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Savoir demeurer au repos, dans une chambre…

Dans un essai stimulant, Alain Corbin retrace l’histoire du repos et analyse les évolutions de notre rapport au travail, à la fatigue et au temps…


Garde à vous ! Repos ! ordonne le chef. Un peu de repos, et tout ira bien ! affirme le docteur. Bon repos ! lance-t-on à des voisins pour conjurer l’ennui des « grandes vacances », en ajoutant, pour personnaliser la cure : « Bel été à vous » ! Pascal avait prévenu : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. » 

Le repos, c’est laborieux !

C’est que l’histoire du repos n’est pas de tout repos, comme le montre Alain Corbin, dans un livre d’une érudition légère, illustré d’exemples. Si diverses et, parfois contradictoires, que soient les images du repos, depuis le shabbat jusqu’à « la poussée créatrice » du dimanche, un fil rouge s’y dessine : celui du basculement vers une société du divertissement. Occuper le temps et l’espace physique et mental du repos, telle est la vie de l’homme pressé – tout en rêvant d’un repos « bien mérité », les doigts de pied en éventail, version désacralisée des « verts pâturages » bibliques.

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Dans l’Antiquité, les hommes libres goûtaient l’otium. Avec le christianisme, le repos n’est pas l’antonyme de la fatigue mais le repos pour Dieu. Le travail du paysan est rythmé par les saisons en attendant le repos éternel que célèbrent les requiem. Pour les moralistes classiques, le contraire du repos n’était pas la fatigue mais l’agitation d’où la nécessité de « la retraite » mondaine et religieuse. Au fil des siècles, le repos devient jouissance de soi. Le repos dans la nature, exalté à la Renaissance, s’enrichit des « rêveries » de Rousseau. La « cure d’air » de moyenne montagne, à la mode, se fait thérapeutique. A la fin du siècle des Lumières, surtout en Angleterre, les bords de mer accueillent les victimes du spleen et les invalids. Mais il y a repos et repos ! Les villégiatures ne sont pas toutes « reposantes ! » Comme celles dites des « montpellier » incluant la pratique du « bain à la lame » destiné aux femmes aisées. Entendez un grand baquet d’eau de mer et une plongée, tête en bas, dans les eaux, par un guide assermenté, « le saisissement » étant considéré comme thérapie naturelle bénéfique. En même temps, à la fin du XVIIIème siècle, des techniques de relaxation, des postures, des objets naissent et se font de plus en plus raffinés : chaises longues chaises kangourou, rocking-chairs. Le yoga est lancé. Balzac écrit comfort, à l’anglaise. Tout se fait « luxe, calme et volupté ». 

Objet politique

Si le XIXème siècle est le siècle de la nature en littérature, c’est aussi le siècle des révolutions. D’où le désir du repos, éprouvé par tous. Le dictionnaire Bescherelle dont le nom est connu des écoliers, dans son édition de 1861, note l’importance du « repos politique », la nécessité de « rétablir » et de ne pas « troubler » ni de « perturber le repos public », l’auteur de l’article soulignant le plaisir d’être « au sein du repos. » Avec la révolution industrielle, sont anéanties les représentations historiques du repos. Désormais, fatigue du corps et repos sont de plus en plus liés. Objet politique revendiqué, le repos fera l’objet de lois avec « les trois huit. » Analysé sous toutes ses coutures, il devient la panacée de tous les fléaux sociaux. Pour satisfaire les anticléricaux, on remplace repos « dominical » par repos « hebdomadaire ».

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Le XXème siècle, c’est, avec les congés payés, « le grand siècle du repos », en attendant que la fatigue, devenue psychique, se fasse surmenage jusqu’au burn out. Il culmine et s’achève en 1950 avec « la décennie du sea, sex and sun, et du flirt qui impose une forme douce du désir et de la relation sexuelles, née au bord des transatlantiques et des villes d’eau à la fin du siècle ». On bronze à plat sur le sable mais les sports nautiques, dits de « détente », plutôt violents, remplacent le repos. Si le désir du repos dans la nature est toujours plébiscité, en concurrence avec l’alpinisme, réservé aux âmes fortes, la santé du corps à tout prix se plie à des exigences draconiennes. Et le repos, nouvelle activité, redevient fatigue.

A la grande maladie du XXème siècle que fut la tuberculose, c’est le repos, avec sa cure, « une bonne petite cure », comme on disait, qui parut le remède le plus efficace. C’est ainsi que les sanatoriums devinrent « des temples du repos. » Jacques-Emile Miriel évoque, dans son article, les romans d’une Europe abolie vers lesquels on revient avec joie. La Montagne magique en est un exemple privilégié auquel se réfère, bien sûr, Alain Corbin. Et quel roman ! Il faut entendre le bruit de la porte de la salle à manger claquer derrière Madame Chauchat. Revoir les clichés qu’Hans Castorp et elle s’échangent de leurs poumons respectifs. Ecouter Settembrini, l’inlassable progressiste. Repos intranquille de la lecture. Magie de la littérature.

176 pages

Floutage de gueule

L’œuvre de Gerhard Richter brouille nos perceptions. Son concept de « photopeinture », mêlant hyperréalisme et floutage du motif, consacre l’art de l’incertitude. La rétrospective du peintre allemand à la Fondation Louis Vuitton pose la question de la représentation du réel et plonge le visiteur dans des brumes inspirées


Gerhard Richter est né en 1932, à Dresde. Passé par l’école des Beaux-Arts de sa ville natale, il dut se plier un temps à l’esthétique du réalisme socialiste de la RDA avant de rejoindre Düsseldorf, en Allemagne de l’Ouest, au début des années 1960. La propagande de l’art officiel lui inspira un rejet de toute forme de soumission à quelque courant esthétique que ce soit (Pop Art, conceptualisme, Nouvelle Objectivité, etc.) et une méfiance envers les intellectuels désireux de produire un discours sur sa peinture. Pour lui, « l’idéologie est une maladie mentale » et « parler de peinture n’a aucun sens », car « en exprimant une chose par le langage, on la transforme ». Des propos en acier trempé attestant de sa pleine connaissance du rideau de fer et de « l’idéalisme criminel des socialistes » qu’il avait fui.

Verkündigung nach Tizian, (Annonciation d’après le Titien), Gerhard Richter, 1973

Sa première peinture en RFA, intitulée Tisch [Table] (1962), marque ainsi le début d’une œuvre obsédée par le rapport que nous entretenons avec la réalité, ce que nous en faisons et la façon dont nous nous la représentons. À moitié cachée par une tache sombre en mouvement, cette table est confuse. Rien de plus simple, à l’origine, qu’un plateau blanc rectangulaire inerte sur son trépied gris. Pourtant, derrière les coups de pinceau circulaires et rageurs, le meuble se dérobe, effacé par la peinture qui lui a donné sa forme, ses contours et sa couleur. Conclusion : on ne peut rien dire de la réalité qui ne soit incertain ; toute représentation modèle et estompe en même temps les choses les plus élémentaires.

C’est à cette réflexion sur notre rapport au réel que nous invite la rétrospective Gerhard Richter à la Fondation Louis Vuitton jusqu’au 2 mars prochain. De la Table de 1962 aux dernières peintures de 2017, l’exposition propose 270 œuvres traversées par la question de l’incertitude. Incertitude du style, tour à tour figuratif et abstrait. Incertitude du médium, avec le concept de photopeinture (peindre comme un appareil photo avec un mélange décontenançant d’hyper-présence et de floutage). Incertitude de la perception, grâce aux panneaux de verre qui sont autant d’écrans transparents susceptibles de multiplier les points de vue sur les œuvres et, par extension, sur le monde. Paradoxe inévitable : Richter a beau revendiquer n’aimer que ce qui n’a aucun style – « les dictionnaires, les photos, la nature, moi et mes tableaux » –, ses œuvres sont immédiatement identifiables.

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Marines nuageuses, montagnes et champs brumeux, pommiers bordant une route sinueuse, natures mortes épurées, jeune femme lisant, émouvantes maternités, portraits et autoportraits : le style Richter, c’est l’art de jouer avec la vérité photographique en lui ajoutant l’artifice mimétique de la peinture. Les œuvres nées de l’objectif de l’appareil photo et du geste du peintre – photo dépeinte et peinture floutée – ont une existence réelle mais pétrie d’imprécision. Betty (1988) vient de tourner la tête : on ne voit soudain plus son visage. Son sweat d’un blanc éblouissant à fleurs roses et ses cheveux blonds frappés par la lumière d’un soleil absent tranchent avec ce fond sombre digne d’une toile de Sánchez Cotán. Présente au point de donner l’impression de sortir du cadre, la jeune fille se heurte au mur de sa propre représentation. Hyper-réelle et vaporeuse, elle nous apparaît plus vraie que nature mais, au bout du compte, insaisissable : elle se dérobe à notre regard et tourne le sien vers le puits sans fond d’une obscurité sans formes. Elle fait exister et l’image et l’œuvre, nous obligeant à cligner des yeux pour tenter une impossible mise au point.

Cependant, toutes les photos ne peuvent pas devenir des photopeintures. Celles prises clandestinement par des déportés du Sonderkommando assignés à travailler au Krematorium V du camp d’Auschwitz-Birkenau, durant l’été 1944, mènent Gerhard Richter à une autre pratique de l’effacement. Ces images montrent des femmes incinérant des corps à l’air libre devant la chambre à gaz et des arbres dans l’indifférente lumière du jour. La peinture figurative lui étant apparue comme inapte à représenter à la fois la perte et la perdition de l’humanité, c’est à l’art abstrait que Richter confie la tâche de représenter la Shoah et la politique d’abolition de la forme humaine. Parce que la réalité objective s’use avec le temps, l’art sauve de l’oubli ce que l’on peine parfois à se représenter et ce qui lui est impossible de figurer.

Qu’en est-il à présent de notre rapport au réel alors que l’intelligence artificielle peut générer des photos d’individus qui n’existent pas, de paysages que personne n’a vus et d’événements n’ayant jamais eu lieu ? La photo n’est plus le refuge de l’objectivité – l’a-t-elle d’ailleurs jamais été, quand tout objectif sous-tend forcément un point de vue ? Que dire aussi de ce mot qui revient à la mode et que le personnel politique se jette à la figure telle une marmite d’huile bouillante : « idéologie » ? Depuis la fin du marxisme, la fausse sortie de l’histoire, le fantasme des différences solubles et les insomnies médicamenteuses des éveillés, dopés au vague amour des autres via la haine farouche de soi, le terme fait son grand retour. Au grand dam de ceux qui pensaient que la polarisation et l’antagonisme étaient des contre-valeurs démocratiques. Des deux côtés de l’échiquier politique, on s’accuse d’être « déconnecté », « hors-sol », de ne pas « regarder la réalité en face » et d’être déformé par des « biais » dans l’appréciation et le jugement. La gauche accuse la droite d’être idéologique, ce qui, chez elle, veut dire obsessionnel, passéiste et bas de plafond. La droite reproche également à la gauche son idéologie : intolérance des prétendus tolérants, ouverture d’esprit version porte étroite, et dialogue pluriel version monologue subventionné. Tout le monde brandit les mots magiques : transparence et vérité. Pour la gauche, c’est la diaphanéité des sentiments. Pour la droite, l’évidence du bon sens. Pour les départager, laissons la parole à Gerhard Richter : « Les intellectuels marxistes ne s’autorisent pas leur désillusion. Ainsi transforment-ils leur faillite idéologique en une faillite universelle, prêts à envisager l’anéantissement de leurs propres valeurs pour nuire efficacement. » Il est vrai que la droite, elle, s’est largement autorisé sa désillusion.

À l’heure des fake news et de l’infox – autrement dit des rumeurs, des ragots et des mensonges, choses inédites dans l’histoire des sociétés –, des sociologues, tel Gérald Bronner, partent en croisade contre ceux qu’ils nomment avec une belle naïveté intellectuelle « les ennemis de la réalité » ou « les assaillants du réel », à savoir les trumpistes, complotistes et autres populistes. Faut-il que nous ayons été à ce point bercés des pires fadaises pour croire à la consanguinité de l’objectivité et de la politique. « Qui dit ce qui est raconte toujours une histoire », rappelle Hannah Arendt, qui met en garde, dans « Vérité et politique », contre le monopole du pouvoir sur la matière factuelle. Faut-il aussi que nous ayons oublié tous les livres pour penser que la réalité existe, intacte et pure, en dehors de la représentation que l’on se fait d’elle. Le monde objectif n’existe que comme représentation, et non en dehors d’elle, écrit Schopenhauer. Donquichottisme, bovarisme, cristallisation : nos romanciers ont donné différents noms à ces représentations. On aimerait d’ailleurs qu’ils continuent à baptiser le réel au lieu de s’en croire les indispensables relais oraculaires.

Möhre, (Carotte), 1984.

Franz Kafka a, lui, baptisé le réel. Dans Le Château, roman inachevé dont nous fêtons cette année le centenaire de la publication posthume, K. est l’arpenteur que personne n’attend, pris dans les rets d’une bureaucratie absurde et cruelle. « Kafkaïen » se dit du monde épais et douloureusement sadique qui signe la fin de l’humanisme occidental et de son idéal de clarté. Censé arpenter le réel, K. ne parvient pas à atteindre le château dont la silhouette tend toujours à se dissiper. La réalité, inaccessible et silencieuse, ressemble au tableau que K. aperçoit à son arrivée, accroché au mur d’une des maisons du village : « un portrait obscur dans un cadre obscur ». Quant au château, il est un peu comme la Betty de Gerhard Richter : « Quand il le regardait, il semblait parfois à K. qu’il observait une personne tranquillement assise et regardant devant soi. » Sans surprise, le peintre fit le portrait de l’auteur de La Métamorphose – ce court récit où le personnage de Gregor Samsa se réveille dans la peau d’un insecte non identifiable que la femme de ménage finit par nommer « le machin d’à côté ». Le flou et l’incertitude propres à l’art de Richter rejoignent l’indétermination et l’indéfini kafkaïens. Les deux nous permettront peut-être d’arpenter différemment le flou plus ou moins artistique de 2026.

