Accueil Site Page 46

Colette Jéramec et Pierre Drieu la Rochelle, une histoire d’amour

0

Jean-Nöel Orengo publie La Rédemption et retrace comment l’écrivain fasciste Pierre Drieu la Rochelle est parvenu, en 1943, à sauver du camp de Drancy son ex-épouse juive, Colette Jéramec, et ses deux enfants.


Pierre Drieu la Rochelle, voilà un nom qui sent le soufre. Écrivain fasciste et antisémite, partisan de Doriot et du PPF, parti collaborationniste, directeur de la NRF en septembre 1940 sous contrôle allemand, le dossier est lourd. Mais bien sûr avec les écrivains l’affaire n’est jamais simple, surtout quand ils ont du talent, et Drieu en avait surtout aux yeux des âmes sensibles attirées par les causes perdues et les femmes fatales. Les femmes, Drieu les aimantait. Dandy, un brin rêveur, angoissé par la mort, il avait de belles cartes en main. Et puis, il portait une fêlure comme on porte à Venise un masque les soirs de fête libertine. L’écriture était sa raison d’être. Quand il s’est senti sec, il s’est acharné à quitter la scène. Il bandait difficilement, croyait mal faire l’amour, ne supportait pas son corps. Un cocktail détonnant de frustrations.

Pierre Drieu La Rochelle © D.R.

La jeune et riche Colette Jéramec est tombée amoureuse de cet homme secret et ambigu, ami d’enfance de son frère André. Ils se sont mariés en 1917, en pleine « boucherie héroïque », contre l’avis des parents de Colette. Puis ils se sont séparés. Malgré les caresses maladroites et confuses de Drieu, elle a continué de l’aimer. Quand elle le revit à Rome, en 1934, elle lui demanda avec insistance de lui faire un enfant. Drieu venait de publier Socialisme fascisme, mais cela n’avait pas d’importance. C’était également un grand coureur. Comme il le confia un jour à son ami Malraux, il détestait les femmes car il ne pouvait se passer d’elle.

A lire aussi: Rappeneau, la grâce et l’enchantement

J’avoue en avoir un peu assez des écrivains qui ont choisi le camp de la défaite et de la honte, même si certains finissent pléiadisés. Le roman de Jean-Noël Orengo, La Rédemption, ne juge pas Drieu. Lui-même a écrit qu’il avait joué, perdu et qu’il méritait la mort. Il tint parole le 15 mars 1945, en ouvrant le gaz, après avoir avalé trois tubes de gardénal. Ce qui importe à Jean-Noël Orengo, auteur de six romans, dont Vous êtes l’amour malheureux du Führer (2024), c’est que Drieu, en 1943, soit parvenu à sauver Colette et ses deux jeunes fils internés à Drancy, antichambre d’Auschwitz. Comme le résume le romancier, « pour y parvenir, il fallait être compromis et se compromettre encore plus. » En d’autres termes, seul un salaud pouvait réussir ce geste noble. Le contraire de Sartre, qu’Orengo n’épargne pas, en rappelant son attitude pendant l’Occupation. Il précise que « Sartre aux mains sales » avait placé sur une liste d’épuration Drieu, alors que ce dernier l’avait fait libérer du stalag.

De Colette Jéramec (1896-1970), on ignorait presque tout. Réparation est faite. Elle apprit sa judéité par hasard, détestait sa classe sociale, son argent, devint mécène des surréalistes. Elle fut également une brillante scientifique. À Drancy, elle refusa de porter l’étoile jaune, écrivit à Drieu pour qu’il la sauvât avec ses deux enfants. Pourtant l’écrivain était antisémite. Mais elle devait savoir que l’homme n’était pas profondément mauvais. Du reste, en 1944, Malraux tendit la main à Drieu. Il lui proposa de l’exfiltrer en l’incorporant sous un faux nom à la brigade Alsace-Lorraine. L’auteur du Feu Folet – un bide à sa publication – refusa. Comment parvint-il à délivrer du piège mortel Colette et ses deux enfants ? Orengo avance plusieurs hypothèses. Le résultat, c’est que cet écrivain rempli de haine à l’égard des juifs, des homosexuels – il aurait néanmoins partagé une « séance de gymnastique peu ordinaire » avec Aragon – et de la gent féminine, réussit dans sa délicate entreprise. Orengo résume : « Se salir dans les mots, s’anoblir dans les actes. » Le roman éclaire les contradictions d’un homme qu’on ne peut totalement haïr.

Une chose est certaine : Colette aimait profondément Pierre. Et je crois que c’était réciproque. En tous cas, elle lui donna l’occasion de se racheter.

Jean-Nöel Orengo, La Rédemption, Grasset, 416 pages.

Paris, année 1970

0

L’air de la rentrée vous déprime ? Visitez l’exposition photographique « C’était Paris en 1970 » à la Bibliothèque historique de la ville dans le Marais. Elle est gratuite et visible jusqu’au 7 octobre


Après un été épuisant, grinçant pour les nerfs et les végétations, et avant que ne démarre une campagne présidentielle toute aussi épuisante et agaçante, les yeux fatigués par des incendies en floraison et des températures déraisonnables, le retour à Paris est poussif. Plus que laborieux. A reculons. Vous n’êtes pas dedans. Voilà tout. Le corps ne s’est toujours pas remis de ces vagues successives de chaleur. La tête est ailleurs. La peau est flasque et la bouche béante. Les vacances n’ont pas reposé des machines à bout de souffle. Vous manquez de goût à tout. La capitale a beau déployer son luna-park des rentrées scolaires, ses ballons rouges et ses colliers de nouilles, ses cahiers grands carreaux et ses couvertures plastifiées, vous n’y croyez plus. La France se passera de vous. Dans une société perfusée à la nouveauté rance, nous aurons droit aux nouveaux candidats, aux nouveaux programmes télé, aux primoromanciers en habits de communiants, aux chaînes info palpitantes, aux débats sans fin et sans fond, à toute la quincaille démocratique et à une citoyenneté en capilotade. Le cœur n’y est pas. Tout simplement. Vous passez votre tour, cette année. Forfait pour cause d’inaptitude physique à supporter l’actualité ! L’intendance suivra.

A lire aussi, du même auteur: Philippe Bouvard (1929-2026), le dernier nabab

D’habitude, vous faites semblant de vous intéresser aux livres. Vous vous êtes rendu compte que la littérature, au-delà de 38 degrés, c’était très surfait, presque une forme de harcèlement. D’impolitesse, certainement. L’État devrait réguler. Le meilleur des romans ne fera jamais le poids face à une climatisation bien réglée. Les bons auteurs savent que leur prose ne sert à rien et les lecteurs sont sensibles à cette délicatesse. Le dérèglement climatique aura eu le mérite au moins de revoir nos priorités culturelles. Tout le monde pousse des mots avec plus ou moins de talent. Tout le monde a sa petite idée sur le « vivre ensemble ». Tout le monde veut diriger le pays. Que dieu les garde. Vous êtes rentrés à Paris, énervés, à fleur de peau, encore plus susceptibles qu’avant, mécontents de vous, suspicieux, se demandant ce que la ville avait prévu pour vous rendre le quotidien encore plus compliqué et nébuleux.

Vous aspirez à peu de choses, un petit coin de nature, un bosquet, un vent frais et pétillant, une rue ombragée, une place qui n’a pas perdu ses arbres au profit d’un mobilier urbain agressif, la silhouette d’un immeuble haussmannien qui vous ferait croire à une certaine pérennité…

Poussez jusqu’à la Bibliothèque historique de Paris, dans le Marais, à côté de Carnavalet, non loin de la Place des Vosges, il y a là, une expo « C’était Paris en 1970 » qui ne vous promettra pas les grands soirs, mais vous donnera un coup de pouce pour se fader nos contemporains. L’idée n’est pas nouvelle. Elle remonte même au printemps 1970, la ville de Paris et la FNAC ont lancé un concours dans « le but avoué de constituer des archives photographiques de la capitale aussi précises et complètes que possibles. Pour l’occasion, Paris est divisé en 1755 carrés virtuels de 250 mètres sur 250 mètres ; chaque carré pouvant être tiré au sort par un photographe amateur en vue d’effectuer un reportage. La Bibliothèque historique est désignée pour recevoir la riche production du concours, suscitée en quelques semaines, soit 30 000 diapositives couleur et 70 000 tirages noir et blanc ». Une partie de ces clichés est exposée jusqu’au 7 octobre dans la cour pavée et à l’intérieur de l’établissement. L’exposition est modeste ce qui la rend vraiment attachante. Elle est l’œuvre d’amateurs qui ont capturé Paris au pied de leur balcon, un Paris familier rien qu’à eux. On y voit leur rue, leurs loisirs, leur voiture, les chantiers en construction, les affiches des manifs et des comédies musicales sur les murs, tout le décor des jours ni heureux, ni malheureux. Il ne s’agit pas d’un Paris touristique ou d’un Paris léché par de grands professionnels, cadré pour susciter une émotion trafiquée. Sur ces clichés, c’est le Paris de mamie, de papy, le Paris du bistrot, de la bagnole, des gamins qui chahutent, des filles en mini-jupes, un Paris aux couleurs insensées de l’orange, du vert, des tissus aux motifs géométriques, des ménagères à cabas et des blouses d’écoliers. Ça ne parait rien, mais la banalité de nos aïeux nous serre le cœur. Chacun y verra ce qui l’anime, certains analyseront les luttes féministes, les combats politiques d’alors, l’opposition à la guerre du Vietnam ou à Pompidou, le sort des mères au foyer, l’urbanisation à outrance, la précarité des immigrés, tout ça, c’est encore du discours, de l’immatériel qui ne dit pas la réalité des Hommes.

J’y ai vu moi des images fascinantes, une circulation dense et pimpante, des Peugeot partout, des 404 par dizaines, en taxi ou en cabriolet, une famille réunie autour d’un break 204, le père debout en costume et en clope, la mère assise, le chien turbulant et les enfants en culottes courtes, tout un monde qui ne se plaint pas, qui ne geint pas et qui doit nous regarder avec effarement. Et puis cette photo de la rue Mont-Cenis dans le XVIIIème arrondissement, d’une beauté sans nom, le coin d’une rue comme tant d’autres, une rue adoubée dans les chroniques de Léon-Paul Fargue, une rue essentielle et quelconque. Là une 2CV, un troquet fermé pour l’instant, une perspective de lampadaires et, de dos, une jeune femme, en robe à bretelles d’inspiration Vasarely. Elle descend la rue. Son destin en main. Sans érotisme tapageur. Dans la simplicité rayonnante de son époque. Elle pourrait être notre mère à tous.

Le peuple est prié de se taire

L’extrême centre est la caricature d’un pouvoir paranoïaque irrité par la contradiction, selon notre chroniqueur. Cet été, le régime est allé jusqu’à brandir un délit d’« ingérence intérieure » pour légitimer le délit d’opinion.


L’extrême centre, obstacle à la libération des Français

« On a oublié le peuple » : l’aveu est venu de Philippe Brun, député PS candidat à la primaire interne de son parti1. Toutefois, cette tardive lucidité n’a toujours pas pénétré le monde clos de la Macronie. Le 12 août, Paris Match a promu à sa une le portrait du chef de l’État chevauchant, tout en muscles de bras et de cuisses, un écumant jet-ski rouge, au pied de la citadelle de Brégançon : une obscène flatterie du narcissisme d’Emmanuel Macron, alors que la France recule plein pot. Durant cet été, plus de 5 millions de spectateurs ont, pour leur part, plébiscité le diptyque d’Antonin Baudry sur La Bataille de Gaulle. Des salles applaudissent. Imaginerait-on le Général faire le kéké devant des paparazzis ? La classe politique, comptable du chaos, a au moins réussi à rendre les Français nostalgiques de leur grandeur passée.

A lire aussi: Causeur #148: La dette publique, c’est moi!

Même la Justice semble redécouvrir qu’elle juge « au nom du peuple français ». Dans son arrêt du 7 juillet permettant à Marine Le Pen d’être éligible en 2027, la cour d’appel a rappelé « la liberté de choix de l’électeur » et « la liberté des candidatures ». Les juges ont renoncé à entraver un processus démocratique, contrairement au Parquet national financier dont les manœuvres ont plombé François Fillon, favori en 2017. Pour sa part, le Conseil constitutionnel, saisi par le PS et LFI, a estimé (14 août) que la loi du 21 juillet interdisant les réseaux sociaux au moins de 15 ans portait, dans ses modalités d’application, une atteinte « disproportionnée » à la liberté d’expression. Quant aux juges d’instruction de Valence (Drôme), ils ont requalifié, le 20 juillet, le meurtre de Thomas Perotto à Crépol (novembre 2023) en crime contre « la race blanche et la nation française », à rebours du déni, imposé pourtant par le parquet, sur le racisme antiblanc.

Ces petits faits dévoilent une atmosphère. Elle est tempétueuse. La libération du pays dépasse la quête gaullienne. La résistance gagne les citoyens oubliés par l’aristocratie technocratique accrochée à ses privilèges. L’extrême centre, ainsi nommé en raison de la dérive illibérale de la Macronie, est la caricature d’un pouvoir paranoïaque irrité par la contradiction. La contrariante Cnews et les indomptables réseaux numériques sont les obsessions de l’État censeur et de ses médias. Le projet de loi Bergé a repris une disposition déjà retoquée par le Conseil constitutionnel en 2018 visant à traquer des propos trop critiques. Même le Sénat a sorti en juillet, de la manche du centriste Laurent Lafon, un délit d’« ingérence intérieure » qui pourrait bien être le faux-nez d’un délit d’opinion…

A lire aussi: Hara-kiri progressiste

La libre parole menace le régime. Ses apparatchiks jouent la diversion. L’accusation en « ingérence extérieure », pour désigner la Russie de Poutine dont Macron a juré la défaite, se rapproche du complotisme. La journaliste russe, Xenia Fedorova, qui appelle à la paix des Slaves avec l’Ukraine, a été jugée indésirable en France au nom de « l’ordre public ». Cependant, le gouvernement se tait face aux ingérences algériennes, iraniennes, qatariennes, etc. Lors de l’invasion de Ceuta (Espagne), fin juillet, par 72 000 Maghrébins finalement refoulés pour la plupart, Laurent Nuñez a accusé les réseaux sociaux d’« ingérences informationnelles », pour avoir diffusé les images. L’infantilisation du débat démontre l’épuisement de la politique sans le peuple. Changeons tout !

  1. Europe 1, 23 juillet. ↩︎

Lindsay Clancy: « N’importe laquelle d’entre nous »?

0

Le féminisme victimaire dissoudra-t-il la responsabilité pénale? Aux États-Unis, le procès de Lindsay Clancy, accusée du meurtre de ses trois enfants, a finalement été annulé faute d’unanimité du jury, 11 jurés ayant voté pour l’acquittement pour irresponsabilité pénale contre un seul. Dans un pays qu’on sait déjà assez divisé, tout le monde y va de son avis.


L’affaire Lindsay Clancy révèle une dérive idéologique désormais familière : la substitution de la responsabilité individuelle par une solidarité automatique fondée sur le sexe (ou sur la « race » ou la couleur de peau). En janvier 2023, Mme Clancy a méthodiquement étranglé ses trois enfants (5 ans, 3 ans et 8 mois) dans son sous‑sol à Duxbury, dans le Massachusetts. Les faits ne sont pas contestés : il s’agit d’actes exécutés dans un laps de temps suffisamment long pour qu’une volonté criminelle se manifeste et persiste. Pourtant, une partie du mouvement féministe a choisi d’y voir non un triple homicide, mais l’expression d’une souffrance féminine collective.

Des centaines de militantes féministes venues la soutenir

Devant le tribunal, des centaines de femmes vêtues de rose ont proclamé leur soutien à l’accusée, des millions l’ont soutenue sur les réseaux sociaux, affirmant qu’« elle pourrait être n’importe laquelle d’entre nous ». Cette rhétorique repose sur une confusion volontaire entre pensées « négatives » — fréquentes après la grossesse, se traduisant rarement par une vraie dépression et surtout sans lien démontré avec le passage à l’acte — et homicide prémédité. Ces militantes abolissent la frontière fondamentale entre pensées et action et entre vulnérabilité et culpabilité.

L’argument féministe invoqué ici n’est pas nouveau : il postule que les femmes seraient déterminées par leur biologie, incapables d’un plein exercice du jugement moral. En prétendant que « toute femme » pourrait tuer ses enfants sous l’effet de l’anxiété ou de la dépression, les militantes réactivent une vision paternaliste que les mouvements d’émancipation avaient précisément combattue. Loin de défendre les femmes, cette posture les réduit à des êtres gouvernés par l’émotion, dont les actes ne relèveraient plus de la responsabilité mais d’une fatalité hormonale.

A lire ensuite: Macron-Burnham, Farage-Bardella: dansons le quadrille à Londres !

Or les faits établis par l’enquête contredisent cette lecture compassionnelle. Mme Clancy a attendu que son mari quitte le domicile, préparé les lieux, utilisé des élastiques de sport pour étrangler successivement ses trois enfants, puis tenté d’effacer sa propre responsabilité par une mise en scène suicidaire peu convaincante. La séquence manifeste une intention criminelle continue. La préméditation n’est pas une hypothèse : elle est inscrite dans la chronologie même des actes.

Un seul juré sauve l’honneur

Le procès a pourtant débouché sur un mistrial, une absence de verdict, conséquence de l’incapacité du jury à atteindre l’unanimité. Face à onze femmes (en majorité) et hommes « en colère », un seul juré a sauvé l’honneur en refusant de céder à la pression émotionnelle et au climat militant entourant l’affaire. Ce juré a rappelé que la justice doit se fonder sur des faits et sur la loi, non sur des émotions.

L’affaire Clancy illustre ainsi une tendance inquiétante : la transformation du féminisme en un dispositif d’exonération morale. En érigeant l’accusée en symbole de la condition féminine, ses défenseurs ont invisibilisé les victimes – trois enfants dont la mort est reléguée au rang d’« effets secondaires » d’un malaise maternel. Cette inversion morale, qui fait des émotions de l’assassin le centre du récit et des victimes des accessoires, constitue une rupture profonde avec les principes élémentaires du droit pénal.

La justice américaine rejugera peut‑être Lindsay Clancy, mais le climat d’un éventuel futur procès ne sera pas différent de celui-ci. Notre société accepte‑t‑elle qu’une idéologie victimaire déclare les femmes irresponsables par nature ? De même qu’elle devrait les croire en toutes circonstances dans les affaires MeToo, au mépris de la présomption d’innocence ? Le féminisme qui s’est exprimé devant le tribunal n’a pas défendu les femmes : il a défendu l’abolition de leur responsabilité. Et c’est précisément ce que ce juré isolé a refusé d’entériner.

Hurlements en faveur d’Estéban Lepaul

0

Trois buts en deux matchs, dont un contre le PSG pour la reprise de la Ligue 1. L’attaquant rennais Estéban Lepaul en est désormais à 23 buts sur les douze derniers mois, qui ont fait de lui le meilleur buteur de l’exercice précédent.


À 26 ans, alors qu’il n’a découvert le sommet du football français qu’en 2024 après plusieurs années passées à végéter dans les étages inférieurs, Estéban Lepaul apparaît comme un lointain petit frère de Jean-Pierre Papin pour sa capacité à déclencher des frappes et son style spontané, de David Trezeguet pour l’efficacité statistique devant le but et d’Olivier Giroud pour le parcours. Naples, l’Atlético de Madrid et Benfica se sont renseignés à la fin de ce mercato, mais il a préféré faire une saison de plus sous les couleurs de Rennes, où il découvrira la Ligue Europa et la pelouse de la Juventus. La question se pose désormais : Lepaul est-il un prétendant à l’Équipe de France ?

Un ouvrier du but

Il fallait l’écouter parler de son métier, en mars dernier, sur la chaîne officielle de la Ligue 1. Estéban Lepaul est attaquant comme on est rempailleur de chaises. « Ces ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient. Ils avaient un honneur, absolu, comme c’est le propre d’un honneur. Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait », écrivait Charles Péguy. Avec Estéban Lepaul, il faut que les buts soient bien mis. Tête piquée contre Marseille lors de la clôture de la saison 2025-2026, frappe limpide contre Strasbourg en avril : l’attaquant est complet et vaque dans la surface de réparation comme un poisson dans l’eau. Estéban Lepaul est en quelque sorte un ouvrier du but qui a su monter les marches du football français. National 2 sous les couleurs d’Épinal, National avec Orléans, Ligue 2 avec Angers. Au même âge, les espoirs se disputaient déjà le prix du Golden Boy européen.

A lire aussi: Zinedine Amnésique Zidane

Maintenant qu’il est installé comme un joueur incontournable de la Ligue 1, la question de l’étape suivante se pose : celle de sa convocation en Équipe de France. Elle se posait déjà au printemps dernier, quand quelques voix s’élevaient pour le voir dans l’avion pour la Coupe du monde aux États-Unis. Le précédent sélectionneur, Didier Deschamps, a toutefois rarement intégré des joueurs au-delà de leurs 25 ans et accordait le plus souvent sa préférence aux éléments déjà exilés à l’étranger (ou au PSG). Quant aux joueurs du Stade Rennais, ils n’étaient pas d’un standing suffisant pour taper dans l’œil de Deschamps — à part pour le rôle de gardien remplaçant. Martin Terrier avait été laissé de côté avant la Coupe du monde 2022, comme Eduardo Camavinga avant l’Euro 2021. En 2022, Stéphane Guivarc’h nous confiait qu’en son temps déjà, s’il était resté une saison de plus à Rennes, il n’aurait probablement pas été retenu par Aimé Jacquet pour le Mondial 98. Le club de François Pinault a beau s’être installé dans le premier tiers de la Ligue 1 depuis un quart de siècle, il faut souvent en être parti pour envisager une carrière chez les Bleus.

À la place de qui ? On a notre idée

Pierre Ménès se demandait dernièrement sur sa chaîne à propos d’une hypothétique sélection : « À la place de qui ? ». Pas forcément tout de suite à la place de l’un des titulaires de la ligne d’attaque des Bleus. Kylian Mbappé est inamovible. Michael Olise et Désiré Doué devraient s’installer durablement. Pour Ousmane Dembélé, au physique plus fragile, il y a déjà plus de doutes : il a du mal à entrer dans sa nouvelle saison et a été mis au repos forcé par Luis Enrique. Il y a aussi les remplaçants Jean-Philippe Mateta et Marcus Thuram. Le premier a montré ses limites techniques lors de ses quelques minutes jouées au Mondial ; le deuxième n’a jamais montré grand-chose en Équipe de France.

Avec son profil technique de joueur assez 90’s (son père, Fabrice Lepaul, avait été un grand espoir de l’AJ Auxerre des années 1990 avant qu’un accident de la route ne brise sa carrière), il pourrait fixer la défense adverse, occuper la surface de réparation, ouvrir des espaces à ses coéquipiers plus véloces, qui ne demandent pas mieux. Plusieurs chroniqueurs sur RMC font activement campagne pour Lepaul. Ce type de lobbying paie parfois : Franck Ribéry en avait bénéficié peu avant le Mondial 2006. En attendant, Zinédine Zidane doit annoncer le 18 septembre prochain la liste des joueurs pour son premier rassemblement. Le 28 juillet, lors de sa première conférence de presse, il avait annoncé une révolution en douceur : « Je n’ai rien à redire sur ce qu’il s’est passé. On fera les choses différemment, c’est une certitude […] Mais il n’y aura pas de rupture. » Et si en faisant le pari Lepaul, Zidane marquait son territoire après le long règne de Didier Deschamps ?

Par Toutatis !

Ils sont de retour, et ils ont désormais une charte: le 15 août, des druides français se sont réunis dans le Limousin pour codifier les principes de leur vieille religion. Lutte contre les charlatans, écriture inclusive et pouvoirs supposés sur la météo: Panoramix doit se mettre à jour.


La radio ICI Limousin a récemment relaté un événement capital1. Le 15 août, à Saint-Jean-Ligoure (Haute-Vienne), la majorité des druides de France ont en effet signé, sous l’égide historique et spirituelle de leurs illustres prédécesseurs, Diviciac, Cathbad et Panoramix, la « charte des druides », un document qui fera date et qui, il convient de le noter, a été rédigé en écriture inclusive, preuve que « le/la druide contemporain(e) » n’est pas l’être farfelu et déconnecté du monde que certains imaginent. Cette charte regrette que « le Druidisme [soit] parfois la cible de charlatans cherchant à exploiter la crédulité des gens en promettant des guérisons miraculeuses ou des pouvoirs surnaturels ». Marc, druide depuis cinquante ans, tape du poing sur la table et met les points sur les « i » : « Il y a des gens qui disent qu’ils peuvent donner des ordres aux dieux ! Tout ça, c’est de la foutaise ! » En revanche, aucun doute n’est permis, « les puissances de la nature sont les divinités des Druides ».

A lire aussi: Voiles et vapeurs de la République

C’est ce « côté en phase avec la terre et les éléments » qui a attiré François Bourillon, le plus vieux druide limousin en exercice. Surnommé Merlin, celui-ci tient à préciser : « Pas Merlin l’Enchanteur de Disney. Nous ne caressons pas les arbres le matin au petit-déjeuner. » Méfiance, prévient-il, « certains ordres vous proposeront d’être druide en six mois moyennant 400 euros », alors qu’il faut en réalité compter une bonne douzaine d’années de formation aux « sciences théologiques, naturelles, divinatoires et bardiques », et, suppose-t-on, à la cueillette du gui et à la distillation de l’hydromel, pour obtenir le statut de druide. Le druide breton Arthos tient par ailleurs à protester contre les réputations de rêveurs, d’hurluberlus, voire de jobards, qui collent trop souvent à la peau de ces nobles gardiens de la culture druidique. « On porte des robes blanches et on se met en cercle pour réciter des textes », explique-t-il avant d’ajouter en scrutant l’horizon : « Il m’est arrivé de modifier le temps, de faire apparaître des nuages ou le soleil lors de cérémonies. » Par Toutatis ! Pourvu qu’il ne nous fasse pas tomber le ciel sur la tête…

  1. https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-ici-limousin/on-n-est-pas-merlin-ou-gandalf-les-druides-du-limousin-signe-une-charte-ethique-commune-7712928 ↩︎

Un matin Art déco

0

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Ce matin-là, la Sauvageonne était restée chez elle ; je l’imaginais se nicher sous la couette, telle une jeune chatte. Pour peu, elle eût été capable de ronronner. (Le vieux Yak, on le sait, détient une imagination plus fertile que la plaine du Pô.) J’avais rendez-vous chez le dentiste ; il y avait plus de quatre ans que je n’y étais pas allé. « C’est mal, Philippe ! », me disais-je en conduisant vers le centre-ville. Le cabinet dentaire se trouve à proximité du journal dans lequel j’ai réalisé presque toute ma carrière professionnelle. C’était pratique ; je pouvais m’y rendre entre deux mises en page, entre l’écriture de deux articles, entre deux interviewes. Mon dentiste me reçut avec bienveillance, comme si nous nous étions quittés la veille. Quatre ans, au fond, ce n’est pas si long quand on a de bonnes dents.

Portes de l’ancien siège du Courrier Picard, Amiens. Photo de Philippe Lacoche

A lire aussi: Rappeneau, la grâce et l’enchantement

En sortant de chez le praticien, je flânais dans la petite rue qui longe le journal. J’avais l’âme barbouillée par le goudron de la nostalgie. Je me revoyais, vingt ans plus tôt, pénétrant dans la vaste entrée percée dans la façade de l’immeuble Art déco ; le quotidien régional bénéficiait encore de son statut si singulier, si fraternel de coopérative ouvrière, loin, si loin de la presse ultralibérale et convenue des grands groupes. Des visages me revenaient, dont celui d’un confrère, suicidé trop tôt à cause d’une rupture amoureuse. Ses traits étaient aigus, comme tirés par une souffrance intérieure, pieuvre maléfique qui, peu à peu, le dévorait. Je l’avais aperçu, un matin, la cigarette au bout des lèvres ; il se dégageait de toute sa personne un sentiment de mal-être, une aura délétère et sans issue. Pourquoi pensais-je à lui ? Je n’en savais rien. Peut-être parce qu’il devait se trouver à cet endroit précis lorsque je l’avais observé, non loin du Café de presse dont il ne reste rien. Plus rien. Je me disais que ce confrère suicidé eût pu apparaître dans un roman de Modiano ; une manière d’ombre inquiétante et subreptice. Et cet autre confrère, photographe de grand talent, au regard si triste, presque vide, capable de concentrer tant de vie dans ses clichés alors qu’il avait si peu de talent pour cette vie qui ne lui plaisait plus et à laquelle il choisira de mettre un terme un 15 août de l’année 2004. Il avait 48 ans.

A lire aussi: Rock en Seine 2026: une cuvée d’exception

Je m’approchai d’une porte qui donnait sur l’ancienne salle de rédaction. Sur le fronton subsistait un motif Art déco, vestige de l’ancien journal d’obédience radicale-socialiste, suspecté de collaboration avec l’ennemi pendant la Deuxième Guerre mondiale, repris de force par les journalistes résistants à la Libération. Combien de regards bien informés s’étaient posés sur ce fronton, sur ce détail architectural ? Des regards pleins de joie, de tristesse, d’ambition, d’énergie pour raconter la vie qui passe et qui fuit plus vite que les eaux de la Somme vers Saint-Valery, vers Le Crotoy, vers la mer. Vers l’infini plein de vide. Je me mis à penser à la Sauvageonne, nichée sous la couette, et accélérai le pas pour tenter de rattraper le présent qui, lui aussi, fuyait comme une vieille rotative inutile, poisseuse et huileuse.

Vénération Mélenchon

Dans notre comédie électorale, le rôle du croque-mitaine, longtemps tenu par Jean-Marie Le Pen échoit aujourd’hui à Mélenchon. Il y a des raisons d’avoir peur de la mélenchonisation des esprits. Mais rejouer contre LFI le cirque antifasciste serait néanmoins une faute. Ses jeunes électeurs ne sont ni des monstres ni des imbéciles : ils sont nos enfants, et nous sommes responsables de leur crédulité.


D’accord, ça fout la trouille. La raison et les sondeurs ont beau nous dire que la victoire de Mélenchon est l’une des issues les plus improbables de l’élection présidentielle, qu’il n’existe aucun scénario où il remporte le deuxième tour, une petite voix apocalyptique nous susurre qu’en politique rien n’est jamais joué d’avance, que l’Histoire regorge de coups de théâtre fâcheux et que des autocrates arrivés au pouvoir par les urnes, ça s’est déjà vu. Attention, ça ne signifie pas qu’il lancerait une chasse aux juifs. Son installation à l’Élysée donnerait sans doute des ailes à ceux qui pensent faire le bien en traquant, ostracisant et insultant les « sionistes ». Mais Mélenchon-président, ce sera d’abord la chasse aux riches et ultra-riches, ce qui pour lui comme pour Hollande en son temps, commence à 4 000 euros par mois. Du reste, il n’enfermera pas les nouveaux koulaks dans des camps ni ne les pendra à des réverbères. Il se contentera de les ruiner – comme il ruinera les 92 % de contribuables « honnêtes » auxquels il promettait la prospérité dans un entretien d’anthologie au Figaro : « Notre programme augmentera le pouvoir d’achat par le blocage des prix et les baisses d’impôts pour 92 % des contribuables. Certes, ce n’est pas tout le monde. Et pas ceux qui sont en haut de la pile, qui gagnent plus de 4 000 euros par mois et surtout les grandes fortunes1. » Mélenchon est le rejeton très réussi de Robespierre, Lénine et Trotsky. Il semble croire pour de bon que la parole politique est performative, qu’elle peut par sa simple force changer le réel et rééduquer les hommes. « À bas l’improvisation permanente […]. Dans tous les domaines, il faut identifier, prévoir, organiser, discipliner », a-t-il lâché durant son discours de clôture des Amfis (les amphis de LFI). Le Parti décide, l’intendance suit.

Calmons-nous et buvons frais. Il n’y a pas dans notre pays 51 % de gogos prêts à acheter ces bobards – et à prendre le risque d’être « disciplinés » à la schlague fiscale. Au-delà du rapport fantasque que les Insoumis entretiennent avec les réalités économiques, finement analysé par Gil Mihaely dans notre dossier du mois, une nette majorité de Français déclarent avec constance aux sondeurs et autres oracles qui scrutent leurs entrailles collectives que Mélenchon est dangereux pour la paix civile et la démocratie, et qu’il l’est bien plus que Marine Le Pen. Plus il soude son socle, plus il effraie le reste des électeurs. Pour beaucoup, ce sera « Tout-sauf-Mélenchon ». Pour votre servante itou.

Mélenchon, le nouveau Père Fouettard

Dans notre comédie sociale, Mélenchon is the new Le Pen. Les résistants de la rive gauche ayant échoué à faire porter à la fille le chapeau du père, il remplace progressivement le vieux briscard d’extrême droite dans le rôle du Père Fouettard dont on menace les électeurs s’ils votent mal. Il y met du sien. Antisémitisme maquillé ou pas, haine du libéralisme, croyance fanatique dans le dirigisme économique, appel à la rue contre les urnes, complaisance théorique et pratique avec la violence politique : comme « totalitaires d’atmosphère », les Insoumis sont plus crédibles que les électeurs de Marine Le Pen – et même que ceux de Jean-Marie. Les antisémites de fin de banquet qui votaient Le Pen malgré ou peut-être à cause du point de détail ne justifiaient pas le meurtre d’enfants juifs, en tout cas pas devant les caméras. Si certains applaudissaient de vieux crabes nazis, ils s’en cachaient. À LFI, de sympathiques jeunes gens en lutte contre les inégalités et pour la paix dans le monde ovationnent sans états d’âme un type dont le plus haut fait d’armes est d’avoir essayé de tuer un rabbin.

A lire aussi: Amfis: les outils de l’indignation

Le plus fort, c’est la jonglerie qui parvient à draper cette rhétorique brutale, ces comportements fascistoïdes et ces affects épurateurs dans le manteau de la Résistance et de l’antifascisme. Une bonne partie de la jeunesse des villes est fermement convaincue que Mélenchon est le seul rempart contre la peste brune et que, comme il l’a proclamé sans vergogne aux Amfis, la droite, le centre et le Rassemblement national forment désormais « un bloc idéologique unique ». Eux et nous. Quand on se rappelle qu’aux dernières législatives, les dirigeants de la droite, de Bertrand à Retailleau, ont encore accepté l’oukaze du « barrage républicain » (contre le RN), le gars est ingrat. Toutefois, le sous-texte visait plutôt les sociaux-traîtres, ces socialistes qui refusent de se rallier, dont notre journaliste infiltré nous apprend qu’ils ont été copieusement hués sous les tentes berbères accueillant les rencontres : « Ils sont déjà là, tout trouvés, tout désignés, les enfants de ceux qui, nous voyant nous avancer vers la victoire, commencent déjà à se dire : “Plutôt Hitler que le Front populaire.” Version XXIe siècle des capitulations, des trahisons de la génération qui l’a déjà dit une fois. » Passons sur les raccourcis historiques, on a compris l’idée. Mélenchon se trompe. Mes indécrottables et chers amis soc-dem jurent encore que si le funeste duel advient, certes, ils ne voteront pas pour lui, mais que jamais au grand jamais, ils ne donneront une voix à « l’extrême droite ». J’aime à penser que, si le leader Insoumis était en position de gagner, dans le secret de l’isoloir, ils se raviseraient. En attendant, inutile de discuter, c’est religieux. Et qu’on se rassure : perso, entre Hitler et Mélenchon, je n’hésiterais pas. Je voterais Mélenchon sans gants Mapa2.

Face au FN, le « cordon sanitaire » a eu pour prix exorbitant le bannissement symbolique d’un nombre croissant d’électeurs, « ploucs », fachos et autres déplorables qui « roulent au diesel et fument des clopes », sommés d’assister en silence à la destruction de leur monde

Ne rejouons pas le cirque antifasciste

Face à cette pantalonnade résistante martelée par la propagande francintérienne, on est tenté de monter dans les tours antifascistes et de retourner à l’envoyeur ses glapissements outragés. No Pasarán toi-même ! Après tout, me souffle-t-on, avec le RN, ça a marché. En réalité, le chantage moral « perds ton siège ou perds ton âme » n’a pas servi à contenir le FN (il n’y avait pas besoin de ça) ni à frapper d’interdit l’antisémitisme, mais à barrer l’accès du pouvoir à la droite. À vrai dire, cette discussion est assez théorique car aucun des ingrédients nécessaires pour rejouer cette pièce contre Mélenchon n’est présent dans le paysage : pas de Mitterrand capable d’ourdir un piège aussi machiavélique, ni de système médiatique prêt à couvrir cette manipulation des affects historiques. En prime, quand le FN était la mouche du coche de la droite, LFI est le pivot de la gauche, la puissance dominante devant laquelle nombre d’échines socialistes finissent toujours par se courber. Ça change la donne.

L’indignation en bande organisée, c’est gratifiant. Mais c’est intellectuellement indigne, moralement désastreux et politiquement problématique. Après s’être moqué sur tous les tons des bouffonneries des Jean Moulin de cour d’école, il serait inconséquent de se glisser dans leur costume. Aujourd’hui comme hier, les références rituelles aux années sombres n’éclairent pas le présent. Qu’il y ait dans l’inconscient de Mélenchon comme dans celui de JMLP des ressemblances, des réminiscences, des images d’autrefois qui ressurgissent comme cette affiche représentant Hanouna en nouveau juif Süss, c’est possible, pour être polie. Ses adversaires le savent déjà et ses fidèles sont convaincus qu’on leur ment. Et quand on insiste et qu’on brandit des preuves, ils finissent par se dire que, dans cette histoire de juifs qui arrivent à faire taire tout le monde, tout n’est peut-être pas faux. S’ils sont antisémites, c’est sans le savoir. Leur répéter en boucle que c’est mal n’est d’aucune utilité.

A lire aussi: Le mausolée d’Obama

Face au FN, le « cordon sanitaire » a eu pour prix exorbitant le bannissement symbolique d’un nombre croissant d’électeurs, « ploucs », fachos et autres déplorables qui « roulent au diesel et fument des clopes », sommés d’assister en silence à la destruction de leur monde. Fabius concédait qu’ils donnaient de mauvaises réponses à de bonnes questions. Après lui, on a interdit leurs questions. Quarante ans après, ils n’ont pas disparu et leurs questions sont devenues radioactives. Le pays n’a rien gagné à les écarter du jeu, sinon de perdre du temps. La gauche non plus : une fois trouvée la martingale universelle du combat contre « l’extrême droite », elle a cessé de réfléchir pour servir un discours neuneu plein de bons et de méchants. Nul besoin d’être un ravi de l’État de droit pour penser que seuls le Parlement et la Justice sont légitimes pour expulser certaines idées de la discussion civique et encore qu’ils doivent le faire avec la main qui tremble. Si un parti est légal, il est républicain, point.

Ce sont nos enfants

Il y a tout de même une bonne raison d’avoir peur de Mélenchon : la séduction croissante qu’il exerce dans la jeunesse et qui pourrait le conduire au deuxième tour, perspective pour le moins déprimante. Ce charme vénéneux se déploie dans tous les lieux où se fabrique l’esprit d’une génération, des amphis aux médias publics, des théâtres subventionnés aux salles des profs, de YouTube à TikTok. On ne le combattra pas par les sermons, comme le répète un ami politologue qui émarge plutôt à droite : « Les électeurs de Mélenchon ont peut-être des motifs d’indignation et d’émotion qui ne sont pas les miens, mais ce sont des gens normaux qui veulent préserver ou changer leurs conditions d’existence. Alors oui, on peut remporter un succès de tribune en les traitant de tous les noms. Si on veut combattre Mélenchon efficacement, il faut les prendre au sérieux. »

De jeunes manifestants font la chenille lors d’un rassemblement en faveur d’un gouvernement du Nouveau Front populaire. Paris, 14 juillet 2024. © Chang Martin/SIPA

Comprendre plutôt que juger, c’est la ligne de ma copine socialo Françoise Degois qui lance un appel à cette jeunesse pour la détourner du candidat Insoumis. On a d’autant moins le choix que ce sont nos enfants – enfin plutôt les vôtres, mais j’en assume la responsabilité collective. Il faut donc ravaler ses haut-le-cœur et passer sur le folklore islamo-gauchisto-palestiniste, d’ailleurs réduit à la portion congrue cette année. C’est ce qu’a fait Jean-Baptiste Roques. Avant de se rendre aux Amfis, il s’est délesté de ses certitudes et préventions. On dirait même qu’il a été un brin attendri. Son reportage vaut le détour, car il nous extrait des archétypes et des caricatures. À Châteauneuf-sur-Isère, notre infiltré a croisé peu de keffiehs et à peine deux voiles islamiques. « Ici, écrit-il, le militant moyen est plutôt jeune et urbain. Étudiant enseignant en début de carrière, intermittent du spectacle, travailleur social, fonctionnaire territorial. » Autrement dit, peut-être que le centre de gravité politique des Insoumis n’est pas défini par les éructations anti-israéliennes de Rima Hassan ou les âneries décoloniales de Danielle Obono mais par une sorte de marxisme sommaire, vaguement pimenté par les fanfreluches ethno-identitaires de la Nouvelle France. C’est l’intuition de l’ami chercheur : « Le point commun à tous les électorats de Mélenchon, c’est qu’ils vivent ou aspirent à vivre d’argent public. » D’où son succès auprès des intellos-précaires, ces jeunes à qui on a raconté que leurs diplômes en théorie du genre allaient ouvrir les portes de la gloire et du pouvoir intellectuel. Les maoïstes et autres gaucho-délirants d’antan ont certes dit un paquet de sottises de compétition, mais ils avaient lu des livres et beaucoup avaient la tête bien faite, de sorte qu’ils ont pu passer au Rotary Club et devenir d’excellents publicitaires, industriels ou journalistes. Le sociologue appointé par une association, l’instituteur contractuel ainsi que tous ces petits fonctionnaires occupant des emplois publics créés à jet continu par la droite comme par la gauche (version moderne des ateliers nationaux), sans parler de tous ceux qui vivent directement de subventions, n’ont aucune chance de s’en sortir sur un marché compétitif. Quand Mélenchon affirme que la « dépense publique crée du bien-être3 », pour eux, ce n’est pas une énormité économique, c’est une certitude existentielle.

