Considéré depuis une vingtaine d’années comme le dirigeant incontesté de la droite de la droite néerlandaise, M. Geert Wilders fait face à un putsch mêlé à une scission au sein de son Parti pour la liberté (PVV).
Sept de ses vingt-six députés ont annoncé, mardi 20 janvier, avoir fondé leur propre groupe parlementaire. Leur chef, M. Gidi Markuszower, pourtant longtemps homme de confiance — et même ami — de M. Wilders, a justifié la révolte en invoquant l’hubris du leader. Celui-ci, a-t-il affirmé, règne en maître sur un parti qui n’en est pas vraiment un, puisqu’il ne compte qu’un seul membre : son fondateur. « Nos électeurs méritent mieux qu’un dirigeant soudé à son compte sur X », a même argué le chef des rebelles.
Ces derniers avouent avoir échoué à persuader M. Wilders de transformer le PVV en un parti « normal », doté de membres et de leurs inévitables bisbilles internes. Ils lui reprochent une intransigeance qui menace de condamner le parti aux marges de la politique, vilipendent son « mépris » envers les autres formations, sa fixation sur l’islam et son refus d’analyser l’échec relatif du PVV lors des élections législatives de 2025.
Le parti avait alors perdu onze sièges, tout en restant à égalité avec les vainqueurs du scrutin, les libéraux progressistes du parti D66, qui en avaient gagné dix-sept.
« Notre campagne électorale fut lamentable, manquant terriblement d’entrain, du seul fait que notre dirigeant refusait de s’y investir », peut-on lire dans la déclaration des sept « rats », selon un député du PVV — fervent militant de la cause animale — resté fidèle à M. Wilders.
Celui-ci, au même moment, s’entretenait avec le roi Willem-Alexander de l’imbroglio politique issu des élections, dont n’a émergé aucune majorité parlementaire claire. Ce n’est qu’à son retour au Parlement, non loin du palais royal à La Haye, que M. Wilders a appris le défi lancé à son omnipuissance. « C’est une journée noire pour notre parti, victime d’un braquage », a concédé celui qui avait lui-même claqué la porte du Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD) en 2004, dénonçant sa supposée mollesse face à l’immigration extra-européenne.
Le PVV avait pourtant été le grand vainqueur des élections de 2023, avec 37 des 150 sièges de la Chambre basse. En onze mois et quelques jours, M. Wilders s’est surtout employé à gaspiller ce capital électoral en sabordant la coalition gouvernementale, pourtant très à droite. Celle-ci comptait des ministres PVV à des postes clés, notamment celui chargé de faire baisser l’immigration. L’été dernier, la coalition s’est effondrée après une énième provocation de M. Wilders — resté simple député — sommant les ministres de signer un contrat anti-immigration.
Un spectacle désolant, selon les mutins d’hier, qui affirment que M. Wilders rend un bien mauvais service à ses électeurs, écœurés par ses jeux politiciens et l’absence de progrès tangibles dans la lutte contre l’immigration.
Lorsque, ces derniers jours, M. Wilders a exclu tout soutien du PVV à la coalition tripartite en gestation, dirigée par M. Rob Jetten (D66), les putschistes ont estimé leur heure venue. Ils ont offert à M. Jetten — dans les veines duquel coule du sang indonésien, tout comme dans celles de M. Wilders — un possible soutien parlementaire. L’intéressé, à la tête d’une coalition minoritaire potentielle avec le VVD et les chrétiens-démocrates, a accueilli l’offre avec le sourire.
M. Markuszower n’est toutefois pas un modéré. Il a, par le passé, exigé la création d’un tribunal chargé de juger les politiciens « coupables d’avoir grand ouvert nos frontières à l’immigration arabo-africaine ». M. Wilders avait souhaité le nommer ministre de l’Immigration. Le service de renseignement AIVD s’y était opposé, estimant que sa nomination « constituerait un risque pour l’intégrité de la gestion de l’État ». Difficile de ne pas y voir une allusion à ses liens avec la droite israélienne. Âgé de 48 ans, né en Israël, M. Markuszower est par ailleurs en délicatesse avec la justice néerlandaise pour port d’arme en tant qu’agent de sécurité lors d’une fête célébrant l’État d’Israël.
À La Haye, les partis classés à la droite radicale se multiplient depuis la scission du PVV. Avec les sept séditieux de M. Markuszower, ils sont désormais au moins quatre — cinq si l’on inclut le Mouvement paysan-citoyen (BBB). Les 150 sièges de la Chambre se répartissent ainsi entre pas moins de seize partis, conséquence des charmes de la proportionnelle quasi intégrale.
Mardi soir, une fois le choc encaissé, M. Wilders, 62 ans, brandissait sur X de nombreux messages de soutien. Et il a tenu à rassurer ses fidèles : « Merci, et sachez que je continuerai au moins dix ans encore. Aucune fatwa, aucune scission ne m’arrêtera. »
Alors que les sénateurs sont sur le point d’entériner la légalisation de l’euthanasie, et son inscription contre-nature dans le champ médical du soin, Stéphanie Rist est très occupée ailleurs…
C’est qu’elle a fort à faire, Madame la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, si elle veut vivre encore un peu et garder son siège de députée de la première circonscription du Loiret, celle-là même qui, au sud du fleuve, la Loire, semble avoir épousé le territoire de la ritournelle célèbre : « Orléans-Beaugency-Notre-Dame de Cléry ».
Au second tour, dimanche prochain, elle sera aux prises avec Tiffanie Rabault, la candidate du RN, la représentante du camp du conglomérat de gauche ayant été éliminée de la compétition dès le premier tour, n’ayant pas rassemblé sur son nom les 12,5 %, le quota couperet en-deçà duquel on ne peut se maintenir.
L’abstention de ce premier tour étant d’un peu plus de 70% les jeux sont loin d’être faits pour la sortante qui, donc, comme dirait l’autre, particulièrement en verve, pourrait bien être de sortie.
On comprend dès lors qu’elle tienne à occuper le pavé dans sa circonscription ces jours-ci pour tenter de s’éviter le grand désagrément de devoir rentrer à la maison.
On comprend moins cependant qu’elle donne la priorité aux serrements de pognes, aux foires et marchés, aux estrades de rencontre, à la distribution de prospectus avec promesses mirobolantes et photos avantageuses, cela dans le moment où le Sénat de la République étudie et doit se prononcer sur le texte législatif appelé à réglementer en France la pratique de l’euthanasie, projet que Madame la Ministre soutient ardemment et qui, de mon modeste point de vue, mériterait de figurer tout en haut du palmarès des monstruosités que la barbarie policée a pu produire au fil de l’histoire, juste au-dessus de ce que proposait le bienfaiteur de l’humanité à moustache et dit-on à couille orpheline – l’Adolf, vous l’aurez compris – pour régler le sort de ceux que son régime de mort qualifiait de déficients mentaux. L’emballage aujourd’hui est moins violent d’apparence, certes, mais à terme on pourrait aboutir, de proche en proche, là aussi en plus feutré, à des résultats voisins. Il semblerait que des dérives fort regrettables de ce genre aient été observées au Canada et en Belgique…
Dans mon infinie bonté, je tiens tout de même à faire observer que ces gens-là, je veux dire la ministre Rist et ses compagnons de route, devraient être félicités pour leur sens très particulier de l’humour. Noir, l’humour, bien entendu. Car il en faut, lorsqu’on bat pavillon Renaissance, ce beau mot et stimulant concept de « renaissance », aller se vautrer dans la justification, la légalisation de la mort donnée. Avec, cerise noire sur le cercueil, le cynisme de qualifier de « soins » le dispositif de mise à mort. Humour très sombre, disais-je…
Donc, un bon point pour l’humour, si l’on y tient. Mais surtout toutes nos félicitations pour la très grande cohérence dont fait preuve Madame la ministre dans sa démarche en vue de sauvegarder sa prébende.
Cohérence en effet, lorsqu’on se déclare porteuse d’une loi sur l’euthanasie, de vouloir à toutes fins prolonger encore et encore le beau travail entrepris par son parti et les siens depuis bientôt dix ans : l’euthanasie de la France.
Un Werther épuré réinvente le chef d’œuvre de Massenet. Avec le ténor Pene Pati – la perfection du chant.
Les spectateurs curieux de la genèse de cette adaptation lyrique des Souffrances du jeune Werther, le célébrissime roman épistolaire de Goethe, ne liront pas sans intérêt cette citation du maître de Weimar, extraite du volume Poésie et vérité (1814) : « Tourmentés par des passions insatisfaites, confrontés à la perspective de devoir survivre dans une vie bourgeoise apathique et dénuée de sens, nous nous sommes habitués, avec une arrogance amère, à l’idée que, si la vie ne nous convenait plus, nous pouvions tout au plus la quitter à notre propre discrétion ».
Vie bourgeoise apathique
Editées au sein de la riche brochure-programme du spectacle, ces lignes aident à comprendre les intentions de Ted Huffman, pour cette mise en scène qui ouvre l’année lyrique 2026 à l’Opéra-comique, d’autant plus attendue que le metteur en scène américain, on le sait, succède à Pierre Audi brusquement disparu en mai dernier, aux commandes du prestigieux festival d’Aix-en-Provence. Car, quant à ces intentions, l’entretien dont Ted Huffman gratifie cet opuscule nous laisse un peu sur notre faim. Quoiqu’il en soit, c’est manifestement en sympathie avec les réflexions de Goethe que répond le sobre réalisme de sa régie : une boîte rectangulaire, nue, aux parois noires, un sol uni de couleur blanche, et là-dessus, une longue table de salle à manger qui se dégarnira au dernier acte, quelques chaises en noyer de style Restauration, dans l’angle de la pièce un lampadaire vieillot, très moche et, adossé au mur du fond, l’orgue dont la partition de Jules Massenet exigera accessoirement l’usage, car on fête Noël au Temple… Nous sommes bien, selon le livret, « en 178… » dans la maison du Bailly. Mais le drame se voit ici transposé, au tournant plus ou moins du XXIème siècle, dans ce genre d’intérieur fadasse propre à cette bourgeoisie déprimante, sans âge assigné. Fagotés de tenues insipides à souhait, les personnages renvoient précisément à cette vie bourgeoise apathique, tourmentée de passions insatisfaites. Charlotte et sa sœur, femmes au foyer, ceinturées, sur leurs sages petites robes à motifs imprimés, de tabliers blancs cousus au crochet, donnant la sousoupe aux mioches – et le vernis criard de leurs souliers piqués de talons, quelle horreur ! On sent qu’Astrid Klein, la costumière, s’en est donné à cœur joie dans l’ironie acide. Bref, à distance de la relative opulence décorative dont s’ornait par exemple, au Théâtre des Champs-Elysées en mars dernier la production de Christof Loy (cf. l’article de votre serviteur, titré –Oublions tout… – Oublions tout…[1]), la mise en scène sciemment épurée, dépourvue de pathos, presque abstraite, de ce nouveau Werther a toute sa cohérence. Ainsi Werther ne tombera-t-il le manteau qu’au tableau final, pour s’ouvrir les veines (il a renoncé aux pistolets), pieds nus, le torse enrobé d’un simple polo blanc à manches courtes, dans les bras de Charlotte également déshabillée, sa tunique claire tachée de sang.
Cette mise en scène résolument dépouillée, aux jeux de lumière également frugaux, s’accorde à une approche qui tend nettement à nettoyer une étoffe musicale qu’une certaine tradition romantique a longtemps porté à la boursouflure. Tout autant que l’interprétation de l’orchestre Les Siècles sur instruments d’époque au TCE dans la production évoquée plus haut, l’ensemble Pygmalion, dirigé par le « baroqueux » Raphaël Pichon, rend toute sa vigueur, son grain, son moelleux et son expressivité à une partition qui, en outre, gagne beaucoup à être jouée dans l’espace géométrique de la salle Favart. Ses dimensions relativement modestes restituent dans toute son amplitude la texture extraordinairement raffinée qui signe l’écriture géniale de Massenet.
Succédant à la performance d’un Benjamin Bernheim dans le rôle-titre, le ténor natif des îles Samoa était évidemment très attendu dans ce répertoire éloigné de la tradition belcantiste où il excelle (quoique sa versatilité exceptionnelle l’ait même porté, tout récemment, vers… la sérénade napolitaine !). C’est peu dire que Pene Pati remplit son office dans cette prise de rôle de Werther sur scène (quoiqu’il l’ait déjà abordé en concert). Phrasé impeccable, diction d’une netteté absolue, mais surtout extraordinaire ductilité d’une voix dotée d’un souffle impressionnant, d’une luminosité, d’une souplesse, d’une égale puissance dramatique dans toutes les nuances, toutes les teintes du chant, aussi bien dans l’éclat que dans le murmure, sur un legato tressé à l’or fin.
Reconnaissons que Charlotte, sous les traits d’Adèle Charvet, n’égalait pas tout à fait son partenaire, et ce jusque dans le sublime duo final qui, au soir de la première, lui aura pourtant valu les ovations d’un public ivre d’enthousiasme. Plus à l’aise dans le registre aigu que dans le grave, la jeune mezzo française, pour cette prise de rôle, s’empare de ses redoutables difficultés non sans brio, mais bizarrement elle ne prononce pas toujours de façon intelligible un livret pourtant écrit dans sa propre langue. Attendons de l’entendre dans Carmen l’été prochain au Capitole de Toulouse, sous la direction de Leo Hussain. Et de découvrir son album « Belle Epoque », promis à une parution en août, avec Florian Caroubi au piano… Pour en revenir au présent « drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux », John Chest, baryon américain, campe quant à lui Albert (fiancé puis mari mal aimé de Charlotte) de façon remarquable, aussi bien sur le plan de la diction que de la lisibilité dramatique. Pour ce qui est des emplois secondaires, le baryton basse germano-suisse Christian Immler nous fait un Bailli de haute tenue ; la soprano Julie Roset incarne Sophie (la sœur de Charlotte) avec une alacrité sans faille…
Un Werther décanté, en somme, de toute joliesse, et magnifié par l’ardente mélancolie d’un Pene Pati au sommet de son art. Précipitez-vous : encore cinq représentations seulement.
