouvoirs, enracinement des dynasties, crises de succession, clivages entre cultes concurrents, rupture de l’Empire bicéphale et partage de l’Empire romain (395)… D’Aurélien à Julien, en passant par le long règne de Constantin jusqu’à celui de Théodose – « derniers empereurs à avoir gouvernés seuls l’ensemble de l’Empire romain » -, configurations inédites de ces successives dyarchies et autres polyarchies, bras de fer avec le pouvoir épiscopal, sac de Rome (410) par les Goths, effacement, enfin, au Vè siècle, des cultes traditionnels, quand sonne l’heure des Huns et des Vandales…

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Cette seule citation donnera une idée de la jungle où le lecteur est invité à pénétrer : « En échange de leur soutien, les Goths sont autorisés à prendre le contrôle de Narbonne en 402, tandis que le roi des Burgondes Gondioc (mort en 473) obtient rien de moins que la fonction de maître des milices, avec le contrôle de Lyon et de la vallée de la Saône. En revanche, au sud, les Vandales continuent de menacer l’Italie d’un débarquement. Le mariage d’Eudoxia avec son fils aîné Hunéric légitime les prétentions de Genséric à réclamer des terres occidentales en dot. L’empereur Léon parvient à obtenir la libération d’Eudoxia et de Placidia, mais le traité qu’il conclut en 462 avec le roi vandale interdit toute intervention militaire en Afrique. Ricimer est contraint de réduire l’horizon géographique de ses prétentions. Bien que docile, Libius Severus ne lui est d’aucune utilité et l’Italie se trouve maintenant entourée de concessions territoriales, peu ou prou consenties à des ‘’seigneurs de la guerre’’ et des rois barbares aux pouvoirs de plus en plus indépendants de Rome ». On le voit, l’Histoire n’est jamais chose simple. Anthémius, Childéric, Riothamus, Odoacre, Gondebaud, Olybrius, Zénon, Trocundos, Aspar ou Julius Nepus – un florilège poétique d’obscurs patronymes investit cette « chute sans bruit » de l’Empire romain, « alors que l’autre fleurit vers ce que les savants appellent ‘’ l’Empire byzantin » », amené à conserver une grande puissance au cours du Moyen Age ».

Rassurant

Attentive, comme on l’a vu, à s’affranchir des lectures romantiques peignant une déréliction sans appel de la puissance romaine, Tiphaine Moreau a soin de souligner, par exemple, que « les élites romaines ont subsisté au-delà de la fin de l’administration romaine de l’Occident et ont été les réserves d’une culture qui ne s’est pas déromanisée » ; ou encore,  que « la langue latine […] s’est maintenue dans les royaumes barbares » ; que « la culture classique a continué d’être portée dans le sud de la Gaule au sein des familles sénatoriales, au moins jusqu’au milieu du VIIè siècle ». En bref, que « l’histoire de la civilisation romaine précède la période impériale et en excède la fin ».

De nos jours où, à tort ou à raison, la vision ‘’décliniste’’ de l’Occident vient aveugler toute projection un tant soit peu chargée d’optimisme, la leçon est rassurante.     

 A lire : Le Bas Empire. IIIè-Vè siècle. Les derniers feux de l’Occident romain, par Tiphaine Moreau. 512p., Editions Perrin, 2026.  

Le Bas Empire

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L’ébéniste et la Mairie de Paris

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Ivan Lulli est le dernier ébéniste-sculpteur du centre de Paris. Un chêne qui ne parle pas la langue de bois !


Nous lui avions consacré un portrait en 2021 mais de l’eau a coulé depuis « sous l’pont d’l’Alma »… Ivan, aujourd’hui, pousse un coup de gueule qui mérite, nous semble-t-il, une réponse, à la veille des élections municipales.

Mais « résumons » d’abord un peu le personnage…

Fondé en 1965 par son père italien Adelfio Lulli, son atelier d’ébénisterie a été classé récemment à l’inventaire des bâtiments de France. Les amoureux de Paris s’y rendent toujours avec joie, passage du Bourg-L’Abbé (entre la rue Saint Denis et le boulevard de Sébastopol), car rien n’a changé depuis : ni les machines, ni le téléphone, ni l’éclairage : tout est resté dans son jus, au milieu des copeaux de bois. Ivan a toujours eu une grande admiration pour son père. C’est pourquoi il a fait peindre le cartouche de la devanture à la feuille d’or : « A. Lulli & Fils depuis 1965 ». 

Le Caruso du rabot 

« C’était un grand monsieur tant par sa bonté que par sa taille. C’était un artiste, il avait compris la matière, ce qu’il m’a transmis d’ailleurs. Ancien garde pontifical au Vatican, puis cameraman à la Rai (Radiotelevisione italiana), il est venu refaire sa vie à Paris où il a appris la feuille d’or et la polychromie chez les plus grands décorateurs de l’époque (comme Jansen et Bagès). En créant cet atelier, il a contribué à la renommée de ce quartier qui était alors un village fourmillant de commerces ; les forts des Halles et les prostituées faisaient régner l’ordre dans les rues : on n’avait pas intérêt à les emmerder ! La rue Saint Denis était en fait l’une des plus sûres de la capitale, preuve que les classes populaires savent très bien se débrouiller toutes seules. »

Que reste-t-il de tout ça ? « Pas grand-chose. Le quartier est devenu aussi vide et triste qu’un tiroir de chez IKEA. »

En 1977, Ivan Lulli intègre la prestigieuse école Boulle en tant qu’ébéniste-marqueteur. Il développera par la suite la parqueterie à motifs (l’art des parquets conjuguant les différentes essences de bois précieux).

Son père est né dans le village étrusque de Palestrina (à 40 km de Rome), un nom rendu célèbre par le créateur de la polyphonie – le compositeur Giovanni Pierluigi da Palestrina né là il y a exactement cinq siècles en 1526. Autant dire qu’Ivan est passionné de musique comme en témoignent nombre de ses sculptures qui rendent hommage à cet art en matérialisant les notes en trois dimensions (bronze, bois, résine). Quand ses admiratrices viennent le voir (dans le quartier, on le surnomme « le Caruso du rabot ») elles le trouvent souvent en train de fredonner en poussant la chansonnette.

Il balance pas les noms

Durant toute sa carrière, Ivan Lulli a travaillé pour des artistes sensibles qui aimaient lui rendre visite, comme Georges Moustaki, Sylvia Montfort, Pierre Cardin « et d’autres acteurs et actrices dont je tairai le nom par discrétion ». La collection Pierre Cardin détient toujours son magnifique cheval en bois de tilleul commandé par le couturier qui lui avait dit lors de la livraison : « Ivan, vous avez mis tout votre cœur dans cette sculpture ». Ses réalisations ont aussi été exposées dans différentes galerie (place des Vosges, place du Tertre, Art Club Galerie en face du Louvre). Avec d’autres artisans émérites, il a reçu en 2021 la médaille du mérite de la Ville de Paris.

Surtout, Ivan est un homme instinctif et généreux qui aime offrir : « Plus on donne, plus on reçoit, c’est un fait d’expérience. » Son zèle altruiste le pousse ainsi à former gratuitement 25 apprentis chaque année. Au quotidien, il travaille pour toutes les classes sociales. Son atelier est apolitique et sans religion. Bref, « un mec bien »

En 2025, il lui est arrivé quelque chose. « En rapatriant la sépulture de mon père dans son village natal, à Palestrina, j’ai eu le plaisir de retrouver un ami d’enfance qui aujourd’hui est le responsable de la maison du compositeur, devenue musée. Je lui ai dit que j’avais depuis longtemps le désir d’offrir une de mes œuvres à ce musée. Je lui ai lu ce très joli texte de Victor Hugo qui encense Pier Luigi da Palestrina :

« Puissant Palestrina, vieux maître, vieux génie, je vous salue ici père de l’harmonie, car ainsi qu’un grand fleuve où boivent les humains, toute cette musique a coulé de vos mains. » 

Marché conclu entre deux verres de Chianti et quelques olives. La cérémonie se fera au cours de l’été 2026 dans le cadre de l’anniversaire des 500 ans de la naissance de l’auteur de la Messe du Pape Marcel.

Alors, quel est donc le motif de son courroux ?

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« Cela fait des années que je veux donner au Bataclan et à Notre-Dame de Paris une grande sculpture en bronze représentant une note de musique. Pourquoi Notre-Dame ? Parce que le solfège occidental a été inventé là, au Moyen Age, autour de Notre-Dame de Paris ! Les notes ont été créées à partir des syllabes de l’hymne de saint Jean-Baptiste :

UT queant laxis
REsonare fibris
MIra gestorum
FAmuli tuorum
SOLve populis
LAbii reactum
(la septième note, le SI, recevra son nom plus tard)

Un ébéniste qui chante un cantique médiéval en latin vous en connaissez beaucoup ?

« Pour le Bataclan, il me semblait évident de proposer un mémorial qui pourrait se trouver en face du bâtiment où trône un triste urinoir public ! C’est un don. Pas question de faire de l’argent sur le dos des victimes de l’attentat. Je veux ainsi apporter ma contribution à la mémoire de la ville de Paris, comme l’ont toujours fait les artisans parisiens depuis des siècles : Violet le Duc, Guimard, Morris, etc. Des personnes ont perdu la vie ici parce qu’elles étaient venues écouter de la musique. Une sculpture en cet endroit aurait toute sa place. Mais voilà, personne ne me répond, comme si le fait de donner n’avait aucune valeur ni aucun sens ! Personne. Mon projet ne semble pas intéresser les personnes hautement placées.»

« Mais mon pauvre Ivan, lui dis-je, ce que tu vis, c’est ce que nous vivons tous, au quotidien. Si tu n’es pas Jeff Koons, si tu n’es pas puissant, personne n’a de raison de te répondre ! » 

La colère d’Ivan me touche car elle exprime une colère sourde que je ressens en ce moment, comme si nous vivions dans une société atomisée où plus personne ne répond à personne… L’instantanéité de la communication a fini par déboucher sur le vide et l’annihilation de la personne.

Dans sa monumentale biographie en trois tomes de Kafka, Reiner Stach explique d’ailleurs à quel point l’art de communiquer par lettres s’est effondré en Occident, signe d’une décadence de l’expression de soi et d’un oubli de l’autre. Kafka a écrit des centaines de lettres magnifiques dans lesquelles il mettait toute son âme. Aujourd’hui nous envoyons des SMS qui ressemblent à des crottes de lapin.

Ivan, pourtant, avait pris la peine d’écrire de belles lettres, au stylo plume, sur du beau papier vélin, avec une belle enveloppe et un timbre. Il avait tracé ses lettres, ses mots et ses phrases comme on nous avait appris à le faire à l’école primaire, avec des pleins et des déliés… Ses lettres ne méritaient-elles pas au moins une réponse ? Quand un citoyen propose de faire quelque chose pour sa Cité, n’est-ce pas louable ?

« Palestrina est le plus vieux village étrusque d’Italie. On appelle ce pays l’Etrurie. Je dirais que la France, c’est l’Huîtrerie : les gens sont devenus fermés comme des huîtres ! »

Appel aux futurs candidats à la mairie de Paris : répondez à Ivan Lulli ! 

Victor Hugo l’a génialement montré dans Notre de Dame de Paris et Les misérables : le peuple de Paris a toujours eu besoin de s’emparer de ses monuments pour leur donner une patine. Ivan Lulli est l’un des porte-parole de cette mémoire collective. Voici un artisan philanthrope qui veut rendre hommage aux victimes du terrorisme islamique. Il ne demande pas un sou. Il est prêt à donner comme beaucoup d’artistes peintres et sculpteurs ont donné à leur ville (Rodin, Brancusi, Puvis de Chavanne, etc). Réponse ? néant.

Ivan a pour habitude de citer cette très belle phrase de Dostoïevski : « L’art sauvera le monde ». Allez papi Lulli, je suis avec toi !

De la feuille d’érable à la bannière étoilée…

Le Canada est une des proies convoitées par Donald Trump. L’armée canadienne est-elle parée à toute éventualité militaire?


Ne nous associons qu’avec que nos égaux ;
           Ou bien il nous faudra craindre
           Le destin d’un de ces Pots.

Jean de la Fontaine. (Le Pot de terre et le Pot de fer)


Impossible n’est pas trumpien. Jusqu’à présent, le président américain a montré sa volonté de concrétiser des projets qui eussent semblé loufoques, ou facétieux peu de temps auparavant.

Il semble de plus en plus sérieux quant à l’idée d’incorporer le Groenland et le Canada à l’Union américaine. Une opération militaire visant celui-là serait une promenade militaire de quelques minutes, surtout qu’il y a déjà une base militaire américaine à Pituffik. Mais que dire d’une invasion du Canada?

On peut conjecturer que les forces armées canadiennes (jadis qualifiées d’« armée d’opéra comique » par feu l’ancien Premier ministre indépendantiste québécois René Lévesque) auraient le bon sens élémentaire de ne pas tenter d’utiliser la force, ce qui causerait des morts inutiles qui ne retarderaient l’avancée américaine que de quelques minutes.

En effet, selon des fuites, on apprend que l’état-major étudie plusieurs scénarios et il constate que les forces américaines seraient probablement en mesure de neutraliser les principales positions stratégiques canadiennes en seulement deux jours1. Conclusion on ne peut plus raisonnable et réaliste.

Mais voici que les cogitations des généraux canadiens prennent une tournure carrément comique! Plutôt qu’un affrontement sur le champ de bataille, on évoque une riposte de type insurrectionnel : embuscades et « tactiques de guérilla », et on prend comme modèle… les talibans2!

En histoire militaire, s’inspirer des méthodes de l'(ex)ennemi n’a rien de nouveau et est même parfois de (très) bonne guerre. Lors de la guerre (française) d’Indochine, de nombreux officiers se prenaient pour Mao Tsé-Toung et reprenaient à leur compte sa devise : « être dans la population comme un poisson dans l’eau »…

Mais, en l’occurrence, nul besoin d’avoir fait Saint-Cyr pour comprendre d’abord que la configuration du terrain canadien n’a rien à voir avec les montagnes d’Afghanistan. Et surtout, on voit mal comment une population civile pourrait participer à de telles escarmouches ; quels banlieusards et autres citadins s’aventureraient hors de leurs logements douillets et bien chauffés et renonceraient au visionnement de « Harry & Meghan » sur Netflix pour harceler les forces occupantes! Quant à la population rurale, on est aussi fort loin des baroudeurs de la guerre des Boers. Une transposition des plus hasardeuses…

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En fait, dans un tel cas de figure, on peut plutôt imaginer que les rednecks albertains accueilleraient à bras ouverts les militaires venus du sud avec des banderoles « Welcome Americans », comme dans le classique film « The mouse that roared » en v.o. (« La souris qui rugissait » en v.f.) avec Peter Sellers. Au moins cette province tomberait dans l’escarcelle américaine de son plein gré. Et vu sa position géographique, il pourrait y avoir un effet domino sur les trois autres provinces de l’ouest (Manitoba, Saskatchewan et Colombie-Britannique). Une fois le pétrole acquis, sa Majesté orange se désintéresserait peut-être de l’est du pays. Trump a parfaitement sur une chose : l’appartenance de ces quatre territoires au Canada est purement artificielle et résulte d’un tracé de frontière colonial, digne de la conférence de Berlin de 1885; la géographie appellerait plutôt leur rattachement au voisin du sud. Évidemment, on pourrait envisager que la Colombie-Britannique constituât alors un État indépendant, vu sa façade maritime, à moins que le locataire (et ripolineur) de la Maison-Blanche préférât assurer la continuité territoriale entre l’Alaska et l’État de Washington…

[Un peu d’histoire canadienne. La (con)fédération canadienne elle-même, créée en 1867, est le fruit d’un péché originel : plusieurs députés québécois ayant reçu ce que l’on pourrait délicatement qualifier de petit pourliche compensateur de l’augmentation du coût de la vie ont alors fait pencher la balance et voté en faveur de celle-ci. En 1873, l’Ile-du-Prince-Edouard est devenue la 5e province canadienne avec l’assentiment des politiciens locaux ayant à peine récupéré de la gueule de bois due aux beuveries et banquets pantagruéliques qui leur avaient été gracieusement offerts par le premier Premier ministre (con)fédéral Sir John A. Macdonald, lui-même corrompu jusqu’à la moelle et poivrot confirmé, alors que les intérêts économiques de l’Ile allaient plutôt dans le sens de l’adhésion aux Etats-Unis. Enfin, Terre-Neuve (« Newfoundland » en v.o.) est devenue la dernière province canadienne en 1949 en raison de la collusion entre le Royaume-Uni et le Canada : lors des deux référendums [d’ailleurs truqués] de 1948, l’option démocratique de l’adhésion aux Etats-Unis, qui l’aurait certainement emporté, ne fut même pas proposée à l’électorat. Et pour cause. Ses habitants sont d’ailleurs devenus les Belges du Canada : de nombreuses blagues françaises visant les mangeurs de frites ont été recyclées au profit des pêcheurs de morue buveurs de rhum « Screech », les « Newfies » en v.o., « Terreneuviens » en v.f.].

