Accueil Culture La leçon de style de Geneviève Casile

La leçon de style de Geneviève Casile

Entretien avec l’actrice, à l’affiche de « La Jalousie » au théâtre de la Michodière


La leçon de style de Geneviève Casile
Geneviève Casile dans La Jalousie de Sacha Guitry, mise en scène par Michel Fau, costumes de David Bélugou © Marcel HARTMANN

À 88 ans, Geneviève Casile rayonne toujours sur scène. La sociétaire honoraire de la Comédie-Française joue actuellement dans La Jalousie de Sacha Guitry, mise en scène par Michel Fau. La comédienne, attachée au respect du style des auteurs, délivre ici une petite leçon de théâtre.


L’acteur et metteur en scène Michel Fau a ses habitudes. L’une d’elles : engager dans ses spectacles des actrices de légende en « guest star ». Des reines du théâtre. En jouant au côté des actrices qui l’ont fasciné dans sa jeunesse, il réalise un rêve. Geneviève Page, Édith Scob et Nicole Calfan y sont déjà passées. Cette année, c’est au tour de la grande Geneviève Casile, sociétaire honoraire de la Comédie-Française. Pour notre plus grand plaisir, Fau lui a confié le rôle de sa belle-mère dans La Jalousie, de Sacha Guitry, actuellement au théâtre de la Michodière. Pour Causeur, la comédienne s’est prêtée au jeu d’une petite leçon de théâtre.


Causeur. Pouvez-vous nous donner votre définition de l’art de l’acteur ?

Geneviève Casile. C’est le mensonge ! C’est savoir admirablement mentir et attraper le spectateur. C’est fabriquer, à l’aide de sa technique et de sa propre humanité, une chose irréelle qui, pour le spectateur, devient une vérité.

Lorsqu’on vous voit jouer, on se dit que vous êtes une grande technicienne. Votre « maintien » en scène hiératique, votre diction parfaite, le placement de votre voix et ses modulations, tout cela relève d’une certaine virtuosité. D’où vous vient tout cela ? Du Conservatoire ?

Au Conservatoire, où je suis entrée en 1958, mon professeur était Georges Chamarat. C’était un homme adorable, mais je ne peux pas dire qu’il nous apprenait grand-chose. Mon articulation, je crois que je l’avais d’une façon tout à fait naturelle. J’avais aussi la chance d’avoir un très joli physique. Mon « maintien » en scène, je le devais à la danse. Avant d’entrer au Conservatoire, j’étais danseuse dans la troupe de Maurice Béjart. Cela dit, au Conservatoire, peut-être ai-je appris des choses sans m’en rendre compte. Et puis, j’étais aussi le fruit d’une époque qui m’avait précédée et dont les acteurs nous avaient sûrement influencés. Une époque ou le jeu des comédiens était assez sophistiqué. Dans ma jeunesse, le respect de la forme, notamment pour l’alexandrin, allait de soi.

Vous rendez vous compte que nous avons aujourd’hui perdu « les voix » ? Les acteurs avaient autrefois des voix assez hors norme. Larges, puissantes, chantantes. Cela relevait presque de la musique. Lorsque l’on regarde des captations avec Maria Casarès, Christine Fersen, Alain Cuny et vous-même, cela saute aux oreilles !