À voir

« Gerhard Richter », Fondation Louis Vuitton. 8, avenue du Mahatma Gandhi, 75116 Paris. Jusqu’au 2 mars 2026.

La boîte du bouquiniste

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Léon-Paul Fargue est l’éternel piéton de Paris. On sait moins qu’il a aussi été un fureteur céleste, un chercheur qui tentait de faire parler les étoiles autant que les rues de la capitale. Un fort en thème astral.

Les Quat’ Saisons est le dernier livre publié de son vivant. L’auteur voit l’ouvrage sortir de presses en juin 1947 avant de mourir en novembre. Sous ce titre qui sonne comme le nom d’un bastringue populaire, Fargue écrit : Astrologie poétique. Cette précision recadre le sujet mais reste obscure. Et sa préface n’apporte pas davantage de lumières. « Ne croyez pas – sous prétexte que vous avez réglé leur compte aux dieux, avec ou sans linceul de pourpre, en quatre coups de cuiller à pot, et mis l’univers en bouteille […] que c’en est fait de l’Ombre inexorable qui vous hante et vous guide à chaque pas, lors même qu’elle semble vous suivre comme un chien. » Au crépuscule d’une vie occupée à rencontrer les milliers de gens qui peuplent une ville et les milliers d’autres qui la hantent, Fargue complète ici sa « curiosité clinique » de la nature humaine par l’observation des astres qui « inclinent », non déterminent, l’existence de chacun. Il ne recourt à aucun calcul mathématique et s’il aborde la numérologie, c’est au coin d’une page. Ce calendrier perpétuel est plutôt le catalogue des tempéraments propres aux signes zodiacaux, mais c’est un écrivain qui prend la plume, pas Madame Soleil.

Qu’en est-il de janvier ?

C’est encore le mois des « natifs » du Capricorne. On peut leur offrir du pain noir et du sel gris, « leurs sévères couleurs », un bibelot en onyx, « un presse-papier, des billes », ou une médaille en plomb, en souvenir de celles, en argent, que « Louis XI suspendait à son vilain chapeau ». Calderon entre alors en scène. Soldat puis moine, l’auteur de La vie est un songe n’a jamais cessé d’écrire : il a tout du « capricornien » à qui tout arrive par « mérite personnel et savoir-faire plutôt que par héritage ou donations ». On apprend à cette occasion que le Capricorne, gouverné par Saturne, favorise les théologiens, les philosophes et les ermites.

À la fin du mois arrivent les natifs du Verseau. Ils ont « rarement jeté de larges ponts sur de grands fleuves », mais n’ont pas « toujours été sans obtenir un petit succès au Concours Lépine », balance Fargue. Il enfonce le clou en affirmant que les Verseaux croient dur comme fer au « Progrès en général », qu’ils l’idolâtrent « à défaut de le servir ». Il leur reconnaît tout de même de jolies qualités : équité, bienveillance, sociabilité, beauté… Mais à cause de ces vertus, « le Verseau tend à introduire le poison du sophisme dans le crâne des siens, goutte à goutte, jusqu’à faire déborder le vase ». S’il règle là des comptes, le prétexte astrologique est habile ! Il leur prodigue cependant quelques bons conseils, comme éviter de se marier avec des Scorpions et des Taureaux, et recommande les Balances, Poissons, Lions, Gémeaux et Sagittaires. Il ne peut s’empêcher d’affirmer que le Verseau est un snob qui s’ignore et qu’il est « toujours le passager du dernier bateau, en seconde classe ». Le voilà habillé pour l’hiver.

Les Quat’ Saisons, Léon-Paul Fargue, Éditions de l’Astrolabe, 1947.

Une pluie d’été dans un jardin anglais

Thomas Morales célèbre les 50 ans de la sortie d’« A nous les petites anglaises » de Michel Lang en janvier 1976 qui se classa troisième au box-office de l’année derrière « Les Dents de la mer » et « L’Aile ou la cuisse ». C’était le temps des copains, des bières chaudes, des sandwichs au concombre et de l’hospitalité anglaise…


Longtemps, les séjours linguistiques outre-Manche contribuèrent à l’éducation sexuelle de la jeunesse française. En Angleterre, nous faisions nos humanités, nous apprenions les bases de la culture amoureuse, nous œuvrions au grand rapprochement, le marché commun était jadis ouvert à toutes les bourses. L’entente était plus que cordiale chez ce soi-disant ennemi héréditaire ; certes, rugueuse parfois sur les pelouses de rugby mais nettement plus décorsetée dans les dancings de Bath ou de Southampton. Là-bas, on nous prédisait un été pluvieux mais perméable aux sentiments, âpre gustativement mais instructif sur le fonctionnement des corps maladroits. Dépaysant, en tout point. La couronne fut une terre d’asile pour tous les garçons et les filles de France à la recherche d’un contact physique plus poussé. Sous le fallacieux prétexte de l’apprentissage d’une langue truffée de verbes irréguliers, pour rassurer des parents soucieux de notre future intégration professionnelle extra-communautaire ; à l’âge de l’adolescence, tourmentés et impulsifs, nous avions d’autres idées en tête. Shakespeare pouvait bien attendre. La traversée par mer, la seule façon honorable d’aborder les côtes anglaises, donnait déjà lieu à un choc de civilisation sur les ferry-boats. Nous allions apprendre à mieux connaître nos voisins si singuliers, qui en dépit d’un accent déroutant, n’étaient pas insensibles à notre patriotisme badin. Durant les années 1980, nous possédions un document indispensable, un sésame filmé qui passait régulièrement à la télévision et qui, malgré sa date de péremption largement entamée, continuait à fabriquer nos cerveaux disponibles. A nous les petites anglaises était sorti en janvier 1976 et se référait à une histoire datant de juin 1959. Si bien que tous les adolescents du Berry partaient en stage de langue avec trente ans de retard, dans leur valise. A vrai dire, l’Angleterre du milieu des années 1980 n’avait pas tellement changé dans son folklore et ses rites étranges. L’insularité ne mentait pas ! Les jardins bien entretenus, les marmelades, les Bad boys, les porcelaines, les guitares électriques, une Vauxhall fatiguée et des tissus outrageusement voyants dans les rues faisaient toujours partie du décor. Les bobbies ressemblaient à des bobbies. Les livreurs de lait à des livreurs de lait. Et les sujettes britanniques hésitaient, à l’époque, entre le look de Samantha Fox et celui de Purdey, entre la vieille fille et la créature, le doute s’immisçait en nous. En perdant nos repères, nous fûmes assurément plus libres. Le film de Michel Lang reprenait la même mécanique des Zozos de Pascal Thomas, le voyage comme expérience spatio-sensuelle, sur fond de nostalgie guimauve et étude sociologique rigolarde. Privés de vacances à Saint-Tropez car recalés à l’épreuve d’anglais au baccalauréat, les jeunes acteurs Rémi Laurent en gilet camel et Stéphane Hillel en blazer et cravate club, étaient sommés par leurs parents de se diriger vers l’East Kent. Le charme faussement autoritaire de Martine Sarcey en mère du XVIème arrondissement vaut un visionnage urgent. Ces deux copains d’infortune iraient dormir chez l’habitant, et plus si affinités. Entre forfanterie juvénile et échecs à la pelle, les premières fêlures dessinaient les caractères de la fin de l’enfance. Dans cette station balnéaire où 2 000 Français vivaient au kilomètre carré, nous suivions les aléas du cœur de cette bande de gamins en proie aux hormones et au vague-à-l ’âme. Le film drôle sans être totalement caricatural, fleur-bleue sans tomber dans une mièvrerie infâmante flirtera avec les 6 millions d’entrées. Tout Français doit avoir lu les mémoires du Général et vu « A nous les petites anglaises ». L’affiche de Ferracci montrant deux couettes de dos tapissa les murs des adolescents avant l’arrivée de Full Metal Jacket et du Grand Bleu. La bande-son de Mort Shuman, notamment le tube hypnotique « Sorrow » donnera une patine triste et lancinante, comme les fins de vacances. En outre, un film est réussi lorsqu’il y a une brune et une blonde. Les débutantes Véronique Delbourg et Sophie Barjac sont très convaincantes dans leur registre respectif. Il faudra un jour se pencher sur la carrière de Sophie Barjac, sa justesse dans l’émotion me fait, de plus en plus, penser à Marie Dubois. Et puis, un film où un français prononce cette phrase : « Il y a des oignons là-dedans ? » a d’une certaine manière percé le mystère anglais.

Jean-François Danquin: la culture au service de la tolérance

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Très souvent, à ma Sauvageonne, je parle de deux regrettés amis qui ont beaucoup compté dans ma vie : Jean-François Danquin (1947-2015), acteur culturel picard, et Raymond Défossé, qui fut notamment directeur de la Maison de la culture de Laon, dans l’Aisne. Alors, le 9 janvier dernier, lorsque je lui ai dit que je l’invitais à la Maison de la culture d’Amiens où avait lieu le vernissage de la rétrospective[1] consacrée aux œuvres du premier, elle a sauté de joie. Nous avons hélé Firmin, notre valet, afin qu’il attachât Yvonne, notre fidèle jument, à notre fiacre, et nous partîmes, au trot, vers le lieu d’exposition. Sur place, il y avait du monde et assez de vin pour rendre un homme heureux. Je retrouvais mes amis Suzanne et Jacques Frantz (ancien journaliste du Courrier picard qui fit en sorte, en 1983, que je pusse entrer dans ce journal qui était encore une belle et humaniste coopérative ouvrière) ; eux aussi ont bien connu Jean-François et Raymond. Des souvenirs nous remontaient sous la crinière comme des bulles de Drappier ; des repas animés, fraternels et arrosés, à Compiègne, Canly ou Amiens. Des fêtes ; des sorties aux concerts de Dylan et/ou de Van Morrison, artistes que chérissaient les deux disparus. Jean-François n’était pas seulement un Pic de la Mirandole des arts, du cinéma et de la littérature ; il était aussi et surtout un homme terriblement attachant et généreux. Il se promenait en ville équipé d’une petit appareil photo avec lequel il shootait des personnalités de la vie locale qui lui servaient à réaliser des séries dans le cadre de son travail pictural. Encore étudiant, il sillonna l’Amérique pendant un an et assista au festival de Woodstock. Puis il prépara un doctorat en littérature comparée, devint notamment administrateur de la troupe de théâtre Le Carquois, puis premier directeur de la culture au Conseil régional de Picardie ; ensuite, il fut embauché comme responsable de la culture et de la communication aux Musées d’Amiens. Il termina sa carrière professionnelle comme directeur des études de l’École supérieure d’art et de design (Ésad) d’Amiens. Sous peu, la galerie Au bord de l’art, à Picquigny présentera à son tour une exposition de ses travaux, en particulier de ses portraits d’artistes. A cette occasion, un livre réunissant les témoignages de ses proches, sera édité. Pour cet ouvrage, j’ai écrit un texte intitulé « La tolérance incarnée ». Le voici : « Jean-François Danquin. Une image me revient. Un matin, nous nous croisons place du Don, à Saint-Leu. Nous nous mettons à parler de Paul Morand, romancier au style de sprinter, que tous deux nous aimons. Homme de gauche, il savait apprécier certains écrivains de droite dès qu’ils avaient du talent. Il était comme ça, Jean-François. Tolérant. Très tolérant. Aurait-il apprécié la société d’aujourd’hui, tellement binaire et sotte, emberlificotée dans les barbelés agressifs tressés dans un bien mauvais métal : celui de l’intolérance crasse ? C’est peu probable. Une autre image me saute à la tête. Nous sommes chez lui, dans sa belle maison du même quartier Saint-Leu. Nous sommes là, tous les quatre, nos amis Raymond Défossé et Jacques Frantz, lui et moi devant un verre. Nous parlons d’un autre écrivain que nous vénérons : Roger Vailland, résistant de haute volée et communiste invétéré, tolérant lui aussi. (Kléber Haedens, vieux monarchiste, lui rendit hommage dans son succulent Une histoire de la littérature française ; ils étaient unis par un respect réciproque. Tous deux avaient l’intelligence de penser que la littérature était bien au-dessus des idées politiques.) Troisième image, à Saint-Leu, toujours. Je sors du restaurant La Soupe à Caillou en compagnie de mon copain Cyril Montana, écrivain aussi tonique qu’un verre de vin espagnol. Jean-François nous aperçoit, nous rejoint, puis nous prend en photo. Quelque temps plus tard, il nous fera le plaisir de nous faire découvrir le tableau sur lequel nous figurons, le Cyril et moi. Ce tableau, je l’ai toujours. Il est précieux comme l’amitié qui nous unissait, Danquin et moi. Les mots qui le caractérisaient : culture immense et intelligence bienveillante. Jamais il ne jugeait ; il laissait cela aux fronts bas de l’intolérance crasse. C’était même un plaisir de ne pas être d’accord avec lui ce qui, je dois l’avouer, était rare. Il aimait aussi le rock, comme Raymond, Jacques et moi. Les Them, Van Morrison, les Kinks, etc. Le rock de nos jeunes années. Tout cela nous unissait comme les frères d’une même portée sur laquelle dansaient des notes acidulées et des riffs entêtants comme les fragrances des roses anciennes. Aujourd’hui, Jean-François et Raymond reposent au cimetière de La Madeleine ; quelques mètres les séparent. Je suis certains qu’ils doivent discuter de Dylan, certains soirs de brume quand les sansonnets se sont tus dans les cyprès. Ils étaient mes amis ; ils me manquent. »


[1] Jusqu’au 21 février ; visite guidée le mardi 10 février, à 18h30

Boycott de la Coupe du monde de foot: la menace fantoche

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Dernier coupe-faim envisagé par l’Europe pour calmer les appétits d’un Donald Trump qui veut bouffer le monde entier: boycotter le Mondial, la Coupe du monde de football, que les Etats-Unis (secondés par le Canada et le Mexique, pas encore annexés par Trump) accueilleront du 11 juin au 19 juillet prochains…


Certains observateurs estiment que cette solution pourrait peser sur la politique américaine. Parmi eux, le député LFI Éric Coquerel, pour qui le foot est « une arme politique », ou encore l’inusable Daniel Cohn-Bendit. Sur BFM TV le 21 janvier il prétendait que si les équipes européennes ne mettaient pas les pieds aux States, Trump serait dans ses petits souliers.

