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Sur le pont de Tolbiac, on y meurt, on y meurt…

Monsieur Nostalgie termine sa saga de l’été avec Brouillard au pont de Tolbiac (1982), la première adaptation BD de la série des « Nestor Burma » créée par Léo Malet (1909-1996). Elle est signée Tardi et a redonné un nouveau souffle au détective privé anar et réfractaire à l’ordre – qu’il soit policier, ménager ou social…


Pour ce dernier numéro de l’été, j’ai voulu reprendre le chemin du XIIIème arrondissement, sa face sombre et ses rues patibulaires, la Seine noirâtre charriant débris et corps abandonnés, ses habitations pouilleuses et ses ponts suicidaires, son vieux fond ouvriérisme et ses maraudes de chiffonniers ; se frotter, à nouveau, à ce froid poisseux des années 1950, une canadienne sur les épaules, à ressasser un fait-divers d’avant-guerre, à essayer de trouver un sens à l’existence… en vain. Car l’espoir, le bonheur, le confort, les certitudes, c’est pour les autres, les bourgeois, les rupins, les caves. Revenir, en somme, à la source des « Nestor Burma », à un nihilisme poulbot, au foyer végétalien et à l’électrique rue Watt qui crucifie les âmes errantes. Parce que cette année, nous fêterons le soixante-dixième anniversaire de la publication de Brouillard au pont de Tolbiac aux éditions Robert Laffont en 1956 et que Léo Malet nous a quittés, il y a tout juste trente ans en mars dernier. Aucune célébration officielle. Aucun raout aux ministères. C’est que l’écrivain a mauvaise presse, on lui cherche des poux, des noises, il n’est pas comme ses jeunes confrères du néo-polar, humanistes encartés et révolutionnaires en Sorbonne. Malet pense mal, il pense sec, méchamment, il flirte avec un populisme peu recommandable, il renvoie les bonnes gens à leur démagogie.

On peut difficilement soumettre son œuvre aux épreuves du baccalauréat, d’abord parce que sa langue serait aujourd’hui aussi incomprise que celle de Villon ou de Rabelais et qu’il n’y a pas de message salvateur dans ces Nouveaux mystères de Paris, rien que du désespoir en branche, du sale et du sang. Chez Léo Malet, le matérialisme et le capitalisme se fracassent, ils engendrent les mêmes désillusions, l’homme est seul, démesurément seul. Léo Malet est tout simplement un homme contre, par caractère et par expérience de vie en commun avec les autres. Il n’y a pas d’échappatoire, ni d’accommodement raisonnable comme chez Simenon. La radicalité de Burma dérange autant que son indépendance d’esprit. Elle démobilise les forces vives. Brouillard au pont de Tolbiac a d’abord été imaginé contre le XIIIème arrondissement, l’écrivain se vengeait ainsi de ses jeunes années, il voulait faire ressentir aux lecteurs, le déclassement et la misère, l’air irrespirable et les rues bouchonnées. Au contraire, Brouillard…, au fil des années, est devenu la vitrine du XIIIème, son porte-étendard, un dépliant vanté par l’Office du Tourisme. Malet se marrait d’un tel retournement de situation, il avait voulu écrire un roman contre cet arrondissement et, à son corps défendant, il passera le reste de sa vie comme le défenseur de ce coin de Paris. Avec Brouillard…, toute la mécanique s’est déréglée, dès l’origine. Malet a l’habitude d’écrire « sans plan préalable », il ajuste au fil de l’eau ses enquêtes, replâtre, colmate, pratique un va-et-vient créateur mais, manque de bol, les cent premières pages étaient déjà envoyées à l’imprimeur, il dut donc cette fois-ci continuer son histoire avec cette « contrainte ».

Pour rajouter du cocasse au cocasse, Léo Malet n’est pas tellement un fan de BD. Il serait même plutôt contre. Sauf que le trait, la nostalgie crispante et la beauté du décorum parisien révélée par Tardi lui ont tapé dans l’œil. Brouillard…  sera d’abord décliné en feuilleton dans la revue A SUIVRE avant d’exploser en album et d’inaugurer une long compagnonnage entre Malet et Tardi. Derrière sa misanthropie sous lunettes et cette mauvaise foi qui nous change des béni-oui-oui cathodiques, Malet avait un faible particulier pour cette histoire particulière. Il s’était amouraché de la belle Belita Moralès, la gitane qui met Burma sur la piste d’Abel Benoit, plus connu sous le nom d’Albert Lenantais, tatoué et suriné. Une vieille connaissance qui remontait au foyer végétalien de la rue de Tolbiac. Brouillard…  est désormais un classique comme le Voyage de Céline. Léo Malet qui n’aimait pas être pris en délit de sentimentalisme avouait tout de même que « cette morte de papier a la vie dure ».

Brouillard au pont de Tolbiac – Tardi / Malet – Casterman

Luxe: le bijou dézingue la montre

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Chez Richemont, la joaillerie progresse trois fois plus vite que l’horlogerie. Ce n’est pas seulement une performance trimestrielle: le hard luxury change de centre de gravité, au moment même où les hommes n’ont plus besoin de déguiser leur goût de la parure en passion pour l’instrument.


Le 2 mars 2025, Timothée Chalamet monte les marches du Dolby Theatre de Los Angeles pour la 97e cérémonie des Oscars. Il a vingt-neuf ans, un costume Givenchy jaune beurre et un collier Cartier en or jaune serti de diamants sous le col de sa chemise (notre photo principale). Il est le plus jeune acteur doublement nommé dans la catégorie du meilleur acteur depuis James Dean. Personne ne lui demande à quoi sert son collier. Personne n’attend qu’il invoque une prouesse mécanique, une robustesse particulière ou un exploit sportif pour en justifier le port. Il porte un bijou. Il ne s’en excuse pas[1].

Avantage brutal

Les résultats de Richemont en donnent la mesure économique. Au premier trimestre de son exercice 2026-2027, le groupe genevois a réalisé 6,33 milliards d’euros de ventes, en hausse de 20 % à taux de change constants. Sa composition éclaire davantage : Cartier, Van Cleef & Arpels, Buccellati et Vhernier progressent de 24 %, tandis que les horlogers spécialisés du groupe avancent de 8 %. La joaillerie croît donc trois fois plus vite que l’horlogerie[2].

Ce constat n’est pas l’accident flatteur d’un trimestre. Sur l’ensemble de l’exercice précédent, les ventes des maisons joaillières avaient déjà augmenté de 14 % à taux constants, contre seulement 1 % pour les maisons horlogères. Le hard luxury résiste, mais ses deux piliers ne portent plus le marché avec la même vigueur.

La joaillerie dispose aujourd’hui d’un avantage presque brutal car elle remet de la matière dans un secteur qui a trop souvent remplacé la preuve par le récit. De l’or, une pierre, un serti, un poids, une chaleur, une forme que le prochain changement de direction artistique ne ringardisera pas immédiatement.

Le chanteur hongkongais Jackson Wang, égérie bijoux Cartier, Fashion week, Paris, 24 juin 2025 © LAURENT VU/SIPA

La matière ne justifie pas, à elle seule, la valeur d’un bijou signé. Un tour de bras Alhambra vaut bien davantage que la somme de son or et de sa pierre dure. Il rémunère un dessin, une histoire, une distribution, une reconnaissance sociale ainsi que la puissance d’évocation de Van Cleef. Mais avant le discours, quelque chose demeure. Le luxe de mode doit verbaliser son attrait, conceptualiser sa portée. La joaillerie, quant à elle, commence par peser.

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L’horlogerie disposait autrefois de la même évidence. Elle associait la matière à une fonction et la beauté à une architecture technique, la mécanique, la précision et la patrimonialité. Une partie du secteur a pourtant brouillé cet avantage concurrentiel en ajoutant à l’objet les listes d’attente, les allocations douteuses, les pénuries administrées et les références achetées moins pour être portées que pour être conservées sous blister dans un coffre.

La montre est ainsi devenue, simultanément, un instrument, un placement, un trophée social et parfois même une récompense accordée par le détaillant au client jugé suffisamment fidèle (et dispendieux). À force de vouloir tout signifier, elle a rendu son désir moins lisible.

Le ralentissement horloger dépasse d’ailleurs Richemont. En 2025, les exportations horlogères suisses ont reculé pour la deuxième année consécutive avec moins 1,7 % en valeur, moins 4,8 % en nombre de montres. Même les pièces affichant un prix export supérieur à 3 000 francs suisse ont baissé. C’est la fin d’un âge d’or : des années 2000 au pic historique de 2022, l’horlogerie suisse avait connu deux décennies de croissance quasi ininterrompue, portée par l’essor des clientèles asiatiques et une montée en gamme généralisée. L’horlogerie reste puissante, mais elle ne bénéficie plus d’un mouvement général capable d’emporter indistinctement les maisons les plus fortes et les autres[3].

Parer, rien de plus !

Pourtant, la joaillerie n’est ni plus pure ni plus vertueuse que l’horlogerie. Elle connaît elle aussi les augmentations tarifaires effrénées et la surexploitation des icônes. Mais elle conserve une franchise redoutable — elle pare, rien de plus. Un bracelet ne revendique pas résister aux grandes profondeurs. Une bague ne chronomètre pas les vingt-quatre heures du Mans. Un collier ne transforme personne en pilote, en plongeur ou en explorateur. Le bijou assume son inutilité gracieuse, et cette franchise lui confère un avantage que les fables techniques ne compensent pas.

La montre, elle, continue plus volontiers de se dissimuler sous un vocabulaire de performance. L’homme parle de calibre, de réserve de marche, d’étanchéité, de chronométrie ou de mouvement manufacturé. Il donne à son goût pour la parure un prétexte technique. Il dit ingénierie. Il achète aussi de la distinction.

Pendant plus d’un siècle, la montre fut ainsi le seul bijou que l’homme bourgeois pouvait porter sans avoir à reconnaître qu’il se parait. Le territoire de l’ornement acceptable était étroit : l’alliance, les boutons de manchette, l’épingle à cravate, la montre. Point. Le reste devait être justifié par l’aristocratie, la musique, la marginalité ou une extravagance savamment entretenue. L’homme qui portait un collier était un rocker ou un excentrique. Celui qui portait un bracelet avait rapporté un souvenir de voyage.

La montre constituait alors un refuge esthétique idéal. Elle permettait d’acquérir de l’acier poli, de l’or, du prestige et de la rareté tout en prétendant n’acheter qu’une fonction. Beaucoup de valeur, beaucoup de signes, mais toujours un cadran pour sauver les apparences. L’homme ne portait pas un bijou, il mesurait le temps.

Le marché mondial de la joaillerie fine masculine restait encore modeste en 2023, avec environ 7,3 milliards de dollars de ventes, contre 44 milliards pour les femmes. Sa croissance était toutefois plus rapide : 7,3 %, contre 4,6 %. Louis Vuitton a lancé Les Gastons Vuitton, une collection de joaillerie fine pensée prioritairement pour les hommes. Francesca Amfitheatrof, directrice artistique des montres et de la joaillerie de la marque, constatait alors que les hommes devenaient plus aventureux et plus intéressés par le bijou[4].

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Un homme peut désormais hésiter entre une Rolex Submariner et un bracelet Alhambra de Van Cleef & Arpels. Cette comparaison aurait paru absurde il y a peu. Elle ne l’est plus. L’homme ne choisit plus seulement entre une montre et un bijou, mais entre deux manières d’exprimer le statut, la matière et le désir.

La Submariner de Rolex demeure l’un des objets masculins les plus puissants jamais conçus. Elle associe une forme immédiatement identifiable, une robustesse réelle, une histoire lisible et une efficacité statutaire redoutable. Mais elle n’est plus seule. Elle doit désormais partager le poignet, le budget et le désir avec un objet qui n’a pas besoin d’inventer une vie d’aventurier à son propriétaire pour être légitime.

Cette concurrence ne menace pas les grandes montres. Les pièces fortes conserveront leur profondeur mécanique, leur beauté, leur histoire et leur charge affective. L’horlogerie véritable n’a pas à craindre la concurrence d’un bijou, peu importe lequel. En revanche, l’horlogerie qui ne tient plus que par son logo, sa pénurie organisée ou l’espérance de sa cote devient vulnérable face à un objet plus franc. La joaillerie ne lui oppose pas nécessairement davantage de savoir-faire ; elle lui oppose moins d’alibis.

Richemont dispose ici d’une puissance exceptionnelle. Cartier et Van Cleef & Arpels ont construit des formes immédiatement reconnaissables avec Love, Juste un Clou, Trinity, Panthère, Alhambra. Quelques lignes suffisent. Le signe est compris sans mode d’emploi. Le groupe maîtrise en outre largement leur apparition. Ainsi, au dernier trimestre, les ventes en boutiques ont progressé de 24 % et représenté un peu plus de 71 % de son activité.

La matière seule ne fait pas une grande maison. Il faut encore une forme, une lisibilité, une distribution maîtrisée et la discipline nécessaire pour ne pas épuiser le signe. Lorsque ces éléments s’alignent, la joaillerie peut se permettre ce que beaucoup de marques ne savent plus faire — parler moins. Le hard luxury tient parce qu’il conserve une densité sensible que le reste du secteur a parfois diluée. Mais la joaillerie en devient le moteur parce qu’elle répond mieux à deux fatigues contemporaines, celle des récits qui cherchent constamment à justifier le prix et celle de l’alibi masculin qui prétendait transformer toute parure en instrument. Verbiage et virilisme semblent lasser de concert. La joaillerie apporte de la matière à un secteur qui bavarde trop. Elle offre aux hommes des objets dont ils n’ont plus besoin de dissimuler la nature. La montre n’est pas condamnée. Elle vient seulement de perdre le privilège de faire croire à celui qui la porte qu’il ne se pare pas.


[1] La tenue Givenchy, le collier Cartier et la nomination de Timothée Chalamet aux Oscars 2025 sont documentés par le Natural Diamond Council. https://www.naturaldiamonds.com/culture-and-style/timothee-chalamet-jewels/

[2] Richemont, communiqués officiels. Ventes à 6,329 milliards d’euros au T1 2026-2027, joaillerie +24 %, horlogerie spécialisée +8 %. Exercice précédent : joaillerie +14 %, horlogerie +1 % à taux constants. Boutiques : 71 % des ventes. https://www.richemont.com/news-media/press-releases-news/richemont-posts-strong-start-to-the-year-with-sales-up-by-20-at-constant-rates-for-its-first-quarter-ended-30-june-2026/

[3] Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH), statistiques d’exportations 2025. https://www.fhs.swiss/eng/2026_01_29_statistics.html

[4] Euromonitor, cité par Vogue Business. Joaillerie fine masculine : 7,3 milliards de dollars en 2023, croissance de 7,3 % contre 4,6 % pour le marché féminin. https://www.voguebusiness.com/story/fashion/louis-vuitton-seizes-the-mens-jewellery-opportunity

Le culte de la biodiversité est un antihumanisme

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« Sauver la biodiversité ! » : le slogan est partout et semble aller de soi. Mais, à force d’être répété, ne risque-t-on pas d’oublier que l’humanité s’est construite en triant, en transformant et en réduisant la biodiversité ?


Depuis quelques années, la biodiversité est devenue l’un des mots d’ordre majeurs des discours sur l’environnement. Les rapports scientifiques, les politiques publiques et les tribunes militantes ne cessent d’alerter sur son déclin et d’appeler à sa protection. Il serait ainsi urgent de « sauver la biodiversité », présentée comme un trésor fragile dont dépendrait l’avenir de la planète et de l’humanité. Dans ce contexte, défendre la biodiversité apparaît presque comme une évidence morale : qui pourrait être contre la diversité du vivant ? Pourtant, avant de proclamer qu’il faut la défendre à tout prix, encore faudrait-il savoir pourquoi ?

Faut-il la préserver pour elle-même, comme si elle avait une valeur intrinsèque, ou simplement parce qu’elle nous est utile ? Et, si tel est le cas, est-ce la biodiversité en général ou seulement un certain type de biodiversité qui nous est favorable ? Ces interrogations sont rarement formulées dans le débat public, où la biodiversité apparaît bien souvent comme un bien indiscutable qu’il faudrait préserver en l’état. Elles ne sont guère davantage examinées dans le monde savant, qui se pose volontiers en gardien de la biodiversité. Le dernier livre du biologiste Marc-André Selosse, De la biodiversité comme un humanisme (Seuil, 2026), en fournit une illustration supplémentaire : loin de clarifier ces questions, il contribue surtout à la sacralisation de la biodiversité. Il est donc temps d’entrer dans la discussion.