En bref, si les Américains envahissent le Canada, M. Carney et messieurs les haut galonnés émoulus du Collège militaire royal du Canada doivent comprendre que nulle tactique ne permettra au Canada de rééditer sa dernière victoire sur les Etats-Unis (de 1812). Mais il pourra sans doute compter sur une occupation relativement pacifique.

Quoique Trump fasse, ou projette de faire, en substance, il ne réinvente pas la roue. Son approche est peut-être plus désordonnée.


  1. https://www.journaldemontreal.com/2026/01/20/larmee-canadienne-etudie-le-scenario-dune-invasion-americaine ↩︎
  2. https://www.journaldemontreal.com/2026/01/20/larmee-canadienne-etudie-le-scenario-dune-invasion-americaine / https://www.france24.com/en/live-news/20260120-canada-military-models-response-to-us-invasion-report ↩︎

Règlement de comptes à OK Davos

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Très attendu par les élites de la mondialisation à Davos, le président américain, qui a récemment envisagé d’annexer le Groenland ou de sanctionner commercialement les pays récalcitrants à l’avènement de son « Conseil de paix » (une sorte d’ONU bis, placée sous son égide) parviendra-t-il à convaincre qu’il n’est pas le simple leader vulgaire d’une «internationale réactionnaire», mais qu’il porte un véritable projet?


Règlement de compte à OK Davos : ce mercredi, le cow-boy Donald Trump est attendu, comme une provocation, dans le sanctuaire ouaté du mondialisme institutionnalisé. Les échanges devraient y être rudes, sinon brutaux. La stratégie primaire du poing dans la gueule n’est pas à exclure.

Patriotes 1 – Mondialistes 0

Tout oppose, en effet, les partisans des « sociétés ouvertes », dont Emmanuel Macron se veut une figure inspirée, à celui qui ne cesse de répéter à travers ses deux mandats à la tête des Etats-Unis : « L’avenir n’appartient pas aux mondialistes, l’avenir appartient aux patriotes ». Le Conseil de paix, que Trump veut mettre en place, est d’ailleurs une remise en question des organisations mondialistes et singulièrement de l’ONU. Cette initiative, à laquelle s’oppose le président français, entend œuvrer à « une paix durable (qui) nécessite un jugement pragmatique, des solutions de bon sens et le courage de s’écarter des approches et institutions qui ont trop souvent échoué ». Cet argumentaire reprend en fait les éléments fondamentaux de la « révolution du bon sens » qui avait été, il y a un an, le socle du discours d’investiture de Trump. En février 2025, à Munich, son vice-président J.D. Vance avait déjà malmené les Européens, accusés d’avoir peur de leurs peuples et de ne rien voir des risques d’une immigration de masse. Le 5 décembre, la Maison-Blanche mettait les points sur les i en alertant l’Europe sur son risque « d’effacement civilisationnel ». C’est a priori sur ce même ton que Trump devrait s’adresser à ceux qui ne voient en lui, comme l’accuse Macron, que le leader d’une « internationale réactionnaire ».

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Quasi unanimité contre Trump

La question est de savoir qui, des souverainistes ou des universalistes, a raison. Or, dans ce débat conceptuel, le rejet que suscite le mondialisme appuie l’analyse de Trump, en dépit de l’unanimisme médiatique qui l’accable. Partout sur la planète, et singulièrement en Europe, s’observe le réveil des peuples, des nations, des identités, des enracinements derrière des frontières protégées.

Le monde de Davos, minoritaire, est étranger à la vie des gens ordinaires.

Dans l’opposition idéologique voulue par Macron entre progressistes et populistes, ce sont ces derniers qui sont invités à écrire l’histoire au nom des citoyens oubliés. Trump n’est pas seulement ce personnage mal élevé, mégalomane et imprévisible décrit à l’envi par la presse moutonnière. Certes, je vois ses défauts et ses lourdeurs. Je n’excuse pas non plus la légèreté de son message du 13 novembre encourageant les Iraniens à poursuivre leurs manifestations sous les balles de leurs bourreaux islamistes et promettant : « L’aide est en route » ; jusqu’à ce jour, elle n’est toujours pas arrivée. Cependant, je remarque aussi que Trump a fait l’effort de penser le monde qui vient. Du moins, sa ligne de conduite répond à des analyses de cercles de réflexion qui ont acté l’urgence d’en revenir à la démocratie et aux souverainetés nationales. Ce travail intellectuel, Macron refuse de l’entamer quand il persiste à défendre une oligarchie européenne qui lui impose le Mercosur et le pousse à s’éloigner toujours plus des Français qu’il ne comprend pas. Et réciproquement.

La révolution des oubliés

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KFC, Quick, Five Guys… Quand le halal fait recette

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Halal: le grand silence


La chaîne de poulet KFC a annoncé que 24 de ses 404 restaurants français passaient, à partir du 21 janvier 2026, au halal, conforme au rite musulman. Elle rejoint là d’autres chaines, comme Five Guys, qui a déjà six restaurants rapides hallal et ne sert plus d’alcool (pas de bière, donc). L’enseigne belge Quick, qui avait frôlé la disparition en 2015, s’est mise à servir exclusivement de la viande halal à partir de 2021 en Belgique et France… Un choix gagnant : l’entreprise est désormais prospère. La chaîne Pizza Hut suit le mouvement avec 13 restaurants hallal. De leur côté, les principales enseignes que sont McDonald’s et Burger King se contentent, elles, de proposer des produits à base de poisson pour attirer tout de même une partie de la clientèle musulmane, pour le moment.

Le halal en progression fulgurante

Parmi les quelque 6 millions de musulmans estimés en France, 67% choisissent « systématiquement » de la viande hallal, et 15 % en achètent « la plupart du temps » (IFOP, 2020). De même, près de 7 personnes sur 10 de confession musulmane achètent des desserts, des chocolats ou des bonbons halal (sans gélatine notamment). Lorsqu’ils achètent leurs produits alimentaires, 58% de ces consommateurs vérifient la composition pour s’assurer qu’ils ne contiennent pas d’ingrédients non halal comme de la gélatine animale, de l’alcool ou du porc, par exemple (un chiffre en augmentation de 10 points sur dix ans).

La viande halal s’est taillé la part du lion ces dernières années, et essaime dans les supermarchés, au point qu’on achète souvent hallal sans le savoir, les abattoirs français ne faisant plus guère la distinction. L’économie halal en France affiche une progression remarquable. En 2025, son chiffre d’affaires est estimé entre 7 et 12 milliards d’euros, contre 5,5 milliards en 2010, soit une augmentation de 27 % en quinze ans. Ce dynamisme place la France au deuxième rang mondial, derrière la Malaisie[1]. Parmi les 10 millions de consommateurs réguliers identifiés, près de trois millions ne sont pas musulmans, selon l’institut Solis. Cette progression constante s’inscrit dans un mouvement global : le marché mondial du halal est évalué à 7 000 milliards de dollars, avec une projection de 10 000 milliards de dollars d’ici 2028[2].

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La viande hallal – dont le mode d’abattage fut combattu avec âpreté par la star Brigitte Bardot, disparue dernièrement – reste un problème très délicat à aborder : il est parfaitement licite que les musulmans en disposent, mais des tensions se créent dès lors que l’on aborde le sujet, car le spectre du racisme rôde. Sur le fond, peut-on en discuter sans polémiques ? Un exemple : l’absence de porc devient fréquente dans les cantines des grandes villes. Doit-on l’accepter ? Oui ou non ? Déjà, lors de son élection en 2007, Nicolas Sarkozy évoquait la question…

Se pose également le défi de la mort des bêtes. Il existe trois façons de tuer les animaux d’élevage : l’abattage dit conventionnel, avec électronarcose préalable et divers paramètres électriques aux normes européennes, l’abattage halal sans électronarcose (c’est le halal, et aussi le casher) enfin l’abattage halal avec une électronarcose atténuée, marginal car peu apprécié des musulmans. Chez les musulmans, l’animal encore vivant est d’abord tourné vers la Mecque. Le sacrificateur, agréé par l’une des trois grandes mosquées de France, prononce une bénédiction puis, une fois égorgé, laisse l’animal se vider de son sang. Ceci posé, l’électronarcose traditionnelle n’empêche pas les animaux de ressentir la peur, pour être honnête ; en revanche, elle abrège la souffrance.

Des clients assistent à la préparation de leurs moutons, dans un abattoir temporaire installé dans un hangar de Pantin, en 2004 © THOMAS COEX / AFP

L’abattage rituel des animaux sans étourdissement est une dérogation aux lois françaises,  strictement encadrée par les articles R214-73 à R214-75 du code rural, modifié selon la circulaire du 14 juin 2018. En clair, le législateur consent à fermer les yeux sur la souffrance de ceux qu’elle considère clairement comme des « êtres sensibles » via les articles 515-14 du code civil et L214-1 du code rural. La souffrance animale est reconnue comme telle – voir les dispositions précitées – mais l’Etat la combat sans vigueur, malgré les protestations des défenseurs des animaux.

Le rite religieux de la fête de l’Aïd el-Kébir crispe culturellement certains Français autochtones, et tous les défenseurs des animaux

Il faut évoquer en outre la fête dite de l’Aïd el-Kébir, célébrée à partir du dixième jour du mois lunaire de dhou al hijja, durant trois jours. La date est décalée chaque année ; le calendrier de l’Hégire considère que nous sommes en 1428. Les musulmans y sont invités à sacrifier un mouton selon un rituel précis. Le service Hallal de la Grande Mosquée de Paris prescrit ainsi que « l’agneau ne doit pas être borgne, il ne faut pas qu’il ait la queue coupée et qu’il ait moins d’un an ». Lors de cette fête, de nombreux moutons, des milliers de par le pays, sont égorgés dans des conditions brutales chez des particuliers, à même le sol souvent – parfois dans les salles de bains ou dans des jardins et cours d’immeubles, privatisés pour la circonstance. 

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Par surcroît, le sacrifice du mouton est un spectacle familial qui interroge. Le site El Moujahid (du journal éponyme, le plus vendu en Algérie) s’en est d’ailleurs fait l’écho en 2022 avec plusieurs témoignages : « Les avis des spécialistes sont contradictoires quant à laisser les enfants assister au sacrifice. Aussi longtemps que je me souvienne, j’ai toujours assisté étant enfant à l’égorgement du mouton de l’Aïd et je me porte bien » ; « Tout cela se passe dans une ambiance de joie et de bonne humeur sans aucun incident » ; « L’Aïd n’est fait ni pour torturer les moutons ni pour traumatiser les enfants, bien au contraire, c’est un événement crucial attendu impatiemment par les familles algériennes et particulièrement par les enfants qui y voient une fête et rien d’autre ».

Comme souvent, la France possède une législation spécifique (le recours à l’abattage clandestin est un délit réprimé par une peine allant jusqu’à six mois d’emprisonnement et 15 000 € d’amende) qui s’avère très peu appliquée. A l’instar du voile islamique, les amendes sont distribuées au compte-gouttes, et dépassent rarement quelques centaines d’euros, bien loin du maximum théorique. Et rien n’est réellement entrepris par le législateur pour faire stopper l’abattage privé lors de l’Aïd, malgré la pression des associations de défense des animaux. 

La viande hallal, pour résumer, pose trois défis : l’abattage des bêtes sans étourdissement, ce qui est cruel, le fait de supprimer le porc dans les établissements publics, enfin les débordements de l’Aïd. A ces questions, il n’y a aucune réponse convaincante pour l’instant, quand l’islam est devenu la deuxième religion de France. Là comme ailleurs, nos gouvernements regardent passer les trains.


[1] Source : l’essentiel de l’éco

[2] Source : Ocun groupe

«Siegfried» à l’Opéra de Paris: un héros frappé d’impuissance

Des voix magnifiques, un orchestre glorieux, une mise en scène assassine : à l’Opéra de Paris le troisième volet de la Tétralogie confirme et le triomphe de la musique et la déroute du théâtre.


S’il existait un bagne où enfermer les auteurs de mises en scène exécrables afin de les empêcher définitivement de nuire, nul doute que celui qui saccage aujourd’hui le cycle wagnérien du Ring à l’Opéra de Paris  mériterait de croupir dans la cellule la plus sombre, la plus humide, la plus infestée de rats et de cancrelats. En attendant une bien improbable rédemption.

Au panthéon des impostures

Après L’Or du Rhin, après La Walkyrie, c’est donc au tour de Siegfried d’endurer les idées calamiteuses et les réalisations faiblardes de Calixto Bieito. Alors qu’il s’est trouvé à l’Opéra quelqu’un d’assez inconséquent pour avoir eu l’idée lumineuse de lui confier l’exécution scénique de la Tétralogie, le metteur en scène espagnol poursuit avec opiniâtreté un parcours qui fera sans doute entrer cette dernière au panthéon des impostures artistiques.   

S’il était au moins révolutionnaire ! S’il avait assez de puissance et de mordant pour culbuter le monde des dieux et des héros germaniques !  Mais non ! Sa lecture n’est rien d’autre qu’illisible, obscure, sans vision. Et alors que ses mises en scène se veulent iconoclastes, elles ne sont qu’infantiles.

Il faut reconnaître que sous cet angle, il fait fort, le Calixte. Tout au long du Ring, il accumule les inepties, les procédés les plus calamiteux avec une générosité qui vire à la prodigalité.  Et comme il semble ne rien comprendre à cet Himalaya musical qu’est la Tétralogie et ne pas pouvoir offrir une réponse pertinente à une musique qui le dépasse, il empile les interventions parasitaires là où le néophyte le plus primaire songerait même à faire silence et à laisser s’écouler la musique sans polluer visuellement le plateau.

Il est possible que Calixto Bieito se voie comme un grand réformateur de la scène wagnérienne. Peut-être, allez savoir ! se prend-il même pour un génie. Un génie incompris certes ! De ceux qui se pensent victimes de la noire incompréhension de leurs contemporains.

La lance et le torchon

Il serait terriblement fastidieux de relever toutes les « trouvailles » que le funeste Calixte éparpille tout au long de la partition. Et pourtant ! Elles pourraient être élevées au rang de pièces d’anthologie. Car elles ne font rien d’autre que révéler une indigence de conception, une exemplaire insensibilité à la musique comme à la puissance du mythe. Et il serait parfaitement injuste de passer sous silence cette prodigieuse débauche de bêtise et de gratuité.