Les Américains et le « soccer », ça fait deux

Mais Dany le rouge se trompe… Lui-même fervent amateur de foot et aveuglé par sa passion, il imagine que le forfait des équipes européennes gâcherait la fête des Américains. Mais pour porter sérieusement, un tel boycott devrait non seulement toucher l’ego de Trump mais aussi le cœur des Américains. Or ces derniers ne sont pas des passionnés. Ils raffolent du basket, du base-ball, et seulement du football… américain qui se joue avec les mains sur le modèle du rugby. De plus, ils n’apprécient vraiment que les sports où ils gagnent. Au football, ils n’ont aucune chance. Ils ont l’esprit trop carré pour un ballon rond…. Bref, saborder la compétition serait priver de viande des végétariens.

Secundo, les Etats-Unis n’organisent pas le Mondial, ils l’accueillent. Le véritable organisateur, c’est la Fifa (Fédération international de football), instance installée en Suisse, pour son climat fiscal très clément, Fifa qui possède tous les droits d’exploitation ! Pour prendre le Mondial en otage, il faudrait obtenir la compréhension, sinon le soutien, de ladite Fifa… Mais c’est comme un oranger sur un sol irlandais… cela ne se verra jamais. Le Mondial est une poule aux œufs d’or. Grâce à elle, pour l’exercice comptable 2026, la Fifa mise sur une recette globale de 8 911 millions de dollars, soit 7,6 milliards d’euros ! Ensuite il faut rappeler que son principal sponsor, son partenaire officiel, est… Coca-Cola, la légendaire firme américaine d’Atlanta. De plus, Gianni Infantino, numéro 1 de la Fifa, tient plutôt Donald Trump en haute estime. Le 5 décembre, il a remis au président américain le prix de la paix de la Fifa (!), une distinction spécialement créée pour lui, sur mesure, sans doute pour le consoler de ne pas avoir obtenu le Nobel.

On va voir Fifa va barder…

En revanche, la Fifa pourrait sanctionner les déserteurs. Toutes les fédérations (211, soit plus que les 193 états membres de l’ONU!) affiliées à la Fifa sont soumises à son strict règlement. Dans le cas d’un forfait européen, et la défection de grandes équipes comme la France, l’Allemagne, l’Angleterre ou les Pays-Bas, la Fifa devrait revoir à la baisse le montant des droits de retransmission TV et autres revenus publicitaires, et en conséquence faire payer le manque à gagner aux Européens, en les sanctionnant financièrement, en les excluant des compétitions à venir…

En définitive, un boycott du Mondial par les équipes européennes pénaliserait principalement les téléspectateurs européens, pour qui la Coupe du monde est une grande fête, une compétition où l’Europe tient encore le devant de la scène (une exception sportive dans un monde politico-économique où elle fait figure de Vieux Incontinent): sur 22 éditions, de 1930 à nos jours, si le continent Sud-Américain compte 10 succès, l’Europe totalise douze couronnes, 4 avec l’Italie , 4 avec l’Allemagne, 2 grâce à la France, l’Angleterre et l’Espagne complétant le palmarès.

Stendhal et Thomas Mann, témoins d’une Europe abolie

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Il y a des écrivains, on revient toujours vers eux avec joie. On les quitte parfois un certain temps, et puis l’occasion se présente de les relire, ou l’envie de découvrir ce qu’on n’avait pas encore lu d’eux. Et on y va, par attraction naturelle, par plaisir surtout.


Balzac est de ceux-là, avec ses romans aux ressorts multiples, ainsi que sa correspondance, écrite dans la même prose délicate et superbe. Il y a aussi Stendhal, qu’on est parfois « obligé »,entre guillemets, de lire à l’école, et dont les « happy few » poursuivent la lecture toute leur vie. Car il faut relire Stendhal, comme le faisait par exemple Sartre, eh oui, ce trait m’a toujours amusé. Sartre se remettait chaque année, je crois, à La Chartreuse de Parme, dont il faisait ses délices, oubliant Heidegger, l’ennuyeuse phénoménologie et la « nausée » de ses romans. Si même Sartre relisait Stendhal, alors tous les espoirs sont permis !

Stendhal journaliste de presse

L’occasion m’est donnée de vous reparler de Stendhal grâce à l’heureuse publication, aux éditions Champ Vallon, de Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827). Stendhal a été, durant plusieurs années, sous la Restauration, un journaliste très actif (cela aurait plu à Sartre). Vous savez sans doute que Henri Beyle (le vrai nom de Stendhal) s’est exilé à Milan après la chute de l’Empire. Exil tout à fait délectable, du reste, pour cet amoureux de l’Italie. Quand, après ces vacances prolongées, il revient définitivement en France, il choisit, pour gagner sa vie, de collaborer à des journaux et d’utiliser son talent d’écrivain, alors qu’il n’a encore publié aucune grande œuvre. Il écrit surtout dans des revues anglaises, estimant qu’il y a plus de liberté là-bas. Mais il participe aussi à une publication parisienne, le très libéral Journal de Paris. C’est une sélection de ces chroniques qui nous est offerte aujourd’hui, en attendant une édition intégrale, que tous les stendhaliens appellent de leurs vœux. La totalité des articles représente près de 1000 pages, qu’on peut lire en ligne sur le site du préfacier, Olivier Ihl.

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Ce volume chez Champ Vallon revêt donc déjà un notable intérêt. Car on y retrouve tout du long, en évidence, le style de Stendhal, fait d’ironie et d’alacrité, de joie de vivre et de bonheur d’écrire au fil de la plume. C’est bien l’auteur de La Chartreuse qui se dissimule derrière le pseudonyme de B. L., comme le prouve d’ailleurs Olivier Ihl dans sa longue et très instructive préface.

Une passion pour la politique

Dans son étude sur Stendhal, qui fait toujours référence et que j’aime beaucoup, Stendhal romancier, Maurice Bardèche rend hommage à cette activité de journaliste de Stendhal, durant toutes ces années. Il souligne : « Voilà comment Stendhal voit la France de 1825. Cette vue n’est peut-être pas si romanesque qu’on pourrait le croire. Les précisions de Stendhal éveillent plus qu’une comparaison chez le lecteur de notre temps. » Bardèche écrit ceci en 1947. Et il ajoute, plus loin : « Le tableau politique que Balzac et Stendhal nous font de la Restauration est peut-être plus vrai que celui qu’on peut trouver dans les histoires officielles. » Je constate que Maurice Bardèche confirme une conviction que nous avons toujours eue : Stendhal était une tête politique. Un livre comme Lucien Leuwen, que Paul Valéry mettait très haut, ne vient-il pas l’illustrer amplement ? N’oublions pas les données biographiques : Henri Beyle, je le disais, a fait carrière sous Napoléon, une belle carrière, mais interrompue par les bouleversements historiques. Ce goût de la chose publique et des idées libérales lui est resté. En Italie, il a été soupçonné de sympathies avec le carbonarisme. Après avoir haï la monarchie, il a combattu la Restauration et, pour lui, un Decazes, ministre en vue de Louis XVIII, était l’ennemi à abattre, en tout cas sur le terrain des idées, c’est-à-dire sur le papier. Dans ses articles, Stendhal a donc, entre autres, pu exprimer ses convictions politiques profondes.

On se reportera sur ce point à la section « Un journaliste engagé », même si Stendhal, bien sûr, a traité d’une grande variété de sujets et ne s’est pas cantonné à un seul domaine. Je vous laisse découvrir l’ampleur de sa palette. 

Une traduction rarissime du roman de Thomas Mann

Au même chapitre des classiques à relire, je signale la parution récente de La Mort à Venise (1917) de Thomas Mann, dans une traduction retrouvée de Philippe Jaccottet. Nous sommes ici loin de l’ironie stendhalienne, nous entrons dans la rigueur germanique, faite de sérieux, mais aussi d’aspiration à la beauté. Ce n’est pas pour rien que l’action de cette longue nouvelle se situe à Venise. Jaccottet fut à la fois romancier, poète, et un très grand traducteur. Cette Mort à Venise fut précisément sa première traduction, en 1947, alors qu’il était âgé d’à peine vingt ans. Il y eut des problèmes avec les droits, ceux-ci appartenant toujours à la maison Fayard, mais la traduction de Jaccottet put néanmoins paraître en édition de luxe à 2 500 exemplaires chez l’éditeur suisse Henry-Louis Mermod. Thomas Mann l’apprécia beaucoup, et parla d’un « travail talentueux et très consciencieux ». Désormais, La Mort à Venise est tombé dans le domaine public, et les excellentes éditions Le Bruit du Temps ont repris cette version de Jaccottet dans un beau petit livre, qui rend selon moi justice au texte de Thomas Mann et au talent de Jaccottet.

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La Mort à Venise est un classique par excellence. Rien que le titre provoque le lecteur curieux. Dans ce roman règne une sublime nostalgie, celle d’une Europe du temps passé, dans laquelle on cultivait fièrement des valeurs humanistes, sans se demander si c’était mal. On comprend en particulier, grâce à cette traduction sans fausse note, que le « monde d’hier » ne reviendra pas. On saisit le fossé qui s’est creusé avec lui. L’ultime agonie de Gustave Aschenbach, sur la plage du Lido brûlée par le cagnard, symbolise cette « extinction », comme le dira plus tard Thomas Bernhard dans un roman qui se passait à Rome. Thomas Mann et Stendhal, malgré ce qui les sépare, appartiennent bel et bien à une même famille d’esprits européens, qui compte encore aujourd’hui quelques derniers fidèles, — ceux que Stendhal appelait les « happy few ».


Stendhal, Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827). Édition établie par Olivier Ihl. Éd. Champ Vallon. 358 pages.

Chroniques inédites du Journal de Paris: (1819-1827)

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Maurice Bardèche, Stendhal romancier. Paris, 1947.

Stendhal romancier

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Thomas Mann, La Mort à Venise. Traduction de Philippe Jaccottet (1947).Éd. Le Bruit du Temps. 151 pages.

La mort à Venise

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La foi face au totalitarisme

« Le Cardinal », beau film hongrois, sort en DVD, après une diffusion dans les salles malheureusement trop discrète en 2023, estime notre critique. Il revient sur le destin de Iuliu Hossu, reconnu martyre par l’Église catholique, proclamé bienheureux le 2 juin 2019 par le Pape François.


Je profite de la sortie en DVD par Sage Distribution du beau film Hongrois Le Cardinal de Nicolae Mărgineanu, sorti bien trop discrètement dans les cinémas de France en 2023, pour vous en parler.

Un cinéaste face à l’Histoire

Le Cardinal de Nicolae Mărgineanu s’inscrit dans cette tradition rare d’un cinéma de mémoire, exigeant et profondément humain. Avec ce film, Nicolae Mărgineanu, scénariste et cinéaste roumain important né en 1938, réalisateur de 15 films assez méconnu hors de son pays, s’attaque frontalement à l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire roumaine du XXᵉ siècle. Sans emphase ni effets démonstratifs, il choisit la rigueur, la sobriété et la durée, pour faire émerger une œuvre de mémoire consacrée à la persécution religieuse sous le régime communiste stalinien.

La Roumanie sous le joug soviétique

En 1950, la Roumanie est entièrement soumise à l’influence soviétique. Le stalinisme s’y impose avec brutalité : élimination des opposants politiques, destruction des élites intellectuelles et persécution systématique des Églises jugées « ennemies de l’État ». L’Église gréco-catholique, fidèle à Rome, est considérée comme une influence étrangère à éradiquer. La Securitate met alors en place une politique de terreur visant à briser les consciences autant que les corps.

La prison de Sighet : lieu de destruction morale

Le film se déroule dans la prison de Sighet, lieu emblématique de la répression politique. Sept évêques gréco-catholiques y sont emprisonnés. Ils sont sommés de renier leur foi, de rompre avec le Vatican et d’adhérer à l’Église orthodoxe contrôlée par le régime. Ils refuseront tous. Aucun ne cédera. Tous mourront, soit en prison, soit en résidence surveillée dans des monastères orthodoxes, dans l’isolement, la privation et l’oubli organisé.

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Iuliu Hossu, une figure de résistance

Au cœur du récit se détache la figure de Iuliu Hossu, incarnée avec une grande retenue par Radu Botar. Figure majeure du catholicisme roumain, Iuliu Hossu est aussi un homme profondément enraciné dans l’histoire de son pays. Il fut aumônier militaire durant la Première Guerre mondiale, puis nommé évêque. Le 1er décembre 1918, au lendemain de la chute de l’Empire austro-hongrois, il prononce un discours patriotique historique lors de la proclamation de la Grande Union de la Roumanie.

Après la Seconde Guerre mondiale, son destin bascule. En 1950, il est arrêté et emprisonné à Sighet. Dans le film, il devient progressivement un guide moral pour les autres évêques. Sa résistance n’est ni spectaculaire ni héroïque au sens classique : elle repose sur l’opiniâtreté, la foi et un refus absolu de trahir sa conscience.