A lire aussi: Esprit de Noël en avance: Mélenchon se paye un Sapin

Quoi qu’en pense ma chère Françoise, un autre trait commun à cette génération est en effet la faiblesse de sa formation théorique – et je pèse mes mots. Si tant de gens et singulièrement tant de jeunes gobent la bouillie sectaire et simplette de Rima Hassan sur la Palestine, Léaument sur la police ou Mélenchon sur la dette publique, c’est qu’ils n’ont pas les moyens intellectuels d’accéder à la complexité du monde, donc au doute. Et s’ils ne les ont pas, c’est en grande partie parce que nous avons consciencieusement détruit ou laissé détruire l’École. On leur a tellement et si bien menti en leur décernant des diplômes-Potemkine qu’ils ne savent même plus qu’ils ne savent pas. Il faut commencer par le leur apprendre. Nous avons une responsabilité envers la génération Mélenchon : c’est nous qui l’avons fabriquée.


  1. Jean-Luc Mélenchon : « Macron est fini, ses soutiens et la droite vont devoir choisir entre nous et le RN », Le Figaro, 20 juin 2024. ↩︎
  2. Si vous êtes trop jeune pour avoir la réf’ comme disent les jeunes, sachez qu’en 2002, les belles âmes de gauche ont annoncé qu’elles voteraient Chirac avec des gants Mapa et des pince-à-linge sur le nez. Certaines l’ont fait. ↩︎
  3. Le Figaro, op. cit. ↩︎

Écrivains français ou écrivains en France?

En 2012, un mauvais titre a suffi à enterrer Richer Millet sous cent-vingt signatures indignées. Le proscrit revient d’entre les morts avec L’Écrivain français. Tombeau. Il n’y aurait plus ni langue, ni histoire, ni paysages capables, en France, de produire de grands hommes de lettres.


En 1985, au terme de sa recension d’un livre que venait de faire paraître Philippe Muray, Bertrand Poirot-Delpech, voix fort autorisée du Monde des Livres, vendait la mèche: « Mais au total, Le XIXe siècle à travers les âges – le livre en question – mériterait de faire un petit événement si le public était encore libre de sa curiosité ». Terrible aveu, qui n’a rien perdu de sa vérité, voire en a gagné. Car, en effet, si nous étions encore libres de nos curiosités, L’Écrivain français. Tombeau, le livre que publie Richard Millet, mériterait de faire un petit événement. 

Sauf que libres nous ne le sommes plus, et singulièrement lorsqu’il s’agit de Richard Millet. On se souvient : 2012. Un livre, plus exactement un titre1, mit le feu aux poudres : Éloge littéraire d’Anders Breivik. Un feu qui, de toute évidence, couvait depuis des années – tout en continuant de le célébrer, les journalistes s’interrogeaient : Millet ne glissait-il pas sur la pente d’un nationalisme dont la généalogie remontait, horresco referens, à Barrès. Enfin, soupiraient-ils d’aise, Millet se démasquait. « Fasciste », on le soupçonnait ? « Fasciste » il était. Annie Ernaux avait rendu son verdict dans une tribune publiée dans le quotidien Le Monde entraînant à sa suite quelque cent-vingt pétitionnaires. C’en était fini de Millet. 

Avec un tel titre, Éloge littéraire d’Anders Breivik, Millet leur facilitait assurément la tâche. Seule ici l’épithète “littéraire” importait mais il leur fut très aisé de l’ignorer et de se jeter avec avidité sur le terme d’« éloge », éloge en l’occurrence d’un épouvantable meurtrier enivré d’idéologie. 

A lire aussi: Jérusalem mon amour

Cette mise au ban permit d’occulter l’enjeu littéraire et civilisationnel, majeur cependant. Quel avenir, et déjà quel présent, pour la littérature, dans un pays « qui s’oublie » ? À quelle fécondité littéraire peut prétendre un peuple qui ne prend aucun soin de sa personnalité propre – personnalité, plutôt qu’identité, terme plus fidèle, me semble-t-il, à l’esprit de Millet. Jamais, sauf erreur, le mot identité n’apparaît sous sa plume. Trop abstrait, trop peu évocateur, trop peu charnel. Souvenons-nous de Gracq, un de ses maîtres : un écrivain qui “n’a pas un goût quasi charnel pour les mots, pour leur corpulence, leur carrure, pour leur poids de fruits ronds” n’est pas écrivain.  Il est “ celui qui ne lit pas, qui ne sait d’ailleurs pas lire, et condamné à livre clos.”

Et si nous avions encore la passion de penser, si nous demeurions dignes de notre réputation de pays amoureux de la liberté et de la dispute, de la littérature aussi, nous n’aurions pas, docilement, obéi à nos Minos de profession, expédiant Millet en Enfer dans l’espoir de le voir dévoré par les flammes et être ainsi délivrés des questions qu’il avait la témérité de mettre à l’ordre du jour. 

On peut n’être pas d’accord avec la thèse de Millet – thèse ne convient pas d’ailleurs car il n’est rien de théorique dans sa position, elle est ancrée dans la vie et dans sa vie -, il l’argumente, la fonde, elle se discute donc.

Le procès fait à Richard Millet 

La question que pose Millet n’est pas de savoir s’il y a encore aujourd’hui, et s’il y aura toujours demain, des écrivains en France, mais bien des écrivains français, pour reprendre la distinction significativement – tout l’esprit de la macronie s’y trouvait en effet résumé – établie par celui qui n’était alors que candidat à l’élection présidentielle. Si pour Emmanuel Macron, un écrivain français, ça n’existe pas, seuls existent des écrivains en France ; pour Millet, que ça n’existe plus, ou soit en voie très avancée de disparition, il s’interroge précisément, mais sans conteste, ça a existé. S’il n’est de point d’interrogation après Tombeau dans le titre, il en est un dans le texte : l’écrivain français est-il déjà au tombeau ? demande-t-il. Ou bien est-il possible malgré tout de maintenir vivant le flambeau ? Et à quelles conditions ?

Une chose est certaine : si, face à l’adversité, Millet a connu la tentation de signer la reddition. Il n’y a pas cédé. Cela a-t-il encore du sens et de la légitimité de se penser et de se vivre comme écrivain français ? Oui, répond Millet. Quelle que soit l’hostilité, l’étrangeté du monde, il faut continuer à “écrire sans frémir”, écrire “pour secouer les cendres du langage”. 

Millet se refuse à signer la reddition. Il faut continuer à « écrire sans frémir ». Cela suppose de se tenir à l’écart afin de « garder foi dans la langue et la littérature ». Cela suppose de « vivre séparé de la meute », condition sine qua non “pour garder foi en notre langue et dans la littérature”. Mais cet écart, cette séparation ne saurait être confondue avec une capitulation.  La dissidence, rappelle magnifiquement Millet, est « un fait de haute civilisation » 

A lire aussi: La boîte du bouquiniste

Quelle littérature, demande Millet, quelle humanité, devrions-nous tous nous demander, peut bien se lever dans un pays qui s’étiole historiquement ? Qui ne se vit plus et ne conjugue plus qu’au présent – et la chose s’entend de manière éclatante et cruelle dans la langue ? La nécessité, l’urgence même de son propos est là. L’immigration de masse est d’autant plus destructrice qu’elle arrive à et dans, un pays qui est “une horizontalité sans mémoire”. La question n’est pas de savoir si le passé est ou non présent, mais s’il nous parle, s’il nous forme, nous institue, nous fonde et nous oblige. Des siècles nous regardent. Qu’est-ce que la responsabilité politique, celle des hommes d’Etat comme des citoyens que nous sommes sinon de répondre de nos actions et de nos décisions devant les vivants, certes mais les morts et ceux qui viendront après nous ? Pour faire un peuple, le présent ne suffit pas ! Or, Millet l’observe, tout ce qui dit la généalogie, la filiation est évacuée ainsi parle-t-on d’“intercesseurs pour ne pas dire pères, vocable aussi malsonnant que nation ou patrie dans la culture de gauche”    

Mesuré à cette aune – celle de l’épaisseur temporelle -, que l’on soit de souche comme il ne faut pas dire, ou qu’on ne le soit pas, il n’est pas totalement sans objet de se demander si ce n’est pas seulement l’écrivain français qui est au tombeau mais non moins le Français tout court ?

Qu’est-ce qu’un écrivain français ?

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un écrivain français ? C’est un écrivain qui ne se conjugue pas au seul présent. C’est un écrivain doté d’une épaisseur historique, un être qui est tout le contraire d’un amnésique, dont la langue est maçonnée,  les mots sont chargés d’échos ; un être “cultivé”, au sens le plus originel du terme, à l’image du travail de la terre, labouré par cet héritage mais aussi un héritage qu’il aura labouré en première personne  – il faut lire à cet égard, et toute affaire cessante, les conseils prodigués à l’apprenti écrivain par ce magnifique professeur qu’est Bruno Lafourcade dans Derniers feux, et notamment le chapitre III, « Faire la guerre avec Alexandre ». Transmettre n’est pas communiquer : c’est enseigner de telle sorte que l’héritage se mue, transmue en substance propre ; en faire le fondement de notre personne et non un simple ornement, comme nous l’enseigne Montaigne.  

La France n’est pas une réalité contractuelle, juridique, elle est une histoire. D’où le mot qui était le sien dans Le Dernier écrivain : « Écrivain français, hors nationalité » – ce n’est pas la carte d’identité qui fait le français, pour Millet, c’est la sédimentation. 

Et puis l’écrivain français se signe dans son style – « mémoire de la langue », dit Millet ; le style, c’est un rythme, une scansion, Merleau-Ponty en faisait un analogue de la démarche – et de fait, chaque nation à sa manière propre de se déplacer. D’où le tourment qui habite Millet depuis des décennies : Quels écrivains peuvent bien jaillir de ces sols lavés comme des grèves que sont les Français tels qu’on les fabrique depuis les années 1970 ? Quelle littérature attendre des fleurs coupées que nous sommes devenus, doublement coupées, sans racines, sans sèves géographiques ni historiques ? Un pays qui ne se regarde plus comme « un chef-d’œuvre de la civilisation » et ne donne plus à connaître, à comprendre, à aimer peut ouvrir tous les ateliers d’écriture qu’il veut, il fabriquera en série des êtres qui écrivent, non un écrivain français.  

A lire aussi: Sous le soleil exactement

 « Un pays qui tient à sa langue est un pays qui tient bon », disait magnifiquement Gide. Millet ne dit pas autre chose, qui demande à la France de tenir à sa langue, mais aussi à ses mœurs, à ses paysages, à son histoire. Et s’il demande à la France, comme il le demande à chacun des pays, de tenir bon, c’est qu’un pays qui tient bon, un pays à la personnalité bien affirmée, bien tranchée est la condition non pas suffisante assurément, mais nécessaire pour qu’il y ait encore une littérature.  

Non que Millet verse dans quelque déterminisme que ce soit. Notre romancier n’est pas, à cet égard, Taine. Les conditions de l’écriture, comme de la vie au demeurant, ne sont pas des conditionnements. Il y a du jeu. Millet est on ne peut plus clair sur ce point : « l’écrivain, “amoureux de la langue” » : « Je ne comprends pas ce propos. On est à l’écoute de la langue, on la connaît, on vit en elle, on ne l’aime pas plus qu’on ne la hait ; elle nous est donnée, à nous de la déployer, cette langue-mère ou élue pour écrire. Pas de psychologisme, cette tare des irénistes. Elle est une épreuve quotidienne, parfois source de joie, souvent de combat avec l’ange dont les ailes remuent la nuit et annonce la clarté du jour ». Ne nous trompons pas. Ce n’est pas l’immigration de masse que Millet met d’abord en question mais bel et bien une France, très exactement ses élites, politiques, culturelles, éducatives, parfaitement indifférente à la continuité historique de leur pays. Et ce depuis les années 1970 et une pédagogie progressiste qui, avec l’alibi de la liberté, renonça à former des Français.  Et le résultat est là : Une France qui ne forme plus des êtres instruits de la singularité française, connaissant leur langue, non pas telle que l’écrivent et telles que la parlent nos journalistes, nos politiques, nos élites en général, mais telle que les écrivains, eux, qui en ont exploré, développé, cultivé toutes les ressources, nous en découvrent le pouvoir de révélation – le mot qui dit la chose est lumière, phare ; “la précision” pour l’écrivain ? C’est comme pour le soldat à la guerre, dit magnifiquement Millet, “une question de vie ou de mort” ? Comment, une France qui ne se regarde plus comme “un chef d’œuvre de la civilisation”, pourrait-elle encore donner naissance à des êtres qui aspirent à en continuer la chronique ? Toute civilisation qui a atteint un certain stade de développement prend une assurance contre l’avenir, contre les nouvelles générations potentiellement destructrices en lui enseignant ce qu’est, ce qu’a été cette civilisation, explique Werner Jaeger dans Paideia.

Une littérature ne pousse pas hors-sol

Ce qui était une évidence et qui, somme toute, fait et fonde le politique, le professeur, le conservateur de musée, le père de famille, s’est perdue, quand elle n’a pas été regardée comme coupable, à partir des années 1970. Il nous est devenu, il est devenu indifférent à nos élites, politiques, culturelles, éducatives, d’assurer un avenir au passé.  Le résultat en est que les générations qui se sont succédé depuis lors ont été privées de milieu nourricier. Qu’est-ce qu’un homme sans son histoire, sans l’histoire du pays dans lequel il entre en naissant, sans sa langue, cette langue dans laquelle le passé a son assise indéracinable ? Un produit de la nature, rien d’autre, disait Hannah Arendt. 

A lire aussi: Henry Miller, l’art de foutre le camp

Le résultat était fatal, et funeste : l’homme s’étiole, se mécanise, s’artificialise – et le robot conversationnel en passe de devenir l’interlocuteur privilégié de la jeunesse notamment, ne fera qu’aggraver la chose mais elle n’en est pas la cause. Se figure-t-on bien à quoi ressemblera une humanité qui aura été vampirisée par le langage totalement formaté, mécanisé de leur « chatbot » ? Le monde de l’édition s’inquiète de la rivalité naissante de l’intelligence artificielle générative, il a raison : nos librairies sont déjà envahies de produits sans couleur, sans saveur, d’une platitude accablante, ânonnant le même « message ». Entre le produit de l’écrivain anywhere et de je ne sais quelle IA, on n’y verra que du feu.  

« Les enfants de l’esprit sont tous laids », disait Alain. Nous ne sommes plus que des esprits. Précisons que le péril n’est pas en la demeure de la seule France : c’est la fécondité littéraire de l’Europe tout entière qui est menacée. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre ne se montrent guère plus zélées que la France dans la préservation et le sauvetage de leur personnalité propre. Le laminoir bruxellois n’est pas seul ici responsable, la machine à broyer les singularités nationales et par conséquent les littératures qu’elles fécondaient, sévit au sein de chacun de nos pays, et nos élites culturelles en sont les agents les plus assurés. Les autres continents se montrant plus jaloux de leur particularité, les écrivains sont moins menacés de dessèchement, de stérilité, de mécanisation. Pourtant l’Europe aura été grande en raison de ses histoires différenciées, rivales et exaltées, fuyant le cauchemar de l’unité écrasante.

Le corps de la France

Rien de ce qui arrive à la France, au corps de la France ne reste donc sans conséquence sur ce qui s’y écrit, d’où l’attention que Millet prête au devenir de ce corps. Ainsi le livre ouvre-t-il sur la Nouvelle-Calédonie, sur son éventuelle indépendance. Rester ou non dans le giron de la France. Quel lien avec la littérature ? se demandera le lecteur qui s’apprêtait à lire une réflexion sur l’écrivain français. En quoi « le souci de maintenir ces territoires lointains dans un ensemble français » peut bien concerner non pas seulement Richard Millet, le Français, le citoyen mais l’écrivain en tant qu’écrivain ?   

L’écrivain de Millet est un être incarné, comme tout homme. Il ne fait pas exception. Ou plutôt si, car il a besoin plus que tout autre de recevoir. Le vocabulaire de sa sensibilité doit être une infinie richesse. Millet établit un lien essentiel, organique, écrirai-je si je ne craignais qu’on s’en saisisse pour biologiser la position de Millet, entre l’écrivain et sa terre natale. De même le comédien français n’est pas le comédien italien, espagnol, suédois – il faut relire lire, relire Le Corps politique de Gérard Dépardieu (et aussi dans Causeur, les articles de Yannis Ezziadi, fin limier de la disparition des « gueules » au cinéma, l’uniformisation des voix, l’évanescence et l’interchangeabilité des physionomies).

A lire aussi: « Boulette russe » : le roman de la « connerie » ?

Pourquoi, plutôt que de se vouer tout entier à son métier d’écrivain, s’est-il toujours mêlé – j’emploie le verbe à dessein – de ce qui arrivait à la France ? On ne comprend rien à l’attention obsédante, obsessionnelle que Millet porte aux changements et mutations qui affectent nos mœurs, si l’on détache2 cette obsession de l’objet qui la fonde. Et l’on transforme en simple commentateur de l’actualité et pamphlétaire de la décadence française, l’homme qui ne peut se résoudre à voir advenir un monde qui aura totalement détruit, ruiné le sol sur lequel pouvait pousser, éclore ces grandes choses que sont les grandes œuvres littéraires, mais aussi et l’on sait le mélomane qu’est Millet, musicales, plastiques. Une France qui s’est si bien perdue qu’elle a tari la source à laquelle s’abreuvaient et se formaient ceux qui portaient une œuvre.  

Et c’est ainsi que l’on passe à côté de ce que le spectateur engagé qu’est Millet apporte sinon d’unique, du moins de rare, précisément parce qu’il est écrivain Millet : une attention constante à la réalité sensible de la France. Tous ses sens sont en éveil. Il ouvre les yeux, il tend l’oreille, il hume, flaire, goûte.  Le beau et le laid sont ses boussoles morales. 

Le gourmander et le sommer de présenter ses excuses comme cela se produisit sur un plateau de télévision – et comme, hélas, il s’exécuta – lorsque, appelé à commenter la cérémonie de clôture des JO d’hiver de Milan, il avoua sa « préférence » – esthétiquement fondée – pour l’interprète de la Traviata au spectacle offert par l’une des chanteuses de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, c’était délégitimer un critère cependant absolument majeur d’appréciation de la décadence français. 

« Tout commence par le corps », disait Nietzsche. Tout c’est-à-dire la civilisation et c’est bien aussi par là qu’elle finit. Millet est tout regard. Il est aussi tout ouïe et là, il y a de quoi être effondré car s’il est bien une raison de conclure à la décadence française, c’est en tendant l’oreille à la langue que nous sommes venus à parler, « lieu et révélateur » d’une « trajectoire de déchéance ». 

« Nous serons bientôt les derniers à savoir correctement la langue » : il faut être sourd, ou indifférent, pour lui donner tort. La réalité est bien là : des « locuteurs absents à la langue ». Indigence du vocabulaire, assurément, mais plus cruellement encore de la syntaxe et aussi du phrasé de la langue française. La diction est piétinée sans aucun tremblement y compris par ceux qui étaient censés être ses gardiens : les acteurs. « C’est dans les langues et avec elles que meurent les civilisations ».

De la stérilité littéraire à la stérilité de l’époque

Je préciserai un point. Ce texte peut être lu comme une défense et illustration de Millet – pourquoi pas – mais là n’est pas mon objet. Si je considère que ce livre eût mérité de faire un petit événement, si je tente de rendre à la position de Millet son sens rigoureux, si j’attache ainsi à l’épurer de toutes les scories qui la parasitent – et Millet a sa part de responsabilité dans ce parasitage, il donne par trop pâture à ses ennemis comme à ses faux amis contents de retrouver leurs marottes respectives, ainsi dans ce livre, j’y ai fait allusion dans une note,  use-t-il et abuse-t-il du mot « wokisme » – , c’est que non seulement il me semble jeter la lumière la plus vive sur la stérilité littéraire qui se vérifie année après année mais plus largement et terriblement la fadeur généralisée.