Admirer Siegfried agiter devant lui une serpillière à l’instar d’une ménagère exaltée ou le voir se plonger la tête dans un seau alors qu’il chante à tue-tête la gloire de Notung au cours de l’un des épisodes les plus héroïques de l’opéra, c’est là un plaisir rare dont on ne se régalera probablement pas de sitôt. Le contempler sautillant sur une portière de voiture découverte dans la forêt où croupit Fafner en est un autre tout aussi délicat. Le voir tourner le dos au dragon et se recroqueviller à genou face au public ou saisir l’instant où d’un coup de torchon il brise la lance incertaine de Wotan en sont deux autres encore et des plus savoureux.

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De tous les personnages de l’ouvrage, Siegfried est évidemment le plus abondamment gâté par le metteur en scène. Mais découvrir un Mime ressemblant au choix à Tartarin de Tarascon ou à un représentant de commerce ; ou un Fafner recouvert de colifichets qui sont des crânes et métamorphosé en lapin à grandes oreilles, comme dans le Sacré Grall des Monty Python, ne sont pas non plus des agréments à négliger. Pour ne rien dire de l’ivresse avec laquelle on découvre la déesse Erda, que Wotan rappelle du plus profond de cette Terre dont elle est la déesse, laquelle apparaît en toute simplicité dans une combinaison bordée de dentelles synthétiques en portant une petite marmite… avant de recevoir une solide raclée du dieu pour qui elle eut jadis des faiblesses et de se voir assignée à demeurer en marmonnant sur une chaise, avec une nappe sur sa tête couronnée de l’anneau sacré.

Un exubérant désastre

Si de Siegfried le metteur en scène a délibérément voulu faire un impuissant, il l’est bien davantage lui même : tout son propos n’est jamais qu’une accumulation d’enfantillages parfaitement grotesques, infestant de bout en bout une partition qui touche au sublime.

De cet exubérant désastre émergent toutefois un décor sylvestre de Rebecca Ringst, des images fugitives de ruines noyées dans la verdure telles qu’on les voit sur cet îlot japonais qui abritait jadis un complexe industriel, le tout accompagné de beaux effets lumineux de Michael Bauer : ils rachètent à grand peine les détestables tableaux de L’Or du Rhin et de La Walkyrie. Mais ce décor condamne le plus souvent les artistes à ne pouvoir s’agiter que sur le devant de la scène. Et ce qu’il pourrait offrir de poétique n’est pratiquement pas exploité.

(C) Herwig Prammer / OnP

Reste le chant et le théâtre. La distribution dans Siegfried est vocalement aussi éclatante, aussi brillante que celle de La Walkyrie. Vocalement. Car le jeu théâtral d’acteurs mal dirigés laisse fort à désirer. Comment leur en vouloir quand tout est fait pour les ridiculiser de façon parfaitement gratuite, entre absurdité de l’action scénique et costumes d’une laideur épique ? On aurait souhaité un Mime (Gerhard Siegel) plus grinçant, plus fielleux, plus putride même ; une Erda (Marie-Nicole Lemieux) hiératique et bouleversante ; un Oiseau de la forêt (Ilanah Lobel-Torres) qui ne ressemblât point à un clown de cirque ambulant.

Comme s’il avait été épargné par le sort, le sombre, le terrible Alberich de Brian Mulligan échappe par miracle au carnage. Mais comment le Wotan de Derek Welton, condamné à réparer sa lance chancelante avec un ruban adhésif, pourrait-il dans un tel contexte imposer sa stature et son chant de dieu bientôt déchu ? Comment le Fafner de Mika Kares peut-il encore impressionner quand sa voix sépulcrale est étouffée sous son masque de lapin ?

De glace et non de feu

Quant aux interprètes de Siegfried (Andreas Schager) et de Brünnhilde (Tamara Wilson), dotés qu’ils sont d’une apparence qui n’incite guère à la romance – elle d’une pâleur cadavérique et boudinée par des sangles qui l’enrobent comme une pièce de viande, lui en clochard dégoulinant de sang – s’ils triomphent vocalement dans ce duo final qui est l’un des sommets de l’art lyrique, ils sont tellement desservis par les monstruosités de la mise en scène que leur résilience apparaît proprement héroïque.

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Pour accéder à l’ex-déesse endormie, le héros a dû briser un bloc de glace. Car c’est la grande innovation du brillant Calixte : c’est désormais d’un rideau de glace et non de feu que Wotan a cerné la couche de sa fille répudiée. Même si le livret s’obstine à clamer le contraire.

On l’aura bien compris : si la mise en scène appelle les qualificatifs les plus venimeux, elle dessert non seulement Wagner qui en a vu d’autres, mais surtout des artistes brillants qu’elle aurait dû servir.

En se voyant déjà rois, ils resteront des nains

Echappant au carnage, l’Orchestre de l’Opéra de Paris est assurément le grand triomphateur de ces représentations de Siegfried. Dirigé par Pablo Heras-Casado qui se libère des ses faiblesses apparues dans L’Or du Rhin, la formation atteint au sublime dans les passages dépouillés de chant où il règne en maître. Que ce soit dans la fièvre où se forge Notung, dans les Murmures de la forêt, dans la tourmente qui ouvre le troisième acte ou lors de l’éveil de Brünnhilde, que le son soit ici cristallin ou transparent, là onctueux et sensuel, là terrible, là encore ardent et inhumain, l’orchestre atteint la plénitude.

C’est cette magnificence des voix, cette somptuosité de l’orchestre qui rendent encore plus coupable une mise en scène qui les dessert ou même qui les nie. C’est ce qui fait apparaître plus intolérable encore la présomption de Calixto Bieito et l’aveuglement de ceux qui ont fait appel à lui.  

Des choses que résume bien involontairement, mais très pertinemment le programme du spectacle édité par l’Opéra : à sa quarante-troisième page, il dévoile un poème en prose de Stéphane Héaume où il est écrit qu’en « se voyant déjà rois, ils resteront des nains ».


Siegfried Opéra de Richard Wagner.
5h10 avec 2 entractes

Opéra de Paris Bastille. Jusqu’au 31 janvier.

Revenge pol

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Trump et Macron : des présidents sans limites


Le ton monte entre Trump et Macron. Susceptible comme une jeune fille éconduite, Donald Trump n’a pas apprécié qu’Emmanuel Macron décline son invitation à intégrer son ONU-Bis (Conseil de la paix). C’était une proposition qu’on ne peut pas refuser. Aussi sec il a diffusé un message privé où Macron lui donne du mon ami, lui dit qu’il ne comprend pas ce qu’il fait au Groenland et l’invite à Paris pour en parler. Pendant sa conférence de presse assez baroque hier, Trump a dit qu’il n’irait pas et ironisé sur le fait qu’il aime bien Emmanuel mais que celui-ci n’est plus là pour longtemps. Traduction : cause toujours.

A lire aussi, Patrick Atlan: Trump: le pouvoir de dire « peut-être »

Ce n’est pas la première fois que Donald Trump se moque de notre président. Sa fixette sur Macron donne envie de penser que la fermeté du président français, serait-elle seulement verbale, l’agace prodigieusement. Ou alors il pense que la France ne compte pas.

Ce n’est pas un scoop, Trump n’a pas de surmoi, il se fout des bonnes manières. Il insulte ses alliés, fait des caprices (cf. la lettre folle au Premier ministre norvégien) et pratique le rapport de forces brut.

Mais tout de même, la diffusion de messages privés est un nouveau cap franchi. On pourrait appeler ça un « revenge pol », même si ce n’est pas si mauvais pour l’image de Macron.

A lire ensuite, Marcel Gauchet: «Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

La nouveauté n’est pas tant que le pouvoir se mette en scène (ce qui est vieux comme les Ray-ban du président…), mais l’effacement de la barrière entre public et privé que Trump pousse à son point ultime. L’homme le plus puissant du monde s’exprime publiquement comme Madame Michu ou n’importe quel ado accroché à son écran. Vous connaissez la théorie des deux corps du Roi, un mortel, un éternel, l’homme et la fonction. Chez Trump ils n’en font qu’un. Dans une moindre mesure, Emmanuel Macron aussi efface la distinction quand il se trémousse avec des youtubeurs ou des rappeurs.

Le poisson ne pourrit pas seulement par la tête. En réclamant la transparence à tous les étages, nous contribuons tous à cette entreprise de désacralisation. Exhibition pour soi, dévoilement pour les autres: nous avons le droit de savoir et désormais le droit de voir. La vie de notre voisin et celle de notre président. Le pouvoir doit s’exercer en pleine lumière, sous surveillance constante du projecteur de l’opinion. Ce qui est caché est suspect. Cela dessine un rêve totalitaire. Comme l’amour et la vie elle-même, le pouvoir a pourtant besoin de secret.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger.

Naor Narkis, l’ultra-hétérodoxe

À 36 ans, Naor Narkis a décidé de transformer la société israélienne en encourageant l’émancipation des haredims, ces juifs ultra-orthodoxes qui vivent en autarcie et représentent près de 14 % de la population. Libérés du joug des rabbins ultras, ils pourront s’intégrer au marché du travail, payer des impôts et faire leur service militaire.


Placardée à l’entrée de la ville de Bnei Brak, dans la banlieue de Tel-Aviv, l’affiche n’a pas tenu longtemps. Elle avait été collée deux jours avant par le collectif du désormais célèbre militant laïque Naor Narkis et affichait un slogan propre à choquer dans ce bastion de la communauté haredie, qui pratique un judaïsme ultra-orthodoxe : « Convertissons-nous à la raison ! » (« Hozerim be-tvouna »). Une campagne publicitaire pour Justin Bridou dans les quartiers nord de Marseille ferait moins scandale… Sans surprise, la pancarte a vite été vandalisée par des habitants aussi pieux qu’indignés par une telle provocation. Mais le message est passé, c’est l’essentiel, se félicite Narkis. À Bnei Brak, tout le monde sait à présent qu’il existe en Israël une association d’aide pour les jeunes haredims souhaitant quitter leur milieu religieux. Il suffit de flasher un QR code sur son mobile pour être contacté.

À la tête du mouvement Hozerim be-tvouna, Naor Narkis, 36 ans, fait partie de ces Israéliens modernes qui n’ont plus honte d’affirmer leur identité laïque (ce qui chez lui veut dire anticlérical de choc). Et parmi eux, il est sans doute l’un des meilleurs communicants. Sa recette : imiter les méthodes employées depuis les années 1970 par les mouvements de « retour à la religion » : visuels percutants, mais surtout démarchage direct du chaland avec des distributions de fascicules et des stands installés en pleine rue.

Petit-fils d’un Français, il parle couramment la langue de Molière et lors de nos échanges il a alterné l’hébreu et le français. Aîné de quatre enfants, il est né à Ramat Gan, dans la banlieue de Tel-Aviv, d’un père chauffeur de taxi et d’une mère assistante de direction. Très tôt sensibilisé à la politique, il a présidé dès ses études secondaires (dans le célèbre lycée non confessionnel Blich) la section jeune du parti social-démocrate Meretz. Puis fait son service militaire au sein du prestigieux programme « Havatzélet » (« Fleur de lys »), qui forme l’élite des analystes de l’Aman, le service de renseignement de l’armée israélienne.

L’Alya à l’envers

C’est à l’âge de 25 ans qu’il se fait connaître dans le pays lorsqu’il crée, à l’occasion d’un long séjour en Europe, un groupe Facebook, « Olim le-Berlin » (« On fait l’alya à Berlin »), dans lequel il raconte la vie qu’il mène dans la capitale allemande, beaucoup plus facile qu’en Israël. Photo de ticket de caisse à l’appui, il montre par exemple que le prix d’un dessert chocolaté populaire (Milki) y est trois fois moins élevé. Narkis touche là un point sensible. Dans l’État hébreu, le Milki équivaut au Nutella chez nous. C’est la gourmandise préférée de toute une génération. La page Facebook, qui dépasse rapidement les 15 000 membres, se mue en forum de contestation contre la vie chère en Israël. Narkis devient une figure médiatique de la jeunesse.

De retour au pays, le jeune homme crée une agence Web spécialisée dans l’animation des communautés numériques. Prodige dans son domaine, il décroche bientôt de très beaux contrats avec des grandes entreprises israéliennes. S’ensuivent alors plusieurs années professionnelles florissantes, en retrait par rapport à la scène publique. Jusqu’en 2024, où il réapparaît avec le projet Hozerim be-tvouna. Cette fois, il a trouvé le combat de sa vie : participer à la transformation de la société israélienne en accompagnant les jeunes haredims vers leur émancipation. « L’État hébreu est fondé sur la modernité et les Lumières, m’explique-t-il. Theodor Herzl écrivait qu’il faudrait enfermer les rabbins dans la synagogue pour qu’ils ne règnent pas sur nous. »

Narkis connaît intimement la société haredie : sa propre sœur a « fait téchouva » (qui signifie plus ou moins repentance). Devenue très religieuse, elle a mis au monde neuf enfants qui grandissent sans recevoir l’éducation nécessaire à une vie autonome dans une société moderne – peu ou pas de mathématiques, pas davantage d’anglais, d’informatique ou de sciences. Aux religieux qui disent « be’ezrat Hachem » (« grâce à Dieu ») à tout bout de champ, il répond « be’ezrat ha-mada » (« grâce à la science »). De même, son mouvement ne prône pas un retour à la laïcité, selon une formule communément employée (« hozer be-she’ela »), mais un « retour à la raison » (« hozer be-tvouna »).

Dans les premières décennies de l’État d’Israël, les haredims ne représentaient qu’une fraction marginale de la population, à peine 2 à 3 %. Leur présence était alors perçue comme résiduelle, héritée des communautés d’avant-guerre, les fameux shtetls célébrés dans la comédie musicale Un violon sur le toit. Beaucoup pensaient que le phénomène s’éteindrait progressivement sous l’effet du progrès technique et du développement économique. C’est l’inverse qui s’est produit. Portée par un taux de fécondité exceptionnellement élevé, longtemps supérieur à sept enfants par femme, fécondité rendue possible par l’État-providence israélien et par un contrôle communautaire redoutablement efficace, qui a permis de maintenir des frontières sociales étanches avec le reste de la société israélienne, la population haredie a doublé, puis triplé. En 2024, elle a atteint 13,6 % de la population, soit 1,3 million de personnes, dont près d’un quart des enfants juifs de moins de cinq ans. Et elle constitue aujourd’hui une société à part qui entretient très peu de relations avec le reste des Israéliens.

Et puisque la démocratie est aussi une affaire de démographie, et que les haredims votent beaucoup et de manière disciplinée, leur nombre se traduit mécaniquement en pouvoir politique. En échange de leur soutien aux majorités gouvernementales, les élus juifs ultra-orthodoxes exigent un financement accru de leur propre système scolaire (séparé du régime commun et peu contrôlé par l’État), mais aussi des allocations pour les jeunes adultes qui étudient dans leurs écoles talmudiques (les yeshivot) et surtout l’exemption du service militaire obligatoire pour ces mêmes étudiants. Résultat, la population haredie exerce une influence disproportionnée sur l’État d’Israël, son économie, sa vie politique, son rapport au religieux, son identité nationale, et bien sûr sa sécurité. Longtemps, la droite israélienne (le Likoud) et les partis religieux-nationaux ont accepté d’en payer le prix, distribuant des chèques en blanc en échange d’un soutien parlementaire.

La guerre à Gaza a cependant rebattu les cartes : alors que le « nouveau Moyen-Orient » impose à Israël une armée plus nombreuse, la population réclame un partage plus équitable de l’impôt du sang. Cependant, il est peu probable qu’une solution politique émerge sans changement démographique. Naor Narkis s’emploie à le faire advenir.