Les bienfaits de la biodiversité

Les discours en faveur de la biodiversité font comme si elle était une œuvre d’art que l’on devrait conserver dans un musée. Or la notion de biodiversité fait référence à une diversité qui se manifeste sous trois formes : diversité génétique au sein des espèces, diversité des espèces elles-mêmes et diversité des écosystèmes dans lesquels elles évoluent. Que faudrait-il donc préserver ? Le nombre d’espèces, leur diversité génétique ou leurs milieux de vie ? Les trois, pourrait-on répondre. Mais pourquoi ? Pourquoi le statu quo serait-il préférable à l’évolution, c’est-à-dire à la variation continue du niveau de biodiversité ? L’injonction est d’autant plus surprenante que la biodiversité ne cesse d’évoluer sur notre planète. Pourquoi donc vouloir figer le mouvement de la vie ?

D’aucuns annoncent que nous nous dirigeons vers une sixième grande extinction. C’est possible, mais cela reste loin d’être établi, d’autant que certains des facteurs qui ont contribué à l’érosion de la biodiversité – comme l’extension des terres agricoles – pourraient perdre en intensité dans les décennies à venir. Quoi qu’il en soit, Marc-André Selosse reconnaît lui-même que, du point de vue de la biodiversité en tant que telle, un effondrement n’aurait rien de définitif : à l’instar des grandes extinctions passées – comme celle ayant conduit à la disparition des dinosaures –, la vie trouverait toujours les moyens de repartir de plus belle. Autrement dit, la biodiversité n’est pas ce trésor fragile que l’on nous décrit souvent : elle est, au contraire, d’une remarquable résilience.

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Si ce n’est donc pas pour elle-même que nous devrions nous inquiéter de la baisse de la biodiversité, ce serait, selon Selosse, pour nous, humains. Il écrit ainsi que la biodiversité « doit être vue comme un humanisme », car elle est cruciale pour notre santé (p. 75). Il est vrai qu’aucune vie humaine n’est possible sans un certain degré de diversité du vivant. Notre survie et notre santé dépendent d’un ensemble d’organismes – animaux, plantes, bactéries – dont nous tirons des ressources indispensables à notre bien-être (songeons, par exemple, à l’importance du microbiote intestinal). En spécialiste des champignons, Selosse rappelle également leur rôle décisif dans le fonctionnement de l’agriculture. Sur ce point, on ne peut que lui donner raison. Mais est-ce pour autant que la biodiversité en tant que telle est bonne pour l’humanité ?

Les méfaits de la biodiversité

Quand on parle de biodiversité, il ne faut jamais oublier qu’une nature riche en espèces est aussi une nature saturée de menaces. Les agents pathogènes – virus, bactéries, parasites – font pleinement partie de cette diversité du vivant. Or l’histoire de l’humanité est aussi celle de sa lutte pour les contenir, de la peste au paludisme, jusqu’aux maladies émergentes. De même, une grande diversité d’espèces végétales ou animales n’est pas toujours compatible avec nos besoins : toute l’agriculture s’est ainsi construite sur la simplification des écosystèmes, la sélection de quelques espèces et l’élimination de celles qui leur nuisent. Et qui n’est pas content que les grands prédateurs ne déambulent plus dans nos campagnes ? Autrement dit, pour leur bien-être, les sociétés humaines n’ont cessé de trier, de transformer et de réduire la biodiversité.

Dans ces conditions, chanter les vertus de la biodiversité pour le bien-être de l’humanité, comme le fait Selosse, revient à oublier cette dimension conflictuelle de notre relation avec le monde vivant. Certes, parfois, l’humanité a pu aller trop loin dans la réduction de la biodiversité et son action doit être corrigée. Mais rien ne permet de penser que nous devrions préserver à tout prix le niveau actuel de biodiversité, ni a fortiori retrouver celui des siècles passés, alors même que le développement de l’humanité s’est accompagné de sa réduction. L’objectif ne saurait donc être de la protéger en l’état, mais de déterminer son niveau optimal, que ce soit sur le plan de la génétique, des espèces ou des écosystèmes. Autrement dit, il ne faut pas chercher à préserver la biodiversité, mais à la moduler (parfois à la hausse, parfois à la baisse) pour notre bien-être.

Les discours en faveur de la biodiversité sont donc trompeurs. Ils tendent en effet à mettre sur le même plan les organismes qui contribuent à notre bien-être et ceux qui le menacent, tout en laissant croire à une possible harmonie du vivant. Ils font ainsi oublier que le bien-être humain suppose de sélectionner, de contrôler et, parfois, d’éliminer certaines formes de vie. En ce sens, faire de la biodiversité un idéal revient, à l’inverse de ce que pense Selosse, à défendre une conception du monde profondément antihumaniste.

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Amfis: les outils de l’indignation

À l’université d’été de LFI, on a rangé les keffiehs et soigné son profil présidentiel. Mais la rhétorique de l’extrême gauche a tourné à plein régime. Dominants et dominés, frustrateurs et frustrés, chacun a trouvé sa place désignée dans ce grand bain de culture de colère politique. Reportage


Jeudi 20 août. L’université d’été de LFI vient à peine d’ouvrir ses portes près de Valence dans la Drôme, et déjà des centaines de personnes, cadres, élus et membres parmi les plus actifs du parti, sont massées devant l’entrée. La foule est principalement constituée de milléniaux à la mise plutôt sage, comprenez sans le moindre signe ostentatoire d’appartenance politique ou communautaire. Une vision qui tranche avec la « Nouvelle France » encensée à longueur de discours par Jean-Luc Mélenchon et dont on a pu voir une démonstration éclatante lors du grand meeting antiraciste organisé par Bally Bagayoko en avril dernier à Saint-Denis.

Jean-Baptiste Roques, infiltré pour Causeur.

Pendant les deux jours que je passerai aux Amfis (« Amphis de la France insoumise »), je dénombrerai ainsi à peine une dizaine de keffiehs, et à peu près autant de t-shirt « à message », orné ici d’une photo de Che Guevara, là d’un triangle rouge accompagné de la formule « Faites mieux ». Et juste deux jeunes femmes voilées. « On est les seules, mais genre les seules ! » s’exclament-elles alors qu’elles passent devant moi. Et encore elles sont habillées à la mode « hidjabeuse », avec un foulard islamique adapté à la pratique sportive et des vêtements en lycra très couvrants, mais non moins moulants qui leur vaudraient sans doute quelques problèmes avec les forces de l’ordre si elles se promenaient ainsi dans les rues de Téhéran.

Mélenchon, grand-père de substitution

Ici, le militant moyen est plutôt jeune et urbain. Étudiant enseignant en début de carrière, intermittent du spectacle, travailleur social, fonctionnaire territorial, il est parfois venu avec ses enfants en bas âge, auxquels un espace baptisé « Les Insouminots » est réservé, proposant notamment un atelier de boxe animé par le député du Val-d’Oise Carlos Martens Bilongo et une leçon sur la Révolution française confiée à son collègue de l’Essonne Antoine Léaument. Pauvres gosses…

Devant un food-truck spécialisé dans la cuisine syrienne, j’entame la discussion avec un de ces jeunes sympathisants LFI. Bibliothécaire en région parisienne, âgé d’une trentaine d’années, il me confie que Mélenchon est pour lui « comme un grand-père de substitution, qu’il faut chérir d’avoir rendu la gauche à nouveau inspirante et rebelle, et surtout d’avoir imposé à toute la jeunesse l’idée qu’être de droite, genre lire L’Express, c’est être un salaud. »

Je continue ma déambulation au milieu des 5 000 participants enregistrés dès le premier jour (un record). Bientôt, un curieux détail me trouble. Beaucoup d’entre eux arborent un maillot de l’équipe de France de football. À y regarder de plus près, il s’agit d’un modèle assez original, puisque le nom du joueur floqué sur le dos est « Mélenchon » – il est en vente à la boutique des gadgets de propagande au prix de 25 euros. Je finis par repérer aussi chez bon nombre de militantes un amusant accessoire : des boucles d’oreilles en forme de pastèque. On m’indique que ce fruit est très prisé des Insoumis, car il présente le double avantage de reprendre les couleurs du drapeau palestinien et de symboliser l’écologie radicale, « vert dehors, rouge dedans ». L’astucieux colifichet résume à mes yeux parfaitement le ton souriant et décontracté voulu pour cette édition. À l’approche de la campagne présidentielle, consigne semble avoir été donnée de mettre en sourdine le bruit et la fureur.

Aux Amfis 2026, la question arabo-israélienne, qui obsède tant le parti depuis le 7-octobre, a ainsi clairement été ramenée à la portion congrue. Sur les cent soixante heures de conférences, débats et autres formations que propose l’événement en tout, quatre heures seulement sont consacrées au sujet, soit une projection du nouveau documentaire de Pierre Carles sur Georges Ibrahim Abdallah et une table ronde avec l’eurodéputée Rima Hassan et l’activiste palestinien Salah Hamouri (où ce dernier fait scandale en lançant que les 5 000 Franco-Israéliens engagés dans Tsahal « ont leur place en prison », ce qui, dans sa bouche, constitue en fait un sacré effort de modération, car au moins on ressort vivant de prison). Bref, si j’étais Insoumis, je dirais que la cause a été « invisibilisée » cette année. Mais je préfère employer le lexique des communicants politiques : le parti « recentre son image ».

Danièle Obono donne une conférence sur « La race, le racisme et l’antiracisme ». Photo : Jean-Baptiste Roques.

Un visiteur moins bien intentionné que moi n’aurait cependant aucune peine à débusquer au cœur de ce haut lieu de l’Insoumission divers marqueurs de l’ultra-gauche la plus dangereuse. Il suffit pour cela de visiter le « village » des compagnons de route de LFI, tels la Gauche révolutionnaire et le Parti ouvrier indépendant. Contrairement aux autres exposants, ceux-là n’ont pas décoré leurs stands avec des pastèques, mais avec d’authentiques drapeaux palestiniens. Sur place, j’ai pu entendre le membre d’un obscur groupuscule trotskiste affirmer sans rire qu’« Israël est l’unique État antisémite au monde puisqu’il est le seul à avoir inscrit l’essentialisation des juifs dans sa Constitution ». Ne serait-ce qu’en raison de ses accointances avec des tels cinglés, LFI n’est évidemment pas une formation politique comme les autres. Mais restons concentrés sur l’idéologie mélenchoniste pur jus, bien plus préoccupante, car c’est elle qui séduit un nombre croissant de Français, y compris la ministre centriste de l’écologie en personne, Monique Barbut, qui trois jours auparavant a déclaré dans Libération, en dépit du bon sens, que Jean-Luc Mélenchon est le candidat « qui intègre le plus la question du climat dans ses propositions ».

Batterie de conférences

Aux Amfis, le catéchisme du parti est prêché à travers une batterie de conférences thématiques sur l’économie, l’hôpital, les institutions… Les séances se tiennent sous de grandes tentes berbères (c’est leur nom attitré dans le métier de l’événementiel, n’y voyez pas d’obsession de ma part) plantées au bord d’un lac et pleines à craquer. Autant le reconnaître d’emblée : la majorité des intervenants, parmi lesquels un paquet de professeurs de faculté qui collaborent régulièrement à l’école interne du parti (l’Institut La Boétie), sont d’excellents orateurs. Toutes les universités d’été ne peuvent pas en dire autant. Pardon pour cette remarque atrocement validiste, mais au pays des aveugles politiques, les borgnes LFI sont rois.

Reste que le public, pourtant censé représenter l’avant-garde du parti, est manifestement loin de posséder les connaissances doctrinales des gauchistes d’antan. Ainsi, la conférence « Introduction au matérialisme historique » de Stathis Kouvélakis, ancien enseignant au King’s College de Londres, ressemble davantage à une vidéo YouTube « Le communisme pour les nuls » qu’à un séminaire au Collège de France. De même, durant son allocution sur « La République et le républicanisme », Pierre Crétois, directeur de département à l’université Bordeaux-Montaigne, se sent obligé de préciser une banalité connue de tout étudiant de première année : ce n’est pas parce que l’œuvre la plus célèbre de Machiavel s’appelle Le Prince qu’il faut la réduire à un « bréviaire de la monarchie ». Idem, durant son cours intitulé « L’économie selon Marx », Clément Carbonnier, professeur à Sciences-Po, évoque le concept de fétichisation de la marchandise comme si l’assistance entendait ce terme pour la première fois de sa vie.

Autres preuves du niveau général assez bas, les questions posées à la fin des exposés sont souvent d’un manichéisme consternant. Par exemple après la formation « Race, racisme et antiracisme » dispensée par la députée de Paris Danièle Obono (au cours de laquelle celle-ci ne résiste pas au plaisir de citer une phrase stupide d’Aimé Césaire : « Il vaudrait la peine de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du xxe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore »). À l’issue de la séance, une main se lève : « Bonjour, je suis professeur d’histoire-géographie dans un CFA. Mes élèves prétendent être confrontés au racisme antiblanc. Que pourrais-je leur dire pour les convaincre que cela n’existe pas ? » Obono : « Expliquez-leur que s’il peut y avoir des insultes contre les Blancs dans notre société, cela ne saurait en aucun cas être dénommé “racisme” puisque nous vivons dans un système de domination blanche, avec un pouvoir qui produit du racisme négrophobe et islamophobe, pas de l’exclusion antiblanche. » L’art de proférer des sophismes sur un ton de tiktokeuse.

À force d’écouter tant d’esprits dogmatiques habillés en chemisette et en sandales, qui dénoncent en boucle le « racisme systémique », les « violences policières », la « finance prédatrice » et la « masculinité toxique », j’en viens à me demander si je ne suis pas sur le tournage de la suite de Problemos, le long-métrage d’Éric Judor qui se moque si génialement des délires wokistes et décroissants. Le sommet est sans doute atteint durant la conférence sur « La planification écologique », assurée par Martine Billard, figure historique du parti et coresponsable du volet environnemental du programme. Un véritable sketch, où l’ancienne députée Verte parle « des entrepôts qu’on a partout et qui bouffent les terres agricoles » (alors qu’en réalité depuis vingt ans, à peine 10 000 hectares de bâtiments de stockageont été bâtis en France, soit moins de 0,02 % de la surface agricole française), mais aussi de « la droite et l’extrême droite qui ne veulent rien faire pour la planète », si ce n’est nous demander de « prendre des douches plus courtes » et « d’installer des climatiseurs partout et pourquoi pas dans les champs », sans oublier le « pillage des brevets de médicaments qui viennent des pays du Sud » et, cerise sur le gâteau, les patrons des sites marchands qui ont « réussi idéologiquement à nous convaincre qu’on pouvait commander en ligne et être livré très rapidement » (ils sont forts, ces patrons du Web qui arrivent à faire coïncider le réel et l’idéologie).

Le social-démocrate c’est le diable

À la fin de ce module pénible, où Martine Billard se contente de répéter, en guise de seules informations tangibles sur les mesures concrètes prônées par son parti, que « la France insoumise va faire des propositions », je m’étonne auprès de mon voisin de voir cette université d’été faire presque l’impasse sur le projet pour 2027. « Tu devrais aller écouter des conférences sur la VIe République, la politique de l’amitié et les nouvelles ruralités », me conseille-t-il. J’insiste : « Oui, mais ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce que Mélenchon ferait durant ses cent premiers jours à l’Élysée. » Mon interlocuteur prend soudain un air sévère. « Pour le moment, l’urgence est de rassembler notre base, en lui montrant que nous sommes la seule vraie force de progrès, le seul parti de gouvernement qui maîtrise les outils de la critique et de l’indignation. À ce stade, on est encore en pleine primaire officieuse face aux sociaux-démocrates. »

Les sociaux-démocrates. Le mot est lâché. Ici, ils sont le diable en personne, sans doute encore plus maudits que les macronistes, les Républicains et les lepénistes réunis. Un indice me permet de l’affirmer : les seuls noms que j’ai entendus conspuer sont ceux de personnalités de centre gauche. Celui de Nicolas Mayer Rossignol, maire socialiste de Rouen, traité de « macronien de droite » par une opposante de son conseil municipal, avant d’être hué par le public. Celui de François Hollande, copieusement sifflé quand Pierre-Yves Cadalen, député du Finistère, confie qu’il a été choqué de le voir honorer Jules Ferry sitôt élu président en 2012 « au lieu de se recueillir devant le mur de Fédérés ». Et bien entendu celui de Raphaël Glucksmann, revenu à plusieurs reprises dans mes conversations avec des militants et systématiquement accusé par eux d’être un « soutien du génocide ». L’un d’eux me glissera même : « Lui, c’est le pire des suprémacistes. »

Petite parenthèse sur le concept de suprémacisme. Telle est la dernière trouvaille sémantique des Insoumis. Le député du Vaucluse Raphaël Arnault, qu’il n’est plus besoin de présenter depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon en février, a été chargé d’en faire la promotion au tout début des Amfis. Son laïus vaut le détour. On se croirait dans une agence de pub lors d’une réunion de travail ayant pour ordre du jour : « Quel nouveau wording pour discréditer nos ennemis ? » Avec une étonnante lucidité, Arnault commence par reconnaître que « fascisme » n’est pas le mot le mieux choisi si l’on veut stigmatiser Israël. Puis il note que « racisme » ne convient pas non plus parfaitement pour définir l’État islamique. Il propose donc un terme plus global permettant de disqualifier tous les réactionnaires de la planète, qu’ils soient libertariens de la tech californienne, colons de Cisjordanie, catholiques intégristes ou masculinistes des réseaux sociaux : le suprémacisme. À côté de lui, une chercheuse à Harvard, Sylvie Laurent, se penche sur la généalogie de la notion. Six mois après la fin de la guerre de Sécession, rappelle-t-elle, des officiers sudistes, ne s’avouant pas vaincus, créent le Ku Klux Klan dans le but de restaurer l’esclavage. « Contrairement aux ségrégationnistes d’avant-conflit, précise-t-elle, ils ont une logique de reconquête. On parle dès lors de suprémacistes et plus de simples racistes. Aujourd’hui, tout ancien dominant qui veut rétablir le supposé âge d’or de sa puissance peut également être rangé dans la case suprémaciste. » Efficace. Surtout quand on s’adresse à une génération gavée de séries Netflix sur la « White Supremacy » aux États-Unis, et beaucoup moins de documentaire d’Arte sur les régimes autoritaires du xxe siècle. Vous avez dit « wokisme » ?