Werther, opéra de Jules Massenet. Orchestre Pygmalion. Maîtrise populaire de l’Opéra-comique. Durée : 2h40 Les 21, 23, 27, 29 janvier à 20h, le 25 janvier à 15h.
Opéra diffusé le 23 janvier 2026 à 20h en direct sur Arte.tv, puis disponible ensuite plusieurs mois durant sur Arte.tv
À 88 ans, Geneviève Casile rayonne toujours sur scène. La sociétaire honoraire de la Comédie-Française joue actuellement dans La Jalousie de Sacha Guitry, mise en scène par Michel Fau. La comédienne, attachée au respect du style des auteurs, délivre ici une petite leçon de théâtre.
L’acteur et metteur en scène Michel Fau a ses habitudes. L’une d’elles : engager dans ses spectacles des actrices de légende en « guest star ». Des reines du théâtre. En jouant au côté des actrices qui l’ont fasciné dans sa jeunesse, il réalise un rêve. Geneviève Page, Édith Scob et Nicole Calfan y sont déjà passées. Cette année, c’est au tour de la grande Geneviève Casile, sociétaire honoraire de la Comédie-Française. Pour notre plus grand plaisir, Fau lui a confié le rôle de sa belle-mère dans La Jalousie, de Sacha Guitry, actuellement au théâtre de la Michodière. Pour Causeur, la comédienne s’est prêtée au jeu d’une petite leçon de théâtre.
Causeur. Pouvez-vous nous donner votre définition de l’art de l’acteur ?
Geneviève Casile. C’est le mensonge ! C’est savoir admirablement mentir et attraper le spectateur. C’est fabriquer, à l’aide de sa technique et de sa propre humanité, une chose irréelle qui, pour le spectateur, devient une vérité.
Lorsqu’on vous voit jouer, on se dit que vous êtes une grande technicienne. Votre « maintien » en scène hiératique, votre diction parfaite, le placement de votre voix et ses modulations, tout cela relève d’une certaine virtuosité. D’où vous vient tout cela ? Du Conservatoire ?
Au Conservatoire, où je suis entrée en 1958, mon professeur était Georges Chamarat. C’était un homme adorable, mais je ne peux pas dire qu’il nous apprenait grand-chose. Mon articulation, je crois que je l’avais d’une façon tout à fait naturelle. J’avais aussi la chance d’avoir un très joli physique. Mon « maintien » en scène, je le devais à la danse. Avant d’entrer au Conservatoire, j’étais danseuse dans la troupe de Maurice Béjart. Cela dit, au Conservatoire, peut-être ai-je appris des choses sans m’en rendre compte. Et puis, j’étais aussi le fruit d’une époque qui m’avait précédée et dont les acteurs nous avaient sûrement influencés. Une époque ou le jeu des comédiens était assez sophistiqué. Dans ma jeunesse, le respect de la forme, notamment pour l’alexandrin, allait de soi.
Vous rendez vous compte que nous avons aujourd’hui perdu « les voix » ? Les acteurs avaient autrefois des voix assez hors norme. Larges, puissantes, chantantes. Cela relevait presque de la musique. Lorsque l’on regarde des captations avec Maria Casarès, Christine Fersen, Alain Cuny et vous-même, cela saute aux oreilles !
À partir d’un certain moment, il y a effectivement eu une « banalisation » du jeu de l’acteur. Je crois qu’un certain naturel est nécessaire, mais seulement s’il vient se glisser à l’intérieur de quelque chose de plus extraordinaire. Il faut un juste milieu quoi. En tant que spectatrice, j’avoue avoir surtout envie de voir des acteurs hors norme. Des acteurs qui nous détachent du quotidien. Le plus impressionnant que j’ai vu jouer était Jean Yonnel. C’était un des grands tragédiens de la Comédie-Française où il était entré en 1926. Au Français, Yonnel avait créé le rôle du roi Ferrante dans La Reine morte, de Montherlant. Et pour la reprise du spectacle, je jouais à ses côtés le rôle d’Ines de Castro. Son jeu était sidérant. Aujourd’hui ça n’existe plus. Rien n’est comparable. Et déjà à l’époque, c’était une bizarrerie. Il était, je crois, le dernier de cette race-là. Certains se moquaient de lui et le considéraient d’ailleurs comme un vieux schnock. Je me souviens que, quand il jouait dans La Reine morte il disait que chaque soir, au même endroit de la pièce, il avait l’impression que son corps se détachait de lui. Et effectivement, dans les tragédies, Yonnel semblait possédé. D’ailleurs, dans la tragédie, il y a justement une dimension extraordinaire au sens propre, car les dieux sont là. La voix immense de Yonnel semblait partir dans les astres. C’était indescriptible. Il y avait une sorte de folie dans son jeu. C’était parfois à la limite du ridicule, mais c’était d’une telle force qu’il nous laissait bouche bée. Ce qu’il faisait, il fallait pouvoir le faire, mais il fallait aussi l’oser !
Le tragédien Mounet Sully (1841-1916) disait qu’il ne pouvait pas incarner des héros costumés en tenue moderne, qu’il préférait « traîner l’épée d’Hernani ». David Bélugou, le costumier de la pièce, a déclaré dans un entretien à Causeur qu’« on ne peut pas jouer un texte très poétique, très lyrique, avec un jean et une chemise blanche ». Qu’en pensez-vous ?
Je suis d’accord avec ça. Il y a quelques exceptions bien sûr. Mais je ne m’imagine pas tellement jouer Racine, Corneille, Hugo et Montherlant – surtout de la manière dont je les ai joués à la Comédie-Française – en jean et en baskets. Pour incarner une reine, une princesse, je préfère avoir le costume qui correspond à la situation et à l’époque des personnages. Il y a tout de même une situation à jouer, une situation qui est écrite. On ne peut pas faire ce qu’on veut. Et puis, en fonction des œuvres, il y a un esprit. Un style.
Mais, en dehors du costume, le jeu lui-même doit être adapté à l’œuvre, non ?
Bien sûr. Il y a des codes de jeu différents en fonction des styles. Au Français, de mon époque, tout en gardant nos personnalités, nous adaptions notre jeu aux styles des œuvres. Nous nous déplacions. On ne jouait pas Marivaux comme on jouait Molière. Racine ne se jouait pas comme Giraudoux. Et puis, il y avait ce qu’on appelait les « emplois » qui, en ce temps, étaient très importants. Moi, par exemple, je savais très bien où je me situais. J’étais une jeune première dramatique. Dona Sol dans Hernani par exemple. Ça, c’était pile mon emploi. Je n’étais pas une tragédienne. J’ai joué dans des tragédies, bien sûr. Mais je n’étais pas faite pour les grands rôles de tragédiennes furieuses. Je pense que je n’aurais jamais pu jouer Phèdre. Ce n’était pas pour moi. Je n’avais pas cette violence, cette puissance, cette dimension tragique. Mon grand truc, vraiment, c’était le drame romantique. Je n’ai jamais pris autant de plaisir qu’en disant « Vous êtes mon lion superbe et généreux. Je vous aime… » dans Hernani. Mais, voyez-vous, si l’on dit cette phrase en faisant fi du code de jeu du drame romantique, et qu’on la dit comme on dirait une réplique de feuilleton télé, c’est-à-dire de manière quotidienne, ça trahirait le texte et le rendrait ridicule. Encore une fois, le respect du style est à mon humble avis une chose très importante. C’est ce qui était d’ailleurs passionnant lorsque j’étais à la Comédie-Française. Nous nous promenions sans cesse d’un auteur à l’autre, et plus que des personnages, nous incarnions aussi des styles auxquels nous tentions du mieux possible d’accorder nos jeux.
À voir
La Jalousie, de Sacha Guitry, actuellement au théâtre de la Michodière, 4bis, rue de la Michodière 75002 Paris.
Du mercredi au vendredi à 21 h, le samedi à 15 h et 21 h, le dimanche à 15 h.
Nous entrons dans « un monde sans loi où le droit international est bafoué », a déclaré Emmanuel Macron aujourd’hui à Davos. La veille, le président Trump avait menacé la France de droits de douane de 200% sur les vins et le champagne si elle refuse de rejoindre son Conseil de la paix pour Gaza. « Nous pensons sincèrement que nous avons besoin de plus de croissance et de plus de stabilité dans ce monde, mais nous préférons le respect aux brutes, la science au complotisme et l’Etat de droit à la brutalité » a ajouté le président français à la tribune du Forum économique mondial. Pour Donald Trump, tout peut en permanence être mis sur la table.
Il y a chez Donald Trump autre chose que la brutalité politique. Ce n’est pas seulement l’excès ni la provocation, mais une manière très particulière d’exercer le pouvoir, selon son humeur, avec ses emballements, ses caprices, ses revirements soudains, et ses silences calculés.
La loi du plus fort
Un jour l’allié est flatté, le lendemain publiquement rabaissé. Une promesse surgit, improvisée, puis disparaît sans explication. La courtoisie n’est pas oubliée, elle est jugée superflue. L’imprévisibilité devient une méthode, la désinvolture une marque d’autorité. Le pouvoir ne s’explique pas, il se manifeste, et s’il blesse, tant pis, c’est même un indice de vitalité.
Trump ne négocie pas, il secoue. Il ne rassure pas, il met à l’épreuve. Il se méfie des formes, qu’il tient pour des politesses de vaincus, bonnes pour ceux qui n’osent pas décider seuls. L’humiliation fait partie du jeu, notamment pour les Européens, sommés d’attendre, d’encaisser, de comprendre après coup. Alliés en théorie, figurants en pratique. Le message est clair : la protection se mérite, et la patience est une vertu subalterne.
L’épisode du Groenland a pris des allures de farce sérieuse. Une idée lancée comme on jette un os au milieu du salon diplomatique. Pour voir qui se baisse, qui proteste, qui sourit jaune, qui encaisse. Peu importe l’absurdité, l’essentiel était ailleurs. Rappeler que tout peut être mis sur la table – même ce qui ne s’achète pas – surtout ce qui ne devrait jamais l’être. Le réel devient une variable, le droit un obstacle narratif, et l’indignation un bruit de fond. À l’inverse, lorsque l’Iran brûle, lorsque le régime tire sur sa jeunesse, emprisonne, pend, mutile, crève les yeux pour dissuader de voir, le geste tarde. Peut-être y a-t-il là une stratégie, une hésitation calculée, le poids d’équilibres fragiles. C’est possible. Mais vu de loin, ce temps long ressemble surtout à une tartarinade. Et dans les tragédies contemporaines, la tartarinade n’est jamais neutre, c’est déjà un renoncement. Le « peut-être » devient une posture, et la prudence un alibi.
On se souvient alors de Caligula. Non le monstre romain de la légende, mais l’Imperator convaincu que l’autorité n’a pas à se justifier, que la loi est un décor mobile et que l’attente, comme l’humiliation, fait partie intégrante de l’arsenal du pouvoir. Caligula rappelait aux sénateurs qu’ils vivaient par sa tolérance. Trump fait comprendre à ses alliés qu’ils n’existent que par sa signature, un message nocturne, la fantaisie d’un instant.
Pas de limites
La règle n’est plus une limite, mais un accessoire. L’alliance, une option révocable. Dans ce théâtre machiavélien à la fois brutal et désinvolte, l’imprévisibilité devient une vertu cardinale. On s’habitue à l’arbitraire comme à une météo instable, en espérant simplement ne pas se trouver sous l’orage le jour où il éclate.
L’Histoire ne reproche jamais aux puissants d’avoir douté, d’avoir hésité, d’avoir pensé « peut-être ». Elle leur reproche d’avoir laissé mourir pendant qu’ils réfléchissaient.
Faut-il résister à la volonté américaine d’accaparer le Groenland ? C’est ce que pensent 70% des Français selon un sondage IFOP1. 63% sont même favorables à la participation de la France à une mission militaire européenne dans le territoire arctique. Les moins interventionnistes sont les électeurs du RN ce qui est paradoxal pour des souverainistes. Au-delà du RN, nombre des commentateurs et experts qui invoquent le gaullisme à tout bout de champ, aveuglés par leur tropisme trumpiste, préfèrent ricaner et regarder ailleurs. Le Groenland, c’est loin, c’est froid et que pèsent 35000 habitants qui ne veulent pas être américains, disent-ils. On ne va pas mourir pour Kiev ou le Donbass, braillaient-ils hier. On ne mourra pas pour Nuuk. Qu’ils se rassurent, personne ne leur demande ce sacrifice.
Les stratèges en chambre expliquent pour leur part qu’il vaut mieux que le Groenland soit américain que russe ou chinois. Ce qui revient à accepter le partage du monde entre grandes puissances et le chantage de Trump qui se comporte avec ses alliés comme Poutine avec les pays « frères ».
Les Français, peut-être plus courageux que cette partie de leurs élites, ne veulent pas être les dindons de la farce impériale. Et ils ont raison.
Mais avons-nous les moyens de nos ambitions ? Non, mais avait-on les moyens d’être à la table des vainqueurs en 1945 ? De résister aux Américains à plusieurs reprises comme De Gaulle dans les années 60 ? On attaque beaucoup le président Macron, ses quinze soldats et son consulat, mais fallait-il ne rien faire du tout ?
Cependant, la crise groenlandaise montre effectivement que l’Europe est vassalisée. Les Américains ne sont pas un allié mais un maître. Il faut en tirer deux leçons :
Primo, si on veut retrouver notre indépendance face aux Américains, il faut oublier l’UE qui est une machine à fabriquer de l’impuissance. On ne fera rien à 27 dont une bonne partie, Danemark en tête, dépend des Américains pour son armement.
Deuxio, il faut arrêter de faire croire aux Français qu’ils peuvent avoir l’indépendance et le déficit, l’Etat social et la souveraineté militaire. Nous avons eu 50 ans de paix et au lieu de nous réarmer, nous avons tout claqué à l’ombre du parapluie américain.