À partir d’un certain moment, il y a effectivement eu une « banalisation » du jeu de l’acteur. Je crois qu’un certain naturel est nécessaire, mais seulement s’il vient se glisser à l’intérieur de quelque chose de plus extraordinaire. Il faut un juste milieu quoi. En tant que spectatrice, j’avoue avoir surtout envie de voir des acteurs hors norme. Des acteurs qui nous détachent du quotidien. Le plus impressionnant que j’ai vu jouer était Jean Yonnel. C’était un des grands tragédiens de la Comédie-Française où il était entré en 1926. Au Français, Yonnel avait créé le rôle du roi Ferrante dans La Reine morte, de Montherlant. Et pour la reprise du spectacle, je jouais à ses côtés le rôle d’Ines de Castro. Son jeu était sidérant. Aujourd’hui ça n’existe plus. Rien n’est comparable. Et déjà à l’époque, c’était une bizarrerie. Il était, je crois, le dernier de cette race-là. Certains se moquaient de lui et le considéraient d’ailleurs comme un vieux schnock. Je me souviens que, quand il jouait dans La Reine morte il disait que chaque soir, au même endroit de la pièce, il avait l’impression que son corps se détachait de lui. Et effectivement, dans les tragédies, Yonnel semblait possédé. D’ailleurs, dans la tragédie, il y a justement une dimension extraordinaire au sens propre, car les dieux sont là. La voix immense de Yonnel semblait partir dans les astres. C’était indescriptible. Il y avait une sorte de folie dans son jeu. C’était parfois à la limite du ridicule, mais c’était d’une telle force qu’il nous laissait bouche bée. Ce qu’il faisait, il fallait pouvoir le faire, mais il fallait aussi l’oser !

Le tragédien Mounet Sully (1841-1916) disait qu’il ne pouvait pas incarner des héros costumés en tenue moderne, qu’il préférait « traîner l’épée d’Hernani ». David Bélugou, le costumier de la pièce, a déclaré dans un entretien à Causeur qu’« on ne peut pas jouer un texte très poétique, très lyrique, avec un jean et une chemise blanche ». Qu’en pensez-vous ?

Je suis d’accord avec ça. Il y a quelques exceptions bien sûr. Mais je ne m’imagine pas tellement jouer Racine, Corneille, Hugo et Montherlant – surtout de la manière dont je les ai joués à la Comédie-Française – en jean et en baskets. Pour incarner une reine, une princesse, je préfère avoir le costume qui correspond à la situation et à l’époque des personnages. Il y a tout de même une situation à jouer, une situation qui est écrite. On ne peut pas faire ce qu’on veut. Et puis, en fonction des œuvres, il y a un esprit. Un style.

Mais, en dehors du costume, le jeu lui-même doit être adapté à l’œuvre, non ? 

Bien sûr. Il y a des codes de jeu différents en fonction des styles. Au Français, de mon époque, tout en gardant nos personnalités, nous adaptions notre jeu aux styles des œuvres. Nous nous déplacions. On ne jouait pas Marivaux comme on jouait Molière. Racine ne se jouait pas comme Giraudoux. Et puis, il y avait ce qu’on appelait les « emplois » qui, en ce temps, étaient très importants. Moi, par exemple, je savais très bien où je me situais. J’étais une jeune première dramatique. Dona Sol dans Hernani par exemple. Ça, c’était pile mon emploi. Je n’étais pas une tragédienne. J’ai joué dans des tragédies, bien sûr. Mais je n’étais pas faite pour les grands rôles de tragédiennes furieuses. Je pense que je n’aurais jamais pu jouer Phèdre. Ce n’était pas pour moi. Je n’avais pas cette violence, cette puissance, cette dimension tragique. Mon grand truc, vraiment, c’était le drame romantique. Je n’ai jamais pris autant de plaisir qu’en disant « Vous êtes mon lion superbe et généreux. Je vous aime… » dans Hernani. Mais, voyez-vous, si l’on dit cette phrase en faisant fi du code de jeu du drame romantique, et qu’on la dit comme on dirait une réplique de feuilleton télé, c’est-à-dire de manière quotidienne, ça trahirait le texte et le rendrait ridicule. Encore une fois, le respect du style est à mon humble avis une chose très importante. C’est ce qui était d’ailleurs passionnant lorsque j’étais à la Comédie-Française. Nous nous promenions sans cesse d’un auteur à l’autre, et plus que des personnages, nous incarnions aussi des styles auxquels nous tentions du mieux possible d’accorder nos jeux.


À voir

La Jalousie, de Sacha Guitry, actuellement au théâtre de la Michodière, 4bis, rue de la Michodière 75002 Paris.

Du mercredi au vendredi à 21 h, le samedi à 15 h et 21 h, le dimanche à 15 h.

Janvier 2026 – #141

Article extrait du Magazine Causeur




Article précédent Marine Le Pen est-elle «antipathique» ?
est comédien.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération