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Le clivage gauche-droite est de retour: Bruno Retailleau a-t-il bien reçu le mémo?

Le réveil des nations sonne le glas du centrisme, où ni Attal ni Philippe ni Glucksmann ne parviennent pour l’instant à s’imposer, observe Ivan Rioufol. Le clivage politique est à nouveau entre la droite et la gauche, avec un surcroît de radicalité. Macron avait promis d’en finir avec les extrêmes: les « extrêmes » en ont finalement fini avec Macron.


Le « bloc central » résume le naufrage du vieux monde. Ceux qui se réclament encore de cette alternative pour concourir à la présidentielle doivent répondre de ses désastres économiques et civilisationnels. Les ex-macronistes promettent de « renverser la table ». Ils oublient qu’ils ont accéléré le déclin du pays. D’ailleurs, leurs électeurs les quittent. 61% des moins de 35 ans regrettent leur vote pour Emmanuel Macron (1). François Fillon le dit aussi : « Je me suis trompé » (2). L’ancien candidat LR assure que, cette fois, il n’appellerait « certainement pas » à voter pour Macron face à Marine Le Pen, comme en 2017. Il laisse comprendre qu’il ne donnerait pas davantage sa voix à Édouard Philippe ou à Gabriel Attal, deux anciens Premiers ministres du président sortant, en cas de confrontation avec le RN.

Le bloc central : chronique d’une mort annoncée

Ce sont pourtant ces perdants qui attirent la droite pataude. Jeudi, l’ancien Premier ministre Michel Barnier a invité Bruno Retailleau (LR), bras droit de Fillon dans la campagne de 2017, à fédérer « le rassemblement de la droite et du centre ». Cette stratégie feint de croire en l’attraction d’un centrisme qui s’étiole. En réalité, dans sa proposition de « donner le dernier mot au peuple » par référendum, Retailleau tient le discours de Le Pen. Sarah Knafo, également, ne dit pas autre chose lorsqu’elle écrit : « Les grandes ruptures doivent être soumises au peuple par référendum. Et chaque rupture approuvée par le peuple aura, dans notre ordre juridique, une force que rien ne pourra contester » (3). Jeudi, sur LCI, la compagne d’Éric Zemmour n’a pas exclu d’entrer dans un gouvernement Bardella. Hier, sur Europe 1, M. Retailleau s’est persuadé pour sa part de l’échec du bloc central et de Marine Le Pen, sans s’interroger sur l’impasse de son isolement volontaire.

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Fin de partie pour le « en même temps »

Jamais le RN n’a été aussi puissant dans les sondages. Lors de son élection, le 7 mai 2017, Macron s’était engagé à ce que les Français « n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes ». Pari perdu. Le « en même temps », refuge des indécis, prend l’eau. Dans son bras de fer entre « progressistes » et « populistes », ces derniers l’emportent. En 2022, le total des votes dits populistes a représenté 58 % des suffrages (1). Le réveil des nations et des peuples oubliés s’observe partout en Europe. Ce dimanche, en Allemagne, l’AfD anti-immigration a gagné (45,5%) en Saxe-Anhalt. En Espagne, les foules défilent en scandant : « Expulsez les envahisseurs ! ».

Le clivage est à nouveau entre la droite et la gauche, avec un surcroît de radicalité. S’il semble acquis que Le Pen sera au second tour — sauf entrave des juges ou des bellicistes hostiles à la Russie —, la deuxième place se jouera probablement entre Jean-Luc Mélenchon et ce qu’il reste d’un extrême centre radioactif. Dimanche, sur RTL, François Bayrou n’avait d’autre argument, pour défendre son entre-deux, que de prophétiser « un risque mortel » en cas de victoire des patriotes. Cette agitation des peurs rejoint le sectarisme de LFI qui promet, en cas de victoire de Le Pen, l’insurrection contre les « fascistes ». L’Ancien Régime se battra jusqu’au bout pour sa survie, par tous les moyens. Mais rien n’arrête une mer qui monte.


(1) Fondation pour l’innovation politique (Fondapol)

(2) Entretien au podcast Legend, diffusé le 30 août.

(3) Le casse du siècle, Fayard.

« Je suis aussi horrifié par les idées de Rima Hassan que par celles de Xenia Fedorova »

Frédéric Martel revient d’un voyage à travers 52 pays avec un bagage rarement déclaré à la douane intellectuelle : des remords. La gauche s’est trompée sur l’islamisme, comme elle s’était trompée sur Staline, Mao ou Castro, reconnaît-il. Exit Mélenchon, donc… Reste à ressusciter une gauche antitotalitaire et universaliste : l’espèce était portée disparue, mais elle n’est pas tout à fait éteinte.


Causeur. Pour réaliser votre vaste enquête sur les ennemis de l’Occident, vous avez fait le tour des principaux régimes de la planète où l’on professe la haine du monde libre. Ce travail titanesque vous a mené dans 52 pays, de la Russie à la Chine en passant par l’Iran et Cuba, et vous a occupé ces huit dernières années. Mais pourquoi avoir attendu que Vladimir Poutine se montre hostile envers l’Europe pour vous pencher sur ce sujet ? Fallait-il détourner le regard  tant que les adversaires déclarés de l’Occident étaient essentiellement issus des ex-colonies, particulièrement le terrorisme islamiste ?

Frédéric Martel. Nul besoin d’attendre l’agression de Vladimir Poutine en Ukraine pour identifier les menaces extérieures qui planent sur nos démocraties libérales. Dès le début des années 1990, par exemple, certains chefs d’État postsoviétiques, comme Ion Iliescu en Roumanie ou Slobodan Milosevic en Serbie, tenaient déjà des discours ultra-dangereux, qui combinaient communisme et nationalisme. Cela a conduit aux guerres en ex-Yougoslavie et au génocide de Srebrenica. Une rhétorique pré-poutinienne en somme, où l’idéologie prépare et accompagne la guerre.

On ne se rappelle pas qu’en ex-Yougoslavie, les nationalistes croates et musulmans aient été des enfants de chœur, mais passons. Ne croyez-vous pas que, par aveuglement idéologique, le camp progressiste a eu un sérieux retard à l’allumage concernant l’islam radical et l’antisémitisme qu’il charrie ?

Je crois, comme vous, qu’Alija Izetbegovic, le président bosniaque, était un nationaliste et on peut lui adresser bien des critiques. Je l’ai d’ailleurs rencontré à l’époque et j’ai même dîné avec lui à Sarajevo, je crois que c’était en 1994, durant le siège de la ville. Il me semble cependant qu’il défendait une Bosnie multiculturelle et multiconfessionnelle et c’est ce que m’a confirmé, récemment sur place, Jakob Finci, le président de la communauté juive de Bosnie-Herzégovine. Mais vous avez raison : la gauche a été trop naïve sur l’islam radical et je me suis trompé sur ce point. C’est en menant l’enquête pour Occidents, notamment en rencontrant des responsables ou des porte-parole du Hamas, du Hezbollah, du Jihad islamique ou des Frères musulmans, en les écoutant, en analysant leur projet que je me suis rendu compte de l’ampleur de notre méprise. Au fond, l’erreur contemporaine commise par la gauche sur l’islam radical rejoint celle qu’elle a commise hier sur l’Union soviétique, sur Staline, sur Trotsky, sur Mao, sur Fidel, sur Hô Chi Minh et sur tant d’autres. C’est pour cela que j’ai écrit ce livre, même si je ne suis pas le premier à le faire (François Furet l’a fait magistralement dans Le Passé d’une illusion). Et je suis allé à Cuba pour, en quelque sorte, m’excuser auprès des Cubains ! Cela étant, vous reconnaîtrez que la gauche non communiste – et non LFiste – a reconnu ces erreurs. Ce n’est pas le cas de Jean-Luc Mélenchon et de ses amis ; et tel est aussi le projet de mon livre : tracer une ligne de partage claire, fondamentale, entre les idées de la gauche antitotalitaire et celles de la gauche radicale sur les questions internationales.

Disait-on « Occident » dans les années 1990 et 2000 ?

Non, on disait « Europe », puisque, à la faveur de la chute du mur de Berlin, l’ensemble du continent semblait être devenu un espace démocratique. Le mot « Occident » a été indispensable quand il y avait une Europe communiste à l’Est et une Europe « libre » à l’Ouest – le terme « Europe » n’était plus, à lui seul, synonyme de démocratie. Il retrouve de sa pertinence aujourd’hui du fait de l’invasion russe en Ukraine et des menaces existentielles sur certains pays d’Europe de l’Est, même si je préfère parler d’« Occidents » au pluriel. Car l’alliance atlantique chancelle désormais, pour ne pas dire qu’elle bat de l’aile. Donald Trump souffle le chaud et le froid – il mène en fait une politique erratique, sans aucune suite dans les idées, et a un comportement digne d’un véritable égo-crate. Sur l’Ukraine, son comportement est indigne du président des États-Unis et contraire aux intérêts de son pays et à la propre stratégie qu’il s’est fixée : affaiblir la Chine. Même chose s’agissant de l’Iran : il n’y a plus de ligne occidentale claire ou commune.

En lisant votre livre, on est frappé de voir que les leaders contemporains anti-occidentaux, tels que le Cubain Diaz-Canel, l’Algérien Tebboune ou le Chinois Xi, ne jouissent pas du crédit et du prestige des non-alignés d’antan, qui avaient brillé lors de la conférence de Bandung : Nasser, Nehru et Zhou Enlai.

C’est exact. En 1955, les anticolonialistes étaient du bon côté de l’histoire – et à juste titre. Personne ne pouvait continuer à défendre moralement la colonisation. Certains, à gauche, se disaient même maoïstes, castristes, pro-Vietcong ou pro-FLN. J’aurais peut-être été de ceux-là, si j’avais eu vingt ans en 1959. Mais sept décennies plus tard, force est de constater que bien des rêves décoloniaux ont échoué. Je me place du côté des peuples et non pas de celui des gouvernants. Le régime de l’Algérie indépendante est devenu une dictature sanglante et une kleptocratie : c’est le colonialisme d’aujourd’hui, vis-à-vis des Kabyles, des Sahraouis ou de la jeunesse algérienne ; de même que le castrisme ou le chavisme. La décolonisation a souvent échoué à libérer les peuples, à affermir les droits ou à mettre en place des régimes démocratiques. L’Inde et l’Indonésie ont réussi leur décolonisation, mais innombrables sont les pays qui ont échoué. Au lieu de convenir de cet échec, et d’en comprendre la logique, comme j’essaie de le faire dans mon livre, beaucoup de dirigeants du « Sud global » et les intellectuels postcoloniaux qui les soutiennent se défaussent sur l’ancien colonisateur et se soucient peu de démocratie, c’est-à-dire du principe même qui avait guidé leurs peuples dans la lutte pour l’indépendance.

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Résultat, un front anti-occidental, que Poutine appelle la « majorité mondiale », et certains chercheurs le « Sud global », s’est constitué. Mais est-il aussi unifié que le président russe le dit ?

Je conteste cette idée d’un front anti-occidental : les pays du « Sud global » cherchent d’abord leurs intérêts propres. S’ils votent parfois ensemble à l’ONU, ils sont souvent en désaccord entre eux. L’Inde se méfie davantage de la Chine que de l’Europe ; l’Iran est en guerre avec les pays du Golfe ; la Turquie, l’Inde, l’Indonésie, le Brésil sont avec la Chine sur certains dossiers et avec l’Occident sur d’autres. C’est pourquoi je donne plutôt raison à Emmanuel Macron quand, contrairement à Donald Trump, il dialogue avec Modi, Lula ou Erdogan. On ne doit pas laisser le « Sud global » à la Chine. 

Comment jugez-vous le comportement de Xi Jinping sur la scène internationale ? Pourquoi s’est-il maintenu à distance des événements actuels, notamment à Ormuz, qui pourtant pénalisent directement son économie ?

J’ai passé beaucoup de temps en Chine, où je me rends régulièrement, avec des « intellectuels » et des propagandistes du régime de Xi Jinping. Et lorsque je leur parlais des tensions entre nous, l’un d’entre eux m’a dit : « Nous n’avons pas d’ennemis, nous avons des amis – et de futurs amis. » C’est bien sûr un message de communication et même une intox ! Je continue à penser que la Chine est, pour nous autres Français, un ennemi structurel et systémique – et c’est d’ailleurs la ligne de l’Union européenne. C’est un régime léniniste et ultra-capitaliste, une kleptocratie faite État. Sans avoir toujours l’air de s’impliquer dans les affaires du monde, la Chine surveille tout ce qui se passe en permanence sur les cinq continents, et attend de saisir les opportunités pour abattre l’ordre mondial tel qu’il est et l’ordre occidental tel qu’elle l’imagine.

Xi Jinping au XXe congrès du Parti communiste chinois, Pékin, 16 octobre 2022. © CHINE NOUVELLE/SIPA

Quid de l’opportunité de devenir un jour une démocratie ? On a l’impression que les Chinois ne sont pas mécontents de vivre sous un régime autoritaire dès lors qu’il leur garantit la prospérité. Ce pays n’est-il pas la preuve anthropologique que les valeurs occidentales ne sont pas aussi universelles qu’on le dit ?

Ici, nous sommes en désaccord vous et moi. D’abord, il est prudent de ne pas parler à la place des Chinois qui n’ont aucune liberté d’expression ni le droit de vote. On ne peut nier, et vous avez raison sur ce point, que la Chine a connu depuis les années 1990 un développement époustouflant : elle est en avance sur l’Europe en matière économique et digitale, et elle est en train de dévorer nos dernières industries – que l’on pense seulement à l’industrie automobile avec la voiture électrique ou aux panneaux solaires. Mais c’est une économie en trompe-l’œil dont toutes les données statistiques sont faussées, comme je le révèle en détail dans mon livre. C’est un pays « communiste », au commandement encore léniniste, mais aussi un pays ultra-capitaliste avec une faible protection sociale, peu d’impôts sur les revenus et les entreprises, et aucun impôt sur la fortune. C’est une kleptocratie d’État qui vise à enrichir l’élite politique (dont la famille et les amis de Xi Jinping) au détriment des Chinois. Quant aux dissidents, aux intellectuels, aux artistes, aux journalistes et même aux scientifiques, ils doivent rentrer dans le rang, sinon ils se retrouvent en prison ou en exil.

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Là où nous sommes en profond désaccord, c’est sur les valeurs universelles : il existe bien des principes – la liberté, l’aspiration démocratique, les droits de l’homme – qui sont universels. La Chine confirme, à son corps défendant si j’ose dire, elle fait la « preuve anthropologique », comme vous dites, que les valeurs occidentales sont bel et bien universelles. Quant à s’imaginer que leur civilisation serait inapte, par nature, aux droits de l’homme, je vous rappelle que les Taïwanais, qui sont eux aussi des Chinois, vivent en démocratie. Que les Coréens du Sud, les Japonais, les Hongkongais et tant d’autres peuples aspirent aux mêmes valeurs que nous, car l’idée qu’il existerait des « valeurs asiatiques », différentes et autres, comme le disent les communistes chinois ou singapouriens, est fausse.

Dans votre ouvrage, vous expliquez que l’Occident mérite d’être défendu au nom de la démocratie. Fort bien, mais à côté de cette belle idée, ne négligez-vous pas l’identité ? Est-ce que l’Occident, ça existerait sans les cathédrales, l’État-nation et la famille nucléaire ?

Nous devons, je crois, distinguer les valeurs et les principes d’une part, et l’identité, la culture d’autre part. On doit être ferme sur les principes qui sont universels et en même temps défendre la diversité culturelle. Les identités sont plurielles – et nous sommes tous d’ailleurs le produit d’identités multiples –, mais les principes universels sont uniques. Si je me borne à défendre l’Occident des valeurs – et pas celui de la culture –, c’est parce que c’est uniquement cet Occident-là qui est menacé. Demain, il pourrait disparaître sous les coups de ceux qui détestent la liberté. Pas de ceux qui détestent les cathédrales.

Mais si l’Occident s’islamise, est-ce que c’est encore l’Occident ? Est-ce que Molenbeek, c’est l’Occident ?

Le problème fondamental n’est pas l’islam mais le cléricalisme, qu’il soit musulman, chrétien ou juif. Ma précédente enquête, Sodoma, portait sur le catholicisme, et je peux vous confirmer qu’au Vatican, on considère la laïcité comme problématique – même si ce n’est pas avec la même violence, bien sûr, qu’à Molenbeek. S’il y a davantage de musulmans en Occident, ce n’est pas à mes yeux un problème en soi ; le problème, c’est l’islamisme. Et tous ceux qui refusent nos principes juridiques et nos valeurs.

Hum. Dans la vie sociale, ce ne sont pas les cathos qui défient notre mode de vie. Et par ailleurs, vous oubliez que la laïcité est un concept inventé dans les Évangiles.

Si vous voulez me faire dire que l’islam est plus problématique en 2026 que le christianisme, je vous le concède. En France, les ravages de l’entrisme musulman sont indéniables. On voit désormais en France des femmes voilées qui portent en permanence le masque anti-Covid afin de couvrir entièrement leur visage : c’est une burka en réalité et un détournement de la loi. Dans ces conditions, tout le débat sur la possibilité de valeurs communes devient plus difficile. Cependant, au temps de l’Inquisition, on aurait pu dire la même chose au sujet de l’Église de Rome. Et les jésuites ont laissé de bien mauvais souvenirs…  

D’accord, mais pour les observateurs du présent que nous sommes, il y a prescription. Faudra-t-il attendre plusieurs siècles avant que l’islam se modère comme le christianisme ?

« La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits », disait le cardinal Barbarin ! Je ne veux pas polémiquer. Mais disons que je suis plus optimiste que vous. À Téhéran comme à Ramallah, mais aussi au Caire ou à Beyrouth, où je me suis rendu pour mon livre, la population rêve d’ores et déjà d’émancipation. On a une image faussée de ces pays, car seuls les partis nationalistes ou islamistes, sinon les groupes terroristes, parlent au nom des musulmans. Cela dit, je ne suis pas non plus naïf : comme vous, je plaide pour une certaine intransigeance envers les Frères musulmans et leurs proxies, et je me désole que certains, à gauche, mais aussi à droite, n’aient pas bien compris le péril islamiste.

Quelles leçons tirez-vous de la guerre en Iran ? 

Si le régime des mollahs tombait, nous serions, vous et moi, satisfaits, n’est-ce pas ? Tout le monde devrait souhaiter la fin de la République islamique. Et nous devons tous être du côté du peuple iranien. Pour autant, pour espérer peut-être un changement de régime, il aurait fallu un projet cohérent, s’appuyer sur une coalition internationale, une stratégie, une habileté, de la suite dans les idées – tout ce dont Donald Trump manque. Le président américain est incompétent, totalement incompétent. Et je crains que le régime continue de se venger sur les Iraniens. Mais, en même temps, ne nous trompons pas d’ennemi : que l’on aime ou pas Donald Trump, les véritables ennemis sont les pasdarans.

Diriez-vous la même chose au sujet des chavistes dans le dossier vénézuélien ?

Oui, ne vous en déplaise. Je n’ai pas été traumatisé par l’arrestation de Nicolas Maduro ordonnée par Trump, et je me réjouis qu’il soit en prison et finalement jugé pour ses crimes. Personne, ni à droite ni à gauche, ne peut défendre le chavisme, un système mafieux et mensonger, une dictature qui est responsable de l’exil de plus de 8 millions de Vénézuéliens. Cela étant, ici encore, la méthode est incertaine. Delcy Rodriguez est une chaviste : elle a mis les démocrates en prison, organisé les services secrets et validé un système de tortures. La méthode Trump peut permettre de reprendre les échanges économiques et pétroliers entre le Venezuela et les États-Unis, mais les millions d’exilés ne sont pas sur le chemin du retour. La dictature demeure. C’est à ce stade une impasse.

Revenons aux errements américains en Iran. Une sacrée humiliation, non ?

Absolument. Cela me fait penser – l’égo-crate en plus – au retrait de Joe Biden de l’Afghanistan ou à la chute de Saigon. Mais ces fiascos américains ne signifient pas la victoire morale de leurs adversaires, qu’il s’agisse des mollahs, des talibans aujourd’hui ou des vietcongs hier. La gauche a fait alors, fausse route : la New Left américaine croyait sincèrement que le nouveau régime vietnamien serait idéal ; en revanche certains (je pense au philosophe Michael Walzer et à la revue Dissent) pensaient que les Américains devaient quitter le Vietnam, mais ils savaient que ce serait une dictature affreuse – ce qui fut le cas, et avec elle les boat people, etc.

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Aujourd’hui, je suis consterné par l’incompétence, l’amateurisme de Trump en Iran mais je ne me résous pas à accepter la victoire des mollahs ; il ne faut pas oublier les Iraniens en lutte contre le régime.

Cuba sera-t-il la prochaine étape ? Nul ne le sait, mais il est possible que le président américain tente de redorer son blason en intervenant à Cuba, comme le souhaite le secrétaire d’État Marco Rubio. Le scénario est plus simple qu’en Iran, car il ressemble davantage à la fin de la RDA avec, pour reconstruire le pays, les Cubains de Floride. Mais aucun scénario ne se passe jamais comme prévu !

Alors que vous vous montrez intransigeant avec les régimes russes, iraniens ou vénézuéliens, vous indiquez dans votre livre comprendre les revendications palestiniennes…

Je ne vois pas la contradiction ! Au Proche-Orient, j’essaie en effet de refuser à la fois les partisans du Grand Israël et ceux de la Grande Palestine, de la rivière à la mer ; dans un cas, on expulse les Palestiniens, dans l’autre les juifs. Cela signifie donc qu’il faudra bien donner des droits aux Palestiniens ! Comprendre leurs revendications ne signifie pas reprendre les arguments du Hamas ou du Jihad islamique. Leur combat n’est pas, et ne peut pas être le nôtre. Ce n’est pas être de gauche que de défendre le Hamas ou le Hezbollah. En même temps, je crois que Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich sont des criminels de guerre, comme Benyamin Netanyahou, et qu’ils devraient être jugés et, sans doute, finir leurs jours en prison. Ce qui m’inquiète également, c’est la pente anti-occidentale du régime israélien – et c’est ce sujet que je traite dans mon livre. Pour quelqu’un qui, comme moi, défend l’existence de l’État d’Israël, a cru à son projet démocratique, aux kibboutz, à la naissance d’un État à partir de la décolonisation vis-à-vis des Britanniques, il est évident que la période actuelle est particulièrement éprouvante.

Comme il est rare d’entendre ce discours à gauche !

Pourtant, je vous assure que beaucoup de mes amis à gauche partagent mon opinion.

Eh bien, ils doivent avoir des raisons de ne pas le clamer. Et dans l’hypothèse d’un second tour à la présidentielle de 2027 entre le pro-ukrainien et pro-israélien Bruno Retailleau et l’anti-occidental Jean-Luc Mélenchon, vos amis choisiront l’Insoumis !

Peut-être. Mais moi je ne voterai pas pour M. Mélenchon. Je resterai fidèle au projet que j’ai essayé de conduire dans mon livre, et qui consiste à tenter de redéfinir l’ADN d’une gauche de gouvernement en rupture avec l’extrême gauche. Je suis tout aussi horrifié par les idées de Rima Hassan, si appréciée chez LFI, que par l’agente du Kremlin Xenia Fedorova, véritable vedette de l’extrême droite française.

Nous sommes tout autant que vous horrifiés par ces deux-là. Mais était-il judicieux de museler Fedorova, c’est-à-dire de se comporter envers elles comme des satrapes illibéraux ? Après tout, on a le droit de défendre Poutine, non ?

Nous sommes en désaccord sur ce point. Xenia Fedorova n’est pas française ; elle n’est pas journaliste ; c’est une propagandiste du Kremlin. Elle n’a rien à faire sur CNews, sur Europe 1 ou dans Le JDD. Et je ne crois pas qu’on ait le droit de défendre Poutine.

Revenons à l’extrême gauche. Quels sont les régimes anti-occidentaux les plus proches de LFI ? Quelle est la nature de leurs liens ? Diriez-vous que la formation de Jean-Luc Mélenchon leur sert de relais d’influence ? D’outil d’ingérence ?

Il suffit d’écouter M. Mélenchon qui a toujours défendu les dictatures d’extrême gauche les plus ubuesques d’Amérique latine : Cuba, le Venezuela et le Nicaragua. Il a même proposé, durant la précédente campagne présidentielle, que la France quitte l’Union européenne pour rejoindre l’ALBA, qui réunit justement ces trois pays. Et cela laisse même à penser qu’il a pu être aidé par le Venezuela de Chavez, comme je l’évoque dans mon livre. 

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Vous n’êtes pas aimé par l’extrême gauche. Récemment, la correspondante du Monde à Cuba a écrit un article incendiaire contre vous. Pour la jeune garde médiatique woke, vous êtes un social-traître.

N’exagérons rien : Le Monde a publié quatre articles sur mon livre ; c’était le seul critique ! Mais oui, et franchement, défendre Fidel Castro dans Le Monde m’a fait plutôt sourire. Je ne vais pas débattre sur ce sujet, car l’histoire a déjà tranché la question.

Bienvenue dans la gauche délationniste ! Cela dit, rassurez-vous, le puritanisme explose aussi à droite. À cet égard, on peut signaler l’exception Steve Bannon. Dans votre livre, vous remarquez que le théoricien MAGA n’est pas homophobe.

Steve Bannon est très déstabilisant. Non seulement parce qu’il est plutôt favorable aux gays, en effet, mais aussi parce qu’il combat Elon Musk, le libre-échange et la mondialisation. Il est intelligent, sans doute : il a été l’un de ceux qui ont permis la première élection de Trump. Mais il n’a jamais été capable de mettre son intelligence au service d’un projet réaliste. Il est dans le fantasme, comme Trump, il rêve d’une Amérique « Great Again », sans comprendre qu’on ne revient jamais en arrière. En cela, c’est une figure typique de l’extrême droite, un populisme qui peut permettre de gagner des élections, mais qui est incapable de gouverner un pays. Ce que Trump nous montre chaque jour davantage. 

Son discours gay friendly vous a-t-il rendu le personnage sympathique ?

« Gay friendly », comme vous y allez ! Je dirais surtout que Bannon aime brouiller les cartes. Il n’est pas un militant LGBT !

Vous non plus, du reste, qui avez critiqué le communautarisme homosexuel dans un essai formidable publié il y a trente ans (Le Rose et le Noir)…

Ce qui m’a valu à l’époque d’être critiqué par ma propre communauté. Devenir adulte, c’est apprendre qu’on ne peut pas avoir que des amis ! Et je repense à cette histoire comme une sorte de chapitre de Portnoy et son complexe de Philip Roth. C’était difficile, alors, mais oh combien formateur ! Et ce sont les mêmes qui m’attaquaient hier qui défendent aujourd’hui le Hamas. « Les LGBT avec le Hamas ». Du grand n’importe quoi !

Plus le temps passe, plus nous pensons, à Causeur, que la condition des homosexuels est un critère très pertinent pour évaluer le degré de civilisation d’une société.

Ici, nous sommes d’accord. C’était déjà mon hypothèse dans mes livres Global Gay, Le Rose et le Noir et Sodoma, et c’est aussi mon hypothèse dans Occidents. Non pas que la question homosexuelle soit si centrale que cela ; mais elle est en effet un très bon révélateur. La carte des droits des personnes LGBT, la carte des droits des femmes, la carte de la liberté de la presse : toutes ces cartes épousent presque parfaitement celles de la démocratie et de la liberté.

Occidents. Enquête sur nos ennemis, Frédéric Martel, Plon, 2026, 624 pages.

Vous reprendrez bien un peu de Flanby?

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Au secours, François Hollande revient…


Au secours, François Hollande revient. Avec son livre-programme, Unir (Robert Laffont), l’ancien président ne laisse pas de place au mystère. Ils sont quelques-uns à estimer son retour inéluctable. Louis Aliot, sur la matinale de TF1, le jeudi 3 septembre, a reconnu croire en sa candidature et l’a qualifié de « moins pire à gauche » et de « plus intelligent de tous les candidats » de son camp politique. Sur YouTube, la petite bande néo-communiste de la Paduteam, pro-Mélenchon, entre deux éloges au camarade Staline, le voit également plier le match au centre-gauche.

Déjà six livres depuis qu’il a quitté l’Elysée

Il y a vingt ans encore, face à ses concurrents de l’époque, Fabius et Strauss-Kahn, il paraissait court sur pattes, un peu juste pour la fonction. Ni Mitterrand ni Jospin ne l’avaient jugé digne d’un ministère. Aujourd’hui, avec des rivaux comme Raphaël Glucksmann et Olivier Faure, il fait l’effet d’un Gulliver revenant chez les Lilliputiens de la social-démocratie et l’on se dit qu’un ou deux coups de coude dans la dernière ligne droite suffiront à les envoyer dans le décor.

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En sortant son sixième ouvrage depuis son départ de l’Elysée, François Hollande fait vivre une catégorie bien à part dans la littérature politique : celle des anciens présidents. Ils ne sont plus que deux en mesure d’en écrire. Quand Nicolas Sarkozy hystérise les foules dans les librairies du XVIème et dans les stations balnéaires, François Hollande fait, lui, à chaque fois un carton dans les Espaces Culturels Leclerc. Dans Unir, pas de place pour le lyrisme, la beauté des plages et des champs de lavande : Hollande déploie un diagnostic et un ensemble de mesures. Au détour d’une phrase, on se croit déjà dans un meeting du mois de janvier. « Je n’ai jamais été convaincu par le Service national universel (SNU). Je ne le suis pas davantage par le Service national volontaire (SNV), dont le coût est élevé (3 milliards) et l’utilité militaire, plus que relative. Voilà ce que sera une économie bienvenue en 2027 ! ». Et toujours un mot gentil pour les élus locaux : « Tout est devenu pour [les Français] plus compliqué, plus opaque dans la vie quotidienne, annulant peu à peu le crédit de la parole politique – les élus locaux étant heureusement épargnés ». Dans sa tête, François Hollande est déjà à la galette des rois du conseil général de Corrèze, prêt à s’abattre sur la campagne. Ici et là, on trouve quelques tournures à la limite du truisme : « A la fois, rien n’est plus comme avant, et tout continue comme toujours » ; « Une période où la qualification de la main-d’œuvre va redevenir primordiale ». A-t-elle un jour cessé de l’être ?

Hollande II contre Hollande I

Surtout, François Hollande n’est jamais écrasé par la culpabilité concernant le bilan de son premier mandat, qui s’est terminé il y a presque dix ans. A peine un sentiment de culpabilité vis-à-vis de la proposition de déchéance de nationalité de tous les binationaux condamnés pour terrorisme. Et pourtant, en lisant l’ouvrage, le volte-face vis-à-vis de Hollande I est assez complet : sur le nucléaire, il laisse entendre que c’est l’influence de l’Allemagne, des écologistes et même du Front national qui l’ont poussé à inscrire dans la loi de transition énergétique l’objectif de réduire la part du nucléaire à 50% dans la production électrique dès 2025. Il passe sous le tapis le symbole catastrophique de la fermeture de Fessenheim, centrale la plus ancienne mais aussi la plus moderne du parc français. Le nouveau Hollande se garde bien de froisser ses anciens alliés écolos et se limite à ce constat : « La guerre en Ukraine et la fin de notre approvisionnement en gaz russe ont bouleversé [le processus de démantèlement de 14 réacteurs sur les 58 en activité en 2035], redonnant au nucléaire une place centrale dans la décarbonation et l’indépendance du pays ».

Puisque le contexte international a évité à la nation de s’engouffrer plus loin dans le désastre amorcé par Hollande en 2012, celui-ci est certainement très légitime pour un nouveau tour de piste dès 2027…

Aristote dans la poche et Erasmus-Intervilles pour les lycées

Sur l’école, François Hollande avait réussi à crisper un milieu alors acquis à sa couleur politique. Soucieux de donner à manger aux franges les plus bêtement égalitaristes de sa clientèle, il avait laissé sa ministre Najat Vallaud-Belkacem faire la peau des options telles que le latin ou les classes bilangues. Aujourd’hui, l’ancien maire de Tulle propose la création d’un Erasmus national pour les lycéens : il avait fait fermer les classes européennes, il va désormais envoyer les élèves de Calais une semaine à Narbonne – l’intérêt pédagogique est évident.

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C’est aussi sous Hollande que les ministres de l’Éducation s’étaient donné pour objectif de « faire entrer l’École dans l’ère du numérique ». Dans les faits, cette révolution numérique s’est surtout matérialisée par des distributions massives d’ordinateurs et de tablettes. Quinze ans plus tard, la mode est à l’IA. Alexandre avait eu Aristote pour précepteur, Hollande voudrait que chaque élève ait un e-Aristote dans sa poche. Jamais il n’est posé la question de la déconnexion des élèves, ni de l’urgence à les ramener aux livres et aux cahiers, à l’estrade, au tableau noir et à la craie blanche.

Dans les pas d’Henri Queuille

Sur la démographie, l’ancien co-prince d’Andorre verse dans un optimisme béat et distingue même au loin les premiers « dividendes » de l’hiver démographique de la France. Il faut dire qu’il n’y a pas peu contribué en ébréchant, en 2015, le principe d’universalité des allocations, les divisant par deux pour les ménages disposant de 6 000 euros de revenus mensuels. C’est précisément à partir du milieu des années 2010 que la natalité française, jusque-là plus résistante que celle de ses voisins, commence à décrocher franchement. Le démenti historique et tragique apporté à l’expression « dividendes de la paix » aurait pu dispenser l’ancien premier secrétaire du PS de recycler cette expression pour la démographie. Il en est convaincu pourtant : des classes d’âge plus maigres permettront demain de présenter moins d’élèves devant les professeurs. Il se donne pour objectif d’abaisser à 19 le nombre d’élèves dans le primaire. A aucun moment il ne se demande si le maintien de flux migratoires élevés ne va pas largement nuancer la baisse du nombre d’habitants, ni si le déclin démographique ne risque pas, symétriquement, de réduire aussi le nombre d’enseignants disponibles devant les classes. Sans compter les dramatiques fermetures d’écoles et de classes dans les départements ruraux. En son temps, l’ancien président du Conseil Henri Queuille disait : « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout » ; François Hollande en est un héritier parfait et acharné en faisant aujourd’hui de l’une des erreurs les plus lourdes de son premier mandat une opportunité budgétaire pour un hypothétique second. Sur la justice, il prend le contre-pied de son ancienne ministre Taubira en promouvant désormais les peines de prison, même courtes, dès la première incartade.

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Concernant le cumul des mandats, qui a éloigné un peu plus la représentation nationale des « territoires », il plaide pour un net retour en arrière vis-à-vis de sa propre réforme. On referme le livre en se disant qu’il est urgent d’élire Hollande II pour abroger Hollande I. Enfin, il propose une baisse des charges sociales compensée par une hausse de la TVA : étonnante réhabilitation de la TVA sociale, défendue jadis par Henri Guaino, et qui avait coûté la tête à une cinquantaine de députés UMP lors de l’entre-deux-tours des législatives de 2007, à cause d’une passe d’armes remportée par Laurent Fabius face à Jean-Louis Borloo.

Hollande, le recours, à condition d’avoir mauvaise mémoire

Dans la course à la présidentielle qui se présente, Hollande distingue trois forces : celle des « nationalistes », appuyés sur « une vision passéiste du pays » ; celle de la droite libérale, qui « ne pêche par originalité » ; et une troisième, qui « prône l’avènement d’une nouvelle France créolisée, dont on ne sait pas si elle doit remplacer l’ancienne ou lui faire concurrence ». Trois forces comme autant d’impasses qui rassemblent pourtant trois quarts des intentions de vote. Il reste à Hollande un bon 20% à aller chercher. C’est jouable, à condition que les Français aient la mémoire courte.

286 pages

Electro Haram

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Poupées sans visage et quartier sans musique: drôle d’ambiance à Roubaix. En annulant le festival de musiques électroniques NAME dans sa ville, le lfiste David Guiraud cèderait-il à des pressions communautaires religieuses?


Le maire LFI de Roubaix David Guiraud annule un festival de musique électro. Quand le maire RN de Castres annule une représentation théâtrale qui lui déplait idéologiquement[1], tout le monde hurle, à raison. Quand c’est un maire insoumis, on peut certes trouver quelques articles, y compris dans Télérama, fait notable[2], mais ça ne prend pas. La cancel culture de gauche, ce n’est pas grave.

On croyait les Insoumis amis de la teuf et des cultures jeunes. En juin, ils votaient contre la loi RIPOST qui durcit la répression des free-parties. Et non. La XXème édition du festival NAME[3] n’aura pas lieu. Créé par la Franco-sénégalaise Fanny Bouyagui et le département du Nord, il a lieu au Pile, l’un des quartiers les plus pauvres de France.

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Cet été, le nouveau maire a demandé un moratoire. Motif ? « Les habitants n’y participent pas, ne s’y sentent pas les bienvenus, et les nuisances sont devenues invivables. » L’édile parle même de « mépris politique et social » ce qui enrage évidemment Mme Bouyagui qui rappelle qu’elle travaille avec 150 écoles.

Soyons honnêtes : les nuisances sont certainement réelles mais comme le tweete une Roubaisienne, chez elle les nuisances c’est toute l’année: « Cris, musique à fond, rodéos, trafics, consommation de crack dans l’espace public. Et notre quartier, conclut-elle, ne peut pas être déprogrammé » …

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Peut-être mais il n’est pas scandaleux d’écouter les habitants, me rétorquerez-vous. La politique est la recherche de l’équilibre entre intérêt général et intérêts particuliers. Le riverain n’a pas tous les droits. Sinon, il faut aussi annuler la messe du Pape prévue le 26 septembre place de la Concorde qui va compliquer la vie des Parisiens. Et tous les concerts en plein air qui empêchent toujours quelqu’un de dormir. Si ce festival se tenait dans les beaux quartiers de Paris, je vous fiche mon billet que M. Guiraud le défendrait en hurlant.

Il prétend avoir écouté les habitants. Lesquels ? Il a reçu lors d’une réunion trois hommes et une élue. En quoi sont-ils légitimes ? En réalité, ces fanfreluches participatives me semblent être le cache-sexe du clientélisme. On se souvient que David Guiraud défendait les commerçants vendant des poupées sans visage dans sa ville, car conformes à l’islam le plus rigoriste…

C’est l’éléphant dans la pièce. L’histoire qu’on refuse de nous raconter dans cette affaire. La Condition publique, le bâtiment qui accueille le NAME festival, abrite aussi une importante mosquée salafiste (3000 places). Deux des sept mosquées de Roubaix sont d’ailleurs situées dans ce fameux quartier du Pile, qui semble donc être particulièrement islamisé. Certains habitants n’apprécient peut-être guère le spectacle de jeunes gens des deux sexes écoutant la musique du diable, dansant, buvant et plus si affinités ? Quand M. Guiraud dit que les habitants ne participent pas à NAME (amalgame éhonté, il ne leur a pas demandé à chacun), il valide à son corps défendant l’existence d’une incompatibilité culturelle. Et il confirme au passage que, dans certains quartiers de France, le grand remplacement n’est pas un fantasme.

Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio


Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale au micro de Jacques Cardoze à 8 heures.


[1] « Passeport » d’Alexis Michalik NDLR

[2] https://www.telerama.fr/musique/a-roubaix-le-name-festival-deprogramme-et-accuse-de-mepris-politique-et-social-par-la-mairie-7032729.php

[3] Nord Art Musique Electronique NDLR

La vie selon Sandrine Rousseau et Clémence Guetté, commissaires politiques

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Même si, en politique, on n’est jamais « amis pour la vie », avec son féminisme borné et un peu dingue, il n’est guère étonnant que l’écolo Sandrine Rousseau préfère se rapprocher des extrémistes lfistes comme Clémence Guetté plutôt que de Raphaël Glucksmann, comme le préconise au contraire Yannick Jadot.


« Considérons l’amitié. On apprécie ses amis pour eux-mêmes, et ce ne sont pas les avantages de l’amitié que l’on apprécie – ceux-ci sont des dérivés de ce que l’on apprécie, qui est accessible uniquement à celui qui ne les recherche pas. »
Roger Scruton, De l’urgence d’être conservateur. 


Sandrine Rousseau est le type même d’individu que tout régime autoritaire aime à repérer et mettre à son service. Dénuée de ce que les psychanalystes désignent par le terme de surmoi, incapable, par conséquent, de mettre au pas une brutalité bêtasse, reflet d’une absence de réflexion qui confine au gâtisme idéologique mais ne nuit pas, bien au contraire, à sa carrière de commissaire politique, la députée écologiste décréta il y a quelques années que « le privé est politique » et promit le flicage des rapports entre les hommes et les femmes jusque dans les cuisines et les chambres à coucher. « On va regarder dans les foyers des gens ce qui s’y passe », affirma-t-elle avant de conseiller à ses pairs de réfléchir à un éventuel « délit de non-partage des tâches domestiques ». Mme Rousseau ne dédaigne pas de voir un jour, en France, l’application la plus stricte de quelques principes érigés par les régimes les moins démocratiques.

Progressistes bornées

Rien, selon ses principes, ne doit échapper à la politique et au contrôle de l’État ; la vie privée doit être considérée comme un obstacle à l’organisation d’un avenir collectif qui ne pourra être que radicalement radieux ; la vie intime doit par conséquent être placée sous une surveillance constante, jusqu’à miner en profondeur la confiance mutuelle entre époux, parents, voisins et amis, et effacer entièrement les rapports les plus simples et les plus naturels entre les gens ; lois étatiques et décrets politiques doivent régir l’ensemble des activités humaines. À ces principes essentiels à l’élaboration d’un système à tendance totalitaire, Mme Rousseau en ajoute de nouveaux, en lien avec son féminisme borné. La rééducation des citoyens doit ainsi passer par une déconstruction des hommes s’appuyant sur un programme officiel incluant l’apprentissage critique des stéréotypes et relations de genre dès le plus jeune âge et par la dénonciation du patriarcat, ce semi-cadavre occidental que les féministes se plaisent à secouer de temps à autre pour faire peur aux petites filles. Le programme ne serait pas complet s’il n’incluait pas une clause anticapitaliste, condition sine qua non à la conception et à l’acceptation d’un projet dit de gauche.  

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Ed. de la Découverte.

La députée insoumise Clémence Guetté fait sien le féminisme autoritaire promu par Mme Rousseau : « Les féministes démontrent depuis longtemps que le privé est politique. Ce livre entend poursuivre ce combat, esquisser un chemin en reconnaissant et en valorisant des liens alternatifs à ceux du couple et de la famille dans nos existences. En cela, il participe à desserrer l’étau du patriarcat et s’inscrit directement dans la lutte contre l’extrême droite et les réactionnaires de tout poil », écrit-elle en introduction de son opuscule paru aux éditions La Découverte et intitulé Pour une politique de l’amitié. Ce libelle fait suite à un colloque sur le même thème qu’elle organisa à l’Assemblée nationale le 15 janvier 2026 et au cours duquel l’inénarrable Geoffroy de Lagasnerie intervint pour critiquer durement la « cellule familiale », ce lieu abject où sont supposés croître les « affects tristes », les « angoisses réactionnaires » et les « réflexes conservateurs » qui dominent, selon lui, l’ordre social. Sur France Inter, interrogée par Benjamin Duhamel, Mme Guetté en ajoute une couche : « Le couple, majoritairement hétérosexuel, la famille avec des enfants, sont prônés par la droite, par les réactionnaires de tout temps et de toute époque. La famille traditionnelle, c’est une bataille de la droite réactionnaire. » Comme M. de Lagasnerie, Mme Guetté regrette que l’amitié ne soit pas reconnue par l’État. Elle propose la création d’un « Pacs amical » octroyant, en sus d’un avantage fiscal, certains droits – comme, par exemple, des jours « enfant malade » transférables à un ami – et obligeant à certains devoirs envers l’ami désigné. Pour justifier sa démarche, l’insoumise évoque les écrits de celui que Michelet surnommait l’Archange de la Terreur – source inépuisable de préconisations révolutionnaires et tyranniques.

Idéologie d’Etat

Dans ses Fragments sur les institutions républicaines écrits en 1793, Saint-Just scelle en effet le destin des citoyens « forcés à la vertu » en soumettant leur vie la plus intime à des règles institutionnelles strictes inspirées de celles de l’antique Sparte. Ainsi, au chapitre Des Affections : « Tout homme âgé de vingt et un ans est tenu de déclarer dans le temple quels sont ses amis. […] Si un homme quitte un ami, il est tenu d’en expliquer les motifs devant le peuple ; s’il le refuse, il est banni. […] Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis. […] Celui qui dit qu’il ne croit pas à l’amitié, ou qui n’a point d’amis, est banni. »L’amitié n’est plus un sentiment privé mais une institution civile obligatoire. Le jeune et rigoriste idéologue qui rêvait d’instaurer, pour le bien commun, cette sévère servitude affective fut le même qui défendit l’établissement d’une République inflexible et réclama « la destruction totale de tout ce qui lui est opposé ». Lénine et Trotsky admiraient Saint-Just qui incarnait à leurs yeux l’intransigeance indispensable à la révolution et à la transformation de la société. La « Terreur rouge » s’inspira directement de la brutalité théorique et de la violence physique de la Terreur sous la Révolution française. Le régime bolchévique se réclama clairement de l’héritage des Jacobins, aussi bien pour les objectifs à atteindre que pour les moyens d’y parvenir : éclatement de la famille traditionnelle et socialisation des tâches, subordination des individus à l’idéologie et à l’État, suspicion généralisée et élimination des réfractaires ou supposés tels, etc. La gauche insoumise et écologiste descend directement de cette double lignée despotique. 

Représentants emblématiques de cette bourgeoisie politique et intellectuelle ayant adoubé tous les progressismes à la mode, c’est-à-dire tous les changements « sociétaux » inspirés des injonctions libérales-libertaires soixante-huitardes, Mmes Rousseau et Guetté et M. de Lagasnerie voient dans la famille traditionnelle le noyau dur d’un conservatisme qu’ils associent systématiquement au capitalisme. Or, rappelle Jean-Claude Michéa dans son introduction au remarquable ouvrage de Christopher Lasch, La Culture du narcissisme, propager l’idée que le système capitaliste représenterait par nature un ordre social conservateur, autoritaire et patriarcal est une « illusion » que la bourgeoisie progressiste entretient, soit par pure ignorance, soit par cynisme politique. Quelques phrases de Marx parmi les plus célèbres, et sur lesquelles les gauchistes qui se disent marxistes seraient bien inspirés de méditer, confirment l’assertion de Michéa et les thèses de Lasch : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. […] Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les conditions patriarcales, idylliques. […] La bourgeoisie ne peut fonctionner sans révolutionner constamment les instruments de production et donc les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. […] Aux relations familiales, elle a arraché leur voile de touchante sentimentalité ; elle les a réduites à un simple rapport d’argent. […] Ce qui distingue l’époque bourgeoise de toutes les précédentes, c’est le bouleversement incessant de la production, l’ébranlement continuel de toutes les institutions sociales, bref la permanence de l’instabilité et du mouvement. […] Tout ce qui était solide, bien établi, se volatilise, tout ce qui était sacré est profané, et à la fin les hommes sont forcés de considérer d’un œil détrompé la place qu’ils tiennent dans la vie, et leurs rapports mutuels. » C’est ainsi que nous sommes passés de l’homme historique, héritier d’un passé séculaire et fidèle à certaines traditions,à l’homme déconstruit, difforme et ignorant de son histoire ; et c’est ainsi que l’amitié se retrouve avilie, souillée, dégradée au rang d’une valeur progressiste, politique et possiblement marchande – entre autres choses témoignant de l’effondrement. 

Depuis trois quarts de siècle, le capitalisme financier s’est développé sur et grâce à la transformation profonde des rapports sociaux exigée par les mouvements progressistes, les partis de gauche, les associations défendant les « minorités », les organisations culturelles et universitaires, les médias, sous les yeux attendris et complices d’instances supranationales au service d’une hyper-caste. Au contraire de ce qu’elle voudrait faire croire, de ce qu’elle croit sans doute parfois, la gauche a participé grandement et tout à la fois à l’avènement de la consommation de masse, du divertissement de masse, de l’abrutissement de masse et, finalement, à l’émergence d’une société fragmentée et transformée en une mosaïque d’individus égarés. Le consommateur esseulé, diverti par le flux ininterrompu des séries télévisées, de la publicité et de la culture woke en tube, a remplacé l’ancienne classe ouvrière qui luttait pour obtenir, non pas le droit de changer de genre, mais celui d’avoir un salaire permettant de vivre dignement. Au milieu de cette transformation radicale, la famille traditionnelle est vue par la gauche, au mieux comme un vilain petit canard qui n’en a plus pour très longtemps et qu’il vaut mieux, donc, ignorer, au pire comme le rejeton réactionnaire et virulent d’un monde aux mœurs moyenâgeuses qu’il faut à toutes forces et le plus rapidement possible finir d’achever pour le remplacer par un autre plus tolérant, plus progressiste, plus ouvert – bref,un monde ressemblant à celuique l’Open Society Foundation de George Soros promeut à coups de millions savamment distribués.

Liens perdus

Ce monde adviendra, disent en substance Mmes Guetté et Rousseau, lorsque les lois les plus contraignantes supplanteront définitivement, et pour le bien de tous, les relations naturelles entre les hommes ; lorsque des décrets étatiques encadreront strictement la vie privée, ce jusqu’à ce que cette dernière, ouverte à tous les vents, soit entièrement absorbée par la sphère publique sous le contrôle de l’État ; lorsque la famille traditionnelle aura été totalement remplacée par des ersatz protéiformes constitués de simples consommateurs individualistes ne subsistant parfois que grâce aux subsides de l’État – toutes choses dont se réjouit par avance l’oligarchie financière. Corrompues par cette oligarchie qu’elles prétendent combattre, nos élites politico-culturelles, quant à elles, s’octroient des privilèges issus de fonctions lucratives, de sinécures gratifiantes, de postes avantageux obtenus souvent par cooptation et largement rémunérés avec l’argent des contribuables ou celui d’entreprises et d’organismes hégémoniques donnant leurs ordres. Pendant ce temps, leurs concitoyens appauvris et abandonnés à eux-mêmes ne trouvent plus que difficilement une aide ou un réconfort auprès de parents, de voisins ou d’amis eux-mêmes abîmés par le travail de sape de ceux que Lasch appelle les « libéraux de la bourgeoisie aisée » et les « nouvelles élites mondialisées » (La révolte des élites, 1996). Ces liens perdus et les sentiments qui les accompagnaient ne se décrétaient pas mais naissaient spontanément au sein de communautés solidaires où les gens ordinaires partageaient, en plus d’une entraide instinctive rendant la vie plus facile, une décence commune, pour le dire comme Orwell,ne devant rien aux politiques ou à l’État ; ils étaient un frein au projet économique et culturel des nouvelles élites libre-échangistes, ces « touristes dans leurs propres pays » préférant gérer un stock d’échantillons humains malléables plutôt qu’un peuple sûr de lui et réticent à l’idéologie du Progrès ; il fallait donc les anéantir. Prescriptrice assidue de toutes les « avancées sociétales » – lesquelles participent de l’ingénierie sociale et de la destruction des structures traditionnelles – la commissaire politique Clémence Guetté est, qu’elle le reconnaisse ou non, une alliée efficace de la caste privilégiée qu’elle affirme affronter ; et à laquelle, au fond, elle appartient.         

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Dans son essai Le Diable dans la démocratie, l’ex-député européen polonais, le conservateur Ryszard Legutko, ose un rapprochement entre deux systèmes politiques que l’on a longtemps cru aux antipodes l’un de l’autre : le communisme et la démocratie libérale. Concernant le sujet qui nous intéresse ici, M. Legutko écrit : « Selon leur vision [celle des démocrates libéraux européens], le système politique devrait pénétrer dans le moindre domaine de la vie publique, position qui ressemble à celle des accoucheurs du système communiste d’antan. L’ensemble de la société doit suivre ce chemin, si bien que la famille, l’école, les universités, les organisations communautaires, la culture et même les aspirations et les sentiments humains doivent se mettre au diapason. Les gens, les structures et les pensées qui existent en dehors de cette logique sont considérés comme obsolètes, nostalgiques et inutiles. » Par ailleurs, écrit encore Legutko, la démocratie libérale constitue une mystification idéologique plus insidieuse que le communisme puisqu’elle a su imposer son pouvoir centralisateur et autoritaire sans les instruments de coercition d’usage courant dans les régimes totalitaires, voire même avec l’assentiment d’une population qui, à l’instar de la grenouille ne sachant pas que l’eau tempérée dans laquelle elle barbotte joyeusement va bientôt bouillir et la tuer, s’est laissé corrompre, pendant plus de soixante ans, par des promesses de démocratie jamais tenues et par une habile propagande progressiste atteignant jusqu’au cœur, pour les détruire, la famille, l’école, la culture et les mœurs de chaque pays sous sa coupe. Toute similitude avec ce qui s’est passé et continue de se dérouler dans les pays de l’Europe de l’Ouest, la France en particulier, n’est pas fortuite.

«Le public a du recul. Ce sont les médias qui ne l’ont plus!»

L’humour a du plomb dans l’aile. Et la «bataille culturelle» est bien souvent une bataille contre le public, regrette Laurent Firode, créateur de la chaîne YouTube Les films à l’arrache.


Causeur. En quels termes pourriez-vous vous présenter au lecteur qui ne vous connaîtrait pas encore ?

Laurent Firode. Je vais à l’encontre de toute pensée dominante. Je réagis à toutes les bêtises qu’on entend. Et le mieux, pour réagir, c’est de rire. L’obligation européenne d’attacher le bouchon à la bouteille en plastique par exemple, c’est hilarant. Mais ce qui est redoutable, c’est qu’il y ait tant de bêtise autour de nous.

C’est parce que vous critiquez cette bêtise que vous avez un statut d’outsider ?

Absolument. On n’en a pas le droit. Il faut que nous soyons soumis et crétins. Mais le Covid a été un détonateur, un coup d’accélérateur qui a ouvert les yeux à beaucoup de monde. Souvenez-vous de l’interdiction de boire un café au comptoir mais pas à table, avant que les bistrots ferment. On s’est vraiment foutu de notre gueule.

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Le grand public a découvert la « patte » Firode avec Le monde d’après, sorti en 2022. Avec un humour burlesque et acide, vous abordiez la crise du Covid justement, mais aussi le féminisme, l’islam, le wokisme… Y a-t-il eu pour vous un avant et un après Le monde d’après ?

Il n’y a pas eu de changement dans ma façon de voir le monde. Le changement majeur a plutôt été dans ma façon de faire des films. À côté des films que je réalisais avant pour le « système », telle France Télé, j’ai toujours gardé ma liberté en réalisant des courts métrages. Mais avec Le monde d’après, un long métrage sorti en salles, je me suis dit que je pouvais garder cette liberté pour tous types de films, des longs comme des sketchs.

Et votre dézingage du politiquement correct a rencontré le succès…

De façon inattendue. Entre deux confinements j’ai réalisé un sketch satirique sur la folie Covid. Et le film a été relayé des milliers de fois sur Twitter. J’ai compris que ce que je pouvais dire sur la folie du monde touchait les gens, alors j’ai continué !

Mais il y a une dizaine d’années encore, le public avait suffisamment de recul pour rire de lui-même. Je me souviens d’un court dans lequel je critiquais franchement les mesures écolos… qui a été sélectionné dans de nombreux festivals sur l’écologie. Je n’ai jamais reçu de prix, sauf en Russie mais passons (rires) ! J’ai aussi été invité pour ce film à Berlin, mais dans la Mecque de la bien-pensance il a fait scandale.

Comment expliquez-vous que le public n’ait plus ce recul pour rire de lui-même ?

Le public a le recul, ce sont les médias, ceux qui détiennent le pouvoir de censurer, qui n’ont plus ce recul.

Selon Charlie Hebdo vous êtes d’extrême droite. Ça vous fait quoi ?

Ces malheureux se sont fait assassiner et ils se soumettent. C’est désolant. Alors je suis ravi qu’ils me collent une étiquette de facho. Au moins je les fais réagir…

Et s’ils avaient raison ? N’auriez-vous pas un humour de facho face à un humour de gaucho ?

C’est certain qu’il y a un humour qui correspond à la pensée dominante de gauche, elle est absolument partout dans le milieu artistique et culturel. Normal : elle est soumise aux subventions. Quant à l’humour de droite, c’est la gauche qui le définit puisque pour elle tout ce qui n’est pas de gauche est de droite. Donc comme je ne suis pas de gauche, on me considère de droite, voire d’extrême droite bien entendu. Mais je suis apolitique, je ne fais pas de politique et je n’ai jamais voté.

J’aime qu’on laisse les gens libres, libres de rire, de penser. Je suis libertarien en somme.

Vous y croyez à la « bataille culturelle » ?

Ah, la fameuse bataille culturelle ! C’est surtout une bataille menée par la gauche pour conserver ses aides et ses subventions : elles permettent de continuer de bien vivre même si personne ne va voir vos films ou vos spectacles. Ce sont ces gens qui mènent cette bataille, et c’est finalement une bataille contre le public. Le milieu culturel, comme le milieu politique d’ailleurs, ne s’intéressent plus au peuple, aux gens. Ils ne s’intéressent qu’à eux-mêmes pour garder leurs privilèges. Et à l’approche des élections ils commencent à flipper. D’où le discours bien rôdé « si la droite passe la culture est en danger ». Mais de quelle culture parle-t-on ?

Vous évoquez le public. Votre chaîne YouTube (Les films à l’arrache) enregistre un nombre de vues impressionnant. Certaines de vos vidéos frôlent le million en quelques jours, vous l’expliquez comment ?

Ça veut dire que j’ai un public ! Les gens se reconnaissent dans mon propos. Et si je peux dire ce que je dis, c’est parce que je ne cherche pas de subventions. Je ne m’interdis rien, d’autant que je fais cela de façon très artisanale. J’écris et je tourne rapidement car maintenant que je suis bien identifié sur les réseaux, je dois réaliser beaucoup de films, en plus de ceux que je fais pour Canal+ et CNews, soit une trentaine par mois.

Vous avez été rattrapé par le système !

Bien entendu (rires). À une nuance près : Canal+ me laisse une liberté éditoriale absolue. Je fais vraiment ce qui me plaît. Les rares fois où ils refusent un sketch, c’est parce qu’ils ont l’Arcom sur le dos, ce que je comprends très bien : l’Arcom est un repaire de gauchistes qui a Canal dans le collimateur.

Selon Wikipédia, vous touchez aussi de l’argent de la part de Pierre-Édouard Stérin… Votre cas s’aggrave.

Ah ! Son nom est devenu synonyme du diable. Je l’ai rencontré, je ne le cache pas, mais il ne m’aide absolument pas pour ma chaîne YouTube. Il a tout simplement voulu faire ma connaissance après avoir vu Le monde d’après en DVD et me féliciter.

Vos prises de positions vous ont-elles fait perdre des amis ?

Non, car je n’ai jamais fait partie du système, même quand je travaillais pour lui. J’ai toujours fait du cinéma pour faire du cinéma, non pour entrer dans un milieu. Et le milieu du ciné ne m’a jamais trop plu. Aujourd’hui certains me disent : « Je regarde tes films, ils me font marrer mais je ne peux pas les liker. Mais je suis avec toi ! » Il y en a plein, et ce ne sont pas les moins connus. 

« Zapper Bolloré », la pétition qui a enflammé le dernier festival de Cannes a aussi embarrassé vos confrères…

Ce qui a été vachement amusant ce sont tous les retournements de veste qui ont suivi. Jean-Pascal Zadi qui déclare : « j’ai signé mais je n’avais pas lu », ou Juliette Binoche qui affirme que « les mots ont été mal choisis ». Cette histoire résume très bien le cinéma français : tous à la gamelle ! Peu après j’ai lancé l’idée d’une pétition à signer par les cinéastes qui ne veulent être financés que par Vincent Bolloré, mais curieusement ça n’a pas pris… En même temps c’est resté à l’état de boutade.

Qu’est-ce que le rire, selon vous ?

Ce n’est pas le gag à tout prix. Tous mes sketchs ne sont pas obligatoirement « drôles ». Le rire se niche aussi dans l’ironie complice. Et lorsqu’on rit d’une chose, c’est qu’on la comprend. C’est donc pour moi un élément d’intelligence, c’est ce rire-là que je recherche.

Et y a-t-il un humour français ?

Il y a surtout eu un humour français. On le voit nettement dans les comédies des années 1960-70 (avec du bon, du mauvais et du très mauvais). Un humour gaulois, grivois. C’est peut-être pourquoi cet humour n’a pas pu s’exporter et qu’il a perdu de sa superbe avant de disparaître. Il y a aussi eu dans les années 1980-90 l’humour Canal+, avec Les Nuls. Mais de manière générale, l’humour a du plomb dans l’aile. Il suffit de voir les comédies américaines. Il y en a désormais très peu, et elles ne sont pas vraiment drôles : les gens ont tellement la trouille de heurter telle ou telle communauté qu’ils ne disent plus grand-chose. À l’inverse, l’humour du stand-up est hyper communautaire, une communauté tape sur une autre, ce n’est plus du rire mais du ricanement, et c’est souvent méchant.

Je disais que votre humour était parfois acide, où placez-vous la frontière avec la méchanceté ?

J’essaye de ne jamais être méchant. Je montre seulement des personnages englués dans leur idéologie et qui n’ont pas le courage intellectuel de s’en sortir. Ils ne font que répéter les mantras que la pensée dominante nous impose.

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Outre vos sketchs, le public peut voir en cette rentrée votre nouveau long métrage…

Jupiter 2, le retour. Cela se passe le jour de la réélection d’Emmanuel Macron en 2022. On suit différentes personnes le soir du second tour, avec des situations burlesques et absurdes dans l’esprit des comédies italiennes. Le film a été financé par une cagnotte, encore réalisé avec trois bouts de ficelle. Je sais donc qu’il ne passera jamais à la télé ni au cinéma. À voir donc sur YouTube !

Et en octobre on jouera sur scène Monsieur Konass, une pièce farfelue qui met en boîte l’idéologie woke. Après la création à Paris une tournée est prévue en France, puis elle devrait ensuite donner naissance à un film, cette fois produit par Canal+. Les distributeurs et les exploitants auront-ils le courage de le montrer ? Ce n’est pas gagné.

Le mandat d’Emmanuel Macron s’achève dans quelques mois : vous allez perdre une sérieuse source d’inspiration, quasiment un co-auteur.

Je ne pense pas ! Car le remplaçant risque d’être pas mal non plus. Quel qu’il soit. Et avant son élection nous allons revoir le même cirque du « barrage » de l’entre-deux tours, on le joue depuis vingt-cinq ans. On va encore rigoler.

Qui vous fait rire aujourd’hui, hormis nos hommes politiques ?

Vous placez la barre très haut (rires) ! Beaucoup de pseudos journalistes, penseurs, philosophes, sociologues. Iels sont très nombreux.ses à me faire rire…

Saxe Bombe

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L’extrême droite allemande est arrivée largement en tête des élections en Saxe-Anhalt dimanche, selon des estimations de la radio-TV publique allemande, mais elle devait encore attendre pour savoir si son score suffirait à diriger ce Land d’ex-RDA. Avec entre 44 et 44,5% des suffrages, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) devance largement les conservateurs (CDU) qui obtiendraient 18,5%, selon les sondages réalisés à la sortie des bureaux de vote pour les chaînes publiques ARD et ZDF. Si ces scores se confirment lors de la fin du décompte, la droite radicale obtiendrait 39 sièges au parlement régional, alors qu’il en faut 42 pour la majorité absolue. 


Je connais la Saxe. Je ne la connais pas par les sondages, par les éditoriaux des grands journaux allemands ni par les reportages qui viennent périodiquement expliquer aux Allemands de l’Ouest ce qui se passe dans la tête de ces étranges compatriotes orientaux qui persistent à mal voter. Je la connais pour y avoir travaillé depuis 2016, à Dresde notamment, au moment où les conséquences de la grande crise migratoire de 2015 avaient porté à son comble une fracture déjà ancienne entre deux Allemagne qui, plus d’un quart de siècle après la réunification, ne s’étaient peut-être jamais complètement réunies.

J’y ai rencontré beaucoup de ceux que l’on appelle aujourd’hui les électeurs de l’AfD. Et je dois dire que je reconnais assez peu, dans le portrait qui en est régulièrement donné, les hommes et les femmes que j’ai connus.

J’ai rencontré des gens ordinaires, des employés, des artisans, des retraités, des mères et des pères de famille, des personnes attachées à leur ville, à leur région, à leur pays, souvent hospitalières dans leur vie privée, nullement obsédées par la race et encore moins habitées par quelque nostalgie du nazisme, mais profondément en colère contre un système politique et médiatique dont elles avaient acquis la conviction qu’il ne voulait plus les entendre. Cette colère pouvait naturellement produire des excès, des simplifications, quelquefois des propos que je ne partageais pas ; mais ce qui m’a frappé n’était pas leur supposée monstruosité. C’était au contraire leur normalité.

Mécanique

Voilà pourquoi le résultat considérable obtenu par l’AfD en Saxe-Anhalt ne me surprend pas autant qu’il semble surprendre une partie des commentateurs allemands. Ce qui devrait surprendre, ce n’est pas que tant d’électeurs aient fini par voter pour ce parti ; c’est qu’après dix années d’avertissements, de protestations et de colères, les responsables politiques et une grande partie des médias continuent à se demander comment une chose pareille a pu arriver.

Car ces gens parlaient. Simplement, on ne les écoutait pas. Ou plutôt, on les écoutait pour les classer.

Ils parlaient d’immigration, on leur répondait xénophobie. Ils parlaient de l’insécurité culturelle qu’ils ressentaient devant des transformations extrêmement rapides, on leur répondait ouverture au monde. Ils parlaient de la difficulté de faire entendre certaines réalités concernant l’intégration, on leur expliquait les dangers de la stigmatisation. Ils parlaient de leur pays, de ses frontières, de leur désir de conserver une certaine continuité historique et culturelle, on leur répondait nationalisme. Et lorsqu’ils protestaient contre cette manière de ne jamais répondre à ce qu’ils disaient, leur protestation elle-même devenait une preuve supplémentaire de leur dérive. C’est cette mécanique que j’ai vue fonctionner.

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Le problème n’est donc pas seulement celui de l’immigration, même si celle-ci a joué un rôle considérable. Il est celui du rapport au réel. Une partie de la population allemande a progressivement acquis la conviction que certaines réalités ne pouvaient plus être nommées parce qu’elles entraient en contradiction avec le récit que les élites politiques et médiatiques avaient construit sur leur propre société. Or les citoyens voient ce qu’ils voient.

On peut leur expliquer qu’un problème n’existe pas, mais s’ils le rencontrent dans leur vie quotidienne, ils finiront par croire davantage leur expérience que les statistiques qu’on leur oppose. On peut leur expliquer qu’une inquiétude est moralement suspecte, mais on ne supprime pas une inquiétude en la condamnant. On peut modifier le vocabulaire autorisé, mais on ne modifie pas pour autant la réalité à laquelle ce vocabulaire se rapporte.

Défiance

C’est ici que la question médiatique devient centrale. Je ne crois pas que les électeurs de l’AfD que j’ai rencontrés détestent les médias parce qu’ils seraient hostiles à l’information ou incapables de supporter la contradiction. Beaucoup ont cessé de leur faire confiance parce qu’ils ont le sentiment que les grands médias ne décrivent plus seulement le monde mais sélectionnent, hiérarchisent et parfois interprètent les faits en fonction d’une vision préalable de ce que la société devrait être. La défiance qui en résulte est catastrophique pour la démocratie.

Car lorsqu’un citoyen ne croit plus ceux qui sont chargés de l’informer, lorsqu’il soupçonne derrière chaque silence une volonté de dissimulation et derrière chaque choix de vocabulaire une intention idéologique, ce n’est pas seulement la confiance dans les journalistes qui disparaît : c’est l’existence même d’un monde commun. Les uns vivent alors dans la réalité décrite par les médias institutionnels, les autres dans celle qu’ils découvrent sur les réseaux sociaux ou dans des médias alternatifs, et chacun finit par considérer l’autre non comme quelqu’un qui interprète différemment les mêmes événements, mais comme quelqu’un qui ment. La démocratie devient alors presque impossible.

Mais il existe une blessure plus profonde encore, que j’ai souvent rencontrée en Saxe : le mépris. On ne mesure pas suffisamment la violence du mépris social et culturel. Il ne laisse pas de traces visibles, il ne brûle pas les voitures, il ne casse pas les vitrines, mais il s’accumule pendant des années jusqu’au moment où le bulletin de vote devient le moyen de rendre l’humiliation à ceux dont on pense l’avoir reçue.

Beaucoup d’Allemands de l’Est ont eu le sentiment d’être considérés comme des citoyens en retard sur l’histoire, insuffisamment cosmopolites, insuffisamment modernes, trop attachés à leur identité, trop méfiants envers l’immigration, trop sensibles à la souveraineté nationale. On ne discutait plus avec eux ; on leur expliquait ce qu’ils auraient dû penser.

Il faut ajouter à cela l’expérience historique singulière de l’Allemagne orientale. Ces hommes et ces femmes ont vécu pendant quarante ans dans un régime qui leur expliquait déjà quelle était la bonne manière de penser, quels mots étaient convenables et quelles opinions témoignaient d’une conscience politiquement insuffisante. Il serait absurde d’assimiler la démocratie allemande contemporaine à la dictature communiste, mais il serait tout aussi absurde de ne pas comprendre combien cette expérience historique a développé chez certains habitants de l’Est une sensibilité particulière à tout ce qui ressemble, même de très loin, à une police morale du langage. Ils reconnaissent immédiatement le ton de celui qui prétend savoir mieux qu’eux ce qu’ils devraient penser. Et ils le supportent de moins en moins.

La rançon du mépris

C’est pourquoi la stratégie de diabolisation de l’AfD risque d’obtenir exactement l’effet inverse de celui qu’elle recherche. Plus on explique à ses électeurs qu’ils ont franchi les limites du raisonnable, plus certains d’entre eux éprouvent la confirmation de ce qu’ils pensaient déjà : les élites ne les méprisent pas seulement lorsqu’ils protestent, elles les méprisent jusque dans l’isoloir.

Il existe pourtant une différence fondamentale entre refuser cette diabolisation et devenir soi-même propagandiste de l’AfD. Je ne prétends nullement que tout ce qui se dit dans ce parti soit acceptable, raisonnable ou souhaitable. Un parti politique doit être jugé sur ses dirigeants, son programme, ses actes et les conséquences possibles de son arrivée au pouvoir. Mais ses électeurs doivent être regardés pour ce qu’ils sont, et non transformés en personnages imaginaires destinés à confirmer les certitudes morales de leurs adversaires. C’est précisément ce que mon travail en Saxe m’a appris.

La Thérapie Sociale repose sur une conviction qui vaut autant pour les sociétés que pour les petits groupes humains : lorsque le conflit n’est plus possible, la violence augmente. Et le conflit devient impossible dès lors que l’un des protagonistes considère qu’il possède à lui seul la raison, la morale et la légitimité, tandis que l’autre ne serait plus qu’un problème à traiter.

La démocratie n’exige pas que nous soyons d’accord. Elle exige que nous acceptions que celui avec lequel nous sommes profondément en désaccord puisse avoir vu quelque chose que nous n’avons pas vu. C’est précisément cette hypothèse qui semble avoir disparu d’une partie de la vie publique européenne. Et si les électeurs de l’AfD avaient vu certaines choses avant ceux qui les méprisaient ?

Et s’ils avaient perçu plus tôt les conséquences politiques d’une immigration massive, les difficultés de l’intégration, l’éloignement croissant entre les gouvernants et les gouvernés, l’uniformisation idéologique d’une partie des classes diplômées, la fragilité d’un modèle économique allemand que l’on croyait éternel, ou simplement la disparition progressive de leur capacité à décider du monde dans lequel ils voulaient vivre ?

Poser ces questions ne signifie pas que toutes leurs réponses soient justes. Cela signifie que leurs questions étaient peut-être moins absurdes qu’on ne voulait le croire.

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La victoire de l’AfD devrait donc être considérée non comme l’irruption inexplicable d’une maladie dans une démocratie jusque-là parfaitement saine, mais comme le symptôme d’une crise dont le système politique allemand porte lui-même une part de responsabilité.

On pourra continuer à organiser des manifestations contre l’extrême droite. On pourra multiplier les déclarations solennelles, renforcer le cordon sanitaire, rappeler à juste titre ce que fut le nazisme et proclamer une nouvelle fois que certaines valeurs ne sont pas négociables. Mais aucune de ces proclamations ne répondra à la question que pose le bulletin glissé dans l’urne par des millions d’Allemands : pourquoi ne nous avez-vous pas écoutés ?

C’est la question que j’entends derrière ce vote.

Je l’entends d’autant mieux que je l’ai entendue, sous des formes différentes, pendant mes années de travail en Saxe.

La démocratie allemande ne se sauvera pas en expliquant aux électeurs de l’AfD qu’ils sont indignes d’elle. Elle se sauvera peut-être lorsqu’elle recommencera à les considérer comme des citoyens adultes, capables de voir, de juger, de se tromper aussi, mais dont l’expérience du réel mérite autant d’être entendue que celle des journalistes, des universitaires, des responsables politiques et des experts qui prétendent leur expliquer le monde.

Il faudra alors accepter quelque chose qui est devenu extraordinairement difficile dans nos sociétés : écouter sans approuver, contredire sans humilier, reconnaître une part de vérité chez l’adversaire sans renoncer à la sienne et surtout admettre que personne, aucun parti, aucun média, aucune classe sociale, aucun camp idéologique, ne possède à lui seul le monopole du réel.

C’est cela que nous avons essayé de faire à Dresde. Non pas réconcilier artificiellement les gens, encore moins les obliger à s’aimer, mais leur permettre de sortir des caricatures réciproques et de retrouver derrière l’ennemi politique un être humain avec lequel il faudrait malgré tout continuer à habiter le même pays.

La leçon de cette élection dépasse donc largement l’AfD et l’Allemagne orientale. Elle concerne toutes les démocraties européennes dans lesquelles s’élargit le fossé entre ceux qui gouvernent et ceux qui ont le sentiment de ne plus être représentés, entre ceux qui disposent du pouvoir de nommer la réalité et ceux qui pensent la subir. On peut mépriser longtemps une colère. On peut la déclarer populiste, réactionnaire, xénophobe ou extrémiste. Mais arrive toujours un jour où ceux que l’on croyait avoir réduits au silence découvrent qu’ils possèdent encore une voix. Au sens propre. Et ce jour-là, ils votent.

La féminité, une offense?

L’indifférenciation des sexes, érigée en principe par plusieurs décennies de progressisme, a fini par produire un effet pervers: un profond ras-le-bol et une forme de paresse sociale dans les rapports entre hommes et femmes.


Plus encore que la politique, l’analyse des mouvements profonds d’une société est passionnante, tant ils annoncent et expliquent souvent les choix structurels ou conjoncturels qui en découlent. Il y a, actuellement, dans les rapports entre les hommes et les femmes, trois conceptions qui n’existent pas qu’aux États-Unis et qui, pour n’être pas dominantes, justifient une réflexion, tant elles semblent aller à contre-courant du climat d’aujourd’hui.

Les « tradwives » sont des femmes partisanes d’un retour aux stéréotypes de genre.

Une deuxième catégorie concerne la demande de « coachs en féminité » par des femmes se sentant très mal à l’aise dans un monde où l’égalité des sexes est devenue une aspiration qui n’a plus à être discutée et où les rôles traditionnels — en gros, la faiblesse consentie de la femme, la force assumée de l’homme — sont abandonnés, voire méprisés.

En dernier lieu, il semble qu’il y ait une désaffection sensible à l’égard de la sexualité, des efforts de séduction et d’investissement qu’elle imposerait et qui paraissent, chez les deux sexes, être refusés ou au moins relativisés (Le Monde, sous la signature notamment de Maïa Mazaurette).

Un retour, donc, d’une féminité conforme à son histoire ancienne, une envie de féminité heureuse d’être traditionnelle et dépendante, une sexualité qui n’est plus la seule démonstration d’un désir et d’une relation partagés.

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On comprend bien comment, avec ces courants, les influenceurs s’en donnent à cœur joie pour persuader tous ceux qui se sentent concernés par ces évolutions qu’ils ont besoin, pour les vivre, des conseils, des instructions ou même des injonctions d’autrui. La féminité comme un vaste champ où l’arnaque s’ébat avec bonne conscience.

Dans cet univers où est récusée l’essentialisation des sexes, où l’on dénie qu’il puisse exister des natures féminine et masculine, où l’on affirme que tout serait un problème de culture et d’éducation, qu’il y aurait, dans l’espace humain, pratiquement pour tout, interchangeabilité entre l’un et l’une, il est facile de mesurer à quel point ces visions réactionnaires, au moins pour les deux premières, révulsent le progressisme qui interdit qu’on s’interroge, avec nostalgie pour certains, sur le possible retour d’un passé et de comportements obligatoirement à honnir.

L’outrance et le dogmatisme de cette idéologie, qui n’est pas loin de prôner quasiment une guerre des sexes, sont directement responsables de l’extrémisme qui, à rebours, rêve de paradis perdus, d’ailleurs plus fantasmés que réels.

Ne faut-il pas plaindre aussi les hommes et les femmes qui, pour être à la hauteur non pas de leurs différences spécifiques mais de l’égalité de principe à laquelle ils doivent se soumettre, sont épuisés par ce qu’on exige d’eux, par la tension et l’énergie qu’ils doivent déployer au quotidien pour être fidèles à l’image non conformiste attendue d’eux et qui revient à rien de moins qu’une femme sans authentique féminité et un homme honteux de sa virilité ?

Il ne s’agit pas d’affirmer que ces volontés régressives sont forcément louables, mais on n’est pas obligé de les tourner en dérision : elles sont probablement la rançon d’une modernité qui s’est aventurée trop profondément dans la déconstruction. Rendre hommage à la féminité n’est pas faire offense aux femmes.

France Inter: 150 secondes pour la droite, c’est déjà trop !

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Après l’arrivée de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, sur France Inter, c’est la crise à Radio France. Les salariés réclament le retrait de sa chronique hebdomadaire, estimant ses « valeurs » incompatibles avec celles de la radio publique. « Regardons le symbole que nous enverrions en reculant. Celui d’un service public qui décide qui a le droit de parler (…) Ce symbole-là ferait plus de mal à notre indépendance que 50 chroniques du dimanche » a pourtant écrit Vincent Meslet, directeur éditorial de Radio France, défendant le maintien de M. Sapin à l’antenne face aux salariés pensant pouvoir décider.


Il se passe quelque chose de grave à France Inter. Attention, un journaliste de droite y parle. Pas longtemps, rassurez-vous. Deux minutes trente. 150 secondes exactement, le dimanche matin à 7h40, à cette heure flottante où une partie de la France dort encore tandis que l’autre cherche la cafetière. Mais 150 secondes, manifestement, c’est déjà beaucoup.

« Écoutons nos différences ! » avait pourtant ordonné Céline Pigalle

Le journaliste s’appelle Charles Sapin, et son pedigree n’est pas de nature à rassurer les personnels de Radio France. Il a travaillé au Point, puis au Figaro, avant de rejoindre le magazine conservateur Valeurs Actuelles. On comprend donc l’émoi. À ce rythme-là, on finira par entendre à France Inter des gens qui ne pensent pas comme France Inter.

Une grève se prépare à Radio France. On pourrait évidemment ne voir dans cette affaire qu’une péripétie assez dérisoire de la vie médiatique française. C’est d’ailleurs ce qu’on nous expliquera probablement : polémique montée en épingle, agitation de la fachosphère, obsession de Bolloré, etc. Il est vrai que chez Bolloré, on en fait ses choux gras. CNews ne boude jamais ce genre de friandise. Mais le fait que CNews parle d’un sujet n’oblige pas les autres médias à n’en rien dire. Ce serait même une curieuse manière de définir la liberté de l’information : déterminer ce qui mérite d’être discuté en fonction de ce dont parle la chaîne concurrente.

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Cette petite affaire, précisément parce qu’elle est petite, dit quelque chose d’assez gros. Il fut un temps où la gauche se réclamait volontiers de Voltaire et de cette phrase qu’on lui attribue à tort, mais qui résume assez bien un état d’esprit : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ». C’était une autre époque. Le principe était simple : l’adversaire avait tort, parfois horriblement tort, mais on lui répondait, on discutait, on ferraillait, on publiait des livres contre ses livres, des articles contre ses articles. On considérait même, idée aujourd’hui assez exotique, que se confronter à une pensée opposée pouvait être intellectuellement stimulant.

Ce qui frappe dans l’affaire Sapin n’est donc pas Sapin, ni même le contenu de ses chroniques qui, jusqu’à présent, ne concernaient que la dette publique ou l’usage de l’IA dans la campagne présidentielle. Rien de très idéologiquement clivant. C’est la réaction provoquée par sa seule présence.

Il ne s’agit même plus de dire : « Ce journaliste raconte n’importe quoi, nous allons lui répondre. » Il ne faudrait tout simplement pas qu’il soit là. Pas de chronique, pas de micro, et si possible, pas besoin de le croiser dans les couloirs.

Mélenchonisation des esprits

La gauche n’est décidément plus tout à fait ce qu’elle était. Une partie d’elle laisse remonter son vieux démon autoritaire, parfois même ses penchants totalitaires. Le mot fera hurler, mais tant pis. Le totalitarisme ne commence évidemment pas avec les camps, pas plus que le fascisme ne commence avec les chemises noires ou la Marche sur Rome. Il commence intellectuellement beaucoup plus modestement : par l’idée qu’il existe des opinions qui ne doivent plus être discutées parce qu’elles ne sont plus seulement fausses, réactionnaires ou détestables. Elles sont devenues il-lé-gi-ti-mes, et celui qui les porte avec elles. Nuisibles.

Le pouvoir de nuisance des syndicats de gauche

À partir de là, tout devient logique. Pourquoi débattre avec quelqu’un dont la parole elle-même constitue une faute ? Pourquoi lui donner un micro ? Pourquoi lui accorder une chronique ? Pourquoi même accepter sa présence dans une rédaction ? On peut penser ce que l’on veut de Charles Sapin et de Valeurs Actuelles car ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est France Inter qui se trouve être une radio du service public.

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France Inter n’appartient ni à ses journalistes, ni à ses syndicats, ni à cette petite bourgeoisie culturelle parisienne qui semble parfois y avoir pris ses habitudes et ses marques comme dans une maison de famille. Elle appartient, si le mot a encore un sens, à tous ceux qui financent le service public.  C’est-à-dire même les gens de droite, même ceux qui votent mal, même ceux qui pensent que l’immigration pose quelques problèmes, que l’insécurité n’est pas une invention statistique, que l’économie ne se résume pas à taxer les riches ou qu’Israël n’est pas nécessairement la source de tous les malheurs du monde. Bref, tous ces Français un peu bizarres que l’on rencontre assez facilement dès qu’on quitte certains arrondissements parisiens.

Ceux-là pourraient peut-être avoir droit, eux aussi, à quelques minutes d’antenne. Pas la moitié de la grille, n’exagérons rien. Commençons doucement : deux minutes trente, par exemple, le dimanche matin, à 7h40. Rassurons-nous néanmoins : à 7h42 et 30 secondes, le danger sera passé. France Inter redeviendra France Inter, et Voltaire pourra se rendormir. A cette heure-là, c’est encore ce qu’il aura de mieux à faire.

Colette Jéramec et Pierre Drieu la Rochelle, une histoire d’amour

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Jean-Nöel Orengo publie La Rédemption et retrace comment l’écrivain fasciste Pierre Drieu la Rochelle est parvenu, en 1943, à sauver du camp de Drancy son ex-épouse juive, Colette Jéramec, et ses deux enfants.


Pierre Drieu la Rochelle, voilà un nom qui sent le soufre. Écrivain fasciste et antisémite, partisan de Doriot et du PPF, parti collaborationniste, directeur de la NRF en septembre 1940 sous contrôle allemand, le dossier est lourd. Mais bien sûr avec les écrivains l’affaire n’est jamais simple, surtout quand ils ont du talent, et Drieu en avait surtout aux yeux des âmes sensibles attirées par les causes perdues et les femmes fatales. Les femmes, Drieu les aimantait. Dandy, un brin rêveur, angoissé par la mort, il avait de belles cartes en main. Et puis, il portait une fêlure comme on porte à Venise un masque les soirs de fête libertine. L’écriture était sa raison d’être. Quand il s’est senti sec, il s’est acharné à quitter la scène. Il bandait difficilement, croyait mal faire l’amour, ne supportait pas son corps. Un cocktail détonnant de frustrations.

Pierre Drieu La Rochelle © D.R.

La jeune et riche Colette Jéramec est tombée amoureuse de cet homme secret et ambigu, ami d’enfance de son frère André. Ils se sont mariés en 1917, en pleine « boucherie héroïque », contre l’avis des parents de Colette. Puis ils se sont séparés. Malgré les caresses maladroites et confuses de Drieu, elle a continué de l’aimer. Quand elle le revit à Rome, en 1934, elle lui demanda avec insistance de lui faire un enfant. Drieu venait de publier Socialisme fascisme, mais cela n’avait pas d’importance. C’était également un grand coureur. Comme il le confia un jour à son ami Malraux, il détestait les femmes car il ne pouvait se passer d’elle.

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J’avoue en avoir un peu assez des écrivains qui ont choisi le camp de la défaite et de la honte, même si certains finissent pléiadisés. Le roman de Jean-Noël Orengo, La Rédemption, ne juge pas Drieu. Lui-même a écrit qu’il avait joué, perdu et qu’il méritait la mort. Il tint parole le 15 mars 1945, en ouvrant le gaz, après avoir avalé trois tubes de gardénal. Ce qui importe à Jean-Noël Orengo, auteur de six romans, dont Vous êtes l’amour malheureux du Führer (2024), c’est que Drieu, en 1943, soit parvenu à sauver Colette et ses deux jeunes fils internés à Drancy, antichambre d’Auschwitz. Comme le résume le romancier, « pour y parvenir, il fallait être compromis et se compromettre encore plus. » En d’autres termes, seul un salaud pouvait réussir ce geste noble. Le contraire de Sartre, qu’Orengo n’épargne pas, en rappelant son attitude pendant l’Occupation. Il précise que « Sartre aux mains sales » avait placé sur une liste d’épuration Drieu, alors que ce dernier l’avait fait libérer du stalag.

De Colette Jéramec (1896-1970), on ignorait presque tout. Réparation est faite. Elle apprit sa judéité par hasard, détestait sa classe sociale, son argent, devint mécène des surréalistes. Elle fut également une brillante scientifique. À Drancy, elle refusa de porter l’étoile jaune, écrivit à Drieu pour qu’il la sauvât avec ses deux enfants. Pourtant l’écrivain était antisémite. Mais elle devait savoir que l’homme n’était pas profondément mauvais. Du reste, en 1944, Malraux tendit la main à Drieu. Il lui proposa de l’exfiltrer en l’incorporant sous un faux nom à la brigade Alsace-Lorraine. L’auteur du Feu Folet – un bide à sa publication – refusa. Comment parvint-il à délivrer du piège mortel Colette et ses deux enfants ? Orengo avance plusieurs hypothèses. Le résultat, c’est que cet écrivain rempli de haine à l’égard des juifs, des homosexuels – il aurait néanmoins partagé une « séance de gymnastique peu ordinaire » avec Aragon – et de la gent féminine, réussit dans sa délicate entreprise. Orengo résume : « Se salir dans les mots, s’anoblir dans les actes. » Le roman éclaire les contradictions d’un homme qu’on ne peut totalement haïr.

Une chose est certaine : Colette aimait profondément Pierre. Et je crois que c’était réciproque. En tous cas, elle lui donna l’occasion de se racheter.

Jean-Nöel Orengo, La Rédemption, Grasset, 416 pages.

Le clivage gauche-droite est de retour: Bruno Retailleau a-t-il bien reçu le mémo?

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Les candidats à la présidentielle Bruno Retailleau (LR) et Raphaël Glucksmann (Place publique), rassemblement du Medef, Paris, 27 août 2026 Thomas Padilla/AP/SIPA

Le réveil des nations sonne le glas du centrisme, où ni Attal ni Philippe ni Glucksmann ne parviennent pour l’instant à s’imposer, observe Ivan Rioufol. Le clivage politique est à nouveau entre la droite et la gauche, avec un surcroît de radicalité. Macron avait promis d’en finir avec les extrêmes: les « extrêmes » en ont finalement fini avec Macron.