Nous commençons à comprendre que le droit sans la force, c’est un rêve d’enfant. Reste à faire entendre à Trump que la force sans le droit, c’est un rêve de tyran.
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio
Étude Ifop pour Partir à New York réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 15 au 16 janvier 2026 auprès d’un échantillon de 1 000 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.↩︎
La rumeur dit le président du Rassemblement national en couple avec une princesse. Le Monde s’inquiète: ne va-t-il pas « brouiller son image » ? …
Dans le film culte du réalisateur Garry Marshall avec en vedettes Julia Roberts et Richard Gere, sorti sur les écrans en 1990, la prolo, c’était Vivian (Julia), le prince blindé de chez blindé, Edward (Richard).
Dans la version janvier 2026, nous avons le remake en miroir. En bas de classe sociale, le p’tit gars de Seine Saint-Denis, descendant d’émigrants italiens, et en vedette cousue d’or une princesse comme on croyait qu’il n’en existait plus que dans les romans pour dame, Maria-Carolina de Bourbon des Deux Siciles. Un point commun, peut-être même point de rencontre, l’ascendance italienne partagée.
Casting inversé, donc. Y-a-t-il romance ou non ? En fait, cela ne regarde qu’eux. On le leur souhaite, car vivre une romance par ces temps d’intense grisaille c’est bien ce qu’une âme charitable – la mienne, mais si, mais si…- peut espérer de mieux pour son prochain.
Le journal Le Monde, faisant montre une fois encore de son intense penchant pour la sollicitude, s’émeut. Mieux, les chroniqueuses people Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach s’inquiètent. Le jeune président du Rassemblement national, donné favori des prochaines élections présidentielles dans maintes enquêtes d’opinion, ne risque-t-il pas de brouiller son image ? Brouiller son image auprès de qui ? Le quotidien qu’on disait jadis « de référence » n’apporte pas de réponse.
Auprès des couches populaires dont le jeune homme se veut le représentant ? Certainement pas. Elles adorent ces faits divers en forme de conte de fée, tout simplement parce qu’elles savent, elles, qu’une louche de bonheur par-ci par-là, ça ne se refuse pas et ça ne fait de mal à personne.
Le p’tit gars de Seine-Saint-Denis au mieux avec une descendante des tenants de l’héroïque Montjoie-Saint-Denis, personnellement, j’adore. J’irais même jusqu’à dire que c’était écrit d’avance. Le destin, quoi.
Je savoure par ailleurs l’embarras des contempteurs du candidat. Comment critiquer, moquer, saloper la rencontre sans risquer de se voir immédiatement suspecté de mépris de classe ? Comment dauber sur l’héritière royale si riche nous dit-on que son apanage pourrait être d’au moins sept ou huit Siciles, et non pas seulement de deux, sans se retrouver mis au ban des décapiteurs de 93, des racistes anti-princesse blanche, des hystériques anti-fric ? Pas facile.
Et puis, il y a plus et mieux. Le couple est un beau couple. Stendhal a écrit : « La beauté est une promesse de bonheur ». Quoi qu’il y ait – ou qu’il n’y ait pas – entre ces jeunes gens, voilà donc, répétons-le, ce qu’on peut souhaiter à ces deux-là.
Cela dit pour le bonheur personnel éventuel du petit gars de Seine Saint-Denis en politique, attendons donc 2027. Voire plus si pas affinité à ce moment-là…
Maintenant, ce que nous prendrions vraiment beaucoup de plaisir à voir, ce serait par exemple, l’incendiaire Assa Traoré quittant le bal de la police au bras du fils du préfet de cette même police. Voilà qui ferait la une de la presse entière. Moins peut-être la joie de Mmes Obono et consœurs… Mais, ainsi que Jordan et Maria-Carolina en font l’expérience ces jours-ci, on ne peut jamais plaire à tout le monde.
Pour l’essayiste québécois, Emmanuel Macron glisse vers un autoritarisme d’un nouveau genre. Sous couvert de lutte contre la haine, le chantre de l’« extrême centre » veut neutraliser ses opposants par la diabolisation ou la labellisation. Des méthodes infiniment plus douces que le goulag mais non moins efficaces.
Causeur. En lisant votre analyse de la fin du cycle postnational inauguré par la chute du mur de Berlin, on se dit qu’Emmanuel Macron, dont le logiciel politique est resté bloqué à cette époque, est un homme du passé.
Mathieu Bock-Côté. J’essaie de raconter dans mon ouvrage comment, dans les suites de la chute du communisme, un nouveau cycle révolutionnaire s’est enclenché, avec la mise en place du régime diversitaire et le réveil de l’utopie mondialiste. Ce régime, conjuguant gouvernance globale, immigrationnisme, multiculturalisme et ingénierie sociale vouée à la déconstruction des assises anthropologiques de notre civilisation, a vite été contesté par des mouvements populistes et identitaires, que le régime a assimilés à l’extrême droite. Le fascisme était de retour. Longtemps, cette réaction a été contenue dans les marges, dans des pays lointains, ou dans la fonction tribunitienne, en Europe occidentale. Il y a un an, elle prenait le pouvoir à Washington. L’Europe occidentale, de son côté, ou plus exactement la nomenklatura qui la domine, veut devant cela créer une forme de nouveau mur de Berlin numérique, juridique, administratif et médiatique pour empêcher les populistes de passer. Le résultat est un schisme entre deux Occidents, sur le mode des deux Allemagne.
Vous qui êtes un libéral à l’ancienne, n’avez-vous pas peur que l’idéologie trumpiste s’impose de façon tout aussi intolérante et hégémonique que la doxa « diversitaire » ?
Vous n’allez pas, vous, Causeur, nous faire le coup de la tenaille identitaire, ou désormais, de la tenaille des intolérances ? Dans les faits, la tentation autoritaire se fait sentir chez ceux qui se reconnaissent dans le bloc central et qui assimilent leurs adversaires aux extrêmes. L’extrême centre cherche quand même à établir des vérités officielles, avec sa lutte contre la désinformation, ainsi qu’une morale officielle, avec sa lutte contre la haine. Devant cela, le courant national-populiste ou national-conservateur – les deux se rejoignent– cherche plutôt à restaurer une conception maximaliste de la liberté d’expression. L’extrême centre se permet même de créer un dispositif autoritaire pour interdire de manière préventive les propos qui pourraient choquer les oreilles progressistes. En Allemagne, le régime cherche à interdire étape par étape le principal parti d’opposition. Ensuite, soyons honnêtes, aucun courant politique, quel qu’il soit, n’est à jamais vacciné contre le fanatisme. Si le national-conservatisme se laisse aller un jour à un tel travers, sachez que je le dénoncerais férocement lui aussi.
Il y a aussi un politiquement correct de droite en gestation. Après l’assassinat de Charlie Kirk, certains commentateurs ont anathémisé tous ceux qui critiquaient l’activiste chrétien.
Je ne suis pas d’accord. Dans le cas de Kirk, ce qui était choquant était que des gens disent franchement : « C’est la mort horrible d’un homme horrible. » Comme si son tueur avait eu raison de tirer sur lui.
On croyait que les populistes défendaient la liberté d’expression intégrale, faudrait savoir.
Ah, mais je leur donne le droit de dire ce qu’ils veulent, qu’on me permette simplement de dire que leur propos m’a semblé odieux. Seulement, vous voyez, amis de Causeur, je ne tiens justement pas à interdire ou à bannir les propos qui me révoltent. Quelqu’un voudrait les censurer que je le condamnerais.
On a aussi vu Donald Trump mettre les universités sous pression…
Il ne faut pas tout mélanger. Les campus américains sont devenus de vrais asiles à ciel ouvert depuis trente ans. Les départements d’équité, diversité et inclusion ont ainsi imposé une forme de néolyssenkisme bien au-delà des seules sciences sociales. L’université est devenue un monde parallèle, produisant de la contrefaçon idéologique à la tonne – il faut vraiment être un universitaire accompli pour croire sincèrement à la théorie du genre, par exemple, ou trouver normales les thérapies hormonales à destination des enfants. L’argent public n’est pas inconditionnel et même si les droits de l’homme ne cessent de se multiplier, le droit de se faire financer une chaire universitaire par les contribuables pour faire la promotion d’une idéologie délirante ne me semble pas encore tout à fait reconnu.
Trump a tout de même une personnalité très autoritaire, non ?
Je ne le nie pas. Qui dirait le contraire ? On ajoutera qu’il est grossier, et qu’être son voisin n’est pas agréable. Mais justement, il s’agit d’une personnalité, d’un individu. En Europe occidentale, l’autoritarisme prend surtout le masque du centrisme et de l’État de droit. Et pas d’un trumpisme local.
Faut-il pour autant vouer l’État de droit aux gémonies ?
Tout dépend de sa définition. Si on parle d’un gouvernement qui se soumet à sa propre Constitution, et qui évite l’arbitraire dans l’exercice du pouvoir, en plus de marquer un grand souci pour les libertés publiques, il faut évidemment le défendre. Mais ce n’est plus à cela qu’il réfère. L’État de droit réfère aujourd’hui à un complexe administratif et juridique hostile à la souveraineté populaire, et piloté par une technocratie assimilant la démocratie à une ingénierie sociale toujours plus radicale. Le peuple, pour lui, n’existe plus qu’à la manière d’un processus institutionnel : pour le consulter, on préférera ainsi les grandes conventions citoyennes, avec une délibération pilotée par les experts du régime, plutôt que le référendum. Faut-il ajouter qu’un peuple n’est pas qu’une addition d’individus liés administrativement sur un territoire juridiquement déterminé et animé par les seules valeurs républicaines ? Il nous faut redécouvrir les peuples historiques d’Occident.
Mais ne risque-t-on pas de jeter le bébé des libertés avec l’eau du pouvoir des juges ? Entendez-vous ceux qui demandent carrément la suppression de l’État de droit ?
Ils se méfient plutôt de l’État de droit divin. La démocratie libérale repose non pas sur un, mais sur deux principes : la souveraineté populaire et les libertés publiques. Nous avons oublié la première.
Donc, vous ne craignez pas qu’avec Trump, les États-Unis sombrent dans l’illibéralisme, comme dit Macron ?
En Amérique, vous avez 50 États fédérés, un Sénat, une Chambre des représentants, des villes et municipalités. On est loin de la toute-puissance du pouvoir présidentiel. Personne ne rêve de cela d’ailleurs. L’Amérique connaît simplement un moment césarien. Il arrive un moment où une société se calcifie, où les institutions sont paralysées. Inévitablement surgit alors un leader qui prétend faire alliance avec le peuple pour délivrer la communauté politique d’une élite avachie, exclusivement préoccupée par ses privilèges plutôt que soucieuse de ses devoirs. Le dernier en date, en France, portait le nom de Charles de Gaulle. Je le préfère assurément à Donald Trump.
Maintenant que Justin Trudeau n’est plus aux affaires, Emmanuel Macron est-il le représentant le plus emblématique de l’Occident diversitaire ?
Il y a mieux que lui : Ursula von der Leyen ! Macron doit quand même se faire élire de temps en temps ! Plus sérieusement, le régime diversitaire et mondialiste siège à Bruxelles, à la Commission européenne qui redoute d’être emportée par la vague populiste et qui rêve d’en finir politiquement avec ses opposants. Dernier assaut en date, la déclaration d’une importante macroniste, selon laquelle la victoire électorale d’un parti populiste ne peut s’expliquer que par une ingérence russe !
Elle exagère. Mais n’a-t-elle pas raison de dénoncer la coupable sympathie de tant de souverainistes européens pour Vladimir Poutine ?
Je n’ai pas pour ma part la moindre sympathie pour Poutine. Je vois la Russie avec les yeux d’un Balte. La Russie est une puissance impériale. Cela ne doit pas nous interdire de constater qu’en Europe, les progressistes instrumentalisent l’hostilité de Poutine pour conserver leur autorité. On devrait avoir le droit de pointer cela sans être immédiatement traité de moscoutaire. Aujourd’hui, tous les arguments sont bons pour criminaliser la dissidence. Regardez la manière dont l’Élysée et l’audiovisuel public s’en prennent à CNews, comme si la simple existence d’un média non aligné pouvait faire vaciller le régime diversitaire et mondialiste.
Cependant, le cordon sanitaire marche de moins en moins…
Il a encore fonctionné lors des dernières législatives. La diabolisation fonctionne toujours. Le régime diversitaire est prêt à tout pour se maintenir en place, notamment à réécrire l’Histoire en se réclamant par exemple d’un général de Gaulle imaginaire, présenté comme un homme de gauche – alors qu’il aurait fait passer Éric Zemmour pour un enfant de cœur. Ou encore à détruire un homme en le transformant en coupable idéal pour diaboliser le parti auquel il appartient. J’ai en tête un exemple précis à cet égard : l’affaire Joseph Martin.
Qui est-ce ?
C’était un candidat RN dans le Morbihan aux dernières législatives. Or il se trouve qu’il déteste les négationnistes. Très bien, on les déteste tous, je les conspue aussi. En 2018, quand il apprend le décès de Robert Faurisson, Joseph Martin ironise dans un tweet sur la rumeur selon laquelle l’intéressé serait mort d’une fuite de gaz. Donc il fait une blague, assurément de mauvais goût, mais pas négationniste : « Le gaz a rendu justice aux victimes de la Shoah. » Six ans après, en pleine campagne législative, Libération déterre cette publication et la présente comme négationniste. Alors qu’elle dit l’inverse, et cela est encore plus clair si on consulte ses autres tweets ! Mais la machine médiatique est lancée. Face au scandale, le RN se sent obligé de sacrifier son candidat, avant de le réintégrer en cachette. Voilà comment le régime a fabriqué de toutes pièces un négationniste. Et sacrifié la réputation d’un homme parce qu’il avait besoin de nazis à combattre dans un parti qui n’est pas nazi.