Le village des compagnons de route de LFI.

Soyons honnête, j’ai aussi assisté durant cette université d’été à des moments de meilleure tenue, quoiqu’aussi caricaturaux. Au cours d’un échange avec la députée de Seine-Saint-Denis Aurélie Trouvé, l’économiste star Frédéric Lordon tente de mettre en accord la bile haineuse antiriches des troupes Insoumises ici présentes dans la salle et le jus de crâne de l’intellectuel maison qu’il est : « Les affects, comme disait Spinoza, sont l’élément même de la politique, commence-t-il. De quel autre point voudriez-vous partir, grands dieux, si ce n’est des affects de la population ? Évidemment pas, comme le croient les imbéciles, pour les ratifier en l’état, mais pour les élaborer, les travailler, c’est-à-dire les couler dans la forme d’idées politiques. Il est légitime de partir des affects et si besoin est, de les porter à bonne température. » Spinoza convoqué pour flatter les passions tristes de l’auditoire, il fallait oser ! Le pauvre doit se retourner dans sa tombe à La Haye. Car si l’auteur de L’Éthique reconnaît effectivement que la vertu en politique consiste à reconnaître nos affects et à les transformer plutôt qu’à les nier, il n’a jamais recommandé d’en augmenter la « température ».

Cependant, avec ce joli tour de passe-passe philosophique, Lordon met en lumière un fait essentiel pour comprendre le succès grandissant du mélenchonisme. Au lieu de fonctionner, à l’image des autres mouvements révolutionnaires, avec une discipline quasi religieuse, c’est-à-dire en demandant à ses ouailles de se comporter comme des moines-soldats, LFI s’ingénie à valoriser la frustration sociale de ses sympathisants, à les féliciter pour leurs ressentiments, à les encourager à la détestation. Dans le jargon interne du mouvement, cette redoutable recette politique, copiée sur les populismes les plus crasses, s’appelle, paraît-il, la « conflictualisation ».

Poutine / présidentiables: un tragique décalage

Sabotage d’un poste électrique à Bergheim, attaque au drone à Leipzig: en Allemagne, la guerre hybride russe s’installe au cœur de l’Europe. Pendant ce temps, en France, François Ruffin et Dominique de Villepin rivalisent de belles formules… Le débat politique français semble désespérément hors-sol, regrette Philippe Bilger


Vladimir Poutine menace de plus en plus l’Europe, par toutes sortes d’attaques et d’offenses. Il la teste, vérifie la fiabilité de ses lignes rouges, la rapidité de ses réactions, la force ou non de son consensus. Il y a eu Leipzig et les drones, et l’intelligence du processus allemand pour en identifier à coup sûr les responsables : la Russie y est indiscutablement impliquée. Auparavant, il y avait eu plusieurs incidents, apparemment bénins, des immixtions visant à déstabiliser notre campagne présidentielle et certains candidats, une intrusion cynique dans notre espace démocratique, au propre comme au figuré, avec cette certitude et cette arrogance sans pareilles, comme si notre faiblesse était acquise et notre modération garantie.

Cette offensive multiforme de la Russie de Poutine est devenue tellement préoccupante et dangereuse que d’aucuns, par exemple Frédéric Encel, le 2 septembre sur BFM TV, n’hésitent plus à parler d’« esprit munichois » pour fustiger quelques passivités, soutiens et complaisances. À supposer que la prise de conscience de cette invasion subtile ou ostensible, de ces intrusions grossissant à vue d’œil, soit enfin à la hauteur, qu’oppose-t-on à cette menace sur le plan national? Certes, ce n’est qu’un débat parmi d’autres. Il y en aura de multiples, mais, pour peu qu’ils soient du même acabit, on peut, on doit craindre un terrifiant décalage entre la fureur du monde et nos dialogues républicains.

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Comment, en effet, ne pas éprouver un malaise devant l’apparente confrontation d’un François Ruffin — on avait cru comprendre qu’il s’orientait plutôt vers le Parti communiste et Fabien Roussel — et d’un Dominique de Villepin (BFM TV) ? Heureux de se retrouver l’un face à l’autre, tous deux abondaient en formules pour complaire à leur public : l’ancien Premier ministre distillait ses nobles banalités, son lyrisme vague et incantatoire (surtout bien se garder du factuel !), tandis que son contradicteur, qui l’était si peu, était très fier de ses saillies comme « il faut faire dérailler le train », en évoquant la France et une esquisse d’union nationale qu’il serait bien incapable de réaliser.

Il n’était pas question, dans ces échanges, d’aborder les réalités internationales, même si Dominique de Villepin n’a pas manqué — passage obligé — de vitupérer Donald Trump, mais tout de même ! Comment imaginer que ces personnalités noyées dans leur verbe soient un jour capables de prendre la mesure du dictateur Poutine et de la stratégie redoutablement efficace et meurtrière de la Russie ? Le hiatus était accablant entre ce qu’elles nous montraient et ce qui, chaque jour, ajoutait à la folie et à l’horreur de notre univers !

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J’ose à peine le dire, mais, face à ce gouffre, il y avait comme une vague nostalgie de François Hollande qui, dans le registre international, n’avait pas été médiocre ni tendre, ou même de la « grande gueule » d’un Jean-Luc Mélenchon, avec évidemment l’illusion qu’il saurait l’avoir partout ! On ne peut plus se permettre d’avoir des nains, authentiques ou se surestimant, face à l’absolue perversion des géants ou des caractériels. Le 2 septembre au soir, j’ai eu un coup de blues.

Le mausolée d’Obama

Le 19 juin, Barack Obama inaugurait à Chicago le centre présidentiel censé consacrer son héritage politique. Entre architecture monumentale, gentrification annoncée et billet à 30 dollars, le mausolée du premier président noir des États-Unis ressemble moins à un hommage aux opprimés qu’à un monument à son propre ego…


Depuis Roosevelt, chaque président américain se doit d’avoir sa « bibliothèque présidentielle » abritant ses archives. Les constructions traduisent l’image que chaque dirigeant voudrait léguer à la postérité. Celle de Roosevelt, dans un style colonial hollandais discret, montre un patricien dévoué à la cause des plus modestes. Celle de Reagan, empruntant le style des missions espagnoles en Californie, suggère un pionnier évangélisateur. Le brutalisme écrasant de celle de Lyndon B. Johnson est fidèle à l’homme qui a poursuivi la guerre au Vietnam. On a désormais le « Barack Obama Presidential Center », qui a ouvert ses portes le 19 juin, ou « Juneteenth », le jour férié qui commémore la fin de l’esclavage. Cette date a été choisie, ainsi que la situation en marge du « South Side » de Chicago – le quartier afro-américain pauvre où Obama a commencé sa carrière politique – pour souligner l’engagement du premier président noir en faveur des opprimés de la terre.

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Pourtant, l’ouverture a été précédée par une cérémonie en grande pompe en présence des gloires, aujourd’hui fanées, de l’ère de la mondialisation : les Clinton, Angela Merkel, Justin Trudeau. Le complexe architectural est dominé par une tour en granit gris, presque sans fenêtres, que des internautes ont comparée à une poubelle géante, une litière pour chats ou l’Étoile de la mort des films de George Lucas. Obama lui-même a imposé ce bloc impersonnel qui, conçu pour représenter quatre mains se joignant en un symbole de l’action collective, évoque plutôt un égoïsme boursouflé et creux. D’ailleurs, les archives elles-mêmes ne sont pas présentes sur les lieux, la mission du centre étant de les numériser. Sur la façade, dans des lettres à peine lisibles bien que géantes, il y a un extrait d’un discours où Obama commémore la lutte pour les droits civiques, lutte à laquelle il n’a pas participé. En quittant le quartier pour Washington, Obama a laissé tomber les militants qui l’avaient soutenu au début, et la présence du centre risque de favoriser la gentrification et de chasser du quartier des cols bleus noirs. Enfin, le billet d’entrée, à 30 dollars, est le plus cher des bibliothèques présidentielles. Pour sa bibliothèque, Donald Trump envisage une tour dorée de cinquante étages. Au moins, c’est cash.

«Decline porn»: quand les influenceurs font le travail des journalistes

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Né sur les réseaux sociaux, le « decline porn » désigne des vidéos consacrées au déclin visible de certaines villes occidentales.


Afin de lever toute ambiguïté, précisons que le terme ne désigne aucune des catégories glauques que l’on retrouve sur les sites pornographiques : le « decline porn » renvoie aux contenus vidéo mettant sous les projecteurs le déclin avancé des villes occidentales et ses causes multiples : immigration de masse, trafic de drogue, saleté aux effluves vomitives, insécurité croissante… Toutes ces réalités étant souvent tues par les médias traditionnels et de service public, qui leur préfèrent la fable du multiculturalisme heureux, ce sont des influenceurs qui s’adonnent à la délicate et parfois dangereuse tâche de montrer le réel tel qu’il est.

Bruxelles, laboratoire du déclin

Je vais commencer par la ville que je connais le mieux, puisqu’elle m’a vu naître, grandir et que j’arpente encore chaque jour ses artères autrefois accueillantes : Bruxelles. Depuis des années, sa vertigineuse chute s’accélère et il est impossible de pouvoir encore se rassurer en martelant que « jusqu’ici, tout va bien ». Les rues sont congestionnées autant par le trafic – la faute aux plans de mobilité qui ont échoué – que par les amas d’immondices transformant la ville en poubelle à ciel ouvert ; les fusillades et règlements de compte se multiplient sur fond de trafic de drogue ; certains quartiers sont désormais totalement islamisés ou africanisés – le plus célèbre d’entre eux étant Matonge – ; les tags, les graffitis et les stickers enlaidissent encore plus l’ensemble.

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Two Mad Explorers, couple d’Européens aux centaines de milliers de vues, y a récemment promené sa caméra, notamment dans le quartier de la Gare du Nord, peut-être le pire de tous, puisqu’aux maux évoqués ci-dessus vient s’ajouter la prostitution et ses réseaux. Pendant leur reportage, les deux vidéastes furent confrontés aux hères traînant leur dangerosité dans la capitale belge et qui ne semblent pas en mesure de payer nos retraites. La réalité est cataclysmique, mais les journalistes préfèrent dénoncer ces « youtubeurs étrangers parfois proches des sphères d’extrême droite ». On rétorquera à Jonas Legge, journaliste à La Libre Belgique et auteur de cette formule sans doute rédigée depuis une lointaine planète déconnectée du réel, que bien des personnes non politisées ne reconnaissent plus leur ville. Après, me direz-vous, amis français, Bruxelles devrait être habituée : Baudelaire avait publié le pamphlet à charge Pauvre Belgique après avoir passé deux ans dans la capitale belge.


Si ce n’est en Europe de l’Est, où des violences résiduelles peuvent encore avoir lieu autour de rivalités… footballistiques, le constat est à peu près le même partout : à Rome, au pied de l’auguste Colisée, des touristes se font chaque jour racketter – et pas par des hommes en cothurnes – ; à Stockholm, l’insécurité a crû à mesure que les gouvernements ont laissé entrer des vagues de migrants ; à Athènes, le berceau de notre civilisation européenne est par endroits devenu son tombeau ; dans les villes françaises, jusque dans les villages, les dealers, la racaille et l’extrême gauche crado dictent leur loi.

Quand les journalistes détournent les yeux

Le grand problème se situe justement dans l’incapacité de nombre de journalistes, semblant être sous soma, la drogue utilisée dans Le Meilleur des mondes, à mettre des mots sur les réalités ; en fait, et même si je n’aime pas ces aphorismes qui lassent à force d’être trop répétés, à simplement « voir ce qu’ils voient ». Et quand certains s’y risquent, ils le font à leurs dépens. Ainsi en est-il de Jan Segers, journaliste flamand, qui a récemment décrit Charleroi comme un endroit où la « misère suinte des murs » et qui fut gourmandé par le bourgmestre, évidemment socialiste, de la ville souvent qualifiée de « plus laide du monde ». Une énième version de la lune, du doigt et de l’idiot.

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Le mérite des vidéastes amateurs est de cerner la réalité dans sa forme la plus brute, en captant les nuisances et les incivilités, sans le voile idéologique, en réalité un tissu de mensonges, imposé par le discours officiel. Sans eux, accusés de stigmatiser, nous ne saurions d’ailleurs rien de ce qui se passe actuellement à Ceuta où, selon le discours officiel, les migrants ayant déferlé par vagues au mois d’août ont tous quitté les lieux. Dutch Traveler Maniac, influenceur néerlandais haut en couleurs et fort autant en gueule qu’en carrure, s’est rendu sur place et n’a pu que constater que le problème est loin d’être réglé et que nombre des individus ayant traversé la frontière viendront alourdir la facture dans toutes les cités d’Europe déjà fortement éventrées, martyrisées, dilacérées.

Heureux comme un islamiste en France?

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Le bloc central aimerait circonscrire le débat de la prochaine élection présidentielle à la situation économique délicate du pays. Le pouvoir zombifié sortant ne voit d’ingérences que chez les Russes, critique évidemment la proposition de référendum de Marine Le Pen sur le voile et passe sous silence l’islamisation du pays, persifle notre chroniqueur.


Les islamistes sont bienheureux en France. Le régime se charge de leur protection. A peine le RN avait-il émis, dimanche par la voix de Jean-Philippe Tanguy, l’idée encore bancale d’interdire le voile dans l’espace public, que les indignations fusaient. Les stratèges de la conquête coranique et de sa visibilité n’ont pas eu à lever le petit doigt. La France (in)soumise (LFI) a immédiatement dénoncé une islamophobie et une stigmatisation des femmes musulmanes. La Ligue des droits de l’Homme a promis de poursuivre pénalement, pour discrimination religieuse, ceux qui soutiendraient la proposition de Marine Le Pen d’en appeler aussi à un référendum : une issue décrétée interdite par l’extrême centre. Bruno Retailleau s’est joint au chœur des aquoibonistes en dénonçant, mardi sur RTL, « le populisme et la démagogie » du RN.

Ceci n’est pas un vêtement

Rares sont les téméraires qui encouragent à dénoncer ce signe distinctif, présenté à tort comme religieux. Le voile, tel qu’il est exhibé par des jeunes femmes sous la pression contestataire des Frères musulmans notamment, est devenu le symbole d’une allégeance politique à une idéologie suprémaciste, qui appelle les musulmans à se séparer des juifs et des chrétiens. Cet impératif est d’ailleurs communément récité avec la sourate Al-Fatiha (« Guide-nous dans le droit chemin, le chemin de ceux que Tu as comblés de faveurs, et non pas de ceux qui ont encouru Ta colère, ni des égarés »). Après l’avoir entendue psalmodiée, le 15 juillet lors du centenaire de la Grande mosquée de Paris, Laurent Nunez, ministre de l’Intérieur, avait salué « le message de tolérance et d’humanité » qu’il croyait y avoir perçu… Cette candeur des somnambules est l’aubaine des colonisateurs.