Le « bloc central » résume le naufrage du vieux monde. Ceux qui se réclament encore de cette alternative pour concourir à la présidentielle doivent répondre de ses désastres économiques et civilisationnels. Les ex-macronistes promettent de « renverser la table ». Ils oublient qu’ils ont accéléré le déclin du pays. D’ailleurs, leurs électeurs les quittent. 61% des moins de 35 ans regrettent leur vote pour Emmanuel Macron (1). François Fillon le dit aussi : « Je me suis trompé » (2). L’ancien candidat LR assure que, cette fois, il n’appellerait « certainement pas » à voter pour Macron face à Marine Le Pen, comme en 2017. Il laisse comprendre qu’il ne donnerait pas davantage sa voix à Édouard Philippe ou à Gabriel Attal, deux anciens Premiers ministres du président sortant, en cas de confrontation avec le RN.

Le bloc central : chronique d’une mort annoncée

Ce sont pourtant ces perdants qui attirent la droite pataude. Jeudi, l’ancien Premier ministre Michel Barnier a invité Bruno Retailleau (LR), bras droit de Fillon dans la campagne de 2017, à fédérer « le rassemblement de la droite et du centre ». Cette stratégie feint de croire en l’attraction d’un centrisme qui s’étiole. En réalité, dans sa proposition de « donner le dernier mot au peuple » par référendum, Retailleau tient le discours de Le Pen. Sarah Knafo, également, ne dit pas autre chose lorsqu’elle écrit : « Les grandes ruptures doivent être soumises au peuple par référendum. Et chaque rupture approuvée par le peuple aura, dans notre ordre juridique, une force que rien ne pourra contester » (3). Jeudi, sur LCI, la compagne d’Éric Zemmour n’a pas exclu d’entrer dans un gouvernement Bardella. Hier, sur Europe 1, M. Retailleau s’est persuadé pour sa part de l’échec du bloc central et de Marine Le Pen, sans s’interroger sur l’impasse de son isolement volontaire.

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Fin de partie pour le « en même temps »

Jamais le RN n’a été aussi puissant dans les sondages. Lors de son élection, le 7 mai 2017, Macron s’était engagé à ce que les Français « n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes ». Pari perdu. Le « en même temps », refuge des indécis, prend l’eau. Dans son bras de fer entre « progressistes » et « populistes », ces derniers l’emportent. En 2022, le total des votes dits populistes a représenté 58 % des suffrages (1). Le réveil des nations et des peuples oubliés s’observe partout en Europe. Ce dimanche, en Allemagne, l’AfD anti-immigration a gagné (45,5%) en Saxe-Anhalt. En Espagne, les foules défilent en scandant : « Expulsez les envahisseurs ! ».

Le clivage est à nouveau entre la droite et la gauche, avec un surcroît de radicalité. S’il semble acquis que Le Pen sera au second tour — sauf entrave des juges ou des bellicistes hostiles à la Russie —, la deuxième place se jouera probablement entre Jean-Luc Mélenchon et ce qu’il reste d’un extrême centre radioactif. Dimanche, sur RTL, François Bayrou n’avait d’autre argument, pour défendre son entre-deux, que de prophétiser « un risque mortel » en cas de victoire des patriotes. Cette agitation des peurs rejoint le sectarisme de LFI qui promet, en cas de victoire de Le Pen, l’insurrection contre les « fascistes ». L’Ancien Régime se battra jusqu’au bout pour sa survie, par tous les moyens. Mais rien n’arrête une mer qui monte.


(1) Fondation pour l’innovation politique (Fondapol)

(2) Entretien au podcast Legend, diffusé le 30 août.

(3) Le casse du siècle, Fayard.

« Je suis aussi horrifié par les idées de Rima Hassan que par celles de Xenia Fedorova »

Frédéric Martel © Hannah Assouline

Frédéric Martel revient d’un voyage à travers 52 pays avec un bagage rarement déclaré à la douane intellectuelle : des remords. La gauche s’est trompée sur l’islamisme, comme elle s’était trompée sur Staline, Mao ou Castro, reconnaît-il. Exit Mélenchon, donc… Reste à ressusciter une gauche antitotalitaire et universaliste : l’espèce était portée disparue, mais elle n’est pas tout à fait éteinte.


Causeur. Pour réaliser votre vaste enquête sur les ennemis de l’Occident, vous avez fait le tour des principaux régimes de la planète où l’on professe la haine du monde libre. Ce travail titanesque vous a mené dans 52 pays, de la Russie à la Chine en passant par l’Iran et Cuba, et vous a occupé ces huit dernières années. Mais pourquoi avoir attendu que Vladimir Poutine se montre hostile envers l’Europe pour vous pencher sur ce sujet ? Fallait-il détourner le regard  tant que les adversaires déclarés de l’Occident étaient essentiellement issus des ex-colonies, particulièrement le terrorisme islamiste ?

Frédéric Martel. Nul besoin d’attendre l’agression de Vladimir Poutine en Ukraine pour identifier les menaces extérieures qui planent sur nos démocraties libérales. Dès le début des années 1990, par exemple, certains chefs d’État postsoviétiques, comme Ion Iliescu en Roumanie ou Slobodan Milosevic en Serbie, tenaient déjà des discours ultra-dangereux, qui combinaient communisme et nationalisme. Cela a conduit aux guerres en ex-Yougoslavie et au génocide de Srebrenica. Une rhétorique pré-poutinienne en somme, où l’idéologie prépare et accompagne la guerre.

On ne se rappelle pas qu’en ex-Yougoslavie, les nationalistes croates et musulmans aient été des enfants de chœur, mais passons. Ne croyez-vous pas que, par aveuglement idéologique, le camp progressiste a eu un sérieux retard à l’allumage concernant l’islam radical et l’antisémitisme qu’il charrie ?

Je crois, comme vous, qu’Alija Izetbegovic, le président bosniaque, était un nationaliste et on peut lui adresser bien des critiques. Je l’ai d’ailleurs rencontré à l’époque et j’ai même dîné avec lui à Sarajevo, je crois que c’était en 1994, durant le siège de la ville. Il me semble cependant qu’il défendait une Bosnie multiculturelle et multiconfessionnelle et c’est ce que m’a confirmé, récemment sur place, Jakob Finci, le président de la communauté juive de Bosnie-Herzégovine. Mais vous avez raison : la gauche a été trop naïve sur l’islam radical et je me suis trompé sur ce point. C’est en menant l’enquête pour Occidents, notamment en rencontrant des responsables ou des porte-parole du Hamas, du Hezbollah, du Jihad islamique ou des Frères musulmans, en les écoutant, en analysant leur projet que je me suis rendu compte de l’ampleur de notre méprise. Au fond, l’erreur contemporaine commise par la gauche sur l’islam radical rejoint celle qu’elle a commise hier sur l’Union soviétique, sur Staline, sur Trotsky, sur Mao, sur Fidel, sur Hô Chi Minh et sur tant d’autres. C’est pour cela que j’ai écrit ce livre, même si je ne suis pas le premier à le faire (François Furet l’a fait magistralement dans Le Passé d’une illusion). Et je suis allé à Cuba pour, en quelque sorte, m’excuser auprès des Cubains ! Cela étant, vous reconnaîtrez que la gauche non communiste – et non LFiste – a reconnu ces erreurs. Ce n’est pas le cas de Jean-Luc Mélenchon et de ses amis ; et tel est aussi le projet de mon livre : tracer une ligne de partage claire, fondamentale, entre les idées de la gauche antitotalitaire et celles de la gauche radicale sur les questions internationales.

Disait-on « Occident » dans les années 1990 et 2000 ?

Non, on disait « Europe », puisque, à la faveur de la chute du mur de Berlin, l’ensemble du continent semblait être devenu un espace démocratique. Le mot « Occident » a été indispensable quand il y avait une Europe communiste à l’Est et une Europe « libre » à l’Ouest – le terme « Europe » n’était plus, à lui seul, synonyme de démocratie. Il retrouve de sa pertinence aujourd’hui du fait de l’invasion russe en Ukraine et des menaces existentielles sur certains pays d’Europe de l’Est, même si je préfère parler d’« Occidents » au pluriel. Car l’alliance atlantique chancelle désormais, pour ne pas dire qu’elle bat de l’aile. Donald Trump souffle le chaud et le froid – il mène en fait une politique erratique, sans aucune suite dans les idées, et a un comportement digne d’un véritable égo-crate. Sur l’Ukraine, son comportement est indigne du président des États-Unis et contraire aux intérêts de son pays et à la propre stratégie qu’il s’est fixée : affaiblir la Chine. Même chose s’agissant de l’Iran : il n’y a plus de ligne occidentale claire ou commune.

En lisant votre livre, on est frappé de voir que les leaders contemporains anti-occidentaux, tels que le Cubain Diaz-Canel, l’Algérien Tebboune ou le Chinois Xi, ne jouissent pas du crédit et du prestige des non-alignés d’antan, qui avaient brillé lors de la conférence de Bandung : Nasser, Nehru et Zhou Enlai.

C’est exact. En 1955, les anticolonialistes étaient du bon côté de l’histoire – et à juste titre. Personne ne pouvait continuer à défendre moralement la colonisation. Certains, à gauche, se disaient même maoïstes, castristes, pro-Vietcong ou pro-FLN. J’aurais peut-être été de ceux-là, si j’avais eu vingt ans en 1959. Mais sept décennies plus tard, force est de constater que bien des rêves décoloniaux ont échoué. Je me place du côté des peuples et non pas de celui des gouvernants. Le régime de l’Algérie indépendante est devenu une dictature sanglante et une kleptocratie : c’est le colonialisme d’aujourd’hui, vis-à-vis des Kabyles, des Sahraouis ou de la jeunesse algérienne ; de même que le castrisme ou le chavisme. La décolonisation a souvent échoué à libérer les peuples, à affermir les droits ou à mettre en place des régimes démocratiques. L’Inde et l’Indonésie ont réussi leur décolonisation, mais innombrables sont les pays qui ont échoué. Au lieu de convenir de cet échec, et d’en comprendre la logique, comme j’essaie de le faire dans mon livre, beaucoup de dirigeants du « Sud global » et les intellectuels postcoloniaux qui les soutiennent se défaussent sur l’ancien colonisateur et se soucient peu de démocratie, c’est-à-dire du principe même qui avait guidé leurs peuples dans la lutte pour l’indépendance.

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Résultat, un front anti-occidental, que Poutine appelle la « majorité mondiale », et certains chercheurs le « Sud global », s’est constitué. Mais est-il aussi unifié que le président russe le dit ?

Je conteste cette idée d’un front anti-occidental : les pays du « Sud global » cherchent d’abord leurs intérêts propres. S’ils votent parfois ensemble à l’ONU, ils sont souvent en désaccord entre eux. L’Inde se méfie davantage de la Chine que de l’Europe ; l’Iran est en guerre avec les pays du Golfe ; la Turquie, l’Inde, l’Indonésie, le Brésil sont avec la Chine sur certains dossiers et avec l’Occident sur d’autres. C’est pourquoi je donne plutôt raison à Emmanuel Macron quand, contrairement à Donald Trump, il dialogue avec Modi, Lula ou Erdogan. On ne doit pas laisser le « Sud global » à la Chine. 

Comment jugez-vous le comportement de Xi Jinping sur la scène internationale ? Pourquoi s’est-il maintenu à distance des événements actuels, notamment à Ormuz, qui pourtant pénalisent directement son économie ?

J’ai passé beaucoup de temps en Chine, où je me rends régulièrement, avec des « intellectuels » et des propagandistes du régime de Xi Jinping. Et lorsque je leur parlais des tensions entre nous, l’un d’entre eux m’a dit : « Nous n’avons pas d’ennemis, nous avons des amis – et de futurs amis. » C’est bien sûr un message de communication et même une intox ! Je continue à penser que la Chine est, pour nous autres Français, un ennemi structurel et systémique – et c’est d’ailleurs la ligne de l’Union européenne. C’est un régime léniniste et ultra-capitaliste, une kleptocratie faite État. Sans avoir toujours l’air de s’impliquer dans les affaires du monde, la Chine surveille tout ce qui se passe en permanence sur les cinq continents, et attend de saisir les opportunités pour abattre l’ordre mondial tel qu’il est et l’ordre occidental tel qu’elle l’imagine.

Xi Jinping au XXe congrès du Parti communiste chinois, Pékin, 16 octobre 2022. © CHINE NOUVELLE/SIPA

Quid de l’opportunité de devenir un jour une démocratie ? On a l’impression que les Chinois ne sont pas mécontents de vivre sous un régime autoritaire dès lors qu’il leur garantit la prospérité. Ce pays n’est-il pas la preuve anthropologique que les valeurs occidentales ne sont pas aussi universelles qu’on le dit ?

Ici, nous sommes en désaccord vous et moi. D’abord, il est prudent de ne pas parler à la place des Chinois qui n’ont aucune liberté d’expression ni le droit de vote. On ne peut nier, et vous avez raison sur ce point, que la Chine a connu depuis les années 1990 un développement époustouflant : elle est en avance sur l’Europe en matière économique et digitale, et elle est en train de dévorer nos dernières industries – que l’on pense seulement à l’industrie automobile avec la voiture électrique ou aux panneaux solaires. Mais c’est une économie en trompe-l’œil dont toutes les données statistiques sont faussées, comme je le révèle en détail dans mon livre. C’est un pays « communiste », au commandement encore léniniste, mais aussi un pays ultra-capitaliste avec une faible protection sociale, peu d’impôts sur les revenus et les entreprises, et aucun impôt sur la fortune. C’est une kleptocratie d’État qui vise à enrichir l’élite politique (dont la famille et les amis de Xi Jinping) au détriment des Chinois. Quant aux dissidents, aux intellectuels, aux artistes, aux journalistes et même aux scientifiques, ils doivent rentrer dans le rang, sinon ils se retrouvent en prison ou en exil.

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Là où nous sommes en profond désaccord, c’est sur les valeurs universelles : il existe bien des principes – la liberté, l’aspiration démocratique, les droits de l’homme – qui sont universels. La Chine confirme, à son corps défendant si j’ose dire, elle fait la « preuve anthropologique », comme vous dites, que les valeurs occidentales sont bel et bien universelles. Quant à s’imaginer que leur civilisation serait inapte, par nature, aux droits de l’homme, je vous rappelle que les Taïwanais, qui sont eux aussi des Chinois, vivent en démocratie. Que les Coréens du Sud, les Japonais, les Hongkongais et tant d’autres peuples aspirent aux mêmes valeurs que nous, car l’idée qu’il existerait des « valeurs asiatiques », différentes et autres, comme le disent les communistes chinois ou singapouriens, est fausse.

Dans votre ouvrage, vous expliquez que l’Occident mérite d’être défendu au nom de la démocratie. Fort bien, mais à côté de cette belle idée, ne négligez-vous pas l’identité ? Est-ce que l’Occident, ça existerait sans les cathédrales, l’État-nation et la famille nucléaire ?

Nous devons, je crois, distinguer les valeurs et les principes d’une part, et l’identité, la culture d’autre part. On doit être ferme sur les principes qui sont universels et en même temps défendre la diversité culturelle. Les identités sont plurielles – et nous sommes tous d’ailleurs le produit d’identités multiples –, mais les principes universels sont uniques. Si je me borne à défendre l’Occident des valeurs – et pas celui de la culture –, c’est parce que c’est uniquement cet Occident-là qui est menacé. Demain, il pourrait disparaître sous les coups de ceux qui détestent la liberté. Pas de ceux qui détestent les cathédrales.

Mais si l’Occident s’islamise, est-ce que c’est encore l’Occident ? Est-ce que Molenbeek, c’est l’Occident ?

Le problème fondamental n’est pas l’islam mais le cléricalisme, qu’il soit musulman, chrétien ou juif. Ma précédente enquête, Sodoma, portait sur le catholicisme, et je peux vous confirmer qu’au Vatican, on considère la laïcité comme problématique – même si ce n’est pas avec la même violence, bien sûr, qu’à Molenbeek. S’il y a davantage de musulmans en Occident, ce n’est pas à mes yeux un problème en soi ; le problème, c’est l’islamisme. Et tous ceux qui refusent nos principes juridiques et nos valeurs.

Hum. Dans la vie sociale, ce ne sont pas les cathos qui défient notre mode de vie. Et par ailleurs, vous oubliez que la laïcité est un concept inventé dans les Évangiles.

Si vous voulez me faire dire que l’islam est plus problématique en 2026 que le christianisme, je vous le concède. En France, les ravages de l’entrisme musulman sont indéniables. On voit désormais en France des femmes voilées qui portent en permanence le masque anti-Covid afin de couvrir entièrement leur visage : c’est une burka en réalité et un détournement de la loi. Dans ces conditions, tout le débat sur la possibilité de valeurs communes devient plus difficile. Cependant, au temps de l’Inquisition, on aurait pu dire la même chose au sujet de l’Église de Rome. Et les jésuites ont laissé de bien mauvais souvenirs…  

D’accord, mais pour les observateurs du présent que nous sommes, il y a prescription. Faudra-t-il attendre plusieurs siècles avant que l’islam se modère comme le christianisme ?

« La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits », disait le cardinal Barbarin ! Je ne veux pas polémiquer. Mais disons que je suis plus optimiste que vous. À Téhéran comme à Ramallah, mais aussi au Caire ou à Beyrouth, où je me suis rendu pour mon livre, la population rêve d’ores et déjà d’émancipation. On a une image faussée de ces pays, car seuls les partis nationalistes ou islamistes, sinon les groupes terroristes, parlent au nom des musulmans. Cela dit, je ne suis pas non plus naïf : comme vous, je plaide pour une certaine intransigeance envers les Frères musulmans et leurs proxies, et je me désole que certains, à gauche, mais aussi à droite, n’aient pas bien compris le péril islamiste.

Quelles leçons tirez-vous de la guerre en Iran ? 

Si le régime des mollahs tombait, nous serions, vous et moi, satisfaits, n’est-ce pas ? Tout le monde devrait souhaiter la fin de la République islamique. Et nous devons tous être du côté du peuple iranien. Pour autant, pour espérer peut-être un changement de régime, il aurait fallu un projet cohérent, s’appuyer sur une coalition internationale, une stratégie, une habileté, de la suite dans les idées – tout ce dont Donald Trump manque. Le président américain est incompétent, totalement incompétent. Et je crains que le régime continue de se venger sur les Iraniens. Mais, en même temps, ne nous trompons pas d’ennemi : que l’on aime ou pas Donald Trump, les véritables ennemis sont les pasdarans.

Diriez-vous la même chose au sujet des chavistes dans le dossier vénézuélien ?

Oui, ne vous en déplaise. Je n’ai pas été traumatisé par l’arrestation de Nicolas Maduro ordonnée par Trump, et je me réjouis qu’il soit en prison et finalement jugé pour ses crimes. Personne, ni à droite ni à gauche, ne peut défendre le chavisme, un système mafieux et mensonger, une dictature qui est responsable de l’exil de plus de 8 millions de Vénézuéliens. Cela étant, ici encore, la méthode est incertaine. Delcy Rodriguez est une chaviste : elle a mis les démocrates en prison, organisé les services secrets et validé un système de tortures. La méthode Trump peut permettre de reprendre les échanges économiques et pétroliers entre le Venezuela et les États-Unis, mais les millions d’exilés ne sont pas sur le chemin du retour. La dictature demeure. C’est à ce stade une impasse.

Revenons aux errements américains en Iran. Une sacrée humiliation, non ?

Absolument. Cela me fait penser – l’égo-crate en plus – au retrait de Joe Biden de l’Afghanistan ou à la chute de Saigon. Mais ces fiascos américains ne signifient pas la victoire morale de leurs adversaires, qu’il s’agisse des mollahs, des talibans aujourd’hui ou des vietcongs hier. La gauche a fait alors, fausse route : la New Left américaine croyait sincèrement que le nouveau régime vietnamien serait idéal ; en revanche certains (je pense au philosophe Michael Walzer et à la revue Dissent) pensaient que les Américains devaient quitter le Vietnam, mais ils savaient que ce serait une dictature affreuse – ce qui fut le cas, et avec elle les boat people, etc.

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Aujourd’hui, je suis consterné par l’incompétence, l’amateurisme de Trump en Iran mais je ne me résous pas à accepter la victoire des mollahs ; il ne faut pas oublier les Iraniens en lutte contre le régime.

Cuba sera-t-il la prochaine étape ? Nul ne le sait, mais il est possible que le président américain tente de redorer son blason en intervenant à Cuba, comme le souhaite le secrétaire d’État Marco Rubio. Le scénario est plus simple qu’en Iran, car il ressemble davantage à la fin de la RDA avec, pour reconstruire le pays, les Cubains de Floride. Mais aucun scénario ne se passe jamais comme prévu !

Alors que vous vous montrez intransigeant avec les régimes russes, iraniens ou vénézuéliens, vous indiquez dans votre livre comprendre les revendications palestiniennes…

Je ne vois pas la contradiction ! Au Proche-Orient, j’essaie en effet de refuser à la fois les partisans du Grand Israël et ceux de la Grande Palestine, de la rivière à la mer ; dans un cas, on expulse les Palestiniens, dans l’autre les juifs. Cela signifie donc qu’il faudra bien donner des droits aux Palestiniens ! Comprendre leurs revendications ne signifie pas reprendre les arguments du Hamas ou du Jihad islamique. Leur combat n’est pas, et ne peut pas être le nôtre. Ce n’est pas être de gauche que de défendre le Hamas ou le Hezbollah. En même temps, je crois que Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich sont des criminels de guerre, comme Benyamin Netanyahou, et qu’ils devraient être jugés et, sans doute, finir leurs jours en prison. Ce qui m’inquiète également, c’est la pente anti-occidentale du régime israélien – et c’est ce sujet que je traite dans mon livre. Pour quelqu’un qui, comme moi, défend l’existence de l’État d’Israël, a cru à son projet démocratique, aux kibboutz, à la naissance d’un État à partir de la décolonisation vis-à-vis des Britanniques, il est évident que la période actuelle est particulièrement éprouvante.

Comme il est rare d’entendre ce discours à gauche !

Pourtant, je vous assure que beaucoup de mes amis à gauche partagent mon opinion.

Eh bien, ils doivent avoir des raisons de ne pas le clamer. Et dans l’hypothèse d’un second tour à la présidentielle de 2027 entre le pro-ukrainien et pro-israélien Bruno Retailleau et l’anti-occidental Jean-Luc Mélenchon, vos amis choisiront l’Insoumis !