Cette histoire déshonore surtout Libération. Mais Libération n’est pas « le régime ».
Sauf que tout le système a relayé cette intox. Je vais vous donner un autre exemple : les condamnations judiciaires contre le Front national, pour avoir employé des assistants parlementaires dans des tâches partisanes. Là, il s’agit bien du régime, au sens propre du terme, qui estime que les députés européens et leurs collaborateurs, pourtant mandatés par les électeurs, doivent être assimilés à des fonctionnaires du Parlement européen. C’est ainsi qu’on domestique l’opposition, en créant un système qui la neutralise et rend possible son effacement si les circonstances l’exigent.
L’axe central européen face aux contestations populistes : Emmanuel Macron et Ursula von der Leyen à l’Élysée, lors du sommet de la « Coalition des volontaires », Paris, 4 septembre 2025. (C) JEANNE ACCORSINI/SIPA
À vous entendre, il n’y aura jamais de véritable alternance.
On verra si le pouvoir arrive à se maintenir ou s’il y a un basculement historique. Mais même dans cette hypothèse, je doute que la nomenklatura progressiste soit délogée.
Les peuples n’ont-ils pas une petite responsabilité dans cette affaire ? Après tout, ils votent librement.
Le commun des mortels ne pense pas à la politique tous les jours. Quand un discours médiatique univoque est tambouriné quotidiennement, les citoyens en viennent généralement à le croire, pour ne pas devenir fous.
Le RN ne ferait pas 35 % aux élections si le commun des mortels était à ce point endoctriné.
Non, mais si les médias progressistes n’essayaient pas de nous conditionner en permanence, ce score serait probablement plus élevé.
Les progressistes ont parfois raison. Sur les retraites, c’est Marine Le Pen qui se trompe.
Permettez-moi toutefois de remarquer que des élues national-conservatrices comme Sarah Knafo et Marion Maréchal pensent elles aussi que la réforme des retraites est une mesurette insuffisante. Ensuite, évidemment, il arrive que les élites aient raison contre les peuples. C’est quand les élites essaient carrément de rééduquer le peuple que cela devient problématique. Car le peuple n’a pas toujours tort.
Revenons-en à Macron. Lui reconnaissez-vous quelque mérite ?
Oui, celui de prendre au sérieux la défense nationale. C’est une bonne chose, surtout pour un pays comme la France.
Les jours de l’extrême centre sont-ils comptés ?
Pas nécessairement. Le front antifasciste peut encore fonctionner. À l’échelle de l’Histoire, la plupart des révoltes sont matées. Ceux qui s’imaginent que tout est plié pour 2027, qu’ils se disent « c’est terrible, ils vont gagner » ou « c’est formidable, ils vont gagner », se racontent des histoires.
Le maintien du régime diversitaire pourrait-il entraîner la fin de l’Occident défini comme une alliance civilisationnelle entre les « deux mondes » ?
J’en ai bien peur. Parce qu’à terme, l’Europe ne sera plus européenne, ni occidentale. On parle à Washington, je crois, d’effacement civilisationnel.
Quel est le rôle de la France ?
Il est crucial, comme toujours dans l’histoire de l’Occident. Je crains que ses élites l’idéalisent à la manière d’une nouvelle RDA centriste qui aurait su résister aux vents venus de l’Ouest. Mais la France demeure le cœur de la civilisation européenne. Ce n’est pas pour rien que nous l’aimons absolument. À l’échelle de l’Histoire, nous sommes à un basculement, et le camp national porte cette bascule. Reste cependant à savoir comment ce basculement s’opérera. Les changements dans l’Histoire s’accompagnent rarement d’une musique d’ascenseur.
Mathieu Bock-Côté, Les Deux Occidents, Presses de la Cité, 2025.
Dans son billet, notre chroniqueur invite le président des Républicains à taper du poing sur la table et à ne plus tarder à annoncer une candidature à l’élection présidentielle.
Pour être un ami, Bruno Retailleau est et a une personnalité qui n’a jamais entravé ma liberté sur le plan politique. J’ai toujours pu lui dire ce que je pensais et, précisément parce que j’attends et j’espère beaucoup de lui, comme tant d’autres à droite, ma sincérité, malgré une adhésion forte, ne s’est jamais embarrassée de prudences excessives.
Retailleau président !
Je vais rappeler les grandes lignes de la carrière de BR afin de montrer que ses ambitions présidentielles sont plausibles et qu’il serait temps qu’il les exprimât de manière explicite. Partout où il est passé, il a excellé. À la présidence du Conseil général de la Vendée, de 2010 à 2015. Comme député, de 1994 à 1997. Comme sénateur de la Vendée, de 2004 à 2024. Il devient président du groupe UMP au Sénat à partir d’octobre 2014, fonction à laquelle il est réélu en 2017, 2020 et 2023.
Après avoir quitté le Mouvement pour la France de Philippe de Villiers en avril 2010, à la suite d’un désaccord politique, il adhère à l’UMP en février 2012. En janvier 2009, Philippe de Villiers s’oppose à la nomination de Retailleau comme secrétaire d’État à l’Éducation numérique dans le gouvernement de François Fillon, sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Il est élu président du Conseil régional des Pays de la Loire le 18 décembre 2015. Il démissionne en octobre 2017 pour conserver son mandat de sénateur.
Il coordonne la campagne de François Fillon pour l’élection présidentielle de 2017, marquée par l’éblouissante prestation de son candidat lors de la primaire, puis par des suites calamiteuses qui ne tiennent pas qu’au seul Parquet national financier.
Il se présente une première fois à la présidence du parti Les Républicains, mais il est battu au second tour par Éric Ciotti, dont on sait comment celui-ci s’est ensuite singularisé, tant par son rapprochement avec le RN que par la création de l’UDR.
Le 21 septembre 2024, Bruno Retailleau est nommé ministre de l’Intérieur dans le gouvernement de Michel Barnier, puis reconduit comme ministre d’État dans celui de François Bayrou, avant de quitter, le 5 octobre 2025, le gouvernement de Sébastien Lecornu au bout de quatorze heures. Non pour des motifs politiciens, mais en raison de ce qu’il a estimé être une déloyauté du Premier ministre.
Comment se fait-il qu’avec un tel parcours de compétence, de rigueur, de sincérité et d’intégrité, Bruno Retailleau en soit encore à devoir se justifier d’être ce qu’il est ? Pour schématiser : un conservateur intelligent et catholique, attaché à la liberté économique, à l’autorité de l’État, au courage – partout, y compris dans les relations diplomatiques lorsque la France est bafouée – et à certaines valeurs civilisationnelles. Comment expliquer qu’un tel profil soit encore en butte à la condescendance moqueuse, voire à des contestations de mauvais aloi ? Pour la première, il y eut Philippe de Villiers ; pour les secondes, plus récemment, Xavier Bertrand. Bruno Retailleau, à l’évidence, est trop gentil. Tellement préoccupé, à juste titre, par la volonté de redonner du fond à une droite dont beaucoup rêvent avec lui, qu’il semble parfois oublier qu’un chef est aussi quelqu’un qui sait taper du poing sur la table. En imposant l’obéissance.
Sa victoire éclatante contre Laurent Wauquiez, le 18 mai 2025 – ce dernier ne recueillant qu’un quart des suffrages des quelque 120 000 adhérents – à la tête de LR, paraît l’avoir davantage intimidé que stimulé. Comme s’il doutait de sa légitimité à en tirer des conséquences radicales, tant sur le plan de la vie interne des Républicains que sur le plan des débats à l’Assemblée nationale…
Je ne suis pas sûr que la bagatelle de cinquante experts, « secrétaires thématiques », au sein du parti[1], va changer la donne ; je crains la confusion plus que la rupture !
Un chef c’est fait pour cheffer
Avec cette gentillesse dont je le crédite, ne serait-il pas trop enclin à privilégier la paix des relations plutôt que la dureté des rapports, malgré l’apparence qu’il peut donner ?
N’aurait-il pas dû couper court, dès le départ, à la fronde ostensible et parfois sournoise de Laurent Wauquiez, ainsi qu’au scandale de personnalités de son propre camp – ministres violant ses injonctions, députés piétinant ouvertement la ligne politique qu’il avait arrêtée et qu’ils étaient tenus de suivre ?
Cet antagonisme constitue une honte politique pour LR. Si Laurent Wauquiez en est l’initiateur et le responsable, Bruno Retailleau, d’une certaine manière, a laissé faire, sans doute tétanisé par la radicalité de la seule solution efficace : la mise à l’écart, hors du parti, de Laurent Wauquiez.
Peut-on continuer longtemps ainsi, avec une opposition intestine dans un groupe dont l’unité ferait précisément la force ?
M. Retailleau aurait dû pousser plus loin l’audace. Alors qu’Éric Ciotti a longtemps entretenu l’idée d’un prétendu candidat naturel pour 2027 en la personne de Laurent Wauquiez, Bruno Retailleau, fort de son triomphe de mai 2025, n’aurait-il pas dû se revendiquer, de manière légitime et plausible, comme le candidat naturel – institutionnellement parlant – de la droite pour 2027 ?
Nul doute que ses rivaux de bonne foi l’auraient accepté. Quant aux autres, ils en auraient pris acte, à leurs risques et périls, s’ils avaient persisté à renâcler et à faire perdre à la droite l’avancée majeure qu’aurait représentée une candidature unique, forte et consensuelle.
Bruno Retailleau a eu des convictions, du courage, de la constance, de la rigueur, de l’honnêteté tout au long de sa carrière, depuis que la politique l’a saisi dans son univers à la fois sombre et magnifique. Qu’il n’hésite pas à faire place nette autour de lui et, si j’ose cette comparaison iconoclaste, un peu de la méthode de Mélenchon intimidant LFI lui ferait du bien ! Chef de parti, c’est se donner tous les moyens d’être le chef, surtout lorsqu’on a été plébiscité. Le temps presse, Bruno Retailleau.
Fast-fashion. Le Haut-commissariat au Plan dirigé par Clément Beaune (notre photo) émet l’idée d’un « écochèque » pour que les salariés puissent se vêtir en achetant des produits plus durables et fabriqués en France. L’occasion est trop bonne pour notre chroniqueuse libérale de parler « chiffons ».
Les entrepreneurs, à leur grand désespoir, doivent faire face tous les jours à de nouvelles taxes, suggestions, obligations, injonctions… Cela faisait longtemps que le Haut-commissariat au Plan n’avait pas fait parler de lui, à la grande satisfaction des entrepreneurs. Mais certainement stimulé par la concurrence d’un nouveau « Haut-commissariat » à la diversité, il se réveille !
Bonne et stupide intention
De bon matin, les patrons ont ainsi découvert qu’ils vont pouvoir donner à leurs salariés un « écochèque » destiné à les vêtir partiellement aux frais de l’entreprise. Rassurez-vous : la dépense est pour le patron, et une partie (40%) pour le salarié : aucune aide de l’État, aucune déduction.
On comprend bien l’idée : comme le pouvoir d’achat des travailleurs est trop faible, du fait même de l’État dépensier, sangsue de nos entreprises, nos politiques voient là l’occasion d’augmenter artificiellement ce dernier. Sachant qu’évidemment le patron qui refusera de donner sa quote-part pour un vêtement sera mal vu… encore un « mal aimé » ! Car se faire offrir 60% de son soutien-gorge ou de son col roulé « Made in France » est une aubaine. Tout cela part d’une bonne et stupide intention écolo-économique.
Le patron sera-t-il contraint de contrôler les étiquettes des produits achetés pour vérifier qu’il n’y a pas, dans la composition du vêtement, 20% de Made in China ? À moins qu’on invente une de ces usines à gaz dont nous avons la spécialité, pour que ce soit le commerçant qui, à la présentation du ticket, soit chargé de vérifier l’origine de la fabrication ?
Précisons qu’on peut se demander si ce « vertueux » système n’engendrera pas une augmentation de la CSG qui reviendrait à l’Etat. Tout cela, bien sûr, figurant sur la feuille de paie : probablement pour simplifier ? À moins que dans sa grande sagesse, le « Haut-commissariat au Plan des fringues » ne fournisse une liste d’enseignes qui fabriquent exclusivement en France ? Mais là se pose un vrai problème, celui de la distorsion de concurrence. Au nom de quoi le chef d’entreprise, puisque c’est lui le généreux donateur, aurait-il le droit de fausser la concurrence en excluant des enseignes au nom d’un soit disait patriotisme textile ? Et le cachemire : on y a droit, si la chèvre est française ou a obtenu la nationalité après être née au Tibet ? Un accroc anti-libéral dans toute sa splendeur, et la porte ouverte à d’autres restrictions : pourra-t-on encore aller au restaurant chinois avec son ticket-restaurant ?
Pour la simplification, on repassera
Ce type de décision politique, extravagante, brouille presque sciemment la compréhension de l’économie et de la mondialisation. Détournement également du rôle de l’entreprise qui préfèrerait pouvoir payer davantage en espèces sonnantes et trébuchantes ses salariés, tout cela est une leçon antipédagogique pour les consommateurs. En plus de cela, quel sera le coût de l’opération ? information, distribution, publicité, contrôle, démarches administratives, rémunérations diverses…
Comment les entrepreneurs peuvent-ils encore garder la moindre confiance en cet État agité, dont les dirigeants semblent prêts à tout pour gagner des points dans les sondages ? Comment les représentants de l’État peuvent-ils nous expliquer le matin qu’on va simplifier, libérer l’entreprise et faire des économies du train de vie de l’Etat… et le soir même annoncer des mesures racoleuses, de nouvelles structures coûteuses et inutiles en troublant les esprits sur le devoir des entreprises ? Le sage montre la lune, l’imbécile propose des gants !
Vers un "écochèque" pour acheter du "made in France" ? Le Haut-commissariat au Plan veut permettre aux entreprises d'en distribuer à leurs salariés. L'objectif serait de financer l'achat de vêtements tricolores et écoresponsables. #13Hpic.twitter.com/7GY0jNVKv0
Considéré depuis une vingtaine d’années comme le dirigeant incontesté de la droite de la droite néerlandaise, M. Geert Wilders fait face à un putsch mêlé à une scission au sein de son Parti pour la liberté (PVV).
