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L’ébéniste et la Mairie de Paris

Rendez-vous passage du Bourg-L’Abbé, rive droite dans la capitale


L’ébéniste et la Mairie de Paris
Ivan Lulli. DR.

Ivan Lulli est le dernier ébéniste-sculpteur du centre de Paris. Un chêne qui ne parle pas la langue de bois !


Nous lui avions consacré un portrait en 2021 mais de l’eau a coulé depuis « sous l’pont d’l’Alma »… Ivan, aujourd’hui, pousse un coup de gueule qui mérite, nous semble-t-il, une réponse, à la veille des élections municipales.

Mais « résumons » d’abord un peu le personnage…

Fondé en 1965 par son père italien Adelfio Lulli, son atelier d’ébénisterie a été classé récemment à l’inventaire des bâtiments de France. Les amoureux de Paris s’y rendent toujours avec joie, passage du Bourg-L’Abbé (entre la rue Saint Denis et le boulevard de Sébastopol), car rien n’a changé depuis : ni les machines, ni le téléphone, ni l’éclairage : tout est resté dans son jus, au milieu des copeaux de bois. Ivan a toujours eu une grande admiration pour son père. C’est pourquoi il a fait peindre le cartouche de la devanture à la feuille d’or : « A. Lulli & Fils depuis 1965 ». 

Le Caruso du rabot 

« C’était un grand monsieur tant par sa bonté que par sa taille. C’était un artiste, il avait compris la matière, ce qu’il m’a transmis d’ailleurs. Ancien garde pontifical au Vatican, puis cameraman à la Rai (Radiotelevisione italiana), il est venu refaire sa vie à Paris où il a appris la feuille d’or et la polychromie chez les plus grands décorateurs de l’époque (comme Jansen et Bagès). En créant cet atelier, il a contribué à la renommée de ce quartier qui était alors un village fourmillant de commerces ; les forts des Halles et les prostituées faisaient régner l’ordre dans les rues : on n’avait pas intérêt à les emmerder ! La rue Saint Denis était en fait l’une des plus sûres de la capitale, preuve que les classes populaires savent très bien se débrouiller toutes seules. »

Que reste-t-il de tout ça ? « Pas grand-chose. Le quartier est devenu aussi vide et triste qu’un tiroir de chez IKEA. »

En 1977, Ivan Lulli intègre la prestigieuse école Boulle en tant qu’ébéniste-marqueteur. Il développera par la suite la parqueterie à motifs (l’art des parquets conjuguant les différentes essences de bois précieux).

Son père est né dans le village étrusque de Palestrina (à 40 km de Rome), un nom rendu célèbre par le créateur de la polyphonie – le compositeur Giovanni Pierluigi da Palestrina né là il y a exactement cinq siècles en 1526. Autant dire qu’Ivan est passionné de musique comme en témoignent nombre de ses sculptures qui rendent hommage à cet art en matérialisant les notes en trois dimensions (bronze, bois, résine). Quand ses admiratrices viennent le voir (dans le quartier, on le surnomme « le Caruso du rabot ») elles le trouvent souvent en train de fredonner en poussant la chansonnette.

Il balance pas les noms

Durant toute sa carrière, Ivan Lulli a travaillé pour des artistes sensibles qui aimaient lui rendre visite, comme Georges Moustaki, Sylvia Montfort, Pierre Cardin « et d’autres acteurs et actrices dont je tairai le nom par discrétion ». La collection Pierre Cardin détient toujours son magnifique cheval en bois de tilleul commandé par le couturier qui lui avait dit lors de la livraison : « Ivan, vous avez mis tout votre cœur dans cette sculpture ». Ses réalisations ont aussi été exposées dans différentes galerie (place des Vosges, place du Tertre, Art Club Galerie en face du Louvre). Avec d’autres artisans émérites, il a reçu en 2021 la médaille du mérite de la Ville de Paris.