Peut-être. Mais moi je ne voterai pas pour M. Mélenchon. Je resterai fidèle au projet que j’ai essayé de conduire dans mon livre, et qui consiste à tenter de redéfinir l’ADN d’une gauche de gouvernement en rupture avec l’extrême gauche. Je suis tout aussi horrifié par les idées de Rima Hassan, si appréciée chez LFI, que par l’agente du Kremlin Xenia Fedorova, véritable vedette de l’extrême droite française.

Nous sommes tout autant que vous horrifiés par ces deux-là. Mais était-il judicieux de museler Fedorova, c’est-à-dire de se comporter envers elles comme des satrapes illibéraux ? Après tout, on a le droit de défendre Poutine, non ?

Nous sommes en désaccord sur ce point. Xenia Fedorova n’est pas française ; elle n’est pas journaliste ; c’est une propagandiste du Kremlin. Elle n’a rien à faire sur CNews, sur Europe 1 ou dans Le JDD. Et je ne crois pas qu’on ait le droit de défendre Poutine.

Revenons à l’extrême gauche. Quels sont les régimes anti-occidentaux les plus proches de LFI ? Quelle est la nature de leurs liens ? Diriez-vous que la formation de Jean-Luc Mélenchon leur sert de relais d’influence ? D’outil d’ingérence ?

Il suffit d’écouter M. Mélenchon qui a toujours défendu les dictatures d’extrême gauche les plus ubuesques d’Amérique latine : Cuba, le Venezuela et le Nicaragua. Il a même proposé, durant la précédente campagne présidentielle, que la France quitte l’Union européenne pour rejoindre l’ALBA, qui réunit justement ces trois pays. Et cela laisse même à penser qu’il a pu être aidé par le Venezuela de Chavez, comme je l’évoque dans mon livre. 

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Vous n’êtes pas aimé par l’extrême gauche. Récemment, la correspondante du Monde à Cuba a écrit un article incendiaire contre vous. Pour la jeune garde médiatique woke, vous êtes un social-traître.

N’exagérons rien : Le Monde a publié quatre articles sur mon livre ; c’était le seul critique ! Mais oui, et franchement, défendre Fidel Castro dans Le Monde m’a fait plutôt sourire. Je ne vais pas débattre sur ce sujet, car l’histoire a déjà tranché la question.

Bienvenue dans la gauche délationniste ! Cela dit, rassurez-vous, le puritanisme explose aussi à droite. À cet égard, on peut signaler l’exception Steve Bannon. Dans votre livre, vous remarquez que le théoricien MAGA n’est pas homophobe.

Steve Bannon est très déstabilisant. Non seulement parce qu’il est plutôt favorable aux gays, en effet, mais aussi parce qu’il combat Elon Musk, le libre-échange et la mondialisation. Il est intelligent, sans doute : il a été l’un de ceux qui ont permis la première élection de Trump. Mais il n’a jamais été capable de mettre son intelligence au service d’un projet réaliste. Il est dans le fantasme, comme Trump, il rêve d’une Amérique « Great Again », sans comprendre qu’on ne revient jamais en arrière. En cela, c’est une figure typique de l’extrême droite, un populisme qui peut permettre de gagner des élections, mais qui est incapable de gouverner un pays. Ce que Trump nous montre chaque jour davantage. 

Son discours gay friendly vous a-t-il rendu le personnage sympathique ?

« Gay friendly », comme vous y allez ! Je dirais surtout que Bannon aime brouiller les cartes. Il n’est pas un militant LGBT !

Vous non plus, du reste, qui avez critiqué le communautarisme homosexuel dans un essai formidable publié il y a trente ans (Le Rose et le Noir)…

Ce qui m’a valu à l’époque d’être critiqué par ma propre communauté. Devenir adulte, c’est apprendre qu’on ne peut pas avoir que des amis ! Et je repense à cette histoire comme une sorte de chapitre de Portnoy et son complexe de Philip Roth. C’était difficile, alors, mais oh combien formateur ! Et ce sont les mêmes qui m’attaquaient hier qui défendent aujourd’hui le Hamas. « Les LGBT avec le Hamas ». Du grand n’importe quoi !

Plus le temps passe, plus nous pensons, à Causeur, que la condition des homosexuels est un critère très pertinent pour évaluer le degré de civilisation d’une société.

Ici, nous sommes d’accord. C’était déjà mon hypothèse dans mes livres Global Gay, Le Rose et le Noir et Sodoma, et c’est aussi mon hypothèse dans Occidents. Non pas que la question homosexuelle soit si centrale que cela ; mais elle est en effet un très bon révélateur. La carte des droits des personnes LGBT, la carte des droits des femmes, la carte de la liberté de la presse : toutes ces cartes épousent presque parfaitement celles de la démocratie et de la liberté.

Occidents. Enquête sur nos ennemis, Frédéric Martel, Plon, 2026, 624 pages.

Vous reprendrez bien un peu de Flanby?

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L'ancien président socialiste François Hollande photographié à Sens (89), le 29 août 2026 © ISA HARSIN/SIPA

Au secours, François Hollande revient…


Au secours, François Hollande revient. Avec son livre-programme, Unir (Robert Laffont), l’ancien président ne laisse pas de place au mystère. Ils sont quelques-uns à estimer son retour inéluctable. Louis Aliot, sur la matinale de TF1, le jeudi 3 septembre, a reconnu croire en sa candidature et l’a qualifié de « moins pire à gauche » et de « plus intelligent de tous les candidats » de son camp politique. Sur YouTube, la petite bande néo-communiste de la Paduteam, pro-Mélenchon, entre deux éloges au camarade Staline, le voit également plier le match au centre-gauche.

Déjà six livres depuis qu’il a quitté l’Elysée

Il y a vingt ans encore, face à ses concurrents de l’époque, Fabius et Strauss-Kahn, il paraissait court sur pattes, un peu juste pour la fonction. Ni Mitterrand ni Jospin ne l’avaient jugé digne d’un ministère. Aujourd’hui, avec des rivaux comme Raphaël Glucksmann et Olivier Faure, il fait l’effet d’un Gulliver revenant chez les Lilliputiens de la social-démocratie et l’on se dit qu’un ou deux coups de coude dans la dernière ligne droite suffiront à les envoyer dans le décor.

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En sortant son sixième ouvrage depuis son départ de l’Elysée, François Hollande fait vivre une catégorie bien à part dans la littérature politique : celle des anciens présidents. Ils ne sont plus que deux en mesure d’en écrire. Quand Nicolas Sarkozy hystérise les foules dans les librairies du XVIème et dans les stations balnéaires, François Hollande fait, lui, à chaque fois un carton dans les Espaces Culturels Leclerc. Dans Unir, pas de place pour le lyrisme, la beauté des plages et des champs de lavande : Hollande déploie un diagnostic et un ensemble de mesures. Au détour d’une phrase, on se croit déjà dans un meeting du mois de janvier. « Je n’ai jamais été convaincu par le Service national universel (SNU). Je ne le suis pas davantage par le Service national volontaire (SNV), dont le coût est élevé (3 milliards) et l’utilité militaire, plus que relative. Voilà ce que sera une économie bienvenue en 2027 ! ». Et toujours un mot gentil pour les élus locaux : « Tout est devenu pour [les Français] plus compliqué, plus opaque dans la vie quotidienne, annulant peu à peu le crédit de la parole politique – les élus locaux étant heureusement épargnés ». Dans sa tête, François Hollande est déjà à la galette des rois du conseil général de Corrèze, prêt à s’abattre sur la campagne. Ici et là, on trouve quelques tournures à la limite du truisme : « A la fois, rien n’est plus comme avant, et tout continue comme toujours » ; « Une période où la qualification de la main-d’œuvre va redevenir primordiale ». A-t-elle un jour cessé de l’être ?

Hollande II contre Hollande I

Surtout, François Hollande n’est jamais écrasé par la culpabilité concernant le bilan de son premier mandat, qui s’est terminé il y a presque dix ans. A peine un sentiment de culpabilité vis-à-vis de la proposition de déchéance de nationalité de tous les binationaux condamnés pour terrorisme. Et pourtant, en lisant l’ouvrage, le volte-face vis-à-vis de Hollande I est assez complet : sur le nucléaire, il laisse entendre que c’est l’influence de l’Allemagne, des écologistes et même du Front national qui l’ont poussé à inscrire dans la loi de transition énergétique l’objectif de réduire la part du nucléaire à 50% dans la production électrique dès 2025. Il passe sous le tapis le symbole catastrophique de la fermeture de Fessenheim, centrale la plus ancienne mais aussi la plus moderne du parc français. Le nouveau Hollande se garde bien de froisser ses anciens alliés écolos et se limite à ce constat : « La guerre en Ukraine et la fin de notre approvisionnement en gaz russe ont bouleversé [le processus de démantèlement de 14 réacteurs sur les 58 en activité en 2035], redonnant au nucléaire une place centrale dans la décarbonation et l’indépendance du pays ».

Puisque le contexte international a évité à la nation de s’engouffrer plus loin dans le désastre amorcé par Hollande en 2012, celui-ci est certainement très légitime pour un nouveau tour de piste dès 2027…

Aristote dans la poche et Erasmus-Intervilles pour les lycées

Sur l’école, François Hollande avait réussi à crisper un milieu alors acquis à sa couleur politique. Soucieux de donner à manger aux franges les plus bêtement égalitaristes de sa clientèle, il avait laissé sa ministre Najat Vallaud-Belkacem faire la peau des options telles que le latin ou les classes bilangues. Aujourd’hui, l’ancien maire de Tulle propose la création d’un Erasmus national pour les lycéens : il avait fait fermer les classes européennes, il va désormais envoyer les élèves de Calais une semaine à Narbonne – l’intérêt pédagogique est évident.

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C’est aussi sous Hollande que les ministres de l’Éducation s’étaient donné pour objectif de « faire entrer l’École dans l’ère du numérique ». Dans les faits, cette révolution numérique s’est surtout matérialisée par des distributions massives d’ordinateurs et de tablettes. Quinze ans plus tard, la mode est à l’IA. Alexandre avait eu Aristote pour précepteur, Hollande voudrait que chaque élève ait un e-Aristote dans sa poche. Jamais il n’est posé la question de la déconnexion des élèves, ni de l’urgence à les ramener aux livres et aux cahiers, à l’estrade, au tableau noir et à la craie blanche.

Dans les pas d’Henri Queuille

Sur la démographie, l’ancien co-prince d’Andorre verse dans un optimisme béat et distingue même au loin les premiers « dividendes » de l’hiver démographique de la France. Il faut dire qu’il n’y a pas peu contribué en ébréchant, en 2015, le principe d’universalité des allocations, les divisant par deux pour les ménages disposant de 6 000 euros de revenus mensuels. C’est précisément à partir du milieu des années 2010 que la natalité française, jusque-là plus résistante que celle de ses voisins, commence à décrocher franchement. Le démenti historique et tragique apporté à l’expression « dividendes de la paix » aurait pu dispenser l’ancien premier secrétaire du PS de recycler cette expression pour la démographie. Il en est convaincu pourtant : des classes d’âge plus maigres permettront demain de présenter moins d’élèves devant les professeurs. Il se donne pour objectif d’abaisser à 19 le nombre d’élèves dans le primaire. A aucun moment il ne se demande si le maintien de flux migratoires élevés ne va pas largement nuancer la baisse du nombre d’habitants, ni si le déclin démographique ne risque pas, symétriquement, de réduire aussi le nombre d’enseignants disponibles devant les classes. Sans compter les dramatiques fermetures d’écoles et de classes dans les départements ruraux. En son temps, l’ancien président du Conseil Henri Queuille disait : « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout » ; François Hollande en est un héritier parfait et acharné en faisant aujourd’hui de l’une des erreurs les plus lourdes de son premier mandat une opportunité budgétaire pour un hypothétique second. Sur la justice, il prend le contre-pied de son ancienne ministre Taubira en promouvant désormais les peines de prison, même courtes, dès la première incartade.

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Concernant le cumul des mandats, qui a éloigné un peu plus la représentation nationale des « territoires », il plaide pour un net retour en arrière vis-à-vis de sa propre réforme. On referme le livre en se disant qu’il est urgent d’élire Hollande II pour abroger Hollande I. Enfin, il propose une baisse des charges sociales compensée par une hausse de la TVA : étonnante réhabilitation de la TVA sociale, défendue jadis par Henri Guaino, et qui avait coûté la tête à une cinquantaine de députés UMP lors de l’entre-deux-tours des législatives de 2007, à cause d’une passe d’armes remportée par Laurent Fabius face à Jean-Louis Borloo.

Hollande, le recours, à condition d’avoir mauvaise mémoire

Dans la course à la présidentielle qui se présente, Hollande distingue trois forces : celle des « nationalistes », appuyés sur « une vision passéiste du pays » ; celle de la droite libérale, qui « ne pêche par originalité » ; et une troisième, qui « prône l’avènement d’une nouvelle France créolisée, dont on ne sait pas si elle doit remplacer l’ancienne ou lui faire concurrence ». Trois forces comme autant d’impasses qui rassemblent pourtant trois quarts des intentions de vote. Il reste à Hollande un bon 20% à aller chercher. C’est jouable, à condition que les Français aient la mémoire courte.

286 pages

Electro Haram

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Le maire de Roubaix David Guiraud photographié le 27 mars 2026 © FIEVEZ/SIPA

Poupées sans visage et quartier sans musique: drôle d’ambiance à Roubaix. En annulant le festival de musiques électroniques NAME dans sa ville, le lfiste David Guiraud cèderait-il à des pressions communautaires religieuses?


Le maire LFI de Roubaix David Guiraud annule un festival de musique électro. Quand le maire RN de Castres annule une représentation théâtrale qui lui déplait idéologiquement[1], tout le monde hurle, à raison. Quand c’est un maire insoumis, on peut certes trouver quelques articles, y compris dans Télérama, fait notable[2], mais ça ne prend pas. La cancel culture de gauche, ce n’est pas grave.

On croyait les Insoumis amis de la teuf et des cultures jeunes. En juin, ils votaient contre la loi RIPOST qui durcit la répression des free-parties. Et non. La XXème édition du festival NAME[3] n’aura pas lieu. Créé par la Franco-sénégalaise Fanny Bouyagui et le département du Nord, il a lieu au Pile, l’un des quartiers les plus pauvres de France.

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Cet été, le nouveau maire a demandé un moratoire. Motif ? « Les habitants n’y participent pas, ne s’y sentent pas les bienvenus, et les nuisances sont devenues invivables. » L’édile parle même de « mépris politique et social » ce qui enrage évidemment Mme Bouyagui qui rappelle qu’elle travaille avec 150 écoles.

Soyons honnêtes : les nuisances sont certainement réelles mais comme le tweete une Roubaisienne, chez elle les nuisances c’est toute l’année: « Cris, musique à fond, rodéos, trafics, consommation de crack dans l’espace public. Et notre quartier, conclut-elle, ne peut pas être déprogrammé » …

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Peut-être mais il n’est pas scandaleux d’écouter les habitants, me rétorquerez-vous. La politique est la recherche de l’équilibre entre intérêt général et intérêts particuliers. Le riverain n’a pas tous les droits. Sinon, il faut aussi annuler la messe du Pape prévue le 26 septembre place de la Concorde qui va compliquer la vie des Parisiens. Et tous les concerts en plein air qui empêchent toujours quelqu’un de dormir. Si ce festival se tenait dans les beaux quartiers de Paris, je vous fiche mon billet que M. Guiraud le défendrait en hurlant.

Il prétend avoir écouté les habitants. Lesquels ? Il a reçu lors d’une réunion trois hommes et une élue. En quoi sont-ils légitimes ? En réalité, ces fanfreluches participatives me semblent être le cache-sexe du clientélisme. On se souvient que David Guiraud défendait les commerçants vendant des poupées sans visage dans sa ville, car conformes à l’islam le plus rigoriste…

C’est l’éléphant dans la pièce. L’histoire qu’on refuse de nous raconter dans cette affaire. La Condition publique, le bâtiment qui accueille le NAME festival, abrite aussi une importante mosquée salafiste (3000 places). Deux des sept mosquées de Roubaix sont d’ailleurs situées dans ce fameux quartier du Pile, qui semble donc être particulièrement islamisé. Certains habitants n’apprécient peut-être guère le spectacle de jeunes gens des deux sexes écoutant la musique du diable, dansant, buvant et plus si affinités ? Quand M. Guiraud dit que les habitants ne participent pas à NAME (amalgame éhonté, il ne leur a pas demandé à chacun), il valide à son corps défendant l’existence d’une incompatibilité culturelle. Et il confirme au passage que, dans certains quartiers de France, le grand remplacement n’est pas un fantasme.

Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio


Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale au micro de Jacques Cardoze à 8 heures.


[1] « Passeport » d’Alexis Michalik NDLR

[2] https://www.telerama.fr/musique/a-roubaix-le-name-festival-deprogramme-et-accuse-de-mepris-politique-et-social-par-la-mairie-7032729.php

[3] Nord Art Musique Electronique NDLR

La vie selon Sandrine Rousseau et Clémence Guetté, commissaires politiques

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Les députées d'extrème gauche Sandrine Rousseau et Clémence Guetté © ISA HARSIN/ SLEMOUTON/SIPA

Même si, en politique, on n’est jamais « amis pour la vie », avec son féminisme borné et un peu dingue, il n’est guère étonnant que l’écolo Sandrine Rousseau préfère se rapprocher des extrémistes lfistes comme Clémence Guetté plutôt que de Raphaël Glucksmann, comme le préconise au contraire Yannick Jadot.


« Considérons l’amitié. On apprécie ses amis pour eux-mêmes, et ce ne sont pas les avantages de l’amitié que l’on apprécie – ceux-ci sont des dérivés de ce que l’on apprécie, qui est accessible uniquement à celui qui ne les recherche pas. »
Roger Scruton, De l’urgence d’être conservateur. 


Sandrine Rousseau est le type même d’individu que tout régime autoritaire aime à repérer et mettre à son service. Dénuée de ce que les psychanalystes désignent par le terme de surmoi, incapable, par conséquent, de mettre au pas une brutalité bêtasse, reflet d’une absence de réflexion qui confine au gâtisme idéologique mais ne nuit pas, bien au contraire, à sa carrière de commissaire politique, la députée écologiste décréta il y a quelques années que « le privé est politique » et promit le flicage des rapports entre les hommes et les femmes jusque dans les cuisines et les chambres à coucher. « On va regarder dans les foyers des gens ce qui s’y passe », affirma-t-elle avant de conseiller à ses pairs de réfléchir à un éventuel « délit de non-partage des tâches domestiques ». Mme Rousseau ne dédaigne pas de voir un jour, en France, l’application la plus stricte de quelques principes érigés par les régimes les moins démocratiques.

Progressistes bornées

Rien, selon ses principes, ne doit échapper à la politique et au contrôle de l’État ; la vie privée doit être considérée comme un obstacle à l’organisation d’un avenir collectif qui ne pourra être que radicalement radieux ; la vie intime doit par conséquent être placée sous une surveillance constante, jusqu’à miner en profondeur la confiance mutuelle entre époux, parents, voisins et amis, et effacer entièrement les rapports les plus simples et les plus naturels entre les gens ; lois étatiques et décrets politiques doivent régir l’ensemble des activités humaines. À ces principes essentiels à l’élaboration d’un système à tendance totalitaire, Mme Rousseau en ajoute de nouveaux, en lien avec son féminisme borné. La rééducation des citoyens doit ainsi passer par une déconstruction des hommes s’appuyant sur un programme officiel incluant l’apprentissage critique des stéréotypes et relations de genre dès le plus jeune âge et par la dénonciation du patriarcat, ce semi-cadavre occidental que les féministes se plaisent à secouer de temps à autre pour faire peur aux petites filles. Le programme ne serait pas complet s’il n’incluait pas une clause anticapitaliste, condition sine qua non à la conception et à l’acceptation d’un projet dit de gauche.  

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Ed. de la Découverte.

La députée insoumise Clémence Guetté fait sien le féminisme autoritaire promu par Mme Rousseau : « Les féministes démontrent depuis longtemps que le privé est politique. Ce livre entend poursuivre ce combat, esquisser un chemin en reconnaissant et en valorisant des liens alternatifs à ceux du couple et de la famille dans nos existences. En cela, il participe à desserrer l’étau du patriarcat et s’inscrit directement dans la lutte contre l’extrême droite et les réactionnaires de tout poil », écrit-elle en introduction de son opuscule paru aux éditions La Découverte et intitulé Pour une politique de l’amitié. Ce libelle fait suite à un colloque sur le même thème qu’elle organisa à l’Assemblée nationale le 15 janvier 2026 et au cours duquel l’inénarrable Geoffroy de Lagasnerie intervint pour critiquer durement la « cellule familiale », ce lieu abject où sont supposés croître les « affects tristes », les « angoisses réactionnaires » et les « réflexes conservateurs » qui dominent, selon lui, l’ordre social. Sur France Inter, interrogée par Benjamin Duhamel, Mme Guetté en ajoute une couche : « Le couple, majoritairement hétérosexuel, la famille avec des enfants, sont prônés par la droite, par les réactionnaires de tout temps et de toute époque. La famille traditionnelle, c’est une bataille de la droite réactionnaire. » Comme M. de Lagasnerie, Mme Guetté regrette que l’amitié ne soit pas reconnue par l’État. Elle propose la création d’un « Pacs amical » octroyant, en sus d’un avantage fiscal, certains droits – comme, par exemple, des jours « enfant malade » transférables à un ami – et obligeant à certains devoirs envers l’ami désigné. Pour justifier sa démarche, l’insoumise évoque les écrits de celui que Michelet surnommait l’Archange de la Terreur – source inépuisable de préconisations révolutionnaires et tyranniques.