Sept de ses vingt-six députés ont annoncé, mardi 20 janvier, avoir fondé leur propre groupe parlementaire. Leur chef, M. Gidi Markuszower, pourtant longtemps homme de confiance — et même ami — de M. Wilders, a justifié la révolte en invoquant l’hubris du leader. Celui-ci, a-t-il affirmé, règne en maître sur un parti qui n’en est pas vraiment un, puisqu’il ne compte qu’un seul membre : son fondateur. « Nos électeurs méritent mieux qu’un dirigeant soudé à son compte sur X », a même argué le chef des rebelles.
Ces derniers avouent avoir échoué à persuader M. Wilders de transformer le PVV en un parti « normal », doté de membres et de leurs inévitables bisbilles internes. Ils lui reprochent une intransigeance qui menace de condamner le parti aux marges de la politique, vilipendent son « mépris » envers les autres formations, sa fixation sur l’islam et son refus d’analyser l’échec relatif du PVV lors des élections législatives de 2025.
Le parti avait alors perdu onze sièges, tout en restant à égalité avec les vainqueurs du scrutin, les libéraux progressistes du parti D66, qui en avaient gagné dix-sept.
« Notre campagne électorale fut lamentable, manquant terriblement d’entrain, du seul fait que notre dirigeant refusait de s’y investir », peut-on lire dans la déclaration des sept « rats », selon un député du PVV — fervent militant de la cause animale — resté fidèle à M. Wilders.
Celui-ci, au même moment, s’entretenait avec le roi Willem-Alexander de l’imbroglio politique issu des élections, dont n’a émergé aucune majorité parlementaire claire. Ce n’est qu’à son retour au Parlement, non loin du palais royal à La Haye, que M. Wilders a appris le défi lancé à son omnipuissance. « C’est une journée noire pour notre parti, victime d’un braquage », a concédé celui qui avait lui-même claqué la porte du Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD) en 2004, dénonçant sa supposée mollesse face à l’immigration extra-européenne.
Le PVV avait pourtant été le grand vainqueur des élections de 2023, avec 37 des 150 sièges de la Chambre basse. En onze mois et quelques jours, M. Wilders s’est surtout employé à gaspiller ce capital électoral en sabordant la coalition gouvernementale, pourtant très à droite. Celle-ci comptait des ministres PVV à des postes clés, notamment celui chargé de faire baisser l’immigration. L’été dernier, la coalition s’est effondrée après une énième provocation de M. Wilders — resté simple député — sommant les ministres de signer un contrat anti-immigration.
Un spectacle désolant, selon les mutins d’hier, qui affirment que M. Wilders rend un bien mauvais service à ses électeurs, écœurés par ses jeux politiciens et l’absence de progrès tangibles dans la lutte contre l’immigration.
Lorsque, ces derniers jours, M. Wilders a exclu tout soutien du PVV à la coalition tripartite en gestation, dirigée par M. Rob Jetten (D66), les putschistes ont estimé leur heure venue. Ils ont offert à M. Jetten — dans les veines duquel coule du sang indonésien, tout comme dans celles de M. Wilders — un possible soutien parlementaire. L’intéressé, à la tête d’une coalition minoritaire potentielle avec le VVD et les chrétiens-démocrates, a accueilli l’offre avec le sourire.
M. Markuszower n’est toutefois pas un modéré. Il a, par le passé, exigé la création d’un tribunal chargé de juger les politiciens « coupables d’avoir grand ouvert nos frontières à l’immigration arabo-africaine ». M. Wilders avait souhaité le nommer ministre de l’Immigration. Le service de renseignement AIVD s’y était opposé, estimant que sa nomination « constituerait un risque pour l’intégrité de la gestion de l’État ». Difficile de ne pas y voir une allusion à ses liens avec la droite israélienne. Âgé de 48 ans, né en Israël, M. Markuszower est par ailleurs en délicatesse avec la justice néerlandaise pour port d’arme en tant qu’agent de sécurité lors d’une fête célébrant l’État d’Israël.
À La Haye, les partis classés à la droite radicale se multiplient depuis la scission du PVV. Avec les sept séditieux de M. Markuszower, ils sont désormais au moins quatre — cinq si l’on inclut le Mouvement paysan-citoyen (BBB). Les 150 sièges de la Chambre se répartissent ainsi entre pas moins de seize partis, conséquence des charmes de la proportionnelle quasi intégrale.
Mardi soir, une fois le choc encaissé, M. Wilders, 62 ans, brandissait sur X de nombreux messages de soutien. Et il a tenu à rassurer ses fidèles : « Merci, et sachez que je continuerai au moins dix ans encore. Aucune fatwa, aucune scission ne m’arrêtera. »
Alors que les sénateurs sont sur le point d’entériner la légalisation de l’euthanasie, et son inscription contre-nature dans le champ médical du soin, Stéphanie Rist est très occupée ailleurs…
C’est qu’elle a fort à faire, Madame la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, si elle veut vivre encore un peu et garder son siège de députée de la première circonscription du Loiret, celle-là même qui, au sud du fleuve, la Loire, semble avoir épousé le territoire de la ritournelle célèbre : « Orléans-Beaugency-Notre-Dame de Cléry ».
Au second tour, dimanche prochain, elle sera aux prises avec Tiffanie Rabault, la candidate du RN, la représentante du camp du conglomérat de gauche ayant été éliminée de la compétition dès le premier tour, n’ayant pas rassemblé sur son nom les 12,5 %, le quota couperet en-deçà duquel on ne peut se maintenir.
L’abstention de ce premier tour étant d’un peu plus de 70% les jeux sont loin d’être faits pour la sortante qui, donc, comme dirait l’autre, particulièrement en verve, pourrait bien être de sortie.
On comprend dès lors qu’elle tienne à occuper le pavé dans sa circonscription ces jours-ci pour tenter de s’éviter le grand désagrément de devoir rentrer à la maison.
On comprend moins cependant qu’elle donne la priorité aux serrements de pognes, aux foires et marchés, aux estrades de rencontre, à la distribution de prospectus avec promesses mirobolantes et photos avantageuses, cela dans le moment où le Sénat de la République étudie et doit se prononcer sur le texte législatif appelé à réglementer en France la pratique de l’euthanasie, projet que Madame la Ministre soutient ardemment et qui, de mon modeste point de vue, mériterait de figurer tout en haut du palmarès des monstruosités que la barbarie policée a pu produire au fil de l’histoire, juste au-dessus de ce que proposait le bienfaiteur de l’humanité à moustache et dit-on à couille orpheline – l’Adolf, vous l’aurez compris – pour régler le sort de ceux que son régime de mort qualifiait de déficients mentaux. L’emballage aujourd’hui est moins violent d’apparence, certes, mais à terme on pourrait aboutir, de proche en proche, là aussi en plus feutré, à des résultats voisins. Il semblerait que des dérives fort regrettables de ce genre aient été observées au Canada et en Belgique…
Dans mon infinie bonté, je tiens tout de même à faire observer que ces gens-là, je veux dire la ministre Rist et ses compagnons de route, devraient être félicités pour leur sens très particulier de l’humour. Noir, l’humour, bien entendu. Car il en faut, lorsqu’on bat pavillon Renaissance, ce beau mot et stimulant concept de « renaissance », aller se vautrer dans la justification, la légalisation de la mort donnée. Avec, cerise noire sur le cercueil, le cynisme de qualifier de « soins » le dispositif de mise à mort. Humour très sombre, disais-je…
Donc, un bon point pour l’humour, si l’on y tient. Mais surtout toutes nos félicitations pour la très grande cohérence dont fait preuve Madame la ministre dans sa démarche en vue de sauvegarder sa prébende.
Cohérence en effet, lorsqu’on se déclare porteuse d’une loi sur l’euthanasie, de vouloir à toutes fins prolonger encore et encore le beau travail entrepris par son parti et les siens depuis bientôt dix ans : l’euthanasie de la France.
Un Werther épuré réinvente le chef d’œuvre de Massenet. Avec le ténor Pene Pati – la perfection du chant.
Les spectateurs curieux de la genèse de cette adaptation lyrique des Souffrances du jeune Werther, le célébrissime roman épistolaire de Goethe, ne liront pas sans intérêt cette citation du maître de Weimar, extraite du volume Poésie et vérité (1814) : « Tourmentés par des passions insatisfaites, confrontés à la perspective de devoir survivre dans une vie bourgeoise apathique et dénuée de sens, nous nous sommes habitués, avec une arrogance amère, à l’idée que, si la vie ne nous convenait plus, nous pouvions tout au plus la quitter à notre propre discrétion ».
Vie bourgeoise apathique
Editées au sein de la riche brochure-programme du spectacle, ces lignes aident à comprendre les intentions de Ted Huffman, pour cette mise en scène qui ouvre l’année lyrique 2026 à l’Opéra-comique, d’autant plus attendue que le metteur en scène américain, on le sait, succède à Pierre Audi brusquement disparu en mai dernier, aux commandes du prestigieux festival d’Aix-en-Provence. Car, quant à ces intentions, l’entretien dont Ted Huffman gratifie cet opuscule nous laisse un peu sur notre faim. Quoiqu’il en soit, c’est manifestement en sympathie avec les réflexions de Goethe que répond le sobre réalisme de sa régie : une boîte rectangulaire, nue, aux parois noires, un sol uni de couleur blanche, et là-dessus, une longue table de salle à manger qui se dégarnira au dernier acte, quelques chaises en noyer de style Restauration, dans l’angle de la pièce un lampadaire vieillot, très moche et, adossé au mur du fond, l’orgue dont la partition de Jules Massenet exigera accessoirement l’usage, car on fête Noël au Temple… Nous sommes bien, selon le livret, « en 178… » dans la maison du Bailly. Mais le drame se voit ici transposé, au tournant plus ou moins du XXIème siècle, dans ce genre d’intérieur fadasse propre à cette bourgeoisie déprimante, sans âge assigné. Fagotés de tenues insipides à souhait, les personnages renvoient précisément à cette vie bourgeoise apathique, tourmentée de passions insatisfaites. Charlotte et sa sœur, femmes au foyer, ceinturées, sur leurs sages petites robes à motifs imprimés, de tabliers blancs cousus au crochet, donnant la sousoupe aux mioches – et le vernis criard de leurs souliers piqués de talons, quelle horreur ! On sent qu’Astrid Klein, la costumière, s’en est donné à cœur joie dans l’ironie acide. Bref, à distance de la relative opulence décorative dont s’ornait par exemple, au Théâtre des Champs-Elysées en mars dernier la production de Christof Loy (cf. l’article de votre serviteur, titré –Oublions tout… – Oublions tout…[1]), la mise en scène sciemment épurée, dépourvue de pathos, presque abstraite, de ce nouveau Werther a toute sa cohérence. Ainsi Werther ne tombera-t-il le manteau qu’au tableau final, pour s’ouvrir les veines (il a renoncé aux pistolets), pieds nus, le torse enrobé d’un simple polo blanc à manches courtes, dans les bras de Charlotte également déshabillée, sa tunique claire tachée de sang.
Cette mise en scène résolument dépouillée, aux jeux de lumière également frugaux, s’accorde à une approche qui tend nettement à nettoyer une étoffe musicale qu’une certaine tradition romantique a longtemps porté à la boursouflure. Tout autant que l’interprétation de l’orchestre Les Siècles sur instruments d’époque au TCE dans la production évoquée plus haut, l’ensemble Pygmalion, dirigé par le « baroqueux » Raphaël Pichon, rend toute sa vigueur, son grain, son moelleux et son expressivité à une partition qui, en outre, gagne beaucoup à être jouée dans l’espace géométrique de la salle Favart. Ses dimensions relativement modestes restituent dans toute son amplitude la texture extraordinairement raffinée qui signe l’écriture géniale de Massenet.
Succédant à la performance d’un Benjamin Bernheim dans le rôle-titre, le ténor natif des îles Samoa était évidemment très attendu dans ce répertoire éloigné de la tradition belcantiste où il excelle (quoique sa versatilité exceptionnelle l’ait même porté, tout récemment, vers… la sérénade napolitaine !). C’est peu dire que Pene Pati remplit son office dans cette prise de rôle de Werther sur scène (quoiqu’il l’ait déjà abordé en concert). Phrasé impeccable, diction d’une netteté absolue, mais surtout extraordinaire ductilité d’une voix dotée d’un souffle impressionnant, d’une luminosité, d’une souplesse, d’une égale puissance dramatique dans toutes les nuances, toutes les teintes du chant, aussi bien dans l’éclat que dans le murmure, sur un legato tressé à l’or fin.
Reconnaissons que Charlotte, sous les traits d’Adèle Charvet, n’égalait pas tout à fait son partenaire, et ce jusque dans le sublime duo final qui, au soir de la première, lui aura pourtant valu les ovations d’un public ivre d’enthousiasme. Plus à l’aise dans le registre aigu que dans le grave, la jeune mezzo française, pour cette prise de rôle, s’empare de ses redoutables difficultés non sans brio, mais bizarrement elle ne prononce pas toujours de façon intelligible un livret pourtant écrit dans sa propre langue. Attendons de l’entendre dans Carmen l’été prochain au Capitole de Toulouse, sous la direction de Leo Hussain. Et de découvrir son album « Belle Epoque », promis à une parution en août, avec Florian Caroubi au piano… Pour en revenir au présent « drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux », John Chest, baryon américain, campe quant à lui Albert (fiancé puis mari mal aimé de Charlotte) de façon remarquable, aussi bien sur le plan de la diction que de la lisibilité dramatique. Pour ce qui est des emplois secondaires, le baryton basse germano-suisse Christian Immler nous fait un Bailli de haute tenue ; la soprano Julie Roset incarne Sophie (la sœur de Charlotte) avec une alacrité sans faille…
Un Werther décanté, en somme, de toute joliesse, et magnifié par l’ardente mélancolie d’un Pene Pati au sommet de son art. Précipitez-vous : encore cinq représentations seulement.