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L’acceptation tacite de l’infiltration islamiste illustre l’incompétence de la classe politique. Le régime zombifié ne voit d’ingérences que chez les Russes. Le système médiatique va tenter de réduire le périmètre moral du débat présidentiel aux seules questions liées à l’endettement, au pouvoir d’achat, à la gestion du budget de l’Etat. L’immigration de peuplement doit rester, pour la pensée progressiste, l’éléphant dans le salon. Pour sa part, Sarah Knafo demande avec raison, dans Le casse du siècle (Fayard) qui sort ce mercredi, de « rendre l’argent aux Français ». Mais il faut préalablement leur rendre leur souveraineté. Leur âme, en somme. Or ce terrain civilisationnel, qui invite à faire participer le peuple aux prises de décisions les plus importantes, est redouté par l’oligarchie. Celle-ci est à l’image du Grand Orient de France, dirigé par Guillaume Trichard. Ce dernier désigne les « identitaires » et les « populistes », c’est-à-dire les gens ordinaires, comme « adversaires » de la franc-maçonnerie, tout en prônant un « idéal de pacification » (Le Figaro, 29 août).

60% des citoyens favorables à l’interdiction

Une étude de la Fondapol (1) montre pourtant que 78% des électeurs considèrent que « la manière de vivre en France, ses traditions et ses habitudes de vie sont menacées ». Selon un sondage CSA pour CNews, publié mardi, 60 % des citoyens approuveraient une interdiction du voile dans l’espace public. Pourquoi dès lors redouter que cet uniforme soit démocratiquement décrété indésirable ?


(1) Dominique Reynié, L’élection présidentielle : le tournant français (été 2026)

Esprit de Noël en avance: Mélenchon se paye un Sapin

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À l’écoute de France Inter, Jean-Luc Mélenchon panique: ce Sapin cache selon lui une forêt de « fachos »…


Un tweet de Jean-Luc Mélenchon m’a fait bondir. « C’est d’une telle tristesse. France Inter après France Culture : la colonisation par les fachos est commencée. Comme quoi, la guerre menée par eux contre le service public a payé. Les chefs espèrent rester en poste après la victoire de Le Pen », écrit le leader LFI avant de rappeler que c’est lui qui gagnera. Ces « fachos » qui colonisent sournoisement l’audiovisuel public sont Charles Sapin, numéro 2 de l’hebdomadaire Valeurs actuelles recruté comme éditorialiste sur France Inter, et le matinalier de France Culture, Guillaume Erner, victime d’une chasse à l’homme haineuse au début de l’été pour avoir mal interprété un propos de Mélenchon — en réalité pour son sionisme persistant.

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Panique au quartier général

Ce tweet résume la ligne anti-voltairienne des Insoumis, y compris du sympathique François Piquemal, intervenu hier matin à ce micro, en matière de pluralisme : « Je ne partage pas vos idées et je me battrai pour vous faire taire. » Or, cette intolérance fanatique fièrement revendiquée par LFI sévit désormais dans des lieux où devrait souffler l’esprit de liberté : les facs et de nombreux médias. Soixante-dix universitaires viennent par exemple de demander hier au Conseil d’État de fermer CNews et Europe 1 (comme Louis Boyard aux universités d’été de LFI). En quelques semaines, on a vu les rédactions de France Télévisions se mobiliser contre l’arrivée d’Eugénie Bastié du Figaro sur France 2, celle de BFMTV brandir des gousses d’ail devant Céline Pina et celle de France Inter éructer contre Charles Sapin, donc. Autrement dit, les journalistes, ceux-là mêmes qui devraient combattre la censure, en sont les zélés promoteurs. C’est un climat stalinien. Tous ceux qui contredisent la ligne du Parti sont des ennemis du peuple.

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Stalinisme au petit pied

Mais cet esprit totalitaire reste minoritaire, se rassure-t-on. Peut-être, mais la mélenchonisation des esprits contamine tout le « camp du Bien », donc imprègne l’esprit du temps. Elle prolifère grâce à un sophisme paresseux : le RN, c’est l’extrême droite, des « nazis au petit pied », dit Sophia Chikirou toute honte bue. Avec les nazis, on ne cause pas, on cogne. On interdit, on bannit, on dénonce. Dans ce monde, le sectarisme est un héroïsme. De LFI aux universitaires, un élu RN n’est pas un adversaire, mais un ennemi, un nuisible.

Or, la démocratie, ce n’est pas seulement des procédures, des votes, etc., mais une conversation civique. Un peuple, ce sont des gens d’accord pour être en désaccord et régler pacifiquement leurs conflits. C’est l’esprit des Lumières, la discorde civilisée, donc l’esprit français. Pour Mélenchon, en paraphrasant Clausewitz, la politique est au contraire la poursuite de la guerre civile par d’autres moyens.

Ses électeurs, ceux qui croient vraiment qu’il fera régner plus de justice et ramènera la prospérité, doivent savoir à quoi ressemblerait une France présidée par Jean-Luc Mélenchon. Un enfer pour ses opposants. ET pour tous ceux qui, parce qu’ils aiment vraiment la liberté, défendent celle de leurs adversaires.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jacques Cardoze

Est-il possible de protéger le ciel ukrainien sans entrer en guerre contre la Russie?

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Présenté comme une solution intermédiaire entre l’envoi de troupes et la poursuite de l’aide à distance, SkyShield promettrait de sécuriser l’arrière ukrainien tout en maintenant les forces européennes loin du front. Une ambition séduisante, dont la faisabilité technique paraît moins problématique que les conséquences stratégiques: jusqu’où peut-on intervenir dans une guerre sans devenir soi-même belligérant ?


Le débat diffusé sur LCI le 31 août entre Renaud Girard et Aurélien Duchêne a résumé, dans un échange particulièrement vif, le dilemme auquel les Européens sont confrontés depuis le début de l’invasion de l’Ukraine : jusqu’où peuvent-ils aller pour protéger les Ukrainiens sans provoquer un affrontement direct avec la Russie ? La crainte de franchir le seuil de la belligérance avait déjà accompagné la livraison des missiles antichars, des canons à longue portée, des chars occidentaux, puis des missiles de croisière et des avions F-16. Chaque fois, les lignes rouges initialement invoquées ont finalement été déplacées sans déclencher de confrontation directe entre la Russie et l’OTAN. La discussion portait cette fois sur le projet SkyShield, qui prévoit de confier à des avions de combat européens la protection d’une partie du ciel ukrainien contre les drones et les missiles russes, tout en maintenant ces appareils loin du front. Nous reviendrons plus loin sur le fonctionnement précis de ce dispositif.

Une zone envisagée à plus de 200 km des lignes de combat

Renaud Girard a mis l’accent sur le risque d’escalade. Faire patrouiller des avions européens dans le ciel ukrainien et leur confier la mission d’abattre des missiles russes reviendrait, selon lui, à franchir une étape décisive vers la belligérance. Il a également soulevé la question de la légalité internationale d’une telle intervention.

Aurélien Duchêne a défendu la position inverse. Pour lui, protéger, à la demande de Kyiv, une partie du territoire d’un État agressé ne signifierait pas nécessairement attaquer la Russie. Le dispositif envisagé serait défensif, géographiquement limité et soumis à des règles d’engagement strictes. Son objectif ne serait ni de conquérir un territoire, ni de frapper la Russie, ni même d’intervenir directement sur le front, mais d’empêcher des missiles et des drones d’atteindre des villes et des infrastructures civiles.

Derrière la vivacité de l’affrontement se trouve donc une véritable divergence stratégique. Girard considère que l’engagement direct de moyens militaires européens ferait courir un risque disproportionné d’extension de la guerre. Duchêne estime au contraire que la peur de l’escalade permet à Moscou de fixer unilatéralement les limites de l’aide occidentale et de poursuivre ses frappes contre l’arrière ukrainien.

SkyShield, ou European Sky Shield for Ukraine, est un projet de « zone intégrée de protection aérienne » couvrant l’ouest et une partie du centre de l’Ukraine. Des avions de combat européens y intercepteraient les drones et les missiles russes visant les villes et les infrastructures critiques, tout en restant éloignés du front et sans chercher à affronter directement l’aviation russe. Il ne doit pas être confondu avec l’European Sky Shield Initiative, lancée par l’Allemagne pour coordonner l’acquisition européenne de systèmes terrestres de défense antiaérienne.

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Concrètement, le projet prévoit qu’une coalition de pays européens volontaires mobilise jusqu’à environ 120 avions de combat (F-16, Rafale, Eurofighter Typhoon, Gripen ou éventuellement F-35) afin de protéger principalement Kyiv, Lviv, Odesa, les centrales nucléaires encore en activité et plusieurs corridors économiques essentiels. Ces avions opéreraient dans le cadre d’une coalition distincte du commandement formel de l’OTAN. Ils pourraient décoller de bases situées notamment en Pologne ou en Roumanie et effectuer des patrouilles au-dessus de l’ouest, du centre et d’une partie du sud de l’Ukraine.

Le projet a été élaboré par d’anciens planificateurs de la Royal Air Force en coordination avec les forces ukrainiennes. Il est notamment soutenu par les anciens responsables de l’OTAN Philip Breedlove et Richard Shirreff. Le chiffre de 120 appareils ne signifie toutefois pas que 120 chasseurs seraient constamment en vol. Il correspondrait plutôt au parc nécessaire pour assurer les rotations, l’entretien, l’entraînement des équipages et la permanence opérationnelle.

SkyShield ne serait pas une no-fly zone. Une zone d’exclusion aérienne suppose généralement d’interdire tout vol hostile dans un espace déterminé et, pour faire respecter cette interdiction, d’être prêt à abattre les avions adverses ainsi qu’à neutraliser les défenses antiaériennes susceptibles de menacer les patrouilles.

Le projet SkyShield est plus limité. Les avions européens auraient principalement pour mission d’intercepter les drones de type Shahed ou Geran et les missiles de croisière pénétrant dans la zone protégée. Ils ne seraient pas chargés de poursuivre les appareils russes jusqu’au front, de frapper leurs bases ou de détruire systématiquement les batteries antiaériennes installées en Russie, en Crimée ou dans les territoires occupés.

La zone envisagée resterait éloignée de plus de 200 kilomètres des principales lignes de combat. Les avions russes ne pénètrent d’ailleurs presque plus profondément dans l’espace aérien ukrainien depuis 2022. Généralement ils lancent leurs missiles et bombes planantes depuis la Russie, les territoires occupés ou les abords immédiats du front. Cette séparation géographique est l’un des principaux arguments avancés par les concepteurs du projet pour limiter le risque de rencontre directe entre avions russes et européens.

Faut-il préalablement détruire la défense antiaérienne russe ? En principe, non. La suppression préalable de l’ensemble de la défense antiaérienne russe ne fait pas partie du concept. SkyShield éviterait les secteurs les plus exposés et intercepterait les menaces lorsqu’elles entrent dans l’espace protégé. Cela ne signifie cependant pas que la défense russe serait sans importance. Certains systèmes S-300 et S-400 peuvent, selon leur position, leur radar et le type de missile employé, menacer des appareils volant à grande distance. Les avions européens devraient donc adapter leurs trajectoires, bénéficier d’un important dispositif de renseignement et de guerre électronique et disposer de règles précises en cas de verrouillage radar ou de tir russe. Si une batterie russe attaquait un appareil européen, celui-ci pourrait être autorisé à agir en légitime défense. Une telle riposte risquerait alors d’entraîner une opération de neutralisation ponctuelle et, par conséquent, une escalade. Il serait donc excessif d’affirmer que SkyShield exclut tout affrontement avec les forces russes. Le concept cherche à réduire ce risque, non à le faire disparaître.

Les chasseurs seraient surtout utiles contre les missiles de croisière et certains drones à longue portée. Ces engins sont relativement lents, suivent souvent des trajectoires prévisibles et peuvent être détruits par des missiles air-air ou, dans certaines conditions, par le canon de bord. En revanche, les avions de combat ne constituent pas une réponse suffisante aux missiles balistiques, aux missiles hypersoniques ou aux attaques de saturation particulièrement complexes. Leur interception continuerait à dépendre de systèmes terrestres tels que Patriot, SAMP/T, IRIS-T ou NASAMS. L’intérêt militaire de SkyShield serait donc également indirect et consisteraient à prendre en charge une partie des drones et des missiles de croisière visant l’arrière du pays, et ainsi permettre à l’Ukraine de redéployer vers l’est certains de ses systèmes antiaériens et d’économiser ses missiles Patriot, rares et coûteux.

Pas de véritables difficultés juridiques

Contrairement à ce qui a pu être suggéré pendant le débat, une résolution préalable du Conseil de sécurité des Nations unies ne serait pas nécessairement indispensable. L’article 51 de la Charte des Nations unies reconnaît le droit de légitime défense « individuelle ou collective » lorsqu’un État membre est victime d’une agression armée. Les mesures adoptées doivent être portées à la connaissance du Conseil de sécurité, mais elles ne sont pas subordonnées à son autorisation préalable. L’Ukraine pourrait ainsi demander officiellement à des États européens de l’aider à défendre son espace aérien. Cette invitation fournirait une base juridique sérieuse à l’intervention, à condition que les mesures employées respectent les principes de nécessité et de proportionnalité. La difficulté serait donc moins juridique que politique et stratégique. Une opération peut être conforme au droit international tout en comportant un risque militaire considérable. La Russie qualifierait probablement la coalition de partie au conflit, même si les États participants présentaient leur mission comme strictement défensive.

L’objectif affiché serait prioritairement de protéger les populations, les villes, les centrales nucléaires et les infrastructures économiques situées loin du front. Une telle protection pourrait réduire les destructions, favoriser le maintien ou le retour d’une partie de la population et permettre une reconstruction économique partielle.

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Il serait toutefois artificiel de prétendre que cette mission n’aurait aucun effet militaire. Protéger les voies ferrées, les installations énergétiques, les ports et les centres urbains renforcerait nécessairement la capacité de résistance de l’État ukrainien. La zone couverte comprendrait probablement aussi des installations militaires ou appartenant à la base industrielle et technologique de défense. Enfin, SkyShield permettrait à l’Ukraine de redéployer vers le front une partie des moyens antiaériens jusqu’alors consacrés à la protection de l’arrière, lui procurant ainsi un avantage opérationnel supplémentaire. Le caractère civil et défensif de l’objectif ne supprimerait donc ni l’utilité militaire de l’opération ni les risques qui en résulteraient.

SkyShield paraît techniquement réalisable, à condition de réunir suffisamment d’avions, de pilotes, de ravitailleurs, d’avions radar, de capacités de renseignement et de moyens de coordination. Il ne nécessite pas, en théorie, de détruire préalablement toute la défense antiaérienne russe ni d’établir une supériorité aérienne sur l’ensemble de l’Ukraine. Mais ses partisans ne peuvent garantir l’absence totale d’affrontement. Une erreur d’identification, un tir russe ou une interception près d’une zone sensible pourrait provoquer une crise grave. Inversement, renoncer à toute intervention signifie laisser la Russie poursuivre ses campagnes de missiles et de drones contre les villes et les infrastructures ukrainiennes.

C’est précisément ce que révélait le débat entre Renaud Girard et Aurélien Duchêne. Leur désaccord ne portait pas seulement sur la faisabilité de SkyShield. Il concernait la nature même du risque. Pour les uns, le principal danger réside dans l’engagement direct des Européens. Pour les autres, il réside dans une prudence sans cesse exploitée par Moscou pour imposer ses propres règles et continuer à frapper l’Ukraine en profondeur.

SkyShield n’est donc ni une solution sans danger ni le prélude automatique à une guerre générale. C’est un dispositif défensif comportant un risque d’escalade réel, mais susceptible d’être limité par sa géographie, ses missions et ses règles d’engagement. La question décisive n’est pas de savoir s’il est parfaitement sûr mais si le risque pris par une action visant à protéger le ciel ukrainien serait inférieur à celui créé par la poursuite de l’inaction.