Un scénario entre rigueur et humanité

Le scénario de Bogdan Toma, complexe, intelligent et parfaitement maîtrisé, mêle avec justesse histoire et fiction. Il évite le piège de la reconstitution illustrative pour s’attacher à la dimension humaine de la persécution. Les dialogues, sobres et tendus, rendent compte de la violence idéologique du régime, mais aussi de la force intérieure de ces hommes confrontés à l’anéantissement programmé.

Une mise en scène austère et maîtrisée

Nicolae Mărgineanu signe une mise en scène rigoureuse, austère, presque ascétique. Le travail sur la photographie, le montage et l’espace carcéral accentue l’enfermement physique et mental. Sans jamais sombrer dans le pathos, le film décrit la mécanique implacable de la terreur communiste, tout en laissant émerger, en creux, une forme de résistance spirituelle.

Mémoire, reconnaissance et béatification

Iuliu Hossu sera nommé cardinal en 1969 par le pape Paul VI, reconnaissance tardive d’un homme brisé mais jamais vaincu. Le 2 juin, le pape François a béatifié à Blaj, lors d’une messe géante au terme de sa visite en Roumanie, les sept évêques gréco-catholiques emprisonnés et torturés par le régime communiste, reconnus comme « martyrs de la foi » : Vasile Aftenie, Valeriu Traian Frentiu, Ioan Suciu, Tit Liviu Chinezu, Ioan Balan, Alexandru Rusu et le cardinal Iuliu Hossu.

Le Cardinal est un bel ouvrage, un film grave et humaniste qui rappelle que face au totalitarisme, la dignité humaine peut encore se tenir debout. Un cinéma de mémoire, sans emphase, qui donne un visage et une voix à ceux que l’Histoire avait voulu effacer.

1h40
DVD par Sage Distribution

Amours clandestines

Dans Dreams, Jessica Chastain s’éprend d’un immigré clandestin. Jusqu’à ce que…


Jennifer (Jessica Chastain) change souvent de toilette comme de métropole. Toujours entre deux jets – Mexico, New-York, San Francisco – et toujours cette mise impeccable… Où qu’elle aille, on lui ouvre la portière, on lui mange dans la main. C’est que, active, élégante, policée, elle est surtout la fille de Michael McCarthy (Marshall Bell), richissime magnat américain, mécène et collectionneur d’art. Il prête son nom à la puissante fondation philanthropique qu’elle administre aux côtés de son frère (Rupert Friend), finançant des projets artistiques internationaux, au Mexique en particulier, soutenant en outre le ballet de San Francisco. Voilà pour la façade mondaine et professionnelle. Mais la libido de Jennifer a aussi ses exigences secrètes…

Emprise du désir

Dreams, dernier opus du cinéaste mexico-américain Michel Franco, s’ouvre sur l’odyssée d’un éphèbe latino qui franchit clandestinement la frontière mexicaine et, assoiffé, affamé,  parvient tout de même à rejoindre San Francisco. Là, surprise, le garçon pénètre sans effraction dans un opulent loft moderne dont il sait manifestement la clef planquée au seuil de l’édifice. S’y pointe soudain la Jennifer : on comprend que le ravissant Fernando, son tout jeune amant tellement exotique, a déboulé là sans prévenir, pour se mettre sous la protection de sa cougar torride : illico, ébats furieux, idylle en huis clos.

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Le scénario met habilement en place les ingrédients du drame : danseur de ballet, Fernando, au fil des péripéties, finit par intégrer le ballet de San Francisco par l’entremise du chorégraphe, dont il devient la coqueluche, et donne à des enfants des cours de danse sur la partition de Roméo et Juliette… Il n’en reste pas moins doublement clandestin : et comme amant de Jennifer, et comme immigré sans papiers. Une rumeur contrariante s’allie bientôt aux préventions du clan McCarthy – le père et le frangin – contre cette liaison dangereuse. Si Fernando tient en quelque sorte Jennifer en respect par l’attrait insatiable de sa conséquente virilité juvénile (d’où quelques répliques explicites sur le registre de sa volumétrie physiologique), elle a l’argent – et le pouvoir. Le danseur supputant, à la longue, qu’elle ne fera rien pour promouvoir sa carrière aux States, il claque la porte, et décide de voler de ses propres ailes. S’ensuit une traque éperdue, où Jennifer, répudiée par son fouteur et dès lors plus que jamais consumée par sa fiévreuse libido, tente de récupérer à n’importe quel prix son protégé, aveugle au fait que celui-ci s’envisage en réalité tout autrement que comme le gigolo mexicain d’une milliardaire étasunienne. Laquelle, à ses côtés, n’a même pas fait l’effort d’apprendre l’espagnol…  

Morale cruelle

Du jeu de domination sadomasochiste assez palpitant qui en résulte, on vous cèlera ici, et les péripéties, et l’issue proprement abominable : à quel degré de monstruosité mène le pouvoir de l’amour souterrainement allié à l’amour du pouvoir, c’est ce que suggère la morale fort cruelle de Dreams. Esquivant l’écueil du film-dossier sur la vulnérabilité et le sort funeste de l’immigré-clandestin, Michel Franco signe avec maîtrise, dans un suspense brillamment orchestré, un réquisitoire d’une réjouissante férocité contre la tartufferie des nantis philanthropes et le pathétique, tragique double-jeu fomenté par l’éréthisme pulsionnel, version totalitaire du puritanisme yankee.

Metropolitan Filmexport

A cet égard, les (brèves) séquences de copulation (sur la dureté des marches de l’escalier comme sur la mollesse du matelas) sont un régal apéritif. Les deux comédiens y mettent d’ailleurs un talent remarquable, à commencer par Isaac Hernandez, danseur-étoile de l’American Ballet-Theater comme l’on sait, par ailleurs excellent acteur – et beau gosse ! on ne lui donnerait pas ses 35 ans, vraiment. L’objectif soigneux du chef op, Yves Cape, nous éclaire à cette occasion d’un joli reflet moiré le fessier exceptionnellement bien galbé d’Isaac Hernandez. (Signalons au passage aux amatrices et amateurs qu’on peut actuellement retrouver le guapo bailarin sur Netflix[1], dans les trois épisodes de la mini-série Quelqu’un doit mourir/ Alguien tiene que morir). Quant à la star rousse Jessica Chastain, décidément fidèle au cinéaste (cf. Memory, en 2023), elle s’empare de ce rôle audacieux avec une superbe aisance. A 48 ans, serait-elle pas en passe de devenir, à l’Amérique ce qu’est désormais une Isabelle Huppert à l’Hexagone ?    


Dreams. Film de Michel Franco. Avec Jessica Chastain, Isaac Hernandez, Rupert Friend… Etats-Unis, Mexique, couleur, 2025. Durée : 1h38.

En salles le 28 janvier 2026.


[1] https://www.netflix.com/fr/title/81050532

Macron, un homme de circonstance

Pour l’écrivain Bruno Lafourcade, le chef de l’État fonctionne comme une IA. Il n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, et il ajuste ses opinions en fonction du public. De quoi déplaire aux Gaulois réfractaires.


L’homme providentiel

« On nous a si mal vendu Emmanuel Macron, pâle et fade trader, montré dans un meeting poussant sa voix ridiculement dans les aigus, en chaman halluciné, qu’il ne trompera personne ; il est impossible que ce promoteur des pays-hôtels, des corps-marchandises, de l’ubérisation des paysages, des bras et des ventres, qui célèbre les poulaillers sans fermiers, les renards sans lois, les smicards sans avenir, dépasse dix pour cent au premier tour. »

Ces fulgurantes prémonitions, je les écrivais dans mon journal, en février 2017. Trois mois plus tard, M. Macron était triomphalement élu. C’est commode, un journal : on y vérifie ses prophéties. Il faut dire que la propagande était stupéfiante. Ainsi, un peu plus tard, j’écrivais, toujours dans mon journal :

« J’ai regardé un débat entre MM. Duhamel et Barbier, arbitré par Mme Elkrief, pour plus d’impartialité. De M. Macron, il ressort un portrait contrasté : il travaille quarante-huit heures par jour ; il a découvert l’Amérique ; il soigne les verrues ; il lit dans le Nescafé ; il tord les fourchettes avec les yeux ; il épile les maillots ; il ressuscitera au troisième jour. »

Avant lui, seul Obama, me semble-t-il, avait bénéficié d’une telle propagande. Chez nous, provinciaux de l’Amérique, la promotion ressemblait plus à celle des barquettes de colin chez Picard.

La réaction des ronds-points

Après la propagande, la réalité.

D’emblée, il s’employa à nous humilier. Ce fut la Fête de la musique, où l’Élysée se transforma en bar technoïde, avec gogo-dancers se déhanchant dans leurs minishorts, au milieu d’un pandémonium mixé par des DJ. Puis un selfie à Saint-Martin, avec de petites frappes nous adressant des doigts d’honneur. Et un 14-Juillet où l’orchestre interarmées s’essayait au pas de deux, en jouant Daft Punk au tuba et au clairon. Et ça, de transformer l’armée en fanfare électro-funk, ça le faisait ricaner ; dans la tribune, il souriait en enfant ravi d’avoir mis le chat dans la machine à laver. Les ministres et les généraux aussi applaudissaient, ivres de bonheur d’être humiliés. Au même moment, quelque part, des soldats français tombaient dans une embuscade. Ils croyaient mourir pour la patrie, c’était pour la Techno Parade.

A lire aussi, Marcel Gauchet: «Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

Les tribunes, en général, ne lui réussissent pas ; le football non plus. Au Qatar, devant des émirs, pendant une finale, on le vit hurler en levant le poing, hystérique et inquiétant. Mais il ne se contenta pas de nous faire honte : il voulait réformer et sauver la planète. Cette ambition s’accompagna de remarques sur « les gens qui ne sont rien » et ne se donnent pas la peine de traverser la rue pour trouver du boulot à dix heures par jour payées six.

Pour les punir, dans les villages, l’école ferma, et la gare, et la Poste, et la maternité – pendant que le prix des carburants augmentait. C’est qu’il ne voulait « rien céder aux fainéants », ces « Gaulois réfractaires au changement ».

« Les gens détestent les réformes ! »

Non, seulement avant la planète, ils veulent sauver les leurs.

« Qu’ils viennent me chercher ! »

Ils vinrent.

Il reçut des œufs, une tarte (à Tain), des tomates et des casseroles : le matamore se voyait en chef, il se découvrait marmiton.

Puis se leva une foule qu’il ne connaissait pas, dont les algorithmes ne lui avaient pas parlé. Ce furent les gilets jaunes canal historique, le petit peuple des palettes et des ronds-points ; c’étaient Joseph le retraité, Nathalie l’infirmière, Michel l’artisan, et tous en avaient mal au pis de se faire traire. Ils prirent comme signe de ralliement le gilet fluorescent des piétons qui ne veulent pas finir sous une voiture. Eux ne voulaient pas finir sous la mondialisation. Réduits aux vignettes Crit’Air 5, avalant des kilomètres de taxes pour emmener leurs enfants à l’école ou leurs parents à l’hôpital, ils n’émurent pas M. Macron. On lâcha les cognes. Certains patientaient depuis Malik Oussekine. Comme il n’y avait que du petit Blanc, on put éborgner et mutiler sans que la douleur morale, la nuit, réveille quiconque.

Le président algorithmique

La suite confirma ce qui avait précédé.

Tout n’est pas sa faute, bien entendu, depuis le Covid jusqu’à l’incendie de Notre-Dame. Mais, chaque fois, ses réactions furent anormales, ampoulées : « Nous sommes en guerre » ; grossières : « J’ai très envie de les emmerder » ; et surtout artificielles : tout, chez lui, est faux, jusqu’à sa façon de marcher, cette lenteur démonstrative censée lui donner de la majesté. Tout, chez lui, est de circonstance, pas seulement les opinions. Sa tête au premier chef, si je puis dire. Il s’en fabrique une pour chaque événement. La plus pénible est celle d’enterrement qu’il prend pour parler d’un attentat, du Covid, du 11-Novembre, ou consoler Mbappé.

Sa cohérence est comme sa tête – de circonstance, donc : avant-hier, pas de culture française et on est en guerre ; hier, la première est multiple et la guerre est à nos portes ; aujourd’hui, on n’est pas « une nation multiculturelle » et la guerre est finie. C’est un DRH qui n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, moins un cœur qu’un QR code : il fournit les mêmes réponses à des électeurs différents, qui seront de toute façon virés pour manque de productivité.

On le dit déconnecté, c’est le contraire. Il attend seulement sa mise à jour pour avoir des certitudes. Il est le premier chef d’État algorithmique, le premier dont la pensée fonctionne comme une IA. Il a perfectionné l’habitude d’ajuster ses opinions au public. Il prend ses décisions avec un tableau de bord intérieur où s’affichent, en temps réel, les indices, les tendances et le taux de satisfaction-client. Il ne dirige pas un pays, il administre une interface ; il ne parle pas à un peuple, mais à un panel.

Le désastre est total. Il voulait une République en Marche, il l’a laissée en veille. La start-up est en maintenance. On cherche l’appli pour un nouveau pays.

Les hyaines

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Savoir demeurer au repos, dans une chambre…

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Image d'illustration Unsplash.

Dans un essai stimulant, Alain Corbin retrace l’histoire du repos et analyse les évolutions de notre rapport au travail, à la fatigue et au temps…


Garde à vous ! Repos ! ordonne le chef. Un peu de repos, et tout ira bien ! affirme le docteur. Bon repos ! lance-t-on à des voisins pour conjurer l’ennui des « grandes vacances », en ajoutant, pour personnaliser la cure : « Bel été à vous » ! Pascal avait prévenu : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. » 

Le repos, c’est laborieux !

C’est que l’histoire du repos n’est pas de tout repos, comme le montre Alain Corbin, dans un livre d’une érudition légère, illustré d’exemples. Si diverses et, parfois contradictoires, que soient les images du repos, depuis le shabbat jusqu’à « la poussée créatrice » du dimanche, un fil rouge s’y dessine : celui du basculement vers une société du divertissement. Occuper le temps et l’espace physique et mental du repos, telle est la vie de l’homme pressé – tout en rêvant d’un repos « bien mérité », les doigts de pied en éventail, version désacralisée des « verts pâturages » bibliques.

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Dans l’Antiquité, les hommes libres goûtaient l’otium. Avec le christianisme, le repos n’est pas l’antonyme de la fatigue mais le repos pour Dieu. Le travail du paysan est rythmé par les saisons en attendant le repos éternel que célèbrent les requiem. Pour les moralistes classiques, le contraire du repos n’était pas la fatigue mais l’agitation d’où la nécessité de « la retraite » mondaine et religieuse. Au fil des siècles, le repos devient jouissance de soi. Le repos dans la nature, exalté à la Renaissance, s’enrichit des « rêveries » de Rousseau. La « cure d’air » de moyenne montagne, à la mode, se fait thérapeutique. A la fin du siècle des Lumières, surtout en Angleterre, les bords de mer accueillent les victimes du spleen et les invalids. Mais il y a repos et repos ! Les villégiatures ne sont pas toutes « reposantes ! » Comme celles dites des « montpellier » incluant la pratique du « bain à la lame » destiné aux femmes aisées. Entendez un grand baquet d’eau de mer et une plongée, tête en bas, dans les eaux, par un guide assermenté, « le saisissement » étant considéré comme thérapie naturelle bénéfique. En même temps, à la fin du XVIIIème siècle, des techniques de relaxation, des postures, des objets naissent et se font de plus en plus raffinés : chaises longues chaises kangourou, rocking-chairs. Le yoga est lancé. Balzac écrit comfort, à l’anglaise. Tout se fait « luxe, calme et volupté ». 

Objet politique

Si le XIXème siècle est le siècle de la nature en littérature, c’est aussi le siècle des révolutions. D’où le désir du repos, éprouvé par tous. Le dictionnaire Bescherelle dont le nom est connu des écoliers, dans son édition de 1861, note l’importance du « repos politique », la nécessité de « rétablir » et de ne pas « troubler » ni de « perturber le repos public », l’auteur de l’article soulignant le plaisir d’être « au sein du repos. » Avec la révolution industrielle, sont anéanties les représentations historiques du repos. Désormais, fatigue du corps et repos sont de plus en plus liés. Objet politique revendiqué, le repos fera l’objet de lois avec « les trois huit. » Analysé sous toutes ses coutures, il devient la panacée de tous les fléaux sociaux. Pour satisfaire les anticléricaux, on remplace repos « dominical » par repos « hebdomadaire ».

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Le XXème siècle, c’est, avec les congés payés, « le grand siècle du repos », en attendant que la fatigue, devenue psychique, se fasse surmenage jusqu’au burn out. Il culmine et s’achève en 1950 avec « la décennie du sea, sex and sun, et du flirt qui impose une forme douce du désir et de la relation sexuelles, née au bord des transatlantiques et des villes d’eau à la fin du siècle ». On bronze à plat sur le sable mais les sports nautiques, dits de « détente », plutôt violents, remplacent le repos. Si le désir du repos dans la nature est toujours plébiscité, en concurrence avec l’alpinisme, réservé aux âmes fortes, la santé du corps à tout prix se plie à des exigences draconiennes. Et le repos, nouvelle activité, redevient fatigue.

A la grande maladie du XXème siècle que fut la tuberculose, c’est le repos, avec sa cure, « une bonne petite cure », comme on disait, qui parut le remède le plus efficace. C’est ainsi que les sanatoriums devinrent « des temples du repos. » Jacques-Emile Miriel évoque, dans son article, les romans d’une Europe abolie vers lesquels on revient avec joie. La Montagne magique en est un exemple privilégié auquel se réfère, bien sûr, Alain Corbin. Et quel roman ! Il faut entendre le bruit de la porte de la salle à manger claquer derrière Madame Chauchat. Revoir les clichés qu’Hans Castorp et elle s’échangent de leurs poumons respectifs. Ecouter Settembrini, l’inlassable progressiste. Repos intranquille de la lecture. Magie de la littérature.

176 pages

La Montagne magique (Nouvelle traduction)

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Floutage de gueule

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Lesende (Femme lisant), Gerhard Richter, 1994.

L’œuvre de Gerhard Richter brouille nos perceptions. Son concept de « photopeinture », mêlant hyperréalisme et floutage du motif, consacre l’art de l’incertitude. La rétrospective du peintre allemand à la Fondation Louis Vuitton pose la question de la représentation du réel et plonge le visiteur dans des brumes inspirées


Gerhard Richter est né en 1932, à Dresde. Passé par l’école des Beaux-Arts de sa ville natale, il dut se plier un temps à l’esthétique du réalisme socialiste de la RDA avant de rejoindre Düsseldorf, en Allemagne de l’Ouest, au début des années 1960. La propagande de l’art officiel lui inspira un rejet de toute forme de soumission à quelque courant esthétique que ce soit (Pop Art, conceptualisme, Nouvelle Objectivité, etc.) et une méfiance envers les intellectuels désireux de produire un discours sur sa peinture. Pour lui, « l’idéologie est une maladie mentale » et « parler de peinture n’a aucun sens », car « en exprimant une chose par le langage, on la transforme ». Des propos en acier trempé attestant de sa pleine connaissance du rideau de fer et de « l’idéalisme criminel des socialistes » qu’il avait fui.

Verkündigung nach Tizian, (Annonciation d’après le Titien), Gerhard Richter, 1973

Sa première peinture en RFA, intitulée Tisch [Table] (1962), marque ainsi le début d’une œuvre obsédée par le rapport que nous entretenons avec la réalité, ce que nous en faisons et la façon dont nous nous la représentons. À moitié cachée par une tache sombre en mouvement, cette table est confuse. Rien de plus simple, à l’origine, qu’un plateau blanc rectangulaire inerte sur son trépied gris. Pourtant, derrière les coups de pinceau circulaires et rageurs, le meuble se dérobe, effacé par la peinture qui lui a donné sa forme, ses contours et sa couleur. Conclusion : on ne peut rien dire de la réalité qui ne soit incertain ; toute représentation modèle et estompe en même temps les choses les plus élémentaires.

C’est à cette réflexion sur notre rapport au réel que nous invite la rétrospective Gerhard Richter à la Fondation Louis Vuitton jusqu’au 2 mars prochain. De la Table de 1962 aux dernières peintures de 2017, l’exposition propose 270 œuvres traversées par la question de l’incertitude. Incertitude du style, tour à tour figuratif et abstrait. Incertitude du médium, avec le concept de photopeinture (peindre comme un appareil photo avec un mélange décontenançant d’hyper-présence et de floutage). Incertitude de la perception, grâce aux panneaux de verre qui sont autant d’écrans transparents susceptibles de multiplier les points de vue sur les œuvres et, par extension, sur le monde. Paradoxe inévitable : Richter a beau revendiquer n’aimer que ce qui n’a aucun style – « les dictionnaires, les photos, la nature, moi et mes tableaux » –, ses œuvres sont immédiatement identifiables.

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Marines nuageuses, montagnes et champs brumeux, pommiers bordant une route sinueuse, natures mortes épurées, jeune femme lisant, émouvantes maternités, portraits et autoportraits : le style Richter, c’est l’art de jouer avec la vérité photographique en lui ajoutant l’artifice mimétique de la peinture. Les œuvres nées de l’objectif de l’appareil photo et du geste du peintre – photo dépeinte et peinture floutée – ont une existence réelle mais pétrie d’imprécision. Betty (1988) vient de tourner la tête : on ne voit soudain plus son visage. Son sweat d’un blanc éblouissant à fleurs roses et ses cheveux blonds frappés par la lumière d’un soleil absent tranchent avec ce fond sombre digne d’une toile de Sánchez Cotán. Présente au point de donner l’impression de sortir du cadre, la jeune fille se heurte au mur de sa propre représentation. Hyper-réelle et vaporeuse, elle nous apparaît plus vraie que nature mais, au bout du compte, insaisissable : elle se dérobe à notre regard et tourne le sien vers le puits sans fond d’une obscurité sans formes. Elle fait exister et l’image et l’œuvre, nous obligeant à cligner des yeux pour tenter une impossible mise au point.

Cependant, toutes les photos ne peuvent pas devenir des photopeintures. Celles prises clandestinement par des déportés du Sonderkommando assignés à travailler au Krematorium V du camp d’Auschwitz-Birkenau, durant l’été 1944, mènent Gerhard Richter à une autre pratique de l’effacement. Ces images montrent des femmes incinérant des corps à l’air libre devant la chambre à gaz et des arbres dans l’indifférente lumière du jour. La peinture figurative lui étant apparue comme inapte à représenter à la fois la perte et la perdition de l’humanité, c’est à l’art abstrait que Richter confie la tâche de représenter la Shoah et la politique d’abolition de la forme humaine. Parce que la réalité objective s’use avec le temps, l’art sauve de l’oubli ce que l’on peine parfois à se représenter et ce qui lui est impossible de figurer.

Qu’en est-il à présent de notre rapport au réel alors que l’intelligence artificielle peut générer des photos d’individus qui n’existent pas, de paysages que personne n’a vus et d’événements n’ayant jamais eu lieu ? La photo n’est plus le refuge de l’objectivité – l’a-t-elle d’ailleurs jamais été, quand tout objectif sous-tend forcément un point de vue ? Que dire aussi de ce mot qui revient à la mode et que le personnel politique se jette à la figure telle une marmite d’huile bouillante : « idéologie » ? Depuis la fin du marxisme, la fausse sortie de l’histoire, le fantasme des différences solubles et les insomnies médicamenteuses des éveillés, dopés au vague amour des autres via la haine farouche de soi, le terme fait son grand retour. Au grand dam de ceux qui pensaient que la polarisation et l’antagonisme étaient des contre-valeurs démocratiques. Des deux côtés de l’échiquier politique, on s’accuse d’être « déconnecté », « hors-sol », de ne pas « regarder la réalité en face » et d’être déformé par des « biais » dans l’appréciation et le jugement. La gauche accuse la droite d’être idéologique, ce qui, chez elle, veut dire obsessionnel, passéiste et bas de plafond. La droite reproche également à la gauche son idéologie : intolérance des prétendus tolérants, ouverture d’esprit version porte étroite, et dialogue pluriel version monologue subventionné. Tout le monde brandit les mots magiques : transparence et vérité. Pour la gauche, c’est la diaphanéité des sentiments. Pour la droite, l’évidence du bon sens. Pour les départager, laissons la parole à Gerhard Richter : « Les intellectuels marxistes ne s’autorisent pas leur désillusion. Ainsi transforment-ils leur faillite idéologique en une faillite universelle, prêts à envisager l’anéantissement de leurs propres valeurs pour nuire efficacement. » Il est vrai que la droite, elle, s’est largement autorisé sa désillusion.

À l’heure des fake news et de l’infox – autrement dit des rumeurs, des ragots et des mensonges, choses inédites dans l’histoire des sociétés –, des sociologues, tel Gérald Bronner, partent en croisade contre ceux qu’ils nomment avec une belle naïveté intellectuelle « les ennemis de la réalité » ou « les assaillants du réel », à savoir les trumpistes, complotistes et autres populistes. Faut-il que nous ayons été à ce point bercés des pires fadaises pour croire à la consanguinité de l’objectivité et de la politique. « Qui dit ce qui est raconte toujours une histoire », rappelle Hannah Arendt, qui met en garde, dans « Vérité et politique », contre le monopole du pouvoir sur la matière factuelle. Faut-il aussi que nous ayons oublié tous les livres pour penser que la réalité existe, intacte et pure, en dehors de la représentation que l’on se fait d’elle. Le monde objectif n’existe que comme représentation, et non en dehors d’elle, écrit Schopenhauer. Donquichottisme, bovarisme, cristallisation : nos romanciers ont donné différents noms à ces représentations. On aimerait d’ailleurs qu’ils continuent à baptiser le réel au lieu de s’en croire les indispensables relais oraculaires.

Möhre, (Carotte), 1984.

Franz Kafka a, lui, baptisé le réel. Dans Le Château, roman inachevé dont nous fêtons cette année le centenaire de la publication posthume, K. est l’arpenteur que personne n’attend, pris dans les rets d’une bureaucratie absurde et cruelle. « Kafkaïen » se dit du monde épais et douloureusement sadique qui signe la fin de l’humanisme occidental et de son idéal de clarté. Censé arpenter le réel, K. ne parvient pas à atteindre le château dont la silhouette tend toujours à se dissiper. La réalité, inaccessible et silencieuse, ressemble au tableau que K. aperçoit à son arrivée, accroché au mur d’une des maisons du village : « un portrait obscur dans un cadre obscur ». Quant au château, il est un peu comme la Betty de Gerhard Richter : « Quand il le regardait, il semblait parfois à K. qu’il observait une personne tranquillement assise et regardant devant soi. » Sans surprise, le peintre fit le portrait de l’auteur de La Métamorphose – ce court récit où le personnage de Gregor Samsa se réveille dans la peau d’un insecte non identifiable que la femme de ménage finit par nommer « le machin d’à côté ». Le flou et l’incertitude propres à l’art de Richter rejoignent l’indétermination et l’indéfini kafkaïens. Les deux nous permettront peut-être d’arpenter différemment le flou plus ou moins artistique de 2026.

À voir

« Gerhard Richter », Fondation Louis Vuitton. 8, avenue du Mahatma Gandhi, 75116 Paris. Jusqu’au 2 mars 2026.

La boîte du bouquiniste

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« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Léon-Paul Fargue est l’éternel piéton de Paris. On sait moins qu’il a aussi été un fureteur céleste, un chercheur qui tentait de faire parler les étoiles autant que les rues de la capitale. Un fort en thème astral.

Les Quat’ Saisons est le dernier livre publié de son vivant. L’auteur voit l’ouvrage sortir de presses en juin 1947 avant de mourir en novembre. Sous ce titre qui sonne comme le nom d’un bastringue populaire, Fargue écrit : Astrologie poétique. Cette précision recadre le sujet mais reste obscure. Et sa préface n’apporte pas davantage de lumières. « Ne croyez pas – sous prétexte que vous avez réglé leur compte aux dieux, avec ou sans linceul de pourpre, en quatre coups de cuiller à pot, et mis l’univers en bouteille […] que c’en est fait de l’Ombre inexorable qui vous hante et vous guide à chaque pas, lors même qu’elle semble vous suivre comme un chien. » Au crépuscule d’une vie occupée à rencontrer les milliers de gens qui peuplent une ville et les milliers d’autres qui la hantent, Fargue complète ici sa « curiosité clinique » de la nature humaine par l’observation des astres qui « inclinent », non déterminent, l’existence de chacun. Il ne recourt à aucun calcul mathématique et s’il aborde la numérologie, c’est au coin d’une page. Ce calendrier perpétuel est plutôt le catalogue des tempéraments propres aux signes zodiacaux, mais c’est un écrivain qui prend la plume, pas Madame Soleil.

Qu’en est-il de janvier ?

C’est encore le mois des « natifs » du Capricorne. On peut leur offrir du pain noir et du sel gris, « leurs sévères couleurs », un bibelot en onyx, « un presse-papier, des billes », ou une médaille en plomb, en souvenir de celles, en argent, que « Louis XI suspendait à son vilain chapeau ». Calderon entre alors en scène. Soldat puis moine, l’auteur de La vie est un songe n’a jamais cessé d’écrire : il a tout du « capricornien » à qui tout arrive par « mérite personnel et savoir-faire plutôt que par héritage ou donations ». On apprend à cette occasion que le Capricorne, gouverné par Saturne, favorise les théologiens, les philosophes et les ermites.

À la fin du mois arrivent les natifs du Verseau. Ils ont « rarement jeté de larges ponts sur de grands fleuves », mais n’ont pas « toujours été sans obtenir un petit succès au Concours Lépine », balance Fargue. Il enfonce le clou en affirmant que les Verseaux croient dur comme fer au « Progrès en général », qu’ils l’idolâtrent « à défaut de le servir ». Il leur reconnaît tout de même de jolies qualités : équité, bienveillance, sociabilité, beauté… Mais à cause de ces vertus, « le Verseau tend à introduire le poison du sophisme dans le crâne des siens, goutte à goutte, jusqu’à faire déborder le vase ». S’il règle là des comptes, le prétexte astrologique est habile ! Il leur prodigue cependant quelques bons conseils, comme éviter de se marier avec des Scorpions et des Taureaux, et recommande les Balances, Poissons, Lions, Gémeaux et Sagittaires. Il ne peut s’empêcher d’affirmer que le Verseau est un snob qui s’ignore et qu’il est « toujours le passager du dernier bateau, en seconde classe ». Le voilà habillé pour l’hiver.

Les Quat’ Saisons, Léon-Paul Fargue, Éditions de l’Astrolabe, 1947.

Les quat'saisons

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Une pluie d’été dans un jardin anglais

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Thomas Morales célèbre les 50 ans de la sortie d’« A nous les petites anglaises » de Michel Lang en janvier 1976 qui se classa troisième au box-office de l’année derrière « Les Dents de la mer » et « L’Aile ou la cuisse ». C’était le temps des copains, des bières chaudes, des sandwichs au concombre et de l’hospitalité anglaise…


Longtemps, les séjours linguistiques outre-Manche contribuèrent à l’éducation sexuelle de la jeunesse française. En Angleterre, nous faisions nos humanités, nous apprenions les bases de la culture amoureuse, nous œuvrions au grand rapprochement, le marché commun était jadis ouvert à toutes les bourses. L’entente était plus que cordiale chez ce soi-disant ennemi héréditaire ; certes, rugueuse parfois sur les pelouses de rugby mais nettement plus décorsetée dans les dancings de Bath ou de Southampton. Là-bas, on nous prédisait un été pluvieux mais perméable aux sentiments, âpre gustativement mais instructif sur le fonctionnement des corps maladroits. Dépaysant, en tout point. La couronne fut une terre d’asile pour tous les garçons et les filles de France à la recherche d’un contact physique plus poussé. Sous le fallacieux prétexte de l’apprentissage d’une langue truffée de verbes irréguliers, pour rassurer des parents soucieux de notre future intégration professionnelle extra-communautaire ; à l’âge de l’adolescence, tourmentés et impulsifs, nous avions d’autres idées en tête. Shakespeare pouvait bien attendre. La traversée par mer, la seule façon honorable d’aborder les côtes anglaises, donnait déjà lieu à un choc de civilisation sur les ferry-boats. Nous allions apprendre à mieux connaître nos voisins si singuliers, qui en dépit d’un accent déroutant, n’étaient pas insensibles à notre patriotisme badin. Durant les années 1980, nous possédions un document indispensable, un sésame filmé qui passait régulièrement à la télévision et qui, malgré sa date de péremption largement entamée, continuait à fabriquer nos cerveaux disponibles. A nous les petites anglaises était sorti en janvier 1976 et se référait à une histoire datant de juin 1959. Si bien que tous les adolescents du Berry partaient en stage de langue avec trente ans de retard, dans leur valise. A vrai dire, l’Angleterre du milieu des années 1980 n’avait pas tellement changé dans son folklore et ses rites étranges. L’insularité ne mentait pas ! Les jardins bien entretenus, les marmelades, les Bad boys, les porcelaines, les guitares électriques, une Vauxhall fatiguée et des tissus outrageusement voyants dans les rues faisaient toujours partie du décor. Les bobbies ressemblaient à des bobbies. Les livreurs de lait à des livreurs de lait. Et les sujettes britanniques hésitaient, à l’époque, entre le look de Samantha Fox et celui de Purdey, entre la vieille fille et la créature, le doute s’immisçait en nous. En perdant nos repères, nous fûmes assurément plus libres. Le film de Michel Lang reprenait la même mécanique des Zozos de Pascal Thomas, le voyage comme expérience spatio-sensuelle, sur fond de nostalgie guimauve et étude sociologique rigolarde. Privés de vacances à Saint-Tropez car recalés à l’épreuve d’anglais au baccalauréat, les jeunes acteurs Rémi Laurent en gilet camel et Stéphane Hillel en blazer et cravate club, étaient sommés par leurs parents de se diriger vers l’East Kent. Le charme faussement autoritaire de Martine Sarcey en mère du XVIème arrondissement vaut un visionnage urgent. Ces deux copains d’infortune iraient dormir chez l’habitant, et plus si affinités. Entre forfanterie juvénile et échecs à la pelle, les premières fêlures dessinaient les caractères de la fin de l’enfance. Dans cette station balnéaire où 2 000 Français vivaient au kilomètre carré, nous suivions les aléas du cœur de cette bande de gamins en proie aux hormones et au vague-à-l ’âme. Le film drôle sans être totalement caricatural, fleur-bleue sans tomber dans une mièvrerie infâmante flirtera avec les 6 millions d’entrées. Tout Français doit avoir lu les mémoires du Général et vu « A nous les petites anglaises ». L’affiche de Ferracci montrant deux couettes de dos tapissa les murs des adolescents avant l’arrivée de Full Metal Jacket et du Grand Bleu. La bande-son de Mort Shuman, notamment le tube hypnotique « Sorrow » donnera une patine triste et lancinante, comme les fins de vacances. En outre, un film est réussi lorsqu’il y a une brune et une blonde. Les débutantes Véronique Delbourg et Sophie Barjac sont très convaincantes dans leur registre respectif. Il faudra un jour se pencher sur la carrière de Sophie Barjac, sa justesse dans l’émotion me fait, de plus en plus, penser à Marie Dubois. Et puis, un film où un français prononce cette phrase : « Il y a des oignons là-dedans ? » a d’une certaine manière percé le mystère anglais.

Jean-François Danquin: la culture au service de la tolérance

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© Ph. Lacoche.

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Très souvent, à ma Sauvageonne, je parle de deux regrettés amis qui ont beaucoup compté dans ma vie : Jean-François Danquin (1947-2015), acteur culturel picard, et Raymond Défossé, qui fut notamment directeur de la Maison de la culture de Laon, dans l’Aisne. Alors, le 9 janvier dernier, lorsque je lui ai dit que je l’invitais à la Maison de la culture d’Amiens où avait lieu le vernissage de la rétrospective[1] consacrée aux œuvres du premier, elle a sauté de joie. Nous avons hélé Firmin, notre valet, afin qu’il attachât Yvonne, notre fidèle jument, à notre fiacre, et nous partîmes, au trot, vers le lieu d’exposition. Sur place, il y avait du monde et assez de vin pour rendre un homme heureux. Je retrouvais mes amis Suzanne et Jacques Frantz (ancien journaliste du Courrier picard qui fit en sorte, en 1983, que je pusse entrer dans ce journal qui était encore une belle et humaniste coopérative ouvrière) ; eux aussi ont bien connu Jean-François et Raymond. Des souvenirs nous remontaient sous la crinière comme des bulles de Drappier ; des repas animés, fraternels et arrosés, à Compiègne, Canly ou Amiens. Des fêtes ; des sorties aux concerts de Dylan et/ou de Van Morrison, artistes que chérissaient les deux disparus. Jean-François n’était pas seulement un Pic de la Mirandole des arts, du cinéma et de la littérature ; il était aussi et surtout un homme terriblement attachant et généreux. Il se promenait en ville équipé d’une petit appareil photo avec lequel il shootait des personnalités de la vie locale qui lui servaient à réaliser des séries dans le cadre de son travail pictural. Encore étudiant, il sillonna l’Amérique pendant un an et assista au festival de Woodstock. Puis il prépara un doctorat en littérature comparée, devint notamment administrateur de la troupe de théâtre Le Carquois, puis premier directeur de la culture au Conseil régional de Picardie ; ensuite, il fut embauché comme responsable de la culture et de la communication aux Musées d’Amiens. Il termina sa carrière professionnelle comme directeur des études de l’École supérieure d’art et de design (Ésad) d’Amiens. Sous peu, la galerie Au bord de l’art, à Picquigny présentera à son tour une exposition de ses travaux, en particulier de ses portraits d’artistes. A cette occasion, un livre réunissant les témoignages de ses proches, sera édité. Pour cet ouvrage, j’ai écrit un texte intitulé « La tolérance incarnée ». Le voici : « Jean-François Danquin. Une image me revient. Un matin, nous nous croisons place du Don, à Saint-Leu. Nous nous mettons à parler de Paul Morand, romancier au style de sprinter, que tous deux nous aimons. Homme de gauche, il savait apprécier certains écrivains de droite dès qu’ils avaient du talent. Il était comme ça, Jean-François. Tolérant. Très tolérant. Aurait-il apprécié la société d’aujourd’hui, tellement binaire et sotte, emberlificotée dans les barbelés agressifs tressés dans un bien mauvais métal : celui de l’intolérance crasse ? C’est peu probable. Une autre image me saute à la tête. Nous sommes chez lui, dans sa belle maison du même quartier Saint-Leu. Nous sommes là, tous les quatre, nos amis Raymond Défossé et Jacques Frantz, lui et moi devant un verre. Nous parlons d’un autre écrivain que nous vénérons : Roger Vailland, résistant de haute volée et communiste invétéré, tolérant lui aussi. (Kléber Haedens, vieux monarchiste, lui rendit hommage dans son succulent Une histoire de la littérature française ; ils étaient unis par un respect réciproque. Tous deux avaient l’intelligence de penser que la littérature était bien au-dessus des idées politiques.) Troisième image, à Saint-Leu, toujours. Je sors du restaurant La Soupe à Caillou en compagnie de mon copain Cyril Montana, écrivain aussi tonique qu’un verre de vin espagnol. Jean-François nous aperçoit, nous rejoint, puis nous prend en photo. Quelque temps plus tard, il nous fera le plaisir de nous faire découvrir le tableau sur lequel nous figurons, le Cyril et moi. Ce tableau, je l’ai toujours. Il est précieux comme l’amitié qui nous unissait, Danquin et moi. Les mots qui le caractérisaient : culture immense et intelligence bienveillante. Jamais il ne jugeait ; il laissait cela aux fronts bas de l’intolérance crasse. C’était même un plaisir de ne pas être d’accord avec lui ce qui, je dois l’avouer, était rare. Il aimait aussi le rock, comme Raymond, Jacques et moi. Les Them, Van Morrison, les Kinks, etc. Le rock de nos jeunes années. Tout cela nous unissait comme les frères d’une même portée sur laquelle dansaient des notes acidulées et des riffs entêtants comme les fragrances des roses anciennes. Aujourd’hui, Jean-François et Raymond reposent au cimetière de La Madeleine ; quelques mètres les séparent. Je suis certains qu’ils doivent discuter de Dylan, certains soirs de brume quand les sansonnets se sont tus dans les cyprès. Ils étaient mes amis ; ils me manquent. »


[1] Jusqu’au 21 février ; visite guidée le mardi 10 février, à 18h30

Boycott de la Coupe du monde de foot: la menace fantoche

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Le président de la FIFA, Gianni Infantino prononce un discours avant de remettre à Donald Trump le Prix de la Paix de la FIFA lors du tirage au sort de la Coupe du monde 2026 de la FIFA, au John F. Kennedy Center for Performing Arts à Washington, le vendredi 5 décembre 2025 © UPI/Newscom/SIPA

Dernier coupe-faim envisagé par l’Europe pour calmer les appétits d’un Donald Trump qui veut bouffer le monde entier: boycotter le Mondial, la Coupe du monde de football, que les Etats-Unis (secondés par le Canada et le Mexique, pas encore annexés par Trump) accueilleront du 11 juin au 19 juillet prochains…


Certains observateurs estiment que cette solution pourrait peser sur la politique américaine. Parmi eux, le député LFI Éric Coquerel, pour qui le foot est « une arme politique », ou encore l’inusable Daniel Cohn-Bendit. Sur BFM TV le 21 janvier il prétendait que si les équipes européennes ne mettaient pas les pieds aux States, Trump serait dans ses petits souliers.