Werther, opéra de Jules Massenet. Orchestre Pygmalion. Maîtrise populaire de l’Opéra-comique. Durée : 2h40 Les 21, 23, 27, 29 janvier à 20h, le 25 janvier à 15h.
Opéra diffusé le 23 janvier 2026 à 20h en direct sur Arte.tv, puis disponible ensuite plusieurs mois durant sur Arte.tv
À 88 ans, Geneviève Casile rayonne toujours sur scène. La sociétaire honoraire de la Comédie-Française joue actuellement dans La Jalousie de Sacha Guitry, mise en scène par Michel Fau. La comédienne, attachée au respect du style des auteurs, délivre ici une petite leçon de théâtre.
L’acteur et metteur en scène Michel Fau a ses habitudes. L’une d’elles : engager dans ses spectacles des actrices de légende en « guest star ». Des reines du théâtre. En jouant au côté des actrices qui l’ont fasciné dans sa jeunesse, il réalise un rêve. Geneviève Page, Édith Scob et Nicole Calfan y sont déjà passées. Cette année, c’est au tour de la grande Geneviève Casile, sociétaire honoraire de la Comédie-Française. Pour notre plus grand plaisir, Fau lui a confié le rôle de sa belle-mère dans La Jalousie, de Sacha Guitry, actuellement au théâtre de la Michodière. Pour Causeur, la comédienne s’est prêtée au jeu d’une petite leçon de théâtre.
Causeur. Pouvez-vous nous donner votre définition de l’art de l’acteur ?
Geneviève Casile. C’est le mensonge ! C’est savoir admirablement mentir et attraper le spectateur. C’est fabriquer, à l’aide de sa technique et de sa propre humanité, une chose irréelle qui, pour le spectateur, devient une vérité.
Lorsqu’on vous voit jouer, on se dit que vous êtes une grande technicienne. Votre « maintien » en scène hiératique, votre diction parfaite, le placement de votre voix et ses modulations, tout cela relève d’une certaine virtuosité. D’où vous vient tout cela ? Du Conservatoire ?
Au Conservatoire, où je suis entrée en 1958, mon professeur était Georges Chamarat. C’était un homme adorable, mais je ne peux pas dire qu’il nous apprenait grand-chose. Mon articulation, je crois que je l’avais d’une façon tout à fait naturelle. J’avais aussi la chance d’avoir un très joli physique. Mon « maintien » en scène, je le devais à la danse. Avant d’entrer au Conservatoire, j’étais danseuse dans la troupe de Maurice Béjart. Cela dit, au Conservatoire, peut-être ai-je appris des choses sans m’en rendre compte. Et puis, j’étais aussi le fruit d’une époque qui m’avait précédée et dont les acteurs nous avaient sûrement influencés. Une époque ou le jeu des comédiens était assez sophistiqué. Dans ma jeunesse, le respect de la forme, notamment pour l’alexandrin, allait de soi.
Vous rendez vous compte que nous avons aujourd’hui perdu « les voix » ? Les acteurs avaient autrefois des voix assez hors norme. Larges, puissantes, chantantes. Cela relevait presque de la musique. Lorsque l’on regarde des captations avec Maria Casarès, Christine Fersen, Alain Cuny et vous-même, cela saute aux oreilles !
À partir d’un certain moment, il y a effectivement eu une « banalisation » du jeu de l’acteur. Je crois qu’un certain naturel est nécessaire, mais seulement s’il vient se glisser à l’intérieur de quelque chose de plus extraordinaire. Il faut un juste milieu quoi. En tant que spectatrice, j’avoue avoir surtout envie de voir des acteurs hors norme. Des acteurs qui nous détachent du quotidien. Le plus impressionnant que j’ai vu jouer était Jean Yonnel. C’était un des grands tragédiens de la Comédie-Française où il était entré en 1926. Au Français, Yonnel avait créé le rôle du roi Ferrante dans La Reine morte, de Montherlant. Et pour la reprise du spectacle, je jouais à ses côtés le rôle d’Ines de Castro. Son jeu était sidérant. Aujourd’hui ça n’existe plus. Rien n’est comparable. Et déjà à l’époque, c’était une bizarrerie. Il était, je crois, le dernier de cette race-là. Certains se moquaient de lui et le considéraient d’ailleurs comme un vieux schnock. Je me souviens que, quand il jouait dans La Reine morte il disait que chaque soir, au même endroit de la pièce, il avait l’impression que son corps se détachait de lui. Et effectivement, dans les tragédies, Yonnel semblait possédé. D’ailleurs, dans la tragédie, il y a justement une dimension extraordinaire au sens propre, car les dieux sont là. La voix immense de Yonnel semblait partir dans les astres. C’était indescriptible. Il y avait une sorte de folie dans son jeu. C’était parfois à la limite du ridicule, mais c’était d’une telle force qu’il nous laissait bouche bée. Ce qu’il faisait, il fallait pouvoir le faire, mais il fallait aussi l’oser !
Le tragédien Mounet Sully (1841-1916) disait qu’il ne pouvait pas incarner des héros costumés en tenue moderne, qu’il préférait « traîner l’épée d’Hernani ». David Bélugou, le costumier de la pièce, a déclaré dans un entretien à Causeur qu’« on ne peut pas jouer un texte très poétique, très lyrique, avec un jean et une chemise blanche ». Qu’en pensez-vous ?
Je suis d’accord avec ça. Il y a quelques exceptions bien sûr. Mais je ne m’imagine pas tellement jouer Racine, Corneille, Hugo et Montherlant – surtout de la manière dont je les ai joués à la Comédie-Française – en jean et en baskets. Pour incarner une reine, une princesse, je préfère avoir le costume qui correspond à la situation et à l’époque des personnages. Il y a tout de même une situation à jouer, une situation qui est écrite. On ne peut pas faire ce qu’on veut. Et puis, en fonction des œuvres, il y a un esprit. Un style.
Mais, en dehors du costume, le jeu lui-même doit être adapté à l’œuvre, non ?
Bien sûr. Il y a des codes de jeu différents en fonction des styles. Au Français, de mon époque, tout en gardant nos personnalités, nous adaptions notre jeu aux styles des œuvres. Nous nous déplacions. On ne jouait pas Marivaux comme on jouait Molière. Racine ne se jouait pas comme Giraudoux. Et puis, il y avait ce qu’on appelait les « emplois » qui, en ce temps, étaient très importants. Moi, par exemple, je savais très bien où je me situais. J’étais une jeune première dramatique. Dona Sol dans Hernani par exemple. Ça, c’était pile mon emploi. Je n’étais pas une tragédienne. J’ai joué dans des tragédies, bien sûr. Mais je n’étais pas faite pour les grands rôles de tragédiennes furieuses. Je pense que je n’aurais jamais pu jouer Phèdre. Ce n’était pas pour moi. Je n’avais pas cette violence, cette puissance, cette dimension tragique. Mon grand truc, vraiment, c’était le drame romantique. Je n’ai jamais pris autant de plaisir qu’en disant « Vous êtes mon lion superbe et généreux. Je vous aime… » dans Hernani. Mais, voyez-vous, si l’on dit cette phrase en faisant fi du code de jeu du drame romantique, et qu’on la dit comme on dirait une réplique de feuilleton télé, c’est-à-dire de manière quotidienne, ça trahirait le texte et le rendrait ridicule. Encore une fois, le respect du style est à mon humble avis une chose très importante. C’est ce qui était d’ailleurs passionnant lorsque j’étais à la Comédie-Française. Nous nous promenions sans cesse d’un auteur à l’autre, et plus que des personnages, nous incarnions aussi des styles auxquels nous tentions du mieux possible d’accorder nos jeux.
À voir
La Jalousie, de Sacha Guitry, actuellement au théâtre de la Michodière, 4bis, rue de la Michodière 75002 Paris.
Du mercredi au vendredi à 21 h, le samedi à 15 h et 21 h, le dimanche à 15 h.
Nous entrons dans « un monde sans loi où le droit international est bafoué », a déclaré Emmanuel Macron aujourd’hui à Davos. La veille, le président Trump avait menacé la France de droits de douane de 200% sur les vins et le champagne si elle refuse de rejoindre son Conseil de la paix pour Gaza. « Nous pensons sincèrement que nous avons besoin de plus de croissance et de plus de stabilité dans ce monde, mais nous préférons le respect aux brutes, la science au complotisme et l’Etat de droit à la brutalité » a ajouté le président français à la tribune du Forum économique mondial. Pour Donald Trump, tout peut en permanence être mis sur la table.
Il y a chez Donald Trump autre chose que la brutalité politique. Ce n’est pas seulement l’excès ni la provocation, mais une manière très particulière d’exercer le pouvoir, selon son humeur, avec ses emballements, ses caprices, ses revirements soudains, et ses silences calculés.
La loi du plus fort
Un jour l’allié est flatté, le lendemain publiquement rabaissé. Une promesse surgit, improvisée, puis disparaît sans explication. La courtoisie n’est pas oubliée, elle est jugée superflue. L’imprévisibilité devient une méthode, la désinvolture une marque d’autorité. Le pouvoir ne s’explique pas, il se manifeste, et s’il blesse, tant pis, c’est même un indice de vitalité.
Trump ne négocie pas, il secoue. Il ne rassure pas, il met à l’épreuve. Il se méfie des formes, qu’il tient pour des politesses de vaincus, bonnes pour ceux qui n’osent pas décider seuls. L’humiliation fait partie du jeu, notamment pour les Européens, sommés d’attendre, d’encaisser, de comprendre après coup. Alliés en théorie, figurants en pratique. Le message est clair : la protection se mérite, et la patience est une vertu subalterne.
L’épisode du Groenland a pris des allures de farce sérieuse. Une idée lancée comme on jette un os au milieu du salon diplomatique. Pour voir qui se baisse, qui proteste, qui sourit jaune, qui encaisse. Peu importe l’absurdité, l’essentiel était ailleurs. Rappeler que tout peut être mis sur la table – même ce qui ne s’achète pas – surtout ce qui ne devrait jamais l’être. Le réel devient une variable, le droit un obstacle narratif, et l’indignation un bruit de fond. À l’inverse, lorsque l’Iran brûle, lorsque le régime tire sur sa jeunesse, emprisonne, pend, mutile, crève les yeux pour dissuader de voir, le geste tarde. Peut-être y a-t-il là une stratégie, une hésitation calculée, le poids d’équilibres fragiles. C’est possible. Mais vu de loin, ce temps long ressemble surtout à une tartarinade. Et dans les tragédies contemporaines, la tartarinade n’est jamais neutre, c’est déjà un renoncement. Le « peut-être » devient une posture, et la prudence un alibi.
On se souvient alors de Caligula. Non le monstre romain de la légende, mais l’Imperator convaincu que l’autorité n’a pas à se justifier, que la loi est un décor mobile et que l’attente, comme l’humiliation, fait partie intégrante de l’arsenal du pouvoir. Caligula rappelait aux sénateurs qu’ils vivaient par sa tolérance. Trump fait comprendre à ses alliés qu’ils n’existent que par sa signature, un message nocturne, la fantaisie d’un instant.
Pas de limites
La règle n’est plus une limite, mais un accessoire. L’alliance, une option révocable. Dans ce théâtre machiavélien à la fois brutal et désinvolte, l’imprévisibilité devient une vertu cardinale. On s’habitue à l’arbitraire comme à une météo instable, en espérant simplement ne pas se trouver sous l’orage le jour où il éclate.
L’Histoire ne reproche jamais aux puissants d’avoir douté, d’avoir hésité, d’avoir pensé « peut-être ». Elle leur reproche d’avoir laissé mourir pendant qu’ils réfléchissaient.
Faut-il résister à la volonté américaine d’accaparer le Groenland ? C’est ce que pensent 70% des Français selon un sondage IFOP1. 63% sont même favorables à la participation de la France à une mission militaire européenne dans le territoire arctique. Les moins interventionnistes sont les électeurs du RN ce qui est paradoxal pour des souverainistes. Au-delà du RN, nombre des commentateurs et experts qui invoquent le gaullisme à tout bout de champ, aveuglés par leur tropisme trumpiste, préfèrent ricaner et regarder ailleurs. Le Groenland, c’est loin, c’est froid et que pèsent 35000 habitants qui ne veulent pas être américains, disent-ils. On ne va pas mourir pour Kiev ou le Donbass, braillaient-ils hier. On ne mourra pas pour Nuuk. Qu’ils se rassurent, personne ne leur demande ce sacrifice.
Les stratèges en chambre expliquent pour leur part qu’il vaut mieux que le Groenland soit américain que russe ou chinois. Ce qui revient à accepter le partage du monde entre grandes puissances et le chantage de Trump qui se comporte avec ses alliés comme Poutine avec les pays « frères ».
Les Français, peut-être plus courageux que cette partie de leurs élites, ne veulent pas être les dindons de la farce impériale. Et ils ont raison.
Mais avons-nous les moyens de nos ambitions ? Non, mais avait-on les moyens d’être à la table des vainqueurs en 1945 ? De résister aux Américains à plusieurs reprises comme De Gaulle dans les années 60 ? On attaque beaucoup le président Macron, ses quinze soldats et son consulat, mais fallait-il ne rien faire du tout ?
Cependant, la crise groenlandaise montre effectivement que l’Europe est vassalisée. Les Américains ne sont pas un allié mais un maître. Il faut en tirer deux leçons :
Primo, si on veut retrouver notre indépendance face aux Américains, il faut oublier l’UE qui est une machine à fabriquer de l’impuissance. On ne fera rien à 27 dont une bonne partie, Danemark en tête, dépend des Américains pour son armement.
Deuxio, il faut arrêter de faire croire aux Français qu’ils peuvent avoir l’indépendance et le déficit, l’Etat social et la souveraineté militaire. Nous avons eu 50 ans de paix et au lieu de nous réarmer, nous avons tout claqué à l’ombre du parapluie américain.