Sur le pont de Tolbiac, on y meurt, on y meurt…

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© Casterman

Monsieur Nostalgie termine sa saga de l’été avec Brouillard au pont de Tolbiac (1982), la première adaptation BD de la série des « Nestor Burma » créée par Léo Malet (1909-1996). Elle est signée Tardi et a redonné un nouveau souffle au détective privé anar et réfractaire à l’ordre – qu’il soit policier, ménager ou social…


Pour ce dernier numéro de l’été, j’ai voulu reprendre le chemin du XIIIème arrondissement, sa face sombre et ses rues patibulaires, la Seine noirâtre charriant débris et corps abandonnés, ses habitations pouilleuses et ses ponts suicidaires, son vieux fond ouvriérisme et ses maraudes de chiffonniers ; se frotter, à nouveau, à ce froid poisseux des années 1950, une canadienne sur les épaules, à ressasser un fait-divers d’avant-guerre, à essayer de trouver un sens à l’existence… en vain. Car l’espoir, le bonheur, le confort, les certitudes, c’est pour les autres, les bourgeois, les rupins, les caves. Revenir, en somme, à la source des « Nestor Burma », à un nihilisme poulbot, au foyer végétalien et à l’électrique rue Watt qui crucifie les âmes errantes. Parce que cette année, nous fêterons le soixante-dixième anniversaire de la publication de Brouillard au pont de Tolbiac aux éditions Robert Laffont en 1956 et que Léo Malet nous a quittés, il y a tout juste trente ans en mars dernier. Aucune célébration officielle. Aucun raout aux ministères. C’est que l’écrivain a mauvaise presse, on lui cherche des poux, des noises, il n’est pas comme ses jeunes confrères du néo-polar, humanistes encartés et révolutionnaires en Sorbonne. Malet pense mal, il pense sec, méchamment, il flirte avec un populisme peu recommandable, il renvoie les bonnes gens à leur démagogie.

On peut difficilement soumettre son œuvre aux épreuves du baccalauréat, d’abord parce que sa langue serait aujourd’hui aussi incomprise que celle de Villon ou de Rabelais et qu’il n’y a pas de message salvateur dans ces Nouveaux mystères de Paris, rien que du désespoir en branche, du sale et du sang. Chez Léo Malet, le matérialisme et le capitalisme se fracassent, ils engendrent les mêmes désillusions, l’homme est seul, démesurément seul. Léo Malet est tout simplement un homme contre, par caractère et par expérience de vie en commun avec les autres. Il n’y a pas d’échappatoire, ni d’accommodement raisonnable comme chez Simenon. La radicalité de Burma dérange autant que son indépendance d’esprit. Elle démobilise les forces vives. Brouillard au pont de Tolbiac a d’abord été imaginé contre le XIIIème arrondissement, l’écrivain se vengeait ainsi de ses jeunes années, il voulait faire ressentir aux lecteurs, le déclassement et la misère, l’air irrespirable et les rues bouchonnées. Au contraire, Brouillard…, au fil des années, est devenu la vitrine du XIIIème, son porte-étendard, un dépliant vanté par l’Office du Tourisme. Malet se marrait d’un tel retournement de situation, il avait voulu écrire un roman contre cet arrondissement et, à son corps défendant, il passera le reste de sa vie comme le défenseur de ce coin de Paris. Avec Brouillard…, toute la mécanique s’est déréglée, dès l’origine. Malet a l’habitude d’écrire « sans plan préalable », il ajuste au fil de l’eau ses enquêtes, replâtre, colmate, pratique un va-et-vient créateur mais, manque de bol, les cent premières pages étaient déjà envoyées à l’imprimeur, il dut donc cette fois-ci continuer son histoire avec cette « contrainte ».

Pour rajouter du cocasse au cocasse, Léo Malet n’est pas tellement un fan de BD. Il serait même plutôt contre. Sauf que le trait, la nostalgie crispante et la beauté du décorum parisien révélée par Tardi lui ont tapé dans l’œil. Brouillard…  sera d’abord décliné en feuilleton dans la revue A SUIVRE avant d’exploser en album et d’inaugurer une long compagnonnage entre Malet et Tardi. Derrière sa misanthropie sous lunettes et cette mauvaise foi qui nous change des béni-oui-oui cathodiques, Malet avait un faible particulier pour cette histoire particulière. Il s’était amouraché de la belle Belita Moralès, la gitane qui met Burma sur la piste d’Abel Benoit, plus connu sous le nom d’Albert Lenantais, tatoué et suriné. Une vieille connaissance qui remontait au foyer végétalien de la rue de Tolbiac. Brouillard…  est désormais un classique comme le Voyage de Céline. Léo Malet qui n’aimait pas être pris en délit de sentimentalisme avouait tout de même que « cette morte de papier a la vie dure ».

Brouillard au pont de Tolbiac – Tardi / Malet – Casterman

Luxe: le bijou dézingue la montre

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L'acteur franco-américain Timothée Chalamet à la soirée des Oscars, Los Angeles, 3 mars 2025 © Chris Pizzello/AP/SIPA

Chez Richemont, la joaillerie progresse trois fois plus vite que l’horlogerie. Ce n’est pas seulement une performance trimestrielle: le hard luxury change de centre de gravité, au moment même où les hommes n’ont plus besoin de déguiser leur goût de la parure en passion pour l’instrument.


Le 2 mars 2025, Timothée Chalamet monte les marches du Dolby Theatre de Los Angeles pour la 97e cérémonie des Oscars. Il a vingt-neuf ans, un costume Givenchy jaune beurre et un collier Cartier en or jaune serti de diamants sous le col de sa chemise (notre photo principale). Il est le plus jeune acteur doublement nommé dans la catégorie du meilleur acteur depuis James Dean. Personne ne lui demande à quoi sert son collier. Personne n’attend qu’il invoque une prouesse mécanique, une robustesse particulière ou un exploit sportif pour en justifier le port. Il porte un bijou. Il ne s’en excuse pas[1].

Avantage brutal

Les résultats de Richemont en donnent la mesure économique. Au premier trimestre de son exercice 2026-2027, le groupe genevois a réalisé 6,33 milliards d’euros de ventes, en hausse de 20 % à taux de change constants. Sa composition éclaire davantage : Cartier, Van Cleef & Arpels, Buccellati et Vhernier progressent de 24 %, tandis que les horlogers spécialisés du groupe avancent de 8 %. La joaillerie croît donc trois fois plus vite que l’horlogerie[2].

Ce constat n’est pas l’accident flatteur d’un trimestre. Sur l’ensemble de l’exercice précédent, les ventes des maisons joaillières avaient déjà augmenté de 14 % à taux constants, contre seulement 1 % pour les maisons horlogères. Le hard luxury résiste, mais ses deux piliers ne portent plus le marché avec la même vigueur.

La joaillerie dispose aujourd’hui d’un avantage presque brutal car elle remet de la matière dans un secteur qui a trop souvent remplacé la preuve par le récit. De l’or, une pierre, un serti, un poids, une chaleur, une forme que le prochain changement de direction artistique ne ringardisera pas immédiatement.

Le chanteur hongkongais Jackson Wang, égérie bijoux Cartier, Fashion week, Paris, 24 juin 2025 © LAURENT VU/SIPA

La matière ne justifie pas, à elle seule, la valeur d’un bijou signé. Un tour de bras Alhambra vaut bien davantage que la somme de son or et de sa pierre dure. Il rémunère un dessin, une histoire, une distribution, une reconnaissance sociale ainsi que la puissance d’évocation de Van Cleef. Mais avant le discours, quelque chose demeure. Le luxe de mode doit verbaliser son attrait, conceptualiser sa portée. La joaillerie, quant à elle, commence par peser.

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L’horlogerie disposait autrefois de la même évidence. Elle associait la matière à une fonction et la beauté à une architecture technique, la mécanique, la précision et la patrimonialité. Une partie du secteur a pourtant brouillé cet avantage concurrentiel en ajoutant à l’objet les listes d’attente, les allocations douteuses, les pénuries administrées et les références achetées moins pour être portées que pour être conservées sous blister dans un coffre.

La montre est ainsi devenue, simultanément, un instrument, un placement, un trophée social et parfois même une récompense accordée par le détaillant au client jugé suffisamment fidèle (et dispendieux). À force de vouloir tout signifier, elle a rendu son désir moins lisible.

Le ralentissement horloger dépasse d’ailleurs Richemont. En 2025, les exportations horlogères suisses ont reculé pour la deuxième année consécutive avec moins 1,7 % en valeur, moins 4,8 % en nombre de montres. Même les pièces affichant un prix export supérieur à 3 000 francs suisse ont baissé. C’est la fin d’un âge d’or : des années 2000 au pic historique de 2022, l’horlogerie suisse avait connu deux décennies de croissance quasi ininterrompue, portée par l’essor des clientèles asiatiques et une montée en gamme généralisée. L’horlogerie reste puissante, mais elle ne bénéficie plus d’un mouvement général capable d’emporter indistinctement les maisons les plus fortes et les autres[3].

Parer, rien de plus !

Pourtant, la joaillerie n’est ni plus pure ni plus vertueuse que l’horlogerie. Elle connaît elle aussi les augmentations tarifaires effrénées et la surexploitation des icônes. Mais elle conserve une franchise redoutable — elle pare, rien de plus. Un bracelet ne revendique pas résister aux grandes profondeurs. Une bague ne chronomètre pas les vingt-quatre heures du Mans. Un collier ne transforme personne en pilote, en plongeur ou en explorateur. Le bijou assume son inutilité gracieuse, et cette franchise lui confère un avantage que les fables techniques ne compensent pas.

La montre, elle, continue plus volontiers de se dissimuler sous un vocabulaire de performance. L’homme parle de calibre, de réserve de marche, d’étanchéité, de chronométrie ou de mouvement manufacturé. Il donne à son goût pour la parure un prétexte technique. Il dit ingénierie. Il achète aussi de la distinction.

Pendant plus d’un siècle, la montre fut ainsi le seul bijou que l’homme bourgeois pouvait porter sans avoir à reconnaître qu’il se parait. Le territoire de l’ornement acceptable était étroit : l’alliance, les boutons de manchette, l’épingle à cravate, la montre. Point. Le reste devait être justifié par l’aristocratie, la musique, la marginalité ou une extravagance savamment entretenue. L’homme qui portait un collier était un rocker ou un excentrique. Celui qui portait un bracelet avait rapporté un souvenir de voyage.

La montre constituait alors un refuge esthétique idéal. Elle permettait d’acquérir de l’acier poli, de l’or, du prestige et de la rareté tout en prétendant n’acheter qu’une fonction. Beaucoup de valeur, beaucoup de signes, mais toujours un cadran pour sauver les apparences. L’homme ne portait pas un bijou, il mesurait le temps.

Le marché mondial de la joaillerie fine masculine restait encore modeste en 2023, avec environ 7,3 milliards de dollars de ventes, contre 44 milliards pour les femmes. Sa croissance était toutefois plus rapide : 7,3 %, contre 4,6 %. Louis Vuitton a lancé Les Gastons Vuitton, une collection de joaillerie fine pensée prioritairement pour les hommes. Francesca Amfitheatrof, directrice artistique des montres et de la joaillerie de la marque, constatait alors que les hommes devenaient plus aventureux et plus intéressés par le bijou[4].

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Un homme peut désormais hésiter entre une Rolex Submariner et un bracelet Alhambra de Van Cleef & Arpels. Cette comparaison aurait paru absurde il y a peu. Elle ne l’est plus. L’homme ne choisit plus seulement entre une montre et un bijou, mais entre deux manières d’exprimer le statut, la matière et le désir.

La Submariner de Rolex demeure l’un des objets masculins les plus puissants jamais conçus. Elle associe une forme immédiatement identifiable, une robustesse réelle, une histoire lisible et une efficacité statutaire redoutable. Mais elle n’est plus seule. Elle doit désormais partager le poignet, le budget et le désir avec un objet qui n’a pas besoin d’inventer une vie d’aventurier à son propriétaire pour être légitime.

Cette concurrence ne menace pas les grandes montres. Les pièces fortes conserveront leur profondeur mécanique, leur beauté, leur histoire et leur charge affective. L’horlogerie véritable n’a pas à craindre la concurrence d’un bijou, peu importe lequel. En revanche, l’horlogerie qui ne tient plus que par son logo, sa pénurie organisée ou l’espérance de sa cote devient vulnérable face à un objet plus franc. La joaillerie ne lui oppose pas nécessairement davantage de savoir-faire ; elle lui oppose moins d’alibis.

Richemont dispose ici d’une puissance exceptionnelle. Cartier et Van Cleef & Arpels ont construit des formes immédiatement reconnaissables avec Love, Juste un Clou, Trinity, Panthère, Alhambra. Quelques lignes suffisent. Le signe est compris sans mode d’emploi. Le groupe maîtrise en outre largement leur apparition. Ainsi, au dernier trimestre, les ventes en boutiques ont progressé de 24 % et représenté un peu plus de 71 % de son activité.

La matière seule ne fait pas une grande maison. Il faut encore une forme, une lisibilité, une distribution maîtrisée et la discipline nécessaire pour ne pas épuiser le signe. Lorsque ces éléments s’alignent, la joaillerie peut se permettre ce que beaucoup de marques ne savent plus faire — parler moins. Le hard luxury tient parce qu’il conserve une densité sensible que le reste du secteur a parfois diluée. Mais la joaillerie en devient le moteur parce qu’elle répond mieux à deux fatigues contemporaines, celle des récits qui cherchent constamment à justifier le prix et celle de l’alibi masculin qui prétendait transformer toute parure en instrument. Verbiage et virilisme semblent lasser de concert. La joaillerie apporte de la matière à un secteur qui bavarde trop. Elle offre aux hommes des objets dont ils n’ont plus besoin de dissimuler la nature. La montre n’est pas condamnée. Elle vient seulement de perdre le privilège de faire croire à celui qui la porte qu’il ne se pare pas.


[1] La tenue Givenchy, le collier Cartier et la nomination de Timothée Chalamet aux Oscars 2025 sont documentés par le Natural Diamond Council. https://www.naturaldiamonds.com/culture-and-style/timothee-chalamet-jewels/

[2] Richemont, communiqués officiels. Ventes à 6,329 milliards d’euros au T1 2026-2027, joaillerie +24 %, horlogerie spécialisée +8 %. Exercice précédent : joaillerie +14 %, horlogerie +1 % à taux constants. Boutiques : 71 % des ventes. https://www.richemont.com/news-media/press-releases-news/richemont-posts-strong-start-to-the-year-with-sales-up-by-20-at-constant-rates-for-its-first-quarter-ended-30-june-2026/

[3] Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH), statistiques d’exportations 2025. https://www.fhs.swiss/eng/2026_01_29_statistics.html

[4] Euromonitor, cité par Vogue Business. Joaillerie fine masculine : 7,3 milliards de dollars en 2023, croissance de 7,3 % contre 4,6 % pour le marché féminin. https://www.voguebusiness.com/story/fashion/louis-vuitton-seizes-the-mens-jewellery-opportunity

Le culte de la biodiversité est un antihumanisme

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Le botaniste Marc-André Selosse photographié au Salon du livre de Paris en 2022 © LAURENT BENHAMOU/SIPA

« Sauver la biodiversité ! » : le slogan est partout et semble aller de soi. Mais, à force d’être répété, ne risque-t-on pas d’oublier que l’humanité s’est construite en triant, en transformant et en réduisant la biodiversité ?


Depuis quelques années, la biodiversité est devenue l’un des mots d’ordre majeurs des discours sur l’environnement. Les rapports scientifiques, les politiques publiques et les tribunes militantes ne cessent d’alerter sur son déclin et d’appeler à sa protection. Il serait ainsi urgent de « sauver la biodiversité », présentée comme un trésor fragile dont dépendrait l’avenir de la planète et de l’humanité. Dans ce contexte, défendre la biodiversité apparaît presque comme une évidence morale : qui pourrait être contre la diversité du vivant ? Pourtant, avant de proclamer qu’il faut la défendre à tout prix, encore faudrait-il savoir pourquoi ?

Faut-il la préserver pour elle-même, comme si elle avait une valeur intrinsèque, ou simplement parce qu’elle nous est utile ? Et, si tel est le cas, est-ce la biodiversité en général ou seulement un certain type de biodiversité qui nous est favorable ? Ces interrogations sont rarement formulées dans le débat public, où la biodiversité apparaît bien souvent comme un bien indiscutable qu’il faudrait préserver en l’état. Elles ne sont guère davantage examinées dans le monde savant, qui se pose volontiers en gardien de la biodiversité. Le dernier livre du biologiste Marc-André Selosse, De la biodiversité comme un humanisme (Seuil, 2026), en fournit une illustration supplémentaire : loin de clarifier ces questions, il contribue surtout à la sacralisation de la biodiversité. Il est donc temps d’entrer dans la discussion.

Les bienfaits de la biodiversité

Les discours en faveur de la biodiversité font comme si elle était une œuvre d’art que l’on devrait conserver dans un musée. Or la notion de biodiversité fait référence à une diversité qui se manifeste sous trois formes : diversité génétique au sein des espèces, diversité des espèces elles-mêmes et diversité des écosystèmes dans lesquels elles évoluent. Que faudrait-il donc préserver ? Le nombre d’espèces, leur diversité génétique ou leurs milieux de vie ? Les trois, pourrait-on répondre. Mais pourquoi ? Pourquoi le statu quo serait-il préférable à l’évolution, c’est-à-dire à la variation continue du niveau de biodiversité ? L’injonction est d’autant plus surprenante que la biodiversité ne cesse d’évoluer sur notre planète. Pourquoi donc vouloir figer le mouvement de la vie ?

D’aucuns annoncent que nous nous dirigeons vers une sixième grande extinction. C’est possible, mais cela reste loin d’être établi, d’autant que certains des facteurs qui ont contribué à l’érosion de la biodiversité – comme l’extension des terres agricoles – pourraient perdre en intensité dans les décennies à venir. Quoi qu’il en soit, Marc-André Selosse reconnaît lui-même que, du point de vue de la biodiversité en tant que telle, un effondrement n’aurait rien de définitif : à l’instar des grandes extinctions passées – comme celle ayant conduit à la disparition des dinosaures –, la vie trouverait toujours les moyens de repartir de plus belle. Autrement dit, la biodiversité n’est pas ce trésor fragile que l’on nous décrit souvent : elle est, au contraire, d’une remarquable résilience.

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Si ce n’est donc pas pour elle-même que nous devrions nous inquiéter de la baisse de la biodiversité, ce serait, selon Selosse, pour nous, humains. Il écrit ainsi que la biodiversité « doit être vue comme un humanisme », car elle est cruciale pour notre santé (p. 75). Il est vrai qu’aucune vie humaine n’est possible sans un certain degré de diversité du vivant. Notre survie et notre santé dépendent d’un ensemble d’organismes – animaux, plantes, bactéries – dont nous tirons des ressources indispensables à notre bien-être (songeons, par exemple, à l’importance du microbiote intestinal). En spécialiste des champignons, Selosse rappelle également leur rôle décisif dans le fonctionnement de l’agriculture. Sur ce point, on ne peut que lui donner raison. Mais est-ce pour autant que la biodiversité en tant que telle est bonne pour l’humanité ?

Les méfaits de la biodiversité

Quand on parle de biodiversité, il ne faut jamais oublier qu’une nature riche en espèces est aussi une nature saturée de menaces. Les agents pathogènes – virus, bactéries, parasites – font pleinement partie de cette diversité du vivant. Or l’histoire de l’humanité est aussi celle de sa lutte pour les contenir, de la peste au paludisme, jusqu’aux maladies émergentes. De même, une grande diversité d’espèces végétales ou animales n’est pas toujours compatible avec nos besoins : toute l’agriculture s’est ainsi construite sur la simplification des écosystèmes, la sélection de quelques espèces et l’élimination de celles qui leur nuisent. Et qui n’est pas content que les grands prédateurs ne déambulent plus dans nos campagnes ? Autrement dit, pour leur bien-être, les sociétés humaines n’ont cessé de trier, de transformer et de réduire la biodiversité.

Dans ces conditions, chanter les vertus de la biodiversité pour le bien-être de l’humanité, comme le fait Selosse, revient à oublier cette dimension conflictuelle de notre relation avec le monde vivant. Certes, parfois, l’humanité a pu aller trop loin dans la réduction de la biodiversité et son action doit être corrigée. Mais rien ne permet de penser que nous devrions préserver à tout prix le niveau actuel de biodiversité, ni a fortiori retrouver celui des siècles passés, alors même que le développement de l’humanité s’est accompagné de sa réduction. L’objectif ne saurait donc être de la protéger en l’état, mais de déterminer son niveau optimal, que ce soit sur le plan de la génétique, des espèces ou des écosystèmes. Autrement dit, il ne faut pas chercher à préserver la biodiversité, mais à la moduler (parfois à la hausse, parfois à la baisse) pour notre bien-être.

Les discours en faveur de la biodiversité sont donc trompeurs. Ils tendent en effet à mettre sur le même plan les organismes qui contribuent à notre bien-être et ceux qui le menacent, tout en laissant croire à une possible harmonie du vivant. Ils font ainsi oublier que le bien-être humain suppose de sélectionner, de contrôler et, parfois, d’éliminer certaines formes de vie. En ce sens, faire de la biodiversité un idéal revient, à l’inverse de ce que pense Selosse, à défendre une conception du monde profondément antihumaniste.

96 pages.

Amfis: les outils de l’indignation

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T-shirt de l’« équipe de France » Mélenchon, vendu aux militants aux Amfis 2026, Châteauneuf-sur-Isère, 22 août 2026 © Alain Robert/SIPA

À l’université d’été de LFI, on a rangé les keffiehs et soigné son profil présidentiel. Mais la rhétorique de l’extrême gauche a tourné à plein régime. Dominants et dominés, frustrateurs et frustrés, chacun a trouvé sa place désignée dans ce grand bain de culture de colère politique. Reportage


Jeudi 20 août. L’université d’été de LFI vient à peine d’ouvrir ses portes près de Valence dans la Drôme, et déjà des centaines de personnes, cadres, élus et membres parmi les plus actifs du parti, sont massées devant l’entrée. La foule est principalement constituée de milléniaux à la mise plutôt sage, comprenez sans le moindre signe ostentatoire d’appartenance politique ou communautaire. Une vision qui tranche avec la « Nouvelle France » encensée à longueur de discours par Jean-Luc Mélenchon et dont on a pu voir une démonstration éclatante lors du grand meeting antiraciste organisé par Bally Bagayoko en avril dernier à Saint-Denis.

Jean-Baptiste Roques, infiltré pour Causeur.

Pendant les deux jours que je passerai aux Amfis (« Amphis de la France insoumise »), je dénombrerai ainsi à peine une dizaine de keffiehs, et à peu près autant de t-shirt « à message », orné ici d’une photo de Che Guevara, là d’un triangle rouge accompagné de la formule « Faites mieux ». Et juste deux jeunes femmes voilées. « On est les seules, mais genre les seules ! » s’exclament-elles alors qu’elles passent devant moi. Et encore elles sont habillées à la mode « hidjabeuse », avec un foulard islamique adapté à la pratique sportive et des vêtements en lycra très couvrants, mais non moins moulants qui leur vaudraient sans doute quelques problèmes avec les forces de l’ordre si elles se promenaient ainsi dans les rues de Téhéran.

Mélenchon, grand-père de substitution

Ici, le militant moyen est plutôt jeune et urbain. Étudiant enseignant en début de carrière, intermittent du spectacle, travailleur social, fonctionnaire territorial, il est parfois venu avec ses enfants en bas âge, auxquels un espace baptisé « Les Insouminots » est réservé, proposant notamment un atelier de boxe animé par le député du Val-d’Oise Carlos Martens Bilongo et une leçon sur la Révolution française confiée à son collègue de l’Essonne Antoine Léaument. Pauvres gosses…

Devant un food-truck spécialisé dans la cuisine syrienne, j’entame la discussion avec un de ces jeunes sympathisants LFI. Bibliothécaire en région parisienne, âgé d’une trentaine d’années, il me confie que Mélenchon est pour lui « comme un grand-père de substitution, qu’il faut chérir d’avoir rendu la gauche à nouveau inspirante et rebelle, et surtout d’avoir imposé à toute la jeunesse l’idée qu’être de droite, genre lire L’Express, c’est être un salaud. »

Je continue ma déambulation au milieu des 5 000 participants enregistrés dès le premier jour (un record). Bientôt, un curieux détail me trouble. Beaucoup d’entre eux arborent un maillot de l’équipe de France de football. À y regarder de plus près, il s’agit d’un modèle assez original, puisque le nom du joueur floqué sur le dos est « Mélenchon » – il est en vente à la boutique des gadgets de propagande au prix de 25 euros. Je finis par repérer aussi chez bon nombre de militantes un amusant accessoire : des boucles d’oreilles en forme de pastèque. On m’indique que ce fruit est très prisé des Insoumis, car il présente le double avantage de reprendre les couleurs du drapeau palestinien et de symboliser l’écologie radicale, « vert dehors, rouge dedans ». L’astucieux colifichet résume à mes yeux parfaitement le ton souriant et décontracté voulu pour cette édition. À l’approche de la campagne présidentielle, consigne semble avoir été donnée de mettre en sourdine le bruit et la fureur.

Aux Amfis 2026, la question arabo-israélienne, qui obsède tant le parti depuis le 7-octobre, a ainsi clairement été ramenée à la portion congrue. Sur les cent soixante heures de conférences, débats et autres formations que propose l’événement en tout, quatre heures seulement sont consacrées au sujet, soit une projection du nouveau documentaire de Pierre Carles sur Georges Ibrahim Abdallah et une table ronde avec l’eurodéputée Rima Hassan et l’activiste palestinien Salah Hamouri (où ce dernier fait scandale en lançant que les 5 000 Franco-Israéliens engagés dans Tsahal « ont leur place en prison », ce qui, dans sa bouche, constitue en fait un sacré effort de modération, car au moins on ressort vivant de prison). Bref, si j’étais Insoumis, je dirais que la cause a été « invisibilisée » cette année. Mais je préfère employer le lexique des communicants politiques : le parti « recentre son image ».

Danièle Obono donne une conférence sur « La race, le racisme et l’antiracisme ». Photo : Jean-Baptiste Roques.

Un visiteur moins bien intentionné que moi n’aurait cependant aucune peine à débusquer au cœur de ce haut lieu de l’Insoumission divers marqueurs de l’ultra-gauche la plus dangereuse. Il suffit pour cela de visiter le « village » des compagnons de route de LFI, tels la Gauche révolutionnaire et le Parti ouvrier indépendant. Contrairement aux autres exposants, ceux-là n’ont pas décoré leurs stands avec des pastèques, mais avec d’authentiques drapeaux palestiniens. Sur place, j’ai pu entendre le membre d’un obscur groupuscule trotskiste affirmer sans rire qu’« Israël est l’unique État antisémite au monde puisqu’il est le seul à avoir inscrit l’essentialisation des juifs dans sa Constitution ». Ne serait-ce qu’en raison de ses accointances avec des tels cinglés, LFI n’est évidemment pas une formation politique comme les autres. Mais restons concentrés sur l’idéologie mélenchoniste pur jus, bien plus préoccupante, car c’est elle qui séduit un nombre croissant de Français, y compris la ministre centriste de l’écologie en personne, Monique Barbut, qui trois jours auparavant a déclaré dans Libération, en dépit du bon sens, que Jean-Luc Mélenchon est le candidat « qui intègre le plus la question du climat dans ses propositions ».

Batterie de conférences

Aux Amfis, le catéchisme du parti est prêché à travers une batterie de conférences thématiques sur l’économie, l’hôpital, les institutions… Les séances se tiennent sous de grandes tentes berbères (c’est leur nom attitré dans le métier de l’événementiel, n’y voyez pas d’obsession de ma part) plantées au bord d’un lac et pleines à craquer. Autant le reconnaître d’emblée : la majorité des intervenants, parmi lesquels un paquet de professeurs de faculté qui collaborent régulièrement à l’école interne du parti (l’Institut La Boétie), sont d’excellents orateurs. Toutes les universités d’été ne peuvent pas en dire autant. Pardon pour cette remarque atrocement validiste, mais au pays des aveugles politiques, les borgnes LFI sont rois.

Reste que le public, pourtant censé représenter l’avant-garde du parti, est manifestement loin de posséder les connaissances doctrinales des gauchistes d’antan. Ainsi, la conférence « Introduction au matérialisme historique » de Stathis Kouvélakis, ancien enseignant au King’s College de Londres, ressemble davantage à une vidéo YouTube « Le communisme pour les nuls » qu’à un séminaire au Collège de France. De même, durant son allocution sur « La République et le républicanisme », Pierre Crétois, directeur de département à l’université Bordeaux-Montaigne, se sent obligé de préciser une banalité connue de tout étudiant de première année : ce n’est pas parce que l’œuvre la plus célèbre de Machiavel s’appelle Le Prince qu’il faut la réduire à un « bréviaire de la monarchie ». Idem, durant son cours intitulé « L’économie selon Marx », Clément Carbonnier, professeur à Sciences-Po, évoque le concept de fétichisation de la marchandise comme si l’assistance entendait ce terme pour la première fois de sa vie.

Autres preuves du niveau général assez bas, les questions posées à la fin des exposés sont souvent d’un manichéisme consternant. Par exemple après la formation « Race, racisme et antiracisme » dispensée par la députée de Paris Danièle Obono (au cours de laquelle celle-ci ne résiste pas au plaisir de citer une phrase stupide d’Aimé Césaire : « Il vaudrait la peine de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du xxe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore »). À l’issue de la séance, une main se lève : « Bonjour, je suis professeur d’histoire-géographie dans un CFA. Mes élèves prétendent être confrontés au racisme antiblanc. Que pourrais-je leur dire pour les convaincre que cela n’existe pas ? » Obono : « Expliquez-leur que s’il peut y avoir des insultes contre les Blancs dans notre société, cela ne saurait en aucun cas être dénommé “racisme” puisque nous vivons dans un système de domination blanche, avec un pouvoir qui produit du racisme négrophobe et islamophobe, pas de l’exclusion antiblanche. » L’art de proférer des sophismes sur un ton de tiktokeuse.

À force d’écouter tant d’esprits dogmatiques habillés en chemisette et en sandales, qui dénoncent en boucle le « racisme systémique », les « violences policières », la « finance prédatrice » et la « masculinité toxique », j’en viens à me demander si je ne suis pas sur le tournage de la suite de Problemos, le long-métrage d’Éric Judor qui se moque si génialement des délires wokistes et décroissants. Le sommet est sans doute atteint durant la conférence sur « La planification écologique », assurée par Martine Billard, figure historique du parti et coresponsable du volet environnemental du programme. Un véritable sketch, où l’ancienne députée Verte parle « des entrepôts qu’on a partout et qui bouffent les terres agricoles » (alors qu’en réalité depuis vingt ans, à peine 10 000 hectares de bâtiments de stockageont été bâtis en France, soit moins de 0,02 % de la surface agricole française), mais aussi de « la droite et l’extrême droite qui ne veulent rien faire pour la planète », si ce n’est nous demander de « prendre des douches plus courtes » et « d’installer des climatiseurs partout et pourquoi pas dans les champs », sans oublier le « pillage des brevets de médicaments qui viennent des pays du Sud » et, cerise sur le gâteau, les patrons des sites marchands qui ont « réussi idéologiquement à nous convaincre qu’on pouvait commander en ligne et être livré très rapidement » (ils sont forts, ces patrons du Web qui arrivent à faire coïncider le réel et l’idéologie).

Le social-démocrate c’est le diable

À la fin de ce module pénible, où Martine Billard se contente de répéter, en guise de seules informations tangibles sur les mesures concrètes prônées par son parti, que « la France insoumise va faire des propositions », je m’étonne auprès de mon voisin de voir cette université d’été faire presque l’impasse sur le projet pour 2027. « Tu devrais aller écouter des conférences sur la VIe République, la politique de l’amitié et les nouvelles ruralités », me conseille-t-il. J’insiste : « Oui, mais ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce que Mélenchon ferait durant ses cent premiers jours à l’Élysée. » Mon interlocuteur prend soudain un air sévère. « Pour le moment, l’urgence est de rassembler notre base, en lui montrant que nous sommes la seule vraie force de progrès, le seul parti de gouvernement qui maîtrise les outils de la critique et de l’indignation. À ce stade, on est encore en pleine primaire officieuse face aux sociaux-démocrates. »

Les sociaux-démocrates. Le mot est lâché. Ici, ils sont le diable en personne, sans doute encore plus maudits que les macronistes, les Républicains et les lepénistes réunis. Un indice me permet de l’affirmer : les seuls noms que j’ai entendus conspuer sont ceux de personnalités de centre gauche. Celui de Nicolas Mayer Rossignol, maire socialiste de Rouen, traité de « macronien de droite » par une opposante de son conseil municipal, avant d’être hué par le public. Celui de François Hollande, copieusement sifflé quand Pierre-Yves Cadalen, député du Finistère, confie qu’il a été choqué de le voir honorer Jules Ferry sitôt élu président en 2012 « au lieu de se recueillir devant le mur de Fédérés ». Et bien entendu celui de Raphaël Glucksmann, revenu à plusieurs reprises dans mes conversations avec des militants et systématiquement accusé par eux d’être un « soutien du génocide ». L’un d’eux me glissera même : « Lui, c’est le pire des suprémacistes. »

Petite parenthèse sur le concept de suprémacisme. Telle est la dernière trouvaille sémantique des Insoumis. Le député du Vaucluse Raphaël Arnault, qu’il n’est plus besoin de présenter depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon en février, a été chargé d’en faire la promotion au tout début des Amfis. Son laïus vaut le détour. On se croirait dans une agence de pub lors d’une réunion de travail ayant pour ordre du jour : « Quel nouveau wording pour discréditer nos ennemis ? » Avec une étonnante lucidité, Arnault commence par reconnaître que « fascisme » n’est pas le mot le mieux choisi si l’on veut stigmatiser Israël. Puis il note que « racisme » ne convient pas non plus parfaitement pour définir l’État islamique. Il propose donc un terme plus global permettant de disqualifier tous les réactionnaires de la planète, qu’ils soient libertariens de la tech californienne, colons de Cisjordanie, catholiques intégristes ou masculinistes des réseaux sociaux : le suprémacisme. À côté de lui, une chercheuse à Harvard, Sylvie Laurent, se penche sur la généalogie de la notion. Six mois après la fin de la guerre de Sécession, rappelle-t-elle, des officiers sudistes, ne s’avouant pas vaincus, créent le Ku Klux Klan dans le but de restaurer l’esclavage. « Contrairement aux ségrégationnistes d’avant-conflit, précise-t-elle, ils ont une logique de reconquête. On parle dès lors de suprémacistes et plus de simples racistes. Aujourd’hui, tout ancien dominant qui veut rétablir le supposé âge d’or de sa puissance peut également être rangé dans la case suprémaciste. » Efficace. Surtout quand on s’adresse à une génération gavée de séries Netflix sur la « White Supremacy » aux États-Unis, et beaucoup moins de documentaire d’Arte sur les régimes autoritaires du xxe siècle. Vous avez dit « wokisme » ?

Le village des compagnons de route de LFI.

Soyons honnête, j’ai aussi assisté durant cette université d’été à des moments de meilleure tenue, quoiqu’aussi caricaturaux. Au cours d’un échange avec la députée de Seine-Saint-Denis Aurélie Trouvé, l’économiste star Frédéric Lordon tente de mettre en accord la bile haineuse antiriches des troupes Insoumises ici présentes dans la salle et le jus de crâne de l’intellectuel maison qu’il est : « Les affects, comme disait Spinoza, sont l’élément même de la politique, commence-t-il. De quel autre point voudriez-vous partir, grands dieux, si ce n’est des affects de la population ? Évidemment pas, comme le croient les imbéciles, pour les ratifier en l’état, mais pour les élaborer, les travailler, c’est-à-dire les couler dans la forme d’idées politiques. Il est légitime de partir des affects et si besoin est, de les porter à bonne température. » Spinoza convoqué pour flatter les passions tristes de l’auditoire, il fallait oser ! Le pauvre doit se retourner dans sa tombe à La Haye. Car si l’auteur de L’Éthique reconnaît effectivement que la vertu en politique consiste à reconnaître nos affects et à les transformer plutôt qu’à les nier, il n’a jamais recommandé d’en augmenter la « température ».

Cependant, avec ce joli tour de passe-passe philosophique, Lordon met en lumière un fait essentiel pour comprendre le succès grandissant du mélenchonisme. Au lieu de fonctionner, à l’image des autres mouvements révolutionnaires, avec une discipline quasi religieuse, c’est-à-dire en demandant à ses ouailles de se comporter comme des moines-soldats, LFI s’ingénie à valoriser la frustration sociale de ses sympathisants, à les féliciter pour leurs ressentiments, à les encourager à la détestation. Dans le jargon interne du mouvement, cette redoutable recette politique, copiée sur les populismes les plus crasses, s’appelle, paraît-il, la « conflictualisation ».

Poutine / présidentiables: un tragique décalage

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La police allemande inspecte un champ près d'un poste électrique de l'opérateur Amprion, près de la ville de Bergheim, après un incident considéré comme un acte d'ingérence russe. Allemagne, le 2 septembre 2026 © Henning Kaiser/DPA/SIPA

Sabotage d’un poste électrique à Bergheim, attaque au drone à Leipzig: en Allemagne, la guerre hybride russe s’installe au cœur de l’Europe. Pendant ce temps, en France, François Ruffin et Dominique de Villepin rivalisent de belles formules… Le débat politique français semble désespérément hors-sol, regrette Philippe Bilger


Vladimir Poutine menace de plus en plus l’Europe, par toutes sortes d’attaques et d’offenses. Il la teste, vérifie la fiabilité de ses lignes rouges, la rapidité de ses réactions, la force ou non de son consensus. Il y a eu Leipzig et les drones, et l’intelligence du processus allemand pour en identifier à coup sûr les responsables : la Russie y est indiscutablement impliquée. Auparavant, il y avait eu plusieurs incidents, apparemment bénins, des immixtions visant à déstabiliser notre campagne présidentielle et certains candidats, une intrusion cynique dans notre espace démocratique, au propre comme au figuré, avec cette certitude et cette arrogance sans pareilles, comme si notre faiblesse était acquise et notre modération garantie.

Cette offensive multiforme de la Russie de Poutine est devenue tellement préoccupante et dangereuse que d’aucuns, par exemple Frédéric Encel, le 2 septembre sur BFM TV, n’hésitent plus à parler d’« esprit munichois » pour fustiger quelques passivités, soutiens et complaisances. À supposer que la prise de conscience de cette invasion subtile ou ostensible, de ces intrusions grossissant à vue d’œil, soit enfin à la hauteur, qu’oppose-t-on à cette menace sur le plan national? Certes, ce n’est qu’un débat parmi d’autres. Il y en aura de multiples, mais, pour peu qu’ils soient du même acabit, on peut, on doit craindre un terrifiant décalage entre la fureur du monde et nos dialogues républicains.

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Comment, en effet, ne pas éprouver un malaise devant l’apparente confrontation d’un François Ruffin — on avait cru comprendre qu’il s’orientait plutôt vers le Parti communiste et Fabien Roussel — et d’un Dominique de Villepin (BFM TV) ? Heureux de se retrouver l’un face à l’autre, tous deux abondaient en formules pour complaire à leur public : l’ancien Premier ministre distillait ses nobles banalités, son lyrisme vague et incantatoire (surtout bien se garder du factuel !), tandis que son contradicteur, qui l’était si peu, était très fier de ses saillies comme « il faut faire dérailler le train », en évoquant la France et une esquisse d’union nationale qu’il serait bien incapable de réaliser.

Il n’était pas question, dans ces échanges, d’aborder les réalités internationales, même si Dominique de Villepin n’a pas manqué — passage obligé — de vitupérer Donald Trump, mais tout de même ! Comment imaginer que ces personnalités noyées dans leur verbe soient un jour capables de prendre la mesure du dictateur Poutine et de la stratégie redoutablement efficace et meurtrière de la Russie ? Le hiatus était accablant entre ce qu’elles nous montraient et ce qui, chaque jour, ajoutait à la folie et à l’horreur de notre univers !

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J’ose à peine le dire, mais, face à ce gouffre, il y avait comme une vague nostalgie de François Hollande qui, dans le registre international, n’avait pas été médiocre ni tendre, ou même de la « grande gueule » d’un Jean-Luc Mélenchon, avec évidemment l’illusion qu’il saurait l’avoir partout ! On ne peut plus se permettre d’avoir des nains, authentiques ou se surestimant, face à l’absolue perversion des géants ou des caractériels. Le 2 septembre au soir, j’ai eu un coup de blues.

Le mausolée d’Obama

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Le "Barack Obama Presidential Center", à Chicago, Etats-Unis. D.R.

Le 19 juin, Barack Obama inaugurait à Chicago le centre présidentiel censé consacrer son héritage politique. Entre architecture monumentale, gentrification annoncée et billet à 30 dollars, le mausolée du premier président noir des États-Unis ressemble moins à un hommage aux opprimés qu’à un monument à son propre ego…


Depuis Roosevelt, chaque président américain se doit d’avoir sa « bibliothèque présidentielle » abritant ses archives. Les constructions traduisent l’image que chaque dirigeant voudrait léguer à la postérité. Celle de Roosevelt, dans un style colonial hollandais discret, montre un patricien dévoué à la cause des plus modestes. Celle de Reagan, empruntant le style des missions espagnoles en Californie, suggère un pionnier évangélisateur. Le brutalisme écrasant de celle de Lyndon B. Johnson est fidèle à l’homme qui a poursuivi la guerre au Vietnam. On a désormais le « Barack Obama Presidential Center », qui a ouvert ses portes le 19 juin, ou « Juneteenth », le jour férié qui commémore la fin de l’esclavage. Cette date a été choisie, ainsi que la situation en marge du « South Side » de Chicago – le quartier afro-américain pauvre où Obama a commencé sa carrière politique – pour souligner l’engagement du premier président noir en faveur des opprimés de la terre.

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Pourtant, l’ouverture a été précédée par une cérémonie en grande pompe en présence des gloires, aujourd’hui fanées, de l’ère de la mondialisation : les Clinton, Angela Merkel, Justin Trudeau. Le complexe architectural est dominé par une tour en granit gris, presque sans fenêtres, que des internautes ont comparée à une poubelle géante, une litière pour chats ou l’Étoile de la mort des films de George Lucas. Obama lui-même a imposé ce bloc impersonnel qui, conçu pour représenter quatre mains se joignant en un symbole de l’action collective, évoque plutôt un égoïsme boursouflé et creux. D’ailleurs, les archives elles-mêmes ne sont pas présentes sur les lieux, la mission du centre étant de les numériser. Sur la façade, dans des lettres à peine lisibles bien que géantes, il y a un extrait d’un discours où Obama commémore la lutte pour les droits civiques, lutte à laquelle il n’a pas participé. En quittant le quartier pour Washington, Obama a laissé tomber les militants qui l’avaient soutenu au début, et la présence du centre risque de favoriser la gentrification et de chasser du quartier des cols bleus noirs. Enfin, le billet d’entrée, à 30 dollars, est le plus cher des bibliothèques présidentielles. Pour sa bibliothèque, Donald Trump envisage une tour dorée de cinquante étages. Au moins, c’est cash.

«Decline porn»: quand les influenceurs font le travail des journalistes

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Capture d'écran YouTube d'une vidéo de l'influenceur Dutch Travel Maniac consacrée à Bruxelles. Septembre 2025.

Né sur les réseaux sociaux, le « decline porn » désigne des vidéos consacrées au déclin visible de certaines villes occidentales.


Afin de lever toute ambiguïté, précisons que le terme ne désigne aucune des catégories glauques que l’on retrouve sur les sites pornographiques : le « decline porn » renvoie aux contenus vidéo mettant sous les projecteurs le déclin avancé des villes occidentales et ses causes multiples : immigration de masse, trafic de drogue, saleté aux effluves vomitives, insécurité croissante… Toutes ces réalités étant souvent tues par les médias traditionnels et de service public, qui leur préfèrent la fable du multiculturalisme heureux, ce sont des influenceurs qui s’adonnent à la délicate et parfois dangereuse tâche de montrer le réel tel qu’il est.

Bruxelles, laboratoire du déclin

Je vais commencer par la ville que je connais le mieux, puisqu’elle m’a vu naître, grandir et que j’arpente encore chaque jour ses artères autrefois accueillantes : Bruxelles. Depuis des années, sa vertigineuse chute s’accélère et il est impossible de pouvoir encore se rassurer en martelant que « jusqu’ici, tout va bien ». Les rues sont congestionnées autant par le trafic – la faute aux plans de mobilité qui ont échoué – que par les amas d’immondices transformant la ville en poubelle à ciel ouvert ; les fusillades et règlements de compte se multiplient sur fond de trafic de drogue ; certains quartiers sont désormais totalement islamisés ou africanisés – le plus célèbre d’entre eux étant Matonge – ; les tags, les graffitis et les stickers enlaidissent encore plus l’ensemble.

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Two Mad Explorers, couple d’Européens aux centaines de milliers de vues, y a récemment promené sa caméra, notamment dans le quartier de la Gare du Nord, peut-être le pire de tous, puisqu’aux maux évoqués ci-dessus vient s’ajouter la prostitution et ses réseaux. Pendant leur reportage, les deux vidéastes furent confrontés aux hères traînant leur dangerosité dans la capitale belge et qui ne semblent pas en mesure de payer nos retraites. La réalité est cataclysmique, mais les journalistes préfèrent dénoncer ces « youtubeurs étrangers parfois proches des sphères d’extrême droite ». On rétorquera à Jonas Legge, journaliste à La Libre Belgique et auteur de cette formule sans doute rédigée depuis une lointaine planète déconnectée du réel, que bien des personnes non politisées ne reconnaissent plus leur ville. Après, me direz-vous, amis français, Bruxelles devrait être habituée : Baudelaire avait publié le pamphlet à charge Pauvre Belgique après avoir passé deux ans dans la capitale belge.


Si ce n’est en Europe de l’Est, où des violences résiduelles peuvent encore avoir lieu autour de rivalités… footballistiques, le constat est à peu près le même partout : à Rome, au pied de l’auguste Colisée, des touristes se font chaque jour racketter – et pas par des hommes en cothurnes – ; à Stockholm, l’insécurité a crû à mesure que les gouvernements ont laissé entrer des vagues de migrants ; à Athènes, le berceau de notre civilisation européenne est par endroits devenu son tombeau ; dans les villes françaises, jusque dans les villages, les dealers, la racaille et l’extrême gauche crado dictent leur loi.

Quand les journalistes détournent les yeux

Le grand problème se situe justement dans l’incapacité de nombre de journalistes, semblant être sous soma, la drogue utilisée dans Le Meilleur des mondes, à mettre des mots sur les réalités ; en fait, et même si je n’aime pas ces aphorismes qui lassent à force d’être trop répétés, à simplement « voir ce qu’ils voient ». Et quand certains s’y risquent, ils le font à leurs dépens. Ainsi en est-il de Jan Segers, journaliste flamand, qui a récemment décrit Charleroi comme un endroit où la « misère suinte des murs » et qui fut gourmandé par le bourgmestre, évidemment socialiste, de la ville souvent qualifiée de « plus laide du monde ». Une énième version de la lune, du doigt et de l’idiot.

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Le mérite des vidéastes amateurs est de cerner la réalité dans sa forme la plus brute, en captant les nuisances et les incivilités, sans le voile idéologique, en réalité un tissu de mensonges, imposé par le discours officiel. Sans eux, accusés de stigmatiser, nous ne saurions d’ailleurs rien de ce qui se passe actuellement à Ceuta où, selon le discours officiel, les migrants ayant déferlé par vagues au mois d’août ont tous quitté les lieux. Dutch Traveler Maniac, influenceur néerlandais haut en couleurs et fort autant en gueule qu’en carrure, s’est rendu sur place et n’a pu que constater que le problème est loin d’être réglé et que nombre des individus ayant traversé la frontière viendront alourdir la facture dans toutes les cités d’Europe déjà fortement éventrées, martyrisées, dilacérées.

Heureux comme un islamiste en France?

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Le journaliste Ivan Rioufol © Hannah Assouline

Le bloc central aimerait circonscrire le débat de la prochaine élection présidentielle à la situation économique délicate du pays. Le pouvoir zombifié sortant ne voit d’ingérences que chez les Russes, critique évidemment la proposition de référendum de Marine Le Pen sur le voile et passe sous silence l’islamisation du pays, persifle notre chroniqueur.


Les islamistes sont bienheureux en France. Le régime se charge de leur protection. A peine le RN avait-il émis, dimanche par la voix de Jean-Philippe Tanguy, l’idée encore bancale d’interdire le voile dans l’espace public, que les indignations fusaient. Les stratèges de la conquête coranique et de sa visibilité n’ont pas eu à lever le petit doigt. La France (in)soumise (LFI) a immédiatement dénoncé une islamophobie et une stigmatisation des femmes musulmanes. La Ligue des droits de l’Homme a promis de poursuivre pénalement, pour discrimination religieuse, ceux qui soutiendraient la proposition de Marine Le Pen d’en appeler aussi à un référendum : une issue décrétée interdite par l’extrême centre. Bruno Retailleau s’est joint au chœur des aquoibonistes en dénonçant, mardi sur RTL, « le populisme et la démagogie » du RN.

Ceci n’est pas un vêtement

Rares sont les téméraires qui encouragent à dénoncer ce signe distinctif, présenté à tort comme religieux. Le voile, tel qu’il est exhibé par des jeunes femmes sous la pression contestataire des Frères musulmans notamment, est devenu le symbole d’une allégeance politique à une idéologie suprémaciste, qui appelle les musulmans à se séparer des juifs et des chrétiens. Cet impératif est d’ailleurs communément récité avec la sourate Al-Fatiha (« Guide-nous dans le droit chemin, le chemin de ceux que Tu as comblés de faveurs, et non pas de ceux qui ont encouru Ta colère, ni des égarés »). Après l’avoir entendue psalmodiée, le 15 juillet lors du centenaire de la Grande mosquée de Paris, Laurent Nunez, ministre de l’Intérieur, avait salué « le message de tolérance et d’humanité » qu’il croyait y avoir perçu… Cette candeur des somnambules est l’aubaine des colonisateurs.