Les Américains et le « soccer », ça fait deux

Mais Dany le rouge se trompe… Lui-même fervent amateur de foot et aveuglé par sa passion, il imagine que le forfait des équipes européennes gâcherait la fête des Américains. Mais pour porter sérieusement, un tel boycott devrait non seulement toucher l’ego de Trump mais aussi le cœur des Américains. Or ces derniers ne sont pas des passionnés. Ils raffolent du basket, du base-ball, et seulement du football… américain qui se joue avec les mains sur le modèle du rugby. De plus, ils n’apprécient vraiment que les sports où ils gagnent. Au football, ils n’ont aucune chance. Ils ont l’esprit trop carré pour un ballon rond…. Bref, saborder la compétition serait priver de viande des végétariens.

Secundo, les Etats-Unis n’organisent pas le Mondial, ils l’accueillent. Le véritable organisateur, c’est la Fifa (Fédération international de football), instance installée en Suisse, pour son climat fiscal très clément, Fifa qui possède tous les droits d’exploitation ! Pour prendre le Mondial en otage, il faudrait obtenir la compréhension, sinon le soutien, de ladite Fifa… Mais c’est comme un oranger sur un sol irlandais… cela ne se verra jamais. Le Mondial est une poule aux œufs d’or. Grâce à elle, pour l’exercice comptable 2026, la Fifa mise sur une recette globale de 8 911 millions de dollars, soit 7,6 milliards d’euros ! Ensuite il faut rappeler que son principal sponsor, son partenaire officiel, est… Coca-Cola, la légendaire firme américaine d’Atlanta. De plus, Gianni Infantino, numéro 1 de la Fifa, tient plutôt Donald Trump en haute estime. Le 5 décembre, il a remis au président américain le prix de la paix de la Fifa (!), une distinction spécialement créée pour lui, sur mesure, sans doute pour le consoler de ne pas avoir obtenu le Nobel.

On va voir Fifa va barder…

En revanche, la Fifa pourrait sanctionner les déserteurs. Toutes les fédérations (211, soit plus que les 193 états membres de l’ONU!) affiliées à la Fifa sont soumises à son strict règlement. Dans le cas d’un forfait européen, et la défection de grandes équipes comme la France, l’Allemagne, l’Angleterre ou les Pays-Bas, la Fifa devrait revoir à la baisse le montant des droits de retransmission TV et autres revenus publicitaires, et en conséquence faire payer le manque à gagner aux Européens, en les sanctionnant financièrement, en les excluant des compétitions à venir…

En définitive, un boycott du Mondial par les équipes européennes pénaliserait principalement les téléspectateurs européens, pour qui la Coupe du monde est une grande fête, une compétition où l’Europe tient encore le devant de la scène (une exception sportive dans un monde politico-économique où elle fait figure de Vieux Incontinent): sur 22 éditions, de 1930 à nos jours, si le continent Sud-Américain compte 10 succès, l’Europe totalise douze couronnes, 4 avec l’Italie , 4 avec l’Allemagne, 2 grâce à la France, l’Angleterre et l’Espagne complétant le palmarès.

Stendhal et Thomas Mann, témoins d’une Europe abolie

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© Éd. Champ Vallon / Éd. Le Bruit du Temps

Il y a des écrivains, on revient toujours vers eux avec joie. On les quitte parfois un certain temps, et puis l’occasion se présente de les relire, ou l’envie de découvrir ce qu’on n’avait pas encore lu d’eux. Et on y va, par attraction naturelle, par plaisir surtout.


Balzac est de ceux-là, avec ses romans aux ressorts multiples, ainsi que sa correspondance, écrite dans la même prose délicate et superbe. Il y a aussi Stendhal, qu’on est parfois « obligé »,entre guillemets, de lire à l’école, et dont les « happy few » poursuivent la lecture toute leur vie. Car il faut relire Stendhal, comme le faisait par exemple Sartre, eh oui, ce trait m’a toujours amusé. Sartre se remettait chaque année, je crois, à La Chartreuse de Parme, dont il faisait ses délices, oubliant Heidegger, l’ennuyeuse phénoménologie et la « nausée » de ses romans. Si même Sartre relisait Stendhal, alors tous les espoirs sont permis !

Stendhal journaliste de presse

L’occasion m’est donnée de vous reparler de Stendhal grâce à l’heureuse publication, aux éditions Champ Vallon, de Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827). Stendhal a été, durant plusieurs années, sous la Restauration, un journaliste très actif (cela aurait plu à Sartre). Vous savez sans doute que Henri Beyle (le vrai nom de Stendhal) s’est exilé à Milan après la chute de l’Empire. Exil tout à fait délectable, du reste, pour cet amoureux de l’Italie. Quand, après ces vacances prolongées, il revient définitivement en France, il choisit, pour gagner sa vie, de collaborer à des journaux et d’utiliser son talent d’écrivain, alors qu’il n’a encore publié aucune grande œuvre. Il écrit surtout dans des revues anglaises, estimant qu’il y a plus de liberté là-bas. Mais il participe aussi à une publication parisienne, le très libéral Journal de Paris. C’est une sélection de ces chroniques qui nous est offerte aujourd’hui, en attendant une édition intégrale, que tous les stendhaliens appellent de leurs vœux. La totalité des articles représente près de 1000 pages, qu’on peut lire en ligne sur le site du préfacier, Olivier Ihl.

A lire aussi: L’Empire romain en chute libre?

Ce volume chez Champ Vallon revêt donc déjà un notable intérêt. Car on y retrouve tout du long, en évidence, le style de Stendhal, fait d’ironie et d’alacrité, de joie de vivre et de bonheur d’écrire au fil de la plume. C’est bien l’auteur de La Chartreuse qui se dissimule derrière le pseudonyme de B. L., comme le prouve d’ailleurs Olivier Ihl dans sa longue et très instructive préface.

Une passion pour la politique

Dans son étude sur Stendhal, qui fait toujours référence et que j’aime beaucoup, Stendhal romancier, Maurice Bardèche rend hommage à cette activité de journaliste de Stendhal, durant toutes ces années. Il souligne : « Voilà comment Stendhal voit la France de 1825. Cette vue n’est peut-être pas si romanesque qu’on pourrait le croire. Les précisions de Stendhal éveillent plus qu’une comparaison chez le lecteur de notre temps. » Bardèche écrit ceci en 1947. Et il ajoute, plus loin : « Le tableau politique que Balzac et Stendhal nous font de la Restauration est peut-être plus vrai que celui qu’on peut trouver dans les histoires officielles. » Je constate que Maurice Bardèche confirme une conviction que nous avons toujours eue : Stendhal était une tête politique. Un livre comme Lucien Leuwen, que Paul Valéry mettait très haut, ne vient-il pas l’illustrer amplement ? N’oublions pas les données biographiques : Henri Beyle, je le disais, a fait carrière sous Napoléon, une belle carrière, mais interrompue par les bouleversements historiques. Ce goût de la chose publique et des idées libérales lui est resté. En Italie, il a été soupçonné de sympathies avec le carbonarisme. Après avoir haï la monarchie, il a combattu la Restauration et, pour lui, un Decazes, ministre en vue de Louis XVIII, était l’ennemi à abattre, en tout cas sur le terrain des idées, c’est-à-dire sur le papier. Dans ses articles, Stendhal a donc, entre autres, pu exprimer ses convictions politiques profondes.

On se reportera sur ce point à la section « Un journaliste engagé », même si Stendhal, bien sûr, a traité d’une grande variété de sujets et ne s’est pas cantonné à un seul domaine. Je vous laisse découvrir l’ampleur de sa palette. 

Une traduction rarissime du roman de Thomas Mann

Au même chapitre des classiques à relire, je signale la parution récente de La Mort à Venise (1917) de Thomas Mann, dans une traduction retrouvée de Philippe Jaccottet. Nous sommes ici loin de l’ironie stendhalienne, nous entrons dans la rigueur germanique, faite de sérieux, mais aussi d’aspiration à la beauté. Ce n’est pas pour rien que l’action de cette longue nouvelle se situe à Venise. Jaccottet fut à la fois romancier, poète, et un très grand traducteur. Cette Mort à Venise fut précisément sa première traduction, en 1947, alors qu’il était âgé d’à peine vingt ans. Il y eut des problèmes avec les droits, ceux-ci appartenant toujours à la maison Fayard, mais la traduction de Jaccottet put néanmoins paraître en édition de luxe à 2 500 exemplaires chez l’éditeur suisse Henry-Louis Mermod. Thomas Mann l’apprécia beaucoup, et parla d’un « travail talentueux et très consciencieux ». Désormais, La Mort à Venise est tombé dans le domaine public, et les excellentes éditions Le Bruit du Temps ont repris cette version de Jaccottet dans un beau petit livre, qui rend selon moi justice au texte de Thomas Mann et au talent de Jaccottet.

A lire aussi: À table avec Albert Nahmias

La Mort à Venise est un classique par excellence. Rien que le titre provoque le lecteur curieux. Dans ce roman règne une sublime nostalgie, celle d’une Europe du temps passé, dans laquelle on cultivait fièrement des valeurs humanistes, sans se demander si c’était mal. On comprend en particulier, grâce à cette traduction sans fausse note, que le « monde d’hier » ne reviendra pas. On saisit le fossé qui s’est creusé avec lui. L’ultime agonie de Gustave Aschenbach, sur la plage du Lido brûlée par le cagnard, symbolise cette « extinction », comme le dira plus tard Thomas Bernhard dans un roman qui se passait à Rome. Thomas Mann et Stendhal, malgré ce qui les sépare, appartiennent bel et bien à une même famille d’esprits européens, qui compte encore aujourd’hui quelques derniers fidèles, — ceux que Stendhal appelait les « happy few ».


Stendhal, Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827). Édition établie par Olivier Ihl. Éd. Champ Vallon. 358 pages.

Chroniques inédites du Journal de Paris: (1819-1827)

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Maurice Bardèche, Stendhal romancier. Paris, 1947.

Stendhal romancier

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Thomas Mann, La Mort à Venise. Traduction de Philippe Jaccottet (1947).Éd. Le Bruit du Temps. 151 pages.

La mort à Venise

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La foi face au totalitarisme

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© Saje Distribution

« Le Cardinal », beau film hongrois, sort en DVD, après une diffusion dans les salles malheureusement trop discrète en 2023, estime notre critique. Il revient sur le destin de Iuliu Hossu, reconnu martyre par l’Église catholique, proclamé bienheureux le 2 juin 2019 par le Pape François.


Je profite de la sortie en DVD par Sage Distribution du beau film Hongrois Le Cardinal de Nicolae Mărgineanu, sorti bien trop discrètement dans les cinémas de France en 2023, pour vous en parler.

Un cinéaste face à l’Histoire

Le Cardinal de Nicolae Mărgineanu s’inscrit dans cette tradition rare d’un cinéma de mémoire, exigeant et profondément humain. Avec ce film, Nicolae Mărgineanu, scénariste et cinéaste roumain important né en 1938, réalisateur de 15 films assez méconnu hors de son pays, s’attaque frontalement à l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire roumaine du XXᵉ siècle. Sans emphase ni effets démonstratifs, il choisit la rigueur, la sobriété et la durée, pour faire émerger une œuvre de mémoire consacrée à la persécution religieuse sous le régime communiste stalinien.

La Roumanie sous le joug soviétique

En 1950, la Roumanie est entièrement soumise à l’influence soviétique. Le stalinisme s’y impose avec brutalité : élimination des opposants politiques, destruction des élites intellectuelles et persécution systématique des Églises jugées « ennemies de l’État ». L’Église gréco-catholique, fidèle à Rome, est considérée comme une influence étrangère à éradiquer. La Securitate met alors en place une politique de terreur visant à briser les consciences autant que les corps.

La prison de Sighet : lieu de destruction morale

Le film se déroule dans la prison de Sighet, lieu emblématique de la répression politique. Sept évêques gréco-catholiques y sont emprisonnés. Ils sont sommés de renier leur foi, de rompre avec le Vatican et d’adhérer à l’Église orthodoxe contrôlée par le régime. Ils refuseront tous. Aucun ne cédera. Tous mourront, soit en prison, soit en résidence surveillée dans des monastères orthodoxes, dans l’isolement, la privation et l’oubli organisé.

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Iuliu Hossu, une figure de résistance

Au cœur du récit se détache la figure de Iuliu Hossu, incarnée avec une grande retenue par Radu Botar. Figure majeure du catholicisme roumain, Iuliu Hossu est aussi un homme profondément enraciné dans l’histoire de son pays. Il fut aumônier militaire durant la Première Guerre mondiale, puis nommé évêque. Le 1er décembre 1918, au lendemain de la chute de l’Empire austro-hongrois, il prononce un discours patriotique historique lors de la proclamation de la Grande Union de la Roumanie.