Nous commençons à comprendre que le droit sans la force, c’est un rêve d’enfant. Reste à faire entendre à Trump que la force sans le droit, c’est un rêve de tyran.
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio
Étude Ifop pour Partir à New York réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 15 au 16 janvier 2026 auprès d’un échantillon de 1 000 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.↩︎
La rumeur dit le président du Rassemblement national en couple avec une princesse. Le Monde s’inquiète: ne va-t-il pas « brouiller son image » ? …
Dans le film culte du réalisateur Garry Marshall avec en vedettes Julia Roberts et Richard Gere, sorti sur les écrans en 1990, la prolo, c’était Vivian (Julia), le prince blindé de chez blindé, Edward (Richard).
Dans la version janvier 2026, nous avons le remake en miroir. En bas de classe sociale, le p’tit gars de Seine Saint-Denis, descendant d’émigrants italiens, et en vedette cousue d’or une princesse comme on croyait qu’il n’en existait plus que dans les romans pour dame, Maria-Carolina de Bourbon des Deux Siciles. Un point commun, peut-être même point de rencontre, l’ascendance italienne partagée.
Casting inversé, donc. Y-a-t-il romance ou non ? En fait, cela ne regarde qu’eux. On le leur souhaite, car vivre une romance par ces temps d’intense grisaille c’est bien ce qu’une âme charitable – la mienne, mais si, mais si…- peut espérer de mieux pour son prochain.
Le journal Le Monde, faisant montre une fois encore de son intense penchant pour la sollicitude, s’émeut. Mieux, les chroniqueuses people Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach s’inquiètent. Le jeune président du Rassemblement national, donné favori des prochaines élections présidentielles dans maintes enquêtes d’opinion, ne risque-t-il pas de brouiller son image ? Brouiller son image auprès de qui ? Le quotidien qu’on disait jadis « de référence » n’apporte pas de réponse.
Auprès des couches populaires dont le jeune homme se veut le représentant ? Certainement pas. Elles adorent ces faits divers en forme de conte de fée, tout simplement parce qu’elles savent, elles, qu’une louche de bonheur par-ci par-là, ça ne se refuse pas et ça ne fait de mal à personne.
Le p’tit gars de Seine-Saint-Denis au mieux avec une descendante des tenants de l’héroïque Montjoie-Saint-Denis, personnellement, j’adore. J’irais même jusqu’à dire que c’était écrit d’avance. Le destin, quoi.
Je savoure par ailleurs l’embarras des contempteurs du candidat. Comment critiquer, moquer, saloper la rencontre sans risquer de se voir immédiatement suspecté de mépris de classe ? Comment dauber sur l’héritière royale si riche nous dit-on que son apanage pourrait être d’au moins sept ou huit Siciles, et non pas seulement de deux, sans se retrouver mis au ban des décapiteurs de 93, des racistes anti-princesse blanche, des hystériques anti-fric ? Pas facile.
Et puis, il y a plus et mieux. Le couple est un beau couple. Stendhal a écrit : « La beauté est une promesse de bonheur ». Quoi qu’il y ait – ou qu’il n’y ait pas – entre ces jeunes gens, voilà donc, répétons-le, ce qu’on peut souhaiter à ces deux-là.
Cela dit pour le bonheur personnel éventuel du petit gars de Seine Saint-Denis en politique, attendons donc 2027. Voire plus si pas affinité à ce moment-là…
Maintenant, ce que nous prendrions vraiment beaucoup de plaisir à voir, ce serait par exemple, l’incendiaire Assa Traoré quittant le bal de la police au bras du fils du préfet de cette même police. Voilà qui ferait la une de la presse entière. Moins peut-être la joie de Mmes Obono et consœurs… Mais, ainsi que Jordan et Maria-Carolina en font l’expérience ces jours-ci, on ne peut jamais plaire à tout le monde.
Pour l’essayiste québécois, Emmanuel Macron glisse vers un autoritarisme d’un nouveau genre. Sous couvert de lutte contre la haine, le chantre de l’« extrême centre » veut neutraliser ses opposants par la diabolisation ou la labellisation. Des méthodes infiniment plus douces que le goulag mais non moins efficaces.
Causeur. En lisant votre analyse de la fin du cycle postnational inauguré par la chute du mur de Berlin, on se dit qu’Emmanuel Macron, dont le logiciel politique est resté bloqué à cette époque, est un homme du passé.
Mathieu Bock-Côté. J’essaie de raconter dans mon ouvrage comment, dans les suites de la chute du communisme, un nouveau cycle révolutionnaire s’est enclenché, avec la mise en place du régime diversitaire et le réveil de l’utopie mondialiste. Ce régime, conjuguant gouvernance globale, immigrationnisme, multiculturalisme et ingénierie sociale vouée à la déconstruction des assises anthropologiques de notre civilisation, a vite été contesté par des mouvements populistes et identitaires, que le régime a assimilés à l’extrême droite. Le fascisme était de retour. Longtemps, cette réaction a été contenue dans les marges, dans des pays lointains, ou dans la fonction tribunitienne, en Europe occidentale. Il y a un an, elle prenait le pouvoir à Washington. L’Europe occidentale, de son côté, ou plus exactement la nomenklatura qui la domine, veut devant cela créer une forme de nouveau mur de Berlin numérique, juridique, administratif et médiatique pour empêcher les populistes de passer. Le résultat est un schisme entre deux Occidents, sur le mode des deux Allemagne.
Vous qui êtes un libéral à l’ancienne, n’avez-vous pas peur que l’idéologie trumpiste s’impose de façon tout aussi intolérante et hégémonique que la doxa « diversitaire » ?
Vous n’allez pas, vous, Causeur, nous faire le coup de la tenaille identitaire, ou désormais, de la tenaille des intolérances ? Dans les faits, la tentation autoritaire se fait sentir chez ceux qui se reconnaissent dans le bloc central et qui assimilent leurs adversaires aux extrêmes. L’extrême centre cherche quand même à établir des vérités officielles, avec sa lutte contre la désinformation, ainsi qu’une morale officielle, avec sa lutte contre la haine. Devant cela, le courant national-populiste ou national-conservateur – les deux se rejoignent– cherche plutôt à restaurer une conception maximaliste de la liberté d’expression. L’extrême centre se permet même de créer un dispositif autoritaire pour interdire de manière préventive les propos qui pourraient choquer les oreilles progressistes. En Allemagne, le régime cherche à interdire étape par étape le principal parti d’opposition. Ensuite, soyons honnêtes, aucun courant politique, quel qu’il soit, n’est à jamais vacciné contre le fanatisme. Si le national-conservatisme se laisse aller un jour à un tel travers, sachez que je le dénoncerais férocement lui aussi.
Il y a aussi un politiquement correct de droite en gestation. Après l’assassinat de Charlie Kirk, certains commentateurs ont anathémisé tous ceux qui critiquaient l’activiste chrétien.
Je ne suis pas d’accord. Dans le cas de Kirk, ce qui était choquant était que des gens disent franchement : « C’est la mort horrible d’un homme horrible. » Comme si son tueur avait eu raison de tirer sur lui.
On croyait que les populistes défendaient la liberté d’expression intégrale, faudrait savoir.
Ah, mais je leur donne le droit de dire ce qu’ils veulent, qu’on me permette simplement de dire que leur propos m’a semblé odieux. Seulement, vous voyez, amis de Causeur, je ne tiens justement pas à interdire ou à bannir les propos qui me révoltent. Quelqu’un voudrait les censurer que je le condamnerais.
On a aussi vu Donald Trump mettre les universités sous pression…
Il ne faut pas tout mélanger. Les campus américains sont devenus de vrais asiles à ciel ouvert depuis trente ans. Les départements d’équité, diversité et inclusion ont ainsi imposé une forme de néolyssenkisme bien au-delà des seules sciences sociales. L’université est devenue un monde parallèle, produisant de la contrefaçon idéologique à la tonne – il faut vraiment être un universitaire accompli pour croire sincèrement à la théorie du genre, par exemple, ou trouver normales les thérapies hormonales à destination des enfants. L’argent public n’est pas inconditionnel et même si les droits de l’homme ne cessent de se multiplier, le droit de se faire financer une chaire universitaire par les contribuables pour faire la promotion d’une idéologie délirante ne me semble pas encore tout à fait reconnu.
Trump a tout de même une personnalité très autoritaire, non ?
Je ne le nie pas. Qui dirait le contraire ? On ajoutera qu’il est grossier, et qu’être son voisin n’est pas agréable. Mais justement, il s’agit d’une personnalité, d’un individu. En Europe occidentale, l’autoritarisme prend surtout le masque du centrisme et de l’État de droit. Et pas d’un trumpisme local.
Faut-il pour autant vouer l’État de droit aux gémonies ?
Tout dépend de sa définition. Si on parle d’un gouvernement qui se soumet à sa propre Constitution, et qui évite l’arbitraire dans l’exercice du pouvoir, en plus de marquer un grand souci pour les libertés publiques, il faut évidemment le défendre. Mais ce n’est plus à cela qu’il réfère. L’État de droit réfère aujourd’hui à un complexe administratif et juridique hostile à la souveraineté populaire, et piloté par une technocratie assimilant la démocratie à une ingénierie sociale toujours plus radicale. Le peuple, pour lui, n’existe plus qu’à la manière d’un processus institutionnel : pour le consulter, on préférera ainsi les grandes conventions citoyennes, avec une délibération pilotée par les experts du régime, plutôt que le référendum. Faut-il ajouter qu’un peuple n’est pas qu’une addition d’individus liés administrativement sur un territoire juridiquement déterminé et animé par les seules valeurs républicaines ? Il nous faut redécouvrir les peuples historiques d’Occident.
Mais ne risque-t-on pas de jeter le bébé des libertés avec l’eau du pouvoir des juges ? Entendez-vous ceux qui demandent carrément la suppression de l’État de droit ?
Ils se méfient plutôt de l’État de droit divin. La démocratie libérale repose non pas sur un, mais sur deux principes : la souveraineté populaire et les libertés publiques. Nous avons oublié la première.
Donc, vous ne craignez pas qu’avec Trump, les États-Unis sombrent dans l’illibéralisme, comme dit Macron ?
En Amérique, vous avez 50 États fédérés, un Sénat, une Chambre des représentants, des villes et municipalités. On est loin de la toute-puissance du pouvoir présidentiel. Personne ne rêve de cela d’ailleurs. L’Amérique connaît simplement un moment césarien. Il arrive un moment où une société se calcifie, où les institutions sont paralysées. Inévitablement surgit alors un leader qui prétend faire alliance avec le peuple pour délivrer la communauté politique d’une élite avachie, exclusivement préoccupée par ses privilèges plutôt que soucieuse de ses devoirs. Le dernier en date, en France, portait le nom de Charles de Gaulle. Je le préfère assurément à Donald Trump.
Maintenant que Justin Trudeau n’est plus aux affaires, Emmanuel Macron est-il le représentant le plus emblématique de l’Occident diversitaire ?
Il y a mieux que lui : Ursula von der Leyen ! Macron doit quand même se faire élire de temps en temps ! Plus sérieusement, le régime diversitaire et mondialiste siège à Bruxelles, à la Commission européenne qui redoute d’être emportée par la vague populiste et qui rêve d’en finir politiquement avec ses opposants. Dernier assaut en date, la déclaration d’une importante macroniste, selon laquelle la victoire électorale d’un parti populiste ne peut s’expliquer que par une ingérence russe !
Elle exagère. Mais n’a-t-elle pas raison de dénoncer la coupable sympathie de tant de souverainistes européens pour Vladimir Poutine ?
Je n’ai pas pour ma part la moindre sympathie pour Poutine. Je vois la Russie avec les yeux d’un Balte. La Russie est une puissance impériale. Cela ne doit pas nous interdire de constater qu’en Europe, les progressistes instrumentalisent l’hostilité de Poutine pour conserver leur autorité. On devrait avoir le droit de pointer cela sans être immédiatement traité de moscoutaire. Aujourd’hui, tous les arguments sont bons pour criminaliser la dissidence. Regardez la manière dont l’Élysée et l’audiovisuel public s’en prennent à CNews, comme si la simple existence d’un média non aligné pouvait faire vaciller le régime diversitaire et mondialiste.
Cependant, le cordon sanitaire marche de moins en moins…
Il a encore fonctionné lors des dernières législatives. La diabolisation fonctionne toujours. Le régime diversitaire est prêt à tout pour se maintenir en place, notamment à réécrire l’Histoire en se réclamant par exemple d’un général de Gaulle imaginaire, présenté comme un homme de gauche – alors qu’il aurait fait passer Éric Zemmour pour un enfant de cœur. Ou encore à détruire un homme en le transformant en coupable idéal pour diaboliser le parti auquel il appartient. J’ai en tête un exemple précis à cet égard : l’affaire Joseph Martin.
Qui est-ce ?
C’était un candidat RN dans le Morbihan aux dernières législatives. Or il se trouve qu’il déteste les négationnistes. Très bien, on les déteste tous, je les conspue aussi. En 2018, quand il apprend le décès de Robert Faurisson, Joseph Martin ironise dans un tweet sur la rumeur selon laquelle l’intéressé serait mort d’une fuite de gaz. Donc il fait une blague, assurément de mauvais goût, mais pas négationniste : « Le gaz a rendu justice aux victimes de la Shoah. » Six ans après, en pleine campagne législative, Libération déterre cette publication et la présente comme négationniste. Alors qu’elle dit l’inverse, et cela est encore plus clair si on consulte ses autres tweets ! Mais la machine médiatique est lancée. Face au scandale, le RN se sent obligé de sacrifier son candidat, avant de le réintégrer en cachette. Voilà comment le régime a fabriqué de toutes pièces un négationniste. Et sacrifié la réputation d’un homme parce qu’il avait besoin de nazis à combattre dans un parti qui n’est pas nazi.