Il faut savoir que, malgré une natalité extrêmement dynamique, démographes et sociologues observent un phénomène de « fuite » chez les haredims. On estime que 14 % des enfants de la communauté quittent la voie de leurs pères. Observant que chez les « sionistes-religieux », bien intégrés dans la société, le taux s’élève à 30 %, Narkis pense que la proportion de haredims défroqués pourrait augmenter. Son idée : transformer cette fuite discrète en torrent, et utiliser l’extraordinaire fécondité haredie pour densifier la population israélienne laïque, plus productive économiquement et plus disponible militairement. Il préférerait personnellement que les ex-haredims deviennent carrément athées, mais son objectif politique est qu’ils s’émancipent du strict encadrement des rabbins ultra-orthodoxes pour participer à la vie de la nation.

Pour résumer la stratégie de Narkis, son point de départ est qu’Israël est l’un des seuls pays développés au monde à avoir un taux de natalité aussi élevé. Ce qui peut être un immense avantage, mais seulement si la majorité des enfants reçoivent une éducation digne de ce mot, puis, devenus adultes, s’intègrent au marché du travail, paient des impôts et font leur service national.

Rituel de Kapparot à Jérusalem, pratiqué par des juifs ultra-orthodoxes à la veille de Yom Kippour, septembre 2013 David Tesinsky/SIPA

Naor constate que le meilleur moment pour qu’un haredi rejoigne le monde moderne se situe au début de l’âge adulte. À ce stade de sa vie, un individu possède suffisamment d’esprit critique pour prendre du recul par rapport à son milieu. Et il n’est pas encore marié, donc pas encore durablement englouti dans la vie familiale traditionnelle. Avec son association, Narkis propose alors à ceux qui veulent franchir le pas de violer un interdit haredi en faisant leur service militaire. Dans l’armée, où ils sont logés, nourris et blanchis par l’État, il se retrouvent dans des conditions idéales pour s’acclimater à une existence israélienne « normale ».

Comme on pouvait s’y attendre, cette initiative a suscité des attaques très dures contre Narkis, dont les opposants les plus virulents ont fouillé dans la vie privée (il est homosexuel), exhumant le passé judiciaire de son père (qui a eu quelques déboires avec la loi) et allant jusqu’à lui envoyer des menaces de mort. Mais cela n’a pas suffi à décourager le jeune homme, trop habité par sa cause. Lors de nos échanges il répète à plusieurs reprises que la laïcisation est un enjeu vital pour Israël. « La religion est en train de détruire l’État d’Israël, s’inquiète-t-il. Il suffit de regarder ce qui se passe dans les sociétés dirigées par des clercs, comme l’Iran ou Gaza. Les Israéliens doivent choisir entre Tel-Aviv et Téhéran. »

500 à 700 personnes de plus chaque semaine

L’association distribue ainsi des smartphones et ordinateurs portables pour permettre aux jeunes, souvent sans ressources et étroitement surveillés, d’accéder à internet de façon discrète. Ces moyens de communication cassent les murs de la prison communautaire et brisent le monopole sur l’information exercé par les parents et les rabbins de la communauté. C’est grâce à ces outils que les haredims en rupture apprennent à préparer leur « coming out » laïque. Une courte vidéo, réalisée par un ancien haredi, explique de manière très pédagogique comment contourner les mécanismes de contrôle et éviter les mariages arrangés précoces. « Les leaders haredis utilisent aujourd’hui des milliards tirés de la poche des contribuables israéliens pour s’assurer que celui qui naît dans une famille ultra-orthodoxe ne puisse jamais s’en échapper, tempête Narkis. C’est un système d’ignorance qui entretient l’ignorance. » Une analyse sévère, presque implacable, que tempèrent une voix douce et un ton mesuré. C’est d’ailleurs la marque de fabrique de Narkis, qui ne s’énerve pas et ne coupe jamais la parole aux autres, fait rare sur les plateaux de télévision israéliens, où on le voit de plus en plus.

Et de conclure que, pour développer un système de défense aérienne ultra-complexe et performant comme le Dôme de fer, lancer une opération aussi géniale que celle des « beepers », créer des start-up, former des médecins et engranger des prix Nobel, passer sa vie dans une yeshiva ne sert à rien. « Prétendre, comme le font certains haredims, que les étudiants de yeshivot ont arrêté les roquettes du Hamas par leurs prières, c’est conduire Israël vers le destin de Gaza. »

Les performances du mouvement sont impressionnantes. Selon ses chiffres, quelque 10 000 personnes ont pris contact avec son association et dialoguent avec elle, soit 500 à 700 personnes de plus chaque semaine. 55 % sont de femmes, ce que Narkis explique par leur plus grand accès aux disciplines non religieuses – elles sont souvent formées à des métiers « modernes » afin d’entretenir leur mari censé étudier la Torah à vie.

Pour soutenir son activité, l’association a collecté les dons de 23 000 personnes et emploie 15 salariés à temps plein. À quoi s’ajoutent plusieurs centaines de bénévoles, qui ont déjà distribué 3 000 smartphones et 1 200 ordinateurs portables. Mais Narkis sait que ce n’est pas assez.

Il est difficile d’évaluer l’impact de Hozerim be-tvouna sur la démographie, l’économie et la politique israéliennes à l’échelle nationale. C’est pourquoi Narkis se prépare à entrer dans l’arène politique. Non pas en créant son propre parti, mais en rejoignant Les Démocrates, issus de la fusion du Parti travailliste israélien (Avoda) et de Meretz. Dirigée par Yaïr Golan, cette formation de centre gauche a pour objectif de remplacer la majorité actuelle par une coalition ayant comme mots d’ordre l’État de droit et le service militaire pour tous. Il rêve ainsi d’une « loi de 1905 » à l’israélienne. Si les électeurs le suivaient, ce francophile francophone pourrait devenir le « petit père Combes » de l’État hébreu.

Douglas Murray: se battre à l’israélienne

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Douglas Murray lors de la manifestation « L’Europe contre l’antisémitisme », organisée par La Règle du Jeu au Théâtre Antoine à Paris, 3 juin 2024 © LAURENT BENHAMOU/SIPA

Dans son nouveau livre, Douglas Murray estime que les Occidentaux ont tout à apprendre de la combativité d’Israël face à ses ennemis. Le journaliste britannique tire un trait d’union entre nazis et terroristes propalestiniens: leur culte de la mort qui vise à anéantir les juifs est un défi existentiel pour toutes les sociétés démocratiques.


Parmi les trop nombreuses victimes de la tuerie de Bondi Beach en Australie, le 14 décembre 2025, se trouvait Alexander Kleytman. Il a succombé aux tirs d’un terroriste en tentant de protéger son épouse. Né en 1938, il avait fui son Ukraine natale pour échapper à la Shoah par balles. Réfugié en Sibérie avec sa mère, il y a connu des conditions de vie très dures avant de pouvoir, un jour, émigrer en Australie. L’engrenage mortel qu’il avait évité dans son enfance l’a rattrapé des décennies plus tard, de l’autre côté de la planète. Un trait d’union direct peut en effet être tracé entre les nazis du passé et les terroristes propalestiniens d’aujourd’hui. Ils partagent un même culte de la mort qui vise l’anéantissement des juifs et constitue un défi existentiel pour les sociétés démocratiques. C’est la thèse du dernier livre de Douglas Murray, Les Démocraties et la Mort. Israël, l’islamisme et nous. Sorti en anglais en avril, il vient de paraître aux presses de L’Artilleur dans l’excellente traduction de Niels Le Saux.

Culte macabre

Dans la langue de Shakespeare qui cultive les formules ramassées, le titre d’origine est plus explicite : On Democracies and Death Cults. Israel, Hamas and the Future of the West. On comprend déjà que, selon l’auteur, ce qui caractérise l’organisation terroriste palestinienne, c’est sa façon de placer la mort au-dessus de la vie dans toutes les circonstances. Ce culte macabre permet à ses « soldats » d’agir avec une absence totale de pitié et d’aller le plus loin possible pour inspirer la terreur à leurs victimes réelles et potentielles. Comment les sociétés démocratiques peuvent-elles résister à une telle force ? Entretenir un culte similaire serait contraire à leurs principes fondamentaux. Mais jusqu’ici, nos dirigeants se sont contentés de déclarations creuses et louvoyantes ainsi que d’actions timides et incohérentes. Pour Murray, nous avons tout à apprendre d’Israël qui a réussi à survivre contre vents et marées, et à faire preuve de combativité face aux ennemis les plus déterminés. Or on nous répète à satiété qu’Israël est un État d’apartheid génocidaire, que c’est lui l’adversaire de la civilisation et que le Hamas est du côté du Bien. Murray réfute cette inversion des valeurs. Son livre est un récit fouillé de ce qui s’est passé depuis le 7-Octobre. C’est aussi une défense d’Israël, de son existence et de sa riposte au Hamas. Enfin, c’est une réflexion sur l’étrange haine de soi des Occidentaux et un appel à l’action face aux adorateurs de la mort qui menacent le monde libre.

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Bien que connu pour ses livres, Douglas Murray est aussi un reporter de guerre. Son nouveau titre est enrichi par ses expériences. Après le 7-Octobre, il a passé au total six mois en Israël et a été deux fois à Gaza avec l’armée israélienne. Il a recueilli les témoignages de survivants, de familles de victimes et d’otages. Il a discuté longuement avec des militaires, des médecins et des psychothérapeutes. Il a interviewé les dirigeants du gouvernement et des partis d’opposition, sans omettre Benyamin Netanyahou. Il a rencontré des Arabes musulmans d’Israël et des Druzes. Et le Hamas ? Ce dernier a refusé d’accueillir le Britannique. Murray a pu pénétrer dans les prisons de haute sécurité pour parler avec les pires terroristes qui y sont détenus, mais ils n’avaient rien à ajouter aux déclarations de haine que le monde a déjà entendues.

Propagande mensongère

Car le discours du Hamas est aussi implacable que cohérent. Il est fondé sur une propagande mensongère qui, depuis le retrait d’Israël en 2005, présente Gaza comme un vaste camp de concentration où la population civile est soumise à des conditions de vie inhumaines. Murray détaille les sommes colossales données par les Américains, les Européens et le Qatar qui ont servi, non à secourir les Gazaouis, mais à enrichir les dirigeants du Hamas, et surtout à l’achat d’armes et à la construction du vaste réseau souterrain – plus de 560 kilomètres de tunnels avec 6 000 points d’entrée – destiné à abriter les combattants sous les structures civiles. Si les enfants souffrent tellement, c’est parce que le Hamas ne craint pas de les mettre en avant. Les soldats israéliens ont trouvé d’innombrables caches d’armes dans les écoles et les maisons, surtout dans les chambres d’enfants. En clair, le Hamas sacrifie sa population, enfants compris, en l’utilisant comme bouclier humain et comme vecteur de mobilisation de l’opinion internationale. Le chef Ismaël Haniyeh a déclaré en 2017 : « Les enfants sont des outils à utiliser contre Israël. Nous les sacrifions pour obtenir le soutien politique du monde. »

Comme prévu, une grande partie de l’opinion publique occidentale gobe ces mensonges et approuve ce culte de la mort. Dès le 7 octobre 2023, avant que Tsahal lance sa riposte, il y a des manifestations dans de nombreuses capitales pour protester, non contre la barbarie du Hamas, mais contre Israël. À la mort de Yahya Sinouar, les propalestiniens – qu’ils soient musulmans ou de gauche – pleurent sa disparition sur les campus et les places publiques. C’est une forme de compassion à l’envers, qui met les bourreaux à la place des victimes. Murray cite la militante canadienne Naomi Klein, qui prétend qu’Israël exhibe ses citoyens traumatisés comme arme de guerre. Elle et ses camarades sont totalement anesthésiés vis-à-vis des souffrances des juifs. Ces derniers seraient à la fois diaboliques par leur habileté et leur perversité, et des moins-que-rien ne méritant aucune empathie. Exactement le point de vue des nazis. Pas surprenant que dans les résidences gazaouies on ait trouvé des exemplaires de Mein Kampf. Pour ne pas être en reste, lors d’une manifestation propalestinienne devant l’opéra de Sydney, le 9 octobre 2023, les participants scandaient : « Gazons les juifs ! »

Après l’attentat de Bondi Beach, le Premier ministre australien Anthony Albanese a prononcé des discours où on ne trouve pas un seul mot sur le fait que les terroristes agissaient au nom de l’islam. En revanche, il a évoqué la menace de l’extrême droite. Entre une telle incapacité à nommer l’adversaire et le culte mortifère des islamistes, Murray identifie une autre voie, celle des Israéliens qui ont su combattre le mal sans célébrer la mort.

Douglas Murray, Les Démocraties et la Mort. Israël, l’islamisme et nous, L’Artilleur, 2025.

Les démocraties et la mort: Israël, l'islamisme et nous

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Et l’intime, bordel ? 

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Image d'illustration Unsplash.

La psychiatrie, de nos jours dans les sociétés occidentales, est devenue le lieu où se dépose et se médicalise une crise profondément politique et démocratique, transformant la souffrance collective, la perte de sens et l’effondrement du monde commun en troubles individuels que l’on soigne à défaut d’être autorisé à les penser vraiment.


L’année 2026 ne s’ouvre pas dans l’incertitude, mais dans la sidération. L’enlèvement de Maduro — événement que l’on disait impensable — a brutalement rappelé que même les régimes réputés les plus verrouillés peuvent se dissoudre en une nuit ; en Iran, le soulèvement a franchi un seuil irréversible, prenant le visage d’une révolution dont nul ne peut encore mesurer l’issue ni le prix humain ; la reconnaissance du Somaliland par Israël, geste diplomatique à la fois discret et lourd de conséquences, redessine en silence des équilibres que l’Occident regarde à peine, trop occupé à commenter ses propres peurs ; enfin, le coup de force de Trump sur le Groenland, assumé comme un acte de prédation stratégique à ciel ouvert, marque la fin officielle des pudeurs géopolitiques et consacre le retour d’un monde où la souveraineté se négocie désormais sans le langage du droit. Ces faits ne sont pas de simples nouvelles : ils disent quelque chose d’un monde qui ne tient plus par ses récits, mais par des ruptures, des fractures, des surgissements.

Fatigue morale

Et pourtant, à mesure que l’événement s’impose comme horizon unique de l’attention, quelque chose d’essentiel disparaît. Le vacarme du monde — stratégies, coups de force, révolutions spectaculaires, recompositions géopolitiques — occupe tout l’espace, au point d’écraser ce qui se vit à hauteur d’homme. On nous dit ce qui est important, ce qui mérite d’être regardé, pensé, commenté ; on ne nous dit plus rien de ce que vivent réellement les individus. L’actualité devient un écran, et le réel se retire.

Car ce que vivent les gens aujourd’hui ne relève plus seulement du malaise privé. C’est une expérience diffuse de désajustement, de fatigue morale, de perte de prise sur un monde qui se transforme sans eux et souvent contre eux. Peur de l’effondrement, colère sans mots, sentiment d’invisibilité, impression d’être sommé d’endurer pendant que tout se décide ailleurs : cette matière intime, silencieuse, est devenue le cœur battant de la crise démocratique. Mais elle ne trouve plus ni langage, ni lieu, ni reconnaissance.

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La démocratie se dégrade lorsqu’elle cesse d’entendre ce qui se joue dans l’intime, lorsqu’elle ne sait plus reconnaître que la souffrance individuelle est aussi un fait politique. L’écart grandissant entre le récit officiel du monde et l’expérience vécue des existences ordinaires produit une désaffiliation profonde : on ne se reconnaît plus dans la parole publique, on ne s’y sent plus inclus, parfois même plus concerné. De cet écart naissent le ressentiment, la tentation de la violence, le repli, ou le désir d’en finir avec un monde jugé mensonger.

C’est dans ce silence imposé aux vies ordinaires, au cœur même du fracas du monde, que se loge aujourd’hui la maladie de nos démocraties.