Idéologie d’Etat

Dans ses Fragments sur les institutions républicaines écrits en 1793, Saint-Just scelle en effet le destin des citoyens « forcés à la vertu » en soumettant leur vie la plus intime à des règles institutionnelles strictes inspirées de celles de l’antique Sparte. Ainsi, au chapitre Des Affections : « Tout homme âgé de vingt et un ans est tenu de déclarer dans le temple quels sont ses amis. […] Si un homme quitte un ami, il est tenu d’en expliquer les motifs devant le peuple ; s’il le refuse, il est banni. […] Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis. […] Celui qui dit qu’il ne croit pas à l’amitié, ou qui n’a point d’amis, est banni. »L’amitié n’est plus un sentiment privé mais une institution civile obligatoire. Le jeune et rigoriste idéologue qui rêvait d’instaurer, pour le bien commun, cette sévère servitude affective fut le même qui défendit l’établissement d’une République inflexible et réclama « la destruction totale de tout ce qui lui est opposé ». Lénine et Trotsky admiraient Saint-Just qui incarnait à leurs yeux l’intransigeance indispensable à la révolution et à la transformation de la société. La « Terreur rouge » s’inspira directement de la brutalité théorique et de la violence physique de la Terreur sous la Révolution française. Le régime bolchévique se réclama clairement de l’héritage des Jacobins, aussi bien pour les objectifs à atteindre que pour les moyens d’y parvenir : éclatement de la famille traditionnelle et socialisation des tâches, subordination des individus à l’idéologie et à l’État, suspicion généralisée et élimination des réfractaires ou supposés tels, etc. La gauche insoumise et écologiste descend directement de cette double lignée despotique. 

Représentants emblématiques de cette bourgeoisie politique et intellectuelle ayant adoubé tous les progressismes à la mode, c’est-à-dire tous les changements « sociétaux » inspirés des injonctions libérales-libertaires soixante-huitardes, Mmes Rousseau et Guetté et M. de Lagasnerie voient dans la famille traditionnelle le noyau dur d’un conservatisme qu’ils associent systématiquement au capitalisme. Or, rappelle Jean-Claude Michéa dans son introduction au remarquable ouvrage de Christopher Lasch, La Culture du narcissisme, propager l’idée que le système capitaliste représenterait par nature un ordre social conservateur, autoritaire et patriarcal est une « illusion » que la bourgeoisie progressiste entretient, soit par pure ignorance, soit par cynisme politique. Quelques phrases de Marx parmi les plus célèbres, et sur lesquelles les gauchistes qui se disent marxistes seraient bien inspirés de méditer, confirment l’assertion de Michéa et les thèses de Lasch : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. […] Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les conditions patriarcales, idylliques. […] La bourgeoisie ne peut fonctionner sans révolutionner constamment les instruments de production et donc les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. […] Aux relations familiales, elle a arraché leur voile de touchante sentimentalité ; elle les a réduites à un simple rapport d’argent. […] Ce qui distingue l’époque bourgeoise de toutes les précédentes, c’est le bouleversement incessant de la production, l’ébranlement continuel de toutes les institutions sociales, bref la permanence de l’instabilité et du mouvement. […] Tout ce qui était solide, bien établi, se volatilise, tout ce qui était sacré est profané, et à la fin les hommes sont forcés de considérer d’un œil détrompé la place qu’ils tiennent dans la vie, et leurs rapports mutuels. » C’est ainsi que nous sommes passés de l’homme historique, héritier d’un passé séculaire et fidèle à certaines traditions,à l’homme déconstruit, difforme et ignorant de son histoire ; et c’est ainsi que l’amitié se retrouve avilie, souillée, dégradée au rang d’une valeur progressiste, politique et possiblement marchande – entre autres choses témoignant de l’effondrement. 

Depuis trois quarts de siècle, le capitalisme financier s’est développé sur et grâce à la transformation profonde des rapports sociaux exigée par les mouvements progressistes, les partis de gauche, les associations défendant les « minorités », les organisations culturelles et universitaires, les médias, sous les yeux attendris et complices d’instances supranationales au service d’une hyper-caste. Au contraire de ce qu’elle voudrait faire croire, de ce qu’elle croit sans doute parfois, la gauche a participé grandement et tout à la fois à l’avènement de la consommation de masse, du divertissement de masse, de l’abrutissement de masse et, finalement, à l’émergence d’une société fragmentée et transformée en une mosaïque d’individus égarés. Le consommateur esseulé, diverti par le flux ininterrompu des séries télévisées, de la publicité et de la culture woke en tube, a remplacé l’ancienne classe ouvrière qui luttait pour obtenir, non pas le droit de changer de genre, mais celui d’avoir un salaire permettant de vivre dignement. Au milieu de cette transformation radicale, la famille traditionnelle est vue par la gauche, au mieux comme un vilain petit canard qui n’en a plus pour très longtemps et qu’il vaut mieux, donc, ignorer, au pire comme le rejeton réactionnaire et virulent d’un monde aux mœurs moyenâgeuses qu’il faut à toutes forces et le plus rapidement possible finir d’achever pour le remplacer par un autre plus tolérant, plus progressiste, plus ouvert – bref,un monde ressemblant à celuique l’Open Society Foundation de George Soros promeut à coups de millions savamment distribués.

Liens perdus

Ce monde adviendra, disent en substance Mmes Guetté et Rousseau, lorsque les lois les plus contraignantes supplanteront définitivement, et pour le bien de tous, les relations naturelles entre les hommes ; lorsque des décrets étatiques encadreront strictement la vie privée, ce jusqu’à ce que cette dernière, ouverte à tous les vents, soit entièrement absorbée par la sphère publique sous le contrôle de l’État ; lorsque la famille traditionnelle aura été totalement remplacée par des ersatz protéiformes constitués de simples consommateurs individualistes ne subsistant parfois que grâce aux subsides de l’État – toutes choses dont se réjouit par avance l’oligarchie financière. Corrompues par cette oligarchie qu’elles prétendent combattre, nos élites politico-culturelles, quant à elles, s’octroient des privilèges issus de fonctions lucratives, de sinécures gratifiantes, de postes avantageux obtenus souvent par cooptation et largement rémunérés avec l’argent des contribuables ou celui d’entreprises et d’organismes hégémoniques donnant leurs ordres. Pendant ce temps, leurs concitoyens appauvris et abandonnés à eux-mêmes ne trouvent plus que difficilement une aide ou un réconfort auprès de parents, de voisins ou d’amis eux-mêmes abîmés par le travail de sape de ceux que Lasch appelle les « libéraux de la bourgeoisie aisée » et les « nouvelles élites mondialisées » (La révolte des élites, 1996). Ces liens perdus et les sentiments qui les accompagnaient ne se décrétaient pas mais naissaient spontanément au sein de communautés solidaires où les gens ordinaires partageaient, en plus d’une entraide instinctive rendant la vie plus facile, une décence commune, pour le dire comme Orwell,ne devant rien aux politiques ou à l’État ; ils étaient un frein au projet économique et culturel des nouvelles élites libre-échangistes, ces « touristes dans leurs propres pays » préférant gérer un stock d’échantillons humains malléables plutôt qu’un peuple sûr de lui et réticent à l’idéologie du Progrès ; il fallait donc les anéantir. Prescriptrice assidue de toutes les « avancées sociétales » – lesquelles participent de l’ingénierie sociale et de la destruction des structures traditionnelles – la commissaire politique Clémence Guetté est, qu’elle le reconnaisse ou non, une alliée efficace de la caste privilégiée qu’elle affirme affronter ; et à laquelle, au fond, elle appartient.         

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Dans son essai Le Diable dans la démocratie, l’ex-député européen polonais, le conservateur Ryszard Legutko, ose un rapprochement entre deux systèmes politiques que l’on a longtemps cru aux antipodes l’un de l’autre : le communisme et la démocratie libérale. Concernant le sujet qui nous intéresse ici, M. Legutko écrit : « Selon leur vision [celle des démocrates libéraux européens], le système politique devrait pénétrer dans le moindre domaine de la vie publique, position qui ressemble à celle des accoucheurs du système communiste d’antan. L’ensemble de la société doit suivre ce chemin, si bien que la famille, l’école, les universités, les organisations communautaires, la culture et même les aspirations et les sentiments humains doivent se mettre au diapason. Les gens, les structures et les pensées qui existent en dehors de cette logique sont considérés comme obsolètes, nostalgiques et inutiles. » Par ailleurs, écrit encore Legutko, la démocratie libérale constitue une mystification idéologique plus insidieuse que le communisme puisqu’elle a su imposer son pouvoir centralisateur et autoritaire sans les instruments de coercition d’usage courant dans les régimes totalitaires, voire même avec l’assentiment d’une population qui, à l’instar de la grenouille ne sachant pas que l’eau tempérée dans laquelle elle barbotte joyeusement va bientôt bouillir et la tuer, s’est laissé corrompre, pendant plus de soixante ans, par des promesses de démocratie jamais tenues et par une habile propagande progressiste atteignant jusqu’au cœur, pour les détruire, la famille, l’école, la culture et les mœurs de chaque pays sous sa coupe. Toute similitude avec ce qui s’est passé et continue de se dérouler dans les pays de l’Europe de l’Ouest, la France en particulier, n’est pas fortuite.

«Le public a du recul. Ce sont les médias qui ne l’ont plus!»

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Laurent Firode. D.R.

L’humour a du plomb dans l’aile. Et la «bataille culturelle» est bien souvent une bataille contre le public, regrette Laurent Firode, créateur de la chaîne YouTube Les films à l’arrache.


Causeur. En quels termes pourriez-vous vous présenter au lecteur qui ne vous connaîtrait pas encore ?

Laurent Firode. Je vais à l’encontre de toute pensée dominante. Je réagis à toutes les bêtises qu’on entend. Et le mieux, pour réagir, c’est de rire. L’obligation européenne d’attacher le bouchon à la bouteille en plastique par exemple, c’est hilarant. Mais ce qui est redoutable, c’est qu’il y ait tant de bêtise autour de nous.

C’est parce que vous critiquez cette bêtise que vous avez un statut d’outsider ?

Absolument. On n’en a pas le droit. Il faut que nous soyons soumis et crétins. Mais le Covid a été un détonateur, un coup d’accélérateur qui a ouvert les yeux à beaucoup de monde. Souvenez-vous de l’interdiction de boire un café au comptoir mais pas à table, avant que les bistrots ferment. On s’est vraiment foutu de notre gueule.

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Le grand public a découvert la « patte » Firode avec Le monde d’après, sorti en 2022. Avec un humour burlesque et acide, vous abordiez la crise du Covid justement, mais aussi le féminisme, l’islam, le wokisme… Y a-t-il eu pour vous un avant et un après Le monde d’après ?

Il n’y a pas eu de changement dans ma façon de voir le monde. Le changement majeur a plutôt été dans ma façon de faire des films. À côté des films que je réalisais avant pour le « système », telle France Télé, j’ai toujours gardé ma liberté en réalisant des courts métrages. Mais avec Le monde d’après, un long métrage sorti en salles, je me suis dit que je pouvais garder cette liberté pour tous types de films, des longs comme des sketchs.

Et votre dézingage du politiquement correct a rencontré le succès…

De façon inattendue. Entre deux confinements j’ai réalisé un sketch satirique sur la folie Covid. Et le film a été relayé des milliers de fois sur Twitter. J’ai compris que ce que je pouvais dire sur la folie du monde touchait les gens, alors j’ai continué !

Mais il y a une dizaine d’années encore, le public avait suffisamment de recul pour rire de lui-même. Je me souviens d’un court dans lequel je critiquais franchement les mesures écolos… qui a été sélectionné dans de nombreux festivals sur l’écologie. Je n’ai jamais reçu de prix, sauf en Russie mais passons (rires) ! J’ai aussi été invité pour ce film à Berlin, mais dans la Mecque de la bien-pensance il a fait scandale.

Comment expliquez-vous que le public n’ait plus ce recul pour rire de lui-même ?

Le public a le recul, ce sont les médias, ceux qui détiennent le pouvoir de censurer, qui n’ont plus ce recul.

Selon Charlie Hebdo vous êtes d’extrême droite. Ça vous fait quoi ?

Ces malheureux se sont fait assassiner et ils se soumettent. C’est désolant. Alors je suis ravi qu’ils me collent une étiquette de facho. Au moins je les fais réagir…

Et s’ils avaient raison ? N’auriez-vous pas un humour de facho face à un humour de gaucho ?

C’est certain qu’il y a un humour qui correspond à la pensée dominante de gauche, elle est absolument partout dans le milieu artistique et culturel. Normal : elle est soumise aux subventions. Quant à l’humour de droite, c’est la gauche qui le définit puisque pour elle tout ce qui n’est pas de gauche est de droite. Donc comme je ne suis pas de gauche, on me considère de droite, voire d’extrême droite bien entendu. Mais je suis apolitique, je ne fais pas de politique et je n’ai jamais voté.

J’aime qu’on laisse les gens libres, libres de rire, de penser. Je suis libertarien en somme.

Vous y croyez à la « bataille culturelle » ?

Ah, la fameuse bataille culturelle ! C’est surtout une bataille menée par la gauche pour conserver ses aides et ses subventions : elles permettent de continuer de bien vivre même si personne ne va voir vos films ou vos spectacles. Ce sont ces gens qui mènent cette bataille, et c’est finalement une bataille contre le public. Le milieu culturel, comme le milieu politique d’ailleurs, ne s’intéressent plus au peuple, aux gens. Ils ne s’intéressent qu’à eux-mêmes pour garder leurs privilèges. Et à l’approche des élections ils commencent à flipper. D’où le discours bien rôdé « si la droite passe la culture est en danger ». Mais de quelle culture parle-t-on ?

Vous évoquez le public. Votre chaîne YouTube (Les films à l’arrache) enregistre un nombre de vues impressionnant. Certaines de vos vidéos frôlent le million en quelques jours, vous l’expliquez comment ?

Ça veut dire que j’ai un public ! Les gens se reconnaissent dans mon propos. Et si je peux dire ce que je dis, c’est parce que je ne cherche pas de subventions. Je ne m’interdis rien, d’autant que je fais cela de façon très artisanale. J’écris et je tourne rapidement car maintenant que je suis bien identifié sur les réseaux, je dois réaliser beaucoup de films, en plus de ceux que je fais pour Canal+ et CNews, soit une trentaine par mois.

Vous avez été rattrapé par le système !

Bien entendu (rires). À une nuance près : Canal+ me laisse une liberté éditoriale absolue. Je fais vraiment ce qui me plaît. Les rares fois où ils refusent un sketch, c’est parce qu’ils ont l’Arcom sur le dos, ce que je comprends très bien : l’Arcom est un repaire de gauchistes qui a Canal dans le collimateur.

Selon Wikipédia, vous touchez aussi de l’argent de la part de Pierre-Édouard Stérin… Votre cas s’aggrave.

Ah ! Son nom est devenu synonyme du diable. Je l’ai rencontré, je ne le cache pas, mais il ne m’aide absolument pas pour ma chaîne YouTube. Il a tout simplement voulu faire ma connaissance après avoir vu Le monde d’après en DVD et me féliciter.

Vos prises de positions vous ont-elles fait perdre des amis ?

Non, car je n’ai jamais fait partie du système, même quand je travaillais pour lui. J’ai toujours fait du cinéma pour faire du cinéma, non pour entrer dans un milieu. Et le milieu du ciné ne m’a jamais trop plu. Aujourd’hui certains me disent : « Je regarde tes films, ils me font marrer mais je ne peux pas les liker. Mais je suis avec toi ! » Il y en a plein, et ce ne sont pas les moins connus. 

« Zapper Bolloré », la pétition qui a enflammé le dernier festival de Cannes a aussi embarrassé vos confrères…

Ce qui a été vachement amusant ce sont tous les retournements de veste qui ont suivi. Jean-Pascal Zadi qui déclare : « j’ai signé mais je n’avais pas lu », ou Juliette Binoche qui affirme que « les mots ont été mal choisis ». Cette histoire résume très bien le cinéma français : tous à la gamelle ! Peu après j’ai lancé l’idée d’une pétition à signer par les cinéastes qui ne veulent être financés que par Vincent Bolloré, mais curieusement ça n’a pas pris… En même temps c’est resté à l’état de boutade.

Qu’est-ce que le rire, selon vous ?

Ce n’est pas le gag à tout prix. Tous mes sketchs ne sont pas obligatoirement « drôles ». Le rire se niche aussi dans l’ironie complice. Et lorsqu’on rit d’une chose, c’est qu’on la comprend. C’est donc pour moi un élément d’intelligence, c’est ce rire-là que je recherche.

Et y a-t-il un humour français ?

Il y a surtout eu un humour français. On le voit nettement dans les comédies des années 1960-70 (avec du bon, du mauvais et du très mauvais). Un humour gaulois, grivois. C’est peut-être pourquoi cet humour n’a pas pu s’exporter et qu’il a perdu de sa superbe avant de disparaître. Il y a aussi eu dans les années 1980-90 l’humour Canal+, avec Les Nuls. Mais de manière générale, l’humour a du plomb dans l’aile. Il suffit de voir les comédies américaines. Il y en a désormais très peu, et elles ne sont pas vraiment drôles : les gens ont tellement la trouille de heurter telle ou telle communauté qu’ils ne disent plus grand-chose. À l’inverse, l’humour du stand-up est hyper communautaire, une communauté tape sur une autre, ce n’est plus du rire mais du ricanement, et c’est souvent méchant.

Je disais que votre humour était parfois acide, où placez-vous la frontière avec la méchanceté ?

J’essaye de ne jamais être méchant. Je montre seulement des personnages englués dans leur idéologie et qui n’ont pas le courage intellectuel de s’en sortir. Ils ne font que répéter les mantras que la pensée dominante nous impose.

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Outre vos sketchs, le public peut voir en cette rentrée votre nouveau long métrage…

Jupiter 2, le retour. Cela se passe le jour de la réélection d’Emmanuel Macron en 2022. On suit différentes personnes le soir du second tour, avec des situations burlesques et absurdes dans l’esprit des comédies italiennes. Le film a été financé par une cagnotte, encore réalisé avec trois bouts de ficelle. Je sais donc qu’il ne passera jamais à la télé ni au cinéma. À voir donc sur YouTube !

Et en octobre on jouera sur scène Monsieur Konass, une pièce farfelue qui met en boîte l’idéologie woke. Après la création à Paris une tournée est prévue en France, puis elle devrait ensuite donner naissance à un film, cette fois produit par Canal+. Les distributeurs et les exploitants auront-ils le courage de le montrer ? Ce n’est pas gagné.

Le mandat d’Emmanuel Macron s’achève dans quelques mois : vous allez perdre une sérieuse source d’inspiration, quasiment un co-auteur.

Je ne pense pas ! Car le remplaçant risque d’être pas mal non plus. Quel qu’il soit. Et avant son élection nous allons revoir le même cirque du « barrage » de l’entre-deux tours, on le joue depuis vingt-cinq ans. On va encore rigoler.

Qui vous fait rire aujourd’hui, hormis nos hommes politiques ?

Vous placez la barre très haut (rires) ! Beaucoup de pseudos journalistes, penseurs, philosophes, sociologues. Iels sont très nombreux.ses à me faire rire…

Saxe Bombe

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La présidente de l’AfD, Alice Weidel, entourée d’Ulrich Siegmund et de Tino Chrupalla, devant la télévision à 18 heures. Ils suivent ensemble les premières projections et se réjouissent des résultats des élections régionales en Saxe-Anhalt, à Magdebourg, le 6 septembre 2026 © IMAGO/SIPA

L’extrême droite allemande est arrivée largement en tête des élections en Saxe-Anhalt dimanche, selon des estimations de la radio-TV publique allemande, mais elle devait encore attendre pour savoir si son score suffirait à diriger ce Land d’ex-RDA. Avec entre 44 et 44,5% des suffrages, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) devance largement les conservateurs (CDU) qui obtiendraient 18,5%, selon les sondages réalisés à la sortie des bureaux de vote pour les chaînes publiques ARD et ZDF. Si ces scores se confirment lors de la fin du décompte, la droite radicale obtiendrait 39 sièges au parlement régional, alors qu’il en faut 42 pour la majorité absolue. 


Je connais la Saxe. Je ne la connais pas par les sondages, par les éditoriaux des grands journaux allemands ni par les reportages qui viennent périodiquement expliquer aux Allemands de l’Ouest ce qui se passe dans la tête de ces étranges compatriotes orientaux qui persistent à mal voter. Je la connais pour y avoir travaillé depuis 2016, à Dresde notamment, au moment où les conséquences de la grande crise migratoire de 2015 avaient porté à son comble une fracture déjà ancienne entre deux Allemagne qui, plus d’un quart de siècle après la réunification, ne s’étaient peut-être jamais complètement réunies.

J’y ai rencontré beaucoup de ceux que l’on appelle aujourd’hui les électeurs de l’AfD. Et je dois dire que je reconnais assez peu, dans le portrait qui en est régulièrement donné, les hommes et les femmes que j’ai connus.

J’ai rencontré des gens ordinaires, des employés, des artisans, des retraités, des mères et des pères de famille, des personnes attachées à leur ville, à leur région, à leur pays, souvent hospitalières dans leur vie privée, nullement obsédées par la race et encore moins habitées par quelque nostalgie du nazisme, mais profondément en colère contre un système politique et médiatique dont elles avaient acquis la conviction qu’il ne voulait plus les entendre. Cette colère pouvait naturellement produire des excès, des simplifications, quelquefois des propos que je ne partageais pas ; mais ce qui m’a frappé n’était pas leur supposée monstruosité. C’était au contraire leur normalité.

Mécanique

Voilà pourquoi le résultat considérable obtenu par l’AfD en Saxe-Anhalt ne me surprend pas autant qu’il semble surprendre une partie des commentateurs allemands. Ce qui devrait surprendre, ce n’est pas que tant d’électeurs aient fini par voter pour ce parti ; c’est qu’après dix années d’avertissements, de protestations et de colères, les responsables politiques et une grande partie des médias continuent à se demander comment une chose pareille a pu arriver.

Car ces gens parlaient. Simplement, on ne les écoutait pas. Ou plutôt, on les écoutait pour les classer.

Ils parlaient d’immigration, on leur répondait xénophobie. Ils parlaient de l’insécurité culturelle qu’ils ressentaient devant des transformations extrêmement rapides, on leur répondait ouverture au monde. Ils parlaient de la difficulté de faire entendre certaines réalités concernant l’intégration, on leur expliquait les dangers de la stigmatisation. Ils parlaient de leur pays, de ses frontières, de leur désir de conserver une certaine continuité historique et culturelle, on leur répondait nationalisme. Et lorsqu’ils protestaient contre cette manière de ne jamais répondre à ce qu’ils disaient, leur protestation elle-même devenait une preuve supplémentaire de leur dérive. C’est cette mécanique que j’ai vue fonctionner.

