Dans son livre, Tiphaine Moreau contredit la vision d’une chute brutale de Rome pour montrer un lent processus de transformations et de résiliences, dont l’héritage culturel relativise nos discours déclinistes contemporains.

Evidemment, les analogies sont tentantes ; elles fleurent l’air du temps : auteur d’un essai intitulé La Tragédie migratoire et la chute des empires (éditions Odile Jacob), Chantal Delsol, par exemple, l’assurait dans un entretien donné au Figaro : « comme à l’époque de la chute de Rome, l’Occident vit l’effondrement d’un vieil Empire ». L’historienne Tiphaine Moreau, penchée quant à elle sur « les derniers feux de l’Occident romain », ne se risque pas pour sa part à ces oracles de Cassandre.
Un lent effondrement
Plus sobrement intitulé Le Bas–Empire, mais nourri de très haute érudition, son livre explore, avec une minutie quasi horlogère et dans un luxe de détails parfois intimidant pour le lecteur non spécialiste, la chronologie de ce « crépuscule » : Tiphaine Moreau en révise à nouveaux frais les étapes, moins pour en déplorer l’improbable fatalité que pour, tout au contraire, brosser, de cet empire romain tardif, dans son inextricable complexité, un panorama propre à « réviser la boussole, compléter le puzzle », pour reprendre sa formule imagée. Car d’après elle, les fameuses « invasions barbares » s’inscrivent bien plutôt dans un contexte de longues « résiliences » politiques, qui servent d’amortisseur à l’effondrement du vieil édifice impérial. Tout ne serait donc pas perdu pour le Vieux Continent, si l’on tient absolument à s’accrocher à ces téméraires rapprochements entre l’Antiquité tardive et notre Occident si malmené à l’aube du troisième millénaire !
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Quelques cartes liminaires posent fort utilement les jalons de cette lente désintégration (les diocèses de l’Empire romain à la fin du IIIè siècle ; son partage en 395 ; la géographie de l’occident romain en 475), tandis que, ponctuant un récit nourri, il faut le reconnaître, jusqu’à la saturation, des tableaux renseignent, par exemple, sur l’état de l’administration au temps de Constance II, ou encore sur « la dynastie théodosienne »… Autant dire que, si Rome ne s’est pas défaite en un jour, elle n’est pas, s’il faut en croire l’émérite Bertrand Lançon, « un vieillard au bout du rouleau ». Mais, poursuit le docte préfacier, « l’histoire du Vè siècle a été construite a posteriori, avec le point de mire qu’est la ‘’chute’’ de l’Empire romain d’Occident, cela à une époque qui préfère le ‘’bang’’ au murmure et, non sans un attrait morbide, l’effondrement à la discrète extinction ». De fait, surenchérit Tiphaine Moreau, « jusqu’au XXème siècle, le ‘’Bas-Empire‘’ est essentiellement pensé par des historiens déclinistes. Tout un champ lexical rapporté au déclin (‘’décadence’’, ‘’agonie’’, ‘’vieillesse’’) a durablement caractérisé cette période ». Et d’évoquer la toile captivante, si délicieusement kitsch de Thomas Couture (1815-1879), Les Romains de la décadence, millésimée 1847, laquelle trône à bon escient dans la nef du musée d’Orsay.
Dérèglements monétaires, épidémies, troubles militaires et religieux…
A rebours d’une supposée sénescence, cet empire qui, au début de la période considérée, « s’étire sur cinq de nos fuseaux horaires et réunit environ 50 millions d’habitants », va donc se transformer sous la pression de « l’altérité barbare […], en partie une construction mentale des Romains, utile à leur patriotisme », précise l’historienne : « c’est au IIIè siècle que le vocable barbarium vient à désigner l’espace situé au-delà des frontières de l’Empire ». Et de dérouler, sur quelque 350 pages d’une impressionnante – et quelque peu suffocante – densité factuelle, les péripéties hautes en couleur de ce bouleversement, depuis Gallien jusqu’au temps de Théodose. Il serait vain, dans les limites du présent article, d’en résumer les enchaînements et les articulations, tant surabondent, de chapitre en chapitre, les noms des lieux et des acteurs de ce drame aux intrigues enchevêtrées : dérèglements monétaires, épidémies, troubles politico-militaires, changements climatiques, persécution et affirmation du christianisme au sein du paganisme, usurpations, soubresauts des pouvoirs, enracinement des dynasties, crises de succession, clivages entre cultes concurrents, rupture de l’Empire bicéphale et partage de l’Empire romain (395)… D’Aurélien à Julien, en passant par le long règne de Constantin jusqu’à celui de Théodose – « derniers empereurs à avoir gouvernés seuls l’ensemble de l’Empire romain » -, configurations inédites de ces successives dyarchies et autres polyarchies, bras de fer avec le pouvoir épiscopal, sac de Rome (410) par les Goths, effacement, enfin, au Vè siècle, des cultes traditionnels, quand sonne l’heure des Huns et des Vandales…
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Cette seule citation donnera une idée de la jungle où le lecteur est invité à pénétrer : « En échange de leur soutien, les Goths sont autorisés à prendre le contrôle de Narbonne en 402, tandis que le roi des Burgondes Gondioc (mort en 473) obtient rien de moins que la fonction de maître des milices, avec le contrôle de Lyon et de la vallée de la Saône. En revanche, au sud, les Vandales continuent de menacer l’Italie d’un débarquement. Le mariage d’Eudoxia avec son fils aîné Hunéric légitime les prétentions de Genséric à réclamer des terres occidentales en dot. L’empereur Léon parvient à obtenir la libération d’Eudoxia et de Placidia, mais le traité qu’il conclut en 462 avec le roi vandale interdit toute intervention militaire en Afrique. Ricimer est contraint de réduire l’horizon géographique de ses prétentions. Bien que docile, Libius Severus ne lui est d’aucune utilité et l’Italie se trouve maintenant entourée de concessions territoriales, peu ou prou consenties à des ‘’seigneurs de la guerre’’ et des rois barbares aux pouvoirs de plus en plus indépendants de Rome ». On le voit, l’Histoire n’est jamais chose simple. Anthémius, Childéric, Riothamus, Odoacre, Gondebaud, Olybrius, Zénon, Trocundos, Aspar ou Julius Nepus – un florilège poétique d’obscurs patronymes investit cette « chute sans bruit » de l’Empire romain, « alors que l’autre fleurit vers ce que les savants appellent ‘’ l’Empire byzantin » », amené à conserver une grande puissance au cours du Moyen Age ».
Rassurant
Attentive, comme on l’a vu, à s’affranchir des lectures romantiques peignant une déréliction sans appel de la puissance romaine, Tiphaine Moreau a soin de souligner, par exemple, que « les élites romaines ont subsisté au-delà de la fin de l’administration romaine de l’Occident et ont été les réserves d’une culture qui ne s’est pas déromanisée » ; ou encore, que « la langue latine […] s’est maintenue dans les royaumes barbares » ; que « la culture classique a continué d’être portée dans le sud de la Gaule au sein des familles sénatoriales, au moins jusqu’au milieu du VIIè siècle ». En bref, que « l’histoire de la civilisation romaine précède la période impériale et en excède la fin ».
De nos jours où, à tort ou à raison, la vision ‘’décliniste’’ de l’Occident vient aveugler toute projection un tant soit peu chargée d’optimisme, la leçon est rassurante.
A lire : Le Bas Empire. IIIè-Vè siècle. Les derniers feux de l’Occident romain, par Tiphaine Moreau. 512p., Editions Perrin, 2026.