A ne pas manquer: Causeur #148: La dette publique, c’est moi!

L’acceptation tacite de l’infiltration islamiste illustre l’incompétence de la classe politique. Le régime zombifié ne voit d’ingérences que chez les Russes. Le système médiatique va tenter de réduire le périmètre moral du débat présidentiel aux seules questions liées à l’endettement, au pouvoir d’achat, à la gestion du budget de l’Etat. L’immigration de peuplement doit rester, pour la pensée progressiste, l’éléphant dans le salon. Pour sa part, Sarah Knafo demande avec raison, dans Le casse du siècle (Fayard) qui sort ce mercredi, de « rendre l’argent aux Français ». Mais il faut préalablement leur rendre leur souveraineté. Leur âme, en somme. Or ce terrain civilisationnel, qui invite à faire participer le peuple aux prises de décisions les plus importantes, est redouté par l’oligarchie. Celle-ci est à l’image du Grand Orient de France, dirigé par Guillaume Trichard. Ce dernier désigne les « identitaires » et les « populistes », c’est-à-dire les gens ordinaires, comme « adversaires » de la franc-maçonnerie, tout en prônant un « idéal de pacification » (Le Figaro, 29 août).

60% des citoyens favorables à l’interdiction

Une étude de la Fondapol (1) montre pourtant que 78% des électeurs considèrent que « la manière de vivre en France, ses traditions et ses habitudes de vie sont menacées ». Selon un sondage CSA pour CNews, publié mardi, 60 % des citoyens approuveraient une interdiction du voile dans l’espace public. Pourquoi dès lors redouter que cet uniforme soit démocratiquement décrété indésirable ?


(1) Dominique Reynié, L’élection présidentielle : le tournant français (été 2026)

Esprit de Noël en avance: Mélenchon se paye un Sapin

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Le journaliste Charles Sapin interrogé sur TMC en 2023. Capture.

À l’écoute de France Inter, Jean-Luc Mélenchon panique: ce Sapin cache selon lui une forêt de « fachos »…


Un tweet de Jean-Luc Mélenchon m’a fait bondir. « C’est d’une telle tristesse. France Inter après France Culture : la colonisation par les fachos est commencée. Comme quoi, la guerre menée par eux contre le service public a payé. Les chefs espèrent rester en poste après la victoire de Le Pen », écrit le leader LFI avant de rappeler que c’est lui qui gagnera. Ces « fachos » qui colonisent sournoisement l’audiovisuel public sont Charles Sapin, numéro 2 de l’hebdomadaire Valeurs actuelles recruté comme éditorialiste sur France Inter, et le matinalier de France Culture, Guillaume Erner, victime d’une chasse à l’homme haineuse au début de l’été pour avoir mal interprété un propos de Mélenchon — en réalité pour son sionisme persistant.

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Panique au quartier général

Ce tweet résume la ligne anti-voltairienne des Insoumis, y compris du sympathique François Piquemal, intervenu hier matin à ce micro, en matière de pluralisme : « Je ne partage pas vos idées et je me battrai pour vous faire taire. » Or, cette intolérance fanatique fièrement revendiquée par LFI sévit désormais dans des lieux où devrait souffler l’esprit de liberté : les facs et de nombreux médias. Soixante-dix universitaires viennent par exemple de demander hier au Conseil d’État de fermer CNews et Europe 1 (comme Louis Boyard aux universités d’été de LFI). En quelques semaines, on a vu les rédactions de France Télévisions se mobiliser contre l’arrivée d’Eugénie Bastié du Figaro sur France 2, celle de BFMTV brandir des gousses d’ail devant Céline Pina et celle de France Inter éructer contre Charles Sapin, donc. Autrement dit, les journalistes, ceux-là mêmes qui devraient combattre la censure, en sont les zélés promoteurs. C’est un climat stalinien. Tous ceux qui contredisent la ligne du Parti sont des ennemis du peuple.

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Stalinisme au petit pied

Mais cet esprit totalitaire reste minoritaire, se rassure-t-on. Peut-être, mais la mélenchonisation des esprits contamine tout le « camp du Bien », donc imprègne l’esprit du temps. Elle prolifère grâce à un sophisme paresseux : le RN, c’est l’extrême droite, des « nazis au petit pied », dit Sophia Chikirou toute honte bue. Avec les nazis, on ne cause pas, on cogne. On interdit, on bannit, on dénonce. Dans ce monde, le sectarisme est un héroïsme. De LFI aux universitaires, un élu RN n’est pas un adversaire, mais un ennemi, un nuisible.

Or, la démocratie, ce n’est pas seulement des procédures, des votes, etc., mais une conversation civique. Un peuple, ce sont des gens d’accord pour être en désaccord et régler pacifiquement leurs conflits. C’est l’esprit des Lumières, la discorde civilisée, donc l’esprit français. Pour Mélenchon, en paraphrasant Clausewitz, la politique est au contraire la poursuite de la guerre civile par d’autres moyens.

Ses électeurs, ceux qui croient vraiment qu’il fera régner plus de justice et ramènera la prospérité, doivent savoir à quoi ressemblerait une France présidée par Jean-Luc Mélenchon. Un enfer pour ses opposants. ET pour tous ceux qui, parce qu’ils aiment vraiment la liberté, défendent celle de leurs adversaires.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jacques Cardoze

Est-il possible de protéger le ciel ukrainien sans entrer en guerre contre la Russie?

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Un chasseur Dassault Rafale de l'armée de l'Air française réalise une démonstration lors de la première journée du salon aéronautique international BIAS, à Bucarest, en Roumanie, le vendredi 28 août 2026 © Photo AP/Andreea Alexandru

Présenté comme une solution intermédiaire entre l’envoi de troupes et la poursuite de l’aide à distance, SkyShield promettrait de sécuriser l’arrière ukrainien tout en maintenant les forces européennes loin du front. Une ambition séduisante, dont la faisabilité technique paraît moins problématique que les conséquences stratégiques: jusqu’où peut-on intervenir dans une guerre sans devenir soi-même belligérant ?


Le débat diffusé sur LCI le 31 août entre Renaud Girard et Aurélien Duchêne a résumé, dans un échange particulièrement vif, le dilemme auquel les Européens sont confrontés depuis le début de l’invasion de l’Ukraine : jusqu’où peuvent-ils aller pour protéger les Ukrainiens sans provoquer un affrontement direct avec la Russie ? La crainte de franchir le seuil de la belligérance avait déjà accompagné la livraison des missiles antichars, des canons à longue portée, des chars occidentaux, puis des missiles de croisière et des avions F-16. Chaque fois, les lignes rouges initialement invoquées ont finalement été déplacées sans déclencher de confrontation directe entre la Russie et l’OTAN. La discussion portait cette fois sur le projet SkyShield, qui prévoit de confier à des avions de combat européens la protection d’une partie du ciel ukrainien contre les drones et les missiles russes, tout en maintenant ces appareils loin du front. Nous reviendrons plus loin sur le fonctionnement précis de ce dispositif.

Une zone envisagée à plus de 200 km des lignes de combat

Renaud Girard a mis l’accent sur le risque d’escalade. Faire patrouiller des avions européens dans le ciel ukrainien et leur confier la mission d’abattre des missiles russes reviendrait, selon lui, à franchir une étape décisive vers la belligérance. Il a également soulevé la question de la légalité internationale d’une telle intervention.

Aurélien Duchêne a défendu la position inverse. Pour lui, protéger, à la demande de Kyiv, une partie du territoire d’un État agressé ne signifierait pas nécessairement attaquer la Russie. Le dispositif envisagé serait défensif, géographiquement limité et soumis à des règles d’engagement strictes. Son objectif ne serait ni de conquérir un territoire, ni de frapper la Russie, ni même d’intervenir directement sur le front, mais d’empêcher des missiles et des drones d’atteindre des villes et des infrastructures civiles.

Derrière la vivacité de l’affrontement se trouve donc une véritable divergence stratégique. Girard considère que l’engagement direct de moyens militaires européens ferait courir un risque disproportionné d’extension de la guerre. Duchêne estime au contraire que la peur de l’escalade permet à Moscou de fixer unilatéralement les limites de l’aide occidentale et de poursuivre ses frappes contre l’arrière ukrainien.

SkyShield, ou European Sky Shield for Ukraine, est un projet de « zone intégrée de protection aérienne » couvrant l’ouest et une partie du centre de l’Ukraine. Des avions de combat européens y intercepteraient les drones et les missiles russes visant les villes et les infrastructures critiques, tout en restant éloignés du front et sans chercher à affronter directement l’aviation russe. Il ne doit pas être confondu avec l’European Sky Shield Initiative, lancée par l’Allemagne pour coordonner l’acquisition européenne de systèmes terrestres de défense antiaérienne.

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Concrètement, le projet prévoit qu’une coalition de pays européens volontaires mobilise jusqu’à environ 120 avions de combat (F-16, Rafale, Eurofighter Typhoon, Gripen ou éventuellement F-35) afin de protéger principalement Kyiv, Lviv, Odesa, les centrales nucléaires encore en activité et plusieurs corridors économiques essentiels. Ces avions opéreraient dans le cadre d’une coalition distincte du commandement formel de l’OTAN. Ils pourraient décoller de bases situées notamment en Pologne ou en Roumanie et effectuer des patrouilles au-dessus de l’ouest, du centre et d’une partie du sud de l’Ukraine.

Le projet a été élaboré par d’anciens planificateurs de la Royal Air Force en coordination avec les forces ukrainiennes. Il est notamment soutenu par les anciens responsables de l’OTAN Philip Breedlove et Richard Shirreff. Le chiffre de 120 appareils ne signifie toutefois pas que 120 chasseurs seraient constamment en vol. Il correspondrait plutôt au parc nécessaire pour assurer les rotations, l’entretien, l’entraînement des équipages et la permanence opérationnelle.

SkyShield ne serait pas une no-fly zone. Une zone d’exclusion aérienne suppose généralement d’interdire tout vol hostile dans un espace déterminé et, pour faire respecter cette interdiction, d’être prêt à abattre les avions adverses ainsi qu’à neutraliser les défenses antiaériennes susceptibles de menacer les patrouilles.

Le projet SkyShield est plus limité. Les avions européens auraient principalement pour mission d’intercepter les drones de type Shahed ou Geran et les missiles de croisière pénétrant dans la zone protégée. Ils ne seraient pas chargés de poursuivre les appareils russes jusqu’au front, de frapper leurs bases ou de détruire systématiquement les batteries antiaériennes installées en Russie, en Crimée ou dans les territoires occupés.

La zone envisagée resterait éloignée de plus de 200 kilomètres des principales lignes de combat. Les avions russes ne pénètrent d’ailleurs presque plus profondément dans l’espace aérien ukrainien depuis 2022. Généralement ils lancent leurs missiles et bombes planantes depuis la Russie, les territoires occupés ou les abords immédiats du front. Cette séparation géographique est l’un des principaux arguments avancés par les concepteurs du projet pour limiter le risque de rencontre directe entre avions russes et européens.

Faut-il préalablement détruire la défense antiaérienne russe ? En principe, non. La suppression préalable de l’ensemble de la défense antiaérienne russe ne fait pas partie du concept. SkyShield éviterait les secteurs les plus exposés et intercepterait les menaces lorsqu’elles entrent dans l’espace protégé. Cela ne signifie cependant pas que la défense russe serait sans importance. Certains systèmes S-300 et S-400 peuvent, selon leur position, leur radar et le type de missile employé, menacer des appareils volant à grande distance. Les avions européens devraient donc adapter leurs trajectoires, bénéficier d’un important dispositif de renseignement et de guerre électronique et disposer de règles précises en cas de verrouillage radar ou de tir russe. Si une batterie russe attaquait un appareil européen, celui-ci pourrait être autorisé à agir en légitime défense. Une telle riposte risquerait alors d’entraîner une opération de neutralisation ponctuelle et, par conséquent, une escalade. Il serait donc excessif d’affirmer que SkyShield exclut tout affrontement avec les forces russes. Le concept cherche à réduire ce risque, non à le faire disparaître.

Les chasseurs seraient surtout utiles contre les missiles de croisière et certains drones à longue portée. Ces engins sont relativement lents, suivent souvent des trajectoires prévisibles et peuvent être détruits par des missiles air-air ou, dans certaines conditions, par le canon de bord. En revanche, les avions de combat ne constituent pas une réponse suffisante aux missiles balistiques, aux missiles hypersoniques ou aux attaques de saturation particulièrement complexes. Leur interception continuerait à dépendre de systèmes terrestres tels que Patriot, SAMP/T, IRIS-T ou NASAMS. L’intérêt militaire de SkyShield serait donc également indirect et consisteraient à prendre en charge une partie des drones et des missiles de croisière visant l’arrière du pays, et ainsi permettre à l’Ukraine de redéployer vers l’est certains de ses systèmes antiaériens et d’économiser ses missiles Patriot, rares et coûteux.

Pas de véritables difficultés juridiques

Contrairement à ce qui a pu être suggéré pendant le débat, une résolution préalable du Conseil de sécurité des Nations unies ne serait pas nécessairement indispensable. L’article 51 de la Charte des Nations unies reconnaît le droit de légitime défense « individuelle ou collective » lorsqu’un État membre est victime d’une agression armée. Les mesures adoptées doivent être portées à la connaissance du Conseil de sécurité, mais elles ne sont pas subordonnées à son autorisation préalable. L’Ukraine pourrait ainsi demander officiellement à des États européens de l’aider à défendre son espace aérien. Cette invitation fournirait une base juridique sérieuse à l’intervention, à condition que les mesures employées respectent les principes de nécessité et de proportionnalité. La difficulté serait donc moins juridique que politique et stratégique. Une opération peut être conforme au droit international tout en comportant un risque militaire considérable. La Russie qualifierait probablement la coalition de partie au conflit, même si les États participants présentaient leur mission comme strictement défensive.

L’objectif affiché serait prioritairement de protéger les populations, les villes, les centrales nucléaires et les infrastructures économiques situées loin du front. Une telle protection pourrait réduire les destructions, favoriser le maintien ou le retour d’une partie de la population et permettre une reconstruction économique partielle.

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Il serait toutefois artificiel de prétendre que cette mission n’aurait aucun effet militaire. Protéger les voies ferrées, les installations énergétiques, les ports et les centres urbains renforcerait nécessairement la capacité de résistance de l’État ukrainien. La zone couverte comprendrait probablement aussi des installations militaires ou appartenant à la base industrielle et technologique de défense. Enfin, SkyShield permettrait à l’Ukraine de redéployer vers le front une partie des moyens antiaériens jusqu’alors consacrés à la protection de l’arrière, lui procurant ainsi un avantage opérationnel supplémentaire. Le caractère civil et défensif de l’objectif ne supprimerait donc ni l’utilité militaire de l’opération ni les risques qui en résulteraient.

SkyShield paraît techniquement réalisable, à condition de réunir suffisamment d’avions, de pilotes, de ravitailleurs, d’avions radar, de capacités de renseignement et de moyens de coordination. Il ne nécessite pas, en théorie, de détruire préalablement toute la défense antiaérienne russe ni d’établir une supériorité aérienne sur l’ensemble de l’Ukraine. Mais ses partisans ne peuvent garantir l’absence totale d’affrontement. Une erreur d’identification, un tir russe ou une interception près d’une zone sensible pourrait provoquer une crise grave. Inversement, renoncer à toute intervention signifie laisser la Russie poursuivre ses campagnes de missiles et de drones contre les villes et les infrastructures ukrainiennes.

C’est précisément ce que révélait le débat entre Renaud Girard et Aurélien Duchêne. Leur désaccord ne portait pas seulement sur la faisabilité de SkyShield. Il concernait la nature même du risque. Pour les uns, le principal danger réside dans l’engagement direct des Européens. Pour les autres, il réside dans une prudence sans cesse exploitée par Moscou pour imposer ses propres règles et continuer à frapper l’Ukraine en profondeur.

SkyShield n’est donc ni une solution sans danger ni le prélude automatique à une guerre générale. C’est un dispositif défensif comportant un risque d’escalade réel, mais susceptible d’être limité par sa géographie, ses missions et ses règles d’engagement. La question décisive n’est pas de savoir s’il est parfaitement sûr mais si le risque pris par une action visant à protéger le ciel ukrainien serait inférieur à celui créé par la poursuite de l’inaction.