Dissolution des limites et de la société

Je reviens aujourd’hui vers des lieux que j’avais laissés derrière moi, non par oubli, mais par nécessité de survie intérieure. Je parle des institutions de santé mentale, de la pédopsychiatrie, de l’addictologie, de ces espaces où l’on recueille désormais ce que la société ne veut plus voir d’elle-même. Ce retour est récent, presque brutal, et il me surprend moi-même. J’y entre comme on entre dans une chambre trop longtemps fermée : l’air y est lourd, saturé de douleurs anciennes, d’angoisses sans mots, de violences retenues jusqu’à l’asphyxie.

Ce que je découvre là n’est pas seulement la souffrance psychique — elle a toujours existé — mais son changement de statut. Elle n’est plus l’exception, ni même la pathologie : elle est devenue le langage ordinaire d’une démocratie épuisée. Des enfants arrivent déjà vieux, chargés d’une peur qui ne leur appartient pas. Des adolescents parlent de la violence comme d’une météo intérieure. Des familles se présentent comme on se rend, vidées de toute espérance que le monde leur soit encore habitable.

Ces lieux sont devenus les dépotoirs moraux d’un ordre social qui n’ose plus se nommer en faillite. On y dépose ce que la cité refuse de penser : l’échec de la transmission, la dissolution des limites, la haine rentrée, la colère sans destinataire. Tout ce qui relevait autrefois du politique, du conflit, de la responsabilité collective, est désormais traduit en symptômes, en diagnostics, en troubles. La démocratie, incapable d’affronter ce qu’elle engendre, a confié son désarroi au soin, comme si l’on pouvait réparer une civilisation à coups de protocoles.

Je vois ainsi se déployer, sous mes yeux, le grand mensonge de notre temps : faire croire que la souffrance est toujours individuelle, que la violence est toujours personnelle, que l’effondrement du monde commun n’est qu’une somme de fragilités intimes. Ce déplacement est commode. Il permet de soigner sans accuser, d’apaiser sans comprendre, de gérer sans juger. Il transforme la démocratie en hospice, et le citoyen en patient.

Les soignants le savent. Leur fatigue n’est pas seulement celle des corps ; elle est morale, métaphysique presque. Ils tiennent debout dans un mensonge institutionnalisé : on leur demande de contenir ce que personne n’ose nommer. Ils voient bien que l’enfant violent est souvent un messager, que l’adolescent perdu est une prophétie, que l’addict est un survivant. Mais ils n’ont plus le droit de dire ce que ces vies révèlent : la décomposition lente, feutrée, de nos sociétés occidentales.

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Et pourtant, dans ces lieux dévastés, quelque chose résiste encore. Une obstination presque héroïque à ne pas réduire un être humain à son trouble. Une parole maintenue, fragile, menacée, mais vivante. Une limite posée, parfois, là où tout s’effondre. Ce sont de petites choses, presque invisibles, mais elles portent plus de vérité que tous les discours officiels sur le vivre-ensemble. C’est là, paradoxalement, que subsiste encore une forme de démocratie — non pas triomphante, mais vivante, blessée, agonisante peut-être, mais non encore morte.

Car une démocratie vivante n’est pas celle qui promet le bonheur, ni celle qui élimine le conflit. C’est celle qui accepte la tragédie de l’humain, qui sait que la peur, la colère, la haine font partie de l’histoire des hommes, et qu’il faut leur donner des formes pour éviter qu’elles ne deviennent meurtrières. Lorsqu’une démocratie renonce à cette tâche, elle ouvre la voie aux totalitarismes, toujours.

Et ils sont là, aujourd’hui, sous des visages multiples, souvent séduisants. La gauche révolutionnaire, lorsqu’elle transforme toute dissidence en faute morale et rêve d’un monde purifié de ses contradictions. Le wokisme, lorsqu’il remplace la pensée par l’anathème et réduit les êtres à leurs blessures identitaires. Le marché, lorsqu’il dissout toute idée de bien commun dans la jouissance solitaire et marchande. Et l’islamisme, surtout, lorsqu’il propose une sortie radicale de l’histoire européenne elle-même, substituant à la loi humaine une loi sacrée, close, totalisante, mortifère.

Toutes ces forces ont un point commun : elles haïssent la démocratie vivante, parce qu’elle est imparfaite, contradictoire, douloureuse. Elles préfèrent la certitude au doute, la pureté à la complexité, l’obéissance à la responsabilité. Elles prospèrent sur la fatigue des peuples, sur leur désir d’en finir avec la liberté comme fardeau.

Ce que la démocratie exige désormais de chacun est rude. Elle n’offre plus de confort moral. Elle oblige à regarder ce que nous sommes devenus. Elle demande le courage de ne pas se défausser, de ne pas tout confier au soin, à la morale, à la technique. Elle exige que chacun accepte de porter une part du conflit, de l’incertitude, de la responsabilité.

Je ne sais pas si nous en serons capables. Je sais seulement que ce qui se joue aujourd’hui, dans ces lieux de soin silencieux, annonce ce qui attend l’ensemble de nos sociétés. Tant qu’il restera des hommes et des femmes pour refuser de réduire l’humain à un cas, à un trouble, à une identité close, quelque chose de notre monde survivra.

Le reste — slogans, indignations, utopies — n’est que littérature de ruines.

La société malade

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L’Empire romain en chute libre?

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Les Romains de la décadence, Romain Couture, 1847, Musée d'Orsay. DR.

Dans son livre, Tiphaine Moreau contredit la vision d’une chute brutale de Rome pour montrer un lent processus de transformations et de résiliences, dont l’héritage culturel relativise nos discours déclinistes contemporains.


Evidemment, les analogies sont tentantes ; elles fleurent l’air du temps : auteur d’un essai intitulé La Tragédie migratoire et la chute des empires (éditions Odile Jacob), Chantal Delsol, par exemple, l’assurait dans un entretien donné au Figaro : « comme à l’époque de la chute de Rome, l’Occident vit l’effondrement d’un vieil Empire ». L’historienne Tiphaine Moreau, penchée quant à elle sur « les derniers feux de l’Occident romain », ne se risque pas pour sa part à ces oracles de Cassandre.

Un lent effondrement

Plus sobrement intitulé Le Bas–Empire, mais nourri de très haute érudition, son livre explore, avec une minutie quasi horlogère et dans un luxe de détails parfois intimidant pour le lecteur non spécialiste,  la chronologie de ce « crépuscule » : Tiphaine Moreau en révise à nouveaux frais les étapes, moins pour en déplorer l’improbable fatalité que pour, tout au contraire, brosser, de cet empire romain tardif, dans son inextricable complexité, un panorama propre à « réviser la boussole, compléter le puzzle », pour reprendre sa formule imagée. Car d’après elle, les fameuses « invasions barbares » s’inscrivent bien plutôt dans un contexte de longues « résiliences » politiques, qui servent d’amortisseur à l’effondrement du vieil édifice impérial. Tout ne serait donc pas perdu pour le Vieux Continent, si l’on tient absolument à s’accrocher à ces téméraires rapprochements entre l’Antiquité tardive et notre Occident si malmené à l’aube du troisième millénaire !

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Quelques cartes liminaires posent fort utilement les jalons de cette lente désintégration (les diocèses de l’Empire romain à la fin du IIIè siècle ; son partage en 395 ; la géographie de l’occident romain en 475), tandis que, ponctuant un récit nourri, il faut le reconnaître, jusqu’à la saturation, des tableaux renseignent, par exemple, sur l’état de l’administration au temps de Constance II, ou encore sur « la dynastie théodosienne »…  Autant dire que, si Rome ne s’est pas défaite en un jour, elle n’est pas, s’il faut en croire l’émérite Bertrand Lançon, « un vieillard au bout du rouleau ». Mais, poursuit le docte préfacier, « l’histoire du Vè siècle a été construite a posteriori, avec le point de mire qu’est la ‘’chute’’ de l’Empire romain d’Occident, cela à une époque qui préfère le ‘’bang’’ au murmure et, non sans un attrait morbide, l’effondrement à la discrète extinction ». De fait, surenchérit Tiphaine Moreau, « jusqu’au XXème siècle, le ‘’Bas-Empire‘’ est essentiellement pensé par des historiens déclinistes. Tout un champ lexical rapporté au déclin (‘’décadence’’, ‘’agonie’’, ‘’vieillesse’’) a durablement caractérisé cette période ». Et d’évoquer la toile captivante, si délicieusement kitsch de Thomas Couture (1815-1879), Les Romains de la décadence, millésimée 1847, laquelle trône à bon escient dans la nef du musée d’Orsay.

Dérèglements monétaires, épidémies, troubles militaires et religieux…

A rebours d’une supposée sénescence, cet empire qui, au début de la période considérée, « s’étire sur cinq de nos fuseaux horaires et réunit environ 50 millions d’habitants », va donc se transformer sous la pression de « l’altérité barbare […], en partie une construction mentale des Romains, utile à leur patriotisme », précise l’historienne : « c’est au IIIè siècle que le vocable barbarium vient à désigner l’espace situé au-delà des frontières de l’Empire ». Et de dérouler, sur quelque 350 pages d’une impressionnante – et quelque peu suffocante – densité factuelle, les péripéties hautes en couleur de ce bouleversement, depuis Gallien jusqu’au temps de Théodose. Il serait vain, dans les limites du présent article, d’en résumer les enchaînements et les articulations, tant surabondent, de chapitre en chapitre, les noms des lieux et des acteurs de ce drame aux intrigues enchevêtrées : dérèglements monétaires, épidémies, troubles politico-militaires, changements climatiques, persécution et affirmation du christianisme au sein du paganisme, usurpations, soubresauts des pouvoirs, enracinement des dynasties, crises de succession, clivages entre cultes concurrents, rupture de l’Empire bicéphale et partage de l’Empire romain (395)… D’Aurélien à Julien, en passant par le long règne de Constantin jusqu’à celui de Théodose – « derniers empereurs à avoir gouvernés seuls l’ensemble de l’Empire romain » -, configurations inédites de ces successives dyarchies et autres polyarchies, bras de fer avec le pouvoir épiscopal, sac de Rome (410) par les Goths, effacement, enfin, au Vè siècle, des cultes traditionnels, quand sonne l’heure des Huns et des Vandales…

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Cette seule citation donnera une idée de la jungle où le lecteur est invité à pénétrer : « En échange de leur soutien, les Goths sont autorisés à prendre le contrôle de Narbonne en 402, tandis que le roi des Burgondes Gondioc (mort en 473) obtient rien de moins que la fonction de maître des milices, avec le contrôle de Lyon et de la vallée de la Saône. En revanche, au sud, les Vandales continuent de menacer l’Italie d’un débarquement. Le mariage d’Eudoxia avec son fils aîné Hunéric légitime les prétentions de Genséric à réclamer des terres occidentales en dot. L’empereur Léon parvient à obtenir la libération d’Eudoxia et de Placidia, mais le traité qu’il conclut en 462 avec le roi vandale interdit toute intervention militaire en Afrique. Ricimer est contraint de réduire l’horizon géographique de ses prétentions. Bien que docile, Libius Severus ne lui est d’aucune utilité et l’Italie se trouve maintenant entourée de concessions territoriales, peu ou prou consenties à des ‘’seigneurs de la guerre’’ et des rois barbares aux pouvoirs de plus en plus indépendants de Rome ». On le voit, l’Histoire n’est jamais chose simple. Anthémius, Childéric, Riothamus, Odoacre, Gondebaud, Olybrius, Zénon, Trocundos, Aspar ou Julius Nepus – un florilège poétique d’obscurs patronymes investit cette « chute sans bruit » de l’Empire romain, « alors que l’autre fleurit vers ce que les savants appellent ‘’ l’Empire byzantin » », amené à conserver une grande puissance au cours du Moyen Age ».

Rassurant

Attentive, comme on l’a vu, à s’affranchir des lectures romantiques peignant une déréliction sans appel de la puissance romaine, Tiphaine Moreau a soin de souligner, par exemple, que « les élites romaines ont subsisté au-delà de la fin de l’administration romaine de l’Occident et ont été les réserves d’une culture qui ne s’est pas déromanisée » ; ou encore,  que « la langue latine […] s’est maintenue dans les royaumes barbares » ; que « la culture classique a continué d’être portée dans le sud de la Gaule au sein des familles sénatoriales, au moins jusqu’au milieu du VIIè siècle ». En bref, que « l’histoire de la civilisation romaine précède la période impériale et en excède la fin ».

De nos jours où, à tort ou à raison, la vision ‘’décliniste’’ de l’Occident vient aveugler toute projection un tant soit peu chargée d’optimisme, la leçon est rassurante.     

 A lire : Le Bas Empire. IIIè-Vè siècle. Les derniers feux de l’Occident romain, par Tiphaine Moreau. 512p., Editions Perrin, 2026.  

Le Bas Empire

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L’ébéniste et la Mairie de Paris

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Ivan Lulli. DR.

Ivan Lulli est le dernier ébéniste-sculpteur du centre de Paris. Un chêne qui ne parle pas la langue de bois !


Nous lui avions consacré un portrait en 2021 mais de l’eau a coulé depuis « sous l’pont d’l’Alma »… Ivan, aujourd’hui, pousse un coup de gueule qui mérite, nous semble-t-il, une réponse, à la veille des élections municipales.

Mais « résumons » d’abord un peu le personnage…

Fondé en 1965 par son père italien Adelfio Lulli, son atelier d’ébénisterie a été classé récemment à l’inventaire des bâtiments de France. Les amoureux de Paris s’y rendent toujours avec joie, passage du Bourg-L’Abbé (entre la rue Saint Denis et le boulevard de Sébastopol), car rien n’a changé depuis : ni les machines, ni le téléphone, ni l’éclairage : tout est resté dans son jus, au milieu des copeaux de bois. Ivan a toujours eu une grande admiration pour son père. C’est pourquoi il a fait peindre le cartouche de la devanture à la feuille d’or : « A. Lulli & Fils depuis 1965 ». 

Le Caruso du rabot 

« C’était un grand monsieur tant par sa bonté que par sa taille. C’était un artiste, il avait compris la matière, ce qu’il m’a transmis d’ailleurs. Ancien garde pontifical au Vatican, puis cameraman à la Rai (Radiotelevisione italiana), il est venu refaire sa vie à Paris où il a appris la feuille d’or et la polychromie chez les plus grands décorateurs de l’époque (comme Jansen et Bagès). En créant cet atelier, il a contribué à la renommée de ce quartier qui était alors un village fourmillant de commerces ; les forts des Halles et les prostituées faisaient régner l’ordre dans les rues : on n’avait pas intérêt à les emmerder ! La rue Saint Denis était en fait l’une des plus sûres de la capitale, preuve que les classes populaires savent très bien se débrouiller toutes seules. »

Que reste-t-il de tout ça ? « Pas grand-chose. Le quartier est devenu aussi vide et triste qu’un tiroir de chez IKEA. »

En 1977, Ivan Lulli intègre la prestigieuse école Boulle en tant qu’ébéniste-marqueteur. Il développera par la suite la parqueterie à motifs (l’art des parquets conjuguant les différentes essences de bois précieux).

Son père est né dans le village étrusque de Palestrina (à 40 km de Rome), un nom rendu célèbre par le créateur de la polyphonie – le compositeur Giovanni Pierluigi da Palestrina né là il y a exactement cinq siècles en 1526. Autant dire qu’Ivan est passionné de musique comme en témoignent nombre de ses sculptures qui rendent hommage à cet art en matérialisant les notes en trois dimensions (bronze, bois, résine). Quand ses admiratrices viennent le voir (dans le quartier, on le surnomme « le Caruso du rabot ») elles le trouvent souvent en train de fredonner en poussant la chansonnette.

Il balance pas les noms

Durant toute sa carrière, Ivan Lulli a travaillé pour des artistes sensibles qui aimaient lui rendre visite, comme Georges Moustaki, Sylvia Montfort, Pierre Cardin « et d’autres acteurs et actrices dont je tairai le nom par discrétion ». La collection Pierre Cardin détient toujours son magnifique cheval en bois de tilleul commandé par le couturier qui lui avait dit lors de la livraison : « Ivan, vous avez mis tout votre cœur dans cette sculpture ». Ses réalisations ont aussi été exposées dans différentes galerie (place des Vosges, place du Tertre, Art Club Galerie en face du Louvre). Avec d’autres artisans émérites, il a reçu en 2021 la médaille du mérite de la Ville de Paris.

Surtout, Ivan est un homme instinctif et généreux qui aime offrir : « Plus on donne, plus on reçoit, c’est un fait d’expérience. » Son zèle altruiste le pousse ainsi à former gratuitement 25 apprentis chaque année. Au quotidien, il travaille pour toutes les classes sociales. Son atelier est apolitique et sans religion. Bref, « un mec bien »

En 2025, il lui est arrivé quelque chose. « En rapatriant la sépulture de mon père dans son village natal, à Palestrina, j’ai eu le plaisir de retrouver un ami d’enfance qui aujourd’hui est le responsable de la maison du compositeur, devenue musée. Je lui ai dit que j’avais depuis longtemps le désir d’offrir une de mes œuvres à ce musée. Je lui ai lu ce très joli texte de Victor Hugo qui encense Pier Luigi da Palestrina :

« Puissant Palestrina, vieux maître, vieux génie, je vous salue ici père de l’harmonie, car ainsi qu’un grand fleuve où boivent les humains, toute cette musique a coulé de vos mains. » 

Marché conclu entre deux verres de Chianti et quelques olives. La cérémonie se fera au cours de l’été 2026 dans le cadre de l’anniversaire des 500 ans de la naissance de l’auteur de la Messe du Pape Marcel.

Alors, quel est donc le motif de son courroux ?

A lire aussi, du même auteur: Pain au levant

« Cela fait des années que je veux donner au Bataclan et à Notre-Dame de Paris une grande sculpture en bronze représentant une note de musique. Pourquoi Notre-Dame ? Parce que le solfège occidental a été inventé là, au Moyen Age, autour de Notre-Dame de Paris ! Les notes ont été créées à partir des syllabes de l’hymne de saint Jean-Baptiste :

UT queant laxis
REsonare fibris
MIra gestorum
FAmuli tuorum
SOLve populis
LAbii reactum
(la septième note, le SI, recevra son nom plus tard)

Un ébéniste qui chante un cantique médiéval en latin vous en connaissez beaucoup ?

« Pour le Bataclan, il me semblait évident de proposer un mémorial qui pourrait se trouver en face du bâtiment où trône un triste urinoir public ! C’est un don. Pas question de faire de l’argent sur le dos des victimes de l’attentat. Je veux ainsi apporter ma contribution à la mémoire de la ville de Paris, comme l’ont toujours fait les artisans parisiens depuis des siècles : Violet le Duc, Guimard, Morris, etc. Des personnes ont perdu la vie ici parce qu’elles étaient venues écouter de la musique. Une sculpture en cet endroit aurait toute sa place. Mais voilà, personne ne me répond, comme si le fait de donner n’avait aucune valeur ni aucun sens ! Personne. Mon projet ne semble pas intéresser les personnes hautement placées.»

« Mais mon pauvre Ivan, lui dis-je, ce que tu vis, c’est ce que nous vivons tous, au quotidien. Si tu n’es pas Jeff Koons, si tu n’es pas puissant, personne n’a de raison de te répondre ! » 

La colère d’Ivan me touche car elle exprime une colère sourde que je ressens en ce moment, comme si nous vivions dans une société atomisée où plus personne ne répond à personne… L’instantanéité de la communication a fini par déboucher sur le vide et l’annihilation de la personne.

Dans sa monumentale biographie en trois tomes de Kafka, Reiner Stach explique d’ailleurs à quel point l’art de communiquer par lettres s’est effondré en Occident, signe d’une décadence de l’expression de soi et d’un oubli de l’autre. Kafka a écrit des centaines de lettres magnifiques dans lesquelles il mettait toute son âme. Aujourd’hui nous envoyons des SMS qui ressemblent à des crottes de lapin.

Ivan, pourtant, avait pris la peine d’écrire de belles lettres, au stylo plume, sur du beau papier vélin, avec une belle enveloppe et un timbre. Il avait tracé ses lettres, ses mots et ses phrases comme on nous avait appris à le faire à l’école primaire, avec des pleins et des déliés… Ses lettres ne méritaient-elles pas au moins une réponse ? Quand un citoyen propose de faire quelque chose pour sa Cité, n’est-ce pas louable ?

« Palestrina est le plus vieux village étrusque d’Italie. On appelle ce pays l’Etrurie. Je dirais que la France, c’est l’Huîtrerie : les gens sont devenus fermés comme des huîtres ! »

Appel aux futurs candidats à la mairie de Paris : répondez à Ivan Lulli ! 

Victor Hugo l’a génialement montré dans Notre de Dame de Paris et Les misérables : le peuple de Paris a toujours eu besoin de s’emparer de ses monuments pour leur donner une patine. Ivan Lulli est l’un des porte-parole de cette mémoire collective. Voici un artisan philanthrope qui veut rendre hommage aux victimes du terrorisme islamique. Il ne demande pas un sou. Il est prêt à donner comme beaucoup d’artistes peintres et sculpteurs ont donné à leur ville (Rodin, Brancusi, Puvis de Chavanne, etc). Réponse ? néant.

Ivan a pour habitude de citer cette très belle phrase de Dostoïevski : « L’art sauvera le monde ». Allez papi Lulli, je suis avec toi !

De la feuille d’érable à la bannière étoilée…

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Le Premier ministre du Canada Mark Carney à Paris, 6 janvier 2026 © Matthieu Mirville/ZUMA/SIPA

Le Canada est une des proies convoitées par Donald Trump. L’armée canadienne est-elle parée à toute éventualité militaire?


Ne nous associons qu’avec que nos égaux ;
           Ou bien il nous faudra craindre
           Le destin d’un de ces Pots.

Jean de la Fontaine. (Le Pot de terre et le Pot de fer)


Impossible n’est pas trumpien. Jusqu’à présent, le président américain a montré sa volonté de concrétiser des projets qui eussent semblé loufoques, ou facétieux peu de temps auparavant.

Il semble de plus en plus sérieux quant à l’idée d’incorporer le Groenland et le Canada à l’Union américaine. Une opération militaire visant celui-là serait une promenade militaire de quelques minutes, surtout qu’il y a déjà une base militaire américaine à Pituffik. Mais que dire d’une invasion du Canada?

On peut conjecturer que les forces armées canadiennes (jadis qualifiées d’« armée d’opéra comique » par feu l’ancien Premier ministre indépendantiste québécois René Lévesque) auraient le bon sens élémentaire de ne pas tenter d’utiliser la force, ce qui causerait des morts inutiles qui ne retarderaient l’avancée américaine que de quelques minutes.

En effet, selon des fuites, on apprend que l’état-major étudie plusieurs scénarios et il constate que les forces américaines seraient probablement en mesure de neutraliser les principales positions stratégiques canadiennes en seulement deux jours1. Conclusion on ne peut plus raisonnable et réaliste.

Mais voici que les cogitations des généraux canadiens prennent une tournure carrément comique! Plutôt qu’un affrontement sur le champ de bataille, on évoque une riposte de type insurrectionnel : embuscades et « tactiques de guérilla », et on prend comme modèle… les talibans2!

En histoire militaire, s’inspirer des méthodes de l'(ex)ennemi n’a rien de nouveau et est même parfois de (très) bonne guerre. Lors de la guerre (française) d’Indochine, de nombreux officiers se prenaient pour Mao Tsé-Toung et reprenaient à leur compte sa devise : « être dans la population comme un poisson dans l’eau »…

Mais, en l’occurrence, nul besoin d’avoir fait Saint-Cyr pour comprendre d’abord que la configuration du terrain canadien n’a rien à voir avec les montagnes d’Afghanistan. Et surtout, on voit mal comment une population civile pourrait participer à de telles escarmouches ; quels banlieusards et autres citadins s’aventureraient hors de leurs logements douillets et bien chauffés et renonceraient au visionnement de « Harry & Meghan » sur Netflix pour harceler les forces occupantes! Quant à la population rurale, on est aussi fort loin des baroudeurs de la guerre des Boers. Une transposition des plus hasardeuses…

A lire aussi: KFC, Quick, Five Guys… Quand le halal fait recette

En fait, dans un tel cas de figure, on peut plutôt imaginer que les rednecks albertains accueilleraient à bras ouverts les militaires venus du sud avec des banderoles « Welcome Americans », comme dans le classique film « The mouse that roared » en v.o. (« La souris qui rugissait » en v.f.) avec Peter Sellers. Au moins cette province tomberait dans l’escarcelle américaine de son plein gré. Et vu sa position géographique, il pourrait y avoir un effet domino sur les trois autres provinces de l’ouest (Manitoba, Saskatchewan et Colombie-Britannique). Une fois le pétrole acquis, sa Majesté orange se désintéresserait peut-être de l’est du pays. Trump a parfaitement sur une chose : l’appartenance de ces quatre territoires au Canada est purement artificielle et résulte d’un tracé de frontière colonial, digne de la conférence de Berlin de 1885; la géographie appellerait plutôt leur rattachement au voisin du sud. Évidemment, on pourrait envisager que la Colombie-Britannique constituât alors un État indépendant, vu sa façade maritime, à moins que le locataire (et ripolineur) de la Maison-Blanche préférât assurer la continuité territoriale entre l’Alaska et l’État de Washington…

[Un peu d’histoire canadienne. La (con)fédération canadienne elle-même, créée en 1867, est le fruit d’un péché originel : plusieurs députés québécois ayant reçu ce que l’on pourrait délicatement qualifier de petit pourliche compensateur de l’augmentation du coût de la vie ont alors fait pencher la balance et voté en faveur de celle-ci. En 1873, l’Ile-du-Prince-Edouard est devenue la 5e province canadienne avec l’assentiment des politiciens locaux ayant à peine récupéré de la gueule de bois due aux beuveries et banquets pantagruéliques qui leur avaient été gracieusement offerts par le premier Premier ministre (con)fédéral Sir John A. Macdonald, lui-même corrompu jusqu’à la moelle et poivrot confirmé, alors que les intérêts économiques de l’Ile allaient plutôt dans le sens de l’adhésion aux Etats-Unis. Enfin, Terre-Neuve (« Newfoundland » en v.o.) est devenue la dernière province canadienne en 1949 en raison de la collusion entre le Royaume-Uni et le Canada : lors des deux référendums [d’ailleurs truqués] de 1948, l’option démocratique de l’adhésion aux Etats-Unis, qui l’aurait certainement emporté, ne fut même pas proposée à l’électorat. Et pour cause. Ses habitants sont d’ailleurs devenus les Belges du Canada : de nombreuses blagues françaises visant les mangeurs de frites ont été recyclées au profit des pêcheurs de morue buveurs de rhum « Screech », les « Newfies » en v.o., « Terreneuviens » en v.f.].

En bref, si les Américains envahissent le Canada, M. Carney et messieurs les haut galonnés émoulus du Collège militaire royal du Canada doivent comprendre que nulle tactique ne permettra au Canada de rééditer sa dernière victoire sur les Etats-Unis (de 1812). Mais il pourra sans doute compter sur une occupation relativement pacifique.

Quoique Trump fasse, ou projette de faire, en substance, il ne réinvente pas la roue. Son approche est peut-être plus désordonnée.


  1. https://www.journaldemontreal.com/2026/01/20/larmee-canadienne-etudie-le-scenario-dune-invasion-americaine ↩︎
  2. https://www.journaldemontreal.com/2026/01/20/larmee-canadienne-etudie-le-scenario-dune-invasion-americaine / https://www.france24.com/en/live-news/20260120-canada-military-models-response-to-us-invasion-report ↩︎

Règlement de comptes à OK Davos

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Le président américain Donald Trump arrive à Davos, en Suisse, le 21 janvier 2026 © MICHAEL BUHOLZER/AP/SIPA

Très attendu par les élites de la mondialisation à Davos, le président américain, qui a récemment envisagé d’annexer le Groenland ou de sanctionner commercialement les pays récalcitrants à l’avènement de son « Conseil de paix » (une sorte d’ONU bis, placée sous son égide) parviendra-t-il à convaincre qu’il n’est pas le simple leader vulgaire d’une «internationale réactionnaire», mais qu’il porte un véritable projet?


Règlement de compte à OK Davos : ce mercredi, le cow-boy Donald Trump est attendu, comme une provocation, dans le sanctuaire ouaté du mondialisme institutionnalisé. Les échanges devraient y être rudes, sinon brutaux. La stratégie primaire du poing dans la gueule n’est pas à exclure.

Patriotes 1 – Mondialistes 0

Tout oppose, en effet, les partisans des « sociétés ouvertes », dont Emmanuel Macron se veut une figure inspirée, à celui qui ne cesse de répéter à travers ses deux mandats à la tête des Etats-Unis : « L’avenir n’appartient pas aux mondialistes, l’avenir appartient aux patriotes ». Le Conseil de paix, que Trump veut mettre en place, est d’ailleurs une remise en question des organisations mondialistes et singulièrement de l’ONU. Cette initiative, à laquelle s’oppose le président français, entend œuvrer à « une paix durable (qui) nécessite un jugement pragmatique, des solutions de bon sens et le courage de s’écarter des approches et institutions qui ont trop souvent échoué ». Cet argumentaire reprend en fait les éléments fondamentaux de la « révolution du bon sens » qui avait été, il y a un an, le socle du discours d’investiture de Trump. En février 2025, à Munich, son vice-président J.D. Vance avait déjà malmené les Européens, accusés d’avoir peur de leurs peuples et de ne rien voir des risques d’une immigration de masse. Le 5 décembre, la Maison-Blanche mettait les points sur les i en alertant l’Europe sur son risque « d’effacement civilisationnel ». C’est a priori sur ce même ton que Trump devrait s’adresser à ceux qui ne voient en lui, comme l’accuse Macron, que le leader d’une « internationale réactionnaire ».

A lire aussi, Alain Destexhe : Trump: un an qui a tout changé

Quasi unanimité contre Trump

La question est de savoir qui, des souverainistes ou des universalistes, a raison. Or, dans ce débat conceptuel, le rejet que suscite le mondialisme appuie l’analyse de Trump, en dépit de l’unanimisme médiatique qui l’accable. Partout sur la planète, et singulièrement en Europe, s’observe le réveil des peuples, des nations, des identités, des enracinements derrière des frontières protégées.

Le monde de Davos, minoritaire, est étranger à la vie des gens ordinaires.

Dans l’opposition idéologique voulue par Macron entre progressistes et populistes, ce sont ces derniers qui sont invités à écrire l’histoire au nom des citoyens oubliés. Trump n’est pas seulement ce personnage mal élevé, mégalomane et imprévisible décrit à l’envi par la presse moutonnière. Certes, je vois ses défauts et ses lourdeurs. Je n’excuse pas non plus la légèreté de son message du 13 novembre encourageant les Iraniens à poursuivre leurs manifestations sous les balles de leurs bourreaux islamistes et promettant : « L’aide est en route » ; jusqu’à ce jour, elle n’est toujours pas arrivée. Cependant, je remarque aussi que Trump a fait l’effort de penser le monde qui vient. Du moins, sa ligne de conduite répond à des analyses de cercles de réflexion qui ont acté l’urgence d’en revenir à la démocratie et aux souverainetés nationales. Ce travail intellectuel, Macron refuse de l’entamer quand il persiste à défendre une oligarchie européenne qui lui impose le Mercosur et le pousse à s’éloigner toujours plus des Français qu’il ne comprend pas. Et réciproquement.

La révolution des oubliés

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KFC, Quick, Five Guys… Quand le halal fait recette

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© Mourad Allili/SIPA

Halal: le grand silence


La chaîne de poulet KFC a annoncé que 24 de ses 404 restaurants français passaient, à partir du 21 janvier 2026, au halal, conforme au rite musulman. Elle rejoint là d’autres chaines, comme Five Guys, qui a déjà six restaurants rapides hallal et ne sert plus d’alcool (pas de bière, donc). L’enseigne belge Quick, qui avait frôlé la disparition en 2015, s’est mise à servir exclusivement de la viande halal à partir de 2021 en Belgique et France… Un choix gagnant : l’entreprise est désormais prospère. La chaîne Pizza Hut suit le mouvement avec 13 restaurants hallal. De leur côté, les principales enseignes que sont McDonald’s et Burger King se contentent, elles, de proposer des produits à base de poisson pour attirer tout de même une partie de la clientèle musulmane, pour le moment.

Le halal en progression fulgurante

Parmi les quelque 6 millions de musulmans estimés en France, 67% choisissent « systématiquement » de la viande hallal, et 15 % en achètent « la plupart du temps » (IFOP, 2020). De même, près de 7 personnes sur 10 de confession musulmane achètent des desserts, des chocolats ou des bonbons halal (sans gélatine notamment). Lorsqu’ils achètent leurs produits alimentaires, 58% de ces consommateurs vérifient la composition pour s’assurer qu’ils ne contiennent pas d’ingrédients non halal comme de la gélatine animale, de l’alcool ou du porc, par exemple (un chiffre en augmentation de 10 points sur dix ans).

La viande halal s’est taillé la part du lion ces dernières années, et essaime dans les supermarchés, au point qu’on achète souvent hallal sans le savoir, les abattoirs français ne faisant plus guère la distinction. L’économie halal en France affiche une progression remarquable. En 2025, son chiffre d’affaires est estimé entre 7 et 12 milliards d’euros, contre 5,5 milliards en 2010, soit une augmentation de 27 % en quinze ans. Ce dynamisme place la France au deuxième rang mondial, derrière la Malaisie[1]. Parmi les 10 millions de consommateurs réguliers identifiés, près de trois millions ne sont pas musulmans, selon l’institut Solis. Cette progression constante s’inscrit dans un mouvement global : le marché mondial du halal est évalué à 7 000 milliards de dollars, avec une projection de 10 000 milliards de dollars d’ici 2028[2].

A lire aussi: L’argent du leurre

La viande hallal – dont le mode d’abattage fut combattu avec âpreté par la star Brigitte Bardot, disparue dernièrement – reste un problème très délicat à aborder : il est parfaitement licite que les musulmans en disposent, mais des tensions se créent dès lors que l’on aborde le sujet, car le spectre du racisme rôde. Sur le fond, peut-on en discuter sans polémiques ? Un exemple : l’absence de porc devient fréquente dans les cantines des grandes villes. Doit-on l’accepter ? Oui ou non ? Déjà, lors de son élection en 2007, Nicolas Sarkozy évoquait la question…

Se pose également le défi de la mort des bêtes. Il existe trois façons de tuer les animaux d’élevage : l’abattage dit conventionnel, avec électronarcose préalable et divers paramètres électriques aux normes européennes, l’abattage halal sans électronarcose (c’est le halal, et aussi le casher) enfin l’abattage halal avec une électronarcose atténuée, marginal car peu apprécié des musulmans. Chez les musulmans, l’animal encore vivant est d’abord tourné vers la Mecque. Le sacrificateur, agréé par l’une des trois grandes mosquées de France, prononce une bénédiction puis, une fois égorgé, laisse l’animal se vider de son sang. Ceci posé, l’électronarcose traditionnelle n’empêche pas les animaux de ressentir la peur, pour être honnête ; en revanche, elle abrège la souffrance.

Des clients assistent à la préparation de leurs moutons, dans un abattoir temporaire installé dans un hangar de Pantin, en 2004 © THOMAS COEX / AFP

L’abattage rituel des animaux sans étourdissement est une dérogation aux lois françaises,  strictement encadrée par les articles R214-73 à R214-75 du code rural, modifié selon la circulaire du 14 juin 2018. En clair, le législateur consent à fermer les yeux sur la souffrance de ceux qu’elle considère clairement comme des « êtres sensibles » via les articles 515-14 du code civil et L214-1 du code rural. La souffrance animale est reconnue comme telle – voir les dispositions précitées – mais l’Etat la combat sans vigueur, malgré les protestations des défenseurs des animaux.

Le rite religieux de la fête de l’Aïd el-Kébir crispe culturellement certains Français autochtones, et tous les défenseurs des animaux

Il faut évoquer en outre la fête dite de l’Aïd el-Kébir, célébrée à partir du dixième jour du mois lunaire de dhou al hijja, durant trois jours. La date est décalée chaque année ; le calendrier de l’Hégire considère que nous sommes en 1428. Les musulmans y sont invités à sacrifier un mouton selon un rituel précis. Le service Hallal de la Grande Mosquée de Paris prescrit ainsi que « l’agneau ne doit pas être borgne, il ne faut pas qu’il ait la queue coupée et qu’il ait moins d’un an ». Lors de cette fête, de nombreux moutons, des milliers de par le pays, sont égorgés dans des conditions brutales chez des particuliers, à même le sol souvent – parfois dans les salles de bains ou dans des jardins et cours d’immeubles, privatisés pour la circonstance. 

A lire aussi: Islamisation : deux journalistes du « Monde » ne devraient pas dire ça

Par surcroît, le sacrifice du mouton est un spectacle familial qui interroge. Le site El Moujahid (du journal éponyme, le plus vendu en Algérie) s’en est d’ailleurs fait l’écho en 2022 avec plusieurs témoignages : « Les avis des spécialistes sont contradictoires quant à laisser les enfants assister au sacrifice. Aussi longtemps que je me souvienne, j’ai toujours assisté étant enfant à l’égorgement du mouton de l’Aïd et je me porte bien » ; « Tout cela se passe dans une ambiance de joie et de bonne humeur sans aucun incident » ; « L’Aïd n’est fait ni pour torturer les moutons ni pour traumatiser les enfants, bien au contraire, c’est un événement crucial attendu impatiemment par les familles algériennes et particulièrement par les enfants qui y voient une fête et rien d’autre ».

Comme souvent, la France possède une législation spécifique (le recours à l’abattage clandestin est un délit réprimé par une peine allant jusqu’à six mois d’emprisonnement et 15 000 € d’amende) qui s’avère très peu appliquée. A l’instar du voile islamique, les amendes sont distribuées au compte-gouttes, et dépassent rarement quelques centaines d’euros, bien loin du maximum théorique. Et rien n’est réellement entrepris par le législateur pour faire stopper l’abattage privé lors de l’Aïd, malgré la pression des associations de défense des animaux. 

La viande hallal, pour résumer, pose trois défis : l’abattage des bêtes sans étourdissement, ce qui est cruel, le fait de supprimer le porc dans les établissements publics, enfin les débordements de l’Aïd. A ces questions, il n’y a aucune réponse convaincante pour l’instant, quand l’islam est devenu la deuxième religion de France. Là comme ailleurs, nos gouvernements regardent passer les trains.


[1] Source : l’essentiel de l’éco

[2] Source : Ocun groupe

«Siegfried» à l’Opéra de Paris: un héros frappé d’impuissance

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© Herwig Prammer / OnP

Des voix magnifiques, un orchestre glorieux, une mise en scène assassine : à l’Opéra de Paris le troisième volet de la Tétralogie confirme et le triomphe de la musique et la déroute du théâtre.


S’il existait un bagne où enfermer les auteurs de mises en scène exécrables afin de les empêcher définitivement de nuire, nul doute que celui qui saccage aujourd’hui le cycle wagnérien du Ring à l’Opéra de Paris  mériterait de croupir dans la cellule la plus sombre, la plus humide, la plus infestée de rats et de cancrelats. En attendant une bien improbable rédemption.

Au panthéon des impostures

Après L’Or du Rhin, après La Walkyrie, c’est donc au tour de Siegfried d’endurer les idées calamiteuses et les réalisations faiblardes de Calixto Bieito. Alors qu’il s’est trouvé à l’Opéra quelqu’un d’assez inconséquent pour avoir eu l’idée lumineuse de lui confier l’exécution scénique de la Tétralogie, le metteur en scène espagnol poursuit avec opiniâtreté un parcours qui fera sans doute entrer cette dernière au panthéon des impostures artistiques.   

S’il était au moins révolutionnaire ! S’il avait assez de puissance et de mordant pour culbuter le monde des dieux et des héros germaniques !  Mais non ! Sa lecture n’est rien d’autre qu’illisible, obscure, sans vision. Et alors que ses mises en scène se veulent iconoclastes, elles ne sont qu’infantiles.

Il faut reconnaître que sous cet angle, il fait fort, le Calixte. Tout au long du Ring, il accumule les inepties, les procédés les plus calamiteux avec une générosité qui vire à la prodigalité.  Et comme il semble ne rien comprendre à cet Himalaya musical qu’est la Tétralogie et ne pas pouvoir offrir une réponse pertinente à une musique qui le dépasse, il empile les interventions parasitaires là où le néophyte le plus primaire songerait même à faire silence et à laisser s’écouler la musique sans polluer visuellement le plateau.

Il est possible que Calixto Bieito se voie comme un grand réformateur de la scène wagnérienne. Peut-être, allez savoir ! se prend-il même pour un génie. Un génie incompris certes ! De ceux qui se pensent victimes de la noire incompréhension de leurs contemporains.

La lance et le torchon

Il serait terriblement fastidieux de relever toutes les « trouvailles » que le funeste Calixte éparpille tout au long de la partition. Et pourtant ! Elles pourraient être élevées au rang de pièces d’anthologie. Car elles ne font rien d’autre que révéler une indigence de conception, une exemplaire insensibilité à la musique comme à la puissance du mythe. Et il serait parfaitement injuste de passer sous silence cette prodigieuse débauche de bêtise et de gratuité.

Admirer Siegfried agiter devant lui une serpillière à l’instar d’une ménagère exaltée ou le voir se plonger la tête dans un seau alors qu’il chante à tue-tête la gloire de Notung au cours de l’un des épisodes les plus héroïques de l’opéra, c’est là un plaisir rare dont on ne se régalera probablement pas de sitôt. Le contempler sautillant sur une portière de voiture découverte dans la forêt où croupit Fafner en est un autre tout aussi délicat. Le voir tourner le dos au dragon et se recroqueviller à genou face au public ou saisir l’instant où d’un coup de torchon il brise la lance incertaine de Wotan en sont deux autres encore et des plus savoureux.

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De tous les personnages de l’ouvrage, Siegfried est évidemment le plus abondamment gâté par le metteur en scène. Mais découvrir un Mime ressemblant au choix à Tartarin de Tarascon ou à un représentant de commerce ; ou un Fafner recouvert de colifichets qui sont des crânes et métamorphosé en lapin à grandes oreilles, comme dans le Sacré Grall des Monty Python, ne sont pas non plus des agréments à négliger. Pour ne rien dire de l’ivresse avec laquelle on découvre la déesse Erda, que Wotan rappelle du plus profond de cette Terre dont elle est la déesse, laquelle apparaît en toute simplicité dans une combinaison bordée de dentelles synthétiques en portant une petite marmite… avant de recevoir une solide raclée du dieu pour qui elle eut jadis des faiblesses et de se voir assignée à demeurer en marmonnant sur une chaise, avec une nappe sur sa tête couronnée de l’anneau sacré.

Un exubérant désastre

Si de Siegfried le metteur en scène a délibérément voulu faire un impuissant, il l’est bien davantage lui même : tout son propos n’est jamais qu’une accumulation d’enfantillages parfaitement grotesques, infestant de bout en bout une partition qui touche au sublime.

De cet exubérant désastre émergent toutefois un décor sylvestre de Rebecca Ringst, des images fugitives de ruines noyées dans la verdure telles qu’on les voit sur cet îlot japonais qui abritait jadis un complexe industriel, le tout accompagné de beaux effets lumineux de Michael Bauer : ils rachètent à grand peine les détestables tableaux de L’Or du Rhin et de La Walkyrie. Mais ce décor condamne le plus souvent les artistes à ne pouvoir s’agiter que sur le devant de la scène. Et ce qu’il pourrait offrir de poétique n’est pratiquement pas exploité.

(C) Herwig Prammer / OnP

Reste le chant et le théâtre. La distribution dans Siegfried est vocalement aussi éclatante, aussi brillante que celle de La Walkyrie. Vocalement. Car le jeu théâtral d’acteurs mal dirigés laisse fort à désirer. Comment leur en vouloir quand tout est fait pour les ridiculiser de façon parfaitement gratuite, entre absurdité de l’action scénique et costumes d’une laideur épique ? On aurait souhaité un Mime (Gerhard Siegel) plus grinçant, plus fielleux, plus putride même ; une Erda (Marie-Nicole Lemieux) hiératique et bouleversante ; un Oiseau de la forêt (Ilanah Lobel-Torres) qui ne ressemblât point à un clown de cirque ambulant.

Comme s’il avait été épargné par le sort, le sombre, le terrible Alberich de Brian Mulligan échappe par miracle au carnage. Mais comment le Wotan de Derek Welton, condamné à réparer sa lance chancelante avec un ruban adhésif, pourrait-il dans un tel contexte imposer sa stature et son chant de dieu bientôt déchu ? Comment le Fafner de Mika Kares peut-il encore impressionner quand sa voix sépulcrale est étouffée sous son masque de lapin ?

De glace et non de feu

Quant aux interprètes de Siegfried (Andreas Schager) et de Brünnhilde (Tamara Wilson), dotés qu’ils sont d’une apparence qui n’incite guère à la romance – elle d’une pâleur cadavérique et boudinée par des sangles qui l’enrobent comme une pièce de viande, lui en clochard dégoulinant de sang – s’ils triomphent vocalement dans ce duo final qui est l’un des sommets de l’art lyrique, ils sont tellement desservis par les monstruosités de la mise en scène que leur résilience apparaît proprement héroïque.

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Pour accéder à l’ex-déesse endormie, le héros a dû briser un bloc de glace. Car c’est la grande innovation du brillant Calixte : c’est désormais d’un rideau de glace et non de feu que Wotan a cerné la couche de sa fille répudiée. Même si le livret s’obstine à clamer le contraire.

On l’aura bien compris : si la mise en scène appelle les qualificatifs les plus venimeux, elle dessert non seulement Wagner qui en a vu d’autres, mais surtout des artistes brillants qu’elle aurait dû servir.

En se voyant déjà rois, ils resteront des nains

Echappant au carnage, l’Orchestre de l’Opéra de Paris est assurément le grand triomphateur de ces représentations de Siegfried. Dirigé par Pablo Heras-Casado qui se libère des ses faiblesses apparues dans L’Or du Rhin, la formation atteint au sublime dans les passages dépouillés de chant où il règne en maître. Que ce soit dans la fièvre où se forge Notung, dans les Murmures de la forêt, dans la tourmente qui ouvre le troisième acte ou lors de l’éveil de Brünnhilde, que le son soit ici cristallin ou transparent, là onctueux et sensuel, là terrible, là encore ardent et inhumain, l’orchestre atteint la plénitude.

C’est cette magnificence des voix, cette somptuosité de l’orchestre qui rendent encore plus coupable une mise en scène qui les dessert ou même qui les nie. C’est ce qui fait apparaître plus intolérable encore la présomption de Calixto Bieito et l’aveuglement de ceux qui ont fait appel à lui.  

Des choses que résume bien involontairement, mais très pertinemment le programme du spectacle édité par l’Opéra : à sa quarante-troisième page, il dévoile un poème en prose de Stéphane Héaume où il est écrit qu’en « se voyant déjà rois, ils resteront des nains ».


Siegfried Opéra de Richard Wagner.
5h10 avec 2 entractes

Opéra de Paris Bastille. Jusqu’au 31 janvier.

Revenge pol

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Davos, 20 janvier 2026 © Markus Schreiber/AP/SIPA

Trump et Macron : des présidents sans limites


Le ton monte entre Trump et Macron. Susceptible comme une jeune fille éconduite, Donald Trump n’a pas apprécié qu’Emmanuel Macron décline son invitation à intégrer son ONU-Bis (Conseil de la paix). C’était une proposition qu’on ne peut pas refuser. Aussi sec il a diffusé un message privé où Macron lui donne du mon ami, lui dit qu’il ne comprend pas ce qu’il fait au Groenland et l’invite à Paris pour en parler. Pendant sa conférence de presse assez baroque hier, Trump a dit qu’il n’irait pas et ironisé sur le fait qu’il aime bien Emmanuel mais que celui-ci n’est plus là pour longtemps. Traduction : cause toujours.

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Ce n’est pas la première fois que Donald Trump se moque de notre président. Sa fixette sur Macron donne envie de penser que la fermeté du président français, serait-elle seulement verbale, l’agace prodigieusement. Ou alors il pense que la France ne compte pas.

Ce n’est pas un scoop, Trump n’a pas de surmoi, il se fout des bonnes manières. Il insulte ses alliés, fait des caprices (cf. la lettre folle au Premier ministre norvégien) et pratique le rapport de forces brut.

Mais tout de même, la diffusion de messages privés est un nouveau cap franchi. On pourrait appeler ça un « revenge pol », même si ce n’est pas si mauvais pour l’image de Macron.

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La nouveauté n’est pas tant que le pouvoir se mette en scène (ce qui est vieux comme les Ray-ban du président…), mais l’effacement de la barrière entre public et privé que Trump pousse à son point ultime. L’homme le plus puissant du monde s’exprime publiquement comme Madame Michu ou n’importe quel ado accroché à son écran. Vous connaissez la théorie des deux corps du Roi, un mortel, un éternel, l’homme et la fonction. Chez Trump ils n’en font qu’un. Dans une moindre mesure, Emmanuel Macron aussi efface la distinction quand il se trémousse avec des youtubeurs ou des rappeurs.

Le poisson ne pourrit pas seulement par la tête. En réclamant la transparence à tous les étages, nous contribuons tous à cette entreprise de désacralisation. Exhibition pour soi, dévoilement pour les autres: nous avons le droit de savoir et désormais le droit de voir. La vie de notre voisin et celle de notre président. Le pouvoir doit s’exercer en pleine lumière, sous surveillance constante du projecteur de l’opinion. Ce qui est caché est suspect. Cela dessine un rêve totalitaire. Comme l’amour et la vie elle-même, le pouvoir a pourtant besoin de secret.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger.

Naor Narkis, l’ultra-hétérodoxe

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Naor Narkis rencontre des adolescents dans le village de jeunesse de Hakfar Hayarok, autour de la question de l’identité laïque de l’État d’Israël, 9 décembre 2025. DR.

À 36 ans, Naor Narkis a décidé de transformer la société israélienne en encourageant l’émancipation des haredims, ces juifs ultra-orthodoxes qui vivent en autarcie et représentent près de 14 % de la population. Libérés du joug des rabbins ultras, ils pourront s’intégrer au marché du travail, payer des impôts et faire leur service militaire.


Placardée à l’entrée de la ville de Bnei Brak, dans la banlieue de Tel-Aviv, l’affiche n’a pas tenu longtemps. Elle avait été collée deux jours avant par le collectif du désormais célèbre militant laïque Naor Narkis et affichait un slogan propre à choquer dans ce bastion de la communauté haredie, qui pratique un judaïsme ultra-orthodoxe : « Convertissons-nous à la raison ! » (« Hozerim be-tvouna »). Une campagne publicitaire pour Justin Bridou dans les quartiers nord de Marseille ferait moins scandale… Sans surprise, la pancarte a vite été vandalisée par des habitants aussi pieux qu’indignés par une telle provocation. Mais le message est passé, c’est l’essentiel, se félicite Narkis. À Bnei Brak, tout le monde sait à présent qu’il existe en Israël une association d’aide pour les jeunes haredims souhaitant quitter leur milieu religieux. Il suffit de flasher un QR code sur son mobile pour être contacté.

À la tête du mouvement Hozerim be-tvouna, Naor Narkis, 36 ans, fait partie de ces Israéliens modernes qui n’ont plus honte d’affirmer leur identité laïque (ce qui chez lui veut dire anticlérical de choc). Et parmi eux, il est sans doute l’un des meilleurs communicants. Sa recette : imiter les méthodes employées depuis les années 1970 par les mouvements de « retour à la religion » : visuels percutants, mais surtout démarchage direct du chaland avec des distributions de fascicules et des stands installés en pleine rue.

Petit-fils d’un Français, il parle couramment la langue de Molière et lors de nos échanges il a alterné l’hébreu et le français. Aîné de quatre enfants, il est né à Ramat Gan, dans la banlieue de Tel-Aviv, d’un père chauffeur de taxi et d’une mère assistante de direction. Très tôt sensibilisé à la politique, il a présidé dès ses études secondaires (dans le célèbre lycée non confessionnel Blich) la section jeune du parti social-démocrate Meretz. Puis fait son service militaire au sein du prestigieux programme « Havatzélet » (« Fleur de lys »), qui forme l’élite des analystes de l’Aman, le service de renseignement de l’armée israélienne.

L’Alya à l’envers

C’est à l’âge de 25 ans qu’il se fait connaître dans le pays lorsqu’il crée, à l’occasion d’un long séjour en Europe, un groupe Facebook, « Olim le-Berlin » (« On fait l’alya à Berlin »), dans lequel il raconte la vie qu’il mène dans la capitale allemande, beaucoup plus facile qu’en Israël. Photo de ticket de caisse à l’appui, il montre par exemple que le prix d’un dessert chocolaté populaire (Milki) y est trois fois moins élevé. Narkis touche là un point sensible. Dans l’État hébreu, le Milki équivaut au Nutella chez nous. C’est la gourmandise préférée de toute une génération. La page Facebook, qui dépasse rapidement les 15 000 membres, se mue en forum de contestation contre la vie chère en Israël. Narkis devient une figure médiatique de la jeunesse.

De retour au pays, le jeune homme crée une agence Web spécialisée dans l’animation des communautés numériques. Prodige dans son domaine, il décroche bientôt de très beaux contrats avec des grandes entreprises israéliennes. S’ensuivent alors plusieurs années professionnelles florissantes, en retrait par rapport à la scène publique. Jusqu’en 2024, où il réapparaît avec le projet Hozerim be-tvouna. Cette fois, il a trouvé le combat de sa vie : participer à la transformation de la société israélienne en accompagnant les jeunes haredims vers leur émancipation. « L’État hébreu est fondé sur la modernité et les Lumières, m’explique-t-il. Theodor Herzl écrivait qu’il faudrait enfermer les rabbins dans la synagogue pour qu’ils ne règnent pas sur nous. »

Narkis connaît intimement la société haredie : sa propre sœur a « fait téchouva » (qui signifie plus ou moins repentance). Devenue très religieuse, elle a mis au monde neuf enfants qui grandissent sans recevoir l’éducation nécessaire à une vie autonome dans une société moderne – peu ou pas de mathématiques, pas davantage d’anglais, d’informatique ou de sciences. Aux religieux qui disent « be’ezrat Hachem » (« grâce à Dieu ») à tout bout de champ, il répond « be’ezrat ha-mada » (« grâce à la science »). De même, son mouvement ne prône pas un retour à la laïcité, selon une formule communément employée (« hozer be-she’ela »), mais un « retour à la raison » (« hozer be-tvouna »).

Dans les premières décennies de l’État d’Israël, les haredims ne représentaient qu’une fraction marginale de la population, à peine 2 à 3 %. Leur présence était alors perçue comme résiduelle, héritée des communautés d’avant-guerre, les fameux shtetls célébrés dans la comédie musicale Un violon sur le toit. Beaucoup pensaient que le phénomène s’éteindrait progressivement sous l’effet du progrès technique et du développement économique. C’est l’inverse qui s’est produit. Portée par un taux de fécondité exceptionnellement élevé, longtemps supérieur à sept enfants par femme, fécondité rendue possible par l’État-providence israélien et par un contrôle communautaire redoutablement efficace, qui a permis de maintenir des frontières sociales étanches avec le reste de la société israélienne, la population haredie a doublé, puis triplé. En 2024, elle a atteint 13,6 % de la population, soit 1,3 million de personnes, dont près d’un quart des enfants juifs de moins de cinq ans. Et elle constitue aujourd’hui une société à part qui entretient très peu de relations avec le reste des Israéliens.

Et puisque la démocratie est aussi une affaire de démographie, et que les haredims votent beaucoup et de manière disciplinée, leur nombre se traduit mécaniquement en pouvoir politique. En échange de leur soutien aux majorités gouvernementales, les élus juifs ultra-orthodoxes exigent un financement accru de leur propre système scolaire (séparé du régime commun et peu contrôlé par l’État), mais aussi des allocations pour les jeunes adultes qui étudient dans leurs écoles talmudiques (les yeshivot) et surtout l’exemption du service militaire obligatoire pour ces mêmes étudiants. Résultat, la population haredie exerce une influence disproportionnée sur l’État d’Israël, son économie, sa vie politique, son rapport au religieux, son identité nationale, et bien sûr sa sécurité. Longtemps, la droite israélienne (le Likoud) et les partis religieux-nationaux ont accepté d’en payer le prix, distribuant des chèques en blanc en échange d’un soutien parlementaire.

La guerre à Gaza a cependant rebattu les cartes : alors que le « nouveau Moyen-Orient » impose à Israël une armée plus nombreuse, la population réclame un partage plus équitable de l’impôt du sang. Cependant, il est peu probable qu’une solution politique émerge sans changement démographique. Naor Narkis s’emploie à le faire advenir.

Il faut savoir que, malgré une natalité extrêmement dynamique, démographes et sociologues observent un phénomène de « fuite » chez les haredims. On estime que 14 % des enfants de la communauté quittent la voie de leurs pères. Observant que chez les « sionistes-religieux », bien intégrés dans la société, le taux s’élève à 30 %, Narkis pense que la proportion de haredims défroqués pourrait augmenter. Son idée : transformer cette fuite discrète en torrent, et utiliser l’extraordinaire fécondité haredie pour densifier la population israélienne laïque, plus productive économiquement et plus disponible militairement. Il préférerait personnellement que les ex-haredims deviennent carrément athées, mais son objectif politique est qu’ils s’émancipent du strict encadrement des rabbins ultra-orthodoxes pour participer à la vie de la nation.

Pour résumer la stratégie de Narkis, son point de départ est qu’Israël est l’un des seuls pays développés au monde à avoir un taux de natalité aussi élevé. Ce qui peut être un immense avantage, mais seulement si la majorité des enfants reçoivent une éducation digne de ce mot, puis, devenus adultes, s’intègrent au marché du travail, paient des impôts et font leur service national.

Rituel de Kapparot à Jérusalem, pratiqué par des juifs ultra-orthodoxes à la veille de Yom Kippour, septembre 2013 David Tesinsky/SIPA

Naor constate que le meilleur moment pour qu’un haredi rejoigne le monde moderne se situe au début de l’âge adulte. À ce stade de sa vie, un individu possède suffisamment d’esprit critique pour prendre du recul par rapport à son milieu. Et il n’est pas encore marié, donc pas encore durablement englouti dans la vie familiale traditionnelle. Avec son association, Narkis propose alors à ceux qui veulent franchir le pas de violer un interdit haredi en faisant leur service militaire. Dans l’armée, où ils sont logés, nourris et blanchis par l’État, il se retrouvent dans des conditions idéales pour s’acclimater à une existence israélienne « normale ».

Comme on pouvait s’y attendre, cette initiative a suscité des attaques très dures contre Narkis, dont les opposants les plus virulents ont fouillé dans la vie privée (il est homosexuel), exhumant le passé judiciaire de son père (qui a eu quelques déboires avec la loi) et allant jusqu’à lui envoyer des menaces de mort. Mais cela n’a pas suffi à décourager le jeune homme, trop habité par sa cause. Lors de nos échanges il répète à plusieurs reprises que la laïcisation est un enjeu vital pour Israël. « La religion est en train de détruire l’État d’Israël, s’inquiète-t-il. Il suffit de regarder ce qui se passe dans les sociétés dirigées par des clercs, comme l’Iran ou Gaza. Les Israéliens doivent choisir entre Tel-Aviv et Téhéran. »

500 à 700 personnes de plus chaque semaine

L’association distribue ainsi des smartphones et ordinateurs portables pour permettre aux jeunes, souvent sans ressources et étroitement surveillés, d’accéder à internet de façon discrète. Ces moyens de communication cassent les murs de la prison communautaire et brisent le monopole sur l’information exercé par les parents et les rabbins de la communauté. C’est grâce à ces outils que les haredims en rupture apprennent à préparer leur « coming out » laïque. Une courte vidéo, réalisée par un ancien haredi, explique de manière très pédagogique comment contourner les mécanismes de contrôle et éviter les mariages arrangés précoces. « Les leaders haredis utilisent aujourd’hui des milliards tirés de la poche des contribuables israéliens pour s’assurer que celui qui naît dans une famille ultra-orthodoxe ne puisse jamais s’en échapper, tempête Narkis. C’est un système d’ignorance qui entretient l’ignorance. » Une analyse sévère, presque implacable, que tempèrent une voix douce et un ton mesuré. C’est d’ailleurs la marque de fabrique de Narkis, qui ne s’énerve pas et ne coupe jamais la parole aux autres, fait rare sur les plateaux de télévision israéliens, où on le voit de plus en plus.

Et de conclure que, pour développer un système de défense aérienne ultra-complexe et performant comme le Dôme de fer, lancer une opération aussi géniale que celle des « beepers », créer des start-up, former des médecins et engranger des prix Nobel, passer sa vie dans une yeshiva ne sert à rien. « Prétendre, comme le font certains haredims, que les étudiants de yeshivot ont arrêté les roquettes du Hamas par leurs prières, c’est conduire Israël vers le destin de Gaza. »

Les performances du mouvement sont impressionnantes. Selon ses chiffres, quelque 10 000 personnes ont pris contact avec son association et dialoguent avec elle, soit 500 à 700 personnes de plus chaque semaine. 55 % sont de femmes, ce que Narkis explique par leur plus grand accès aux disciplines non religieuses – elles sont souvent formées à des métiers « modernes » afin d’entretenir leur mari censé étudier la Torah à vie.

Pour soutenir son activité, l’association a collecté les dons de 23 000 personnes et emploie 15 salariés à temps plein. À quoi s’ajoutent plusieurs centaines de bénévoles, qui ont déjà distribué 3 000 smartphones et 1 200 ordinateurs portables. Mais Narkis sait que ce n’est pas assez.

Il est difficile d’évaluer l’impact de Hozerim be-tvouna sur la démographie, l’économie et la politique israéliennes à l’échelle nationale. C’est pourquoi Narkis se prépare à entrer dans l’arène politique. Non pas en créant son propre parti, mais en rejoignant Les Démocrates, issus de la fusion du Parti travailliste israélien (Avoda) et de Meretz. Dirigée par Yaïr Golan, cette formation de centre gauche a pour objectif de remplacer la majorité actuelle par une coalition ayant comme mots d’ordre l’État de droit et le service militaire pour tous. Il rêve ainsi d’une « loi de 1905 » à l’israélienne. Si les électeurs le suivaient, ce francophile francophone pourrait devenir le « petit père Combes » de l’État hébreu.