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Le problème n’est donc pas seulement celui de l’immigration, même si celle-ci a joué un rôle considérable. Il est celui du rapport au réel. Une partie de la population allemande a progressivement acquis la conviction que certaines réalités ne pouvaient plus être nommées parce qu’elles entraient en contradiction avec le récit que les élites politiques et médiatiques avaient construit sur leur propre société. Or les citoyens voient ce qu’ils voient.

On peut leur expliquer qu’un problème n’existe pas, mais s’ils le rencontrent dans leur vie quotidienne, ils finiront par croire davantage leur expérience que les statistiques qu’on leur oppose. On peut leur expliquer qu’une inquiétude est moralement suspecte, mais on ne supprime pas une inquiétude en la condamnant. On peut modifier le vocabulaire autorisé, mais on ne modifie pas pour autant la réalité à laquelle ce vocabulaire se rapporte.

Défiance

C’est ici que la question médiatique devient centrale. Je ne crois pas que les électeurs de l’AfD que j’ai rencontrés détestent les médias parce qu’ils seraient hostiles à l’information ou incapables de supporter la contradiction. Beaucoup ont cessé de leur faire confiance parce qu’ils ont le sentiment que les grands médias ne décrivent plus seulement le monde mais sélectionnent, hiérarchisent et parfois interprètent les faits en fonction d’une vision préalable de ce que la société devrait être. La défiance qui en résulte est catastrophique pour la démocratie.

Car lorsqu’un citoyen ne croit plus ceux qui sont chargés de l’informer, lorsqu’il soupçonne derrière chaque silence une volonté de dissimulation et derrière chaque choix de vocabulaire une intention idéologique, ce n’est pas seulement la confiance dans les journalistes qui disparaît : c’est l’existence même d’un monde commun. Les uns vivent alors dans la réalité décrite par les médias institutionnels, les autres dans celle qu’ils découvrent sur les réseaux sociaux ou dans des médias alternatifs, et chacun finit par considérer l’autre non comme quelqu’un qui interprète différemment les mêmes événements, mais comme quelqu’un qui ment. La démocratie devient alors presque impossible.

Mais il existe une blessure plus profonde encore, que j’ai souvent rencontrée en Saxe : le mépris. On ne mesure pas suffisamment la violence du mépris social et culturel. Il ne laisse pas de traces visibles, il ne brûle pas les voitures, il ne casse pas les vitrines, mais il s’accumule pendant des années jusqu’au moment où le bulletin de vote devient le moyen de rendre l’humiliation à ceux dont on pense l’avoir reçue.

Beaucoup d’Allemands de l’Est ont eu le sentiment d’être considérés comme des citoyens en retard sur l’histoire, insuffisamment cosmopolites, insuffisamment modernes, trop attachés à leur identité, trop méfiants envers l’immigration, trop sensibles à la souveraineté nationale. On ne discutait plus avec eux ; on leur expliquait ce qu’ils auraient dû penser.

Il faut ajouter à cela l’expérience historique singulière de l’Allemagne orientale. Ces hommes et ces femmes ont vécu pendant quarante ans dans un régime qui leur expliquait déjà quelle était la bonne manière de penser, quels mots étaient convenables et quelles opinions témoignaient d’une conscience politiquement insuffisante. Il serait absurde d’assimiler la démocratie allemande contemporaine à la dictature communiste, mais il serait tout aussi absurde de ne pas comprendre combien cette expérience historique a développé chez certains habitants de l’Est une sensibilité particulière à tout ce qui ressemble, même de très loin, à une police morale du langage. Ils reconnaissent immédiatement le ton de celui qui prétend savoir mieux qu’eux ce qu’ils devraient penser. Et ils le supportent de moins en moins.

La rançon du mépris

C’est pourquoi la stratégie de diabolisation de l’AfD risque d’obtenir exactement l’effet inverse de celui qu’elle recherche. Plus on explique à ses électeurs qu’ils ont franchi les limites du raisonnable, plus certains d’entre eux éprouvent la confirmation de ce qu’ils pensaient déjà : les élites ne les méprisent pas seulement lorsqu’ils protestent, elles les méprisent jusque dans l’isoloir.

Il existe pourtant une différence fondamentale entre refuser cette diabolisation et devenir soi-même propagandiste de l’AfD. Je ne prétends nullement que tout ce qui se dit dans ce parti soit acceptable, raisonnable ou souhaitable. Un parti politique doit être jugé sur ses dirigeants, son programme, ses actes et les conséquences possibles de son arrivée au pouvoir. Mais ses électeurs doivent être regardés pour ce qu’ils sont, et non transformés en personnages imaginaires destinés à confirmer les certitudes morales de leurs adversaires. C’est précisément ce que mon travail en Saxe m’a appris.

La Thérapie Sociale repose sur une conviction qui vaut autant pour les sociétés que pour les petits groupes humains : lorsque le conflit n’est plus possible, la violence augmente. Et le conflit devient impossible dès lors que l’un des protagonistes considère qu’il possède à lui seul la raison, la morale et la légitimité, tandis que l’autre ne serait plus qu’un problème à traiter.

La démocratie n’exige pas que nous soyons d’accord. Elle exige que nous acceptions que celui avec lequel nous sommes profondément en désaccord puisse avoir vu quelque chose que nous n’avons pas vu. C’est précisément cette hypothèse qui semble avoir disparu d’une partie de la vie publique européenne. Et si les électeurs de l’AfD avaient vu certaines choses avant ceux qui les méprisaient ?

Et s’ils avaient perçu plus tôt les conséquences politiques d’une immigration massive, les difficultés de l’intégration, l’éloignement croissant entre les gouvernants et les gouvernés, l’uniformisation idéologique d’une partie des classes diplômées, la fragilité d’un modèle économique allemand que l’on croyait éternel, ou simplement la disparition progressive de leur capacité à décider du monde dans lequel ils voulaient vivre ?

Poser ces questions ne signifie pas que toutes leurs réponses soient justes. Cela signifie que leurs questions étaient peut-être moins absurdes qu’on ne voulait le croire.

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La victoire de l’AfD devrait donc être considérée non comme l’irruption inexplicable d’une maladie dans une démocratie jusque-là parfaitement saine, mais comme le symptôme d’une crise dont le système politique allemand porte lui-même une part de responsabilité.

On pourra continuer à organiser des manifestations contre l’extrême droite. On pourra multiplier les déclarations solennelles, renforcer le cordon sanitaire, rappeler à juste titre ce que fut le nazisme et proclamer une nouvelle fois que certaines valeurs ne sont pas négociables. Mais aucune de ces proclamations ne répondra à la question que pose le bulletin glissé dans l’urne par des millions d’Allemands : pourquoi ne nous avez-vous pas écoutés ?

C’est la question que j’entends derrière ce vote.

Je l’entends d’autant mieux que je l’ai entendue, sous des formes différentes, pendant mes années de travail en Saxe.

La démocratie allemande ne se sauvera pas en expliquant aux électeurs de l’AfD qu’ils sont indignes d’elle. Elle se sauvera peut-être lorsqu’elle recommencera à les considérer comme des citoyens adultes, capables de voir, de juger, de se tromper aussi, mais dont l’expérience du réel mérite autant d’être entendue que celle des journalistes, des universitaires, des responsables politiques et des experts qui prétendent leur expliquer le monde.

Il faudra alors accepter quelque chose qui est devenu extraordinairement difficile dans nos sociétés : écouter sans approuver, contredire sans humilier, reconnaître une part de vérité chez l’adversaire sans renoncer à la sienne et surtout admettre que personne, aucun parti, aucun média, aucune classe sociale, aucun camp idéologique, ne possède à lui seul le monopole du réel.

C’est cela que nous avons essayé de faire à Dresde. Non pas réconcilier artificiellement les gens, encore moins les obliger à s’aimer, mais leur permettre de sortir des caricatures réciproques et de retrouver derrière l’ennemi politique un être humain avec lequel il faudrait malgré tout continuer à habiter le même pays.

La leçon de cette élection dépasse donc largement l’AfD et l’Allemagne orientale. Elle concerne toutes les démocraties européennes dans lesquelles s’élargit le fossé entre ceux qui gouvernent et ceux qui ont le sentiment de ne plus être représentés, entre ceux qui disposent du pouvoir de nommer la réalité et ceux qui pensent la subir. On peut mépriser longtemps une colère. On peut la déclarer populiste, réactionnaire, xénophobe ou extrémiste. Mais arrive toujours un jour où ceux que l’on croyait avoir réduits au silence découvrent qu’ils possèdent encore une voix. Au sens propre. Et ce jour-là, ils votent.

La féminité, une offense?

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La chroniqueuse séxualité du "Monde" Maïa Mazaurette, photographiée à la rétrospective Gianni Versace au Musée Maillol à Paris, le 6 avril 2026 © Edmond Sadaka/SIPA

L’indifférenciation des sexes, érigée en principe par plusieurs décennies de progressisme, a fini par produire un effet pervers: un profond ras-le-bol et une forme de paresse sociale dans les rapports entre hommes et femmes.


Plus encore que la politique, l’analyse des mouvements profonds d’une société est passionnante, tant ils annoncent et expliquent souvent les choix structurels ou conjoncturels qui en découlent. Il y a, actuellement, dans les rapports entre les hommes et les femmes, trois conceptions qui n’existent pas qu’aux États-Unis et qui, pour n’être pas dominantes, justifient une réflexion, tant elles semblent aller à contre-courant du climat d’aujourd’hui.

Les « tradwives » sont des femmes partisanes d’un retour aux stéréotypes de genre.

Une deuxième catégorie concerne la demande de « coachs en féminité » par des femmes se sentant très mal à l’aise dans un monde où l’égalité des sexes est devenue une aspiration qui n’a plus à être discutée et où les rôles traditionnels — en gros, la faiblesse consentie de la femme, la force assumée de l’homme — sont abandonnés, voire méprisés.

En dernier lieu, il semble qu’il y ait une désaffection sensible à l’égard de la sexualité, des efforts de séduction et d’investissement qu’elle imposerait et qui paraissent, chez les deux sexes, être refusés ou au moins relativisés (Le Monde, sous la signature notamment de Maïa Mazaurette).

Un retour, donc, d’une féminité conforme à son histoire ancienne, une envie de féminité heureuse d’être traditionnelle et dépendante, une sexualité qui n’est plus la seule démonstration d’un désir et d’une relation partagés.

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On comprend bien comment, avec ces courants, les influenceurs s’en donnent à cœur joie pour persuader tous ceux qui se sentent concernés par ces évolutions qu’ils ont besoin, pour les vivre, des conseils, des instructions ou même des injonctions d’autrui. La féminité comme un vaste champ où l’arnaque s’ébat avec bonne conscience.

Dans cet univers où est récusée l’essentialisation des sexes, où l’on dénie qu’il puisse exister des natures féminine et masculine, où l’on affirme que tout serait un problème de culture et d’éducation, qu’il y aurait, dans l’espace humain, pratiquement pour tout, interchangeabilité entre l’un et l’une, il est facile de mesurer à quel point ces visions réactionnaires, au moins pour les deux premières, révulsent le progressisme qui interdit qu’on s’interroge, avec nostalgie pour certains, sur le possible retour d’un passé et de comportements obligatoirement à honnir.

L’outrance et le dogmatisme de cette idéologie, qui n’est pas loin de prôner quasiment une guerre des sexes, sont directement responsables de l’extrémisme qui, à rebours, rêve de paradis perdus, d’ailleurs plus fantasmés que réels.

Ne faut-il pas plaindre aussi les hommes et les femmes qui, pour être à la hauteur non pas de leurs différences spécifiques mais de l’égalité de principe à laquelle ils doivent se soumettre, sont épuisés par ce qu’on exige d’eux, par la tension et l’énergie qu’ils doivent déployer au quotidien pour être fidèles à l’image non conformiste attendue d’eux et qui revient à rien de moins qu’une femme sans authentique féminité et un homme honteux de sa virilité ?

Il ne s’agit pas d’affirmer que ces volontés régressives sont forcément louables, mais on n’est pas obligé de les tourner en dérision : elles sont probablement la rançon d’une modernité qui s’est aventurée trop profondément dans la déconstruction. Rendre hommage à la féminité n’est pas faire offense aux femmes.

France Inter: 150 secondes pour la droite, c’est déjà trop !

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Open AI.

Après l’arrivée de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, sur France Inter, c’est la crise à Radio France. Les salariés réclament le retrait de sa chronique hebdomadaire, estimant ses « valeurs » incompatibles avec celles de la radio publique. « Regardons le symbole que nous enverrions en reculant. Celui d’un service public qui décide qui a le droit de parler (…) Ce symbole-là ferait plus de mal à notre indépendance que 50 chroniques du dimanche » a pourtant écrit Vincent Meslet, directeur éditorial de Radio France, défendant le maintien de M. Sapin à l’antenne face aux salariés pensant pouvoir décider.


Il se passe quelque chose de grave à France Inter. Attention, un journaliste de droite y parle. Pas longtemps, rassurez-vous. Deux minutes trente. 150 secondes exactement, le dimanche matin à 7h40, à cette heure flottante où une partie de la France dort encore tandis que l’autre cherche la cafetière. Mais 150 secondes, manifestement, c’est déjà beaucoup.

« Écoutons nos différences ! » avait pourtant ordonné Céline Pigalle

Le journaliste s’appelle Charles Sapin, et son pedigree n’est pas de nature à rassurer les personnels de Radio France. Il a travaillé au Point, puis au Figaro, avant de rejoindre le magazine conservateur Valeurs Actuelles. On comprend donc l’émoi. À ce rythme-là, on finira par entendre à France Inter des gens qui ne pensent pas comme France Inter.

Une grève se prépare à Radio France. On pourrait évidemment ne voir dans cette affaire qu’une péripétie assez dérisoire de la vie médiatique française. C’est d’ailleurs ce qu’on nous expliquera probablement : polémique montée en épingle, agitation de la fachosphère, obsession de Bolloré, etc. Il est vrai que chez Bolloré, on en fait ses choux gras. CNews ne boude jamais ce genre de friandise. Mais le fait que CNews parle d’un sujet n’oblige pas les autres médias à n’en rien dire. Ce serait même une curieuse manière de définir la liberté de l’information : déterminer ce qui mérite d’être discuté en fonction de ce dont parle la chaîne concurrente.

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Cette petite affaire, précisément parce qu’elle est petite, dit quelque chose d’assez gros. Il fut un temps où la gauche se réclamait volontiers de Voltaire et de cette phrase qu’on lui attribue à tort, mais qui résume assez bien un état d’esprit : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ». C’était une autre époque. Le principe était simple : l’adversaire avait tort, parfois horriblement tort, mais on lui répondait, on discutait, on ferraillait, on publiait des livres contre ses livres, des articles contre ses articles. On considérait même, idée aujourd’hui assez exotique, que se confronter à une pensée opposée pouvait être intellectuellement stimulant.

Ce qui frappe dans l’affaire Sapin n’est donc pas Sapin, ni même le contenu de ses chroniques qui, jusqu’à présent, ne concernaient que la dette publique ou l’usage de l’IA dans la campagne présidentielle. Rien de très idéologiquement clivant. C’est la réaction provoquée par sa seule présence.

Il ne s’agit même plus de dire : « Ce journaliste raconte n’importe quoi, nous allons lui répondre. » Il ne faudrait tout simplement pas qu’il soit là. Pas de chronique, pas de micro, et si possible, pas besoin de le croiser dans les couloirs.

Mélenchonisation des esprits

La gauche n’est décidément plus tout à fait ce qu’elle était. Une partie d’elle laisse remonter son vieux démon autoritaire, parfois même ses penchants totalitaires. Le mot fera hurler, mais tant pis. Le totalitarisme ne commence évidemment pas avec les camps, pas plus que le fascisme ne commence avec les chemises noires ou la Marche sur Rome. Il commence intellectuellement beaucoup plus modestement : par l’idée qu’il existe des opinions qui ne doivent plus être discutées parce qu’elles ne sont plus seulement fausses, réactionnaires ou détestables. Elles sont devenues il-lé-gi-ti-mes, et celui qui les porte avec elles. Nuisibles.

Le pouvoir de nuisance des syndicats de gauche

À partir de là, tout devient logique. Pourquoi débattre avec quelqu’un dont la parole elle-même constitue une faute ? Pourquoi lui donner un micro ? Pourquoi lui accorder une chronique ? Pourquoi même accepter sa présence dans une rédaction ? On peut penser ce que l’on veut de Charles Sapin et de Valeurs Actuelles car ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est France Inter qui se trouve être une radio du service public.

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France Inter n’appartient ni à ses journalistes, ni à ses syndicats, ni à cette petite bourgeoisie culturelle parisienne qui semble parfois y avoir pris ses habitudes et ses marques comme dans une maison de famille. Elle appartient, si le mot a encore un sens, à tous ceux qui financent le service public.  C’est-à-dire même les gens de droite, même ceux qui votent mal, même ceux qui pensent que l’immigration pose quelques problèmes, que l’insécurité n’est pas une invention statistique, que l’économie ne se résume pas à taxer les riches ou qu’Israël n’est pas nécessairement la source de tous les malheurs du monde. Bref, tous ces Français un peu bizarres que l’on rencontre assez facilement dès qu’on quitte certains arrondissements parisiens.

Ceux-là pourraient peut-être avoir droit, eux aussi, à quelques minutes d’antenne. Pas la moitié de la grille, n’exagérons rien. Commençons doucement : deux minutes trente, par exemple, le dimanche matin, à 7h40. Rassurons-nous néanmoins : à 7h42 et 30 secondes, le danger sera passé. France Inter redeviendra France Inter, et Voltaire pourra se rendormir. A cette heure-là, c’est encore ce qu’il aura de mieux à faire.

Colette Jéramec et Pierre Drieu la Rochelle, une histoire d’amour

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L'écrivain Jean-Noël Orengo © JF PAGA / Grasset

Jean-Nöel Orengo publie La Rédemption et retrace comment l’écrivain fasciste Pierre Drieu la Rochelle est parvenu, en 1943, à sauver du camp de Drancy son ex-épouse juive, Colette Jéramec, et ses deux enfants.


Pierre Drieu la Rochelle, voilà un nom qui sent le soufre. Écrivain fasciste et antisémite, partisan de Doriot et du PPF, parti collaborationniste, directeur de la NRF en septembre 1940 sous contrôle allemand, le dossier est lourd. Mais bien sûr avec les écrivains l’affaire n’est jamais simple, surtout quand ils ont du talent, et Drieu en avait surtout aux yeux des âmes sensibles attirées par les causes perdues et les femmes fatales. Les femmes, Drieu les aimantait. Dandy, un brin rêveur, angoissé par la mort, il avait de belles cartes en main. Et puis, il portait une fêlure comme on porte à Venise un masque les soirs de fête libertine. L’écriture était sa raison d’être. Quand il s’est senti sec, il s’est acharné à quitter la scène. Il bandait difficilement, croyait mal faire l’amour, ne supportait pas son corps. Un cocktail détonnant de frustrations.

Pierre Drieu La Rochelle © D.R.

La jeune et riche Colette Jéramec est tombée amoureuse de cet homme secret et ambigu, ami d’enfance de son frère André. Ils se sont mariés en 1917, en pleine « boucherie héroïque », contre l’avis des parents de Colette. Puis ils se sont séparés. Malgré les caresses maladroites et confuses de Drieu, elle a continué de l’aimer. Quand elle le revit à Rome, en 1934, elle lui demanda avec insistance de lui faire un enfant. Drieu venait de publier Socialisme fascisme, mais cela n’avait pas d’importance. C’était également un grand coureur. Comme il le confia un jour à son ami Malraux, il détestait les femmes car il ne pouvait se passer d’elle.

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J’avoue en avoir un peu assez des écrivains qui ont choisi le camp de la défaite et de la honte, même si certains finissent pléiadisés. Le roman de Jean-Noël Orengo, La Rédemption, ne juge pas Drieu. Lui-même a écrit qu’il avait joué, perdu et qu’il méritait la mort. Il tint parole le 15 mars 1945, en ouvrant le gaz, après avoir avalé trois tubes de gardénal. Ce qui importe à Jean-Noël Orengo, auteur de six romans, dont Vous êtes l’amour malheureux du Führer (2024), c’est que Drieu, en 1943, soit parvenu à sauver Colette et ses deux jeunes fils internés à Drancy, antichambre d’Auschwitz. Comme le résume le romancier, « pour y parvenir, il fallait être compromis et se compromettre encore plus. » En d’autres termes, seul un salaud pouvait réussir ce geste noble. Le contraire de Sartre, qu’Orengo n’épargne pas, en rappelant son attitude pendant l’Occupation. Il précise que « Sartre aux mains sales » avait placé sur une liste d’épuration Drieu, alors que ce dernier l’avait fait libérer du stalag.

De Colette Jéramec (1896-1970), on ignorait presque tout. Réparation est faite. Elle apprit sa judéité par hasard, détestait sa classe sociale, son argent, devint mécène des surréalistes. Elle fut également une brillante scientifique. À Drancy, elle refusa de porter l’étoile jaune, écrivit à Drieu pour qu’il la sauvât avec ses deux enfants. Pourtant l’écrivain était antisémite. Mais elle devait savoir que l’homme n’était pas profondément mauvais. Du reste, en 1944, Malraux tendit la main à Drieu. Il lui proposa de l’exfiltrer en l’incorporant sous un faux nom à la brigade Alsace-Lorraine. L’auteur du Feu Folet – un bide à sa publication – refusa. Comment parvint-il à délivrer du piège mortel Colette et ses deux enfants ? Orengo avance plusieurs hypothèses. Le résultat, c’est que cet écrivain rempli de haine à l’égard des juifs, des homosexuels – il aurait néanmoins partagé une « séance de gymnastique peu ordinaire » avec Aragon – et de la gent féminine, réussit dans sa délicate entreprise. Orengo résume : « Se salir dans les mots, s’anoblir dans les actes. » Le roman éclaire les contradictions d’un homme qu’on ne peut totalement haïr.

Une chose est certaine : Colette aimait profondément Pierre. Et je crois que c’était réciproque. En tous cas, elle lui donna l’occasion de se racheter.

Jean-Nöel Orengo, La Rédemption, Grasset, 416 pages.

Le feu follet ; suivi d'Adieu à Gonzague

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