Cette histoire déshonore surtout Libération. Mais Libération n’est pas « le régime ».
Sauf que tout le système a relayé cette intox. Je vais vous donner un autre exemple : les condamnations judiciaires contre le Front national, pour avoir employé des assistants parlementaires dans des tâches partisanes. Là, il s’agit bien du régime, au sens propre du terme, qui estime que les députés européens et leurs collaborateurs, pourtant mandatés par les électeurs, doivent être assimilés à des fonctionnaires du Parlement européen. C’est ainsi qu’on domestique l’opposition, en créant un système qui la neutralise et rend possible son effacement si les circonstances l’exigent.
L’axe central européen face aux contestations populistes : Emmanuel Macron et Ursula von der Leyen à l’Élysée, lors du sommet de la « Coalition des volontaires », Paris, 4 septembre 2025. (C) JEANNE ACCORSINI/SIPA
À vous entendre, il n’y aura jamais de véritable alternance.
On verra si le pouvoir arrive à se maintenir ou s’il y a un basculement historique. Mais même dans cette hypothèse, je doute que la nomenklatura progressiste soit délogée.
Les peuples n’ont-ils pas une petite responsabilité dans cette affaire ? Après tout, ils votent librement.
Le commun des mortels ne pense pas à la politique tous les jours. Quand un discours médiatique univoque est tambouriné quotidiennement, les citoyens en viennent généralement à le croire, pour ne pas devenir fous.
Le RN ne ferait pas 35 % aux élections si le commun des mortels était à ce point endoctriné.
Non, mais si les médias progressistes n’essayaient pas de nous conditionner en permanence, ce score serait probablement plus élevé.
Les progressistes ont parfois raison. Sur les retraites, c’est Marine Le Pen qui se trompe.
Permettez-moi toutefois de remarquer que des élues national-conservatrices comme Sarah Knafo et Marion Maréchal pensent elles aussi que la réforme des retraites est une mesurette insuffisante. Ensuite, évidemment, il arrive que les élites aient raison contre les peuples. C’est quand les élites essaient carrément de rééduquer le peuple que cela devient problématique. Car le peuple n’a pas toujours tort.
Revenons-en à Macron. Lui reconnaissez-vous quelque mérite ?
Oui, celui de prendre au sérieux la défense nationale. C’est une bonne chose, surtout pour un pays comme la France.
Les jours de l’extrême centre sont-ils comptés ?
Pas nécessairement. Le front antifasciste peut encore fonctionner. À l’échelle de l’Histoire, la plupart des révoltes sont matées. Ceux qui s’imaginent que tout est plié pour 2027, qu’ils se disent « c’est terrible, ils vont gagner » ou « c’est formidable, ils vont gagner », se racontent des histoires.
Le maintien du régime diversitaire pourrait-il entraîner la fin de l’Occident défini comme une alliance civilisationnelle entre les « deux mondes » ?
J’en ai bien peur. Parce qu’à terme, l’Europe ne sera plus européenne, ni occidentale. On parle à Washington, je crois, d’effacement civilisationnel.
Quel est le rôle de la France ?
Il est crucial, comme toujours dans l’histoire de l’Occident. Je crains que ses élites l’idéalisent à la manière d’une nouvelle RDA centriste qui aurait su résister aux vents venus de l’Ouest. Mais la France demeure le cœur de la civilisation européenne. Ce n’est pas pour rien que nous l’aimons absolument. À l’échelle de l’Histoire, nous sommes à un basculement, et le camp national porte cette bascule. Reste cependant à savoir comment ce basculement s’opérera. Les changements dans l’Histoire s’accompagnent rarement d’une musique d’ascenseur.
Mathieu Bock-Côté, Les Deux Occidents, Presses de la Cité, 2025.
Dans son billet, notre chroniqueur invite le président des Républicains à taper du poing sur la table et à ne plus tarder à annoncer une candidature à l’élection présidentielle.
Pour être un ami, Bruno Retailleau est et a une personnalité qui n’a jamais entravé ma liberté sur le plan politique. J’ai toujours pu lui dire ce que je pensais et, précisément parce que j’attends et j’espère beaucoup de lui, comme tant d’autres à droite, ma sincérité, malgré une adhésion forte, ne s’est jamais embarrassée de prudences excessives.
Retailleau président !
Je vais rappeler les grandes lignes de la carrière de BR afin de montrer que ses ambitions présidentielles sont plausibles et qu’il serait temps qu’il les exprimât de manière explicite. Partout où il est passé, il a excellé. À la présidence du Conseil général de la Vendée, de 2010 à 2015. Comme député, de 1994 à 1997. Comme sénateur de la Vendée, de 2004 à 2024. Il devient président du groupe UMP au Sénat à partir d’octobre 2014, fonction à laquelle il est réélu en 2017, 2020 et 2023.
Après avoir quitté le Mouvement pour la France de Philippe de Villiers en avril 2010, à la suite d’un désaccord politique, il adhère à l’UMP en février 2012. En janvier 2009, Philippe de Villiers s’oppose à la nomination de Retailleau comme secrétaire d’État à l’Éducation numérique dans le gouvernement de François Fillon, sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Il est élu président du Conseil régional des Pays de la Loire le 18 décembre 2015. Il démissionne en octobre 2017 pour conserver son mandat de sénateur.
Il coordonne la campagne de François Fillon pour l’élection présidentielle de 2017, marquée par l’éblouissante prestation de son candidat lors de la primaire, puis par des suites calamiteuses qui ne tiennent pas qu’au seul Parquet national financier.
Il se présente une première fois à la présidence du parti Les Républicains, mais il est battu au second tour par Éric Ciotti, dont on sait comment celui-ci s’est ensuite singularisé, tant par son rapprochement avec le RN que par la création de l’UDR.
Le 21 septembre 2024, Bruno Retailleau est nommé ministre de l’Intérieur dans le gouvernement de Michel Barnier, puis reconduit comme ministre d’État dans celui de François Bayrou, avant de quitter, le 5 octobre 2025, le gouvernement de Sébastien Lecornu au bout de quatorze heures. Non pour des motifs politiciens, mais en raison de ce qu’il a estimé être une déloyauté du Premier ministre.
Comment se fait-il qu’avec un tel parcours de compétence, de rigueur, de sincérité et d’intégrité, Bruno Retailleau en soit encore à devoir se justifier d’être ce qu’il est ? Pour schématiser : un conservateur intelligent et catholique, attaché à la liberté économique, à l’autorité de l’État, au courage – partout, y compris dans les relations diplomatiques lorsque la France est bafouée – et à certaines valeurs civilisationnelles. Comment expliquer qu’un tel profil soit encore en butte à la condescendance moqueuse, voire à des contestations de mauvais aloi ? Pour la première, il y eut Philippe de Villiers ; pour les secondes, plus récemment, Xavier Bertrand. Bruno Retailleau, à l’évidence, est trop gentil. Tellement préoccupé, à juste titre, par la volonté de redonner du fond à une droite dont beaucoup rêvent avec lui, qu’il semble parfois oublier qu’un chef est aussi quelqu’un qui sait taper du poing sur la table. En imposant l’obéissance.
Sa victoire éclatante contre Laurent Wauquiez, le 18 mai 2025 – ce dernier ne recueillant qu’un quart des suffrages des quelque 120 000 adhérents – à la tête de LR, paraît l’avoir davantage intimidé que stimulé. Comme s’il doutait de sa légitimité à en tirer des conséquences radicales, tant sur le plan de la vie interne des Républicains que sur le plan des débats à l’Assemblée nationale…
Je ne suis pas sûr que la bagatelle de cinquante experts, « secrétaires thématiques », au sein du parti[1], va changer la donne ; je crains la confusion plus que la rupture !
Un chef c’est fait pour cheffer
Avec cette gentillesse dont je le crédite, ne serait-il pas trop enclin à privilégier la paix des relations plutôt que la dureté des rapports, malgré l’apparence qu’il peut donner ?
N’aurait-il pas dû couper court, dès le départ, à la fronde ostensible et parfois sournoise de Laurent Wauquiez, ainsi qu’au scandale de personnalités de son propre camp – ministres violant ses injonctions, députés piétinant ouvertement la ligne politique qu’il avait arrêtée et qu’ils étaient tenus de suivre ?
Cet antagonisme constitue une honte politique pour LR. Si Laurent Wauquiez en est l’initiateur et le responsable, Bruno Retailleau, d’une certaine manière, a laissé faire, sans doute tétanisé par la radicalité de la seule solution efficace : la mise à l’écart, hors du parti, de Laurent Wauquiez.
Peut-on continuer longtemps ainsi, avec une opposition intestine dans un groupe dont l’unité ferait précisément la force ?
M. Retailleau aurait dû pousser plus loin l’audace. Alors qu’Éric Ciotti a longtemps entretenu l’idée d’un prétendu candidat naturel pour 2027 en la personne de Laurent Wauquiez, Bruno Retailleau, fort de son triomphe de mai 2025, n’aurait-il pas dû se revendiquer, de manière légitime et plausible, comme le candidat naturel – institutionnellement parlant – de la droite pour 2027 ?
Nul doute que ses rivaux de bonne foi l’auraient accepté. Quant aux autres, ils en auraient pris acte, à leurs risques et périls, s’ils avaient persisté à renâcler et à faire perdre à la droite l’avancée majeure qu’aurait représentée une candidature unique, forte et consensuelle.
Bruno Retailleau a eu des convictions, du courage, de la constance, de la rigueur, de l’honnêteté tout au long de sa carrière, depuis que la politique l’a saisi dans son univers à la fois sombre et magnifique. Qu’il n’hésite pas à faire place nette autour de lui et, si j’ose cette comparaison iconoclaste, un peu de la méthode de Mélenchon intimidant LFI lui ferait du bien ! Chef de parti, c’est se donner tous les moyens d’être le chef, surtout lorsqu’on a été plébiscité. Le temps presse, Bruno Retailleau.
Fast-fashion. Le Haut-commissariat au Plan dirigé par Clément Beaune (notre photo) émet l’idée d’un « écochèque » pour que les salariés puissent se vêtir en achetant des produits plus durables et fabriqués en France. L’occasion est trop bonne pour notre chroniqueuse libérale de parler « chiffons ».
Les entrepreneurs, à leur grand désespoir, doivent faire face tous les jours à de nouvelles taxes, suggestions, obligations, injonctions… Cela faisait longtemps que le Haut-commissariat au Plan n’avait pas fait parler de lui, à la grande satisfaction des entrepreneurs. Mais certainement stimulé par la concurrence d’un nouveau « Haut-commissariat » à la diversité, il se réveille !
Bonne et stupide intention
De bon matin, les patrons ont ainsi découvert qu’ils vont pouvoir donner à leurs salariés un « écochèque » destiné à les vêtir partiellement aux frais de l’entreprise. Rassurez-vous : la dépense est pour le patron, et une partie (40%) pour le salarié : aucune aide de l’État, aucune déduction.
On comprend bien l’idée : comme le pouvoir d’achat des travailleurs est trop faible, du fait même de l’État dépensier, sangsue de nos entreprises, nos politiques voient là l’occasion d’augmenter artificiellement ce dernier. Sachant qu’évidemment le patron qui refusera de donner sa quote-part pour un vêtement sera mal vu… encore un « mal aimé » ! Car se faire offrir 60% de son soutien-gorge ou de son col roulé « Made in France » est une aubaine. Tout cela part d’une bonne et stupide intention écolo-économique.
Le patron sera-t-il contraint de contrôler les étiquettes des produits achetés pour vérifier qu’il n’y a pas, dans la composition du vêtement, 20% de Made in China ? À moins qu’on invente une de ces usines à gaz dont nous avons la spécialité, pour que ce soit le commerçant qui, à la présentation du ticket, soit chargé de vérifier l’origine de la fabrication ?
Précisons qu’on peut se demander si ce « vertueux » système n’engendrera pas une augmentation de la CSG qui reviendrait à l’Etat. Tout cela, bien sûr, figurant sur la feuille de paie : probablement pour simplifier ? À moins que dans sa grande sagesse, le « Haut-commissariat au Plan des fringues » ne fournisse une liste d’enseignes qui fabriquent exclusivement en France ? Mais là se pose un vrai problème, celui de la distorsion de concurrence. Au nom de quoi le chef d’entreprise, puisque c’est lui le généreux donateur, aurait-il le droit de fausser la concurrence en excluant des enseignes au nom d’un soit disait patriotisme textile ? Et le cachemire : on y a droit, si la chèvre est française ou a obtenu la nationalité après être née au Tibet ? Un accroc anti-libéral dans toute sa splendeur, et la porte ouverte à d’autres restrictions : pourra-t-on encore aller au restaurant chinois avec son ticket-restaurant ?
Pour la simplification, on repassera
Ce type de décision politique, extravagante, brouille presque sciemment la compréhension de l’économie et de la mondialisation. Détournement également du rôle de l’entreprise qui préfèrerait pouvoir payer davantage en espèces sonnantes et trébuchantes ses salariés, tout cela est une leçon antipédagogique pour les consommateurs. En plus de cela, quel sera le coût de l’opération ? information, distribution, publicité, contrôle, démarches administratives, rémunérations diverses…
Comment les entrepreneurs peuvent-ils encore garder la moindre confiance en cet État agité, dont les dirigeants semblent prêts à tout pour gagner des points dans les sondages ? Comment les représentants de l’État peuvent-ils nous expliquer le matin qu’on va simplifier, libérer l’entreprise et faire des économies du train de vie de l’Etat… et le soir même annoncer des mesures racoleuses, de nouvelles structures coûteuses et inutiles en troublant les esprits sur le devoir des entreprises ? Le sage montre la lune, l’imbécile propose des gants !
Vers un "écochèque" pour acheter du "made in France" ? Le Haut-commissariat au Plan veut permettre aux entreprises d'en distribuer à leurs salariés. L'objectif serait de financer l'achat de vêtements tricolores et écoresponsables. #13Hpic.twitter.com/7GY0jNVKv0