La stérilité littéraire d’abord. Même si je n’ignore pas que des écrivains français, il en reste, et certains en effet continuent de nous être nourriciers. Il n’en reste pas moins qu’on a connu période plus féconde et ce que j’ai exposé de la réflexion de Millet me semble jeter une lumière des plus vives sur la crise du livre, crise qui concerne toute la chaîne du livre, mais dont une des causes est la qualité de ce qui se publie aujourd’hui. Je suis convaincue que la sécheresse littéraire s’explique par le fait que la vie est vécue au seul présent, conséquence fatale de la rupture de la transmission et de l’idolâtrie de l’émancipation. 

Un point de comparaison. Millet n’est pas la seule âme inquiète. Mathieu Terence n’est pas plus en repos, en témoigne le petit livre qu’il fit paraître au printemps dernier Littérature d’ameublement3 qui n’est pas sans objet ni trouvailles mais décevant finalement. L’auteur a l’art des formules qui font mouche : fini les livres, voici venu le temps des « bouquins », de l’écrivain converti en simple « livreur » autrement dit répondant à une demande -, le critique littéraire remplacé par le « journaliste-livre ». L’auteur se réclame de La Littérature à l’estomac, et confirmant leur statut de simple « extracteur de résumé », comme disait Edith Wharton dans un texte méconnu, Le Vice de la lecture,  mais autrement cinglant car mettant en cause l’impératif démocratique de la « littérature pour tous », les « journalistes-livres » la lui concédèrent, sauf que Julien Gracq lui mettait en question la terreur que faisait sévir dans les Lettres les existentialistes et dix ans plus tard, dans une conférence plus remarquable encore, nommément Sartre. Or, pour Mathieu Terence, la clef qui ouvre toutes les portes est d’une simplicité d’épure : « la mainmise de l’industrie » sur l’art d’écrire ! C’est un peu court, jeune homme ! Croit-on vraiment que Vincent Bolloré soit pour quelque chose dans l’invasion des librairies par des ouvrages amorphes, atones, asservis aux idoles de l’heure et dépourvus de tout pouvoir conquérant ?

A lire aussi: Un livre émoustillant

Stérilité généralisée. S’il est une chose qu’on sait de Millet même quand on n’a pas ouvert un seul de ses livres, c’est qu’il est un farouche adversaire de l’immigration massive qui fatalement change la physionomie et de la transformation de la France en pays multiculturel. Mais Millet fore plus profond. Son objet premier est bien l’avènement d’une humanité aplanie sur le présent, sans mémoire, sans écho. Autrement dit, la forme d’humanité – si tant est que l’on puisse encore appeler cela humanité – que dans l’indifférence générale, nous laissons, bien légèrement, advenir. 

Le tourment de Millet devrait être le nôtre : Qu’attendre de ces fleurs coupées que nous sommes tous, ou presque, devenus ? Journalistes, politiques, professeurs, intellectuels… Combien, et notamment parmi ceux qui aspirent à présider à la destinée de notre pays, peuvent prétendre être autre chose que des « ombres sans substance », des « raisonneurs sans vocabulaire », des « apatrides spirituels » (Milan Kundera) ? Un De Gaulle est-il encore possible ? Comment le serait-il ? De Gaulle fut possible parce qu’il était riche d’une histoire, d’une langue, d’une littérature.  

 Hors sol, dit-on à juste titre de nos politiques. Détachés des réalités concrètes et quotidiennes assurément, mais d’abord privés de toute sève nourricière, aplanis sur le seul présent. D’où leur parfaite interchangeabilité. C’est l’avenir de l’homme en son humanité qui se joue actuellement. Et pas seulement celui de l’écrivain. 

Le titre est sombre, sans doute – même si pour qui a lu notamment Le Sentiment de la langue ou Musique secrète, il n’est pas interdit d’y entendre résonner un écho au genre musical du tombeau, à Couperin et à Ravel – mais, pas plus que les compositions de ces derniers, la partition de Millet n’est lugubre. Ceux qui soupçonnent chez lui une pente au « dolorisme », « un goût très catholique ou complaisant, voire masochiste de l’échec », s’en étonneront, Millet n’est pas sans espoir…sans espérance ? « L’imperfection du présent est la garantie – le mot est fort, il dit une foi, une confiance – d’un possible qui me tient encore en vie ». En homme instruit de ce que l’imprévisible est la marque même du réel, il ne se risque pas à prophétiser ce qui peut advenir mais il sait que ce monde n’est pas viable. 

Et puis, s’il continue d’écrire, c’est qu’il est soutenu par une conviction que l’on ne peut que partager : la vitalité, la vie vraiment vivante n’est pas du côté des post-écrivains, de ceux qui produisent de la littérature mécanique mais bien du côté de ceux qui vivent “parmi des défunts souvent plus vivants que nos contemporains”.

A lire aussi: Le cirque social

Il raconte dans L’Écrivain français. Tombeau, comment au début des années 2000, confiant à Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur d’alors, l’inquiétude que lui inspirait, pour l’existence et la qualité de ce qui s’écrirait désormais, l’avènement d’une France changeant de forme et de visage, changement qu’il regardait, et continue de regarder comme une « décadence », celui-ci lui répondit qu’il ne lui restait plus qu’à choisir entre se faire héros ou saint ! Autrement dit qu’il consente à la marginalité. Je fis le choix, nous dit Millet (qui ne dédaigne pas l’emphase), de l’héroïsme. Restait à définir le sens qu’il lui donnerait : ce serait de servir la langue française, de rester fidèle à « un très singulier rapport à la syntaxe et à l’histoire de [cette] langue ».  

De ce jour, résolu à ne jamais rien céder aux maîtres de l’heure, Millet s’est promis de porter témoignage. Le mot revient souvent sous sa plume : « témoigner de la mort de la civilisation française », « témoigner jusqu’au bout contre la Bêtise et le mensonge ». Millet se regarde ainsi comme mandaté, comme missionné, comme appelé en effet- le livre se clôt par une belle méditation sur la vocation (une question que je tiens pour majeure) : comment vivre dans un monde qui vous institue en sujet exclusif de droits et ne vous appelle plus à rien ? 

Millet s’est également donné pour tâche de ne pas laisser « cette pratique littéraire très ancienne » se retirer « comme une chandelle qui s’éteint » sans cri, sans bruit, dit Günther Anders, sans veiller sur elle dit Millet et se demander si sa disparition est irréversible. « C’est peut-être quitter une femme que de la laisser partir », dit Danielle Darrieux dans Madame de… de Max Ophuls. C’est la même chose avec les civilisations et leurs trésors. Ne rien faire pour les retenir, c’est les laisser partir. 

Ainsi, loin de se faire le fossoyeur de ce vieux monde qui s’efface ou de simplement en écrire le requiem, vaillamment et, promet-il, jusqu’à son dernier souffle, Millet se donne pour tâche de le maintenir vivant en en poursuivant l’histoire : « Si la littérature telle qu’elle a été vécue depuis Marie de France et Chrétien de Troyes est mourante, à nous de l’incarner encore ». 

Puisque désormais il peut porter témoignage du malheur français sur Cnews – non sans risque, assurément, de contribuer à ce qu’il dénonce, mais, quiconque, et je ne m’excepte pas, accepte de prendre part à ces émissions y est exposé : « l’inflation du commentaire médiatique inséparable de la loquèle internautique » -, escomptons qu’il reprenne le chemin du roman. Celui aussi de l’essai littéraire où il nous parlerait des choses qu’il aime et qui ne doivent pas mourir : on aimerait tant lire Millet sur Maurice Blanchot et L’espace littéraire qu’il tient pour « le plus grand essai qui ait été consacré à la littérature » au XXe siècle ; sur Rachel Bespaloff « dont les écrits nous parviennent enfin », sur Julien Gracq, Fitzgerald, et tant d’autres. Millet est encore de ces êtres riches d’un monde, qu’il nous le donne à partager. 

S’il persiste et signe, c’est qu’il est convaincu, et qui l’a lu véritablement, ne peut que le suivre, de n’être coupable d’aucun des chefs d’accusation attachés à sa personne. 


Richard Millet. L’Écrivain français. Tombeau, Les Provinciales, 2026, 96 pages.

  1. Qu’Annie Ernaux, a fortiori les 119 signataires qui la rallièrent, ne soient guère aller au-delà du titre, on ne saurait en douter. Du “commissaire politique” préposé à la censure et à l’effacement de ceux qui ne pensent pas droit, Millet propose une définition fort convaincante. ↩︎
  2. Ce que font, soit dit en passant, ses ennemis comme ses amis : témoin le Journal du Dimanche convaincu de rendre hommage et légitimité à l’auteur de L’Ecrivain français. Tombeau en titrant “Richard Millet sonde la décomposition française”. Et le lecteur jaloux de son confort intellectuel et moral se repaîtra des saillies contre un “ minoritarisme victimaire, qui déboulonne les statues, épure les classiques, “colorise” le passé”, contre “le débraillé”, contre “le catéchisme woke” et l’écrivain mué en “serviteur agréé du wokisme étatique” ; “affichage publicitaire qui ne propose plus de familles ou de couples blancs” etc.  ↩︎
  3. Editions Le Cerf, 2026 ↩︎

2027: La droite ne gagnera pas en polarisant plus mais en rassemblant

0

La droite pourra-t-elle gouverner si elle est élue en clivant? Tribune.


Une vision politique se juge à sa capacité à répondre aux préoccupations essentielles d’un pays. Pour la France, trois urgences s’imposent aujourd’hui : maîtriser l’immigration, remettre le travail et la production au cœur de l’économie et rétablir durablement la sécurité intérieure. Mais aligner des mesures ne suffit pas. Il faut une stratégie, une cohérence et surtout une volonté politique capable de durer au-delà d’une campagne électorale.

Le débat sur l’immigration, l’intégration et la place de l’islam dans notre société mérite, à cet égard, mieux que des coups d’éclat. En avançant une proposition de référendum sur l’interdiction du voile dans l’espace public sans avoir préalablement sécurisé son architecture juridique, le Rassemblement national prend le risque de transformer une question politique majeure en bataille procédurale. Une interdiction générale du voile dans l’espace public soulèverait de sérieuses difficultés au regard des libertés fondamentales et de la jurisprudence européenne. La laïcité et la neutralité de l’État doivent être défendues avec fermeté, mais avec des instruments suffisamment solides pour résister au contrôle du Conseil constitutionnel et des juridictions européennes. Bref, un problème kafkaïen. 

Car gouverner ne consiste pas à annoncer ce que l’on souhaiterait faire. Gouverner consiste à disposer des moyens juridiques, administratifs, diplomatiques et économiques de le faire réellement et concrètement. La droite doit sortir de la politique du symbole pour entrer dans celle du résultat sinon, elle continuera à déplacer le combat du terrain politique vers celui des tribunaux. C’est précisément le piège dans lequel le Rassemblement national risque de s’enfermer par ses dernières déclarations sur le voile.

Retrouver des marges de souveraineté

Cette exigence de méthode doit devenir la marque d’une droite de gouvernement. La véritable question constitutionnelle dépasse largement l’interdiction de tel ou tel signe religieux : la France dispose-t-elle encore des marges juridiques nécessaires pour décider souverainement de sa politique migratoire, de ses conditions d’entrée et de séjour et de la protection de ses intérêts fondamentaux ? C’est dans cette perspective que les articles 55 et 88-1 de la Constitution méritent d’être remis au centre du débat. L’article 55 organise, sous certaines conditions, la supériorité des traités et accords internationaux régulièrement ratifiés ou approuvés sur les lois françaises. L’article 88-1 consacre constitutionnellement la participation de la France à l’Union européenne. Ces dispositions ont accompagné l’internationalisation et l’européanisation du droit français. 

A lire aussi: Voile: la France face au Mur de la Cécité

Il serait évidemment faux de prétendre que la modification de deux articles suffirait à effacer d’un trait de plume les obligations européennes et internationales de la France. Le sujet est autrement plus sérieux. Il s’agit de déterminer dans quels domaines la Constitution pourrait garantir une capacité renforcée de décision au législateur français et de clarifier l’équilibre que nous voulons établir entre souveraineté nationale, engagements internationaux et appartenance à l’Union européenne. Voilà un sujet qui pourrait légitimement être soumis aux Français. Un tel référendum porterait sur la racine du problème et non sur l’une de ses manifestations. Par son ampleur institutionnelle, il engagerait la conception même que la France se fait de sa souveraineté dans l’ordre juridique européen, comme le référendum de 1992 avait engagé le pays sur le traité de Maastricht.

Tout ne nécessite pas un référendum

Cette réflexion constitutionnelle ne doit toutefois jamais servir de prétexte à l’inaction. De nombreux leviers existent déjà qu’il faut exploiter. La France doit réexaminer l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et chercher, par la négociation ou, lorsque les conditions juridiques le permettent, par sa remise en cause, à sortir d’un régime dérogatoire qui ne correspond plus aux réalités migratoires contemporaines. Elle doit surtout obtenir l’exécution effective des mesures d’éloignement des étrangers condamnés et conditionner beaucoup plus fermement sa politique de visas et de coopération à la délivrance des laissez-passer consulaires nécessaires aux retours. L’écart entre les mesures d’éloignement prononcées et celles réellement exécutées est devenu l’un des symboles les plus visibles de l’affaiblissement de l’État. Une décision qui demeure lettre morte finit par ne plus impressionner personne. Il faut également examiner la possibilité de traiter certaines demandes de protection depuis nos consulats, plutôt que de laisser l’arrivée sur le territoire devenir trop souvent le préalable à l’examen de la situation.

La lutte contre l’islamisme politique doit elle aussi quitter le registre des déclarations et de la rhétorique stérile. Les associations répondant aux critères légaux de dissolution doivent être dissoutes. Les financements étrangers des structures cultuelles, associatives et des organisations servant de relais d’influence doivent être soumis à une transparence et à des contrôles renforcés. Cela suppose également un renseignement territorial puissant et une véritable coordination entre préfectures, parquets et services de renseignement. Enfin, la France doit passer progressivement d’une immigration trop souvent subie à une immigration davantage choisie, déterminée notamment par les besoins économiques, les compétences, la maîtrise de la langue française et la capacité d’intégration. 

Attention: maîtriser les flux n’est pas incompatible avec l’ouverture. C’est au contraire ce qui permet de préserver politiquement cette ouverture. Et une grande partie de ces décisions ne nécessite ni révolution constitutionnelle ni nouveau référendum. Elles relèvent de la loi, du règlement, de la diplomatie et de l’action administrative. Encore faut-il avoir la majorité pour les conduire.

Gagner l’Élysée ne suffira pas

C’est probablement l’une des grandes leçons que la droite doit retenir avant les échéances de 2027. Une victoire présidentielle sans majorité parlementaire solide pourrait très vite se transformer en victoire inutile. Et l’on fera à nouveau face à la paralysie comme c’est le cas depuis deux ans avec le chant du cygne macroniste. 

Le prochain président de la République devra disposer d’une majorité nette, cohérente et suffisamment durable pour gouverner. Sans elle, la volonté exprimée lors de l’élection présidentielle se fracassera sur les blocages parlementaires, les compromis permanents et, finalement, l’immobilisme. Le choix du Premier ministre sera donc décisif. Il ne s’agira pas simplement de nommer un chef du gouvernement ou de récompenser un fidèle. Il faudra trouver une personnalité capable d’élargir le socle présidentiel, de fédérer plusieurs sensibilités autour d’un contrat de gouvernement et de mener la bataille des élections législatives.

A lire aussi: Mini-jupe, moquerie et liberté: mon programme pour la rue

La présidentielle donne une direction. Les législatives donnent les moyens de l’appliquer. Et le futur chef de l’État devra ainsi construire non pas une majorité de circonstance, mais une majorité de transformation, suffisamment large pour conduire en même temps la maîtrise de l’immigration, le redressement économique, le retour de l’autorité de l’État et les réformes institutionnelles nécessaires. La victoire électorale n’est donc que le début. La vraie question est de savoir comment gouverner dès le lendemain.

Redonner aux jeunes la fierté d’être français

Maîtriser l’immigration suppose aussi de savoir ce que signifie devenir français. On ne peut pas demander à ceux qui arrivent de s’intégrer à une nation qui hésiterait elle-même à dire ce qu’elle est. L’école doit donc retrouver une fonction essentielle de transmission. Le drapeau français, déjà présent dans les établissements sous certaines formes prévues par la loi, doit s’inscrire dans une politique beaucoup plus ambitieuse de transmission de notre histoire, de nos symboles et des principes de la République. L’appartenance nationale ne doit être ni honteuse ni abstraite. Elle doit redevenir une fierté que l’école explique, transmet et fait vivre, quelles que soient les origines de chacun. L’intégration ne peut fonctionner si la nation renonce elle-même à transmettre ce à quoi elle demande aux nouveaux arrivants d’adhérer. Mais la droite commettrait une erreur considérable en faisant de l’immigration l’alpha et l’oméga de son projet. Une nation ne retrouve pas sa puissance uniquement en contrôlant ses frontières. Elle la retrouve en travaillant, en produisant, en innovant et en transmettant à ses jeunes générations et ses nouveaux concitoyens.

C’est précisément là que les questions migratoire et économique se rejoignent. Une immigration qualifiée, intégrée, travaillant et correspondant à des besoins réels de notre économie peut contribuer à la création de richesse. Il faut donc sortir de deux impasses : celle d’une immigration insuffisamment maîtrisée et celle d’une économie qui décourage trop souvent le travail, la production, l’investissement et l’entrepreneuriat. Une politique migratoire restrictive qui ignorerait les besoins du marché du travail créerait demain de nouvelles pénuries de main-d’œuvre. Mais utiliser l’immigration pour compenser notre incapacité à remettre au travail une partie de notre propre population active serait tout aussi absurde.

Il faut faire les deux : sélectionner davantage l’immigration économique dont nous avons besoin et mobiliser beaucoup mieux notre propre potentiel de travail. C’est à cette condition que la maîtrise de l’immigration cessera d’être un slogan de campagne pour devenir une véritable politique de gouvernement.

La droite doit désormais choisir

Tout se tient. En effet, la France doit retrouver des marges de souveraineté, maîtriser ses frontières, sélectionner davantage son immigration, remettre le travail au centre de son modèle économique, restaurer l’autorité de l’État et reconstruire une majorité politique capable d’assumer cette transformation. Car une frontière sans économie forte protège un pays qui s’appauvrit. Une économie qui ne maîtrise plus suffisamment ses flux migratoires risque de fragiliser sa cohésion. Une loi que l’État ne sait pas faire appliquer affaiblit l’autorité publique. Et une volonté présidentielle privée de majorité parlementaire finit dans l’impuissance. La critique peut être brillante et féconde mais en politique, elle ne suffit jamais. Seules comptent finalement la victoire et la capacité d’agir.

Il est donc temps de renverser la table. Non pas en multipliant les déclarations spectaculaires ou les promesses juridiquement inapplicables, mais en préparant réellement l’exercice du pouvoir.

A lire aussi: Irresponsables mais pas coupables

La droite ne manque plus de diagnostics. Elle ne manque pas davantage de livres, de tribunes ou de propositions. Ce qui lui manque encore, c’est une stratégie de conquête et d’exercice du pouvoir, de nouvelles figures et des responsables capables de comprendre les attentes du pays tout en construisant les conditions politiques nécessaires pour y répondre.

Charles Pasqua et Philippe Séguin avaient perçu dès 1992 certaines des fractures qui allaient traverser la France et l’Europe. Nicolas Sarkozy avait compris qu’une victoire politique n’a de sens que si elle permet ensuite d’exercer le pouvoir et d’imposer une direction. En 2027, la droite devra à nouveau choisir : continuer à commenter le déclin ou se donner les moyens de gouverner. Le temps des constats est épuisé même si on le dit à chaque échéance électorale. Le prochain combat sera celui de la majorité, de l’autorité et de l’action.

Colette Jéramec et Pierre Drieu la Rochelle, une histoire d’amour

0
L'écrivain Jean-Noël Orengo © JF PAGA / Grasset

Jean-Nöel Orengo publie La Rédemption et retrace comment l’écrivain fasciste Pierre Drieu la Rochelle est parvenu, en 1943, à sauver du camp de Drancy son ex-épouse juive, Colette Jéramec, et ses deux enfants.