Surtout, Ivan est un homme instinctif et généreux qui aime offrir : « Plus on donne, plus on reçoit, c’est un fait d’expérience. » Son zèle altruiste le pousse ainsi à former gratuitement 25 apprentis chaque année. Au quotidien, il travaille pour toutes les classes sociales. Son atelier est apolitique et sans religion. Bref, « un mec bien »

En 2025, il lui est arrivé quelque chose. « En rapatriant la sépulture de mon père dans son village natal, à Palestrina, j’ai eu le plaisir de retrouver un ami d’enfance qui aujourd’hui est le responsable de la maison du compositeur, devenue musée. Je lui ai dit que j’avais depuis longtemps le désir d’offrir une de mes œuvres à ce musée. Je lui ai lu ce très joli texte de Victor Hugo qui encense Pier Luigi da Palestrina :

« Puissant Palestrina, vieux maître, vieux génie, je vous salue ici père de l’harmonie, car ainsi qu’un grand fleuve où boivent les humains, toute cette musique a coulé de vos mains. » 

Marché conclu entre deux verres de Chianti et quelques olives. La cérémonie se fera au cours de l’été 2026 dans le cadre de l’anniversaire des 500 ans de la naissance de l’auteur de la Messe du Pape Marcel.

Alors, quel est donc le motif de son courroux ?

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« Cela fait des années que je veux donner au Bataclan et à Notre-Dame de Paris une grande sculpture en bronze représentant une note de musique. Pourquoi Notre-Dame ? Parce que le solfège occidental a été inventé là, au Moyen Age, autour de Notre-Dame de Paris ! Les notes ont été créées à partir des syllabes de l’hymne de saint Jean-Baptiste :

UT queant laxis
REsonare fibris
MIra gestorum
FAmuli tuorum
SOLve populis
LAbii reactum
(la septième note, le SI, recevra son nom plus tard)

Un ébéniste qui chante un cantique médiéval en latin vous en connaissez beaucoup ?

« Pour le Bataclan, il me semblait évident de proposer un mémorial qui pourrait se trouver en face du bâtiment où trône un triste urinoir public ! C’est un don. Pas question de faire de l’argent sur le dos des victimes de l’attentat. Je veux ainsi apporter ma contribution à la mémoire de la ville de Paris, comme l’ont toujours fait les artisans parisiens depuis des siècles : Violet le Duc, Guimard, Morris, etc. Des personnes ont perdu la vie ici parce qu’elles étaient venues écouter de la musique. Une sculpture en cet endroit aurait toute sa place. Mais voilà, personne ne me répond, comme si le fait de donner n’avait aucune valeur ni aucun sens ! Personne. Mon projet ne semble pas intéresser les personnes hautement placées.»

« Mais mon pauvre Ivan, lui dis-je, ce que tu vis, c’est ce que nous vivons tous, au quotidien. Si tu n’es pas Jeff Koons, si tu n’es pas puissant, personne n’a de raison de te répondre ! » 

La colère d’Ivan me touche car elle exprime une colère sourde que je ressens en ce moment, comme si nous vivions dans une société atomisée où plus personne ne répond à personne… L’instantanéité de la communication a fini par déboucher sur le vide et l’annihilation de la personne.

Dans sa monumentale biographie en trois tomes de Kafka, Reiner Stach explique d’ailleurs à quel point l’art de communiquer par lettres s’est effondré en Occident, signe d’une décadence de l’expression de soi et d’un oubli de l’autre. Kafka a écrit des centaines de lettres magnifiques dans lesquelles il mettait toute son âme. Aujourd’hui nous envoyons des SMS qui ressemblent à des crottes de lapin.

Ivan, pourtant, avait pris la peine d’écrire de belles lettres, au stylo plume, sur du beau papier vélin, avec une belle enveloppe et un timbre. Il avait tracé ses lettres, ses mots et ses phrases comme on nous avait appris à le faire à l’école primaire, avec des pleins et des déliés… Ses lettres ne méritaient-elles pas au moins une réponse ? Quand un citoyen propose de faire quelque chose pour sa Cité, n’est-ce pas louable ?

« Palestrina est le plus vieux village étrusque d’Italie. On appelle ce pays l’Etrurie. Je dirais que la France, c’est l’Huîtrerie : les gens sont devenus fermés comme des huîtres ! »

Appel aux futurs candidats à la mairie de Paris : répondez à Ivan Lulli ! 

Victor Hugo l’a génialement montré dans Notre de Dame de Paris et Les misérables : le peuple de Paris a toujours eu besoin de s’emparer de ses monuments pour leur donner une patine. Ivan Lulli est l’un des porte-parole de cette mémoire collective. Voici un artisan philanthrope qui veut rendre hommage aux victimes du terrorisme islamique. Il ne demande pas un sou. Il est prêt à donner comme beaucoup d’artistes peintres et sculpteurs ont donné à leur ville (Rodin, Brancusi, Puvis de Chavanne, etc). Réponse ? néant.

Ivan a pour habitude de citer cette très belle phrase de Dostoïevski : « L’art sauvera le monde ». Allez papi Lulli, je suis avec toi !



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