Après la Seconde Guerre mondiale, son destin bascule. En 1950, il est arrêté et emprisonné à Sighet. Dans le film, il devient progressivement un guide moral pour les autres évêques. Sa résistance n’est ni spectaculaire ni héroïque au sens classique : elle repose sur l’opiniâtreté, la foi et un refus absolu de trahir sa conscience.

Un scénario entre rigueur et humanité

Le scénario de Bogdan Toma, complexe, intelligent et parfaitement maîtrisé, mêle avec justesse histoire et fiction. Il évite le piège de la reconstitution illustrative pour s’attacher à la dimension humaine de la persécution. Les dialogues, sobres et tendus, rendent compte de la violence idéologique du régime, mais aussi de la force intérieure de ces hommes confrontés à l’anéantissement programmé.

Une mise en scène austère et maîtrisée

Nicolae Mărgineanu signe une mise en scène rigoureuse, austère, presque ascétique. Le travail sur la photographie, le montage et l’espace carcéral accentue l’enfermement physique et mental. Sans jamais sombrer dans le pathos, le film décrit la mécanique implacable de la terreur communiste, tout en laissant émerger, en creux, une forme de résistance spirituelle.

Mémoire, reconnaissance et béatification

Iuliu Hossu sera nommé cardinal en 1969 par le pape Paul VI, reconnaissance tardive d’un homme brisé mais jamais vaincu. Le 2 juin, le pape François a béatifié à Blaj, lors d’une messe géante au terme de sa visite en Roumanie, les sept évêques gréco-catholiques emprisonnés et torturés par le régime communiste, reconnus comme « martyrs de la foi » : Vasile Aftenie, Valeriu Traian Frentiu, Ioan Suciu, Tit Liviu Chinezu, Ioan Balan, Alexandru Rusu et le cardinal Iuliu Hossu.

Le Cardinal est un bel ouvrage, un film grave et humaniste qui rappelle que face au totalitarisme, la dignité humaine peut encore se tenir debout. Un cinéma de mémoire, sans emphase, qui donne un visage et une voix à ceux que l’Histoire avait voulu effacer.

1h40
DVD par Sage Distribution

Amours clandestines

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Isaac Hernández et Jessica Chastain, "Dreams" (2026) © Metropolitan Films

Dans Dreams, Jessica Chastain s’éprend d’un immigré clandestin. Jusqu’à ce que…


Jennifer (Jessica Chastain) change souvent de toilette comme de métropole. Toujours entre deux jets – Mexico, New-York, San Francisco – et toujours cette mise impeccable… Où qu’elle aille, on lui ouvre la portière, on lui mange dans la main. C’est que, active, élégante, policée, elle est surtout la fille de Michael McCarthy (Marshall Bell), richissime magnat américain, mécène et collectionneur d’art. Il prête son nom à la puissante fondation philanthropique qu’elle administre aux côtés de son frère (Rupert Friend), finançant des projets artistiques internationaux, au Mexique en particulier, soutenant en outre le ballet de San Francisco. Voilà pour la façade mondaine et professionnelle. Mais la libido de Jennifer a aussi ses exigences secrètes…

Emprise du désir

Dreams, dernier opus du cinéaste mexico-américain Michel Franco, s’ouvre sur l’odyssée d’un éphèbe latino qui franchit clandestinement la frontière mexicaine et, assoiffé, affamé,  parvient tout de même à rejoindre San Francisco. Là, surprise, le garçon pénètre sans effraction dans un opulent loft moderne dont il sait manifestement la clef planquée au seuil de l’édifice. S’y pointe soudain la Jennifer : on comprend que le ravissant Fernando, son tout jeune amant tellement exotique, a déboulé là sans prévenir, pour se mettre sous la protection de sa cougar torride : illico, ébats furieux, idylle en huis clos.

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Le scénario met habilement en place les ingrédients du drame : danseur de ballet, Fernando, au fil des péripéties, finit par intégrer le ballet de San Francisco par l’entremise du chorégraphe, dont il devient la coqueluche, et donne à des enfants des cours de danse sur la partition de Roméo et Juliette… Il n’en reste pas moins doublement clandestin : et comme amant de Jennifer, et comme immigré sans papiers. Une rumeur contrariante s’allie bientôt aux préventions du clan McCarthy – le père et le frangin – contre cette liaison dangereuse. Si Fernando tient en quelque sorte Jennifer en respect par l’attrait insatiable de sa conséquente virilité juvénile (d’où quelques répliques explicites sur le registre de sa volumétrie physiologique), elle a l’argent – et le pouvoir. Le danseur supputant, à la longue, qu’elle ne fera rien pour promouvoir sa carrière aux States, il claque la porte, et décide de voler de ses propres ailes. S’ensuit une traque éperdue, où Jennifer, répudiée par son fouteur et dès lors plus que jamais consumée par sa fiévreuse libido, tente de récupérer à n’importe quel prix son protégé, aveugle au fait que celui-ci s’envisage en réalité tout autrement que comme le gigolo mexicain d’une milliardaire étasunienne. Laquelle, à ses côtés, n’a même pas fait l’effort d’apprendre l’espagnol…  

Morale cruelle

Du jeu de domination sadomasochiste assez palpitant qui en résulte, on vous cèlera ici, et les péripéties, et l’issue proprement abominable : à quel degré de monstruosité mène le pouvoir de l’amour souterrainement allié à l’amour du pouvoir, c’est ce que suggère la morale fort cruelle de Dreams. Esquivant l’écueil du film-dossier sur la vulnérabilité et le sort funeste de l’immigré-clandestin, Michel Franco signe avec maîtrise, dans un suspense brillamment orchestré, un réquisitoire d’une réjouissante férocité contre la tartufferie des nantis philanthropes et le pathétique, tragique double-jeu fomenté par l’éréthisme pulsionnel, version totalitaire du puritanisme yankee.

Metropolitan Filmexport

A cet égard, les (brèves) séquences de copulation (sur la dureté des marches de l’escalier comme sur la mollesse du matelas) sont un régal apéritif. Les deux comédiens y mettent d’ailleurs un talent remarquable, à commencer par Isaac Hernandez, danseur-étoile de l’American Ballet-Theater comme l’on sait, par ailleurs excellent acteur – et beau gosse ! on ne lui donnerait pas ses 35 ans, vraiment. L’objectif soigneux du chef op, Yves Cape, nous éclaire à cette occasion d’un joli reflet moiré le fessier exceptionnellement bien galbé d’Isaac Hernandez. (Signalons au passage aux amatrices et amateurs qu’on peut actuellement retrouver le guapo bailarin sur Netflix[1], dans les trois épisodes de la mini-série Quelqu’un doit mourir/ Alguien tiene que morir). Quant à la star rousse Jessica Chastain, décidément fidèle au cinéaste (cf. Memory, en 2023), elle s’empare de ce rôle audacieux avec une superbe aisance. A 48 ans, serait-elle pas en passe de devenir, à l’Amérique ce qu’est désormais une Isabelle Huppert à l’Hexagone ?    


Dreams. Film de Michel Franco. Avec Jessica Chastain, Isaac Hernandez, Rupert Friend… Etats-Unis, Mexique, couleur, 2025. Durée : 1h38.

En salles le 28 janvier 2026.


[1] https://www.netflix.com/fr/title/81050532

Macron, un homme de circonstance

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Emmanuel et Brigitte Macron lors de la Fête de la musique à l’Élysée, transformé pour l’occasion en « bar technoïde », Paris, 21 juin 2024 Instagram @POC

Pour l’écrivain Bruno Lafourcade, le chef de l’État fonctionne comme une IA. Il n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, et il ajuste ses opinions en fonction du public. De quoi déplaire aux Gaulois réfractaires.


L’homme providentiel

« On nous a si mal vendu Emmanuel Macron, pâle et fade trader, montré dans un meeting poussant sa voix ridiculement dans les aigus, en chaman halluciné, qu’il ne trompera personne ; il est impossible que ce promoteur des pays-hôtels, des corps-marchandises, de l’ubérisation des paysages, des bras et des ventres, qui célèbre les poulaillers sans fermiers, les renards sans lois, les smicards sans avenir, dépasse dix pour cent au premier tour. »

Ces fulgurantes prémonitions, je les écrivais dans mon journal, en février 2017. Trois mois plus tard, M. Macron était triomphalement élu. C’est commode, un journal : on y vérifie ses prophéties. Il faut dire que la propagande était stupéfiante. Ainsi, un peu plus tard, j’écrivais, toujours dans mon journal :

« J’ai regardé un débat entre MM. Duhamel et Barbier, arbitré par Mme Elkrief, pour plus d’impartialité. De M. Macron, il ressort un portrait contrasté : il travaille quarante-huit heures par jour ; il a découvert l’Amérique ; il soigne les verrues ; il lit dans le Nescafé ; il tord les fourchettes avec les yeux ; il épile les maillots ; il ressuscitera au troisième jour. »

Avant lui, seul Obama, me semble-t-il, avait bénéficié d’une telle propagande. Chez nous, provinciaux de l’Amérique, la promotion ressemblait plus à celle des barquettes de colin chez Picard.

La réaction des ronds-points

Après la propagande, la réalité.

D’emblée, il s’employa à nous humilier. Ce fut la Fête de la musique, où l’Élysée se transforma en bar technoïde, avec gogo-dancers se déhanchant dans leurs minishorts, au milieu d’un pandémonium mixé par des DJ. Puis un selfie à Saint-Martin, avec de petites frappes nous adressant des doigts d’honneur. Et un 14-Juillet où l’orchestre interarmées s’essayait au pas de deux, en jouant Daft Punk au tuba et au clairon. Et ça, de transformer l’armée en fanfare électro-funk, ça le faisait ricaner ; dans la tribune, il souriait en enfant ravi d’avoir mis le chat dans la machine à laver. Les ministres et les généraux aussi applaudissaient, ivres de bonheur d’être humiliés. Au même moment, quelque part, des soldats français tombaient dans une embuscade. Ils croyaient mourir pour la patrie, c’était pour la Techno Parade.

A lire aussi, Marcel Gauchet: «Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

Les tribunes, en général, ne lui réussissent pas ; le football non plus. Au Qatar, devant des émirs, pendant une finale, on le vit hurler en levant le poing, hystérique et inquiétant. Mais il ne se contenta pas de nous faire honte : il voulait réformer et sauver la planète. Cette ambition s’accompagna de remarques sur « les gens qui ne sont rien » et ne se donnent pas la peine de traverser la rue pour trouver du boulot à dix heures par jour payées six.

Pour les punir, dans les villages, l’école ferma, et la gare, et la Poste, et la maternité – pendant que le prix des carburants augmentait. C’est qu’il ne voulait « rien céder aux fainéants », ces « Gaulois réfractaires au changement ».

« Les gens détestent les réformes ! »

Non, seulement avant la planète, ils veulent sauver les leurs.

« Qu’ils viennent me chercher ! »

Ils vinrent.

Il reçut des œufs, une tarte (à Tain), des tomates et des casseroles : le matamore se voyait en chef, il se découvrait marmiton.

Puis se leva une foule qu’il ne connaissait pas, dont les algorithmes ne lui avaient pas parlé. Ce furent les gilets jaunes canal historique, le petit peuple des palettes et des ronds-points ; c’étaient Joseph le retraité, Nathalie l’infirmière, Michel l’artisan, et tous en avaient mal au pis de se faire traire. Ils prirent comme signe de ralliement le gilet fluorescent des piétons qui ne veulent pas finir sous une voiture. Eux ne voulaient pas finir sous la mondialisation. Réduits aux vignettes Crit’Air 5, avalant des kilomètres de taxes pour emmener leurs enfants à l’école ou leurs parents à l’hôpital, ils n’émurent pas M. Macron. On lâcha les cognes. Certains patientaient depuis Malik Oussekine. Comme il n’y avait que du petit Blanc, on put éborgner et mutiler sans que la douleur morale, la nuit, réveille quiconque.

Le président algorithmique

La suite confirma ce qui avait précédé.

Tout n’est pas sa faute, bien entendu, depuis le Covid jusqu’à l’incendie de Notre-Dame. Mais, chaque fois, ses réactions furent anormales, ampoulées : « Nous sommes en guerre » ; grossières : « J’ai très envie de les emmerder » ; et surtout artificielles : tout, chez lui, est faux, jusqu’à sa façon de marcher, cette lenteur démonstrative censée lui donner de la majesté. Tout, chez lui, est de circonstance, pas seulement les opinions. Sa tête au premier chef, si je puis dire. Il s’en fabrique une pour chaque événement. La plus pénible est celle d’enterrement qu’il prend pour parler d’un attentat, du Covid, du 11-Novembre, ou consoler Mbappé.

Sa cohérence est comme sa tête – de circonstance, donc : avant-hier, pas de culture française et on est en guerre ; hier, la première est multiple et la guerre est à nos portes ; aujourd’hui, on n’est pas « une nation multiculturelle » et la guerre est finie. C’est un DRH qui n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, moins un cœur qu’un QR code : il fournit les mêmes réponses à des électeurs différents, qui seront de toute façon virés pour manque de productivité.

On le dit déconnecté, c’est le contraire. Il attend seulement sa mise à jour pour avoir des certitudes. Il est le premier chef d’État algorithmique, le premier dont la pensée fonctionne comme une IA. Il a perfectionné l’habitude d’ajuster ses opinions au public. Il prend ses décisions avec un tableau de bord intérieur où s’affichent, en temps réel, les indices, les tendances et le taux de satisfaction-client. Il ne dirige pas un pays, il administre une interface ; il ne parle pas à un peuple, mais à un panel.

Le désastre est total. Il voulait une République en Marche, il l’a laissée en veille. La start-up est en maintenance. On cherche l’appli pour un nouveau pays.

Les hyaines

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