Pierre Drieu la Rochelle, voilà un nom qui sent le soufre. Écrivain fasciste et antisémite, partisan de Doriot et du PPF, parti collaborationniste, directeur de la NRF en septembre 1940 sous contrôle allemand, le dossier est lourd. Mais bien sûr avec les écrivains l’affaire n’est jamais simple, surtout quand ils ont du talent, et Drieu en avait surtout aux yeux des âmes sensibles attirées par les causes perdues et les femmes fatales. Les femmes, Drieu les aimantait. Dandy, un brin rêveur, angoissé par la mort, il avait de belles cartes en main. Et puis, il portait une fêlure comme on porte à Venise un masque les soirs de fête libertine. L’écriture était sa raison d’être. Quand il s’est senti sec, il s’est acharné à quitter la scène. Il bandait difficilement, croyait mal faire l’amour, ne supportait pas son corps. Un cocktail détonnant de frustrations.

Pierre Drieu La Rochelle © D.R.

La jeune et riche Colette Jéramec est tombée amoureuse de cet homme secret et ambigu, ami d’enfance de son frère André. Ils se sont mariés en 1917, en pleine « boucherie héroïque », contre l’avis des parents de Colette. Puis ils se sont séparés. Malgré les caresses maladroites et confuses de Drieu, elle a continué de l’aimer. Quand elle le revit à Rome, en 1934, elle lui demanda avec insistance de lui faire un enfant. Drieu venait de publier Socialisme fascisme, mais cela n’avait pas d’importance. C’était également un grand coureur. Comme il le confia un jour à son ami Malraux, il détestait les femmes car il ne pouvait se passer d’elle.

A lire aussi: Rappeneau, la grâce et l’enchantement

J’avoue en avoir un peu assez des écrivains qui ont choisi le camp de la défaite et de la honte, même si certains finissent pléiadisés. Le roman de Jean-Noël Orengo, La Rédemption, ne juge pas Drieu. Lui-même a écrit qu’il avait joué, perdu et qu’il méritait la mort. Il tint parole le 15 mars 1945, en ouvrant le gaz, après avoir avalé trois tubes de gardénal. Ce qui importe à Jean-Noël Orengo, auteur de six romans, dont Vous êtes l’amour malheureux du Führer (2024), c’est que Drieu, en 1943, soit parvenu à sauver Colette et ses deux jeunes fils internés à Drancy, antichambre d’Auschwitz. Comme le résume le romancier, « pour y parvenir, il fallait être compromis et se compromettre encore plus. » En d’autres termes, seul un salaud pouvait réussir ce geste noble. Le contraire de Sartre, qu’Orengo n’épargne pas, en rappelant son attitude pendant l’Occupation. Il précise que « Sartre aux mains sales » avait placé sur une liste d’épuration Drieu, alors que ce dernier l’avait fait libérer du stalag.

De Colette Jéramec (1896-1970), on ignorait presque tout. Réparation est faite. Elle apprit sa judéité par hasard, détestait sa classe sociale, son argent, devint mécène des surréalistes. Elle fut également une brillante scientifique. À Drancy, elle refusa de porter l’étoile jaune, écrivit à Drieu pour qu’il la sauvât avec ses deux enfants. Pourtant l’écrivain était antisémite. Mais elle devait savoir que l’homme n’était pas profondément mauvais. Du reste, en 1944, Malraux tendit la main à Drieu. Il lui proposa de l’exfiltrer en l’incorporant sous un faux nom à la brigade Alsace-Lorraine. L’auteur du Feu Folet – un bide à sa publication – refusa. Comment parvint-il à délivrer du piège mortel Colette et ses deux enfants ? Orengo avance plusieurs hypothèses. Le résultat, c’est que cet écrivain rempli de haine à l’égard des juifs, des homosexuels – il aurait néanmoins partagé une « séance de gymnastique peu ordinaire » avec Aragon – et de la gent féminine, réussit dans sa délicate entreprise. Orengo résume : « Se salir dans les mots, s’anoblir dans les actes. » Le roman éclaire les contradictions d’un homme qu’on ne peut totalement haïr.

Une chose est certaine : Colette aimait profondément Pierre. Et je crois que c’était réciproque. En tous cas, elle lui donna l’occasion de se racheter.

Jean-Nöel Orengo, La Rédemption, Grasset, 416 pages.

Paris, année 1970

0
© Crédit photo : BHVP

L’air de la rentrée vous déprime ? Visitez l’exposition photographique « C’était Paris en 1970 » à la Bibliothèque historique de la ville dans le Marais. Elle est gratuite et visible jusqu’au 7 octobre


Après un été épuisant, grinçant pour les nerfs et les végétations, et avant que ne démarre une campagne présidentielle toute aussi épuisante et agaçante, les yeux fatigués par des incendies en floraison et des températures déraisonnables, le retour à Paris est poussif. Plus que laborieux. A reculons. Vous n’êtes pas dedans. Voilà tout. Le corps ne s’est toujours pas remis de ces vagues successives de chaleur. La tête est ailleurs. La peau est flasque et la bouche béante. Les vacances n’ont pas reposé des machines à bout de souffle. Vous manquez de goût à tout. La capitale a beau déployer son luna-park des rentrées scolaires, ses ballons rouges et ses colliers de nouilles, ses cahiers grands carreaux et ses couvertures plastifiées, vous n’y croyez plus. La France se passera de vous. Dans une société perfusée à la nouveauté rance, nous aurons droit aux nouveaux candidats, aux nouveaux programmes télé, aux primoromanciers en habits de communiants, aux chaînes info palpitantes, aux débats sans fin et sans fond, à toute la quincaille démocratique et à une citoyenneté en capilotade. Le cœur n’y est pas. Tout simplement. Vous passez votre tour, cette année. Forfait pour cause d’inaptitude physique à supporter l’actualité ! L’intendance suivra.

A lire aussi, du même auteur: Philippe Bouvard (1929-2026), le dernier nabab

D’habitude, vous faites semblant de vous intéresser aux livres. Vous vous êtes rendu compte que la littérature, au-delà de 38 degrés, c’était très surfait, presque une forme de harcèlement. D’impolitesse, certainement. L’État devrait réguler. Le meilleur des romans ne fera jamais le poids face à une climatisation bien réglée. Les bons auteurs savent que leur prose ne sert à rien et les lecteurs sont sensibles à cette délicatesse. Le dérèglement climatique aura eu le mérite au moins de revoir nos priorités culturelles. Tout le monde pousse des mots avec plus ou moins de talent. Tout le monde a sa petite idée sur le « vivre ensemble ». Tout le monde veut diriger le pays. Que dieu les garde. Vous êtes rentrés à Paris, énervés, à fleur de peau, encore plus susceptibles qu’avant, mécontents de vous, suspicieux, se demandant ce que la ville avait prévu pour vous rendre le quotidien encore plus compliqué et nébuleux.

Vous aspirez à peu de choses, un petit coin de nature, un bosquet, un vent frais et pétillant, une rue ombragée, une place qui n’a pas perdu ses arbres au profit d’un mobilier urbain agressif, la silhouette d’un immeuble haussmannien qui vous ferait croire à une certaine pérennité…

Poussez jusqu’à la Bibliothèque historique de Paris, dans le Marais, à côté de Carnavalet, non loin de la Place des Vosges, il y a là, une expo « C’était Paris en 1970 » qui ne vous promettra pas les grands soirs, mais vous donnera un coup de pouce pour se fader nos contemporains. L’idée n’est pas nouvelle. Elle remonte même au printemps 1970, la ville de Paris et la FNAC ont lancé un concours dans « le but avoué de constituer des archives photographiques de la capitale aussi précises et complètes que possibles. Pour l’occasion, Paris est divisé en 1755 carrés virtuels de 250 mètres sur 250 mètres ; chaque carré pouvant être tiré au sort par un photographe amateur en vue d’effectuer un reportage. La Bibliothèque historique est désignée pour recevoir la riche production du concours, suscitée en quelques semaines, soit 30 000 diapositives couleur et 70 000 tirages noir et blanc ». Une partie de ces clichés est exposée jusqu’au 7 octobre dans la cour pavée et à l’intérieur de l’établissement. L’exposition est modeste ce qui la rend vraiment attachante. Elle est l’œuvre d’amateurs qui ont capturé Paris au pied de leur balcon, un Paris familier rien qu’à eux. On y voit leur rue, leurs loisirs, leur voiture, les chantiers en construction, les affiches des manifs et des comédies musicales sur les murs, tout le décor des jours ni heureux, ni malheureux. Il ne s’agit pas d’un Paris touristique ou d’un Paris léché par de grands professionnels, cadré pour susciter une émotion trafiquée. Sur ces clichés, c’est le Paris de mamie, de papy, le Paris du bistrot, de la bagnole, des gamins qui chahutent, des filles en mini-jupes, un Paris aux couleurs insensées de l’orange, du vert, des tissus aux motifs géométriques, des ménagères à cabas et des blouses d’écoliers. Ça ne parait rien, mais la banalité de nos aïeux nous serre le cœur. Chacun y verra ce qui l’anime, certains analyseront les luttes féministes, les combats politiques d’alors, l’opposition à la guerre du Vietnam ou à Pompidou, le sort des mères au foyer, l’urbanisation à outrance, la précarité des immigrés, tout ça, c’est encore du discours, de l’immatériel qui ne dit pas la réalité des Hommes.

J’y ai vu moi des images fascinantes, une circulation dense et pimpante, des Peugeot partout, des 404 par dizaines, en taxi ou en cabriolet, une famille réunie autour d’un break 204, le père debout en costume et en clope, la mère assise, le chien turbulant et les enfants en culottes courtes, tout un monde qui ne se plaint pas, qui ne geint pas et qui doit nous regarder avec effarement. Et puis cette photo de la rue Mont-Cenis dans le XVIIIème arrondissement, d’une beauté sans nom, le coin d’une rue comme tant d’autres, une rue adoubée dans les chroniques de Léon-Paul Fargue, une rue essentielle et quelconque. Là une 2CV, un troquet fermé pour l’instant, une perspective de lampadaires et, de dos, une jeune femme, en robe à bretelles d’inspiration Vasarely. Elle descend la rue. Son destin en main. Sans érotisme tapageur. Dans la simplicité rayonnante de son époque. Elle pourrait être notre mère à tous.

Le peuple est prié de se taire

0
Le président Emmanuel Macron photographié lors d'une conférence de presse à Stockholm, en Suède, le lundi 31 août 2026 © Pontus Lundahl/TT/AP/SIPA

L’extrême centre est la caricature d’un pouvoir paranoïaque irrité par la contradiction, selon notre chroniqueur. Cet été, le régime est allé jusqu’à brandir un délit d’« ingérence intérieure » pour légitimer le délit d’opinion.


L’extrême centre, obstacle à la libération des Français

« On a oublié le peuple » : l’aveu est venu de Philippe Brun, député PS candidat à la primaire interne de son parti1. Toutefois, cette tardive lucidité n’a toujours pas pénétré le monde clos de la Macronie. Le 12 août, Paris Match a promu à sa une le portrait du chef de l’État chevauchant, tout en muscles de bras et de cuisses, un écumant jet-ski rouge, au pied de la citadelle de Brégançon : une obscène flatterie du narcissisme d’Emmanuel Macron, alors que la France recule plein pot. Durant cet été, plus de 5 millions de spectateurs ont, pour leur part, plébiscité le diptyque d’Antonin Baudry sur La Bataille de Gaulle. Des salles applaudissent. Imaginerait-on le Général faire le kéké devant des paparazzis ? La classe politique, comptable du chaos, a au moins réussi à rendre les Français nostalgiques de leur grandeur passée.

A lire aussi: Causeur #148: La dette publique, c’est moi!

Même la Justice semble redécouvrir qu’elle juge « au nom du peuple français ». Dans son arrêt du 7 juillet permettant à Marine Le Pen d’être éligible en 2027, la cour d’appel a rappelé « la liberté de choix de l’électeur » et « la liberté des candidatures ». Les juges ont renoncé à entraver un processus démocratique, contrairement au Parquet national financier dont les manœuvres ont plombé François Fillon, favori en 2017. Pour sa part, le Conseil constitutionnel, saisi par le PS et LFI, a estimé (14 août) que la loi du 21 juillet interdisant les réseaux sociaux au moins de 15 ans portait, dans ses modalités d’application, une atteinte « disproportionnée » à la liberté d’expression. Quant aux juges d’instruction de Valence (Drôme), ils ont requalifié, le 20 juillet, le meurtre de Thomas Perotto à Crépol (novembre 2023) en crime contre « la race blanche et la nation française », à rebours du déni, imposé pourtant par le parquet, sur le racisme antiblanc.

Ces petits faits dévoilent une atmosphère. Elle est tempétueuse. La libération du pays dépasse la quête gaullienne. La résistance gagne les citoyens oubliés par l’aristocratie technocratique accrochée à ses privilèges. L’extrême centre, ainsi nommé en raison de la dérive illibérale de la Macronie, est la caricature d’un pouvoir paranoïaque irrité par la contradiction. La contrariante Cnews et les indomptables réseaux numériques sont les obsessions de l’État censeur et de ses médias. Le projet de loi Bergé a repris une disposition déjà retoquée par le Conseil constitutionnel en 2018 visant à traquer des propos trop critiques. Même le Sénat a sorti en juillet, de la manche du centriste Laurent Lafon, un délit d’« ingérence intérieure » qui pourrait bien être le faux-nez d’un délit d’opinion…

A lire aussi: Hara-kiri progressiste

La libre parole menace le régime. Ses apparatchiks jouent la diversion. L’accusation en « ingérence extérieure », pour désigner la Russie de Poutine dont Macron a juré la défaite, se rapproche du complotisme. La journaliste russe, Xenia Fedorova, qui appelle à la paix des Slaves avec l’Ukraine, a été jugée indésirable en France au nom de « l’ordre public ». Cependant, le gouvernement se tait face aux ingérences algériennes, iraniennes, qatariennes, etc. Lors de l’invasion de Ceuta (Espagne), fin juillet, par 72 000 Maghrébins finalement refoulés pour la plupart, Laurent Nuñez a accusé les réseaux sociaux d’« ingérences informationnelles », pour avoir diffusé les images. L’infantilisation du débat démontre l’épuisement de la politique sans le peuple. Changeons tout !

  1. Europe 1, 23 juillet. ↩︎

Lindsay Clancy: « N’importe laquelle d’entre nous »?

0
Lindsay Clancy lors de son procès, au tribunal de Plymouth, le 19 août 2026 © Amanda Sabga/AP/SIPA

Le féminisme victimaire dissoudra-t-il la responsabilité pénale? Aux États-Unis, le procès de Lindsay Clancy, accusée du meurtre de ses trois enfants, a finalement été annulé faute d’unanimité du jury, 11 jurés ayant voté pour l’acquittement pour irresponsabilité pénale contre un seul. Dans un pays qu’on sait déjà assez divisé, tout le monde y va de son avis.


L’affaire Lindsay Clancy révèle une dérive idéologique désormais familière : la substitution de la responsabilité individuelle par une solidarité automatique fondée sur le sexe (ou sur la « race » ou la couleur de peau). En janvier 2023, Mme Clancy a méthodiquement étranglé ses trois enfants (5 ans, 3 ans et 8 mois) dans son sous‑sol à Duxbury, dans le Massachusetts. Les faits ne sont pas contestés : il s’agit d’actes exécutés dans un laps de temps suffisamment long pour qu’une volonté criminelle se manifeste et persiste. Pourtant, une partie du mouvement féministe a choisi d’y voir non un triple homicide, mais l’expression d’une souffrance féminine collective.

Des centaines de militantes féministes venues la soutenir

Devant le tribunal, des centaines de femmes vêtues de rose ont proclamé leur soutien à l’accusée, des millions l’ont soutenue sur les réseaux sociaux, affirmant qu’« elle pourrait être n’importe laquelle d’entre nous ». Cette rhétorique repose sur une confusion volontaire entre pensées « négatives » — fréquentes après la grossesse, se traduisant rarement par une vraie dépression et surtout sans lien démontré avec le passage à l’acte — et homicide prémédité. Ces militantes abolissent la frontière fondamentale entre pensées et action et entre vulnérabilité et culpabilité.

L’argument féministe invoqué ici n’est pas nouveau : il postule que les femmes seraient déterminées par leur biologie, incapables d’un plein exercice du jugement moral. En prétendant que « toute femme » pourrait tuer ses enfants sous l’effet de l’anxiété ou de la dépression, les militantes réactivent une vision paternaliste que les mouvements d’émancipation avaient précisément combattue. Loin de défendre les femmes, cette posture les réduit à des êtres gouvernés par l’émotion, dont les actes ne relèveraient plus de la responsabilité mais d’une fatalité hormonale.

A lire ensuite: Macron-Burnham, Farage-Bardella: dansons le quadrille à Londres !

Or les faits établis par l’enquête contredisent cette lecture compassionnelle. Mme Clancy a attendu que son mari quitte le domicile, préparé les lieux, utilisé des élastiques de sport pour étrangler successivement ses trois enfants, puis tenté d’effacer sa propre responsabilité par une mise en scène suicidaire peu convaincante. La séquence manifeste une intention criminelle continue. La préméditation n’est pas une hypothèse : elle est inscrite dans la chronologie même des actes.

Un seul juré sauve l’honneur

Le procès a pourtant débouché sur un mistrial, une absence de verdict, conséquence de l’incapacité du jury à atteindre l’unanimité. Face à onze femmes (en majorité) et hommes « en colère », un seul juré a sauvé l’honneur en refusant de céder à la pression émotionnelle et au climat militant entourant l’affaire. Ce juré a rappelé que la justice doit se fonder sur des faits et sur la loi, non sur des émotions.

L’affaire Clancy illustre ainsi une tendance inquiétante : la transformation du féminisme en un dispositif d’exonération morale. En érigeant l’accusée en symbole de la condition féminine, ses défenseurs ont invisibilisé les victimes – trois enfants dont la mort est reléguée au rang d’« effets secondaires » d’un malaise maternel. Cette inversion morale, qui fait des émotions de l’assassin le centre du récit et des victimes des accessoires, constitue une rupture profonde avec les principes élémentaires du droit pénal.

La justice américaine rejugera peut‑être Lindsay Clancy, mais le climat d’un éventuel futur procès ne sera pas différent de celui-ci. Notre société accepte‑t‑elle qu’une idéologie victimaire déclare les femmes irresponsables par nature ? De même qu’elle devrait les croire en toutes circonstances dans les affaires MeToo, au mépris de la présomption d’innocence ? Le féminisme qui s’est exprimé devant le tribunal n’a pas défendu les femmes : il a défendu l’abolition de leur responsabilité. Et c’est précisément ce que ce juré isolé a refusé d’entériner.

Hurlements en faveur d’Estéban Lepaul

0
Stade Jean Bouin, Paris, le 7 novembre 2025 (C) JOHN SPENCER/SIPA

Trois buts en deux matchs, dont un contre le PSG pour la reprise de la Ligue 1. L’attaquant rennais Estéban Lepaul en est désormais à 23 buts sur les douze derniers mois, qui ont fait de lui le meilleur buteur de l’exercice précédent.


À 26 ans, alors qu’il n’a découvert le sommet du football français qu’en 2024 après plusieurs années passées à végéter dans les étages inférieurs, Estéban Lepaul apparaît comme un lointain petit frère de Jean-Pierre Papin pour sa capacité à déclencher des frappes et son style spontané, de David Trezeguet pour l’efficacité statistique devant le but et d’Olivier Giroud pour le parcours. Naples, l’Atlético de Madrid et Benfica se sont renseignés à la fin de ce mercato, mais il a préféré faire une saison de plus sous les couleurs de Rennes, où il découvrira la Ligue Europa et la pelouse de la Juventus. La question se pose désormais : Lepaul est-il un prétendant à l’Équipe de France ?

Un ouvrier du but

Il fallait l’écouter parler de son métier, en mars dernier, sur la chaîne officielle de la Ligue 1. Estéban Lepaul est attaquant comme on est rempailleur de chaises. « Ces ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient. Ils avaient un honneur, absolu, comme c’est le propre d’un honneur. Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait », écrivait Charles Péguy. Avec Estéban Lepaul, il faut que les buts soient bien mis. Tête piquée contre Marseille lors de la clôture de la saison 2025-2026, frappe limpide contre Strasbourg en avril : l’attaquant est complet et vaque dans la surface de réparation comme un poisson dans l’eau. Estéban Lepaul est en quelque sorte un ouvrier du but qui a su monter les marches du football français. National 2 sous les couleurs d’Épinal, National avec Orléans, Ligue 2 avec Angers. Au même âge, les espoirs se disputaient déjà le prix du Golden Boy européen.

A lire aussi: Zinedine Amnésique Zidane

Maintenant qu’il est installé comme un joueur incontournable de la Ligue 1, la question de l’étape suivante se pose : celle de sa convocation en Équipe de France. Elle se posait déjà au printemps dernier, quand quelques voix s’élevaient pour le voir dans l’avion pour la Coupe du monde aux États-Unis. Le précédent sélectionneur, Didier Deschamps, a toutefois rarement intégré des joueurs au-delà de leurs 25 ans et accordait le plus souvent sa préférence aux éléments déjà exilés à l’étranger (ou au PSG). Quant aux joueurs du Stade Rennais, ils n’étaient pas d’un standing suffisant pour taper dans l’œil de Deschamps — à part pour le rôle de gardien remplaçant. Martin Terrier avait été laissé de côté avant la Coupe du monde 2022, comme Eduardo Camavinga avant l’Euro 2021. En 2022, Stéphane Guivarc’h nous confiait qu’en son temps déjà, s’il était resté une saison de plus à Rennes, il n’aurait probablement pas été retenu par Aimé Jacquet pour le Mondial 98. Le club de François Pinault a beau s’être installé dans le premier tiers de la Ligue 1 depuis un quart de siècle, il faut souvent en être parti pour envisager une carrière chez les Bleus.

À la place de qui ? On a notre idée

Pierre Ménès se demandait dernièrement sur sa chaîne à propos d’une hypothétique sélection : « À la place de qui ? ». Pas forcément tout de suite à la place de l’un des titulaires de la ligne d’attaque des Bleus. Kylian Mbappé est inamovible. Michael Olise et Désiré Doué devraient s’installer durablement. Pour Ousmane Dembélé, au physique plus fragile, il y a déjà plus de doutes : il a du mal à entrer dans sa nouvelle saison et a été mis au repos forcé par Luis Enrique. Il y a aussi les remplaçants Jean-Philippe Mateta et Marcus Thuram. Le premier a montré ses limites techniques lors de ses quelques minutes jouées au Mondial ; le deuxième n’a jamais montré grand-chose en Équipe de France.

Avec son profil technique de joueur assez 90’s (son père, Fabrice Lepaul, avait été un grand espoir de l’AJ Auxerre des années 1990 avant qu’un accident de la route ne brise sa carrière), il pourrait fixer la défense adverse, occuper la surface de réparation, ouvrir des espaces à ses coéquipiers plus véloces, qui ne demandent pas mieux. Plusieurs chroniqueurs sur RMC font activement campagne pour Lepaul. Ce type de lobbying paie parfois : Franck Ribéry en avait bénéficié peu avant le Mondial 2006. En attendant, Zinédine Zidane doit annoncer le 18 septembre prochain la liste des joueurs pour son premier rassemblement. Le 28 juillet, lors de sa première conférence de presse, il avait annoncé une révolution en douceur : « Je n’ai rien à redire sur ce qu’il s’est passé. On fera les choses différemment, c’est une certitude […] Mais il n’y aura pas de rupture. » Et si en faisant le pari Lepaul, Zidane marquait son territoire après le long règne de Didier Deschamps ?

Par Toutatis !

0
D.R.

Ils sont de retour, et ils ont désormais une charte: le 15 août, des druides français se sont réunis dans le Limousin pour codifier les principes de leur vieille religion. Lutte contre les charlatans, écriture inclusive et pouvoirs supposés sur la météo: Panoramix doit se mettre à jour.


La radio ICI Limousin a récemment relaté un événement capital1. Le 15 août, à Saint-Jean-Ligoure (Haute-Vienne), la majorité des druides de France ont en effet signé, sous l’égide historique et spirituelle de leurs illustres prédécesseurs, Diviciac, Cathbad et Panoramix, la « charte des druides », un document qui fera date et qui, il convient de le noter, a été rédigé en écriture inclusive, preuve que « le/la druide contemporain(e) » n’est pas l’être farfelu et déconnecté du monde que certains imaginent. Cette charte regrette que « le Druidisme [soit] parfois la cible de charlatans cherchant à exploiter la crédulité des gens en promettant des guérisons miraculeuses ou des pouvoirs surnaturels ». Marc, druide depuis cinquante ans, tape du poing sur la table et met les points sur les « i » : « Il y a des gens qui disent qu’ils peuvent donner des ordres aux dieux ! Tout ça, c’est de la foutaise ! » En revanche, aucun doute n’est permis, « les puissances de la nature sont les divinités des Druides ».

A lire aussi: Voiles et vapeurs de la République

C’est ce « côté en phase avec la terre et les éléments » qui a attiré François Bourillon, le plus vieux druide limousin en exercice. Surnommé Merlin, celui-ci tient à préciser : « Pas Merlin l’Enchanteur de Disney. Nous ne caressons pas les arbres le matin au petit-déjeuner. » Méfiance, prévient-il, « certains ordres vous proposeront d’être druide en six mois moyennant 400 euros », alors qu’il faut en réalité compter une bonne douzaine d’années de formation aux « sciences théologiques, naturelles, divinatoires et bardiques », et, suppose-t-on, à la cueillette du gui et à la distillation de l’hydromel, pour obtenir le statut de druide. Le druide breton Arthos tient par ailleurs à protester contre les réputations de rêveurs, d’hurluberlus, voire de jobards, qui collent trop souvent à la peau de ces nobles gardiens de la culture druidique. « On porte des robes blanches et on se met en cercle pour réciter des textes », explique-t-il avant d’ajouter en scrutant l’horizon : « Il m’est arrivé de modifier le temps, de faire apparaître des nuages ou le soleil lors de cérémonies. » Par Toutatis ! Pourvu qu’il ne nous fasse pas tomber le ciel sur la tête…

  1. https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-ici-limousin/on-n-est-pas-merlin-ou-gandalf-les-druides-du-limousin-signe-une-charte-ethique-commune-7712928 ↩︎

Un matin Art déco

0
DR

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Ce matin-là, la Sauvageonne était restée chez elle ; je l’imaginais se nicher sous la couette, telle une jeune chatte. Pour peu, elle eût été capable de ronronner. (Le vieux Yak, on le sait, détient une imagination plus fertile que la plaine du Pô.) J’avais rendez-vous chez le dentiste ; il y avait plus de quatre ans que je n’y étais pas allé. « C’est mal, Philippe ! », me disais-je en conduisant vers le centre-ville. Le cabinet dentaire se trouve à proximité du journal dans lequel j’ai réalisé presque toute ma carrière professionnelle. C’était pratique ; je pouvais m’y rendre entre deux mises en page, entre l’écriture de deux articles, entre deux interviewes. Mon dentiste me reçut avec bienveillance, comme si nous nous étions quittés la veille. Quatre ans, au fond, ce n’est pas si long quand on a de bonnes dents.

Portes de l’ancien siège du Courrier Picard, Amiens. Photo de Philippe Lacoche

A lire aussi: Rappeneau, la grâce et l’enchantement

En sortant de chez le praticien, je flânais dans la petite rue qui longe le journal. J’avais l’âme barbouillée par le goudron de la nostalgie. Je me revoyais, vingt ans plus tôt, pénétrant dans la vaste entrée percée dans la façade de l’immeuble Art déco ; le quotidien régional bénéficiait encore de son statut si singulier, si fraternel de coopérative ouvrière, loin, si loin de la presse ultralibérale et convenue des grands groupes. Des visages me revenaient, dont celui d’un confrère, suicidé trop tôt à cause d’une rupture amoureuse. Ses traits étaient aigus, comme tirés par une souffrance intérieure, pieuvre maléfique qui, peu à peu, le dévorait. Je l’avais aperçu, un matin, la cigarette au bout des lèvres ; il se dégageait de toute sa personne un sentiment de mal-être, une aura délétère et sans issue. Pourquoi pensais-je à lui ? Je n’en savais rien. Peut-être parce qu’il devait se trouver à cet endroit précis lorsque je l’avais observé, non loin du Café de presse dont il ne reste rien. Plus rien. Je me disais que ce confrère suicidé eût pu apparaître dans un roman de Modiano ; une manière d’ombre inquiétante et subreptice. Et cet autre confrère, photographe de grand talent, au regard si triste, presque vide, capable de concentrer tant de vie dans ses clichés alors qu’il avait si peu de talent pour cette vie qui ne lui plaisait plus et à laquelle il choisira de mettre un terme un 15 août de l’année 2004. Il avait 48 ans.

A lire aussi: Rock en Seine 2026: une cuvée d’exception

Je m’approchai d’une porte qui donnait sur l’ancienne salle de rédaction. Sur le fronton subsistait un motif Art déco, vestige de l’ancien journal d’obédience radicale-socialiste, suspecté de collaboration avec l’ennemi pendant la Deuxième Guerre mondiale, repris de force par les journalistes résistants à la Libération. Combien de regards bien informés s’étaient posés sur ce fronton, sur ce détail architectural ? Des regards pleins de joie, de tristesse, d’ambition, d’énergie pour raconter la vie qui passe et qui fuit plus vite que les eaux de la Somme vers Saint-Valery, vers Le Crotoy, vers la mer. Vers l’infini plein de vide. Je me mis à penser à la Sauvageonne, nichée sous la couette, et accélérai le pas pour tenter de rattraper le présent qui, lui aussi, fuyait comme une vieille rotative inutile, poisseuse et huileuse.

Vénération Mélenchon

0
Jean-Luc Mélenchon rejoint les salariés d’ArcelorMittal mobilisés près de l’Assemblée nationale, Paris, 11 juin 2026. © Arnaud César Vilette/SIPA

Dans notre comédie électorale, le rôle du croque-mitaine, longtemps tenu par Jean-Marie Le Pen échoit aujourd’hui à Mélenchon. Il y a des raisons d’avoir peur de la mélenchonisation des esprits. Mais rejouer contre LFI le cirque antifasciste serait néanmoins une faute. Ses jeunes électeurs ne sont ni des monstres ni des imbéciles : ils sont nos enfants, et nous sommes responsables de leur crédulité.


D’accord, ça fout la trouille. La raison et les sondeurs ont beau nous dire que la victoire de Mélenchon est l’une des issues les plus improbables de l’élection présidentielle, qu’il n’existe aucun scénario où il remporte le deuxième tour, une petite voix apocalyptique nous susurre qu’en politique rien n’est jamais joué d’avance, que l’Histoire regorge de coups de théâtre fâcheux et que des autocrates arrivés au pouvoir par les urnes, ça s’est déjà vu. Attention, ça ne signifie pas qu’il lancerait une chasse aux juifs. Son installation à l’Élysée donnerait sans doute des ailes à ceux qui pensent faire le bien en traquant, ostracisant et insultant les « sionistes ». Mais Mélenchon-président, ce sera d’abord la chasse aux riches et ultra-riches, ce qui pour lui comme pour Hollande en son temps, commence à 4 000 euros par mois. Du reste, il n’enfermera pas les nouveaux koulaks dans des camps ni ne les pendra à des réverbères. Il se contentera de les ruiner – comme il ruinera les 92 % de contribuables « honnêtes » auxquels il promettait la prospérité dans un entretien d’anthologie au Figaro : « Notre programme augmentera le pouvoir d’achat par le blocage des prix et les baisses d’impôts pour 92 % des contribuables. Certes, ce n’est pas tout le monde. Et pas ceux qui sont en haut de la pile, qui gagnent plus de 4 000 euros par mois et surtout les grandes fortunes1. » Mélenchon est le rejeton très réussi de Robespierre, Lénine et Trotsky. Il semble croire pour de bon que la parole politique est performative, qu’elle peut par sa simple force changer le réel et rééduquer les hommes. « À bas l’improvisation permanente […]. Dans tous les domaines, il faut identifier, prévoir, organiser, discipliner », a-t-il lâché durant son discours de clôture des Amfis (les amphis de LFI). Le Parti décide, l’intendance suit.

Calmons-nous et buvons frais. Il n’y a pas dans notre pays 51 % de gogos prêts à acheter ces bobards – et à prendre le risque d’être « disciplinés » à la schlague fiscale. Au-delà du rapport fantasque que les Insoumis entretiennent avec les réalités économiques, finement analysé par Gil Mihaely dans notre dossier du mois, une nette majorité de Français déclarent avec constance aux sondeurs et autres oracles qui scrutent leurs entrailles collectives que Mélenchon est dangereux pour la paix civile et la démocratie, et qu’il l’est bien plus que Marine Le Pen. Plus il soude son socle, plus il effraie le reste des électeurs. Pour beaucoup, ce sera « Tout-sauf-Mélenchon ». Pour votre servante itou.

Mélenchon, le nouveau Père Fouettard

Dans notre comédie sociale, Mélenchon is the new Le Pen. Les résistants de la rive gauche ayant échoué à faire porter à la fille le chapeau du père, il remplace progressivement le vieux briscard d’extrême droite dans le rôle du Père Fouettard dont on menace les électeurs s’ils votent mal. Il y met du sien. Antisémitisme maquillé ou pas, haine du libéralisme, croyance fanatique dans le dirigisme économique, appel à la rue contre les urnes, complaisance théorique et pratique avec la violence politique : comme « totalitaires d’atmosphère », les Insoumis sont plus crédibles que les électeurs de Marine Le Pen – et même que ceux de Jean-Marie. Les antisémites de fin de banquet qui votaient Le Pen malgré ou peut-être à cause du point de détail ne justifiaient pas le meurtre d’enfants juifs, en tout cas pas devant les caméras. Si certains applaudissaient de vieux crabes nazis, ils s’en cachaient. À LFI, de sympathiques jeunes gens en lutte contre les inégalités et pour la paix dans le monde ovationnent sans états d’âme un type dont le plus haut fait d’armes est d’avoir essayé de tuer un rabbin.

A lire aussi: Amfis: les outils de l’indignation

Le plus fort, c’est la jonglerie qui parvient à draper cette rhétorique brutale, ces comportements fascistoïdes et ces affects épurateurs dans le manteau de la Résistance et de l’antifascisme. Une bonne partie de la jeunesse des villes est fermement convaincue que Mélenchon est le seul rempart contre la peste brune et que, comme il l’a proclamé sans vergogne aux Amfis, la droite, le centre et le Rassemblement national forment désormais « un bloc idéologique unique ». Eux et nous. Quand on se rappelle qu’aux dernières législatives, les dirigeants de la droite, de Bertrand à Retailleau, ont encore accepté l’oukaze du « barrage républicain » (contre le RN), le gars est ingrat. Toutefois, le sous-texte visait plutôt les sociaux-traîtres, ces socialistes qui refusent de se rallier, dont notre journaliste infiltré nous apprend qu’ils ont été copieusement hués sous les tentes berbères accueillant les rencontres : « Ils sont déjà là, tout trouvés, tout désignés, les enfants de ceux qui, nous voyant nous avancer vers la victoire, commencent déjà à se dire : “Plutôt Hitler que le Front populaire.” Version XXIe siècle des capitulations, des trahisons de la génération qui l’a déjà dit une fois. » Passons sur les raccourcis historiques, on a compris l’idée. Mélenchon se trompe. Mes indécrottables et chers amis soc-dem jurent encore que si le funeste duel advient, certes, ils ne voteront pas pour lui, mais que jamais au grand jamais, ils ne donneront une voix à « l’extrême droite ». J’aime à penser que, si le leader Insoumis était en position de gagner, dans le secret de l’isoloir, ils se raviseraient. En attendant, inutile de discuter, c’est religieux. Et qu’on se rassure : perso, entre Hitler et Mélenchon, je n’hésiterais pas. Je voterais Mélenchon sans gants Mapa2.

Face au FN, le « cordon sanitaire » a eu pour prix exorbitant le bannissement symbolique d’un nombre croissant d’électeurs, « ploucs », fachos et autres déplorables qui « roulent au diesel et fument des clopes », sommés d’assister en silence à la destruction de leur monde

Ne rejouons pas le cirque antifasciste

Face à cette pantalonnade résistante martelée par la propagande francintérienne, on est tenté de monter dans les tours antifascistes et de retourner à l’envoyeur ses glapissements outragés. No Pasarán toi-même ! Après tout, me souffle-t-on, avec le RN, ça a marché. En réalité, le chantage moral « perds ton siège ou perds ton âme » n’a pas servi à contenir le FN (il n’y avait pas besoin de ça) ni à frapper d’interdit l’antisémitisme, mais à barrer l’accès du pouvoir à la droite. À vrai dire, cette discussion est assez théorique car aucun des ingrédients nécessaires pour rejouer cette pièce contre Mélenchon n’est présent dans le paysage : pas de Mitterrand capable d’ourdir un piège aussi machiavélique, ni de système médiatique prêt à couvrir cette manipulation des affects historiques. En prime, quand le FN était la mouche du coche de la droite, LFI est le pivot de la gauche, la puissance dominante devant laquelle nombre d’échines socialistes finissent toujours par se courber. Ça change la donne.

L’indignation en bande organisée, c’est gratifiant. Mais c’est intellectuellement indigne, moralement désastreux et politiquement problématique. Après s’être moqué sur tous les tons des bouffonneries des Jean Moulin de cour d’école, il serait inconséquent de se glisser dans leur costume. Aujourd’hui comme hier, les références rituelles aux années sombres n’éclairent pas le présent. Qu’il y ait dans l’inconscient de Mélenchon comme dans celui de JMLP des ressemblances, des réminiscences, des images d’autrefois qui ressurgissent comme cette affiche représentant Hanouna en nouveau juif Süss, c’est possible, pour être polie. Ses adversaires le savent déjà et ses fidèles sont convaincus qu’on leur ment. Et quand on insiste et qu’on brandit des preuves, ils finissent par se dire que, dans cette histoire de juifs qui arrivent à faire taire tout le monde, tout n’est peut-être pas faux. S’ils sont antisémites, c’est sans le savoir. Leur répéter en boucle que c’est mal n’est d’aucune utilité.

A lire aussi: Le mausolée d’Obama

Face au FN, le « cordon sanitaire » a eu pour prix exorbitant le bannissement symbolique d’un nombre croissant d’électeurs, « ploucs », fachos et autres déplorables qui « roulent au diesel et fument des clopes », sommés d’assister en silence à la destruction de leur monde. Fabius concédait qu’ils donnaient de mauvaises réponses à de bonnes questions. Après lui, on a interdit leurs questions. Quarante ans après, ils n’ont pas disparu et leurs questions sont devenues radioactives. Le pays n’a rien gagné à les écarter du jeu, sinon de perdre du temps. La gauche non plus : une fois trouvée la martingale universelle du combat contre « l’extrême droite », elle a cessé de réfléchir pour servir un discours neuneu plein de bons et de méchants. Nul besoin d’être un ravi de l’État de droit pour penser que seuls le Parlement et la Justice sont légitimes pour expulser certaines idées de la discussion civique et encore qu’ils doivent le faire avec la main qui tremble. Si un parti est légal, il est républicain, point.

Ce sont nos enfants

Il y a tout de même une bonne raison d’avoir peur de Mélenchon : la séduction croissante qu’il exerce dans la jeunesse et qui pourrait le conduire au deuxième tour, perspective pour le moins déprimante. Ce charme vénéneux se déploie dans tous les lieux où se fabrique l’esprit d’une génération, des amphis aux médias publics, des théâtres subventionnés aux salles des profs, de YouTube à TikTok. On ne le combattra pas par les sermons, comme le répète un ami politologue qui émarge plutôt à droite : « Les électeurs de Mélenchon ont peut-être des motifs d’indignation et d’émotion qui ne sont pas les miens, mais ce sont des gens normaux qui veulent préserver ou changer leurs conditions d’existence. Alors oui, on peut remporter un succès de tribune en les traitant de tous les noms. Si on veut combattre Mélenchon efficacement, il faut les prendre au sérieux. »

De jeunes manifestants font la chenille lors d’un rassemblement en faveur d’un gouvernement du Nouveau Front populaire. Paris, 14 juillet 2024. © Chang Martin/SIPA

Comprendre plutôt que juger, c’est la ligne de ma copine socialo Françoise Degois qui lance un appel à cette jeunesse pour la détourner du candidat Insoumis. On a d’autant moins le choix que ce sont nos enfants – enfin plutôt les vôtres, mais j’en assume la responsabilité collective. Il faut donc ravaler ses haut-le-cœur et passer sur le folklore islamo-gauchisto-palestiniste, d’ailleurs réduit à la portion congrue cette année. C’est ce qu’a fait Jean-Baptiste Roques. Avant de se rendre aux Amfis, il s’est délesté de ses certitudes et préventions. On dirait même qu’il a été un brin attendri. Son reportage vaut le détour, car il nous extrait des archétypes et des caricatures. À Châteauneuf-sur-Isère, notre infiltré a croisé peu de keffiehs et à peine deux voiles islamiques. « Ici, écrit-il, le militant moyen est plutôt jeune et urbain. Étudiant enseignant en début de carrière, intermittent du spectacle, travailleur social, fonctionnaire territorial. » Autrement dit, peut-être que le centre de gravité politique des Insoumis n’est pas défini par les éructations anti-israéliennes de Rima Hassan ou les âneries décoloniales de Danielle Obono mais par une sorte de marxisme sommaire, vaguement pimenté par les fanfreluches ethno-identitaires de la Nouvelle France. C’est l’intuition de l’ami chercheur : « Le point commun à tous les électorats de Mélenchon, c’est qu’ils vivent ou aspirent à vivre d’argent public. » D’où son succès auprès des intellos-précaires, ces jeunes à qui on a raconté que leurs diplômes en théorie du genre allaient ouvrir les portes de la gloire et du pouvoir intellectuel. Les maoïstes et autres gaucho-délirants d’antan ont certes dit un paquet de sottises de compétition, mais ils avaient lu des livres et beaucoup avaient la tête bien faite, de sorte qu’ils ont pu passer au Rotary Club et devenir d’excellents publicitaires, industriels ou journalistes. Le sociologue appointé par une association, l’instituteur contractuel ainsi que tous ces petits fonctionnaires occupant des emplois publics créés à jet continu par la droite comme par la gauche (version moderne des ateliers nationaux), sans parler de tous ceux qui vivent directement de subventions, n’ont aucune chance de s’en sortir sur un marché compétitif. Quand Mélenchon affirme que la « dépense publique crée du bien-être3 », pour eux, ce n’est pas une énormité économique, c’est une certitude existentielle.

A lire aussi: Esprit de Noël en avance: Mélenchon se paye un Sapin

Quoi qu’en pense ma chère Françoise, un autre trait commun à cette génération est en effet la faiblesse de sa formation théorique – et je pèse mes mots. Si tant de gens et singulièrement tant de jeunes gobent la bouillie sectaire et simplette de Rima Hassan sur la Palestine, Léaument sur la police ou Mélenchon sur la dette publique, c’est qu’ils n’ont pas les moyens intellectuels d’accéder à la complexité du monde, donc au doute. Et s’ils ne les ont pas, c’est en grande partie parce que nous avons consciencieusement détruit ou laissé détruire l’École. On leur a tellement et si bien menti en leur décernant des diplômes-Potemkine qu’ils ne savent même plus qu’ils ne savent pas. Il faut commencer par le leur apprendre. Nous avons une responsabilité envers la génération Mélenchon : c’est nous qui l’avons fabriquée.


  1. Jean-Luc Mélenchon : « Macron est fini, ses soutiens et la droite vont devoir choisir entre nous et le RN », Le Figaro, 20 juin 2024. ↩︎
  2. Si vous êtes trop jeune pour avoir la réf’ comme disent les jeunes, sachez qu’en 2002, les belles âmes de gauche ont annoncé qu’elles voteraient Chirac avec des gants Mapa et des pince-à-linge sur le nez. Certaines l’ont fait. ↩︎
  3. Le Figaro, op. cit. ↩︎

Écrivains français ou écrivains en France?

0
Richard Millet. D.R.

En 2012, un mauvais titre a suffi à enterrer Richer Millet sous cent-vingt signatures indignées. Le proscrit revient d’entre les morts avec L’Écrivain français. Tombeau. Il n’y aurait plus ni langue, ni histoire, ni paysages capables, en France, de produire de grands hommes de lettres.


En 1985, au terme de sa recension d’un livre que venait de faire paraître Philippe Muray, Bertrand Poirot-Delpech, voix fort autorisée du Monde des Livres, vendait la mèche: « Mais au total, Le XIXe siècle à travers les âges – le livre en question – mériterait de faire un petit événement si le public était encore libre de sa curiosité ». Terrible aveu, qui n’a rien perdu de sa vérité, voire en a gagné. Car, en effet, si nous étions encore libres de nos curiosités, L’Écrivain français. Tombeau, le livre que publie Richard Millet, mériterait de faire un petit événement. 

Sauf que libres nous ne le sommes plus, et singulièrement lorsqu’il s’agit de Richard Millet. On se souvient : 2012. Un livre, plus exactement un titre1, mit le feu aux poudres : Éloge littéraire d’Anders Breivik. Un feu qui, de toute évidence, couvait depuis des années – tout en continuant de le célébrer, les journalistes s’interrogeaient : Millet ne glissait-il pas sur la pente d’un nationalisme dont la généalogie remontait, horresco referens, à Barrès. Enfin, soupiraient-ils d’aise, Millet se démasquait. « Fasciste », on le soupçonnait ? « Fasciste » il était. Annie Ernaux avait rendu son verdict dans une tribune publiée dans le quotidien Le Monde entraînant à sa suite quelque cent-vingt pétitionnaires. C’en était fini de Millet. 

Avec un tel titre, Éloge littéraire d’Anders Breivik, Millet leur facilitait assurément la tâche. Seule ici l’épithète “littéraire” importait mais il leur fut très aisé de l’ignorer et de se jeter avec avidité sur le terme d’« éloge », éloge en l’occurrence d’un épouvantable meurtrier enivré d’idéologie. 

A lire aussi: Jérusalem mon amour

Cette mise au ban permit d’occulter l’enjeu littéraire et civilisationnel, majeur cependant. Quel avenir, et déjà quel présent, pour la littérature, dans un pays « qui s’oublie » ? À quelle fécondité littéraire peut prétendre un peuple qui ne prend aucun soin de sa personnalité propre – personnalité, plutôt qu’identité, terme plus fidèle, me semble-t-il, à l’esprit de Millet. Jamais, sauf erreur, le mot identité n’apparaît sous sa plume. Trop abstrait, trop peu évocateur, trop peu charnel. Souvenons-nous de Gracq, un de ses maîtres : un écrivain qui “n’a pas un goût quasi charnel pour les mots, pour leur corpulence, leur carrure, pour leur poids de fruits ronds” n’est pas écrivain.  Il est “ celui qui ne lit pas, qui ne sait d’ailleurs pas lire, et condamné à livre clos.”

Et si nous avions encore la passion de penser, si nous demeurions dignes de notre réputation de pays amoureux de la liberté et de la dispute, de la littérature aussi, nous n’aurions pas, docilement, obéi à nos Minos de profession, expédiant Millet en Enfer dans l’espoir de le voir dévoré par les flammes et être ainsi délivrés des questions qu’il avait la témérité de mettre à l’ordre du jour. 

On peut n’être pas d’accord avec la thèse de Millet – thèse ne convient pas d’ailleurs car il n’est rien de théorique dans sa position, elle est ancrée dans la vie et dans sa vie -, il l’argumente, la fonde, elle se discute donc.

Le procès fait à Richard Millet 

La question que pose Millet n’est pas de savoir s’il y a encore aujourd’hui, et s’il y aura toujours demain, des écrivains en France, mais bien des écrivains français, pour reprendre la distinction significativement – tout l’esprit de la macronie s’y trouvait en effet résumé – établie par celui qui n’était alors que candidat à l’élection présidentielle. Si pour Emmanuel Macron, un écrivain français, ça n’existe pas, seuls existent des écrivains en France ; pour Millet, que ça n’existe plus, ou soit en voie très avancée de disparition, il s’interroge précisément, mais sans conteste, ça a existé. S’il n’est de point d’interrogation après Tombeau dans le titre, il en est un dans le texte : l’écrivain français est-il déjà au tombeau ? demande-t-il. Ou bien est-il possible malgré tout de maintenir vivant le flambeau ? Et à quelles conditions ?

Une chose est certaine : si, face à l’adversité, Millet a connu la tentation de signer la reddition. Il n’y a pas cédé. Cela a-t-il encore du sens et de la légitimité de se penser et de se vivre comme écrivain français ? Oui, répond Millet. Quelle que soit l’hostilité, l’étrangeté du monde, il faut continuer à “écrire sans frémir”, écrire “pour secouer les cendres du langage”. 

Millet se refuse à signer la reddition. Il faut continuer à « écrire sans frémir ». Cela suppose de se tenir à l’écart afin de « garder foi dans la langue et la littérature ». Cela suppose de « vivre séparé de la meute », condition sine qua non “pour garder foi en notre langue et dans la littérature”. Mais cet écart, cette séparation ne saurait être confondue avec une capitulation.  La dissidence, rappelle magnifiquement Millet, est « un fait de haute civilisation » 

A lire aussi: La boîte du bouquiniste

Quelle littérature, demande Millet, quelle humanité, devrions-nous tous nous demander, peut bien se lever dans un pays qui s’étiole historiquement ? Qui ne se vit plus et ne conjugue plus qu’au présent – et la chose s’entend de manière éclatante et cruelle dans la langue ? La nécessité, l’urgence même de son propos est là. L’immigration de masse est d’autant plus destructrice qu’elle arrive à et dans, un pays qui est “une horizontalité sans mémoire”. La question n’est pas de savoir si le passé est ou non présent, mais s’il nous parle, s’il nous forme, nous institue, nous fonde et nous oblige. Des siècles nous regardent. Qu’est-ce que la responsabilité politique, celle des hommes d’Etat comme des citoyens que nous sommes sinon de répondre de nos actions et de nos décisions devant les vivants, certes mais les morts et ceux qui viendront après nous ? Pour faire un peuple, le présent ne suffit pas ! Or, Millet l’observe, tout ce qui dit la généalogie, la filiation est évacuée ainsi parle-t-on d’“intercesseurs pour ne pas dire pères, vocable aussi malsonnant que nation ou patrie dans la culture de gauche”    

Mesuré à cette aune – celle de l’épaisseur temporelle -, que l’on soit de souche comme il ne faut pas dire, ou qu’on ne le soit pas, il n’est pas totalement sans objet de se demander si ce n’est pas seulement l’écrivain français qui est au tombeau mais non moins le Français tout court ?

Qu’est-ce qu’un écrivain français ?

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un écrivain français ? C’est un écrivain qui ne se conjugue pas au seul présent. C’est un écrivain doté d’une épaisseur historique, un être qui est tout le contraire d’un amnésique, dont la langue est maçonnée,  les mots sont chargés d’échos ; un être “cultivé”, au sens le plus originel du terme, à l’image du travail de la terre, labouré par cet héritage mais aussi un héritage qu’il aura labouré en première personne  – il faut lire à cet égard, et toute affaire cessante, les conseils prodigués à l’apprenti écrivain par ce magnifique professeur qu’est Bruno Lafourcade dans Derniers feux, et notamment le chapitre III, « Faire la guerre avec Alexandre ». Transmettre n’est pas communiquer : c’est enseigner de telle sorte que l’héritage se mue, transmue en substance propre ; en faire le fondement de notre personne et non un simple ornement, comme nous l’enseigne Montaigne.  

La France n’est pas une réalité contractuelle, juridique, elle est une histoire. D’où le mot qui était le sien dans Le Dernier écrivain : « Écrivain français, hors nationalité » – ce n’est pas la carte d’identité qui fait le français, pour Millet, c’est la sédimentation. 

Et puis l’écrivain français se signe dans son style – « mémoire de la langue », dit Millet ; le style, c’est un rythme, une scansion, Merleau-Ponty en faisait un analogue de la démarche – et de fait, chaque nation à sa manière propre de se déplacer. D’où le tourment qui habite Millet depuis des décennies : Quels écrivains peuvent bien jaillir de ces sols lavés comme des grèves que sont les Français tels qu’on les fabrique depuis les années 1970 ? Quelle littérature attendre des fleurs coupées que nous sommes devenus, doublement coupées, sans racines, sans sèves géographiques ni historiques ? Un pays qui ne se regarde plus comme « un chef-d’œuvre de la civilisation » et ne donne plus à connaître, à comprendre, à aimer peut ouvrir tous les ateliers d’écriture qu’il veut, il fabriquera en série des êtres qui écrivent, non un écrivain français.  

A lire aussi: Sous le soleil exactement

 « Un pays qui tient à sa langue est un pays qui tient bon », disait magnifiquement Gide. Millet ne dit pas autre chose, qui demande à la France de tenir à sa langue, mais aussi à ses mœurs, à ses paysages, à son histoire. Et s’il demande à la France, comme il le demande à chacun des pays, de tenir bon, c’est qu’un pays qui tient bon, un pays à la personnalité bien affirmée, bien tranchée est la condition non pas suffisante assurément, mais nécessaire pour qu’il y ait encore une littérature.  

Non que Millet verse dans quelque déterminisme que ce soit. Notre romancier n’est pas, à cet égard, Taine. Les conditions de l’écriture, comme de la vie au demeurant, ne sont pas des conditionnements. Il y a du jeu. Millet est on ne peut plus clair sur ce point : « l’écrivain, “amoureux de la langue” » : « Je ne comprends pas ce propos. On est à l’écoute de la langue, on la connaît, on vit en elle, on ne l’aime pas plus qu’on ne la hait ; elle nous est donnée, à nous de la déployer, cette langue-mère ou élue pour écrire. Pas de psychologisme, cette tare des irénistes. Elle est une épreuve quotidienne, parfois source de joie, souvent de combat avec l’ange dont les ailes remuent la nuit et annonce la clarté du jour ». Ne nous trompons pas. Ce n’est pas l’immigration de masse que Millet met d’abord en question mais bel et bien une France, très exactement ses élites, politiques, culturelles, éducatives, parfaitement indifférente à la continuité historique de leur pays. Et ce depuis les années 1970 et une pédagogie progressiste qui, avec l’alibi de la liberté, renonça à former des Français.  Et le résultat est là : Une France qui ne forme plus des êtres instruits de la singularité française, connaissant leur langue, non pas telle que l’écrivent et telles que la parlent nos journalistes, nos politiques, nos élites en général, mais telle que les écrivains, eux, qui en ont exploré, développé, cultivé toutes les ressources, nous en découvrent le pouvoir de révélation – le mot qui dit la chose est lumière, phare ; “la précision” pour l’écrivain ? C’est comme pour le soldat à la guerre, dit magnifiquement Millet, “une question de vie ou de mort” ? Comment, une France qui ne se regarde plus comme “un chef d’œuvre de la civilisation”, pourrait-elle encore donner naissance à des êtres qui aspirent à en continuer la chronique ? Toute civilisation qui a atteint un certain stade de développement prend une assurance contre l’avenir, contre les nouvelles générations potentiellement destructrices en lui enseignant ce qu’est, ce qu’a été cette civilisation, explique Werner Jaeger dans Paideia.

Une littérature ne pousse pas hors-sol

Ce qui était une évidence et qui, somme toute, fait et fonde le politique, le professeur, le conservateur de musée, le père de famille, s’est perdue, quand elle n’a pas été regardée comme coupable, à partir des années 1970. Il nous est devenu, il est devenu indifférent à nos élites, politiques, culturelles, éducatives, d’assurer un avenir au passé.  Le résultat en est que les générations qui se sont succédé depuis lors ont été privées de milieu nourricier. Qu’est-ce qu’un homme sans son histoire, sans l’histoire du pays dans lequel il entre en naissant, sans sa langue, cette langue dans laquelle le passé a son assise indéracinable ? Un produit de la nature, rien d’autre, disait Hannah Arendt. 

A lire aussi: Henry Miller, l’art de foutre le camp

Le résultat était fatal, et funeste : l’homme s’étiole, se mécanise, s’artificialise – et le robot conversationnel en passe de devenir l’interlocuteur privilégié de la jeunesse notamment, ne fera qu’aggraver la chose mais elle n’en est pas la cause. Se figure-t-on bien à quoi ressemblera une humanité qui aura été vampirisée par le langage totalement formaté, mécanisé de leur « chatbot » ? Le monde de l’édition s’inquiète de la rivalité naissante de l’intelligence artificielle générative, il a raison : nos librairies sont déjà envahies de produits sans couleur, sans saveur, d’une platitude accablante, ânonnant le même « message ». Entre le produit de l’écrivain anywhere et de je ne sais quelle IA, on n’y verra que du feu.  

« Les enfants de l’esprit sont tous laids », disait Alain. Nous ne sommes plus que des esprits. Précisons que le péril n’est pas en la demeure de la seule France : c’est la fécondité littéraire de l’Europe tout entière qui est menacée. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre ne se montrent guère plus zélées que la France dans la préservation et le sauvetage de leur personnalité propre. Le laminoir bruxellois n’est pas seul ici responsable, la machine à broyer les singularités nationales et par conséquent les littératures qu’elles fécondaient, sévit au sein de chacun de nos pays, et nos élites culturelles en sont les agents les plus assurés. Les autres continents se montrant plus jaloux de leur particularité, les écrivains sont moins menacés de dessèchement, de stérilité, de mécanisation. Pourtant l’Europe aura été grande en raison de ses histoires différenciées, rivales et exaltées, fuyant le cauchemar de l’unité écrasante.

Le corps de la France

Rien de ce qui arrive à la France, au corps de la France ne reste donc sans conséquence sur ce qui s’y écrit, d’où l’attention que Millet prête au devenir de ce corps. Ainsi le livre ouvre-t-il sur la Nouvelle-Calédonie, sur son éventuelle indépendance. Rester ou non dans le giron de la France. Quel lien avec la littérature ? se demandera le lecteur qui s’apprêtait à lire une réflexion sur l’écrivain français. En quoi « le souci de maintenir ces territoires lointains dans un ensemble français » peut bien concerner non pas seulement Richard Millet, le Français, le citoyen mais l’écrivain en tant qu’écrivain ?   

L’écrivain de Millet est un être incarné, comme tout homme. Il ne fait pas exception. Ou plutôt si, car il a besoin plus que tout autre de recevoir. Le vocabulaire de sa sensibilité doit être une infinie richesse. Millet établit un lien essentiel, organique, écrirai-je si je ne craignais qu’on s’en saisisse pour biologiser la position de Millet, entre l’écrivain et sa terre natale. De même le comédien français n’est pas le comédien italien, espagnol, suédois – il faut relire lire, relire Le Corps politique de Gérard Dépardieu (et aussi dans Causeur, les articles de Yannis Ezziadi, fin limier de la disparition des « gueules » au cinéma, l’uniformisation des voix, l’évanescence et l’interchangeabilité des physionomies).

A lire aussi: « Boulette russe » : le roman de la « connerie » ?

Pourquoi, plutôt que de se vouer tout entier à son métier d’écrivain, s’est-il toujours mêlé – j’emploie le verbe à dessein – de ce qui arrivait à la France ? On ne comprend rien à l’attention obsédante, obsessionnelle que Millet porte aux changements et mutations qui affectent nos mœurs, si l’on détache2 cette obsession de l’objet qui la fonde. Et l’on transforme en simple commentateur de l’actualité et pamphlétaire de la décadence française, l’homme qui ne peut se résoudre à voir advenir un monde qui aura totalement détruit, ruiné le sol sur lequel pouvait pousser, éclore ces grandes choses que sont les grandes œuvres littéraires, mais aussi et l’on sait le mélomane qu’est Millet, musicales, plastiques. Une France qui s’est si bien perdue qu’elle a tari la source à laquelle s’abreuvaient et se formaient ceux qui portaient une œuvre.  

Et c’est ainsi que l’on passe à côté de ce que le spectateur engagé qu’est Millet apporte sinon d’unique, du moins de rare, précisément parce qu’il est écrivain Millet : une attention constante à la réalité sensible de la France. Tous ses sens sont en éveil. Il ouvre les yeux, il tend l’oreille, il hume, flaire, goûte.  Le beau et le laid sont ses boussoles morales. 

Le gourmander et le sommer de présenter ses excuses comme cela se produisit sur un plateau de télévision – et comme, hélas, il s’exécuta – lorsque, appelé à commenter la cérémonie de clôture des JO d’hiver de Milan, il avoua sa « préférence » – esthétiquement fondée – pour l’interprète de la Traviata au spectacle offert par l’une des chanteuses de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, c’était délégitimer un critère cependant absolument majeur d’appréciation de la décadence français. 

« Tout commence par le corps », disait Nietzsche. Tout c’est-à-dire la civilisation et c’est bien aussi par là qu’elle finit. Millet est tout regard. Il est aussi tout ouïe et là, il y a de quoi être effondré car s’il est bien une raison de conclure à la décadence française, c’est en tendant l’oreille à la langue que nous sommes venus à parler, « lieu et révélateur » d’une « trajectoire de déchéance ». 

« Nous serons bientôt les derniers à savoir correctement la langue » : il faut être sourd, ou indifférent, pour lui donner tort. La réalité est bien là : des « locuteurs absents à la langue ». Indigence du vocabulaire, assurément, mais plus cruellement encore de la syntaxe et aussi du phrasé de la langue française. La diction est piétinée sans aucun tremblement y compris par ceux qui étaient censés être ses gardiens : les acteurs. « C’est dans les langues et avec elles que meurent les civilisations ».

De la stérilité littéraire à la stérilité de l’époque

Je préciserai un point. Ce texte peut être lu comme une défense et illustration de Millet – pourquoi pas – mais là n’est pas mon objet. Si je considère que ce livre eût mérité de faire un petit événement, si je tente de rendre à la position de Millet son sens rigoureux, si j’attache ainsi à l’épurer de toutes les scories qui la parasitent – et Millet a sa part de responsabilité dans ce parasitage, il donne par trop pâture à ses ennemis comme à ses faux amis contents de retrouver leurs marottes respectives, ainsi dans ce livre, j’y ai fait allusion dans une note,  use-t-il et abuse-t-il du mot « wokisme » – , c’est que non seulement il me semble jeter la lumière la plus vive sur la stérilité littéraire qui se vérifie année après année mais plus largement et terriblement la fadeur généralisée.

La stérilité littéraire d’abord. Même si je n’ignore pas que des écrivains français, il en reste, et certains en effet continuent de nous être nourriciers. Il n’en reste pas moins qu’on a connu période plus féconde et ce que j’ai exposé de la réflexion de Millet me semble jeter une lumière des plus vives sur la crise du livre, crise qui concerne toute la chaîne du livre, mais dont une des causes est la qualité de ce qui se publie aujourd’hui. Je suis convaincue que la sécheresse littéraire s’explique par le fait que la vie est vécue au seul présent, conséquence fatale de la rupture de la transmission et de l’idolâtrie de l’émancipation. 

Un point de comparaison. Millet n’est pas la seule âme inquiète. Mathieu Terence n’est pas plus en repos, en témoigne le petit livre qu’il fit paraître au printemps dernier Littérature d’ameublement3 qui n’est pas sans objet ni trouvailles mais décevant finalement. L’auteur a l’art des formules qui font mouche : fini les livres, voici venu le temps des « bouquins », de l’écrivain converti en simple « livreur » autrement dit répondant à une demande -, le critique littéraire remplacé par le « journaliste-livre ». L’auteur se réclame de La Littérature à l’estomac, et confirmant leur statut de simple « extracteur de résumé », comme disait Edith Wharton dans un texte méconnu, Le Vice de la lecture,  mais autrement cinglant car mettant en cause l’impératif démocratique de la « littérature pour tous », les « journalistes-livres » la lui concédèrent, sauf que Julien Gracq lui mettait en question la terreur que faisait sévir dans les Lettres les existentialistes et dix ans plus tard, dans une conférence plus remarquable encore, nommément Sartre. Or, pour Mathieu Terence, la clef qui ouvre toutes les portes est d’une simplicité d’épure : « la mainmise de l’industrie » sur l’art d’écrire ! C’est un peu court, jeune homme ! Croit-on vraiment que Vincent Bolloré soit pour quelque chose dans l’invasion des librairies par des ouvrages amorphes, atones, asservis aux idoles de l’heure et dépourvus de tout pouvoir conquérant ?

A lire aussi: Un livre émoustillant

Stérilité généralisée. S’il est une chose qu’on sait de Millet même quand on n’a pas ouvert un seul de ses livres, c’est qu’il est un farouche adversaire de l’immigration massive qui fatalement change la physionomie et de la transformation de la France en pays multiculturel. Mais Millet fore plus profond. Son objet premier est bien l’avènement d’une humanité aplanie sur le présent, sans mémoire, sans écho. Autrement dit, la forme d’humanité – si tant est que l’on puisse encore appeler cela humanité – que dans l’indifférence générale, nous laissons, bien légèrement, advenir. 

Le tourment de Millet devrait être le nôtre : Qu’attendre de ces fleurs coupées que nous sommes tous, ou presque, devenus ? Journalistes, politiques, professeurs, intellectuels… Combien, et notamment parmi ceux qui aspirent à présider à la destinée de notre pays, peuvent prétendre être autre chose que des « ombres sans substance », des « raisonneurs sans vocabulaire », des « apatrides spirituels » (Milan Kundera) ? Un De Gaulle est-il encore possible ? Comment le serait-il ? De Gaulle fut possible parce qu’il était riche d’une histoire, d’une langue, d’une littérature.  

 Hors sol, dit-on à juste titre de nos politiques. Détachés des réalités concrètes et quotidiennes assurément, mais d’abord privés de toute sève nourricière, aplanis sur le seul présent. D’où leur parfaite interchangeabilité. C’est l’avenir de l’homme en son humanité qui se joue actuellement. Et pas seulement celui de l’écrivain. 

Le titre est sombre, sans doute – même si pour qui a lu notamment Le Sentiment de la langue ou Musique secrète, il n’est pas interdit d’y entendre résonner un écho au genre musical du tombeau, à Couperin et à Ravel – mais, pas plus que les compositions de ces derniers, la partition de Millet n’est lugubre. Ceux qui soupçonnent chez lui une pente au « dolorisme », « un goût très catholique ou complaisant, voire masochiste de l’échec », s’en étonneront, Millet n’est pas sans espoir…sans espérance ? « L’imperfection du présent est la garantie – le mot est fort, il dit une foi, une confiance – d’un possible qui me tient encore en vie ». En homme instruit de ce que l’imprévisible est la marque même du réel, il ne se risque pas à prophétiser ce qui peut advenir mais il sait que ce monde n’est pas viable. 

Et puis, s’il continue d’écrire, c’est qu’il est soutenu par une conviction que l’on ne peut que partager : la vitalité, la vie vraiment vivante n’est pas du côté des post-écrivains, de ceux qui produisent de la littérature mécanique mais bien du côté de ceux qui vivent “parmi des défunts souvent plus vivants que nos contemporains”.

A lire aussi: Le cirque social

Il raconte dans L’Écrivain français. Tombeau, comment au début des années 2000, confiant à Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur d’alors, l’inquiétude que lui inspirait, pour l’existence et la qualité de ce qui s’écrirait désormais, l’avènement d’une France changeant de forme et de visage, changement qu’il regardait, et continue de regarder comme une « décadence », celui-ci lui répondit qu’il ne lui restait plus qu’à choisir entre se faire héros ou saint ! Autrement dit qu’il consente à la marginalité. Je fis le choix, nous dit Millet (qui ne dédaigne pas l’emphase), de l’héroïsme. Restait à définir le sens qu’il lui donnerait : ce serait de servir la langue française, de rester fidèle à « un très singulier rapport à la syntaxe et à l’histoire de [cette] langue ».  

De ce jour, résolu à ne jamais rien céder aux maîtres de l’heure, Millet s’est promis de porter témoignage. Le mot revient souvent sous sa plume : « témoigner de la mort de la civilisation française », « témoigner jusqu’au bout contre la Bêtise et le mensonge ». Millet se regarde ainsi comme mandaté, comme missionné, comme appelé en effet- le livre se clôt par une belle méditation sur la vocation (une question que je tiens pour majeure) : comment vivre dans un monde qui vous institue en sujet exclusif de droits et ne vous appelle plus à rien ? 

Millet s’est également donné pour tâche de ne pas laisser « cette pratique littéraire très ancienne » se retirer « comme une chandelle qui s’éteint » sans cri, sans bruit, dit Günther Anders, sans veiller sur elle dit Millet et se demander si sa disparition est irréversible. « C’est peut-être quitter une femme que de la laisser partir », dit Danielle Darrieux dans Madame de… de Max Ophuls. C’est la même chose avec les civilisations et leurs trésors. Ne rien faire pour les retenir, c’est les laisser partir. 

Ainsi, loin de se faire le fossoyeur de ce vieux monde qui s’efface ou de simplement en écrire le requiem, vaillamment et, promet-il, jusqu’à son dernier souffle, Millet se donne pour tâche de le maintenir vivant en en poursuivant l’histoire : « Si la littérature telle qu’elle a été vécue depuis Marie de France et Chrétien de Troyes est mourante, à nous de l’incarner encore ». 

Puisque désormais il peut porter témoignage du malheur français sur Cnews – non sans risque, assurément, de contribuer à ce qu’il dénonce, mais, quiconque, et je ne m’excepte pas, accepte de prendre part à ces émissions y est exposé : « l’inflation du commentaire médiatique inséparable de la loquèle internautique » -, escomptons qu’il reprenne le chemin du roman. Celui aussi de l’essai littéraire où il nous parlerait des choses qu’il aime et qui ne doivent pas mourir : on aimerait tant lire Millet sur Maurice Blanchot et L’espace littéraire qu’il tient pour « le plus grand essai qui ait été consacré à la littérature » au XXe siècle ; sur Rachel Bespaloff « dont les écrits nous parviennent enfin », sur Julien Gracq, Fitzgerald, et tant d’autres. Millet est encore de ces êtres riches d’un monde, qu’il nous le donne à partager. 

S’il persiste et signe, c’est qu’il est convaincu, et qui l’a lu véritablement, ne peut que le suivre, de n’être coupable d’aucun des chefs d’accusation attachés à sa personne. 


Richard Millet. L’Écrivain français. Tombeau, Les Provinciales, 2026, 96 pages.

  1. Qu’Annie Ernaux, a fortiori les 119 signataires qui la rallièrent, ne soient guère aller au-delà du titre, on ne saurait en douter. Du “commissaire politique” préposé à la censure et à l’effacement de ceux qui ne pensent pas droit, Millet propose une définition fort convaincante. ↩︎
  2. Ce que font, soit dit en passant, ses ennemis comme ses amis : témoin le Journal du Dimanche convaincu de rendre hommage et légitimité à l’auteur de L’Ecrivain français. Tombeau en titrant “Richard Millet sonde la décomposition française”. Et le lecteur jaloux de son confort intellectuel et moral se repaîtra des saillies contre un “ minoritarisme victimaire, qui déboulonne les statues, épure les classiques, “colorise” le passé”, contre “le débraillé”, contre “le catéchisme woke” et l’écrivain mué en “serviteur agréé du wokisme étatique” ; “affichage publicitaire qui ne propose plus de familles ou de couples blancs” etc.  ↩︎
  3. Editions Le Cerf, 2026 ↩︎

2027: La droite ne gagnera pas en polarisant plus mais en rassemblant

0
Cette semaine, la presse a spéculé sur des désaccords au sein du RN concernant la ligne à défendre pour la présidentielle. Le souverainiste Jean-Philippe Tanguy (à droite) affirme que le RN souhaite sanctionner le port du voile par une amende, pendant que Jordan Bardella (à gauche) semblerait incarner une ligne plus pragmatique, nous explique-t-on © COURDJI/SIPA -Mourad Allili/SIPA

La droite pourra-t-elle gouverner si elle est élue en clivant? Tribune.


Une vision politique se juge à sa capacité à répondre aux préoccupations essentielles d’un pays. Pour la France, trois urgences s’imposent aujourd’hui : maîtriser l’immigration, remettre le travail et la production au cœur de l’économie et rétablir durablement la sécurité intérieure. Mais aligner des mesures ne suffit pas. Il faut une stratégie, une cohérence et surtout une volonté politique capable de durer au-delà d’une campagne électorale.

Le débat sur l’immigration, l’intégration et la place de l’islam dans notre société mérite, à cet égard, mieux que des coups d’éclat. En avançant une proposition de référendum sur l’interdiction du voile dans l’espace public sans avoir préalablement sécurisé son architecture juridique, le Rassemblement national prend le risque de transformer une question politique majeure en bataille procédurale. Une interdiction générale du voile dans l’espace public soulèverait de sérieuses difficultés au regard des libertés fondamentales et de la jurisprudence européenne. La laïcité et la neutralité de l’État doivent être défendues avec fermeté, mais avec des instruments suffisamment solides pour résister au contrôle du Conseil constitutionnel et des juridictions européennes. Bref, un problème kafkaïen. 

Car gouverner ne consiste pas à annoncer ce que l’on souhaiterait faire. Gouverner consiste à disposer des moyens juridiques, administratifs, diplomatiques et économiques de le faire réellement et concrètement. La droite doit sortir de la politique du symbole pour entrer dans celle du résultat sinon, elle continuera à déplacer le combat du terrain politique vers celui des tribunaux. C’est précisément le piège dans lequel le Rassemblement national risque de s’enfermer par ses dernières déclarations sur le voile.

Retrouver des marges de souveraineté

Cette exigence de méthode doit devenir la marque d’une droite de gouvernement. La véritable question constitutionnelle dépasse largement l’interdiction de tel ou tel signe religieux : la France dispose-t-elle encore des marges juridiques nécessaires pour décider souverainement de sa politique migratoire, de ses conditions d’entrée et de séjour et de la protection de ses intérêts fondamentaux ? C’est dans cette perspective que les articles 55 et 88-1 de la Constitution méritent d’être remis au centre du débat. L’article 55 organise, sous certaines conditions, la supériorité des traités et accords internationaux régulièrement ratifiés ou approuvés sur les lois françaises. L’article 88-1 consacre constitutionnellement la participation de la France à l’Union européenne. Ces dispositions ont accompagné l’internationalisation et l’européanisation du droit français. 

A lire aussi: Voile: la France face au Mur de la Cécité

Il serait évidemment faux de prétendre que la modification de deux articles suffirait à effacer d’un trait de plume les obligations européennes et internationales de la France. Le sujet est autrement plus sérieux. Il s’agit de déterminer dans quels domaines la Constitution pourrait garantir une capacité renforcée de décision au législateur français et de clarifier l’équilibre que nous voulons établir entre souveraineté nationale, engagements internationaux et appartenance à l’Union européenne. Voilà un sujet qui pourrait légitimement être soumis aux Français. Un tel référendum porterait sur la racine du problème et non sur l’une de ses manifestations. Par son ampleur institutionnelle, il engagerait la conception même que la France se fait de sa souveraineté dans l’ordre juridique européen, comme le référendum de 1992 avait engagé le pays sur le traité de Maastricht.

Tout ne nécessite pas un référendum

Cette réflexion constitutionnelle ne doit toutefois jamais servir de prétexte à l’inaction. De nombreux leviers existent déjà qu’il faut exploiter. La France doit réexaminer l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et chercher, par la négociation ou, lorsque les conditions juridiques le permettent, par sa remise en cause, à sortir d’un régime dérogatoire qui ne correspond plus aux réalités migratoires contemporaines. Elle doit surtout obtenir l’exécution effective des mesures d’éloignement des étrangers condamnés et conditionner beaucoup plus fermement sa politique de visas et de coopération à la délivrance des laissez-passer consulaires nécessaires aux retours. L’écart entre les mesures d’éloignement prononcées et celles réellement exécutées est devenu l’un des symboles les plus visibles de l’affaiblissement de l’État. Une décision qui demeure lettre morte finit par ne plus impressionner personne. Il faut également examiner la possibilité de traiter certaines demandes de protection depuis nos consulats, plutôt que de laisser l’arrivée sur le territoire devenir trop souvent le préalable à l’examen de la situation.

La lutte contre l’islamisme politique doit elle aussi quitter le registre des déclarations et de la rhétorique stérile. Les associations répondant aux critères légaux de dissolution doivent être dissoutes. Les financements étrangers des structures cultuelles, associatives et des organisations servant de relais d’influence doivent être soumis à une transparence et à des contrôles renforcés. Cela suppose également un renseignement territorial puissant et une véritable coordination entre préfectures, parquets et services de renseignement. Enfin, la France doit passer progressivement d’une immigration trop souvent subie à une immigration davantage choisie, déterminée notamment par les besoins économiques, les compétences, la maîtrise de la langue française et la capacité d’intégration. 

Attention: maîtriser les flux n’est pas incompatible avec l’ouverture. C’est au contraire ce qui permet de préserver politiquement cette ouverture. Et une grande partie de ces décisions ne nécessite ni révolution constitutionnelle ni nouveau référendum. Elles relèvent de la loi, du règlement, de la diplomatie et de l’action administrative. Encore faut-il avoir la majorité pour les conduire.

Gagner l’Élysée ne suffira pas

C’est probablement l’une des grandes leçons que la droite doit retenir avant les échéances de 2027. Une victoire présidentielle sans majorité parlementaire solide pourrait très vite se transformer en victoire inutile. Et l’on fera à nouveau face à la paralysie comme c’est le cas depuis deux ans avec le chant du cygne macroniste. 

Le prochain président de la République devra disposer d’une majorité nette, cohérente et suffisamment durable pour gouverner. Sans elle, la volonté exprimée lors de l’élection présidentielle se fracassera sur les blocages parlementaires, les compromis permanents et, finalement, l’immobilisme. Le choix du Premier ministre sera donc décisif. Il ne s’agira pas simplement de nommer un chef du gouvernement ou de récompenser un fidèle. Il faudra trouver une personnalité capable d’élargir le socle présidentiel, de fédérer plusieurs sensibilités autour d’un contrat de gouvernement et de mener la bataille des élections législatives.

A lire aussi: Mini-jupe, moquerie et liberté: mon programme pour la rue

La présidentielle donne une direction. Les législatives donnent les moyens de l’appliquer. Et le futur chef de l’État devra ainsi construire non pas une majorité de circonstance, mais une majorité de transformation, suffisamment large pour conduire en même temps la maîtrise de l’immigration, le redressement économique, le retour de l’autorité de l’État et les réformes institutionnelles nécessaires. La victoire électorale n’est donc que le début. La vraie question est de savoir comment gouverner dès le lendemain.

Redonner aux jeunes la fierté d’être français

Maîtriser l’immigration suppose aussi de savoir ce que signifie devenir français. On ne peut pas demander à ceux qui arrivent de s’intégrer à une nation qui hésiterait elle-même à dire ce qu’elle est. L’école doit donc retrouver une fonction essentielle de transmission. Le drapeau français, déjà présent dans les établissements sous certaines formes prévues par la loi, doit s’inscrire dans une politique beaucoup plus ambitieuse de transmission de notre histoire, de nos symboles et des principes de la République. L’appartenance nationale ne doit être ni honteuse ni abstraite. Elle doit redevenir une fierté que l’école explique, transmet et fait vivre, quelles que soient les origines de chacun. L’intégration ne peut fonctionner si la nation renonce elle-même à transmettre ce à quoi elle demande aux nouveaux arrivants d’adhérer. Mais la droite commettrait une erreur considérable en faisant de l’immigration l’alpha et l’oméga de son projet. Une nation ne retrouve pas sa puissance uniquement en contrôlant ses frontières. Elle la retrouve en travaillant, en produisant, en innovant et en transmettant à ses jeunes générations et ses nouveaux concitoyens.

C’est précisément là que les questions migratoire et économique se rejoignent. Une immigration qualifiée, intégrée, travaillant et correspondant à des besoins réels de notre économie peut contribuer à la création de richesse. Il faut donc sortir de deux impasses : celle d’une immigration insuffisamment maîtrisée et celle d’une économie qui décourage trop souvent le travail, la production, l’investissement et l’entrepreneuriat. Une politique migratoire restrictive qui ignorerait les besoins du marché du travail créerait demain de nouvelles pénuries de main-d’œuvre. Mais utiliser l’immigration pour compenser notre incapacité à remettre au travail une partie de notre propre population active serait tout aussi absurde.

Il faut faire les deux : sélectionner davantage l’immigration économique dont nous avons besoin et mobiliser beaucoup mieux notre propre potentiel de travail. C’est à cette condition que la maîtrise de l’immigration cessera d’être un slogan de campagne pour devenir une véritable politique de gouvernement.

La droite doit désormais choisir

Tout se tient. En effet, la France doit retrouver des marges de souveraineté, maîtriser ses frontières, sélectionner davantage son immigration, remettre le travail au centre de son modèle économique, restaurer l’autorité de l’État et reconstruire une majorité politique capable d’assumer cette transformation. Car une frontière sans économie forte protège un pays qui s’appauvrit. Une économie qui ne maîtrise plus suffisamment ses flux migratoires risque de fragiliser sa cohésion. Une loi que l’État ne sait pas faire appliquer affaiblit l’autorité publique. Et une volonté présidentielle privée de majorité parlementaire finit dans l’impuissance. La critique peut être brillante et féconde mais en politique, elle ne suffit jamais. Seules comptent finalement la victoire et la capacité d’agir.

Il est donc temps de renverser la table. Non pas en multipliant les déclarations spectaculaires ou les promesses juridiquement inapplicables, mais en préparant réellement l’exercice du pouvoir.

A lire aussi: Irresponsables mais pas coupables

La droite ne manque plus de diagnostics. Elle ne manque pas davantage de livres, de tribunes ou de propositions. Ce qui lui manque encore, c’est une stratégie de conquête et d’exercice du pouvoir, de nouvelles figures et des responsables capables de comprendre les attentes du pays tout en construisant les conditions politiques nécessaires pour y répondre.

Charles Pasqua et Philippe Séguin avaient perçu dès 1992 certaines des fractures qui allaient traverser la France et l’Europe. Nicolas Sarkozy avait compris qu’une victoire politique n’a de sens que si elle permet ensuite d’exercer le pouvoir et d’imposer une direction. En 2027, la droite devra à nouveau choisir : continuer à commenter le déclin ou se donner les moyens de gouverner. Le temps des constats est épuisé même si on le dit à chaque échéance électorale. Le prochain combat sera celui de la majorité, de l’autorité et de l’action.