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Et l’intime, bordel ? 

La démocratie en consultation, avec Charles Rojzman


Et l’intime, bordel ? 
Image d'illustration Unsplash.

La psychiatrie, de nos jours dans les sociétés occidentales, est devenue le lieu où se dépose et se médicalise une crise profondément politique et démocratique, transformant la souffrance collective, la perte de sens et l’effondrement du monde commun en troubles individuels que l’on soigne à défaut d’être autorisé à les penser vraiment.


L’année 2026 ne s’ouvre pas dans l’incertitude, mais dans la sidération. L’enlèvement de Maduro — événement que l’on disait impensable — a brutalement rappelé que même les régimes réputés les plus verrouillés peuvent se dissoudre en une nuit ; en Iran, le soulèvement a franchi un seuil irréversible, prenant le visage d’une révolution dont nul ne peut encore mesurer l’issue ni le prix humain ; la reconnaissance du Somaliland par Israël, geste diplomatique à la fois discret et lourd de conséquences, redessine en silence des équilibres que l’Occident regarde à peine, trop occupé à commenter ses propres peurs ; enfin, le coup de force de Trump sur le Groenland, assumé comme un acte de prédation stratégique à ciel ouvert, marque la fin officielle des pudeurs géopolitiques et consacre le retour d’un monde où la souveraineté se négocie désormais sans le langage du droit. Ces faits ne sont pas de simples nouvelles : ils disent quelque chose d’un monde qui ne tient plus par ses récits, mais par des ruptures, des fractures, des surgissements.

Fatigue morale

Et pourtant, à mesure que l’événement s’impose comme horizon unique de l’attention, quelque chose d’essentiel disparaît. Le vacarme du monde — stratégies, coups de force, révolutions spectaculaires, recompositions géopolitiques — occupe tout l’espace, au point d’écraser ce qui se vit à hauteur d’homme. On nous dit ce qui est important, ce qui mérite d’être regardé, pensé, commenté ; on ne nous dit plus rien de ce que vivent réellement les individus. L’actualité devient un écran, et le réel se retire.

Car ce que vivent les gens aujourd’hui ne relève plus seulement du malaise privé. C’est une expérience diffuse de désajustement, de fatigue morale, de perte de prise sur un monde qui se transforme sans eux et souvent contre eux. Peur de l’effondrement, colère sans mots, sentiment d’invisibilité, impression d’être sommé d’endurer pendant que tout se décide ailleurs : cette matière intime, silencieuse, est devenue le cœur battant de la crise démocratique. Mais elle ne trouve plus ni langage, ni lieu, ni reconnaissance.

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La démocratie se dégrade lorsqu’elle cesse d’entendre ce qui se joue dans l’intime, lorsqu’elle ne sait plus reconnaître que la souffrance individuelle est aussi un fait politique. L’écart grandissant entre le récit officiel du monde et l’expérience vécue des existences ordinaires produit une désaffiliation profonde : on ne se reconnaît plus dans la parole publique, on ne s’y sent plus inclus, parfois même plus concerné. De cet écart naissent le ressentiment, la tentation de la violence, le repli, ou le désir d’en finir avec un monde jugé mensonger.

C’est dans ce silence imposé aux vies ordinaires, au cœur même du fracas du monde, que se loge aujourd’hui la maladie de nos démocraties.

Dissolution des limites et de la société

Je reviens aujourd’hui vers des lieux que j’avais laissés derrière moi, non par oubli, mais par nécessité de survie intérieure. Je parle des institutions de santé mentale, de la pédopsychiatrie, de l’addictologie, de ces espaces où l’on recueille désormais ce que la société ne veut plus voir d’elle-même. Ce retour est récent, presque brutal, et il me surprend moi-même. J’y entre comme on entre dans une chambre trop longtemps fermée : l’air y est lourd, saturé de douleurs anciennes, d’angoisses sans mots, de violences retenues jusqu’à l’asphyxie.

Ce que je découvre là n’est pas seulement la souffrance psychique — elle a toujours existé — mais son changement de statut. Elle n’est plus l’exception, ni même la pathologie : elle est devenue le langage ordinaire d’une démocratie épuisée. Des enfants arrivent déjà vieux, chargés d’une peur qui ne leur appartient pas. Des adolescents parlent de la violence comme d’une météo intérieure. Des familles se présentent comme on se rend, vidées de toute espérance que le monde leur soit encore habitable.

Ces lieux sont devenus les dépotoirs moraux d’un ordre social qui n’ose plus se nommer en faillite. On y dépose ce que la cité refuse de penser : l’échec de la transmission, la dissolution des limites, la haine rentrée, la colère sans destinataire. Tout ce qui relevait autrefois du politique, du conflit, de la responsabilité collective, est désormais traduit en symptômes, en diagnostics, en troubles. La démocratie, incapable d’affronter ce qu’elle engendre, a confié son désarroi au soin, comme si l’on pouvait réparer une civilisation à coups de protocoles.

Je vois ainsi se déployer, sous mes yeux, le grand mensonge de notre temps : faire croire que la souffrance est toujours individuelle, que la violence est toujours personnelle, que l’effondrement du monde commun n’est qu’une somme de fragilités intimes. Ce déplacement est commode. Il permet de soigner sans accuser, d’apaiser sans comprendre, de gérer sans juger. Il transforme la démocratie en hospice, et le citoyen en patient.

Les soignants le savent. Leur fatigue n’est pas seulement celle des corps ; elle est morale, métaphysique presque. Ils tiennent debout dans un mensonge institutionnalisé : on leur demande de contenir ce que personne n’ose nommer. Ils voient bien que l’enfant violent est souvent un messager, que l’adolescent perdu est une prophétie, que l’addict est un survivant. Mais ils n’ont plus le droit de dire ce que ces vies révèlent : la décomposition lente, feutrée, de nos sociétés occidentales.

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Et pourtant, dans ces lieux dévastés, quelque chose résiste encore. Une obstination presque héroïque à ne pas réduire un être humain à son trouble. Une parole maintenue, fragile, menacée, mais vivante. Une limite posée, parfois, là où tout s’effondre. Ce sont de petites choses, presque invisibles, mais elles portent plus de vérité que tous les discours officiels sur le vivre-ensemble. C’est là, paradoxalement, que subsiste encore une forme de démocratie — non pas triomphante, mais vivante, blessée, agonisante peut-être, mais non encore morte.

Car une démocratie vivante n’est pas celle qui promet le bonheur, ni celle qui élimine le conflit. C’est celle qui accepte la tragédie de l’humain, qui sait que la peur, la colère, la haine font partie de l’histoire des hommes, et qu’il faut leur donner des formes pour éviter qu’elles ne deviennent meurtrières. Lorsqu’une démocratie renonce à cette tâche, elle ouvre la voie aux totalitarismes, toujours.

Et ils sont là, aujourd’hui, sous des visages multiples, souvent séduisants. La gauche révolutionnaire, lorsqu’elle transforme toute dissidence en faute morale et rêve d’un monde purifié de ses contradictions. Le wokisme, lorsqu’il remplace la pensée par l’anathème et réduit les êtres à leurs blessures identitaires. Le marché, lorsqu’il dissout toute idée de bien commun dans la jouissance solitaire et marchande. Et l’islamisme, surtout, lorsqu’il propose une sortie radicale de l’histoire européenne elle-même, substituant à la loi humaine une loi sacrée, close, totalisante, mortifère.

Toutes ces forces ont un point commun : elles haïssent la démocratie vivante, parce qu’elle est imparfaite, contradictoire, douloureuse. Elles préfèrent la certitude au doute, la pureté à la complexité, l’obéissance à la responsabilité. Elles prospèrent sur la fatigue des peuples, sur leur désir d’en finir avec la liberté comme fardeau.

Ce que la démocratie exige désormais de chacun est rude. Elle n’offre plus de confort moral. Elle oblige à regarder ce que nous sommes devenus. Elle demande le courage de ne pas se défausser, de ne pas tout confier au soin, à la morale, à la technique. Elle exige que chacun accepte de porter une part du conflit, de l’incertitude, de la responsabilité.

Je ne sais pas si nous en serons capables. Je sais seulement que ce qui se joue aujourd’hui, dans ces lieux de soin silencieux, annonce ce qui attend l’ensemble de nos sociétés. Tant qu’il restera des hommes et des femmes pour refuser de réduire l’humain à un cas, à un trouble, à une identité close, quelque chose de notre monde survivra.

Le reste — slogans, indignations, utopies — n’est que littérature de ruines.

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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